Anthropologie des communautés andines équatoriennes

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296298897
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ANTHROPOLOGIE
ANDINES Entre

DES COMMUNAUTÉS ÉQUATORIENNES et patron

diable

1995 ISBN: 2-920366-15-712-7384-3031-7

@ RAQIL'Harmattan,

Paul CLICHE

ANTHROPOLOGIE DES COMMUNAUTÉS ANDINES ÉQUATORIENNES Entre diable et patron
Préface de Roberto Santana

Éditions L'Harmattan Recherches amérindiennes 5-7, rue de l'École-Polytechnique au Québec 75005 Paris 6742, rue Saint-Denis,Montréal

Recherches & Documents AMÉRIQUES LATINES Collection dirigée par Denis Rolland avec Joëlle Chassin et Pierre Ragon Dernières parutions: DESHA YES P., KEIFENHEIM B., Penser l'autre chez les Indiens Huni Kuin de l'Amazonie, 1994. DUCLAS R., La vie quotidienne àu Mexique au milieu du XIXème siècle, 1993. ÉBELOT A., La guerre dans la Pampa, 1994. GUICHARNAUD-TOLLIS M., L'émergence du Noir dans le roman cubain du XIXème siècle, 1993. GUILLAUDAT P., MOUTERDE P., Les mouvements sociaux au Chili, 1995. GRUNBERG B., L'Univers des conquistadores. Les hommes et leur conquête dans le Mexique du XVlème siècle, 1993. LAFAGE E, L'Argentine des dictatures (1930-1983), pouvoir militaire et idéologie contre-révolutionnaire, 1991. LA VAUD J.-P., L'instabilité de l'Amérique latine: le cas bolivien, 1991. LEMPIERRE A., Les intellectuels, Etats et Société au Mexique, 1991. LUIS-BLANC E, Médecins at chaman es des Andes, 1994. MATTHIEU G., Une ambition sud-américaine, politique culturelle de la France (1914-1940), 1991. NOUHAUD D., Etude sur Maladron, de Miguel Angel Asturias, 1993. PEREZ-SILLER J., (sous la coordination de) La «Découverte» de l'Amérique? Les regards sur l'autre à travers les manuels scolaires du ml:mde, 1992. PIANZOLA M., Des Français à la conquête du Brésil au XVIIe siècle. Les perroquets jaunes, 1991. RAGON P., Les Indiens de la découverte. Evangélisation, mariage et sexualité, 1992. SANCHEZ-LOPEZ G., (sous la direction de), Les chemins incertains de la dénwcratie en Amérique latine, 1993. SINGLER C., Le roman historique contemporain en Amérique latine. Entre mythe et ironie, 1993. TATARD B., Juan Rulfo photographe, 1994. VIGOR C., Atanasio. Parole d1ndien du Guatemala, 1993. W ALMIR SILVA G., La plage aux requins, épopée d'un bidonville de Fortaleza (Brésil) racontée par un de ses habitants, 1991. WUNENBERGER J.-I. (ed.), La rencontre des imaginaires entre Europe et Amériques, 1993.
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REMERCIEMENTS

À tous les companeros et companeras des communautés paysannes du canton Pedro Moncayo à qui je dois cet ouvrage et avec qui j'ai partagé quelques pages d'lùstoire. À Myriam, ma compagne, qui m'a assisté sur le terrain et qui a eu la tâche, parfois ingrate, de m'épauler et de me supportertout au long de ma démarche. À Pierre Beaucage du département d'anthropologie de l'Université de Montréal dont les nombreuses suggestions et critiques m'ont orienté durant tout le processus. À Bernard Bernier et Claude Morin de l'Université de Montréal dont les commentaires ont constitué une source d'inspiration. Au Fonds pour la formation de chercheurs et l'aide à la recherche (FCAR) du gouvernement du Québec ainsi qu'à l'Université de Montréal pour leur aide financière. Enfin, à tous ceux et celles qui, en Équateur et au Québec, m'ont appuyé et que je n'ai pas nommés ici.

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PRÉFACE
Des leaders modernes dont la tentation serait de devenir «patron» plutôt que «cacique», une organisation intercommunautaire tendant vers une structure sociale «hiérarchisée» plutÔtqu'égalitaire, empruntant la voie d'un «coJI1portementinstitutionnel» proche de celui des administrationsde l'Etat ou des ONG. Telles sont les ultimes conclusions de cette plongée anthropologique dans un micro-univers indien des Andes quiteiios! Dérangeant, sans doute, comme un démenti brutal à tant d'images d'Indiens «pure nature» mises en circulation à l'occasion des commémorationsrécentes; à l'heure même où beaucoup au travers du prisme indien, se prennent à rêver une refondation «douce» du Contrat Social. Ce profil, «moderne», d'une société ethnique indienne de nos jours, n'est pourtant pas si swprenant à la lumière de la démonstration apportée, et son auteur ne peut être soupçonnédeforcing idéologique. Mais rassurons-nous, ces conclusions ne représentent qu'un «état des lieux», à micro-échelle, en «temps identitaire» précis, il ne s'agit pas d'«arrivée» mais de «passage», rien ne dit qu'elles préfigurent le seul scénario possible pour l'avenir de la pluralité ethnique. Pour l'instant, l'on peut tout simplement dire que les sociétés indiennes ont à payer, pour leur suryie identitaire, un prix que nul ne peut estimer véritablement. A supposer que la plupart d'entre elles se sauvent dans la modernité, s'occidentalisent, reste à savoir quelles seront leurs pertes sur le chemin de la reconstruction identitaire et seront-elles plus importantes que leurs gains? L'anthropologue, par un travail de terrain persévérant, par un décorticage/décodage des institutions de la régulation sociale andine, des fêtes rituelles et des institutions politiques communalesconfirme, en les menant à leurs dernières conséquences, les conclusions des travaux historiques récents concernant la reconstructiondes cohésions ethniques à l'intérieur de la structure d'hacienda. La démonstration s'initie à la constitution même du système de l'hacienda, forme coloniale de contrÔle du territoire, devenue cadre contradictoire de 9

