Andes la Voie du Condor

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Publié le : jeudi 1 mars 2001
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EAN13 : 9782296191389
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ANDES

La Voie du Condor

Du même auteur: Médecins 1994 et Chamanes des Andes, L'Harmattan,

Les Maisons de Fumée, Erimed, 1990. Médecine traditionnelle andine, dans Métissages, La Pensée Sauvage, 1991 Le Festin Cannibale, 1996 Apocalypse Maya, Erimed, 2000

Remerciements: A ma mère, à ma femme Héléna, au général Carlos Mifiano et à son épouse Jeanne, aux docteurs Edith Vizcarra Zufiique, Jose Caceres Pilares, Oscar Lliendo et Santiago Saco Mendez, à Rosa Urrunaga Soria, aux pères dominicains Bernard, Christian, Michel, à Joëlle Guillais, Francis Geffard, Jérôme Verain et Camille Vidal dont les précieux conseils ont contribué à l'achèvement de cet ouvrage, à tous ceux qui m'ont ouvert généreusement portes du monde andin, les

@L'Hannattan,2001 ISBN: 2-7475-0501-4

François LUIS-BLANC

ANDES

La Voie du Condor

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3

1026Budapest
HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

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Carte du bassin amazonien l'explorateur Koch Grünberg passe sous silence le lieu où il a déniché, au début de ce siècle, "la liane des dieux". Où chercher dans la vastitude des Andes? (p. Il)

C'est l'après-midi, je déambule sur une avenue proche du Coricancha, l'ancien Temple du Soleil Inca en partie caché par l'église coloniale Santo Domingo. A une station service, les camions s'arrêtent pour faire le plein d'essence. Une grande cage avec un animal prisonnier attire inconsciemment mon regard. M'approchant, je reconnais la silhouette d'un condor: une de ses ailes, cassée, pend comme un drapeau en berne. Le plumage abîmé par la captivité, l'oiseau promène son regard d'un écarquillement sec sur chaque objet. Il dresse fièrement la tête sur son cou grêle orné d'une collerette blanche. Ses ailes fermées laissent deviner le déploiement d'espaces qu'elles retenaient prisonniers. L'oiseau humilié me hantera longtemps. Venu à Cuzco, pour m'immerger dans les Andes, je suis logé par hasard dans l'ancienne demeure de l'écrivain Garcilaso Inca. Ce noble métis, fils d'une princesse inca et d'un chevalier espagnol, est l'auteur d'une relation fidèle de la vie quotidienne des Incas, contemporaine de la conquête espagnole. Sa tragédie personnelle, au carrefour des races et des cultures, n'était que le prélude à l'infortune du peuple andin. Quel contraste avec la brutalité de Lima! Derrière ma fenêtre, les arcades de grès roses et les balcons de bois me plongent à l'époque coloniale. Envolée vers
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l'azur où l'immobilité de l'air est égrenée par la Maria Angola au clocher de la cathédrale. Je comprends alors le mal-être de l'Indien relégué au bord du Pacifique: son esprit s'embue, ses membres courts pèsent et son cœur se serre dans sa large poitrine lorsque, condamné à la plaine, il est privé de son espace altier. Comme lui fuyant la fièvre des fourmis urbaines, je suis venu sur les Hauts Plateaux arides traquer les mystères de la création. Il y explose un soleil sauvage, expression de la religiosité indienne hantée de sortilèges. L'esprit indéfinissable des choses y plane comme le condor. Changement d'univers, dans les Andes où s'unissent l'arc-en-ciel, le feu, la terre et l'eau. Métamorphose du soleil irradiant auquel l'on consacre le lama blanc dès l'aurore. L'astre règne au zénith, avant le sacrifice de l'alpaca noir à son crépuscule, selon la légende que me racontera bientôt mon nouvel ami cusquénien, le docteur Sallustiano. Je commence à côtoyer les Indiens dans leur quotidien. Je m'interroge sur leur représentation du monde. Peut-on parler d'une indianité ? Les habitants de Cuzco, plutôt méfiants et réservés, me demandent:
- De donde estas? (D'où es-tu ?)

