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Années 30 à Cuba

312 pages
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EAN13 : 9782296279735
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LES ANN]jES TRENTE A CUBA
Actes du colloque international organisé à Paris en novembre 1980

o L'lIarmtJtton,

1982

ISBN: 2-8S802-202-X

LES ANNÉES TRENTE A CUBA
Actes du colloque international organisé à Paris en novembre 1980 par le Centre Interuniversitaire d'Études Cubaines et l'Université de la Sorbonne-Nouvelle, Paris III

Editions L'Harmattan 7, me de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Cet ouvrage a été publié avec le concours du Conseil Scientifique de l'Université de Paris III.

Avant-propos

Entre 1925 et 1940, de l'arrivée au pouvoir du général Machado à la Constitution, se produit à Cuba une crise profonde, qui affecte aussi bien la vie intellectuelle et artistique que politique ou sociale. Période de mutations, «les années 30» ainsi entendues dans un sens large, recouvrent toute une période historique marquée par l'émergence d'une peinture et d'une littérature nouvelles, mais aussi par le conflit entre dictature et révolution. Générale en Amérique latine, cette crise est en même temps spécifique à Cuba, où ce qui est en cause, c'est la république noo-coloniale installée après l'indépendance, ce que resume et symbolise à la fois l'abolition de l'Amendement Platt en 1934. C'est l'époque où s'organise le prolétariat cubain, où se développe le mouvement étudiant issu de la grande vague continentale de réformes universitaires... Un moment triomphante, la révolution cependant ne parvient pas à préserver l'avenir: à peine Machado est-il parti que surgit Batista. Alliances de classes, art et révolution, stratégies pour une réelle indépendance politique et culturelle: ce sont là les grands thèmes débattus pendant ces années mouvementées, qui marqueront cette période et pèseront lourdement sur l'avenir.
Mal connue en France cette étape de l'histoire contempo~ raine de Cuba a fait l'objet en novembre 1980 d'un colloque international, organisé à Paris par le Centre Interuniversitaire d'Etudes Cubaines (1) et l'U.E.R. d'Etudes Ibériques de l'Université de la Sorbonne-Nouvelle, Paris III. Une vingtaine de spécialistes, cubains et français y présentèrent des communications (2), réunies aujourd'hui dans ce volume.
(1) En collaboration avec différentes universités françaises, le C.I.E.C. a patronné depuis 1978 plusieurs colloques sur d'autres aspects majeurs de la vie politique et culturelle cubaine. On peut s'informer auprès de R. Jammes, Université de Toulouse Il, P. Estrade, Université de Paris VIII, ou J. Lamore, Université de Bordeaux III. (2) Pour des raisons matérielles n'ont pu figurer dans ce volume les communications présentées par J. Guyot et L. Bocaz. 5

Divisé en trois sections (<< Economie et mouvement social ~, «Théorie et idéologie~, «Arts et littérature ~), ce volume constitue un premier travail d'ensemble consacré à cette phase essentielle de l'histoire cubaine. Mais par-delà les spécialistes, il souhaite s'adresser à tous ceux qui se préoccupent du devenir des peuples américains. Les organisateurs veulent exprimer leurs remerciements à tous ceux qui ont contribué hier à la réussite de cette rencontre scientifique, et en particulier à leurs collègues de La Havane qui firent spécialement le déplacement; et à tous ceux qui aujourd'hui ont permis la publication de ces Actes.

A. Melon, C. Se"ano,
Université de la Sorbonne-Nouvelle, Paris III.

P. Estrade,
Centre Interuniversitaire d'Etudes Cubaines.

6

I ÉCONOMIE ET MOUVEMENT SOCIAL

La crise des années 30 à Cuba et les alternatives proposées par les divers secteurs politiques
Département d'Histoire de Cuba, Présenté par B. Alvarez, Université de La Havane.

Les années 1930 présentent un caractère spécifique bien défini: celui que la plus grande crise cyclique du capitalisme ne pouvait manquer de leur imprimer. On assiste au cours de ces années au développement irrésistible des contradictions inhérentes à la production capitaliste, sans que pratiquement un seul des pays appartenant au système capitaliste mondial puisse échapper aux effets de la «grande dépression», commencée en 1929. Loin de constituer une exception, Cuba présente dans le contexte mondial de cette époque de crise un des tableaux les plus accusés et les plus complexes. Profondeur et portée de la crise cubaine Du fait de ses liens étroits avec l'économie nord-américaine, Cuba a été un des premiers pays à ressentir les effets de la crise. L'effondrement de la bourse de New York en octobre 1929 vint frapper l'économie de l'Ile dans un moment déjà difficile pour elle. Quelques mois auparavant le pays avait obtenu une des plus importantes récoltes sucrières de son histoire. Le gouvernement, en effet, renonçant aux résultats décevants de sa politique restrictive antérieure, avait permis que la récolte de 1929 s'effectuât sans limitation. C'est ainsi que, leurs entrepôts bondés, les Cubains assistèrent à la chute ininterrompue des cours du sucre. En 1930, ceux-ci furent en moyenne inférieurs de 2S % à ceux déjà déprimés de l'année précédente. La brusque contraction des prix et les stocks accumulés dans les entrepôts, semèrent le 9

désordre dans l'industrie sucrière cubaine, qui, sous la pression des banques nord-américaines, dut se réorienter définitivement dans la voie de la limitation. Par suite de la réduction de la production et de la baisse des prix, la valeur de la production sucrière se trouva ramenée en 1932 à 42 millions de pesos, ce qui ne représentait que 25 % de la valeur de la récolte de 1929 et la plus faible somme produite pendant les trois dernières décennies. TI n'est pas difficile d'imaginer les conséquences qui résultèrent de cet écroulement pour une économie monoproductrice comme l'économie cubaine; d'autant plus que les autres articles d'exportation subissaient également les ravages de la crise (1). En 1933 la valeur des exportations cubaines était inférieure de 70 % à celle de 1929. Une baisse aussi forte et les obligations du service d'une dette externe considérablement accrue dans les années vingt, entraînèrent une brusque contraction des capacités d'importation. La valeur des importations se réduisit à 42 millions de pesos en 1933 - chiffre le plus bas du siècle -. Cette année-là, les possibilités d'importation per capita furent seulement de 10,69 dollars, chiffre absolument dérisoire pour une population qui traditionnellement faisait figurer dans sa consommation une part élevée d'articles importés. Mais il est bien évident qu'étant donné la gravité de la situation, les soucis d'une bonne partie de la population ne résidaient pas dans le maintien de leurs habitudes de consommation; ils résidaient plutôt dans la possibilité ou l'impossibilité de consommer, quelle que fût la nature ou la provenance des produits offerts. Cette situation concernait particulièrement les travailleurs du sucre, formant le contingent le plus nombreux des travailleurs de Cuba. D'après le volume de canne coupée en 1933, on peut estimer qu'environ 250000 travailleurs agricoles trouvèrent à s'employer au cours de cette récolte, alors qu'en 1929 ils avaient été 325000. En outre, ceux qui eurent le bonheur de trouver du travail ne purent travailler
(1) La valeur des exportations de tabac qui représentait 15 % des exportations totales - fut réduite de 39 millions de pesos en 1929 à 13 millions en 1932. Les autres secteurs d'exportation subirent une baisse de 45 % durant la même période. Cf. Anuario Azucarero de Cuba 1959, p.25. 10

