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Anatasio

De
208 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 25
EAN13 : 9782296284142
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ATANASIO Parole d'Indien du Guatemala

Recherches & Documents AMERIQUES LATINES

Collection dirigée par Denis Rolland N.G
BOURDE G., La classe ouvrière argentine (1929-1969), 1987. BRENOT A.-M., Pouvoirs et profits au Pérou colonial, XVIIIe Sièck, 1989. CHONCHOL J., MARTlNIERE G., L'Amérique Latine et le latino-américanisme en France, 1985. DURANT-FOREST (de) J., tome 1 : L'histoire de la vallée de Mexico selon Chimalpahin Quauhllehuanitzin (du X1e au XVIe Siècle), 1987 ; tome 2 : Troisième relation de Chimalpahin Quauhllehuanitzin, 1988. DELVAL R., Les musulmans en Amérique latine et aux Carafbes, 1991. DUCLAS R., La vie quotidienne au Mexique au milieu du XlXème siècle., 1993. EZRAN M., Une colonisation douce: les missions du Paraguay, les lendemains qui ont chanté, 1989. GUERRA F.-X., Le Mexique de l'Ancien Régime à la Révolution, 2 volumes, 1985. GUlCHARNAUD-TOLLIS M., L'émergence du Noir dans le roman cubain du XlXe siècle, 1991. LAPAGE F., L'Argentine des dictatures (1930-1983), pouvoir militaire et idéologie contre-révolutionnaire, 1991. LAMORE J., José Marti et l'Amérique, tome 1: Pour une Amérique unie et métisse, 1986; tome 2: Les expérienceshispano-américaines, 1988. LAVAUD J.-P., L'instabilité de l'Amérique latine: le cas bolivien, 1991. LEMPERlERE A., Les intellectuels, Etat et Société au Mexique, 1991. MATTHIEU G., Une ambition sud-américaine, politique culturelle de la France (1914-1940), 1991. MAURO F. (die.), Transports et commerce en Amérique latine, 1990. NOUHAUD D., MiguelAngel Asturias, 1991 PAVAGEAU J., L'autre Mexique, culture indienne et expérience de la
démocratie. .

ORTIZ SARMIENTO M., La Violenceen Colombie, 1990. (Suite enfin d'ouvrage) @ L'HARMATI AN, 1993 ISBN: 2-7384-2235-7

Catherine

VIGOR

AT ANASIO Parole d'Indien du Guatemala

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur

Paysans du Guatemala, quelle éducation?, L'Harmattan, 1980.

Ed.

Guatemala, les enfants dessinent, Ed. La Cimade, 1982. Lire et Écrire, méthode pour femmes L'Harmattan, 1985. immigrées, Ed.

Hawa, l'Afrique à Paris, Ed. Flammarion, 1991.

~.

Etats-Unis

d'Amérique Océan Rtlantique

~
~

Océan Pacifique

Colombie

AVANT-PROPOS

Lorsque je suis partie pour le Guatemala en 1991, c'était la dixième fois que je me rendais dans ce pays d'Amérique centrale grand comme le cinquième de la France. Au cours de mon premier séjour en 1972, comme tous les touristes, j'avais été émerveillée par l'harmonie qui existait entre la majesté des volcans, le vert des forêts et des champs de maïs et les costumes aux couleurs éclatantes des habitants indiens. Je ne savais pas que cette beauté cachait une réalité sociale aussi douloureuse et que le Guatemala dont le monde n'entend parler que lorsque la terre tremble ou que les militaires ladinosl massacrent plus d'Indiens que de coutume, pouvait être le théâtre de tant de conflits ethniques. Les rapports entre ladinos et indiens, déjà à l'époque, me paraissaient surprenants et même choquants. Pourquoi, par exemple l'Indien devait-il payer plus cher sa place de car que le ladino? Pourquoi les Indiens cultivaient-ils le fond des ravins et les ladinos les plateaux? Pourquoi certains bancs des églises étaient-ils offerts par l'Association de ladinos et d'autres par le Groupement indigène de la même paroisse? Je percevais la forte complexité des relations entre les deux groupes.
1. Sur 9 millions d'habitants en 1992, 5,5 millions sont indiens et 3,5 millions sont ladinos, c'est-à-dire métis, descendants d'Espagnols et d'Indiennes, ou Blancs, descendants des Créoles nés dans le pays. 7