Ils se renfrognent quand je leur réponds avec mon accent étranger que je viens de France. Leur pensée affleure sur leur visage: - Encore un gringo! Constat facile au vu de la peau claire et des cheveux blonds du quadragénaire élancé au front dégarni qu'ils dévisagent sans aménité. Ils n'ont pourtant aucune idée de mon pays lointain, confondu dans leur esprit avec toutes les terres d'ailleurs. Ils m'auraient sans doute accueilli avec moins d'étonnement si je leur avais
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avoué descendre de la lune, un astre sacré aux yeux des Incas. L'altitude ne se laisse pas oublier. Les extrémités des membres privées d'oxygène travaillent comme une pression douloureuse dans les coudes, les genoux et les doigts. Je me console en pensant que de ces os jaillissent les précieux globules dont se rassasiera mon cerveau, hélas pulsatile. La cité de Cuzco, hantée par ses fantômes passés, intime un respect séculaire. Elle incite à la conquête de ses trésors cachés, au prix d'un inévitable dépouillement. Un œil nouveau s'allume chez le visiteur, empreint de révérence envers les esprits de la montagne, les Apus, semblable à celle témoignée par les Indiens. Après les quartiers sordides de Lima, le tohu-bohu de la foule et les camionetas nauséabondes - cancer commun aux grandes villes de l'hémisphère Sud - je suis précipité dans les Andes, fasciné par le désert sur la Puna, au pied de sommets inviolés. Deux univers inconciliables, deux époques partagées par l'espace - de la grisaille urbaine à l'éblouissement andin. Peut-être ferais-je mieux de mener mes études confortablement installé dans un fauteuil, au pays de la civilisation, dans la douce France. Ma décision est irrévocable, je poursuivrai mes recherches sur les médicaments traditionnels et sur la botanique. Je me suis lancé à la recherche d'une plante qu'aucun manuel savant ne répertorie, sinon une note manuscrite de l'anthropologue Koch Grünberg, ignorée de tous, que le hasard a mis entre mes mains. Une difficulté de taille subsiste: l'explorateur du début de ce siècle passe sous silence le lieu où il a déniché "la liane des dieux". La région du piémont amazonien est mentionnée, sans autre détail (carte p. 8). Il

Où chercher dans la vastitude des Andes? Je me raccroche à l'espoir que des chamanes auront conservé la trace de ces pratiques traditionnelles. Un indice bien ténu pour justifier mon aventure. Dans ce but, je commence à recueillir des témoignages, prends de nombreux croquis, capte des paysages, collectionne récits, faits et légendes pour illustrer les coutumes du peuple indien.
J'ai une première rencontre avec Sallustiano, auprès duquel m'a recommandé un ami architecte de Lima. Julian, le lointain descendant d'un cacique inca, m'avait expliqué qu'un membre de sa famille, médecin à Cuzco, pratiquait de bien curieuses séances, au sommet des monts, avec prise de breuvages. D'emblée, Sallustiano me met en garde:
-

L'Indien ne cherche pas à raisonner le monde qui

l'entoure. Pour cela il s'en remet à la magie et à ses chamanes. - Julian, votre cousin, vous a peut-être parlé de mes recherches? C'est précisément cet aspect qui m'a attiré dans les Andes. - Peut-être n'y trouverez vous rien, sinon vousmême. L'homme a-t-il inventé une pensée nouvelle depuis les cultes mésopotamiens et les tragédies grecques? Chez nous c'est pareil, rien de nouveau sous le soleil inca, martèle Sallustiano, désireux de m'ôter mes œillères. Après un temps de réflexion, il reprend: - Vous verrez, il paraît difficile d'intégrer le monde rationnel, les pauvres soucis individuels à l'authentique expérience de l'univers andin. Toute l'énergie de l'homme y est absorbée par les exigences de la survie dans une nature hostile.

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Je songe à part moi: - Voilà la migration à entreprendre dans l'espace, dépassement de soi-même, lente initiation tellurique. Retracer la transhumance des hommes primitifs, il y a plus de vingt millénaires, traverser par l'imaginaire le détroit de Behring béant de glaciers, se répandre en vagues successives sur le continent, conquérir les étendues géologiques, respirer la beauté et habiter l'âpreté des paysages. L'impression d'évoluer depuis mon départ de France comme un submersible en plongée, toutes écoutilles aveuglées. Je me méprise; je hais mon isolement que je tolère de moins en moins. Aujourd'hui, dans la capitale des Andes, je m'interroge trop tard sur mon arrogance à rejeter ce qui fait le tissu de toute existence humaine. Est-ce le bon choix que devenir un nomade dont la boue sur les bottes n'a jamais le temps de sécher? J'ai trop vécu auparavant des illusions, des mensonges derrière la façade d'un conformisme sans prise sur le réel. Il faut rester dorénavant fidèle à ma vocation de coureur des bois. Bien sûr, nul n'est de pierre et ne peut survivre

sans tendresse ni compréhension - ou sensualité tout
crûment. J'ai longtemps hésité avant de m'éloigner de Lupe, ma compagne péruvienne auprès de qui j'ai passé des moments si harmonieux à Lima.

