Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Aménagement du Littoral de Guinée

De
318 pages
Le développement échouerait-il par défaut de mémoire ? Olivier Ruë le montre par une étude historique, naturaliste et socio-économique de l'une des plus longues séries de grands aménagements réalisés en Afrique. L'auteur démontre que la répétition des faillites des interventions repose sur la permanence de défauts de mémoire, de différentiels de perception et de cloisonnements des connaissances. Une présentation de l'état actuel des ressources littorales conduit à préciser les menaces qui pèsent sur elles et à définir les enjeux de sa valorisation.
Voir plus Voir moins

L'AMÉNAGEMENT DU LITTORAL DE GUINÉE
(1945-1995)

MÉMOIRES DE MANGROVES

@ L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-6964-7

Olivier Ruë

,

L'AMENAGEMENT

DU LITTORAL

DE GUINÉE
(1945-1995)

MÉMOIRES DE MANGROVES

Des mémoires de développement pour de nouvelles initiatives

L '{larmattan 5-7,rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Remerciements: Ils s'adressent tout d'abord à mes compagnons du Projet Etudes Côtières de Guinée. Les docteurs Mamadou Sow et Mouctar Kaba, Mamadouba Morlaye Camara, Ibrahima Diané, E.H. Amadou Diallo, Mamadou Oury Bah, Mody Sorry Barry. Je voudrais rendre hommage à ces hommes qui m'ont offert de partager l'intimité de leur milieu et de leur culture, et de vivre une expérience professionnelle et humaine inoubliable. J'ajouterai une mention particulière pour le docteur Mamadou Sow, agropédologue et coordinateur de programmes de recherche sur les mangroves: la richesse de nos échanges, le croisement de nos regards sur les mangroves nous ont permis de saisir la fécondité intellectuelle et humaine d'un véritable dialogue interdisciplinaire. Je voudrais aussi remercier ici Ba,ïlo Tellivel Diallo, Directeur National de la Culture et Kiridi Bangoura, Chef de Cabinet du Ministre de l'Intérieur. Ma réflexion s'est nourrie de nos discussions fraternelles et passionnantes. Elles m'ont permis de saisir la puissance créatrice de l'interculturalité, lorsque des ponts et des volontés de communication lui permettent de s'exprimer. Je voudrais remercier Madame Kadiatou Barry-Sow, Directrice Nationale Adjointe du Génie-Rural, M. le professeur Sékou Konaté Directeur Général du CERESCOR, Amadou Yansané, Responsable de la cellule Mangrove de la Direction Nationale des Forêts, ainsi que tous leurs collègues, pour la disponibilité qu'ils m'ont toujours témoigné pour me permettre de mener à bien mon travail. Ma reconnaissance va aussi aux amis qui ont accepté de relire le manuscrit, Catherine, Willy, Delphine et Sybille. Ma gratitude va enfin à ma compagne Anne pour sa patience et pour sa lecture critique du texte. Elles m'ont permis de préciser mes idées et d'améliorer leur formulation.

«

On qualifie souvent les littoraux d'instables et de fragiles, ils

sont mobiles et vivants. Les côtes sont des espaces de rencontre et d'interpénétration entre milieux naturels, sociaux et culturels, des lieux de confrontations et de solidarités, des milieux d'échanges et de fécondations. Les littoraux sont les milieux les plus riches de notre Terre en ressources pour l'humanité. Ils sont aussi les plus menacés de dégradation par l'impact d'usages pratiqués au mépris des exigences de leur fonctionnement équilibré. Dans le contexte actuel d'occupation, la préservation durable de leurs ressources est indissociable de l'épanouissement social des populations qui les habitent et les exploitent. La maîtrise de l'aménagement des littoraux constitue l'un des enjeux majeur du siècle prochain pour garantir la sécurité alimentaire de la planète ».

O.R.

PREFACE

Le développement trébuche parce qu'il est aveugle et amnésique. Aussi pour comprendre les difficultés de son accouchement est-il nécessaire de remonter à travers les mémoires de ses expériences, jusqu'à l'origine de son processus. Cet ouvrage est le fruit de la rencontre de trois mémoires: celle des différentes politiques d'intervention publique menées en Guinée littorale depuis la dernière guerre, celle des savoirs naturels et techniques sur le milieu naturel le plus productif et le plus sensible de la planète: les mangroves et enfin celle d'une expérience de coopération en recherche-développement vécue par l'auteur en Guinée. Ainsi ces mémoires s'adressent -elles autant aux naturalistes et aux techniciens de ce milieu, qu'à tous ceux qui conçoivent, décident ou utilisent les aménagements littoraux ou s'intéressent plus largement aux questions de valorisation des ressources naturelles et à leurs relations aux dynamiques sociales et politiques. L'ouvrage se divise en deux parties: une analyse historique de l'une des plus importantes séries d'expériences de développement réalisées en Afrique: les grands aménagements des plaines littorales de Guinée!. Par l'exhumation puis l'examen d'une importante documentation d'archives locales, l'auteur met en
I

Cette première partie reprend l'essentiel d'un rapport d'étude intitulé "La

mémoire des mangroves" que nous avons réalisé en 1995 à Conakry, pour le Ministère de l'agriculture de la République de Guinée et la Commission Européenne.

