Anthologie de la littérature populaire du Vietnam

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EAN13 : 9782296282377
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ANTHOLOGIE

DE LA LITTÉRA IDRE POPULAIRE
DU VIÊT-NAM

Des mêmes auteurs
FRANÇOISE CORREZE Ce que je voudrais dire, Seghers, 1954. D'un soleil à l'autre, Oswald, 1968. L'aube et le grain, Oswald, 1969. Le chant continu (adaptation de poèmes d'enfants vietnamiens), E.F.R., 1971. Les pousses de bambou, E.F.R., 1972. Femmes des mechtas (témoignage sur l'Est algérien), E.F.R., 1976. Anthologie fje la littérature vietnamienne (4 tomes), Éditions en Langues Etrangères, Hanoi, 1972 à 1977. Choses vues au Cambodge, E.F.R., 1980 (en collaboration). Anthologie de la poésie vietnamienne: «Le chant vietnamien: Dix siècles de poésie », Connaissance de l'Orient, collection Unesco d'œuvres représentatives, Gallimard, 1981 (en collaboration). HÜU NGOC (Directeur des Éditions en J.angues Étrangères de Hanoi - Exrédacteur en chef de l'Etincelle et du Viêt-nam en marche. Correspondant de Asian Culture.) Anthologie de la littérature vietnlfmimne (en collaborjaion avec Nguyen Khac Viên) 4 tomes. Editions en Langues Etrangères, Hanoi, 1972 à 1977. Littérature vietnamienne (en collaboration avec Nguyen Khac Viên), Éditions Fleuve Rouge. Chansons populaires vietnamiennes (en collaboration avec Alice Kahn), Éditions en Langues Étrangères de Hanoi. «Études sur l'art populaire vietnamien» in Revue Culture, UNESCO, Paris. «Ponrait de la jeunesse vietnamienne », in Revue Culture, UNESCO, Paris. Anthologie de la poésie vietnamienne: «Le chant vietnamien Dix siècles de poésie », Connaissance de l'Orient, collection Unesco d'œuvres représentatives, Gallimard, 1981.

Anthologîe

de la lîttérature populaire' du Vîêt-nam

Introduction: Hüu Ng9c
Choix des textes: Hüu Ng9c et Françoise Corrèze Adaptation: Françoise Corrèze

Préface d 'Yves Lacoste

Éditions L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

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~a version choisie est en général celle adoptée par les Editions des Sciences Sociales de Hanoi. Les traductions sont celles des Éditions en Langues

Étrangères de Hanoi.

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Une grande partie des notes concernant les Contes vietnamiens se réfèrent aux travaux de Nguyên Dôn Chi.

@ L'Harmattan, ISBN;

1982

2-85802-214-3

Préface

En me demandant une préface pour cette anthologie de la littérature populaire vietnamienne1 Hüu NgQc et Françoise Corrèze me font un grand honneur1 car le Viêt-nam est un des pays qui m'importent le plus au monde. Mais cet honneur est pour moi redoutable car - hélas - je ne parle pas vietnamien et, surtout, le géographe que je suis ne peut pas être spécialiste de ce que les ethnologues appellent la « littérature orale ». Or je sais combien sont devenues précises leurs méthodes d'analyse en se référant notamment au structuralisme et à la sémiologie, puisque Camille LacosteDujardin, mon épouse, est particulièrement compétente en la matière mais pour une toute autre partie du Tiers-Monde, le Maghreb. Mes scrupules sont donc grands à paraître vouloir m'immiscer dans un domaine scientifique qui n'est pas le mien. Certes, dans cet ouvrage, Hüu NgQc et Françoise Corrèze n'ont pas voulu procéder à l'analyse systématique de ces mythes, de ces contes et de ces fables - chacun d'eux mériterait des dizaines et des dizaines de pages - mais seulement présenter aux lecteurs de langue française un panorama de cette littérature populaire. Elle est l'expression d'un peuple devenu célèbre, dans le monde entier, par sa lutte extraordinaire contre l'Impérialisme et qui se trouve, aujourd'hui encore, dans une situation difficile en raison de la complication des données géopolitiques dans cette partie du monde. Mais c'est aussi un peuple de très haute culture. Si j'ai lu avec grand plaisir ces fables, ces proverbes plein d'humour, ces «contes égrillards» si joliment adaptés par Françoise Corrèze, ce sont cependant les grands mythes et légendes qui m'ont le plus intéressé, car ce sont eux qui ont la dimension historique la plus évidente. Mais d'autres que moi auraient été beaucoup plus compétents pour présenter ces textes et je ne saisis pas encore très bien les raisons de 5

l'insistance de mes amis vietnamiens pour que j'écrive ces quelques pages de préface; à moins qu'ils m'aient presque trop bien compris lorsque je dis que « la géographie », ça sert d'abord (mais pas seulement) à «faire la guerre» et que l'imponance politique de ce savoir tient au fait que c'est une des façons les plus efficaces de se représenter la patrie et ce qui l'entoure. Or je crois que toute littérature populaire doit être considérée comme une des représentations qu'un peuple s'est données de lui-même, il y a plus ou moins longtemps et que, dans la mesure où elle est encore dans la mémoire de tous, c'est une des façons qu'il a encore aujourd'hui de se définir par rappon à d'autres forces et de fonmer son identité. Ceci me conduit à penser que les géographes devraient s'intéresser, plus souvent qu'ils ne le font habituellement, aux littératures populaires, pour mieux comprendre les pays qu'ils étudient. Réciproquement, ceci m'oblige à convenir, malgré mes scrupules, qu'il n'est peut-être pas complètement sans intérêt qu'un géographe donne son avis à propos de ces mythes et de ces contes. La caractéristique majeure de la démarche géographique est, à mon sens, d'envisager les relations (coïncidences, noncoïncidences, intersections) entre les configurations spatiales de multiples catégories de phénomènes, qu'il s'agisse aussi bien d'ensembles de relief ou climatiques que d'ensembles culturels ou politiques. Mais, à mon avis, il impone d'envisager ces diverses configurations spatiales, à différents niveaux d'analyse spatiale, c'est-à-dire en prenant en considération des espaces plus ou moins vastes; les uns sont d'envergure planétaire ou à la dimension d'un ~continent alors que d'autres correspondent aux limites d'un Etat (il en est de plus ou moins vastes), d'une région ou au terroir d'un village. Il n'est pas inutile d'envisager d'abord le Viêt-nam dans le cadre du continent asiatique: le Viêt-nam se situe dans ce que l'on appelle aujourd'hui l'Asie du Sud-Est et, plus précisément, dans un ensemble que les géographes européens, depuis le début du XIX' siècle, ont appelé Indochine (ce n'est pas seulement l'ancienne « Indochine française» car la Thaïlande et la Birmanie font panie de cet ensemble). Ce terme d'Indochine a été proposé et adopté en raison du fait que s'entremèlent dans cet ensemble de pays les influences 6