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Illustration 1 (photo F.Luis-Blanc): la chulpa enferme la dépouille d'un dignitaire inca, placé sous la protection des Apus, les divinités de la montagne. Hermogénes, l'étudiant d'origine quéchua, nous avertit que notre curiosité est sacrilège aux yeux des Indiens (p. 22).

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Premier jalon dans ma découverte des Andes, je vois à portée de main la chance tellement attendue de me rendre dans les communautés indiennes. Je suis arrivé à pied, avec mon baluchon sur l'épaule, à la Granja Pumamarca, une grande ferme dans la Vallée Sacrée. L'épouse du docteur Sallustiano, une femme corpulente au faciès jovial et aux yeux bridés, est originaire de la région amazonienne. Elle m'informe que mon ami est parti très tôt pour une intervention médicale dans une communauté indienne. J'ai donc l'après-midi devant moi pour découvrir les environs du dispensaire médical. Les Incas avaient construit leurs résidences d'été à Ollantaytambo et Pisaq en les cernant de nombreuses

fortifications - les dernières à se rendre à l'envahisseur
espagnol. Elles défendaient les points d'accès de la vallée parsemée de champs fertilisés par les alluvions du fleuve Vilcanota. La cordillère dominée par le Salkantay, "l'indompté" en langue quéchua, était autrefois l'épine dorsale de l'empire inca. La Vallée Sacrée, une oasis inscrite dans la paume rugueuse de l'altiplano désertique, était la villégiature des Caciques. La végétation y est tropicale par ses palmiers et fruits exotiques: elle offre aussi la profusion des vergers européens en climat tempéré, et surtout les cap ulis, ces petites cerises violacées comme la pupille des Indiennes. Le regard brouillé par les reflets rougeâtres des contreforts désertiques dans le ciel, on cherche vainement les arêtes de granit. Les cimes et les glaciers 15

jouent avec les nuages au caprice des saisons, des intempéries et des heures du jour. Présences mystérieuses, divinisées par les Indiens, baignant l'atmosphère de leur pouvoir sacré. Le promeneur arrive, essoufflé, en sueur, à un promontoire. Un oratoire y est couronné d'une croix, chargée de gerbes fleuries. Les Indiens transportent leurs offrandes lors de la fête de Corpus Christi d'une chapelle à l'autre, avec force libations alcooliques. Le miracle dans la survivance de ce rite païen est que leur procession se déroule sans drames le long de ces sentiers surplombant des précipices. Comme leurs ancêtres incas, ils transportent chacun une pierre durant leur ascension, pour l'offrir aux esprits de la montagne, les Apus. Ils les entassent en monticules apachetas, des cairns érigés sur les cols ou au passage des crêtes. Offrande de leur fatigue comme des vœux pétrifiés, en hymne de reconnaissance à leurs pères divins. Aperçus du haut de la chapelle, les champs de maïs oscillent au long du fleuve sacré. Une magie impalpable flotte dans l'air, une caresse charnelle imprimée au voyageur dès ses premiers pas dans les Andes. A l'heure où le soleil s'abat derrière la Cordillère, le docteur Sallustiano rentre fourbu d'une marche de trois heures sur l'Altiplano. Il promet à son ami européen de lui faire découvrir une communauté riche en traditions dans les jours à venir. Dès le lendemain, un petit groupe comprenant un ingénieur du ministère de l'agriculture, une botaniste et un étudiant en médecine, est réuni sous la houlette du médecin. Le départ est donné pour l'ascension de la cordillère orientale en camionnette, dans une gorge
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encaissée. Sur l'autre versant, les montagnes se creusent vers la vallée interandine de Paucartambo, jusqu'à la quebrada, la faille d'où les contreforts andins s'abaissent jusqu'à la forêt amazonienne. Un premier obstacle s'interpose: le gué est rendu infranchissable par la crue du torrent après le déluge nocturne. Les membres de l'équipée traversent à pied les tourbillons sur un pont de fortune après un détour à travers une choza, masure indienne de pisé et de torchis. Dans son enclos ou corral, à l'arrière, se sont réfugiés les porcs et les vaches. Chacun est contraint de patauger dans une boue souillée de purin qui colle aux chevilles. La communauté s'appelle kapi-niuniu - en quéchua "qui prend le sein", un totem plaisant pour ses villageois. A ce propos, un habitant raconte la légende d'une flusta, une nymphe qui résidait en ces lieux. La communauté s'est placée sous la protection généreuse de son giron, depuis qu'elle a été miraculeusement épargnée par un glissement de terrain. Sallustiano nous fait visiter un jardin expérimental agencé selon les recommandations du technicien agricole pour inciter les paysans à diversifier leurs plantations. - Ils plantent en particulier le hataco, une légumineuse appelée aussi chita, de même qu'une sorte de navet, le yuyu avec ses fleurs jaunes qui, servi avec du lait ou du fromage, est plus savoureux que les épinards, commente José l'ingénieur agricole. Je reconnais un pied de fenouil semblable à ceux du jardin chez ma grand-mère en Alsace et je le fais remarquer à mes compagnons: - Cette plante, nous la consommons en tisane pour guérir nos coliques!
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- Bien