7

L'aménagement

du littoral de Guinée

dialogue les politiques et les savoirs des années cinquante et soixante avec celles d'aujourd'hui. En révélant l'importance des acquis plusieurs fois oubliés de ces expériences, il montre le bégaiement de l'histoire du développement. La comparaison diachronique des projets ainsi que leur confrontation aux exigences naturelles et sociales du milieu, font ressortir, en dépit des changements de contexte politique, la permanence de certaines causes du mal-développement. La principale d'entre elles est pour l'auteur, le maintien de modes cloisonnés d'informations techniques et de communication politique. Des modes entretenus par le fossé communicationnel qui s'est creusé depuis cinquante ans entre partenaires sociaux et internationaux et qui ont entraîné, par négligence des interactions entre dynamiques naturelles et dynamiques sociales, l'inadaptation des aménagements aux logiques de valorisations naturelles, techniques et socioéconomiques du milieu. Des modes qui ont engendré l'amnésie et la cécité des décideurs, favorisé le divorce entre le savoir et le pouvoir et surtout qui ont entraîné la non-appropriation parallèle des aménagements par les paysans et du savoir technique par les fonctionnaires de l'administration. Ces modes sont, pour l'auteur, le facteur premier de la déresponsabilisation des acteurs vis-à-vis de l'action de développement et du bien commun. La dégradation accélérée des ressources en sols de rizières, en bois, en eaux et en poissons, la démobilisation paysanne et la corruption de l'administration en sont les principaux effets. Cette première partie dresse enfin un bilan environnemental technique et social des interventions publiques et des projets réalisés dans les plaines côtières de Guinée. Appuyée sur cette étude historique des politiques publiques, des savoirs scientifiques et des interventions ainsi que sur l'expérience vécue par l'auteur dans cette région, la seconde partie2 propose, hormis les réponses techniques nécessaires à la valorisation des ressources, une réflexion sur les chemins d'accès qui conduisent à la réappropriation de l'initiative et de la responsabilité du développement par ses acteurs. Pour l'auteur, le développement,
2

Cette seconde partie a été rédigée à Bruxelles entre janvier et août 1997. 8

Préface

avant d'être viable ou durable, doit être "désirable". Il ne peut être qu'un processus qui, réenraciné dans les écologies et les mythologies locales, germe réellement de l'intérieur du corps social, en accord et en harmonie avec les genres de vie, ces énergies culturelles héritées qui nourrissent l'identité et la volonté individuelle. Si la fécondité de ces mythes et de ces genres de vie a été étouffée par l'histoire politique de l'Afrique depuis cinq siècles, ceux-ci sont encore contenus dans les mémoires techniques culturelles et sociales de tous les pays du continent. Les voies de la réappropriation de l'initiative passent par la réconciliation des Africains avec leurs mémoires. Elles passent par la libération et le décloisonnement, la réhabilitation et le redéploiement de toutes les informations relatives à leur histoire. Pour pouvoir se projeter, se mobiliser et agir autour d'un projet commun, pour devenir acteur tout comme pour s'ouvrir aux autres, tous les hommes ont besoin de racines et d'informations. Aussi, pour proposer des orientations de réflexion sur la mise en place d'une nouvelle politique d'intervention, l'auteur développe-t-illes concepts d'information et de communication en modes de capitalisations, d'élaborations, de transmissions et de concertations. Ce chapitre invite enfin à réfléchir sur les questions de relation entre l'individu et le corps social, l'information et l'action et sur les conditions nécessaires à leur épanouissement. Un important épilogue montre combien ces mécanismes de cloisonnement d'informations et de communications pratiqués par les pouvoirs actuels et directement responsables des désordres et des échecs présents sont issus des pratiques de la colonisation. Il montre aussi combien aujourd'hui, à l'échelle mondiale, les nouvelles démarches des principaux opérateurs de la mondialisation économique s'inspirent également de ceux-ci pour conquérir de nouveaux marchés et imposer leur projet de société aux autorités politiques et sociales. Cependant, la majeure partie de la population africaine, parce qu'elle est restée étrangère voire rebelle aux grands projets économiques des colonisations et des coopérations, a su préserver la dignité humaine par des pratiques de solidarités familiales et communautaires. Ces liens sont à la base de l'extraordinaire dynamisme de l'économie populaire

9

L'aménagement

du littoral de Guinée

africaine. A l'heure de l'échec social annoncé de la mondialisation de l'économie de marché, l'Afrique, parce qu'elle a su maintenir des organisations sociales sans « travail» constitue, en raison de sa diversité culturelle, un vivier de possibilités de préservation de la dignité humaine, de lutte contre l'exclusion et d'adaptation à l'accélération des changements socio-économiques. De très nombreuses cultures de ce continent détiennent, sans le savoir ou sans l'exprimer, la réponse à différents problèmes des civilisations matérialistes du nord. L'humanité africaine, si elle ne se fait pas écraser par le rouleau compresseur de la pensée unique du tout marchand, est, en réserve de l'histoire, une ressource pour l'avenir du monde. Tous ceux qui ont eu la chance de vivre profondément l'Afrique intérieure le savent mais ne le disent pas suffisamment. Cet ouvrage est donc un manifeste pour la réhabilitation et la diffusion de toutes ces mémoires naturelles, techniques et culturelles, sociales et politiques, de toutes ces informations nécessaires à l'émergence d'un développement "désiré". C'est aussi un manifeste pour la préservation des capacités d' autorégénération des ressources naturelles et culturelles des lieux et pour la contextualisation des politiques d'intervention. C'est enfin un manifeste pour la réconciliation du savoir et du pouvoir en Afrique mais aussi partout où le cloisonnement de l'information et des communications sociales empêche les hommes de s'adapter localement aux situations nouvelles. Ainsi c'est du décloisonnement des modes d'information technique et de communication politique tant au sein des nations qu'entre elles que pourra rejaillir, par l'expression des diversités de point de vue, la réinformation culturelle nécessaire, au nord comme au sud, à la réappropriation de l'initiative du développement par les populations concernées, à la réhumanisation des projets économiques et au perfectionnement des formes d'application de la justice sociale. C'est du dialogue interculturel qu'émergeront les solutions aux problèmes globaux. Si les pays occidentaux souhaitent réellement œuvrer pour la paix et l'harmonisation des économies, ils ne doivent plus être initiateurs mais médiateurs de développement. Mars 1998