-

que pendant cinquante-sept jours contre quatre-vingt-douze en 1929 - et leur rémunération fut inférieure de 60 % à celle de 1929. Les chiffres suivants résument avec éloquence la situation : la masse salariale des coupeurs de canne à sucre qui en 1929 se montait à 22,5 millions de pesos fut ramenée à un peu plus de 3 millions au cours de la «zafra:!> de 1933 (2). La crise du c secteur externe:!> gagna l'ensemble de l'économie nationale sans rencontrer de véritables zones de résistance. Les diverses branches de la production et des services, articulées de façon plus ou moins étroite avec le secteur d'exportation, subirent l'une après l'autre les coups de la vague dépressive. Entre 1929 et 1933, les revenus des compagnies ferroviaires du service pu1r>licurent réduits de 43,2 à 12,7 milf lions de pesos, ce qui amena ces compagnies à se passer du service de 50 % de leurs employés (3). La consommation de viande baissa de 84 259 tonnes (1929) à 29 809 (1933), tandis que la valeur de cette production tombait de 85 % (4). La production de café qui avait connu une croissance soutenue au début de la décennie 1920-1930, retomba en 1932; par rapport à 1929, sa valeur fut réduite presque de moitié. Les rares productions industrielles ayant une importance nationale ne manquèrent pas de subir également les effets de la contraction du marché; ce fut le cas de la bière, dont la consommation diminua de 60 % entre 1929 et 1935 (5). Comme on peut le supposer, les ressources de l'Etat furent affectées au cours de ces années, passant de 79,3 millions (exercice fiscal 1928-1929) à 43,7 millions (exercice fiscal 1933-1934). Cela se traduisit par une réduction de 50 % des dépenses budgétaires, laquelle

-

(2) Ces sommes ont été obtenues en multipliant la quantité totale (exprimée en «arrobas~) de canne broyée lors des «zafras ~ qui vont de 1929 à 1933 (Anuario Azucarero de Cuba 1959, p. 92), par le prix payé au cours de chacune de ces «zafras ~ pour 100 c arrobas ~ de canne coupée. Ces prix, qui apparaissent dans Problemas de la Nueva Cuba (New York, 1935), ont pu être corroborés par des recherches postérieures. (3) A la suite des économies décrétées, 10117 ouvriers furent licenciés sur un total de 20470 ouvriers employés en 1928-1929. Les salaires de ceux qui purent conserver leurs postes furent réduits en moyenne de 25 %. Cf. O. ZANETTIY A. GARdA, Caminos para el azucar : historia de los ferrocarriles en Cuba, 2da parte, cap. VII (en cours d'édition). (4) Comisi6n Nacional de Estadistica y Reforma Econ6mica. Estadistica, 1933. (5) Informe dei Censo de 1943. La Habana, 1945, p. 372. 11

entraîna le licenciement de presque tous les ouvriers des Travaux Publics et des entreprises annexes, et une diminution de 20 millions de pesos du montant des salaires versés aux fonctionnaires et aux employés statutaires (6). Malheureusement les statistiques cubaines de l'époque ne donnent pas les informations nécessaires à une caractérisation globale de la situation du pays. Si l'on se réfère à certaines estimations, la contraction du Revenu National entre 1929 et 1933 pourrait avoir été de l'ordre de 48 %; c'est un pourcentage qu'on peut accepter à la lumière des données sectorielles fournies précédemment (7). Bien que l'on manque d'une statistique nationale concernant les chômeurs, une commission d'experts nord-américains fixait leur nombre total à 250000 pour l'année 1934. Pour la ville de La Havane, où l'on dispose de renseignements plus précis, on enregistrait en 1934 43361 personnes sans emploi sur un total de 197043 personnes qui au recensement de la fin de 1931 avaient déclaré avoir une activité ou une occupation quelconque (8). Il n'est donc pas aventureux de fixer entre 20 et 30 % le pourcentage de la force de travail du pays entièrement inemployée au cours de 1933. Pour compléter le tableau de cette année-là, il faut ajouter ce qui a été dit plus haut de la situation de l'emploi parmi les travailleurs saisonniers du sucre. Pour illustratives que soient l'analyse particulière de la situation cubaine et l'information statistique sur laquelle elle s'appuie, l'établissement de quelques comparaisons apparaît indispensable pour saisir le degré de profondeur atteint par la crise à Cuba. Le tableau ci-après fournit les informations nécessaires à l'analyse de l'évolution des exportations d'un groupe de pays latino-américains comprenant Cuba, pendant cinq années 1929-1933 :
(6) Comision Nacional de Estadistica y Reforma Economica. Estadistica 1929 y Estadistica 1933. (7) Les statistiques cubaines de l'époque n'élaboraient pas certains des principaux indicateurs macro-économiques. Cependant si l'on se réfère à des estimations postérieures, on s'aperçoit que le Revenu National baissa de 571 millions de pesos en 1929 à 294 en 1933. Cf. J. ALIENES, Caracteristicas fundamentales de la economia cubana. Banco Nacional de Cuba, La Habana, 1950. Cuadro 17. (8) Le nombre des chômeurs est fourni par Problemas de la Nueva Cuba (op. cir., p. 97). Le nombre des personnes ayant eu une activité professionnelle a été calculé à partir des données des Memorias inéditas del censo de 1931, Ed. Ciencias Sociales, La Habana, 1978. Tabla 20. 12

Tableau 1
Indices de la valeur des exportations de neuf pays d'Amérique latine (1929-1933)

Pays

1929

1930

1931

1932

1933

Bolivie Cuba Chili Equateur Honduras Nicaragua Pérou Salvador Rép. Dominicaine

100 100 100 100 100 100 100 100 100

71,4 61,4 64,8 89,6 106,5 76,8 65,8 55,8 78,0

41,9 43,3 60,3 53,9 81,6 60,1 41,2 46,4 54,8

28,5 29,4 28,5 36,5 71,4 41,6 28,3 28,6 46,8

36,2 30,9 41,0 33,3 57,9 44,4 36,2 54,6 40,5

Sources: U.S. Tariff Commission, The foreign trade of Latin America, Washington, 1942; C.B.P.A.L., Estudio Economico de América Latina, 1949.