de l'Inde et de la Chine, les deux très grandes civilisations asiatiques. Ces influences indiennes et chinoises se manifestent dans bien des domaines de la vie sociale et culturelle des très divers peuples d'Indochine. Les influences indiennes sont, par exemple, particulièrement importantes dans la culture khmer. En revanche, il est particulièrement frappant de constater que non seulement ces influences indiennes (celles du bouddhisme notamment) sont bea.ucoup moins fortes dans la culture vietnamienne, mais aussi que les influences chinoises y sont beaucoup moins grandes qu'on ne pourrait le penser au premier abord, si l'on tient compte de ce que les soldats et fonctionnaires chinois ont dominé le Viêt-nam pendant près de neuf siècles (du premier au dixième siècle de l'ère chrétienne) et qu'ils tentèrent à maintes reprises de rétablir leur domination, notamment au xv" siècle (mais cette dernière phase d'annexion chinoise ne dura que vingt ans: 1407-1427). Nombre de spécialistes européens (géographes, historiens, ethnologues), se ,fiant aux discours hégémoniques propagés par l'appareil d'Etat chinois (les « mandarins »), ont encore tendance à considérer la culture vietnamienne comme une simple annexe, une sorte de variante de la culture chinoise. Mais c'est passer sous silence la résistance acharnée du peu-

ple vietnamien: les six très grandes insurrections avant le X"
siècle, sa victoire mémorable sur les troupes mongoles au XIII"siècle, sa victoire sur l'Empire des Ming au xv" siècle et celle de 1789 contre la dynastie des Tsing. Certes, les influences chinoises sont grandes dans la culture vietnamienne, mais si l'on tient compte de la disproportion entre les forces du colossal empire chinois et celles du petit Viêt-nam, on doit plutôt constater que ces influences chinoises sont beaucoup moins fortes qu'elles n'auraient pû l'être, et il faut bien plutôt souligner l'originalité de la culture vietnamienne et son sens de la modernité dans le développement des potentialités nationales. C'est dès la fin du XVIII"siècle, après la victoire de 1789, que la langue et l'écriture chinoises ont commencé à être abandonnées, dans les textes officiels et dans l'enseignement, au profit du nôm, la langue nationale vietnamienne, et c'est à cette époque que celle-ci a commencé à être transcrite en alphabet latin, ce qui a été un instrument de démo7

cratisation de l'écriture (il est beaucoup plus long d'apprendre la gamme quasi infinie des idéogrammes chinois). Si dans la littérature des lettrés vietnamiens les modèles chinois et les thèmes confucéens sont restés longtemps fort importants, c'est en revanche dans la littérature populaire que s'est le plus manifestée l'originalité de la culture nationale. D'ailleurs, ne devrait-on pas dire que, dans cette littérature populaire vietnamienne, les thèmes que l'on considère comme d'origine indienne ou chinoise sont, en vérité, des thèmes quasi universels que l'on retrouve, plus ou moins importants, dans les mythes de tous les peuples, aussi bien ceux d'Europe, d'Afrique ou d'Amérique. Ainsi, les ethnologues constatent, à la suite des travaux d'Aarne et Thomson notamment, que le thème du « héros sauroctone » (le héros tueur de dragon), par exemple, se trouve pratiquement dans toutes les littératures orales, avec une importance plus ou moins grande. Si nous laissons ce niveau des comparaisons planétaires ou à l'échelle d'un continent pour examiner les caractéristiques de la littérature populaire vietnamienne, dans un cadre beaucoup moins vaste, mais envisagé de façon plus précise et plus concrète, celui de l'espace vietnamien, ce qui est le plus frappant c'est la puissance des représentations géographiques et des problèmes géopolitiques dans les mythes et les contes vietnamiens. S'ils font peu de place à des questions comme la création du monde et du premier homme (il en est d'ailleurs de même dans la mythologie chinoise, et l'on explique cette relative faiblesse des explications cosmogoniques par l'influence du confucianisme et l'importance de ses préoccupations historiennes), en revanche ils ascordent une importance fondamentale à la fondation de l'Etat que l'on appelle aujourd'hui le Viêt-nam et au développement du peuple vietnamien. Pour un géographe, la caractéristique majeure de ces mythes vietnamiens est l'étroitesse des relations entre la montagne couverte de forêts et la plaine plus ou moins amphibie, submergée périodiquement par les crues des fleuves et les eaux marines poussées par les cyclones ou déferlant sous l'effet des raz-de-marée. C'est la légende qui raconte les relations du Dragon des marais et de l'Immortelle, l'oiseau des montagnes; et les cent fils qui sont nés de leur union (le peuple vietnamien) allant pour moitié vers les basses pentes de la montagne pour y ouvrir 8

des clairières dans la forêt et y faire les premières plantations et les premières semailles, et pour moitié vers la plaine, pour y combattre les flots déchaînés, en constroisant les premières grandes digues. C'est aussi la légende de la fille du roi qui est demandée en mariage par le Génie des Montagnes et par le Génie des Eaux. Ce dernier ayant été éconduit, se venge périodiquement en lançant les flots des. fleuves et de l'océan, contre le peuple qui descend du Génie de la Montagne et de la fille du roi Hùng, fondateur de la première dynastie que l'on peut appeler vietnamienne. Certains commentateurs actuels de ces mythes où s'opposent la plaine et la montagne, y voient la différence entre les Kinh, c'est-à-dire les Vietnamiens proprement dits et les diverses minorités montagn~rdes qui dépendent depuis plus ou moins longtemps de l'Etat vietnamien, tout en s'étendant aussi sur le territoire d'autres royaumes. Certes, il ne faut sans doute pas négliger ces contrastes culturels entre des peuples voisins qui ont eu des rapports plus ou moins complémentaires et conflictuels. Mais ces mythes paraissent rendre compte, pour l'essentiel, de la formation du peuple vietnamien conçu en tant qu'unité culturelle et politique. Il faut tenir compte en effet de ce que son berceau historique se situe dans la partie septentrionale de l'actuel Viêt-nam où une série de plaines plus ou moins petites sont dominées par des montagnes d'où descendent des fleuves aux croes terribles, lors des cyclones et à l'arrivée de la mousson. La conquête de la plus vaste de ces plaines, celle du delta du Fleuve Rouge a été relativement tardive; elle n'a été possible qu'à partir du moment où la population, d'abord installée sur les piémonts (donc à l'abri des inondations), a été suffisamment nombreuse pour se lancer dans l'édification de ces ouvrages, en vérité gigantesques, que sont les grandes digues le long des fleuves et le long des côtes. Ces fleuves sont d'autant plus difficiles à contenir et leurs inondations sont d'autant plus désastreuses qu'ils coulent au-dessus du niveau de la plaine, leur lit s'exhaussant constamment en raison du volume des alluvions arrachées par l'érosion aux versants des montagnes. D'ailleurs, les recherches effectuées depuis 1945, malgré la guerre, par les préhistoriens et archéologues vietnamiens montrent bien que les premiers cultivateurs (au néolithique) se sont installés sur les basses pentes, en bordure des plai9