10

PROLOGUE

La République de Guinée est un pays inconnu. «De quelle Guinée me parlez-vous? Equatoriale, Bissau ou Papouasie Nouvelle Guinée? Guinée-Conakry dites-vous? Ah oui...!» comme si je venais d'exhumer du passé un nom depuis longtemps oublié. Combien de fois ai-je vécu cette expérience hors d'Afrique, dans les bureaux de poste ou les universités, à l'occasion de rencontres professionnelles, fortuites ou amicales. Même les organes de presse internationaux semblent méconnaître la Guinée. Au cours de l'année 1996, deux rébellions militaires majeures ont eu lieu en Afrique: au Centre-Afrique et en Guinée. L'une a bien été couverte par les médias internationaux francophones. Pour l'autre, il a fallu se contenter de quelques entrefilets, ou de la presse spécialisée. Tout se passe comme si la Guinée était un pays isolé, marginalisé, hors du monde et du temps présent. Pourtant la Guinée est le pays-synthèse de l'Afrique de l'ouest, qui réunit en un même lieu l'héritage culturel des grands empires centraux ouest-africains, des royaumes Peulh du Fouta-Djalon, des civilisations littorales de mangrove et forestières autour du massif du mont du Nimba. C'est un pays de plaines, de montagnes, et de plateaux, les hautes terres d'Afrique de l'ouest, situé au point de rencontre des influences cardinales, sahéliennes et forestières, continentales et maritimes, un pays riche de ressources naturelles, un carrefour aussi, au contact du Sénégal, du Mali, de la Côte-

Il

L'aménagement

du littoral de Guinée

d'Ivoire, du Liberia, de la Sierra Léone, de la Guinée-Bissau et de la mer. C'est donc un lieu de rencontre et de pluralisme pour les cultures et les hommes, un lieu de tolérance et d'arbitrage, et comme nous le verrons ici, le pays des défis du temps présent, où les contraintes sont à la hauteur des potentialités. La Guinée est ce pays qui a été oublié par l'Europe après avoir répondu «non» à un référendum sur le maintien de la tutelle politique directe de la France en Afrique. C'était le 28 septembre 1958. La Guinée allait devenir la première nation d'Afrique francophone à recouvrer sa dignité nationale. Elle allait payer très cher le prix de cette légitime objection, car la France, contrariée d'une réponse opposée à ses intérêts et ses projets, rejeta brutalement alors de son aire politique et économique, celle qu'elle considérait comme le plus riche territoire de son ancien empire, le pays sur lequel elle avait fondé tous ses espoirs d'industrialisation coloniale. A sa suite, l'Europe occidentale refusa tout commerce et toute forme de coopération avec la jeune nation souveraine. L'ostracisme fut tragique. La coupure avec l'Ouest allait pousser la jeune république vers le non-alignement, puis la radicalisation révolutionnaire, le totalitarisme bureaucratique et enfin la dictature. Aussi, la raison de la séparation diplomatique prolongée de la République de Guinée et de l'Europe occidentale pendant de si longues années, semble bien avoir été le maintien des incompréhensions initiales puis le refus d'un dialogue véritable fondé sur le respect des cultures, des idées et des hommes, fondé aussi sur des modes d'expression et des formes de communication différentes. Charles de Gaulle et Sékou Touré parlaient la même langue, mais parlaient-ils le même langage? Aujourd'hui, 14 ans après la mort de Sékou Touré, ce pays est encore coupé du monde, séparation entretenue de part et d'autre par des méfiances qui s'enracinent dans l'ignorance du cheminement de l'autre. Mais cette séparation et cette histoire particulière, n'ont-elles pas en revanche soudé plus qu'ailleurs l'identité et l'unité des Guinéens? Ces événements et les épreuves qui les ont accompagnés n'ont-ils pas mûri, en dépit de sa paradoxale

12

Prologue

pauvretél, sinon la conscience, au moins la culture nationale d'un peuple? Depuis plus de dix ans cette cohésion et cette maturité s'expriment à travers une stabilité politique et surtout une démocratisation régulièrement progressive. Depuis la mort de Sékou Touré en 1984, le président Lansana Conté gouverne en dialogue avec la nation, même si, et c'est sans doute normal, ce rapport est parfois tendu. L'instabilité et les guerres civiles des pays voisins n'ont pas affecté la Guinée en dépit de la perméabilité des frontières et de l'importance des flux de réfugiés. Enfin cette république sait être indépendante et régler ses différends sans avoir à se faire épauler par une puissance étrangère ou une diaspora influente. Son cheminement identitaire semble marqué par les empreintes de son baptême. La République de Guinée est donc aujourd'hui pour les occidentaux un pays neuf avec lequel ils partagent une vieille histoire interculturelle, un pays avec lequel toute expérience de coopération est une expérience nouvelle. Aussi pour comprendre la Guinée d'aujourd'hui, est-il indispensable de revenir sur les décennies qui ont préparé puis suivi l'indépendance, ces quatre décennies de «développement» qui se sont écoulées après la seconde guerre mondiale. De cette période il existe peu d'analyses historiques en dehors des études politiques ou macro-économiques souvent encore trop partiales. Nous présentons donc ici un essai d'étude des relations réciproques entre l'intervention publique et les milieux « naturels» et humains sur lesquels elle était appliquée. C'est la première étude sur un sujet de développement qui tente de couvrir une période aussi longue. Nous l'avons menée sur une région géostratégique particulièrement sensible: la Basse-Guinée ou Guinée littorale. Serrée entre les contreforts du Fouta-Djalon et l'océan Atlantique, cette région est une longue plaine littorale qui s'étire sur 300 km entre la Guinée-Bissau et la Sierra Léone. Elle est composée d'un plateau côtier qui porte l'armature urbaine et routière de la région, et d'un large marais maritime à mangrove (forêt amphibie marine) de près de 400 000 hectares qui le sépare
I En regard des ressources minières, énergétiques et naturelles du pays 13