sûr!

C'est le hinojo, confirme

Maria la

botaniste du groupe, mais curieusement dans notre région il est surtout utilisé pour la toilette intime, comme rafraîchissant. Grâce à l'expertise andine de cette botaniste commence pour moi, secrètement poussé par ma recherche d'une herbe aux vertus miraculeuses, l'initiation au monde mystérieux des plantes médicinales, si essentielles pour ces communautés. Pauvres et loin de tout, les Indiens n'ont qu'un accès restreint aux médications modernes. Les connaissances sur ces plantes traditionnelles tomberaient dans l'oubli si mes compagnons d'équipée ne consacraient pas leur temps à les répertorier et à en répandre l'usage pour les pérenniser. Entre-temps, le torrent a perdu de sa violence, le véhicule peut enfin franchir cahin-caha le chemin en plein courant. Des Indiennes nous croisent: elles se hâtent sur le chemin de leur pas trottinant.. Sur leur dos un lourd baluchon, le précieux quepe, avec tout un attirail de marchandises pour la vente ou le troc au marché. La communauté de Pok'res attend les voyageurs, juchée à flanc de coteau sous des falaises granitiques semblables aux pics de Machu-Pichu. Le village semble déserté, tous les hommes travaillant aux champs. Une pluie insinuante se met à tomber; les marcheurs se réfugient hâtivement avec leurs sacs à l'abri d'une maison de pisé. Il n'y a pas d'autre ouverture dans les deux pièces noircies par la fumée que la porte. Les fenêtres ne feraient qu'accroître les risques de vol par effraction. Une pièce sert d'entrepôt et de cuisine, l'autre de séjour et chambre à coucher. 18

Des poules, des chiens galeux et des cuys, des cochons d'Indes, circulent en liberté à l'intérieur de la choza, la masure, en compagnie des enfants en bas âge. Ceux-ci se traînent sur la terre battue, témoignant des déplorables conditions d'hygiène et des risques infectieux ou parasitaires auxquels Sallustiano tente de remédier par ses conseils réitérés. Un bébé malingre défèque à même le sol de la demeure; la mère jette simplement un peu de cendres sur la terre souillée. La pluie a cessé un instant, nous nous rendons à la maison du promoteur de santé, le correspondant des autorités sanitaires dans la communauté nommé Maximiliano. Celui-ci vient de se bâtir un nouveau logis avec une pièce centrale dont l'ampleur lui permet d'abriter les réunions de formation sanitaire. Il a compris la logique de l'amélioration de l'habitat rural: la chambre familiale isolée dans une autre aile est mieux protégée des animaux domestiques. Sa maison peut maintenant servir d'exemple auprès de ses compagnons pour les mesures d'hygiène à instaurer. Des bancs de bois sont disposés le long des murs; Maximiliano s'empresse d'y jeter des tissus brodés de couleurs. Il invite ses hôtes à s'asseoir confortablement. Sallustiano félicite Maxi il l'interpelle familièrement par ce diminutif - sur la qualité de sa nouvelle bâtisse. Ce dernier dit comment il a pu réaliser cet ouvrage en ayni avec tous ses compafieros. L'ingénieur José dont le profil volontaire s'anime soudain explique ce terme quéchua : - L'ayni est une forme de travail en réciprocité; un paysan ou un groupe d'amis offrent un service à l'un de leurs compagnons qui doit les rétribuer de la même façon dans d'autres circonstances, pour un travail agricole ou une construction. Ainsi l'entraide est
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