Un premier coup d'œil sur ces données permet d'observer qu'à l'intérieur du groupe de pays considérés, Cuba est celui qui a connu en 1933, en ce qui concerne la valeur des exportations, la plus grande baisse. En 1932, la Bolivie, le Pérou, le Chili et
le Salvador ont connu une baisse plus importante

il est vrai - que celle de Cuba. Mais dans ces pays l'impact de la crise des exportations sur l'ensemble de l'économie a dû être moindre que dans le cas de Cuba, soit que la part des exportations dans le Revenu National y soit moins grande, soit que leurs économies internes soient moins monétisées. 13

-

de peu,

Cette simple comparaison permet de situer nettement Cuba parmi les pays latino-américains qui subirent le plus sévèrement la crise. Mais la situation de Cuba se singularise encore pu si l'on prolonge la période d'analyse. Ce qui ressort du tableau suivant:

Tableau 2 Evolution en pourcentage de la valeur des produits exportls par la Bolivie, Cuba, le Chili et le Salvad~r (1925-1939) 1925 : Indice 100

Années

Bolivie

Cuba

Chili

Salvador

1925 1926 1927 1928 1929 1930 1931 1932 1933 1934 1935 1936 1937 1938 1939

100,0 105,9 113,0 103,2 115,7 82,0 49,3 25,3 38,8 78,3 88,2 90,6 109,0 83,7 94,3

100,0 85,2 91,7 78,7 77,0 47,3 33,4 22,6 23,8 30,3 36,2 43,6 52,7 40,2 41,6

100,0 90,1 109,8 130,0 138,7 89,9 83,8 39,6 56,9 90,7 92,9 91,3 133,1 124,7 113,2

100,0 146,4 83,3 144,0 107,7 79,1 66,0 32,7 41,0 55,3 64,2 59,S 92,2 64,8

-

Sources: lea mêmes que celles indiquées pour le tableau 1.

1.4

L'examen du tableau n° 2 met en évidence que la crise de l'économie cubaine n'est pas seulement très profonde dans le contexte latino-américain, mais aussi beaucoup plus durable. Cuba est le seul des pays analysés qui montre de 1925 à 1933 une baisse constante de l'indice de la valeur des exportations. Il en résulte que la dépression mondiale qui affecte l'Ile en 1929, ne vient pas frapper, comme dans d'autres pays, une économie en expansion; elle s'abat au contraire sur une écono~ mie en cours de recession depuis le milieu des années 1920. C'est ce qui explique en partie le panorama dramatique antérieurement décrit, lequel serait beaucoup plus sombre si nous prenions au lieu de l'année 1929, l'année 1925 comme point de départ pour les comparaisons. Ce qu'en termes quelque peu euphémiques, des économistes latino-américains ont appelé « le modèle de croissance vers l'extérieur» faisant allusion par là au développement plus ou moins soutenu des secteurs d'exportation -, entre en crise à Cuba avant 1939. Après la Première Guerre mondiale, la rapide récupération des producteurs européens de sucre contribua à saturer le marché international du sucre dans les années 1920 et à créer une conjoncture défavorable pour ce produit. Cette conjoncture fut aggravée dans le cas de Cuba par le protectionnisme croissant des Etats-Unis. Causé par des problèmes agricoles internes, le protectionnisme nord-américain commença à prendre corps avec l'approbation de la loi Fordney-McCumber (1921) relative aux tarifs douaniers. Il atteignit son point culminant en pleine crise mondiale avec le tarif Hawley-Smoot entré en vigueur en 1930. Bien que ces dispositions douanières ne visent pas particulièrement Cuba, étant donné les caractères et l'intensité des relations commerciales entre Cuba et les Etats-Unis, leur application prit un aspect réellement discriminatoire à l'égard de l'économie insulaire. Le tableau qui suit met en relief cette réalité (tableau 3). On se rend aisément compte qu'en 1933 l'indice de la valeur des importations en provenance de Cuba se situe bien en dessous de l'indice général, et aussi en dessous de l'indice des deux autres pays américains commerçant le plus avec les Etats-Unis.

-

15

Tableau 3 Etats-Unis: Evolution en pourcentage de la valeur des importations selon leur origine

Importations

1925

1929

1933

1937

Valeur totale Europe Amérique Canada Brésil Cuba

100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0

104,0 107,6 108,1 110,8 93,7 79,0

34,3 37,3 34,6 40,7 37,3 22,2

72,9 68,0 74,2 87,6 54,5 56,4

Sources: d'après les données de U.S. Bureau of Census, Historical statistics of the United States, Washington, 1975. T. II, pp. 905-906.

Tout ceci permet de mieux comprendre le choc reçu par l'économie cubaine, et explique, en partie, la profondeur de sa crise. En partie seulement. Car pour saisir l'extrême faiblesse structurelle de l'économie cubaine, et ses capacités limitées de réaction, il convient de prendre en considération d'autres facteurs.

Croissance déformée et faiblesse structurelle

Dès le moment où l'économie cubaine se trouva liée de manière stable au marché mondial à la fin du XVIIIe siècle, elle connut par suite de la division internationale (capitaliste) du travail une tendance croissante à la spécialisation. Au milieu du XIXesiècle, le secteur économique désormais fondamental
16

-

le sucre - apportait à lui seul 80 % du produit des exportations. Avant la fin du siècle, les mécanismes propres du marché mondial avaient fait que ce produit de base était commercialisé presque exclusivement sur le marché des Etats-Unis. Conformément aux tendances caractéristiques de la phase impérialiste, le capital financier de ce pays s'orienta vers le contrôle direct des sources de matière première, de sorte qu'en 1925, 60 % du sucre cubain était produit par des monopoles nordaméricains. Ce processus de spécialisation croissante s'avéra être également, par la logique même du mode de production capitaliste, un processus de dépendance croissante. Naturellement tout ceci s'accompagna d'une augmentation pratiquement continue, et parfois vertigineuse à certaines étapes, de la production exportable. Ainsi, entre 1900 et 1924, le taux de croissance annuelle de la valeur des exportations cubaines fut de 10,5 %. Durant cette période, la balance commerciale accusa un solde favorable de presque 1,5 milliard de dollars. Si cela s'était produit de nos jours, on aurait pu parler également de «miracle cubain~. Comment comprendre dans ces conditions l'état catastrophique de l'économie de l'lIe à peine une décennie plus tard? Il apparaît indispensable d'examiner, même brièvement, les caractéristiques de la croissance économique de Cuba pendant ce premier quart de siècle. Le trait marquant du cycle d'expansion (1900-1925) est l'accentuation progressive du caractère mono-exportateur de l'économie cubaine. Le sucre, qui représentait, dans les années 19021906, 60 % de la valeur totale des produits exportés, en représente 85 % dans les années 1921-1925. Dans le même temps, la très haute concentration géographique des exportations Se maintient inchangée: dans les années 1921-1925, plus de 80 % des exportations cubaines restent destinées au marché nordaméricain. Quant à l'évolution du secteur sucrier, deux aspects principaux se détachent: les modifications ayant trait à la structure de la propriété et l'achèvement du processus de concentration de la production et de modernisation technologique, qui avait débuté dans la seconde moitié du XIXe siècle. Le premier point évoqué concerne essentiellement un phénomène de transfert massif de la propriété en des mains nordaméricaines. En 1924, les compagnies nord-américaines possé17