L'aménagement

du littoral de Guinée

de la mer. Depuis longtemps, le bois de cette forêfde mangrove est exploité, les terres très faiblement submergées sont aménagées pour permettre la culture inondée du riz en hivernage ou la récolte du sel de mer en saison sèche. Cette mangrove est traversée par de nombreux cours d'eaux qui, en descendant des hauteurs du FoutaDjalon, forment autant d'estuaires: ils mettent en communication la plaine et la mer, les villages de mangrove, les routes et les villes littorales. Enfin, cette mangrove constitue un havre naturel où se nichent de nombreux ports de pêche. La mangrove de Guinée est donc depuis longtemps parcourue, exploitée et habitée. Elle constitue le cœur et le lien de la Basse-Guinée, le fondement physique et biologique de ses ressources rizicoles, halieutiques et forestières. C'est un lieu de culture ancestral, le sanctuaire d'une civilisation littorale africaine de l'ouest2 dont on commence à peine à redécouvrir l'ancienneté et l'importance. Au moins peut-on déjà dire que ces vastes terres de marécages littoraux constituent depuis le XVème siècle, mais sans doute bien avant, tout comme en Casamance au nord et en Sierra Léone au sud, un lieu privilégié de production, d'échanges, d'immigration et donc de décision en Afrique de l'ouest. Les Carthaginois y venaient dit-on par bateau pour y acheter de l'or... Aussi, lorsque dans les années 1930, des géologues y ont découvert de prodigieux gisements métallifères, et que les hydrauliciens ont révélé les formidables possibilités d'exploitation hydroélectrique des retombées atlantiques du FoutaDjalon, la Basse-Guinée est apparue comme l'une des régions d'Afrique les mieux dotées en potentialités de développement économique. Sitôt la fin de la seconde guerre mondiale, il n'y avait pas de termes assez élogieux pour qualifier cette région. Elle deviendra d'après Roland Pré le «grenier à riz de l'Afrique de l'ouest» et le « creuset de l'industrialisation africaine »...Malheureusement, le développement n'a pas été au rendezvous des espérances et quelles qu'aient été les politiques publiques
2 Jean-Pierre Chauveau, Une histoire maritime africaine est-elle possible? Cahiers d'Etudes Africaines;1986.- Paul Pélissier: L'Afrique tourne-t-elle le dos à la mer? Cahiers d'études Africaines, 1989. 14

Prologue

menées, coloniales, socialistes ou libérales, elles n'ont pu valoriser et développer une région particulièrement riche en. potentialités. Les résultats escomptés n'ont, nous le verrons, jamais été obtenus. En d'autres termes l'Afrique est restée « rebelle », pour reprendre le mot de Thérèse Pujolle3, à ces formes importées d'organisations politiques, économiques et sociales. La Basse-Guinée constitue donc, de par la diversité des expériences de développement réalisées sur son sol, un remarquable laboratoire d'expérimentation des différentes formes de politiques publiques menées en matière d'aménagement rural en Afrique. Aussi les «mémoires» que nous présentons ici ne sont-elles pas seulement celles d'un environnement particulier, mais celles des relations entre différentes expériences d'aménagement, leur cadre « naturel» et ses usagers et bénéficiaires; c'est aussi celles des politiques qui ont conçu leur valorisation depuis l'avènement de l'ère du développement, autrement dit depuis le milieu du XXème siècle. Partant de la richesse d'enseignement des expériences analysées, nous proposons, au terme de ce parcours historique, écologique, économique et politique, notre point de vue sur les relations entre la société et ses ressources, sur leur interdépendance et ses implications, et enfin sur les relations nordsud.

3 Dans L'Afrique

Noire, Flammarion,

1994.

15

INTRODUCTION

Cinquante années d'étude et d'aménagement des mangroves de Guinée n'ont pas permis d'améliorer la productivité d'un milieu particulièrement riche. Comme la plupart des littoraux intertropicaux, la Guinée-maritime est en train de vivre sa plus forte explosion démographique connue. Les besoins des nouvelles populations, en poisson, en riz mais surtout en bois de feu, vont lourdement peser sur les ressources naturelles. Pour pouvoir comprendre les échecs passés et pour définir de nouvelles règles de conduite, l'heure semble donc venue de jeter un regard rétrospectif sur les interventions (études et projets) entreprises et réalisées jusqu'alors, afin d'en identifier les apports effectifs et les carences particulières ou communes, afin de réunir les expériences pour servir la mémoire de ceux qui auront à asseoir les termes de référence des interventions à venir. Les mangroves de Guinée sont sans doute, en >Afrique, celles qui ont fait l'objet, dans les années cinquante et soixante, des spéculations les plus audacieuses. Mais les études qui ont accompagné ces projets et les très nombreuses informations sur le milieu qu'elles contiennent ont été en partie oubliées dans les années soixante-dix et quatre-vingt, les bibliographies actuelles ne faisant apparaître que la partie émergée de l'iceberg documentaire. Al' aube de la transformation radicale des supports