déstructuration mais en même temps de réorganisation communautairede la société autochtone. L'hypothèse d'un modus vivendi andin, d'un «pacte asymétrique» (le mana rantipura) où la domination coloniale est supportable parce que la dynamique hacienda/communauté «reconstruite» prend en compte à la fois la marche générale de l'hacienda (relations de travail) et les rythmes vitaux de l'unité domestique articulée à d'autres par les liens de parenté et d'affinité (ré articulation communautaire), n'exclue pas l'idée de la résistance indienne mais ouvre un vaste champ de relations contradictoires et d'ambigui'tésgérées par l'intermédiaired'échanges rituels. On peut volontiers imaginer que le renversement du pacte asymétrique alimentait les rêves des Indiens, mais, il est plus difficile de dire si tous imaginaient cet univers récupéré hacienda/communauté «reconstruite» sans «patron», c'est-à-dire, sans autorité, ce qui revient à dire, égalitaire. Or, la symbolique des fêtes étudiées par P. Cliche, dont la cohérence avec ce qu'il trouve dans les pratiques politiques communales contemporaines est évidente, évoque "C...) une collectivité qui ne propose pas un modèle social subversif parfaitement horizontal et qui démontre un profond respect de l'autorité, voire d'une autorité forte (...)." (p. 225-226) L'auteur va encore plus loin dans la lecture symbolique de ces rituels, le projet
indigène "C...) pourrait déboucher sur la perpétuation d'un genre de

système d'hacienda, une hacienda paysanne où le patron serait remplacé par un leader indigène. Le roi est mort. Vive le roi! On obtiendrç'itainsi une sorte de llajta-hacienda." (p. 226) Etonnante préfiguration des enjeux contemporains d'une société indigène dans les Andes équatoriennes! P. Cliche met, me semble-t-il, le doigt sur l'essentiel du débat concernant le destin des ethnies: à ce stade de la mondialisation des relations impulsée par l'Occident, peut-on espérer, au niveau de la confrontation culturelle entre formes distinctes de régulation sociale, autre chose qu'un simple «passage» du traditionnel au moderne? Autrement dit, y a-t-il encore place pour une aventure «adaptative», pour une articulation dont la réussite de la modernisation pourrait être mesurée par d'autres moyens que les seuls paramètres de la technocratie «occidentale»? Les paradigmes de la réciprocité peuvent-ils être intégrés dans une nouvelle lecture? Le long cheDÙnementdes trois communautés du canton Pedro Moncayo montre que les réponses aux questions posées sont loin d'être évidentes. «Revendication de l'identité, OUI!» semble être le mot d'ordre constant de ces Indiens. Mais à présent, lorsque des bouleversements divers touchent les structures internes et quand les rythmes de la vie communautaire s'accélèrent, le cheDÙnà emprunter pose beaucoup d'interrogations et d'incertitudes. Et pour cause: les 10

ponts épistémologiques sont inexistants entre vecteurs de l'occidentalisation et détenteurs des modes de régulation qui se dégradent. Le leadership indien de Pedro Moncayo fait ce qu'il peut. Et «ce qu'il peut» est largement conditionné par l'histoire. Pour P. Cliche, les dirigeants seraient placés devant un double projet politique: celui de mener une alliance entre communautés paysannes et celui de reprendre en termes nouveaux un système de domination inspiré du paradigme de l'hacienda. Cette proposition se fonde sur la distinction qui existe entre le principe de la communauté et celui de l'hacienda, ceci précisément dans une micro-zone oü tout semble être marqué par le signe de l'hacienda/communauté «reconstruite». Le processus politique résultant d'une telle dynamique ne supposerait donc pas forcément la négation du «pacte asymétrique». Qui plus est, au moment oü il s'agit de dépasser les limites de l'isolement communautaire, le véritable dilemme du leadership ne consisterait-il pas, comme s'il s'agissait du Haut Commandement d'une armée, à faire en sorte que la marche vers l'objectif de la modernisation se fasse dans l'ordre et non pas dans le désordre? Si, dans une continuité historique remarquable, la société étudiée ne nourrit pas ses aspirations de violence, mais parie surtout sur le compromis,si elle ne prône pas la rupture mais sa démarche sur une stratégie d'alliances (ce qui semble être la démarche généralisée des ethnies équatoriennes), l'avenir des relations inter-ethniques peut être envisagée de manière optimiste. Au leadership «moderne» revient en bonne partie la responsabilité de faire en sorte que ce projet de cohabitation soit viable et durable. Cela dépendra fondamentalement de la maîtrise ethnique du processus de modernisation engagé. P. Cliche localise l'endroit sensible oü guette le danger. Ille situe dans la jonction entre les intérêts du collectif communal dépositaire de la reproduction sociale et du maintien des traits identitaires, et les intérêts d'une élite dirigeante qui, de plus en plus, semble chercher sa légitimité dans l'espace du «moderne», là oü elle trouve les moyens d'assurer son rôle principal d'intermédiaire de services et de biens manufacturés destinés aux communautés. L'organisation intercommunautaire, ou de second degré, peut ainsi développer une tendance à l'autonomisation vis-à-vis de ses collectifs de base, ou tout au moins se laisser aller vers une «prise de distance», qui mène à privilégier sa propre reproduction en tant qu'organisation indigène moderne. Ne sont pas rares en Equateur les exemples oü l'adoption des formes modernes de la représentation, notamment celles à vocation d'unification intercommunautaire, se passe sous une forme tensionnelle, voire conflictuelle. La principale conséquenceen est que souvent l'on assiste à la neutralisation de tout projet en commun et à l'installation, pour des périodes parfois durables, d'une grande

