Anthropologie de la colère

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296281752
Nombre de pages : 176
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ANTHROPOLOGIE

DE LA COLERE

Célestin Monga

" ANTHROPOLOGIE DE LA COLERE Société civile et démocratie en Afrique

5-7, rue de L'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan

Célestin MONGA, économiste camerounais, a publié plusieurs ouvrages et articles. explorant différents domaInes des sciences sociales. Après avoir travaillé comme banquier, enseignant, et chercheur, notamment à la Jonh F. Kennedy School of Government de Harvard University, il est actuellement Pellow à la Sloan School of Manar,ement du Massachusetts Institute of Technology (M.I.T.) a Cambridge (Etats-Unis).

DU MÊME AUTEUR:
(Aux Editions Silex)

-

Un Bantou à Djibouti, récit,

1990.

- Fragments d'un crépuscule blessé, poèmes et photos, 1990. - Ces Africains qui font l'Afrique, essais et portraits, 1988. Cameroun: quel avenir ?, chronique, 1986.

@ L'Harmattan , 1994 ISBN: 2-7384-2106-7

A Yvette, l'amie des jours difficiles, et de ceux qui sont pires... A Yambo O. et Paul Dakeyo.

Avant-propos. Les voyages interdisciplinaires ont beau être désormais tolérés en sciences sociales, l'on observe toujours avec une condescendante suspicion les imprudents qui, violant les tabous, ont l'audace de s'y lancer. Je n1'y suis en~agé sans filet, parce que des amis me l'avaient demande dans le cadre d'ouvrages collectifs, de communications à des colloques, ou d'articles de revues. Je pense ici à Edern Kodjo, Alain Anselin, Fabien Eboussi Boulaga, Ambroise Kom, et quelques autres. J'y ai consacré plus de temps que prévu. L'économiste qui s' aventure..dans une ]?érilleuse expédition à travers les champs mystérieux des SCIencesdu comportement retrouve vite des problématiques familières. Car en Afrigue plus qu'ailleurs, la science economique est plus une affaire de psyché que de mathématiques... Cet essai reprend quelques textes discutés lors de divers colloques. Le premIer, L'identité mutante, fut présenté eI1 novembre 1991 à Hambourg (Allen1agne), lors d'une rencontre organisée par l'assocIation Cultur Cooperation. Le second, L'émergence de nouveaux modes de production démocratique, fut le thème d'une communication à la conférence de Banjul (Gambie) en juin 1991, à l'initiative de la Fondation Fnedrich Ebert. Il fut repris en juillet 1992 pour une conférence à la Maison des Cultures du Monde âe Berlin (Allemagne). Le troisième, Vues obliques sur le sacré, fut le sujet d'un débat à l'universite Stanford (Californie) en décembre 1991. Enfin, le quatrième, Esquisse d'une anthropologie de la colère, fut le thème d'une intervention à un colloque à Munich (Allemagne),

en mai 1992, au siège de la Fondation Wissenschaft Und Politik. Mes remerciements vont aux nombreux amis qui ont initié, parta~é ou stimulé ces réflexions. Outre ceux déjà mentionnes, je dois citer notamment Thierry Michalon (université de Pau), Christine Desouches (université de :Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Robert Price (University of California at Berkeley), Ralph Austen (University of Chicago), Achille Mbembe (University of Pennsylvania), Ernst Hillebrand, Bernard Contamin (ORS TOM) et Paul Dakeyo (Editions Nouvelles du Sud). Il va de soi cependant que j'assume seul la responsabilité des points de vue qui y sont exposés. C.M.

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HI

am product of the anger of the people

which means they are active and no longer spectators. " Jerry J.Rawlings

QUELQUES IDEES DE RECHANGE. A Abidjan, le grand boulevard qui relie l'aéroport au centre-vIlle en traversant les quartiers populaires Koumassi, Marcory et Treichville s'appelle le ooulevard Giscard d'Estaing. Un nom qui, comme sa sonorité l'indique, n'est pas vraiment du terroir. Les habitants de la prestigieuse cité lagunaire ayant dû, malgré tout, s'y habItuer et apprendre à le\>.rononcer, ont vIte fait de trouver un vecteur gui facilite I intégration d'un patronyme aussi barbare à leur ima~inaire. Au moment de son inauguration, les passages pietonniers n'existaient pas, n'ayant pas été prévus. Et bien _peu de citoyens disposaient d'une culture du feu rouge. Conséquence évidente: chaque mois, des dizaines de passants étaient victimes d'accidents, fauchés par des bolIdes lancés à toute vitesse sur la chaussée, et pilotés par de nouveaux riches pour qui la voiture était le symbole suprême de la réussite sociale. Du côté de Treichville, le boulevard Giscard d'Estaing est devenu alors pour le petit peuple I'horizon quotIdien indépassable ; la barrière que l'on prend le risque de franchir sans aucune assurance de survIe. Passer d'un trottoir à l'autre relevait quasiment du miracle. Chacun mettait sa

vie en jeu pour traverser la rue. Le boulevard Giscard d'Estaing a donc été rebaptisé par l'imaginaire populaire le Boulevard du Destin... * * * L'ambition de ce livre est de proposer des postulats d'observation des mutations sociales en Afrique. Le besoin d'explorer les déterminants de la créativité collective et de cerner le sens des petites choses ordinaires, l'envie de comprendre les pulsions du corps social au travers d'autres phénomènes que ceux qui sont habituellement recensés par les politistes aatent du moment où il m'.a semblé que les peuples africains requéraient instamment qu'on leur porte
Ul1autre regard.