nes, au débouché des vallées montagnardes et que les premiers palais-foneresses, marques des premiers appareils d'État, ont été construits sur les collines et sur les piémonts. C'étaient les endroits les moins difficiles à défricher et à aménager. La conquête des plaines marécageuses et submersibles, où se trouve aujourd'hui la masse du peuple vietnamien, s'est faite plus tardivement et progressivement au fur et à mesure de l'augmentation de la population sur les pentes et du renforcement du pouvoir royal organisateur des grands travaux. Le peuple et l'État vietnamiens se sont constitués à l'aniculation des plaines et des hauteurs, et il est frappant de constater à quel point les légendes que continuent aujourd'hui de se raconter les Vietnamiens reposent sur une analyse géographique et géopolitique précise. Autre thème très puissant dans les contes et légendes vietnamiens, celui de la lutte contre l'immense empire chinois. La légende la plus explicite à cet égard est celle de l'enfant-géant Gi6ng qui se fait construire par le roi et le peuple un gigantesque cheval de fer sur lequel il pan exterminer l'armée des envahisseurs, avant de monter au ciel. On retrouve, mêlé à ce thème éminemment politique, toute une série d'observations géographiques puisque la légende énumère les traces du passage du héros et de sa monture qui sont encore évidentes aujourd'hui: les lacs qui furent creusés par les énormes sabots de son cheval, les collines qui correspondent à son casque ou à d'autres panies de son équipement. D'ailleurs, la plupan des multiples accidents topographiques des plaines vietnamiennes ou de leurs bordures sont imputés à des événements aussi héroïques que légendaires. Chaque rocher dressé au milieu des rizières, chaque lac, chaque bras de rivière a son histoire. Cette particulière sensibilité géographique étroitement liée à l'expression du sentiment national paraît être une caractéristique de la culture vietnamienne, aussi bien celle du peuple que celle des lettrés: l'expression « les monts et les fleuves» signifie en fait la Patrie, et il n'est pas inutile de rappeler, à ce propos, que le grand lettré et homme d'État que fut Nguyen Trai, l'organisateur de la lutte victorieuse contre les envahisseurs chinois au Xy. siècle, écrivit une géographie de son pays (Du dia Chi). C'est une des plus anciennes que l'on connaIsse. En revanche, dans ces contes et légendes, le grand phé10

nomène géopolitique qu'est la poussée du peuple vietnamien vers le sud, la conquête du delta du Mékong, n'est guère évoqué, semble-t-il. Ce silence s'explique sans doute par le fait que les récits qui forment la base de cette littérature populaire sont extrêmement anciens alors que la conquête des yastes terres du sud s'est surtout produite au XVIII-siècle et au début du XIX-. Ces événements sont trop récents pour être entrés dans la légende et ils font partie de l'histoire. Celle-ci relève des recherches des lettrés, des historiens, mais elle n'est l'as du tout étrangère à la littérature populaire. L'histoire est, en effet, à la base d'un très grand nombre de Vè, paroles rimées, et de Ca Dao, poèmeschansons populaires, et ces récits d'actualité ont propagé dans le peuple non seulement le souvenir des grandes insurrections paysannes du passé contre les accapareurs de terre ou contre les envahisseurs chinois, mais aussi les mots d'ordre des luttes acharnées que le peuple vietnamien a dû mener contre les colonisateurs français pour redevenir indépendant.

Yves Lacoste

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Introduction

I. Littérature populaire et identité nationale
Pour la première fois, une anthologie réunissant tous les genres de la littérature populaire vietnamienne paraît en français. Au Viêt-nam, les recherches systématiques sur la culture populaire, en particulier la collecte et l'étude d' œuvres littéraires issues des masses sont incontestablement liées à la Révolution d'août 1945. Ce mouvement, né du besoin d'affirmation de l'identité nationale, rejoint le mobile patriotique du précurseur de la science folklorique, le philologue allemand Jacob Grimm, qui, avec son frère Wilhem, jeta les bases mêmes de cette nouvelle discipline (1). Avec toute une pléiade d'érudits et de poètes, le romantisme allemand devait alors revenir aux contes populaires et aux Volkslieder pour réveiller la conscience nationale face au morcellement de l'ancienne communauté germanique et à l'occupation étrangère. Les causes qui permirent l'éclosion du folklore (2) sont multiples, depuis le besoin d'évasion, la nostalgie du passé, le goût de l'exotisme, l'essor de la curiosité scientifique, des critiques littéraire et artistique jusqu'à la colonisation, ellemême souvent liée à l'évangélisation. Mais sans doute un des facteurs essentiels reste-t-il la revalorisation du patrimoine culturel indissociable de l'éveil des nationalités et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Il n'est pour cela que de citer l'exemple des pays balkaniques et surtout de
(1) Avec la publication de Deutsche Mythologie (1835). (2) Le tetme de folklore, souvent ambigu, est contesté pat de nombreux chercheurs. Précisons qu'il est pour nous synonyme de «culture populaire» ! 13