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anarchie sur le plan décisionnel. Si à cela s'ajoute que partout, et c'est bien le cas dans les communautés de Pedro Moncayo, le leadership «moderne» a du mal à faire la distinction entre les responsabilités d'administrationou de gestion des affaires économiques(de l'ordre de la délégation d'autorité), l'on peut imagin~rtoutes les difficultés de la modernisation en cours. De son côté, l'Etat n'affiche pas un grand enthousiasme... Alors, dans ces conditions, la rupture peut-elle revendiquersa place? Pour terminer, on peut affirmer avec P. Cliche au sujet des processus contemporains que vit la société indigène, qu'ils ne sont ni le simple reflet de structures de conservation ou de schémas culturels figés, ni l'attente passive d'une nouvelle subordination, cette fois-ci technocratique, quand bien même serait-elle médiatisée par les nouvelles élites. La réalité est très riche, plurielle et bouillonnante et l'auteur a eu raison d'éviter les jugements en bloc, laissant aux acteurs les portes ouvertes vers l'avenir.
Roberto SANTANA

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INTRODUCTION

Les communautés paysannes occupent actuellement une part importante de l'espace physique et social des Andes équatoriennes. n s'agit là, en apparence, d'une forme relativement simple d'organisation sociale. Cependant, lorsqu'on y regarde de plus près, on y découvre une réalité infiniment plus complexe et moins homogène qu'il peut nous sembler à première vue. Pour comprendre toutes les facettes d'un tel phénomène, il est impérieux de remonter les méandres de l'histoire. n faut parvenir jusqu'à l'époque précolombienne qui fut le
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particulière de communauté, le lllljtal. n faut aussi voir comment, avec la Conquête, c'est non seulement la structure sociale qui fut pervertie mais également l'ordre culturel. Ainsi, au même moment que les ethnies natives d'Amérique étaient conquises par les armes et que leurs principaux leaders se soumettaient au pouvoir colonial, sur le plan religieux, les divinités qui dominaient autrefois leurs panthéons furent officiellement déchues et devinrent autant de manifestations démoniaques qu'on tenta d'extirper. Signe et produit d'une emprise certaine du Colonisateur sur le tenitoire et sur ses habitants mais également,dans une certaine mesure, d'un enracinement dans l'univers social andin, le grand domaine précapitaliste est apparu dès le XVIIesiècle et a régné sur les campagnes de la sierra jusqu'à tout récemment. Quant aux communautés, elles sont l'expression vivante de cultures indigènes qui, tout en témoignant une étonnante force de résistance, en particulier dans le domaine magico-religieux, continuent encore aujourd'hui à être hantées par la figure du patron d'hacienda, sans pour autant éviter leur intégration au sein d'une société qui se situe, globalement, à la périphérie du système capitaliste mondial. La «communauté andine» n'existe pas en tant que catégorie empiriquement observable. n y a certes une tradition culturelle andine
1Les termes écrits à la fois en italique et en caractères gras sont définis dans le lexique qui apparait à la fin de cet ouvrage. 13