Penser le banal. Tardivement acceptée par certains des acteurs sociaux, l'entreprise démocratique en Afrique exige plus d'attention et plus d'imagination. Projet moral, en même temps ~ue cadre économique de redistribution des cartes sur I échiquier social, ce processus devrait concerner les couches de populations les plus larges. Ceci implique pour les chercheurs la prise en compte d'une approcne J?luridisciplinaire, utilisant comme matériau de base une veritable anthropologie de la quotidienneté. Il s'agira donc souvent ici d'une approche à la fois par le banal, l'anodin. Sans céder à la tentation de sociologiser des épi{>hénomènes,l'ambition est de décrypter les événements a la lumière de tout ce qui ne se dit pas, et des choses que l'on n'énonce pas forcément de manière explicite. Depuis que Paul Veyne nous a appris comment on écrit l'histoire, Il n'y a plus de culpabilité ni de honte à avoir à effeuiller notre quotidien. D autres l'ont d'ailleurs si bien compris que, dans la lignée de Balandier ou Duvignaud l, ils explorent l'espace en traversant le jardin du Luxembourg, en voyageant dans les rames du métro parisien, ou carrément en examinant le ventre des philosophes2... Chaque vecteur a la "légitimité" qu'on lui prête.
I

Pour ce type d'approche, voir notamment G. Balandier, Le désordre, Eloge du

mouvement,Paris, Fayard, 1985;1.Duvignaud,Fêtes et civilisations,Paris,Actes Sud, 1991.

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Institutionnalisation

et leadership.

J'ai donc éprouvé le désir de rechercher, à partir de la banalité des attitudes et des événements quotiaiens, ce qu'il .

y a au-delà de l'écume des mots, de tenter de repérer la 10giq"Uequi offre le maximum de cohérence aux ambitions collectives. Mes observations débouchent sur la conclusion que l'entreprise démocratique en Afrique noire n'est pas perçue par les populations comme un nouveau fétiche culturel dont on veut agrémenter la grisaille de la famine, de la misère et de la souffrance. Mais plutôt comme le vecteur suprême d'expression d'une citoyenneté confisquée et pervertIe par plusieurs décennies d'autoritarisme. Partout, les peuples investissent l'arène politique, tentant (souvent avec fUreur) d'y imposer enfin leur volonté. Partout, l'ambition éthique transparaît des explosions de colère observées ici et là. En réalité, le véritable problème est la capacité des mouvements populaires à se doter de leaders qui soient di~nes d'eux, et l'aptitude de ces nouveaux "représentants à élaborer des institutions qui tiennent compte des réalités culturelles et des rapports ae force entre les principaux acteurs sociaux. Ce sont ces facteurs 'Lui déterminent en dernier ressort, le rythme de la progresSIon démocratique. L'Afrique en colère offre aux politologues de nouveaux champs de réflexion. Les vecteurs et les dimensions de la particIpation politique ont été ici renouvelés d'une manière Inédite. L'échelle des activités répertoriées ailleurs (manières d'exprimer des choix politiques, manifestations du désaccord, techniques d'organisatIon des campagnes électorales) a été consIdérablement élargie par la creatlvité héritée d'une longue tradition d'indiscipline. Le sentiment de compétence politique est bien vite devenu une des valeurs les plus partagées dans toutes les couches de la population.

~.

2

S'inscrivant dans les lignes de fractureétablies par P. Veyne, nombreux sont les es-

sayistes qui tentent désonnais de traduire le réel en utilisant des éléments tirés de la ba.. nalité quotidienne, ct: M. Augé, La traversée du LlLyembourg, Paris, Hachette, 1985 ; Un ethnologue dans le métro, Paris, Hachette 1986 ; M. Onfray, Le ventre des philosophes, Critique de la raison diététique, Paris, Grasset, 1989.

.. Il ..

Ces constats, qui sont le sigrie d'une renaissance de la société civile3, posent entre autres le problème de la validité des modèles d'analyse et des grilles d'interprétation du comportement électoral. Les modèles dits écologiques, qui s'appuient sur des théories de géographie humaine, semblent tous aussi ina~tes à lire les nouvelles réalités africaines que les modeles dits psychosociologiques4. M ême si, moyennant l'intégration des référents C ulturels locaux, ceUX-CIsont plus adaptables aux situations observées au sud du Sahara.
. .