l'Irlande où la renaissance culturelle et linguistique fut fonction des changements politiques survenus au lendemain de la Première Guerre mondiale. Depuis la Seconde Guerre et la décolonisation à l'échelle du globe, les recherches sur la culture populaire dans le Tiers-Monde s'enrichissent de l'apport des chercheurs autochtones de plus en plus libérés des conceptions européocentristes. C'est ainsi que les élites africaines reviennent aux sources traditionnelles et surtout à la littérature orale. Quant aux pays asiatiques, la richesse et la qualité de leurs travaux aux diverses conférences régionales organisées sous l'égide de l'Unesco (3) témoignent en leur faveur. Au Viêt-nam, la coUecte et l'étude de la littérature populaire sont doublement importantes: elles contribuent à la fois au recouvrement de l'identité réelle et à l'édification d'une culture nationale et socialiste. La recherche de cette identité était en effet nécessaire après les siècles de dominations étrangères qui jalonnent l'histoire du Viêt-nam. Situé au cœur du Sud-Est asiatique, dans la zone tropicale rythmée par les moussons, le Viêt-nam fut au carrefour des migrations et des plus vieilles civilisations. La présence de l'homme y est signalée dès le paléolithique (300 000 - 500 000 ans). Les cultUres mésolithiques s'y sont particulièrement épanouies à Bac Son et à Hoà Blnh. La brillante civilisation de Dông Son à l'âge du bronze (1ermillénaire avant J.-c.) est célèbre surtout par ses tambours. Du delta du Fleuve Rouge qui fut son principal berceau, la nation vietnamienne durant des siècles s'étendit jusqu'au sud. Bien avant de subir les influences chinoises et hindoues, le Viêt-nam;existait en tant qu'entité nationale, avec la spécificité de son mode de vie et de sa culture, contemporaine de celle de la Grèce et de la Perse antiques. Pourtant, même s'il a su assimiler (4) les apports culturels étrangers, sa personnalité n'en a pas moins été altérée
(3) Asian Cultural Centre for UNESCO (A.C.C.U.), Advisory Committee for the Study of South East Asian Cultures. (4) L'originalité des textes vietnamiens )?ar rappon aux textes chinois réside dans la nature du contenu (sujet, contexte hIStorique et géographique. etc.) ainsi que dans l'expression (vers originaux, 6-8 en particulier). 14

par dix siècles de domination chinoise (principale occupation: 179 avant ].-c. à 939 après ].-c.), comme par une occupation française de quatre-vingts ans (1858-1945), japonaise de cinq ans (1940-1945) et américaine de vingt ans au sud (1954-1975). Ces influences se sont d'ailleurs perpétuées même lors des périodes d'indépendance par suite de l'engouement des classes dirigeantes pour l'étranger et, à l'époque contemporaine, du mirage exercé par l'Occident sur certaines couches de la population. Prenons l'exemple des deux plus longues dominations: celle de l'Empire chinois et celle des Français. L'effort d'assimilation typique fut celui des Ming au xv. siècle. Pendant vingt ans, ils tentèrent par la violence, les exactions, l'exploitation, le nivellement et un obscurantisme radical, d'effacer toutes traces du passé et de faire du Viêtnam une province chinoise. Les mœurs et les coutumes de Chine y furent implantées de force, les meilleurs ouvrages brûlés, les œuvres d'art et les trésors emportés. « Une fois au Viêt-nam, prescrivait un édit impérial au corps expéditionnaire - brûlez tous les livres, les planches xylographiques, les documents... y compris les manuels classiques pour les écoliers... Brûlez le moindre morceau de papier portant des idéogrammes, exception seulement pour les livres canoniques et les planches destinées it imprimer les livres du boud-

dhisme et du taoïsme. »
Sous la domination française, si les méthodes de déculturation furent moins brutales, analphabétisme et obscurantisme n'en régnaient pas moins sur tout le pays où l'on enseignait aux petits Asiatiques que leurs ancêtres les Gaulois avaient les yeux bleus... Une poignée de jeunes gens-des

classes privilégiées ayant fait leurs études dans la « Métropole» faisaient un véritable complexe «d'Annamites ». A preuve, cette comédie des années 30, «Le Français annamite», tournant en ridicule un de ces «retours de Paris» qui parlait à son père en français, ce qui nécessitait un interprète: «Je ne peux, disait le fils, supporter qu'on me considère comme un sale indigène. Je ne peux supporter de n'avoir autour de moi que des indigènes. Je ne peux supporter d'appeler "Père" un homme qui sent l'indigène it

vingt lieues it la ronde. »
Le cas des « ultra-francisés» est rare comme le sera plus tard celui des «américanisés» à outrance, mais l'exemple 15

suffit à démontrer la nécessité de renouer avec les traditions nationales. Cette exigence ira de pair avec les impératifs d'une éthique nouvelle. « Pour édifier le Socialisme, 1/faut des hommes socialistes» : tel était le mot d'ordre de Hô Chi Minh. Les « hommes nouveaux» devront à la fois assimiler les réalisations des sociétés modernes et continuer les traditions tissées par une longue histoire en les adaptant aux concepts nouveaux. Dans la gestation d'une nouvelle culture où le contenu socialiste se greffe sur un fonds national, l'étude de la littérature populaire doit apporter une contribution fondamentale. Parallèlement à la littérature savante se développa ce courant venu des masses paysannes, reflet de la vie de travail et de lutte de ceux qui constituaient la grande majorité de la population. La littérature populaire nous révèle l'âme vietnamienne elle-même: beaucoup plus que ne le faisaient la classe féodale trop pétrie de mandarinat et de confucianisme et les classes bourgeoises à peine adolescentes.

ll. Collecte et étude de la littérature populaire au Viêt-nam
On peut y distinguer trois périodes, inégales dans leur durée comme dans la valeur des résultats obtenus.

De l'aube de l'État vietnamien à la conquête par les Français (18.58)
Le premier royaume viêt (5), Van Lang - Âu Lac (1er lénaire avant J-c.), émergeant des mythes et encore auréolé de légendes, fut annexé par la Chine pendant de mille ans. De cette période d'occupation, il ne reste
(5) Viêt : ethnie majoritaire au Viêt-nam. 16