daient 74 centrales sucrières, lesquelles fournissaient 60 % de la production nationale. Un tiers seulement de ces unités de production - 23 exactement - avaient surgi grâce au capital nordaméricain, les autres ayant été achetées ou acquises par d'autres moyens (9). L'apport du capital nord-américain au potentiel productif sucrier cubain n'a constitué, de ce fait, qu'une petite fraction des moyens de production qu'il était parvenu à contrôler. Cependant, le passage de l'industrie sucrière de Cuba en des mains nord-américaines signifia beaucoup plus qu'un simple changement de propriété. Par ce moyen, s'effectua le passage d'un système basé sur le capitalisme individuel ou la petite entreprise à la grande propriété monopoliste concentrant en une seule compagnie de nombreuses unités de production (10). Comme en général, cette compagnie n'était qu'un maillon d'une chaîne verticale poursuivant l'élaboration du produit en dehors du pays - aux Etats-Unis -, le centre de décision de ce secteur stratégique de l'économie nationale se trouva transféré à l'étranger, et l'économie nationale se retrouvait à la merci d'intérêts qui n'hésiteraient pas à la manipuler et à spéculer sur son dos. Les monopoles sucriers nords-américains n'étaient intéressés à investir que dans les secteurs directement liés au sucre: les chemins de fer, les entrepôts, les installations portuaires, etc. C'est la raison pour laquelle le contrôle qu'ils exercèrent sur la principale industrie du pays draina en permanence des capitaux vers les Etats-Unis sous forme de «rendement des investissements ». Une estimation conservatrice établit à 200 millions de dollars le montant des capitaux rapatriés en tant que rendement des investissements directs au cours des cinq années 1921-1925 (11). C'est dans cette période que parvient à son terme le processus de transformation technologique qui s'opérait dans l'industrie du sucre depuis le XIXesiècle. Ce processus de modernisation à grande échelle n'eut pas d'effets multiplicateurs sur
(9) Cf. PINO SANTOS, scar, El asalto a Cuba por la oligarquia finanO ciera yanqui. Ed. Casa, La Habana, 1975, pp. 95 et suiv. (10) A elles seules, deux de ces entreprises, la Cuba Cane et la Generai Sugar, concentraient 27 centrales sucrières dont la production représenta 23 % du sucre fabriqué au cours de la «zafra" de 1925. (11) Cf. WALLICH,H., Problemas monetarios de una economia de exportaci6n. B.N.C., La Habana, 1950. Cuadro 18. 18

l'ensemble de l'économie nationale, car s'agissant de technologie importée, la grande bénéficiaire en fut l'industrie nordaméricaine, fournisseur de l'équipement employé. L'apport cubain à l'extraordinaire croissance sucrière se limita à deux ressources fondamentales: la terre et la force de travail. Au début du xxe siècle, à peine un quart des terres cultivables étaient exploitées. Cette disponibilité en terres - et souvent en excellentes terres favorisa amplement l'expansion sucrière. La ressource «terre» était particulièrement nécessaire puisque l'accroissement progressif des capacités industrielles exigeait des volumes toujours plus importants de la matière première agricole. Aussi les entreprises sucrières - les nationales et surtout les étrangères se lancèrent-elles dans une politique d'accaparement vorace des terres, donnant naissance à la formation de gigantesques latifundia. En 1926, les monopoles nord-américains contrôlaient à eux seuls 2,5 millions d'hectares, soit le double de la superficie totale eonsacrée à cette date à la culture de la canne dans le pays (12). La croissance sucrière conduisit à un développement de formes de propriété et à une utilisation de la terre profondément nuisibles à l'économie cubaine. La production de la canne n'occupa pas seulement les meilleures terres, réduisant les possibilités des autres cultures à l'utilisation de zones marginales de faible rentabilité, mais encore elle imposa un bas coefficient d'exploitation des terres occupées. En réalité, seule une fraction des latifundia sucriers était effectivement employée à la culture de la canne. Une proportion très élevée, pouvant atteindre jusqu'à 50 % des terres possédées, restait en friche, au titre de «réserve ~, soit pour l'extension future des champs de canne, soit pour la rotation des terres cultivées au moyen d'un système de production e.xtensif et irrationnel, mais notablement bon marché. Le latifundium sucrier vint compléter le long processus d'accumulation du capital né de l'expropriation d'une partie de la paysannerie; et surtout il rendit impossible à celle-ci l'acquisition de nouvelles terres. Ainsi du moins le secteur sucrier trouva-t-il une partie de la force de travail qui lui était nécessaire. Le latifundium, par ailleurs, vint consolider une structure extrêmement polarisée: latifundium/minifundium. Cette structure était

-

-

(12) Ct. JENKS, L.H., Nuestra colonia de Cuba. Ed. Revolucionaria, La Habana, 1966, p. 260.

19

très avantageuse pour les grands intérêts sucriers. Le minifundium, lié à des cultures de subsistance, abaissait le coût d'entretien et de reproduction de la force de travail fournie par un lot important de travailleurs temporaires du sucre.