Le Guatemala m'attirait à la fois par sa beauté et par les questions qu'il me posait et je voulais y retourner. Lors de mon second séjour, j'eus la chance de faire connaissance de quelques Indiens des Hauts Plateaux qui allaient devenir des amis. Très vite, ils m'ouvrirent les yeux sur la réalité du monde indigène en m'emmenant dans les régions isolées de montagne où je découvris petit à petit la pauvreté de leur peuple et l'injustice à laquelle il était constamment soumis. Parallèlement, je prenais conscience de ce que j'étais, une Blanche, c'est-à-dire a priori une personne que l'on respecte. Jamais auparavant, je n'avais senti que mon origine pouvait faire de moi, sans que j'y puisse quoi que ce soit, un être dont on envierait a priori le statut et même le sort. Comment pouvait-on me respecter et m'envier sans me connaître? Derrière l'image qu'ils me renvoyaient de moi, je me rendais compte peu à peu de la discrimination raciale dont les Indiens étaient l'objet, discrimination qui allait jusqu'à la persécution. Dans certains villages, mes amis et moi rencontrions des situations de misère révoltantes qu'ils me commentaient en tennes si forts qu'en ce milieu des années 1970, je commençai à noter ce qu'ils me disaient. J'écrivais dans la camionnette de l'un deux qui nous transportait à travers les Hauts Plateaux: c'était le seul endroit sûr où personne ne pouvait surprendre nos conversations, à une époque où il était encore plus dangereux qu'aujourd'hui de s'exprimer en dehors d'un lieu clos. Ce que je voyais, ce que j'entendais m'impressionnait. La lecture d'un livre fondamental pour moi, Guatemala, une interprétation historico-sociale2, dont un ami indien m'avait fait cadeau, acheva de me passionner pour le Guatemala. Je me demandais comment les descendants de l'illustre civilisation maya avaient pu en arriver à être annihilés à ce point, pourquoi ils étaient réduits à un silence si pesant, à une tristesse si profonde. Je voulais comprendre et je décidai de préparer une thèse sur un aspect particulier de la société guatémaltèque : l'éducation en milieu rural donc principalement indien3. Au cours de plusieurs voyages, je visitai des dizaines d'écoles de campagne, dans les Hauts
2. Carlos Guzman Bockler et Jean-Loup Herbert. Ed. Sigl0 XXI, 1970. 3. Paysans du Guatemala. quelle éducation? Ed. l'Hannattan, 1979. 8

Plateaux d'abord, puis dans l'immense forêt du Petén au nord, ou encore dans l'Orient métis et aride. Enfin j'observai des classes dans les plantations de café et de coton de la Côte Pacifique où les Indiens s'exténuent au travail. Petit à petit, je me rendais compte que le système éducatif si pauvre en moyens et si vide en contenu correspondait à la volonté politique des gouvernements du pays. Les dirigeants choisissaient délibérément de laisser les populations rurales dans l'analphabétisme, l'isolement et la pauvreté afin de les maintenir soumises dans une pure tradition coloniale. A la fin des années 1970, la répression dirigée contre les Indiens se renforça, devenant une politique d'Etat et pendant la moitié des années 80, les régions indigènes allaient être mises à feu et à sang par les militaires dans des opérations d'une extrême cruauté qui rappelaient les horreurs de l'invasion espagnole au XVIème siècle. Peu d'étrangers s'en rendirent compte. Quant à moi, je sentais qu'il était indispensable que des témoignages d'Indiens soient entendus à l'extérieur du pays où hommes, femmes et enfants, pour la plupart Indiens, étaient massacrés par milliers. Avec une amie, j'eus alors le projet de demander à des enfants dont l'environnement était meurtri par des enlèvements et des assassinats de s'exprimer par des dessins. Avec la vente du recueil de ceux-ci, nous voulions aider les enfants orphelins indiens du Guatemala et nous avions l'espoir qu'en dénonçant la situation qu'ils vivaient, nous pourrions contribuer à son changement. La Cimade accepta de l'éditer dans le cadre de ses projets en faveur de la reconnaissance des Droits de l'homme4. A ce moment-là, la terreur régnait dans le pays. Mes amis avaient peur, moi aussi. Certains de leurs proches avaient été tués sans que personne n'en ait jamais su la raison. Puis il ne me fut plus possible de retourner au Guatemala qui traversait une période de terreur. Mon désir persistant d'agir, c'est-à-dire de faire connaître la condition des Indiens, allait être suspendu et ce n'est qu'en 1991 que mon projet de transcrire la parole d'un Indien, projet mûri depuis de nombreuses années, se précisa davantage. Un peu plus tard, grâce à un ami de longue date, je fis la connaissance d'Atanasio, Indien quiché et petit-fils de prêtre maya. Il était prêt à parler, de lui
4. Guatemala. Les enfants dessinent. Ed. La Cimade, 1982.