berceaudes culturesindigèneset qui a notammentconnuune forme

et même nord-andine, mais ce que l'on retrouve en fait sous le couvert de la forme communautaire, c'est une variété de situations très diverses. Prétendre décrire exhaustivement «la» communauté andine risquerait grandement de donner naissance à une chimère. En approfondissant l'étude d'une région spécifique, on en apprendra possiblement davantage sur la dynamique des communautés andines qu'en essayant d'objectiver à l'intérieur d'un discours unique, nécessairement abstrait et superficiel, l'ensemble des communautés des Andes. C'est, du reste, à travers l'examen de cas particuliers que, paradoxalement, on parvient souvent à saisir en termes qualitatifs, la nature profonde d'une manifestation sociale globale. L'approche qui a été adoptée dans cette étude se veut à la fois non déterministe et intégrale. Elle part du principe que les diverses pratiques que l'on observe dans la réalité ne sont le simple reflet ni des structures sociales ni des schèmes culturels, ce qui n'exclut pas par ailleurs les effets de conditionnement. C'est que conditionnement n'est pas synonyme de déterminisme car il permet une autonomie relative porteuse de résistance. Donc, aucun aspect de la réalité n'exerce une emprise totale sur les autres aspects de telle sorte qu'aucune instance ne se réduise en principe à la transposition, déformée ou non, d'une autre instance. Appliqué aux communautés, cela veut dire que les changements socioculturels sont envisagés de façon ouverte, en essayant d'éviter aussi bien le fatalisme économique ou culturel que le triomphalisme anthropologique. Ainsi, il n'y a pas de processus social qui soit univoque et inexorable, pas plus la décomposition de la paysannerie que l'acculturation. fi n'y a pas non plus d'instance qui soit, de façon immanente, invincible ou à l'abri de la société dominante, pas plus les économies paysannes que les cultures indigènes. Enfin, pour rendre compte de la complexité caractérisant le phénomène social des communautés, il est apparu indispensable de ne pas se limiter à un seul aspect mais de tenter de dépeindre une vision d'ensemble qui, à l'intérieur d'un cadre diachronique et synchronique, examine différents ordres de facteurs, tant économiques, politiques que culturels. Les agents sociaux qui sont au centre de l'analyse sont des paysannes et des paysans qui habitent les communautés du canton Pedro Moncayo situé au nord des Andes équatoriennes. Le choix de cette région est d'autant plus intéressant qu'elle n'est en rien une zone de refuge où la culture autochtone aurait pu éviter les pressions sociales dominantes, ce qui lui aurait en quelque sorte donné le caractère d'exception. Au contraire, comme on le verra, le canton Pedro Moncayo, dont le chef-lieu Tabacundo ne se trouve qu'à une soixantaine de kilomètres de Quito, la capitale nationale, a connu pratiquement toutes les formes sociales ayant existé dans les Andes équatoriennes, ce qui ne va pas sans lui conférer une valeur 14

d'exemplarité. En outre, les trois communautésqui furent l'objet d'une observation systématique sont fort dissemblables du point de vue socioculturel, ce qui ne fait qu'ajouter à la représentativité des communautés étudiées. Voilà en quelques mots la problématique qui sera abordée au cours du présent ouvrage. Pour ce faire, une démarche dans quatre directions est proposée, chacune correspondant, dans l'ordre du discours, à l'un des chapitre: 1. Une synthèse du processus historique d'évolution de la structure agraire de la région depuis l'époque pré-incaïque jusqu'à nos jours. 2. Une analyse du fonctionnement économique et politique des communautés actuelles. 3. Une approximation à l'univers symbolicorituel à travers l'analyse de la Saint-Pierre, la plus importante fête indigène de la région. 4. Un résumé-critique de l'expérience d'intégration politique des communautés au sein d'une organisation paysanne régionale. LA ZONE D'ÉTUDE

Géographiquement, l'Équateur se divise en trois grandes régions: à l'est la jungle amazonienne (<<oriente»), u centre les hautes a terres des Andes («sierra») et à l'ouest les basses terres tropicales de la côte (<<costa») voir la figure 1). (

Le canton Pedro Moncayo est situé dans la sierra, elle-même intégrée à l'intérieur d'un ensemble écologique plus vaste, celui des Andes septentrionales qui s'étendent de Cajamarca au Pérou jusqu'au centre de la Colombie. Ce secteur a été baptisé dès 1931 du nom «d'Andes du paramo [des landes]» par Carl Troll, et ce en opposition avec les Andes de la puna, c'est-à-dire le plateau sec et froid des secteurs central et méridional. On obtient de la sorte deux ensembles écologiques distincts. Au sud des Andes, c'est un climat sec marqué par une forte insolation et de fréquents gels au sol et l'on y cultive surtout les tubercules. Puis, plus on se dirige vers le nord, plus il y a de précipitations ainsi que de brouillard, moins il y a d'insolation directe et moins la température a tendance à descendre sous le point de congélation. Bien que l'on y sème plusieurs tubercules, le maïs tend à y être plus répandu. (Salomon 1980:51-86) 15

Sur Ie plan politico-administratif, Ie canton Pedro Moncayo fait partie de la province de Pichincha, étant bordé par les cantons Quito et Cayambe de cette même province et ayant uge zone limitrophe avec la province d'Imbabura (voir la figure 2). Eloignée seulement d'une soixantaine de kilomètres de Quito, la région est reconnuepour sa pauvreté relative2. Le canton comprend cinq subdivisions que l'on désigne par le terme de «paroisse» (<<parroquia»). Ce sont, d'est en ouest, Tupigachi, Tabacundo, La Esperanza, Tocachi et Malchinguf(voir la figure 3). n y avait, en 1982, une population totale de 14 732 habitants répartis sur un territoire de 340 km2. L'altitude Yfluctue entre 2 250 et 4 000 mètres au-dessus du niveau de la mer. La température mensuelle moyenne enregistrée à Tabacundo, sis à 2 877 mètres d'altitude, oscille entre 6,80 C la nuit et 19,30C le jour, les minimum et maximum absolus enregistrés entre 1963 et 1976 étant respectivement de 0,00 Cet 27,40 C (FBU 1985 t.1: 25). En général, le climat est tendanciellement plus froid et plus humide dans les hauteurs tandis qu'il est plus chaud et plus sec dans les terres les plus basses. Ce sont par ailleurs les paroisses de Tocachi et Malchinguf,là où la densité de la population est la plus faible, qui comptent la plus forte proportion de terres arides. Du point de vue social, Pedro Moncayo est une région où les paysans sont majoritaires. Environ les deux tiers de la population étaient en 1982des ruraux, la proportion étant particulièrementélevée à Tupigachi (85,9%) et plus faible à Malchinguf, la seule paroisse majoritairement urbaine (60,0%). Or, 62,3% de la population rurale habite les paroisses de Tupigachi et de Tabacundo. Au total, le canton compte une trentaine de communautés paysannes assez diversifiées. Je ferai référence à plusieurs d'entre elles tout en concentrant mes remarques sur les trois cas précis que j'ai eu l'occasion d'observer d'une façon plus systématique et qui sont assez représentatifs des divers types de communautés de la région. Afin d'éviter toute confusion mais en essayant en même temps de conserver un certain anonymat rendu nécessaire étant donné le caractère quelque peu "indiscret" de cette étude qui dévoile plusieurs faits "intimes" de la vie communautaire,j'identifierai les trois communautés-ciblesavec le nom des paroisses auxquelles elles appartiennent:
2Sur les 111 cantons du pays, celui de Pedro Moncayo a été classé au 17e rang pour son niveau de pauvreté défini par une combinaison des six indicateurs socioéconomiques suivants: le revenu annuel per capita, le pourcentage d'unités agricoles inférieures à un hectare, les taux de mortalité et de malnutrition infantile, le taux de croissance démographique et le revenu municipal par habitant (c'est-à-dire du gouvernement cantonal). Notons qu'il est le canton dont le revenu per capita est le plus bas. (Chiriboga et al. 1989: 57-64). 16