Le principal -

et peut-être l'unique -

avantage de la crois-

sance sucrière pour l'économie nationale prise dans son ensemble, ce fut précisément l'emploi d'une masse considérable de travailleurs. Etant donné la répartition géographique relativement harmonieuse de l'industrie sucrière et ses grands besoins de main-d'œuvre, son essor provoqua l'élargissement et la structuration du marché intérieur. Cependant ce bénéfice potentiel ne se réalisa que partiellement, à cause du système suivant assez répandu. Le versement des salaires sous forme de bons d'achat (<< vales») de biens de consommation à échanger dans les dépendances commerciales des entreprises sucrières, entraîna un faible niveau de rentrées monétaires chez les travailleurs du sucre. Cette pratique, en elle-même négative, se trouvait aggravée par le fait de quelques entreprises nord-américaines qui donnaient à leurs unités de production un caractère accusé d'enclave, ce qui rendait difficile leur intégration effective au marché national, en les transformant en îlots éloignés du flux commercial intérieur, mais étroitement reliés par contre au commerce d'importation (13). Il faut ajouter à cela le recours systématique et croissant à une masse de travailleurs immigrés originaires d'Haïti et de la Jamaïque. Ces derniers représentèrent pendant certaines «zafras» jusqu'à 20 % de la force de travail. La myopie économique et le racisme de la bourgeoisie cubaine contribuèrent à ce que cette main-d'œuvre soit utilisée de la façon la plus favorable aux monopoles nord-américains. Ces immigrés, tels des hirondelles en effet, rentraient dans leur pays après la «zafra », emportant avec eux, au détriment de l'économie nationale cubaine, une partie de leurs salaires gagnés à Cuba (14).
(13) Ce système rapportait d'importants bénéfices supplémentaires aux compagnies sucrières. Un cas, peut-être extrême mais significatif, était celui de la United Fruit Co. dont le département commercial récupérait presque 50 % des salaires versés aux travailleurs au moyen de la vente d'articles importés par le canal de l'infrastructure mise en place par la compagnie pour l'exportation du sucre. Cf. United Fruit Co. : un caso del dominio imperialista en Cuba. La Habana, 1976, pp. 304-310. (14) L'étude la plus complète réalisée à ce jour sur l'immigration 20

Les caractères revêtus par la croissance sucrière, du point de vue des formes nouvelles de propriété comme l'utilisation des ressources, réduisirent énormément les bénéfices que théoriquement ce processus aurait dû apporter à l'économie cubaine. Dans ces circonstances, seule l'action de l'Etat en vue de maîtriser et de distribuer judicieusement une partie des ressources fournies par le sucre, aurait pu contrecarrer dans une certaine mesure le caractère franchement unilatéral de la dynamique économique du pays.
Les conditions dans lesquelles naquit l'Etat cubain sont bien connues. L'intervention nord-américaine dans la guerre d'Indépendance et l'occupation militaire de l'lIe qui s'ensuivit, signifièrent une rupture de la continuité historique entre le mouvement de libération nationale du XIXe siècle et la constitution de l'Etat national cubain. L'Etat cubain émerge en 1902 doté d'une souveraineté limitée par suite d'un appendice constitutionnel, imposé par les Etats-Unis, qui leur octroyait, entre autres choses, le droit de s'immiscer dans les affaires cubaines. L'occupation militaire nord-américaine elle-même, permit par ailleurs à l'appareil d'Etat de rester aux mains d'une oligarchie composée de la grande bourgeoisie sucrière, des latifundistes et de la bourgeoisie commerçante importatrice, une oligarchie tout à fait étrangère au mouvement passé de libération nationale, et dont les intérêts de classe coïncidaient pleinement avec ceux de l'impérialisme (15). Il n'est pas nécessaire de faire un gros effort d'imagination pour" deviner quel genre d'activité déploierait un tel Etat. La première décision importante du nouvel Etat cubain en matière économique fut la signature d'un traité de Réciprocité Commerciale avec les Etats-Unis à la fin de 1902. Vieille aspiration de la grande bourgeoisie sucrière, le traité offrait des tarifs douaniers préférentiels aux exportations cubaines de sucre, de tabac, et de quelques autres produits sur le marché nordaméricain. En échange, Cuba consentait à abaisser de 20 à 40 % ses propres tarifs douaniers pour une très vaste gamme de
haïtienne est l'œuvre de Juan Pérez de la Riva, et eUe se trouve dans Anuario de Estudios Cubanos, La Habana, 1978. (15) Plataforma programatica del Partido Comunista de Cuba. Ed. Ciencias Sociales, 1978, p. 11. 21

produits nord-américains. Ainsi, ces derniers, déjà favorisés par la proximité géographique du marché cubain, allaient-ils pouvoir compter sur l'avantage supplémentaire conféré par les tarifs préférentiels pour se rendre maître de ce marché en écartant les concurrents européens. L'ampleur des concessions octroyées ne laissait en outre et c'est le plus important que de très minces chances de s'imposer sur le marché national à d'éventuels produits concurrentiels cubains. Grâce à cette braderie du marché cubain, l'oligarchie consolidait le taux élevé de profit du sucre à l'intérieur des possibilités de productions cubaines; en même temps elle empêchait toute possibilité de stimuler les investissements dans le secteur interne de l'économie ainsi qu'un développement industriel indépendant.

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A l'image des dispositions commerciales adoptées, les autres mesures économiques de l'Etat s'orientèrent vers le bénéfice exclusif des intérêts de l'impérialisme et de la bourgeoisie locale. La politique fiscale en est un bon exemple. Au cours des premières décennies de son existence «indépendante;l), Cuba maintint à peu près sans modification le régime fiscal hérité de la colonie. En 1925 plus de la moitié des revenus de l'Etat provenaient encore des douanes. Ces rentrées s'obtenaient au moyen d'un système tarifaire qu'un expert nord-américain nullement suspect qualifiait de «tendance contraire au développement des industries de Cuba, et de tendance au renforcement du rôle de marché consommateur de l'Ile:. (16). Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, le sucre ne contribua aucunement au fisc pendant les quinze premières années de l'ère républicaine. Ce n'est qu'en 1917 qu'il fut frappé d'un impôt

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teignait même pas 1 % de la valeur du produit taxé! Ainsi s'explique qu'en 1929 l'apport du sucre aux revenus de l'Etat dépassait à peine d'un demi-million de pesos les sommes perçues au titre des recettes postales (17). L'impôt territorial ofIre un autre cas également significatif. Il permit à l'Etat de recueillir 12,8 millions de pesos pour l'exercice fiscal 1928(16) SELIGYAN, .R.A. et SHOUP,C., Informe sobre el sistema tribuE tario de Cuba. Carasa y Cia, La Habana, 1932, p. 318. (17) Les recettes calculées pour l'année fiscale 1929-1930 font ressortir que les impôts postaux se montaient à 2,5 millions de pesos, et ceux sur le sucre à 3 millions. Cf. SELIGMAN, cit., p. 11. op. 22