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d'abord, puis des siens, de ce qu'ils sont, de ce qu'ils ressentent, de ce qu'ils désirent. Si Atanasio accepta si promptement de me faire entendre son témoignage, c'est que, selon lui, notre ami commun ne pouvait pas l'avoir mis en présence d'une personne indigne de sa confiance. "J'avais besoin de me libérer du silence qui m'oppressait depuis mon enfance" me dira+il par la suite. "J'avais besoin d'exprimer ce que nous, Indiens, souffrons. Et quelqu'un voulait m'écouter. Mais comme j'allais devoir révéler des choses tout à fait personnelles, je décidais de me rendre dans mon village afin de consulter à ce sujet mon grand'père et un ami à lui, conseiller de notre communauté indienne. Ce dernier m'assura que l'étrangère à qui j'allais parler était apte à me comprendre: je pouvais donc me sentir libre, à condition toutefois de rester prudent. En réalité, les deux anciens me donnèrent plus qu'un conseil, ils me donnèrent du courage. J'ai donc accepté de témoigner et j'avais également l'intuition que vous et moi allions pouvoir nous entendre." Atanasio vit rapidement que ma sympathie engagée depuis longtemps pour son peuple lui permettait d'exprimer profondément et librement ce qui lui tenait à coeur. Il savait aussi que pour être connu chez lui, son témoignage devait d'abord paraître dans un pays occidental. Il désirait parler, j'étais là pour transcrire ses paroles. Nos buts se confondaient, nous commençâmes les enregistrements dès notre seconde rencontre.

Ma chance exceptionnelle a été de rencontrer en Atanasio un homme qui, ayant vécu des moments extrêmement durs, était capable de les raconter en y apportant un jugement personnel distancié. Le recul tout à fait rare avec lequel il relate ses expériences, il le doit à ses lectures. Dans un pays où l'analphabétisme frappe environ 70% des Indiens et où la plupart des livres n'existent qu'en version abrégée, Atanasio est parvenu à lire des quantités d'oeuvres littéraires, philosophiques ou religieuses du monde entier.

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Au récit autobiographique, il confère une dimension supplémentaire: celle d'une réflexion globale sur le peuple indien, une réflexion non pas théorique mais fondée sur des expériences vécues, touchant tous les aspects de la réalité actuelle du peuple indien ainsi que son avenir. L'originalité et la richesse du témoignage reposent donc sur la diversité des chapitres. De ce fait, la structure du livre pourra paraître à première vue comme un mélange de genres quelque peu inattendu, mais elle correspond à une volonté claire d'Atanasio: celle de transmettre à partir de son expérience personnelle de quoi sont faits les Indiens d'aujourd'hui et à quelle étape de l'histoire ils se situent. Tiraillés entre la tradition et le modernisme, entre la fidélité à leur culture, à leur langue en particulier et un entraînement irrésistible dans un monde de télévision câblée, de télex et de fax qu'ils ne maîtrisent pas, les Indiens se trouvent devant un dilemme qui oblige au choix. Atanasio l'a fait et c'est ce qu'il nous dit. Nous avons divisé le livre en quatre parties. La première rapporte en cinq chapitres la vie d'Atanasio. C'est une vie d'Indien typique: famille nombreuse, trop peu de terre pour subsister, un père souvent ivre, une misère absolue et la lutte quotidienne pour la survie ; les enfants travaillent dès qu'ils en ont l'âge, c'est-à-dire à six ans. Pour tenir dans les épreuves, il y a la foi dans l'héritage maya et l'éducation indienne fondée en particulier sur la connaissance et la communion avec la nature qui font des Indiens les premiers écologistes du monde. Atanasio nous raconte les faits les plus marquants de son existence tout en restant très discret sur sa vie familiale et conjugale. Dans le milieu indigène, en effet, ce serait manquer à la pudeur et au respect des siens que de les inclure dans une narration personnelle. Aussi évoquera-t-il à peine la présence de son épouse et de ses frères et soeurs. Il décrira davantage ses relations avec les générations supérieures: ses parents et surtout son grand'père, personnage central de sa vie. La deuxième partie évoque certains traits du milieu traditionnel maya quiché. Atanasio, ici, n'a pas choisi de montrer les rites de naissance ou de mariage de sa communauté car ceux-ci, selon lui, relèveraient davantage d'un témoignage de femme ou d'un document 11