Communauté de Tupigachi : Située dans le haut de la paroisse, entre 3 000 et 3 900 mètres d'altitude, elle est la communauté paysanne la plus populeuse du canton (plus de 100 familles) et elle est représentative du haut de Tabacundo et de Tupigachi, secteur (environ sept ou huit communautés) identifié comme le plus «indigène», où la langue quichua est encore parlée3. - Communauté de La Esperanza: Située dans le bas de la paroisse, entre 2 600 et 2 700 mètres d'altitude, à proximité du cheflieu cantonal, elle est moyennement peuplée (plus de 50 familles) et elle représente le secteur du bas de Tabacundo et de La Esperanza, secteur avec lequel elle maintient de fréquents rapports. - Communauté de Tocachi: Située dans le bas de la paroisse, aux environs de 2 300 mètres d'altitude, elle est l'une des moins peuplées de la région (une dizaine de familles) et elle permettra de tenir compte du secteur ouest du canton.

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3Le quichua, qui n'est pas une langue vernaculaire de la région (laquelle a disparu il y a plusieurs siècles), a été diffusé d'abord par l'empire inca et surtout par les Espagnols qui l'adoptèrent comme langue d'évangélisation.

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FIGURE 1: Carte de l'Équateur.

Source: Delee 1981: 5.

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FIGURE 2: Situation géographique du canton Pedro Moncayo.

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Source: FBU & UCCOPEM 1988: 3. 19

FIGURE 3: Représentation du canton Pedro Moncayo.

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Source: Espinosa Arevalo 1985: 15. 20

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PRESENTATION , METHODOLOGIQUE

Cela m'amène à parler de la manière dont cette étude a été effectuée. La principale technique utilisée au cours de la recherche fut sans doute celle de l'observation participante. Elle se réalisa en deux phases. Dans un premier temps, entre juin 1985 et mars 1987, je dirigeai la conception puis l'exécution d'un projet intégré de développement rural qui était cogéré par l'UCCOPEM, un regroupement de communautés paysannes de Pedro Moncayo. Bien que mon action ne tOt pas intégrée à l'intérieur d'un processus systématique de recherche, le travail que je réalisais m'amena d'une part à approfondir le diagnostic socio-économique de la région et d'autre part à partager solidairement la plupart des problèmes de l'organisation. J'étais employé d'une ONG équatorienneet j'occupais le poste de coordonnateur du projet Cochasquf-Pedro Moncayo. Les principales fonctions que je remplissais consistaient à cogérer ledit projet de développement conjointement avec l'UCCOPEM et avec l'équipe d'appui mise sur pied par l'ONG, à superviser le travail des membres de l'équipe d'appui et à faire le lien, en termes administratifs et financiers, entre le niveau local du projet et le niveau central du bureau-chef de l'ONG. Dans la pratique, mon travail quotidien se faisait d'abord et avant tout avec l'équipe d'appui et les dirigeants de l'UCCOPEM. Mon rôle était surtout de canaliser les ressources vers l'UCCOPEM et les communautés participantes, avec le travail de planification et le suivi que cela implique, de représenter l'équipe d'appui face aux différentes instances de l'UCCOPEM (Comité de direction et Assemblée régionale) et face au bureau-chef de l'ONG (notamment le directeur exécutif) ainsi que d'accompagner sur le terrain les membres de l'équipe d'appui et les dirigeants de l'UCCOPEM, spécialement lors des assemblées communales durant lesquelles on planifiait les actions concrètes de développement. 21