miltout plus que

de rares ouvrages rédigés par les mandarins et les administrateurs de l'Empire Céleste. Tous ne donnent que de maigres renseignements sur le pays conquis. Signalons seulement deux textes: Le Giao Chi Ky (Chroniques du Giao Chi) et Le Giao Châu Ky (Chroniques du Giao Châu). Pendant toute la période d'indépendance allant du x' à la moitié du XIX' siècle, il n'y eut guère qu'une poignée de lettrés pour recueillir les contes et les légendes populaires. Pétris d'une légitime fierté nationale, face à l'immense Empire du Nord toujours prêt à quelque incursion, ils s'attachèrent à montrer dans leurs recueils les traits originaux de leur Patrie. Le Dai Viêt, ancien nom du Viêt-nam, avait lui aussi «ses fleuves et ses monts sacrés », ses héros, ses génies, ses traditions et son peuple indomptable. On s'explique aisément alors l'importante proportion des récits historico-légendaires dans la lutte contre l'agression chinoise. Mais un souci autre que la flamme patriotique motiva cet effort: celui de compléter par un apport populaire l'histoire officielle, c'est-à-dire celle des dynasties légitimes. L'historien Ngô Si Liên, au XV' siècle, ne nous révèle-t-il pas un ordre du roi Lê Thanh Tông intimant aux historiographes de rechercher tous les manuscrits d'histoire non officielle dans les bibliothèques familiales pour s'en servir comme références? Les auteurs ont d'ailleurs tendance à dénaturer les mythes et légendes pour prêcher la fidélité au Roi, Fils du Ciel et incarnation de la Nation. Sa Majesté n'avait-elle pas le droit de consacrer les génies auxquels le peuple ou la Cour élevaient des temples? D'autre part, les êtres surnaturels étaient conviés à la lutte contre les envahisseurs et les calamités naturelles. Faire régner la paix et la sécurité dans les villages revenait aux génies tutélaires. Il va sans dire que les lettrés imprègnent leurs recueils folkloriques de l'éthique confucéenne, se faisant ainsi les défenseurs des classes féodales, du chef de famille et de l'homme au détriment de la femme. L'élément réaliste inspiré par la doctrine du Maître domine dans les périodes de prospérité nationale, notamment du x' au xv' siècle. Au contraire, le fantastique, le merveilleux, le surnaturel issus du bouddhisme et du taoïsme populaire expriment le besoin d'évasion et parfois le désarroi dans les ouvrages des périodes de crise féodale aiguë. Il en est ainsi au XVII' et au XVIII' siècles.
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Le premier recueil, le Viêt Diên U Linh, de Ly Tê Xuyên (Puissances invisibles du pays viêt, en han) (6), date du XIV"siècle. Il rassemble des histoires de génies, de héros nationaux et de vassaux fidèles divinisés. Le Linh Nam Chich Quai (Étranges récits du Linh Nam, en hân, xv" siècle) de Vu Quynh et Kiêu Phii est d'une plus grande valeur littéraire que le précédent. Ses vingt-trois légendes et contes populaires, auxquels d'autres s'ajouteront par la suite, ne sont plus seulement fondés sur des' documents conservés dans les temples mais encore sur des traditions orales. Quant au Dai Viêt Su Ky Tolin Thu (Histoire complète du Dai Viêt, en han, achevée vers 1479), elle est encore considérée comme une œuvre essentielle pour la connaissance de l'ancien Viêt-nam. Elle intègre en effet, pour la première fois dans l'histoire, non seulement les Annales écrites, mais aussi la littérature populaire orale, en particulier dans la recherche des origines du peuple et de la première dynastie nationale viêt. D'autres ouvrages méritent d'être signalés, où l'adaptation et la création littéraire priment parfois sur la simple collecte: Truyên Ky Man Luc (Vaste recueil de merveilleuses légendes, en han, XVI"siècle) de Nguyên Dü, Thanh Tông Di Thtio (textes posthumes de Thanh Tông, en han, xv" siècle) du roi Lê Thanh Tông, Vu Trung Tùy But (Au gré de mon pinceau en temps de pluie, en han, XVIII"siècle) de Pham Dinh Hô, Tang Thuong Ngâu Luc (Note au hasard des vicissitudes de ce monde, en han, XVIII" siècle) de Nguyên An et de Pham Dinh Hô. La collecte des contes et légendes a été favorisée au XVII" et surtout à partir du XVIII"siècle par l'épanouissement de la littérature populaire écrite en nôm (7). Il nous faut réserver une place spéciale au Thiên Nam Ngu Luc (Annales du Pays du Sud), premier récit historique versifié de grande envergure, qui comprend 8 136 vers nôm de 6 + 8 pieds. Imprégné d'un patriotisme élevé et des traditions du peuple, cet ouvrage anonyme du XVII" siècle exprime des conceptions historiques populaires souvent différentes de l'histoire officielle des dynasties. C'est d'autant plus précieux qu'il est
(6) Idéogrammes chinois. (7) Écrirure démorique pour rransaire la langue vietnamienne. 18

émaillé de proverbes et de Ca Dao (poèmes - chansons populaires) . Si la collecte des contes et des légendes s'est faite relativement tôt, celle des proverbes et des Ca Dao est beaucoup plus tardive. Ces créations en effet ne pouvaient être transcrites en han et il fallut attendre le développement de la littérature écrite en nôm pour que paraisse le plus ancien recueil de Ca Dao, le Nam Phong Giai Trào (fin du XVIII' et début du XIX' siècles) sans parler du Thiên Nam Ngu Luc déjà mentionné. Le Nam Phong Giai Trào est l' œuvre de Trân Danh An (dit Liêu Am) et de Ngô Dinh Thai, mandarins déçus dans leurs convictions politiques et qui cherchèrent dans la collecte des Ca Dao un dérivatif à leur déception.

Période de la colonisation française (1858-1945)
On peut y distinguer trois courants selon l'époque sunout ceux qui y panicipent. et

a) Les Français s'attachent à la littérature populaire pour des raisons politiques, religieuses, et scientifiques: ce sont des administrateurs, des prêtres catholiques sur les traces des missionnaires européens du XVII' et du XVIII' siècles, des officiers, ou des médecins... Ils ont abordé des travaux de recherche armés d'une méthodologie plus rigoureuse et ont laissé une documentation intéressante. Mais, d'une manière générale, sans parler des auteurs imbus d'esprit colonialiste et rétrograde, voire féodal, leurs travaux, même les plus honnêtes et les plus bienveillants sont toujours plus ou moins teintés de conceptions européocentristes, sunout en ce qui concerne l'interprétation des textes et des faits. Nous ne parlons pas de ceux qui dénaturent vraiment et consciemment l'esprit même de la littérature populaire. C'est ainsi que les Vè, récits patriotiques en vers chantés, étaient délibérément ignorés. Plusieurs sociétés savantes s'intéressent à l'étude de la littérature populaire: l'École Française d'Extrême-Orient, la Société des Études Indochinoises, la Société des Amis du vieux Hué, l'Institut Indochinois pour l'Étude de l'Homme. De nombreux auteurs se sont consacrés à ces travaux, 19