purement ethnographique. Il a préféré relater des scènes dans lesquelles il a eu un rôle particulier à jouer. Il s'agira de coutumes ayant trait à la guérison physique ou morale des gens, donc à la conservation de la vie. Dans la troisième partie, Atanasio décrit le contexte social et politique actuel du Guatemala qui n'est pas très différent de ce qu'il était au XVlème siècle, après l'invasion des Espagnols. Les mêmes mots le décrivent: militarisme, répression, anéantissement de l'homme. Aujourd'hui les Guatémaltèques vivent dans des situations de violence e:\1rême que la presse et la télévision évoquent quotidiennement. Ce qu'Atanasio nous révèle à ce sujet n'a donc rien de secret. Il nous explique comment cet environnement pauvre, injuste, destructeur amène l'Indien à s'enfoncer dans le silence ou à prendre la décision de quitter sa terre. Enfin, dans une dernière partie, Atanasio dresse le bilan de cinq cents ans de domination étrangère sans que jamais sa réflexion ne s'éloigne de son expérience vécue. Il ne faudra pas chercher en lui les projets ou les décisions d'un homme prêt à révolutionner le monde indien par des actions d'éclats ou de grandes paroles. Non, le rôle qu'Atanasio se donne sur cette terre est d'une autre nature: c'est à la transformation des Indiens qu'il veut oeuvrer. Et il puise sa force dans la certitude que tous les peuples indiens d'Amérique sont unis par les mêmes façons de vivre et de croire, les mêmes "manières de sentir", comme en témoigne leur art littéraire.5

Notre but a été de réaliser une mosaïque autour d'un personnage vivant et central et ainsi d'éviter que la variété des thèmes abordés ne ressemble à une juxtaposition d'éléments qui refléteraient de façon trop théorique la condition actuelle des Indiens. Le récit témoigne d'un immense courage. Atanasio connaît le sens des mots: enlèvement, torture, génocide. Il a mesuré les risques
5. Dans les langues indiennes d'Amérique, on dit souvent je "sens", je "ressens" à l'endroit où les langues occidentales utilisent je "pense". Par ailleurs, le "nous" s'emploie à la place du "je" occidental. 12

qu'il prenait en nous livrant dans toute sa vérité l'histoire de sa vie, le fruit de ses pensées et les aspirations qui l'habitent. En ayant la force morale de libérer son message, afin que son peuple soit mieux connu et mieux compris, il sert les siens. Atanasio a vaincu le silence indien séculaire. Il a choisi de s'exprimer en dépit du danger, sans envisager l'exil, sans choisir la solution violente des ames qu'il refuse catégoriquement tant il est persuadé de son inutilité. C'est ce qui fait également la rareté du témoignage. S'il arrive au lecteur d'être parfois gêné par la réserve d'Atanasio, particulièrement dans le domaine de sa vie personnelle, qu'il sache d'abord que pour un homme d'origine indienne, livrer le meilleur de soi-même à une femme blanche a représenté un effort auquel il n'était évidemment pas du tout préparé. Rien en effet dans sa vie n'aurait pu lui faire pressentir qu'un jour son témoignage aurait un intérêt tel qu'il vaudrait la peine d'être transcrit et traduit. Quel Indien dans le contexte politique actuel du Guatemala n'éprouverait la retenue d'Atanasio devenu, grâce à ce livre, un personnage presque public? 6

6. La prudence nous a obligés à transfonner des noms de localités.

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1 - La vie d'Atanasio

Oui, je suis indien, légitimement indien et de cela, je me sens fier, car dans mes veines, il ne coule toujours pas de sang espagnol, grâce à mon Dieu. Manuel Quintin Lame. Colombie. XXème siècle