de 10 centimes de peso par sac de 325 livres

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Cela n'at-

1929, mais seulement le tiers de ce montant provenait des domaines ruraux. Cette situation révèle clairement l'absolue impunité de la grande propriété latifundiaire et de ses vastes extensions de terres laissées en friche. A côté des contributions fiscales, les emprunts représentaient l'autre source de rentrées financières pour faire face aux dépenses de l'Etat. Le crédit externe de celui-ci avait été délibérément restreint par l'article 2 de l'Amendement Platt, en vertu duquel, dans la pratique, la banque nord-américaine disposait du monopole du financement de l'Etat cubain. Les emprunts négociés par Cuba - qui en 1925 se montaient à 153,5 millions de dollars - furent invariablement souscrits auprès des banques nord-américaines. Pour honorer les obligations contractées, l'Etat dut instaurer des impôts qui, de façon significative, grevaient des articles de la production nationale ou du circuit commercial intérieur (18). Si les ressources obtenues par l'Etat furent vraiment faibles, leur distribution fut encore plus malheureuse. L'essentiel du budget de l'Etat fut réservé au maintien de l'appareil répressif et d'une excessive et inefficace bureaucratie, compte non tenu de la part non négligeable que les camarillas politiques qui se succédèrent au pouvoir mirent dans leurs poches! Les chapitres budgétaires les plus influents sur l'activité économique furent ceux destinés au dragage des ports, aux concessions ferroviaires et aux autres travaux d'infrastructure indispensables à l'expansion sucrière, ainsi que ceux destinés aux travaux d'urbanisation de la capitale. L'examen d'un autre secteur important de l'activité économique de l'Etat, à savoir sa politique monétaire, n'améliore pas le panorama. Cuba n'eut pas de monnaie nationale avant 1914, date où le peso entra en circulation. Mais ce fut surtout un acte symbolique, car l'émission, uniquement monétaire, n'eut qu'une faible incidence au niveau de la circulation fiduciaire.
(18) Ainsi, les soi-disant « impôts Speyer », perçus pour amortir l'emprunt de 35 millions de dollars accordé par cette banque en 1903, grevaient la bière, les boissons rafraîchissantes, les cigares et les cigarettes, les allumettes, les vins et les liqueurs; à l'exception des deux derniers, il s'agissait d'articles produits à Cuba. Pour amortir l'autre grand emprunt de l'époque - les 50 millions de dollars prêtés par la maison Morgan -, il fut créé ce qu'on appela «l'impôt sur la vente brute» qui grevait les opérations commerciales réalisées dans le pays. 23

Le vrai résultat ce fut l'évincement des quelques monnaies européennes qui avaient circulé librement jusque-là, et la création d'un système monétaire bivalent fondé sur une parité fixe entre le peso et le dollar. De fait, ce dernier devint la principale monnaie en circulation dans le pays, et il servit de véritable patron. L'Etat ne possédait pas de banque centrale et il ne chercha même pas à instituer un système national de crédit, lequel disparut pratiquement après le krach de 1920. Dans ces conditions il n'était pas imaginable de songer à créer un contrôle des changes, ni même quelque chose d'approchant. Le mouvement des capitaux s'effectuait en toute liberté, favorisant ainsi non seulement la sortie du pays des profits des entreprises étrangères, mais également la fuite de capitaux de la bourgeoisie cubaine elle-même. Ces derniers partaient massivement, investis dans des biens immobiliers et des valeurs nord-américaines, ou tout simplement déposés dans des banques nord-américaines. La politique économique de l'Etat cubain - si dans tout cela il y a quelque chose qui lui fasse mériter ce nom... - pourrait être qualifiée d'aberrante, si on ne lui trouvait pas une explication évidente dans le concert d'intérêts qui manipulèrent l'appareil d'Etat tout au long de cette étape. Les caractères revêtus par la croissance économique cubaine pendant le premier quart du xxe siècle, et les circonstances historiques où elle eut lieu, contribuèrent à modeler une structure économique qui, loin de se diversifier et de se renforcer, ne fit que se déformer davantage. Dans ces conditions, l'épuisement des possibilités d'expansion du secteur externe, déjà manifeste en 1925, impliquait une crise grave, puisque la structure économique du pays non seulement ne disposait pas des mécanismes susceptibles de garantir la continuité de la croissance sur d'autres bases, mais encore constituait de fait un obstacle pour cette croissance. Ainsi la crise cyclique de 1929 se superpose, dans le cas de Cuba, à une crise propre et plus profonde, de caractère structurel (19). Cela explique l'ampleur du désastre économique des années 1930, car il manquait à

(19) Le caractère structurel de la crise cubaine a été souligné par plusieurs historiens et économistes, tels Julio Le Riverend et Oscar Pino Santos. 24

l'éconO'mie cubaine, frappée sur l'unique pilier la soutenant, les mO'yens d'éviter l'effO'ndrement.

Les alternatives
Une crise capable de placer Cuba au bO'rd du gO'uffre ne pO'uvait pas se limiter à la sphère éconO'mique. La crise cubaine des années 1930 tO'ucha l'ensemble de la fO'rmatiO'n éconO'mique et sociale, et elle atteignit sO'n parO'xysme, sur le plan politique, avec la situation révolutionnaire créée en 1933. Au milieu de cette viO'lente cO'mmotiO'n, les intérêts des différentes classes trO'uvèrent leur expression dans les divers grO'upements politiques alO'rs existants, et dO'nt les prO'grammes, avec plus O'u mO'ins de détails, essayaient de présenter des alternatives à la grave situatiO'n natiO'nale. La première de ces alternatives fut tO'utefO'isélabO'rée avant la phase aiguë de la crise: il s'agit de la politique écO'nO'mique de la dictature de GerardO' MachadO'. On a dit plus haut que l'épuisement du cycle d'expansion du secteur externe était déjà manifeste au milieu des années 1920. Le premier symptôme alarmant de cette situatiO'n se présente même au tO'ut début de la décennie, quand la chute brutale des prix du sucre en 1920 déclencha une vague de faillites qui devaient cO'nduire à la liquidatiO'n du système bancaire natiO'nal naissant. Le krach de 1920 eut la vertu de dissiper les illusiO'ns au sujet d'une croissance infinie de la prO'ductiO'n sucrière. L'ample et cO'mbative mobilisatiO'n sO'ciale qui se fait jO'ur en 1923 qualifiée par certains comme un authentique «réveil de la conscience nationale» - ne peut en aucune façO'n être séparée de ces premiers symptômes de crise.

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L'irruptiO'n des masses populaires sur la scène politique cubaine constitue un événement d'une énorme importance. Le mouvement O'uvrier, déjà mO'bilisé depuis les années de la Première Guerre mO'ndiale pour la défense de ses cO'nditions de vie, consO'lide sO'n développement au cours de cette étape jalonnée de grèves de grande ampleur et cO'uronnée par la cO'nstitude la première centrale 1925 tion quasi simultanée O'uvrière cubaine et de l'avant-garde marxiste-léniniste du prO'létariat. La mO'bilisatiO'n des classes mO'yennes, et en particulier, 25

des étudiants, ne lui cède en rien, tant par ses prolongements politiques immédiats que par sa potentialité de radicalisation, symbolisée par Julio Antonio Mella. La vague de mobilisation populaire fut alors si forte qu'au sein même de la bourgeoisie et de secteurs de l'oligarchie, quelques velléités «nationalistes»

démagogiquesne manquèrent pas de se manifester (20).