notamment Abel des Michels, V. Barbier, L. Cadière, F. Cesbron, A. Chéon, G. Cordier, G. Dumoutier, A. Landes. .. y participent aussi des intellectuels vietnamiens tels que Truong Vinh Ky, Paulus Cua, Pham Quynh, Nguyên Tiên Lang, etc., de formation française et attachés à l'administration coloniale. Celle-ci les encourage à édifier une culture « nationale coloniale» liée à la métropole. En somme, une sone d'acculturation au détriment de la véritable culture nationale. b) Le second courant correspond aux travaux entrepris par les anciens lettrés et s'étend jusqu'à la fin du XIX"siècle et au début du xx". Toujours imprégnés de confucianisme, ils continuent à étudier la littérature populaire transcrite en nôm dans le sens de leurs prédécesseurs. Signalons leur effon à collecter les Ca Dao, qui répond à une double motivation. D'une pan, ils veulent sauver l'esprit national face aux assauts croissants de la culture occidentale: «Si on ne lit pas l'histoire du Viêt-nam, on court le danger d'oublier ses ancêtres. Si on ignore les Ca Dao, on risque d'êtr~ ridicule vis-li-vis des autres. Il faut se servir des Ca Dao et des mœurs qu'ils décrivent pour dégager les caractères de l'histoire nationale. En revanche, il faut prendre l'histoire natio-

nale pour y planter l'arbre et les fleurs des Ca Dao (8). »
C'est une affirmation nationaliste contre les Ca Dao chinois. D'autre part, les lettrés confucéens, mus par une sone de complexe d'infériorité, pensent que les Ca Dao vietnamiens manquent de ce poli que Confucius avait su donner aux chansons populaires chinoises rassemblées et commentées dans son Livre des Odes. En s'efforçant d'imiter la méthode du Maître, il arrive à ces lettrés de dénaturer le sens des Ca Dao par leurs commentaires ou, ce qu'il y a de plus grave, de leur attribuer un moule confucéen qu'ils n'avaient pas initialement, voire de leur faire exprimer leurs sentiments personnels. c) Le troisième courant eSt celui des intellectuels progressistes, plus ouvens à l'esprit de la recherche occidentale. En
(8) NGurtN VAN MAI, Viêt-nam Phong Su.

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premier lieu, citons les lettrés « modernistes» qui adoptent le quôc ngu, écriture vietnamienne romanisée, pour leur travail et l'étude des textes. Citons entre autres Pham Quang Sân, Nguyên Huu Tiên, Nguyên Trong Thuât, Nguyên Can Mông, Nguyên Van Tô, Trân Van Giap, Duong Quang Hàm, Nguyên Van Ngoc. Leur profession de foi peut se résumer ainsi: «Les proverbes et Ca Dao constituent un fondement solide de notre littérature nationale. Même si nous voulons assimiler tous les types de cultures du monde pour édifier un monument culturel aussi complet et beau que possible, tl nous fizut en premier lieu nous baser sur la

solidité de ce fonds (9). »
Nguyên Van Ngoc a publié deux ouvrages de compilation de valeur: Tue ngu và phong dtto (Proverbes et chansons populaires) et Truyên cô nuoc Nam (Vieilles histoires du Viêt-nam). Les chercheurs desrewes Tri Tân et Thanh Nghi se sont également signalés par des travaux sérieux. Enfin, rendons hommage à Nguyên Van Huyên qui écrivit la plupart de ses œuvres en français et fut l'un des premiers à traiter de la littérature populaire en corrélation avec l'histoire, l'ethnographie, la littérature et la musique. Il laissé des études remarquables, telles que Les chants alternés des garçons et des filles en Annam (1934) et La Civtlisation annamite (1944).

Après la Révolution de 1945
Depuis la reconquête de l'Indépendance s'est accru sans cesse le contingent de chercheurs vietnamiens, dégagés des approches sinocentristes et européocentristes des périodes précédentes et disposant de nouvelles sources scientifiques. D'autre pan, le Viêt-nam - brassé par de grandes transformations politiques, économiques et sociales, ayant dû faire face aux deux plus grandes puissances impérialistes du monde - a néanmoins bénéficié de facteurs favorables aux recherches folkloriques. Le quôc ngu est devenu la langue véhiculaire de la nation pour l'enseignement à tous les
(9) NGUYÊN HUU TIÊN et NGUYÊN TRONG THUÂT: Viêt-nam tô quôc Tuy Ngôn, 1932 ; cité par DINH GIA KHANH, in Van hoc dân gian, Tome I, Dai hoc và Trung hoc chuyên nghiêp, 1972.

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degrés et dans le domaine des sciences et de la littérature. Le vaste mouvement d'alphabétisation qui s'acheva en 1958 au Nord et en 1978 au Sud permit de mobiliser les masses pour les collectes littéraires. Au cours de la première Résistance (1946-1954), de nombreuses conférences et des discussions théoriques ont eu lieu sur la valeur de la littérature populaire, sa revalorisation et les possibilités d'une culture populaire moderne. Un vaste élan de création s'est emparé des masses: poésies et chansons, Ca Dao et proverbes, journaux muraux et récitals. C'est l'époque des sentences parallèles sur les arbres, des poèmes collés sur la crosse des fusils et les marmites de riz qu'on transpone au front. La presse réserve une place spéciale à la publication de ces œuvres qui aident à la mobilisation des cœurs et des énergies. Dès 1953, le mouvement pour la réduction de la rente foncière et pour la réforme agraire déchaîne un véritable sursaut pour la collecte des Ca Dao et des danses populaires à l'échelle régionale. Cependant, ce travail ne peut se développer pleinement étant données les conditions de la lutte de guérilla: les centres urbains et les plaines populeuses sont encore aux mains de l'ennemi, les bases de résistance sont établies dans les montagnes et les régions souvent semidésenes. La libération complète du Nord en 1954, avec le retour du pouvoir populaire dans le delta et les villes, va créer des conditions favorables aux recherches folkloriques. De 1954 à nos jours, on assiste à la création d'une véritable science folklorique dont la composante essentielle est la littérature populaire. Un Congrès national des Ensembles de chants et de danses se tient à Hanoi au début de 1955. Il dresse un bilan des travaux depuis 1945 et pose les bases théoriques de la revalorisation et de la modernisation de la culture populaire dans le cadre de l'édification socialiste. La fin des années cinquante et le début des années soixante voient la floraison d'ouvrages imponants: le Truyên CÔ Viêt-nam (Vieilles histoires du Viêt-nam, 1955) et le Tue ngu vli dân ca Viêt-nam (Proverbes et chansons populaires du Viêt-nam, 1956) de Vu Ngoc Phan sont suivis du Kho tling truyên cô ttch Viêt-nam (Trésor de contes et 22