L'offre et la demande politiques. L'inquiétude des analystes tient au fait qu'ils cherchent obstinément un sens aux mutations politiques africaines. Fort opportunément, et avec un redoutable talent, Axelle Kabou a posé de bonnes questions, auxquelles il convient maintenant de fournir les Justes réponses. En étudiant les angoisses des hommes, en observant les ambitions profondes denière les comportements anodins, j'ai eu le sentiment que, au-delà des inquiétudes qu'implique la trop grande part d'aléatoire des événements actuels, le pire est loin d'etre sûr. Si l'optimisme béat est irréaliste, l'afropessimisme manque tout autant de fondement. L'optimisme qui sous-tend les textes qui vont suivre ne tIent nullement du slogan. Il est simplement une exigence, ellemême se nourrissant du potentiel et de la volonté des hommes rencontrés en Afrique durant ces dernières années. Les conclusions de ce livre indiquent donc que, loin de refuser le développement, l'Afrique noire invente chaque jour les voies d'accès à sa dignité. Les difficultés actuelles du processus démocratique en Afrique pourraient se résumer à l'inadéquation entre l'offre politique et les demandes sociales. L'inflation populiste qui aans certains pays semble pervertir le Jeu politique, dérive en réalité de ce décalage, et est amplifiée par les contraintes extérieures dont les principales variables sont d'ordre économique et
3

L'utilisation de l'expression société civile dans cet ouvrage pose le problème de la

transférabilité des concepts sociologiques d'une aire géographique à l'autre. Pour une délimitation précise de son contenu, voir infra, chap. III. .. Pour une vue synthétique de ces différents modèles, cf: N. Mayer et P. Perrineau, Les comportetnentspolitiques, Paris, Annand Colin, 1992.

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financier. Les régimes autoritaires .ayant cantonné l'Etat à un rôle de circuit de prébendes, les sociétés ont repris leur liberté à son égard. Du coup, la désobéissance civile tend à devenir le mot d'ordre absolu, et les politiques publiques sont quotidiennement invalidées par l'indiscipline collective. La q~estion de savoir ce qu'il faudrait changer pour que les choses changent vraiment (les acteurs, les règles ou le cadre du jeu) perd de sa pertinence lorsque l'on esquisse une anthropologie de la colère. Les acteurs ne valent que par les règles auxquelles ils acceptent de se soumettre. L'important problème de la dimension ethnogéographique de l'espace politique vient après. Lorsque les peuples africains et leurs représentants auront privilégié la question de l'institutionnalisation, au détriment des solutions axées sur les batailles d'individus et de simple leadership, lorsque les or~anes de gestion des sociétés civiles seront mieux structures, et leurs ambitions mieux connues, parce que mieux diffusées et mieux débattues, les équilibres sociaux se restaureront d'eux-mêmes, et l'autorité publique sera réhabilitée. L'Etat cessera alors d'être l'enjeu d'une bataille d'intérêts privés, et deviendra alors le lieu de rencontre et de stabilisation des différents modes possibles d'organisation sociale ; car les décalages entre les ambitions collectives des groupes sociaux ou des communautés d'U11epart, et les attentes individuelles des citoyens d'autre ~art ne proviennent ni d'une insuffisance de volonté, ni d une quelcongue accoutumance des peuples aux "délices" de l'autontarisme,mais d'une inadéquation des méthodes d'intégration des individus au processus démocratique. La questIon de l'intéressement du plus grand nombre au processus d'élaboration des nouvelles institutions et aux schémas d'accumulation, et la qualité des nouvelles interfaces entre individus et société sont au centre du malaise actuel. La prétention de ce texte est d'offrir quelques suggestions à l'étude de ces problématiques qui détermineront l' aptitude des AfricaIns à intégrer le monde du procliain millénaire.

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Chapitre I L'IDENTITE MUTANTE
Culture, mémoire et révolte.

HTu mens lorsque tu dis que je suis comme toi... C'est toi qui as tout bâti tout élevé tout cultivé toutfaussé Oui tout faussé Depuis l'ordre naturel des choses et des riensjusqu 'au teint à présent blanchissant de mon âme... Tu mens lorsque tu affirmes que nous sommes pareils J'appelle ce peuple à témoigner devant l'histoire

Nous ne sommes pas ce que nous sommes! Francis Bebey, Concert pour un vieux masque.

"

La démocratie est souvent perçue comme ayant un fondement culturel qui permet aux systèmes SOCIauxd'intégrer plus ou moins vite les défis du pluralisme. C'est la raIson pour laquelle la culture est un paradigme que l'on retrouve toujours dans les discours publics en Afrique. Pourtant, le fait de célébrer l'importance des facteurs culturels dans le processus de développement politique et social des sociétés africaines apparaît de plus en plus comme un voeu pieux et démagogique, que les hommes politiques africains se plaisent à énoncer publiquement, dans le seul but de décorer leurs I?~roraisons, et de se mettre à la mode. Pas un officiel en effet, qui n'intervienne en public sans se croire obligé de vanter la richesse philosopliique des traditions, et de souligner l'impérieuse nécessIté de Hvaloriser la culture africaine". Le charme des mots ici est si fort que l'on se surprend à considérer positivement toutes ces professions de foi, quand bien même on sait qu'elles sont vouées à l'oubli.

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