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Si l'on insiste sur le mouvement populaire des années 19231925, c'est que sans lui, il est impossible de comprendre la genèse et le contenu essentiel du régime de Machado. Peut-être n'a-t-on pas suffisamment mis en relief l'habile utilisation des luttes populaires de ces années-là que fit à son profit l'oligarchie cubaine. L'oligarchie qui à partir de 1921 avait assisté au transfert de nombre de ses centrales et de ses plantations en des mains nord-américaines, et qui avait fait la douloureuse expérience de la disparition de ses institutions financières, n'ignorait rien du danger que faisaient planer sur elle les mécanismes de la libre concurrence à la faveur d'une phase dépressive prolongée des cours du sucre. Cela la conduirait à la perte progressive de ses propriétés, jusqu'à ce que beaucoup de ses membres en soient réduits au simple rôle d'employés des grands monopoles nord-américains. Les intérêts nord-américains, de leur côté, ne manquaient pas d'observer avec préoccupation l'irruption du nationalisme, qui, dans ses manifestations les plus radicales, était dirigé contre les bases même du système de domination impérialiste. Les préoccupations et les intérêts de ces deux forces trouveraient un modus vivendi dans la dictature machadistc véritable gouvernement de «front unique» de l'oligarchie et de l'impérialisme. L'activité du gouvernement fut orientée en conséquence vers deux objectifs fondamentaux : d'abord, la répression systématique du mouvement populaire, et ensuite, l'application d'un ensemble de mesures destinées à préserver la stabilité économique face à la crise sucrière.
J

Les aspects fondamentaux du programme économique machadiste furent les suivants : 1. Stabilisation dn sncre. A cet effet, des accords internationaux furent recherchés afin de parvenir à une stabilité des prix sur la base d'un contingentement de la production, d'une réduc(20) On peut voir un bon témoignage sur cett. situation dans l'ouvrage déjà cité de Jenks, pp. 241-250. 26

tion de la surface cultivée; finalement des formules furent élaborées visant à limiter proportionnellement la part de chaque centrale sucrière dans le cadre de la production nationale. 2. Augmentation du budget de l'Etat, tant par l'accroissement des charges fiscales que par l'obtention de prêts à l'extérieur. 3. Plan de Travaux Publics, portant sur l'amélioration du réseau routier et sur l'embellissement de la capitale par la construction d'édifices fastueux. Cela visait, d'une part, à promouvoir le tourisme, et d'autre part - et c'était là le but essentiel à compenser la baisse des niveaux des revenus et de l'emploi causée par les difficultés sucrières.

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4. Réforme des tarifs douaniers, concrétisée en 1927. Cette mesure était destinée à protéger la production nationale de certains articles au détriment des importations provenant essentiellement d'Europe et d'Amérique latine. De la sorte quelques champs d'investissement furent ouverts au capital qui ne parvenait pas à assurer pleinement sa reproduction dans le secteur sucrier (21). Cet ensemble de mesures traduisait une politique relativement cohérente. Sans doute parce qu'elle était une première expérience dans notre histoire néo-coloniale, elle fut en son temps l'objet d'éloges divers. Le recul du temps et l'analyse marxiste ont permis d'éclairer la portée historique réelle de cette politique, même si certains aspects de celle-ci doivent encore être soumis à la recherche et à la discussion. On a voulu voir, par exemple, dans les tarifs douaniers de 1927 un timide antécédent de ce que seraient durant la décennie suivante, dans
(21) Quelques indices de cette préoccupation peuvent être observés dans les manifestes de la «Junta de Renovaci6n Cubana,. et du «Movimiento de Veteranos y Patriotas,., et de façon beaucoup plus marquée dans les déclarations de Gerardo Machado lui-même, à l'occasion de sa visite aux Etats-Unis en avril 1925. A ce sujet, le paragraphe de l'un de ses discours mérite d'être cité: «Je veux que les propriétaires de sucreries étudient leurs problèmes; moi aussi, bien que modeste, je suis un de ces propriétaires, et nous pouvons, en nous mettant d'accord, défendre nos intérêts qui sont les intérêts primordiaux du pays. Mais il faut les défendre d'un point de vue large, absolument collectif. Ceci exige des sacrifices; tout effort de cette nature en exige, mais nous trouverons dans la stabilité de nos affaires une juste compensation." Cf. PICHARDO, ., H Documentos para la historia de Cuba. La Habana, Ed. Ciencias Sociales, 1973. T. III, pp. 140-151, 157-164 et 262-274. 27

certains pays latino-américains, les politiques de développement par substitution d'importations. Si l'on se replace dans une perspective historique correcte, en prenant en considération les faibles et inadéquats moyens dont disposait l'Etat néo~colonial cubain en matière économique, le tarif douanier de 1927 apparaît bien plus comme une tentative désespérée de l'oligarchie cubaine pour rattraper le retard perdu et envisager de façon plus réaliste et prévoyante les problèmes économiques nationaux, que comme un projet précurseur. Et ceci dans la meilleure des interprétations (22). Les pays latino-américains qui purent développer avec un relatif succès une politique de substitution d'importations dans les années 1930 et 1940, purent précisément y parvenir parce qu'au cours de l'étape d'essor de leurs exportations, ils bénéficièrent des mécanismes qui leur permirent d'utiliser une partie des ressources ainsi obtenues à diversifier quelque peu leurs productions et à se doter d'une base industrielle embryonnaire. Comme on l'a vu, il ne se passa rien de semblable à Cuba. Il fallut que la crise frappe aux portes pour que les classes dominantes réagissent et commencent à prendre conscience de l'extrême faiblesse économique du pays. Les mesures du gouvernement de Machado, limitées et tardives, ne pouvaient être efficaces face à la crise. Cela devint évident au début des années 1930 lorsque la vague dépressive emporta cette politique et provoqua même la disparition d'un bon nombre d'industries nées à la faveur des tarifs douaniers de 1927. Impuissante face à la crise, la dictature machadiste n'eut d'autre solution que la répression pour tenter d'endiguer la marée montante de la réprobation populaire. Dans l'ardeur de la lutte, de nouvelles alternatives surgirent en fonction des intérêts des classes en présence et de leurs organisations représentatives. Ces alternatives peuvent se caractériser ainsi:

(22) «Dans la meilleure des interprétations », écrivons-nous, car il n'est pas impossible que le tarif douanier de 1927 ait été conçu comme un instrument de pression sur le Congrès nord-américain au moment où celuici envisageait de réviser les tarifs douaniers, et où cette révision risquait d'affecter notamment l'entrée du sucre cubain sur le marché nord-américain. Il existe des signes patents de ce que l'oligarchie cubaine était disposée à se débarrasser de son «protectionnisme» si elle obtenait la garantie d'une participation stable et avantageuse au marché sucrier nord-américain. Cf. SMITH, R.F., The United States and Cuba: business and diplomacy. New Haven, 1960.