légendes du Viêt-nam, 1958) de Nguyên Dông Chi, de recueils de chansons populaires du Nghê Tinh, de Bac Ninh, de Thanh Hoa, de Binh Tri Thiên... Toute une série d'épopées et de romans en vers des minorités muong, thai et d'ethnies des Hauts-Plateaux du Tây Nguyên sont alors publiés. Des écoles, des bureaux, des services, des unités de l'Armée, des travailleurs de toutes disciplines panicipent aux travaux. On traduit et commente d'anciens recueils en hân et en nôm. On s'efforce de familiariser le public avec les nouveaux procédés de recherche. En 1961, Cao Huy Dinh, Nguyên Dông Chi et Dang Nghiêm Van vulgarisent « une méthode pour collecter la littérature populaire dans les campagnes». La multiplication des échanges culturels avec les autres pays, la formation des cadres dans le pays et à l'étranger permettent de former des chercheurs de plus en plus compétents. En 1964, un séminaire sur la collecte de la littérature populaire au Nord Viêt-nam réunit pour la première fois à Hanoi les travailleurs du folklore, professionnels ou amateurs. En 1966 se tient le Congrès de fondation de l'Association du Folklore vietnamien. Avec des concours sur les recherches d'œuvres folkloriques, on obtient de remarquables résultats. Pour la seule période 1969-1970, l'Association recueille quatre-vingt-quatorze textes dont quelques-uns de plus de cinq cents pages. Le service provincial de Nam Hà a, à lui seul, rassemblé plus de mille informations utiles. Des trésors cachés sont mis au jour, d'importantes communications sont faites. Dans « Sobô (im hiéu nhung vân dé vé truyén cô ttch qua truyén Tâm Cam» (Aperçu sur les contes à travers Tâm et Cam, 1968), Dinh Gia Khânh aborde des questions concernant le caractère national et universel des contes, la signification et le contenu des luttes sociales, les conceptions esthétiques et morales du peuple, la généralisation et l'individualisation des personnages, l'influence de l'idéologie dominante et de la religion. Dans Nguoi anh hùng lling Giông (Le héros du village de Giang, 1969), Cao Huy Dinh, à panir de l'analyse de matériaux patiemment recueillis, s'efforce de situer l'origine et de retracer le développement de la lutte contre les envahisseurs du Nord. Et cela en fonction d'une prise de conscience nationale dont le 23

symbole est ce héros issu d'une alliance tribale en voie de devenir nation. En ce qui concerne les chansons populaires, de sérieuses recherches sont menées par des musiciens sur les chants folkloriques de la plaine et sur le théâtre populaire. La Résistance à l'agression américaine donne naissance à une pléthore de créations populaires }out comme pendant la première lutte de libération. Les Editions de l'Armée et divers services culturels ont publié jusqu'à présent des dizaines de recueils de chansons de cette époque. Les recherches sur la littérature populaire ont contribué à stimuler le moral des masses en faisant revivre les traditions de résistance à l'agression étrangère et à jeter un éclairage nouveau sur la première dynastie du Viêt-nam, celle des rois Hùng. Après la libération du Sud en 1975, les conditions se trouvaient réunies pour étendre les recherches à tout le pays. Dans le but d'unir les efforts des chercheurs du Nord et du Sud et d'impulser les travaux, un Institut du Folklore est créé, en 1980.

ill. Les genres narratifs
Le Viêt-nam (10) est habité non seulement par des Viêt (ou Kinh) qui forment 85 % de la population, mais encore par une soixantaine d'ethnies minoritaires dotées chacune d'une culture propre. C'est une nation à la fois homogène et diversifiée dont l'unité a été cimentée par les épreuves et les victoires communes. On comprend donc aisément que, parallèlement à la formation d'un fonds culturel national, il y ait une continuelle interpénétration des différentes cultures avec un phénomène d'osmose constitué d'emprunts réciproques. Notre livre ne prétend traiter que de la littérature populaire viêt. Nous remercions particulièrement MM. Vu Ngoc Phan, Dinh Gia Khanh et Nguyên Dông Chi qui, au cours
(ID) Viêt-nam (Sud) : pays du groupe ethnique des Viêt du Sud. 24

de nombreux entretiens, nous ont beaucoup aidés de leur compétence. Dans cet ouvrage, nous aborderons successivement les genres narratifs, les dictons, proverbes, devinettes et chansons populaires. Certains s'étonneront sans doute de ne pas y trouver de théâtre populaire mais nous pensons que dans ce théâtre, l'élément littéraire, directement associé au chant et à la danse, ne peut être étudié ici. Mythes et légendes totémiques et cosmogoniques

Il n'est pas de peuple à l'aube de son histoire dont la littérature orale ne comporte des essais d'explication des forces de la nature et des origines de la tribu et du clan. Le mythe est l'expression la plus courante de l'imagination et de la psychologie collectives. Au cours des deux dernières décennies, les découvertes de l'archéologie, de l'épigraphie, de la sociologie et de l'histoire ont concouru à dissiper le voile légendaire tissé autour des rois Hùng fondateurs de la nation vietnamienne et ont donné à cette période un p~ofù historique. Ainsi fut confirmée l'existence du premier Etat vietnamien dans le cadre de

l'âge du bronze et de la civilisationde Dông Son (1er millénaire avant J-c.). Des auteurs vietnamiens de l'époque féodale situent à cette période de nombreux mythes protohistoriques, voire antérieurs. Il ne reste en réalité que des mythes isolés, des récits mythiques épars. Mais nombre de chercheurs pensent qu'il devait y avoir une mythologie vietnamienne cohérente exprimée dans de longues épopées en vers que l'on récitait au cours de rituels consacrés, phénomène que l'on retrouve dans certaines minorités des Hauts-Plateaux du Sud. Cette mythologie aurait été démantelée, dénaturée par l'occupation chinoise et par les préoccupations dynastiques de lettrés et historiographes féodaux. A l'époque des rois Hùng où les premiers Vietnamiens se rassemblaient déjà en une confédération tribale, la mythologie primitive, fondée sur les forces de la nature, aurait évolué vers des récits glorifiant l'héroïsme, collectif, prenant une teinte nationale plus précise. 25