17

L'aménagement

du littoral de Guinée

informationnels, de l'introduction des bases de données et des systèmes d'information géographique (SIG),. au moment où l'observation en temps réel doit permettre l'analyse dynamique des systèmes de développement, il nous semble indispensable d'exhumer et de ressusciter ces informations passées et de les croiser avec les résultats des observations et expérimentations actuelles.
1. RAISONS D'UNE ETUDE SUR LA DUREE

On ne peut aborder la question du développement rural et de la mise en valeur des milieux naturels! sans relier cette problématique aux différents contextes qui la génèrent et au sein desquels elle évolue. Nous présenterons donc ici ces contextes actuels, du niveau général au niveau local. Ils sont autant d'éléments argumentaires pour justifier la nécessité d'une approche historique (rétrospective) de l'étude des rapports d'une société à son milieu.
Contextes généraux

Rio 1992, Le Caire 1994, Copenhague et Pékin 1995, Istambul et Rome 1996, New-York 1997...: le nombre et la fréquence des conférences mondiales augmentent progressivement en cette fin de siècle. Ces réunions montrent que c'est l'heure d'une prise de conscience planétaire des limites du cadre d'épanouissement de l'humanité. Limites non seulement des ressources indispensables au développement de la communauté humaine et au maintien de la paix, mais aussi limites des règles de gouvernement des hommes et des nations, limites des formes d'organisation économique et politique appliquées et expérimentées au cours du siècle passé, limites des effets de la croissance et enfin de la notion de progrès
I Ou plus exactement « physiques» car nombre de milieux naturels sont le plus souvent des milieux physiques qui sont ou ont été anthropisés.

18

Introduction

(technologique et social). Au cours des dernières décennies, les chercheurs en sciences de la nature comme en sciences sociales ont fait ressortir la diversité des milieux et la pluralité des formes de perception et de compréhension du développement par les sociétés. Il n'y a donc plus aujourd'hui de modèle de société ou de modèle économique applicable à quelque communauté humaine que ce soit. Cette fin de siècle, c'est donc la prise de conscience de la nécessité d'inverser les logiques d'approche du développement (aussi bien au nord qu'au sud) : elles devront s'enraciner dans les contextes locaux (naturels, sociaux, économiques mais aussi anthroposociologiques et historiques) pour pouvoir s'ouvrir sur les modifications du monde. Cette fin de siècle, c'est aussi la prise de conscience de la nécessité d'analyser de façon contextualisée, par l'expérimentation et sur la durée, pour pouvoir intervenir sur un milieu (la pratique de plus en plus courante des audits en est un aspect signifiant). C'est enfin, pour pouvoir intégrer toute intervention au sein d'un corps social, la nécessité de favoriser la mise en oeuvre d'un contrôle éthique ou moral à base sociale de l'exercice interne du pouvoir (lutte contre la corruption) ou des activités commerciales, comme déjà dans l'audiovisuel ou les biotechnologies (bioéthique).
Contextes locaux

Les échecs techniques de mise en valeur en milieu rural de mangrove (les tentatives de poldérisation) sont liés à une inadaptation des interventions aux milieux naturels et sociaux2 et obligent à une reconsidération des formes d'analyse de ces interventions et de leurs champs de contraintes. Ceux-ci ne

2 Olivier Ruë, Logiques naturelles, techniques et sociales de la mangrove: réflexion sur les notions de mise en valeur et de développement des plaines de front de mer, Kaloum scoop n03, Coopération française, Conakry, 1991. - Olivier Ruë, La mangrove de Basse-Guinée, handicap ou support du développement littoral, 1995.

19

L'aménagement

du littoral de Guinée

peuvent plus être inventoriés et classés, ils doivent être raisonnés en système et dans leur milieu. La combinaison démographique d'un taux de fécondité élevé et d'un flux migratoire vers la côte (c'est d'ailleurs un phénomène planétaire) prépare une situation profondément nouvelle en termes de besoins vitaux.3 Le développement des connaissances sur l'importance du rôle écologique des mangroves vis-à-vis de l'océan imposera des « conditionalités » d'usage pour en garantir la pérennité4. Les informations de base (données) sur les milieux naturels et sociaux (service des cartes, des sols, des eaux, des statistiques démographiques et économiques) font considérablement défaut. Les services chargés de collecter, capitaliser et gérer, sont parmi les plus délaissés 5 6. Il n'y a donc que très peu d'observateurs qui puissent comprendre et donc prévenir ou proposer. Ce défaut d'information n'empêche-t-il pas la société africaine de s'analyser ou de s'évaluer? Face à ces carences informationnelles et à ces évolutions du milieu, il paraît donc nécessaire de reprendre l'analyse diachronique des expériences de développement afin de réidentifier, réinventorier et reclasser les fonctions et les rôles des acteurs naturels et sociaux à l'intérieur de chaque géosystème pour pouvoir approcher la complexité dans ses contextes et servir ceux
3 Olivier Ruë, Impact du développement des activités économiques sur l'équilibre de la mangrove, note à la CEE; 1992 ; - Olivier Ruë, Origine, périls et destinées des mangroves de Guinée, communication à l'alliance Franco-Guinéenne à l'occasion de la semaine sur l'environnement, 1993, 4p.- Olivier Ruë, Les ressources de la mangrove vont-elles suffire à la demande guinéenne en l'an 2020, 1994, 1p. 4 Olivier Ruë, Hydrodynamique des mangroves et enrichissement biologique littoral en Guinée, 1992 -Olivier Ruë, La mangrove de Basse-Guinée, handicap ou support du développement littoral, 1995, Sp. 5 Olivier Ruë, Avis du Projet Etudes Côtières sur le Plan d'Action Biodiversité; 1991. 6 Les chercheurs qui pourraient combler progressivement ce manque de données par leur travaux d'enquêtes sont non seulement vingt-cinq fois moins nombreux au sud du Sahara qu'au nord, mais leurs thèmes de recherches sont souvent encore trop éloignés des problèmatiques concrètes des pays concernés.