28

A L'alternative

oligarchique

Fomentée par les fractions des partis traditionnels regroupées autour des vieux «caudillos» écartés de la vie politique par la dictature machadiste, cette opposition oligarchique ne présentait en vérité aucune alternative à la crise nationale, sauf si l'on admet que le retour au « libre jeu politique », caractéristique de l'époque pré-machadiste, pouvait en constituer un. Sans programme réel, l'opposition oligarchique croyait trouver une issue à la crise économique dans une révision des relations économiques cubano-nord-américaines, du point de vue commercial en particulier, afin de réactiver le vieux modèle économique semi-colonial auquel elle était intimement liée.
B. L'alternative réformiste

Elle se présente sous deux formes, qu'on a pu qualifier, en fonction de l'orientation prise, comme de droite ou de gauche. La version de droite du réformisme fut incarné par l'AB.C., une organisation terroriste surgie en 1931. Transformé en parti politique par suite même de son développement, l'AB.C. fit connaître en novembre un manifeste programmatique annonçant une alternative à la crise. Dans son programme se mêlent confusément des aspirations typiques du réformisme bourgeois et petit-bourgeois, et des formulations de tendance nettement fasciste; sa direction était formée d'intellectuels venus de la petite et de la moyenne bourgeoisie. Le programme de l'AB.C. s'avère plus profond dans l'analyse des problèmes de la société cubaine que dans les solutions préconisées. Dans l'ordre économique, l'AB.C. veut défendre et développer la petite propriété agraire, ainsi que la petite industrie et le petit commerce, au moyen de mécanismes coopératifs et de dispositions financières. Cependant, le problème principal lié à la structure agraire, le latifundium, est abordé sans grande détermination. On envisage seulement sa « disparition graduelle» par l'application d'impôts progressifs sur la terre. Quant au contrôle de l'économie nationale par les monopoles étrangers, condamné dans la partie analytique du programme, les solutions proposées apparaissent comme une masse d'idées vagues telles que «l'adoption de mesures contre les trusts» ou la nationalisation des services 29

publics «qui tendent au monopole~. En tant qu'alternative à la crise, le programme de l'A.B.C. est très loin <!eproposer une modification radicale, voire une réforme substantielle de l'ordre économique semi-colonial; il se borne en réalité à proposer une «modernisation ~ qui lime les arêtes les plus anachroniques ou les plus irrationnelles du système et lui permette de fonctionner plus efficacement, d'abord au niveau de l'appareil d'Etat (23). La variante de gauche du réformisme, formulée par le
Directoire des Etudiants de l'Université
(<< Directorio

Estudian-

til Vniversitario ~), se répandit avec l'agitation qui suivit immédiatement la chute de Machado. Bien que par son contenu, le programme du D.E.V. soit essentiellement national-réformiste, il présente des formulations plus radicales que celles de l'A.B.C. C'est manifeste pour tout ce qui touche à la problématique agraire. On y expose la nécessité de «jeter les bases de la réforme agraire ~. Bien que les termes dans lesquels celle-ci ait été envisagée ne soient pas à proprement parler radicaux, puisque seule l'expropriation des grands domaines de plus de 6700 hectares serait autorisée, on y insiste sur l'impôt progressif comme instrument de limitation du latifundium et sur d'autres mesures qui tendent toutefois davantage à un coup d'arrêt qu'à une liquidation du latifundium. On y propose une distribution de terres aux paysans n'en possédant pas, sous forme de lots n'excédant pas 65 hectares. On y propose aussi d'interdire la culture de la canne aux administrations des centrales sucrières. Ce sont des mesures qui visaient à protéger de manière plus effective la petite paysannerie, et qui heurtaient quelques fondements du modèle économique semi-colonial. Aussi le programme du D.E.V. posait-il la question de l'étude, par l'Etat, de la nationalisation des industries sucrières et minières; ce qui pouvait conduire à un affrontement direct avec les intérêts de l'impérialisme. Bien que dans les circonstances de son apparition, le programme du D.E.V. ait joué un rôle objectivement progressiste, il est évident que dans la perspective plus vaste de la problématique cubaine, il ne constituait pas une alternative susceptible de transformer la structure en crise. Il représentait plutôt une tentative d'assainir cette structure au moyen de
(23) PICHARDO, op. cit., pp. 494 et suiv. H., 30

réformes qui n'offraient pas une issue véritable à la situation (24).
C. L'alternative révolutionnaire

Là aussi, deux variantes ont vu le jour: l'une denature national-révolutionnaire, et l'autre d'orientation résolument socialiste. La variante national-révolutionnaire trouve sa meilleure expression dans le programme de la Jeune Cuba (<<Joven Cuba .), une organisation créée en 1934 par d'anciens membres du D.E.U. et des personnalités qui lui étaient proches, rassemblées autour d'Antonio Guiteras. Le programme de la Jeune Cuba part d'une claire position anti-impérialiste, revendiquant non seulement la souveraineté politique mais aussi l'indépendance économique de la nation. Dans le domaine économique il demande la nationalisation du sous-sol, la révision de toutes les concessions minières, lesquelles dorénavant ne seraient accordées que pour une durée de trente ans, et seraient automatiquement caduques si au bout de trois ans l'exploitation n'avait pas commencé. La réforme agraire proposée prévoit l'expropriation des terres non exploitées et de celles des latifundia toutes les fois que l'exigerait l'intérêt public; elle prévoit également de faciliter aux paysans l'acquisition des terres affermées; elle prévoit enfin la distribution des terres de l'Etat et «l'essai de formes collectives d'exploitation ~ et la socialisationde la production dans des fermes d'Etat. Dans d'autres branches de l'économie, le programme demande la nationalisation <les services publics, défend le droit de l'Etat à intervenir dans les industries de base «si les circonstances viennent à l'exiger ~, se prononce pour la protection de la petite industrie et de toutes les industries qui feraient participer les travailleurs aux bénéfices, pour la création d'une marine marchande nationale, et pour d'autres mesures d'ordre financier, comme l'~titution d'une banque nationale sous le contrôle de l'Etat, et la régulation de l'exportation des capitaux. Dans l'ensemble COmme dans les détails de ce programme, on voit l'intention évidente de trouver une issue véritable à la crise de la seule façon
(24) Ibid., pp. 590 et suiv. 31