Pour illustrer ces faits, il suffit de citer quelques légendes. Celle du Dragon et de l'Immortelle revêt un caractère nettement totémique. Le Dragon serait le symbole du Thuông luông, serpent aquatique hantant les zones de plaines marécageuses, l'Immortelle celui de l'oiseau habitant les montagnes. On évoque aussitôt les aigrettes que l'on trouve sur les tambours de bronze de Dông Son, mais aussi celles qui planent encore au-dessus des rizières. Le roi Lac Long Quân, de la race des Dragons ayant épousé Âu Co l'Immortelle, de leur union naquirent cent œufs enfermés dans une seule gaine et qui donnèrent naissance à cent fils (11). Un jour, Lac Long dit à sa femme: «Je suis de la race des Dragons, toi de celle des Immortelles, nous ne pouvons vivre ensemble, il faut nous séParer. Il Le roi emmena cinquante tils vers la mer, la reine cinquante en direction des montagnes. Ainsi, une partie du peuple vécut dans la plaine et sur le littoral, l'autre dans les hautes régions. La mère apprit à ses fils à défricher les pentes pour y planter le riz, préparer des gâteaux avec la farine, cultiver le mûrier, élever les vers à soie. Elle devint le symbole de la cultUre tandis que le père symbolisa la force victorieuse des puissances obscures de la natUre (Démons: poisson, renard ou arbre). Bâtisseur de la communauté, il est l'ancêtre des rois Hùng. Le second mythe lié à l'histoire du Viêt-nam est celui de la lutte entre le Génie des Montagnes Son Tinh et le Génie des Eaux Thuy Tinh. Tous deux ayant demandé la main de la fille du roi Hùng, Son Tinh l'emporta. La colère de Thuy Tinh fut sans bornes et il déclencha contre son rival typhons et crues. Mais Son Tinh, avec l'aide du peuple, maîtrisa les eaux qui durent se retirer. La légende reflète la préoccupation millénaire du peuple vietnamien et sa lutte annuelle contre les crues périodiques des fleuves lors de la mousson d'été. Face au génie destructeur, le Génie de la Montagne protecteur des hommes est entré dans le Panthéon des Viêt sous le nom de Génie du
(11) Chez d'autres peuples du Sud-Est asiatique existe le même mythe avec quelques variantes dont celles de la courge à cent graines ou du nid à cent œufs. 26

Mont

Tan Viên, mont qui s'élève à cinquante kilomètres au

nord de Hanoi, dans la région de plaine, mais qui annonce déjà les montagnes peuplées de minorités. Le troisième mythe concerne le jeune État vietnamien, non dans sa lutte contre les forces de la nature mais contre celles des hommes qui le menaçaient. En particulier contre l'immense empire du Nord qui ne cessait de lancer ses tentacules vers le Sud. Il s'agit de l'Enfant-géant du village de Gi6ng qui grandit démesurément en quelques semaines pour chasser les Ân du pays. La légende nous montre tout le peuple: hommes, femmes, chasseurs de tigres, paysans, gardiens de buffles, vieillards, forgerons et guerriers répondant à l'appel du héros sur son cheval de fer, arrachant des forêts de bambous pour repousser l'ennemi. Toute la nature porte encore, disent les villageois, les traces du passage du héros: collines, berges, étangs et puits. Et sur le Mont S6c, on montre l'endroit d'où, sur son cheval de fer, il s'élanca vers le ciel après la victoire. L'histoire de la Tortue d'or, mélange de mythe et de conte historique, remonte à l'époque du roi An Duong Vuong, au lie siècle avo ].-c. Elle relate la construction de la fameuse citadelle de CÔ Loa, à quelque vingt kilomètres de Hanoi: ouvrage fortifié, constitué par trois ceintures de remparts en spirale, l' extérieur ayant une circonférence de huit mille mètres, une hauteur de trois à quatre mètres avec des remparts d'une épaisseur de douze et vingt-cinq mètres à la base. Cette forteresse est l'un des plus anciens vestiges de l'histoire vietnamienne. En 1959, les archéologues ont découvert à trois cents mètres des remparts des milliers de pointes de flèches en bronze. Selon la légende, la construction de la citadelle était en butte au sabotage des « démons» jusqu'au moment où la Tortue d'or intervint. C'est à cette Tortue que le roi dut aussi l'arbalète magique qui le rendit invincible jusqu'au moment où sa fille le trahit par amour pour son mari, fils du chef des tribus du Nord. Auprès des contes historiques plus ou moins totémiques, les légendes cosmogoniques ne se présentent généralement que sous forme. de bribes. 27

Seule la légende du Génie de la colonne du ciel a quelque consistance: à l'époque du chaos, ce génie, ponant le ciel sur sa tête, se mit à creuser le sol.. Il voulait tirer de la terre des matériaux pour construire une colonne destinée à soutenir le firmament et ainsi être libéré de ce fardeau. Plus la colonne s'élevait, plus le ciel se tendait. Peu à peu, ciel et terre séparés apparurent, le premier rond, la seconde carrée. Son but atteint, le génie détruisit l'immense colonne. Dans l'explosion, les pierres projetées devinrent des montagnes, les panies creusées se transformèrent en mers et océans. Il faut ajouter à cette légende le mythe du soleil dont on trouve l'image classique avec ses rayons sur la face supérieure des tambours de bronze. Il est probable qu'il y eut un culte du soleil dans les temps reculés. Un mythe de la lune existait sans doute aussi. Soleil et lune étaient frère et sœur. Chacun à tour de rôle devait descendre sur la terre pour une tournée d'inspection. le soleil, en grand seigneur, voyageait en palanquin. Quand les poneurs étaient jeunes et volages, comme ils s'adonnaient aux jeux, le voyage était lent et les jours en conséquence plus longs: c'était l'été. Quand les poneurs étaient plus âgés, le voyage plus rapide rendait les jours plus couns : c'était l'hiver.
« Pourquoi la lune est-elle si froide?»

vous demandez-

vous. la légende est là pour vous l'expliquer: la lune était, dit-on, coléreuse et les humains s'en plaignaient. Sa mère, pour apaiser les plaintes, couvrit alors de cendres le visage de sa fille. Quand la lune regardait la terre c'était l'époque de la pleine lune; quand elle s'en détournait, les humains ne voyaient d'elle qu'un croissant plus ou moins réduit. l'animisme primitif se doublait parfois d'anciennes croyances chinoises et donnait naissance à cenains génies. Celui de la terre, représenté par un vieillard, présidait à la vie de tous les foyers. les autres éléments avaient également leurs génies. C'est ainsi qu'il y avait les génies des Eaux, du Vent, de la Pluie, etc.

Contes
Aux mythes des périodes primitives succèdent les contes où l'élément humain l'empone sur le merveilleux. Ils appa28

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