- Indio marrano, cochon d'Indien. Voilà ce qu'il m'a dit. Voilà comment vient de me parler le patron de l'atelier de confection où je travaille à Guatemala. Cette comparaison m'offense. Je veux qu'il me respecte. Un Indien n'est pas un animal, il faut qu'il comprenne que nous, Indiens, nous sommes des êtres humains. Je ne supporte plus les injures et je préfère quitter mon travail. Aujourd'hui même, je me suis expliqué avec lui et je pars, mais il faut qu'il me paye tout ce qu'il me doit. Mon patron est ladinol, et il sait qu'à la différence des autres employés indiens, je connais mes droits et cela lui fait peur. Dans cet atelier, nous sommes trente ouvriers, tous Indiens, les seuls ladinos sont les trois vendeurs. Notre travail à nous, Indiens, est de couper et de coudre à la machine. Je lui ai donné mon préavis et je m'en vais à la fin du mois car un changement m'est nécessaire. J'ai travaillé dans trois ateliers et chaque fois j'ai été confronté à de graves problèmes parce que j'étais indien mais j'ai toujours dit clairement ce que je pensais à mes chefs. Je ne leur permets pas de
1. Ladino: au Guatemala, métis ou blanc par opposition à Indien. Ce teone exclut les étrangers.

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m'insulter quand je sais qu'ils ont tort, et s'il n'y a jamais eu de représailles de leur part, c'est que je fais mon travail, aussi simple qu'il soit, et que je le fais bien. Je crois que le travail donne à l'homme sa dignité et si je devais ramasser les poubelles ou transporter de la terre, je le ferais, sans y voir aucun inconvénient. Mais si mon patron exige davantage de moi ou m'insulte, je m'explique et je le quitte. Je n'ai aucune raison de supplier quiconque de me donner du travail. J'ai besoin de me nourrir, je sais que mon travail est bien fait et qu'il mérite un salaire. Je m'efforce donc de gagner ma vie du mieux que je peux et si les choses ne vont pas, je pars.

Tous les ateliers de confection se ressemblent, la majorité des ouvriers sont des Indiens comme moi et on nous traite de la même manière: - Vous, vous êtes Indiens, donc vous devez obéir. Les chefs nous disent cela tous les jours et c'est insupportable. Parfois, dans le passé, j'ai dit à mes patrons: - Je ne sais pas pour qui vous vous prenez, vous les ladinos. Vous êtes guatémaltèques, c'est sûr, mais votre arrière-arrière-grandmère était indienne, vous avez du sang indien, vous aussi, et vous ne pouvez pas avoir d'autre origine. D'où venez-vous donc, dites-moi? Il m'est arrivé d'ajouter: - Qu'un étranger, un gringo2, me traite d'Indien, c'est normal parce qu'il vient d'ailleurs. Mais vous qui êtes d'ici, vous êtes d'origine indienne, exactement comme moi. La seule différence c'est que vous la rejetez, tandis que moi j'en suis fier. Mes chefs ladinos ne sont pas indiens mais leur ascendance l'est en partie. Ils ne savent pas qui ils sont, ils ne sont ni espagnols, ni indiens, de là vient leur conflit intérieur. Les Indiens vivent dans la souffrance mais les ladinos vivent dans le conflit. Pour moi, une chose est sûre, je suis indien et c'est tout. Je ne sais pas si les ladinos trouveront un jour leur identité... Ils sont méprisants et agressifs à notre égard, ils essaient toujours de nous être supérieurs mais c'est
2. Nord-Américain, par extension tout homme blanc.

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une supériorité artificielle qui n'est fondée sur rien, c'est-à-dire sur aucun savoir ni sur aucune histoire propres. Notre cas est différent. Nous, Indiens, ne nous sentons supérieurs à personne mais nous savons qui nous sommes. Et si certains d'entre nous n'ont pas cette assurance intérieure, c'est parce que le mépris des ladinos à leur égard les déstabilise. Ils essaient alors de faire des études et de se faire valoir en obtenant un diplôme comme les ladinos. Mais quelle importance ont les diplômes? Il Ya d'autres valeurs plus grandes.

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