20

Introduction

qui un jour auront à décider et à mettre en oeuvre des actions appropriées. C'est dans cette perspective que veut se placer ce travail sur le littoral, à la croisée des sciences du milieu (géographie physique), des technologies de valorisation et d'aménagement des marais maritimes (génie rural, génie maritime, agronomie) et des sciences sociales et politiques (géographie culturelle et histoire).
2. CHOIX ET RAISONS D'APPROCHE

Aborder l'étude rétrospective des interventions en milieu littoral depuis cinquante ans pouvait se faire de deux façons différentes: soit dresser, à partir d'une enquête de terrain, un inventaire analytique des interventions actuelles puis analyser les archives des projets antérieurs, soit privilégier d'abord l'étude des expériences de développement les plus anciennes puis les confronter aux situations récentes et présentes, mieux connues de tous. Nous avons retenu la seconde, pour les raisons suivantes: . les projets récents (depuis 1987) ont fait l'objet d'évaluations successives dont les synthèses sont facilement accessibles car elles ont été diffusées dans les services ou ONG , concernes; 7 . le Projet Etudes Côtières (PEC) dont l'auteur a été l'animateur entre 1988 et 19948 s'est régulièrement prononcé sur
7 Dans les Actes de la deuxième conférence du développement rural réunie en mars 1989, voir les recommandations de la sous-commission des aménagements hydro-agricoles en zone de mangrove. - Direction Nationale du Génie Rural, Note thématique sur les aménagements hydro-agricoles, 1991. - Ministère de
l'Agriculture, Lettre Politique de Développement Agricole, 1991.

- Direction

Nationale des Eaux et Forêts, Schéma directeur de l'aménagement des mangroves, 1989. - Ministère de la pêche, Schéma directeur de la creveticulture, 8 Olivier Ruë, "Le Projet Etudes Côtières (1988-1993)" dans Evaluation de 12 ans d'Aide de la France en Guinée, Coopération française 33p. 1993.- Olivier Ruë, Le Projet Etudes Côtières: bilan d'une expérience de coopération, 1994, Agridoc Intercoopérants, nOl, BOPA; 3p. 21

1996.-

L'aménagement

du littoral de Guinée

les questions relatives à l'aménagement, l'environnement et la

deve Iopper;JI . la redécouverte de l'impressionnante documentation technique des quatre dernières décennies relatives à

valorisation des plaines littorales 9, sur les remèdes techniques à apporter aux milieux dégradés JO et sur les . modes de gestion à ,

l'aménagement du littoral de Guinée 12 a permis de saisir l'intérêt
que pourrait revêtir son étude pour comprendre la situation environnementale technique et socio-économique du milieu et peut-être. son évolution et sa perception par les acteurs d'aujourd'hui.
9 Olivier Ruë, Avis du Projet Etudes Côtières sur les travaux de réaménagement hydrauliques de la plaine de Koba, note PEC,1990. - Conséquences des aménagements de la plaine de Koba, note PEC; 1990, 4p. - Logiques naturelles techniques et sociales de la mangrove, note PEC, 1990, 8p. - Intensification rizicole dans les polders de mangrove, une volonté de remembrement, un risque de démembrement, note PEC, 1990, Conakry, 4p. JO Mamadou Sow, La riziculture de mangrove en Guinée: Amélioration par amendement calcaire, 1991, 12p. - Mamadou Sow, Aménagement hydro-agricole et stabilité du milieu de mangrove en Guinée (à paraître), Conakry. Il Mamadou Sow, Caractéristiques et contraintes spécifiques d'Aménagement des sols de mangrove en Guinée, 1er séminaire national de pédologie, Conakry, 1989. -Olivier RUË, Koba, Dynamique naturelle et Aménagement, DNGR, 1989 35p.; Etudes sur le haut Kapachez, 1991, 26p.- Mamadou Sow et Olivier Ruë, Aménagement des mangroves, 1991, contribution du PEC à la LPDA. - Hubert Cochet, Etude socio-économique de l'Aménagement des plaines de TatémaKabonto en Guinée Maritime, SODETEG, 1990; 80 p.- Lionel Huet, Maîtrise de l'eau et Aménagement.. Rapport de synthèse et autres rapports sur le PAA V. CFD,1991; Stratégie d'aménagement de la Guinée Maritime, DNGR, 1992. Olivier Ane et André Cascailh : Etude socio-économique auprès des cultivateurs de la plaine de Tatéma ; MARA, FED, 1994.- Julie Turgeon, L'environnement dans la zone d'intervention du projet d'appui aux communautés côtières de Douprou, coopération canadienne, Conakry 1994.- Tractebel (bureau d'études belge), Stratégies d'intervention en zone de Mangrove et Projet Pilote, DNGR, Conakry, 1994. 12De tous les territoires de l'Union Française, la Guinée est celui sur lequel les espoirs de développement industriel et agricole de la métropole sont les plus forts. Tout concourt en 1950 (que ce soit les potentialités minières, hydra-électriques et agricoles ou la position géostratégique du pays) à faire de la Basse-Guinée un pôle régional de développement (R.Pré, 1951).