C'est ainsi que je me suis inséré dans la quotidienneté de l'organisation, prenant part à de nombreuses activités qui incluaient aussi bien des réunions avec des dirigeants paysans, des assemblées -des communautés et de l'UCCOPEM-,des actions de développement rural et des luttes revendicatives que des événementsspéciaux comme des fêtes, des mingas ou des rassemblements paysans. J'ai vécu de la sorte un segment d'histoire avec les communautés de la région et, ce faisant, je devins un témoin de ce processus. C'est grâce aux connaissances acquises pendant cette phase préliminaire, complétée par des lectures théoriques ainsi que par le dépouillement de différents documents sur l'Équateur et sur la zone d'étude que je pus formuler, dans le cadre d'études doctorales en anthropologie,le projet de recherche qui orienta le terrain de collecte systématique des données. Pour la seconde phase, je retournai en Équateur durant une période de sept mois comprise entre avril et novembre 1989, période pendant laquelle je me concentrai sur deux tâches principales: d'abord et surtout l'observation de la vie quotidienne à l'intérieur des communautés puis, secondairement, la quête de données quantitatives ainsi que de documents sur la région et sur le pays. L'insertion dans les communautés pouvait s'effectuer de deux façons distinctes. J'aurais pu me prévaloir de certains liens d'amitié pour m'introduire à l'intérieur d'unités domestiques paysannes et de là observer la collectivité. Mais j'optai plutÔtpour une autre approche qui me semblait plus respectueuse des communautés et de leur organisation. Voici comment je procédai. Après un contact initial avec quelques dirigeants paysans auxquels j'indiquai le sens de la recherche que j'avais entreprise et mon intérêt d'obtenir la coopération de l'organisation pour séjourner quelque temps dans des communautés de la région, je fus invité à m'expliquer formellement lors d'une réunion du comité exécutif de l'UCCOPEM, ce que je fis. Mais, entre-temps, les dirigeants avaient discuté entre eux sur la façon dont ils pouvaient le mieux profiter de ma présence de telle sorte qu'ils ne se contentèrent pas d'acquiescer ou non à ma demande. me soumettant eux aussi une proposition. L'organisation traversait selon eux une crise intestine qui rendait nécessaire la réalisation d'un programme de formation. Ils sollicitèrent donc mon appui pour la conception d'un tel programme. J'acceptai dans la mesure où le programme en question serait une oeuvre collective du comité exécutifformulée au cours d'un processus de quelques mois durant lesquels nous allions tenter d'identifier ensemble les véritables besoins de l'organisation. C'est sur cette base que le comité m'enjoignit alors de me présenter à la prochaine assemblée générale de l'UCCOPEM au cours de laquelle la question serait discutée. Le jour venu, l'assemblée eut lieu et, après quelques 22

explications, nous définîmes les termes généraux d'un accord stipulant que l'UCCOPEM allait m'appuyer dans ma démarche en échange de quoi je m'engageais d'une part à informer l'assemblée du déroulement de même que des conclusions préliminaires de la recherche et d'autre part à aider le comité exécutif à concevoir le programme de formation. Il fut alors décidé que le choix définitif des communautés où j'allais résider avec ma compagne se ferait ultérieurement, après de plus amples consultations auprès de la base. En somme, je me dirigeai dans les communautés avec deux mobiles distincts: la recherche et le programme de formation. En fait, il Y avait une sorte d'interpénétration de ces deux aspects de mon travail. Le programme de formation était une façon de répondre à un besoin conjoncturel de l'organisation tout en me permettant de réaliser une tâche concrète au sein de son instance de direction, donc de l'observer du dedans. Par ailleurs, l'observation des communautés fournissait des données utiles non seulement pour mon étude mais également pour le programme de formation, puisqu'en même temps que je complétais mes connaissances, j'étais plus à même de contribuer à l'identification des besoins d'apprentissage les plus importants du point de vue de l'organisation. Quant à la sélection des trois communautés dans lesquelles nous avons séjourné pour des prériodes d'environ un mois, elle se fit à travers un processus de négociation cas par cas, impliquant une série de contacts avec les dirigeants de chacune d'elles de même qu'une résolution spécifique de chacune des trois assemblées communales. Il faut dire que les trois communautés appartenaient à trois paroissesl différentes et qu'elles étaient situées dans trois secteurs géographiques

dissemblables.

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En outre, lors des trois séjours nous avons habité la maison communale (ou ce qui en tenait lieu) et ce sont les familles paysannes qui nous ont nourris à tour de rôle, selon un horaire établi en assemblée deux fois sur trois et, dans l'autre cas, déterminé par le
président de la communauté et son épouse -la
<<fJresidenta»

comme on

l'appelait-, lesquels prirent soin que tous les dirigeants élus donnent d'abord l'exemple. Or, à travers ce mécanisme qui assurait notre propre subsistance, nous visitâmes au total une soixantaine d'unités domestiques, ce qui nous facilita grandement la tâche pour effectuer les entrevues. Il est à noter que sur la centaine de personnes qui furent interrogées, aucune d'entre elles ne fut enregistrée à travers un médium quelconque (magnétophone, magnétoscope, etc.) et seulement à trois reprises j'ai pris des notes simultanément à une entrevue. D'ailleurs, ce furent, avec les réunions et les assemblées,les
1La paroisse est l'unité politico-administrative qui vient juste en-dessous du canton. 23

seules occasions où j'ai pris des notes sur-le-champ. En règle générale, je remplissais mes cahiers de notes après coup, en essayant de respecter non seulement le sens des phénomènes et des énoncés mais aussi les termes exacts de quelques expressions originales. Pour ce faire, je reconstituais chaque entrevue et chaque événement en recoupant mes propres souvenirs avec ceux de ma compagne. Évidemment, le recours à une telle technique, malgré tous les efforts déployés pour utiliser la mémoire à bon escient, ne m'a pas permis d'avoir recours si profusément que je l'aurais souhaité aux citations textuelles des paysans. Par contre, considérant la nature "délicate" de plusieurs des thème abordés -notamment celui des conflits internes aux communautés et à l'UCCOPEM de même que celui du personnage du «diable» à l'intérieur de la fête de Saint-Pierre- et considérant aussi le peu de temps dont nous disposions pour nous insérer dans trois communautés distinctes, il m'est apparu indispensable d'être le plus discrets possible et d'intimider au minimum nos interlocuteurs, ceci afin d'obtenir des témoignagesplus authentiques et afin aussi d'éviter que l'instrument ne fausse les résultats. Enfin, un élément à la fois méthodologique et éthique qui mérite d'être mentionné, c'est le fait d'avoir respecté tout au long du terrain l'organisation paysanne. J'ai ainsi informé périodiquement l'assemblée de l'UCCOPEM du déroulement de la recherche et, à la fin, je lui ai soumis quelques conclusions préliminaires. J'ai aussi essayé de procéder de même dans chacune des communautés. Dans un cas, j'eus l'occasion de discuter avec le comité de direction de la communautéde certaines conclusions spécifiques et, dans un autre,je le fis en assemblée communale. Dans l'une des communautés,malgré tous nos effons, il n'y eut aucune réunion finale, l'époque durant laquelle nous y étions coïncidant avec celle des récoltes qui représente sans doute le pire moment de l'année pour ce genre d'activité, chaque unité domestique étant occupée dans les champs, avec toute la besogne... et aussi toute l'ivresse que cela implique.

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CHAP.ITRE

I

GENESE DE LA STRUCTURE AGRAIRE

Avant de procéder à l'analyse spécifique de la dynamique sociale régnant actuellement au sein des communautés andines de Pedro Moncayo, il me semble opportun de décrire préalablement le contexte global dans lequel cette dynamique s'enracine et qui, ce faisant. exerce un effet conditionnant de premier ordre. Je me réfère ici à la structure agraire, tant régionale que nationale, laquelle n'est pas apparue spontanément; étant le fruit d'une constitution progressive au travers des siècles et seule une vision diachronique nous permet de saisir le sens de l'histoire passée qui a marqué cette réalité sociale et culturelle telle qu'elle peut être observée actuellemement. Je me propose donc, dans les pages qui suivent, de présenter une courte synthèse de l'évolution des structures sociales dans les campagnes des Andes équatoriennes, en essayant dans la mesure du possible de me concentrer davantage sur le canton Pedro Moncayo, ceci dans le but explicite d'objectiver le procès de structuration de l'ordre social dans lequel les communautéspaysannes ont émergé. L'ÉPOQYE PRÉ-INCAÏQUE (XVe SIECLE) À la lumière des études effectuées autant par les ethnohistoriens que par les archéologues dans le secteur nord des Andes équatoriennes et en établissant certaines comparaisons avec des analyses relatives à d'autres régions ou ayant une portée plus générale, il semble possible d'extraire un schéma approximatif de la structure sociale qui caractérisait cette région avant son annexion à l'empire Inca. Afin d'y parvenir, j'emprunterai un itinéraire en trois étapes. Je m'interrogerai d'abord sur la forme d'organisation à travers 25

laquelle les habitants de la région occupaient leur territoire. Je définirai ensuite le genre de stratification sociale qui régnait à l'intérieur de cette société. Pour terminer, je tenterai de fournir quelques hypothèses sur le type de structure sociale qui prévalait. L'occupation

du territoire

À l'époque précolombienne, le territoire qui correspond présentement au canton Pedro Moncayo appartenait à une aire culturelle plus vaste comprenant une portion importante des Andes septentrionales, limitée au sud par la ville de Quito et au nord par les fleuves Mira et Chota I. Une telle aire est associée par la plupart des auteurs à la culture «Cara» ou «Caranqui» (Muera 1963:792, Athens 1980: 112, Oberem, 1981a: 75, Ravines 1982: 104). L'unité culturelle de l'ensemble de ce secteur parait vraisemblable sur le plan archéologique puisque, par rapport aux autres régions andines, il se distingue doublement. D'abord, par la grésence d'une centaine de sites où l'on trouve plus de 2 000 Iotas , c'est-à-dire des monticules artificiels de terre épousant une forme ronde ou quadrangulaire et ayant, selon le cas, différents usages probables: funéraire, cérémoniel ainsi que résidentiel (Gondard & L6pez 1983: 83-106, Porras 1987: 195-203 et Knapp 1988: 121). Ensuite, par la concentration d'au moins 2 000 hectares de camellones3 -c'est-à-dire la plupart des camellones andins équatoriens-, lesqùels sont une variété particulière de culture sur champ élevé, une technologie agricole qui permettait apparemmentà la fois de drainer l'eau en hiver, de la retenir à des fins d'irrigation en été et de diminuer les risques de gel au sol (Batchelor 1980: 684, Gondard & L6pez 1983: 145-161 et Knapp 1988: 129159). Enfin, il existe un élément additionnel, renforçant l'idée d'une certaine homogénéité culturelle de cette zone à l'époque précolombienne; c'est le fait qu'on utilisait une langue commune, distincte du quichua4 et issue de la famille Chibcha (Muera1963:792,
IC'est là une délimitation de nature culturelle dont les frontières, somme toute imprécises, n'étaient probablement pas très étanches (Caillavet 1985: 418). n faudrait donc se garder d'appliquer le concept occidental et contemporain de «frontière» à une réalité andine précolombienne. 2Selon C. Caillavet (1983: 10) ce terme, qui n'appartiendrait pas au lexique espagnol ni à celui du quichua, correspondrait probablement à un vocable aborigène se référant à un relief de collines, d'origine naturelle ou artificielle. GoDdard et L6pez (1983: 83) proposent quant à eux les équivalents suivants pour le phénomène "archéologique" de tola: en espagnol «montecillo artifICial», en français «tertre» et en anglais «mound ». 3 Gondard et L6pez (1983: 145) traduisent ce terme en français par «billon» et en anglais par «ridge field». 26