22

Introduction

3. PRESENTATIONS

ET LIMITES DE L'ETUDE

Pour comprendre la transformation des mangroves depuis cinquante ans et pour aborder la mémoire des relations entre les hommes et ce milieu, nous présenterons et confronterons les points de vue qui se sont exprimés au cours du temps. Nous présenterons d'abord la documentation, source de l'information technique et mémoire des perceptions des différents concepteurs des politiques d'aménagement, pour analyser les significations de son mode d'usage. (Ch.1). Nous dégagerons de ces archives le point de vue des décideurs afin de comprendre les termes fondateurs des orientations politiques en matière de gestion de la ressource
«

mangrove»

(Ch.2).

Puis,

par

la

voix

des

ingénieurs

et

naturalistes qui ont défriché la connaissance de ce milieu, nous « donnerons la parole» au milieu naturel (Ch.3). Face à ces deux points de vue sur la valorisation du milieu de mangrove, nous présenterons l'historique des grandes interventions ainsi que. quelques évaluations de leurs «performances» par nipport à la nature, l'économie et la société (ChA). En liaison avec la « redécouverte» des écosystèmes côtiers dans les années quatrevingt et la réorientation politique de la Guinée, après la mort de Sékou Touré, nous présenterons le redéploiement récent des avis et des activités relatives aux mangroves (Ch.5). Nous tenterons une mise en dialogue de ces points de vue politiques, écologiques, techniques et sociaux pour présenter quelques termes de l'équation géostratégique des relations de la mangrove avec la région côtière (Ch.6.). Enfin, à partir de cette expérience de restauration d'une mémoire des mangroves, nous proposerons quelques clefs de réflexion sur ce qu'on pourrait appeler l'épanouissement des sociétés dans leur cadre de vie (Ch?). En raison de l'importance de la période historique retenue (1944-1994) pour cette première évaluation de la mémoire technique des milieux de mangrove, nous avons privilégié l'étude de la première époque (1948-1958), à la fois pour des raisons chronologiques: identifier et réhabiliter d'abord les racines écrites

23

L'aménagement

du littoral de Guinée

de la connaissance du milieu, et aussi pour des raisons historiques: mesurer le poids dans le temps des modes de perception de cette époque sur l'évolution des politiques d'intervention ultérieures. Néanmoins deux champs d'intervention n'ont pas été approfondis dans le cadre de ce travail : . les différents programmes et expériences révolutionnaires de la première république (Collèges d'Enseignement Rural, CER, Fermes Agro-Pastorales d'Arrondissement FAPA, Brigades attelées ou motorisées de production, BAP et BMP etc. ) en raison du désordre et de la dispersion de l'information; l'analyse détaillée des projets et programmes nationaux réalisés depuis 1990 qui se caractérisent par une beaucoup plus grande diversité de leurs domaines d'application (foresterie, éducation, santé, pêche, aquaculture...). Ils seront toutefois abordés globalement (ch.5) pour permettre un essai de synthèse des problèmes du temps (ch.6).

.

Si l'état de la documentation ancienne sur les mangroves de Guinée constitue un obstacle à la recherche, sa richesse permet d'ouvrir de nouveaux espaces de réflexion sur la gestion du savoir et son utilisation (Ch.!). Elle permet de saisir, à travers l'étude des racines de ses légendaires potentialités rizicoles, le différentiel de perception de ce milieu entre décideurs et ingénieurs, et d'en mesurer les implications sur les politiques publiques (Ch.2). Si la redécouverte du savoir accumulé sur l'écosystème côtier dans les décennies passées permet de vérifier les conclusions des travaux actuels, elle révèle l'importance des amnésies chroniques qui ont ralenti son épanouissement. En confirmant l'origine marine de l'enrichissement et de la fertilité de ce milieu ainsi que la variabilité des facteurs de son évolution, ces rapports anciens appuient les positions antérieures de l'auteur contre les dangers des typologies simplificatrices de ce milieu (Ch.3). Une généalogie et un bilan des aménagements hydro-agricoles depuis cinquante ans font ressortir l'impact des ruptures politiques

24

Introduction

sur les programmes de développement et montre l'écart qui a longtemps séparé les conceptions de valorisation et les réalités écologiques et sociales des milieux sur lesquels elles étaient appliquées (ChA). La révélation dans les années quatre-vingt de l'importance de la surexploitation ligneuse déclenche, en provoquant la prise de conscience des limites de la ressource-mangrove, le développement de projets diversifiés de valorisation de ce milieu. (Ch.5). La prise en compte des enseignements de l'histoire des politiques publiques, de l'évolution démographique, de l'accélération actuelle de la monétarisation des échanges et de la surexploitation ligneuse permet de poser quelques termes de l'équation du problème de développement actuel de la mangrove (Ch.6). La mise en relation des problèmes de valorisation des ressources et de développement social des sociétés nous amène enfin à proposer des axes de réflexion à caractère politique (Ch.?). Enfin ce travail tentera-t-il de réhabiliter des connaissances oubliées, de lever. un pan du voile du temps sur une portion de mémoire de ce pays, de réparer le filet historique des expériences à partir desquelles une société progresse sur l'échelle du développement. Le lecteur ne devra donc pas s'étonner de la part importante de textes originaux rapportés ici. Ils ne sont pas seulement là pour restituer à leurs premiers auteurs la paternité de leurs observations et pour témoigner de la justesse de leurs points de vue, ils sont là aussi pour confirmer les résultats des jeunes chercheurs qui depuis 198? étaient parvenus, sans connaître leurs précurseurs, à des conclusions semblables. Les citations ont été intégrées au texte de façon à participer au raisonnement. J'ai employé ce mode d'écriture pour montrer l'unité de la communauté de ceux qui, en s'immergeant de façon durable dans ce milieu, sont aujourd'hui reliés par lui.

25

1
LES ARCHIVES

Illustré par la description de dépôts d'archives, ce chapitre propose une réflexion sur la gestion documentaire et sur la fonction et l'utilisation des mémoires techniques. Il proposera en outre quelques orientations d'action pour valoriser ce capital informationnel.
1. RECONNAISSANCE

Les services des archives constituent des territoires administratifs à part. Ils sont présents mais oubliés. Nous rapportons ici quelques traits du paysage de ces contrées obscures et tenterons d'en dégager des significations. A la Direction Nationale des Forêts et Faune, les archives sont entassées en vrac dans un container. Elles sont sales, inaccessibles et surtout désordonnées et empilées, sans repère même rudimentaire. Les piles sont ficelées par lot. Ce fonds ne nous semble consulté qu'exceptionnellement. Seul, le préposé aux archives peut prétendre le connaître et décider de ce qu'il mettra à disposition du consultant. L'éventail et l'importance de la documentation accessible dépendent donc de sa seule bonne volonté et de sa motivation. La mise en place de la consultation documentaire est donc une entreprise en soi, elle nécessite du temps et des moyens (une bonne semaine pour effectuer les prises de contact, l'organisation et la négociation du travail). Sur

27

L'aménagement

du littoral de Guinée

présentation de la requête du consultant, les archivistes lui transmettent une sélection de documents pour analyse. Il n'y a pas de moyens techniques (catalogue ou fichier) pour vérifier la rigueur de la sélection. Par ailleurs, il n'y a pas de cahier d'emprunt ce qui engendre une certaine méfiance vis-à-vis du consultant (en dépit de l' ordre- de mission du ministre accompagnant la requête). Cette méfiance témoigne de l'absence de réglementation de prêt, donc de pratiqtie de consultation, et audelà, d'un cloisonnement des réseaux de circulation de l'information calqué sur le cloisonnement administratif des services de l'Etat; un cloisonnement de plus en plus inadapté à la nécessaire approche systémique des problèmes de développement. Nous avons pu cependant consulter, inventorier et analyser les documents qui nous ont été transmis et remercions le personnel du service pour leur disponibilité. La Direction Nationale du Génie-Rural] est, pour des raisons historiques, l'institution qui dispose du plus important fonds documentaire d'archives. A l'occasion de notre visite, l'état de conservation des archives n'était pas meilleur qu'à la DNFF : elles étaient entreposées pour partie dans des placards défoncés sous un auvent, et pour partie dans un hangar de stockage de riz. De nombreux documents avaient souffert des déménagements, des intempéries, des rongeurs et des insectes. Nombre d'entre eux avaient été mélangés, mais la ph,lpart étaient, en dépit du désordre, en état de lisibilité. Pour pouvoir en dresser, ne serait-ce qu'un inventaire, il était nécessaire .de reconstituer chacun des dossiers et de les classer. Les étapes de notre travail ont été les suivantes: . sélection et extraction des différents lieux de dépôt de tout document relatif à la Basse-Guinée; . nettoyage, désinfection et dépôt des documents dans une
I

Nous tenons à remercierMadame Kadiatou Sow, DirectriceNationaleAdjointe

du Génie-Rural pour l'attention qu'elle a portée à notre travail et pour les moyens qu'elle a mis à notre disposition. Je tiens aussi à remercier Monsieur Barry du service de documentation de la DNGR qui n'a pas ménagé ses efforts pour nous prêter main-forte. Nous souhaitons qu'il puisse disposer du temps et des moyens pour poursuivre ce travail pour toutes les régions du pays.

28

Les archives

salle mise à notre disposition; . tri par lieu d'étude et par date des documents; . reconstitution d'exemplaires complets des études (la plupart d'entre elles, en plusieurs exemplaires, contenant des séries de documents divers, des cartes, graphiques et textes, avaient été mélangées avec le temps et les consultations antérieures) ; . reconstitution du sommaire détaillé de chacune des grandes études réalisées dans les années 1950 ; . rassemblement et classement d'une collection de cartes à grande échelle des plaines de mangrove au sein d'un meuble à carte; . transfert définitif des documents classés dans une nouvelle salle d'archives. Aujourd'hui, la littérature grise relative à la mangrove est donc regroupée et pour partie classée (nous n'avons pas eu le temps d'affiner le classement des notes et correspondances). A l'occasion de cette étude, la Direction du génie-rural a dégagé une belle pièce qui devrait devenir la salle des archives. En l'absence de mobilier, les piles de documents classés ont été déposées à même le sol. Il serait souhaitable d'équiper cette salle de tables, d'armoires et de fichiers afin de permettre à l'équipe du service de documentation de prolonger ce travail. En conclusion de cette exploration on peut faire deux remarques. Le fonds d'études techniques réalisées sur la BasseCôte entre 1950 et 1980 constitue une remarquable base de données cartographique, topographique, hydrologique, hydraulique, c1imatologique et d'occupation du sol. Ce type de travail documentaire sur les archives doit être prolongé dans les autres directions techniques: c'est un préalable nécessaire à l'analyse complète de leur contenu. Nous avons aussi visité les services de documentation des organismes et institutions suivants: l'IRAG; Institut de Recherche Agronomique de Guinée; le CNDID; Centre National de Documentation et d'Information sur le Développement; le CNDIDR: Centre National d'Information du Développement Rural; le Service National de l'Hydraulique; le SNAPE: Service National des Points d'Eau; les Archives Nationales; la 29