Moreno 1981a: 100 et Espinosa Soriano 1988a t.1: 208-213). II en reste d'ailleurs quelques traces encore aujourd'hui dans certains toponymes (Caillavet 1983). Par ailleurs, la plupart des auteurs qui se sont penchés sur la question de l'occupation du territoire dans cette région s'entendent pour dire qu'en règle générale, elle répondait à un modèle dispersé non nucléaire et que, par conséquent, la population n'était pas concentrée à l'intérieur de ce qui pourrait être considéré comme de véritables villes (Athens 1980:147-175, Caillavet 1988: 43-44 et Espinosa Soriano 1988a1.1:40-41 & 1988b: 357). Les habitants de la région vivaient apparemment à l'intérieur de "communautés indigènes" que l'on désigne soit par le terme quechua péruvien d'ayllu (Espinosa Soriano 1988a: t.1 et 1988b), soit par celui quichua équatorien de llajta ou llakta (Salomon 1980 et Larrain 1980), soit encore par celui de pal'cialidad hérité de la colonie espagnole (Caillavet 1988 et Espinosa Soriano iJllil.). Toutes ces expressions sont plus ou moins équivalentes. Elles se réfèrent à de petites unités sociales ayant à leur tête un chef appelé par les Espagnols cacique ou principal et, si on se fie aux premières sources écrites disponibles datant du début de la Colonie, dont la taille démographique semblait fort variable, pouvant aller de 60 à plus de 1000 individus, soit une taille comparable aux communautés paysannes actuelles (Salomon 1980: 186-194,Larrain 1980et Caillavet 1988:48-52). Il est en outre géné,ralement admis que chacune de ces "communautés", dont la subsistance dépendait avant tout de l'agriculture, était relativement autonome du point de vue économique. Elles répondaient apparemment au principe de microverticalité proposé par Oberem (1978: 54), selon lequel ses habitants "(...) avaient des champs situés à différents étages écologiques atteignables dans une même journée avec la possibilité de revenir au
lieu de résidence avant la nuit. "5 L'essentiel
<Je

l'autosubsistance

était

alors assuré par chaque unité domestique (Salomon 1980: 153-154). On y pratiquait une agriculture diversifiée incluant plusieurs sortes de tubercules ainsi que de légumineuses et dont le principal produit fut probablement ici, comme dans l'ensemble des Andes

4Le «quichua» est le terme utilisé en Équateur pour désigner la lingua franco de l'empire inca. Par ailleurs, au Pérou, on appelle cette même langue le «quechua». 5Un tel principe pouvait s'appliquer dans l'aire qui nous intéresse parce que, comparativement aux Andes centrales du Pérou, en Equateur la Cordillère est plus compacte, ce qui favorise la présence de plusieurs niches écologiques différenciées à l'intérieur d'un court rayon d'action. Ainsi, sur le territoire de l'actuel canton Pedro Moncayo, il est possible de passer en quelques heures de marche d'une zone de landes à une zone chaude où l'on cultive l'arachide.

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équatoriennes, le ma:is6, lequel représentait à la fois un élément fondamental du régime alimentaire,une substance médicinaleet, sous forme de bière (chicha), un aliment cérémoniel que l'on ingérait en grande quantité lors des fêtes, des rites d'initiation et des funérailles (Salomon 1980: 122-132 et Knapp 1988: 118-119). Quant aux protéines animales, eUes n'étaient pas consommées sur une grande échelle, étant réservées surtout pour les fêtes et autres occasions spéciales; elles provenaient principalement de l'élevage du cochon d'Inde et de la cueillette de certaines larves d'insectes (KnappibW. et Salomon 1980: 134-135). Il n'y a d'autre part aucun indice à l'effet que la chasse eOt occupé une place significative sur le territoire spécifique de l'actuel canton Pedro Moncayo, car tout indique que les forêts étaient à l'époque, tout comme aujourd'hui, peu nombreuses et plutôt clairsemées, ce qui ne favorisait guère la présence de gibier (Salomon 1980:109). Chaque unité domestique produisait donc la plupart des biens nécessaires à sa survie. Par aiUeurs, on pratiquait également des formes de coopération inter-familialespour certaines tâches agricoles et le travail collectif de l'ensemble d'une "communauté" s'exerçait surtout pour l'entretien des routes, de l'infrastructure d'irrigation de même que des constructions militaires (Espinosa Soriano 1988at.l: 166-167). Il est permis de supposer que ce travail collectif élargi jouait également un rôle fondamentallors de l'édificationdes tolas. Bien que chaque "communauté" assumât la base de sa subsistance, on pratiquait, à l'époque, différentes formes d'échange avec les populations des autres régions, aussi bien andines que selvatiques. Ainsi, pour compléter sa subsistance, chaque unité domestique se procurait, p'ar l'intermédiaire du troc, des produits exotiques tels que du sel7, des piments forts8 et du coton en provenance des flancs oriental et surtout occidental de la Cordillère des Andes (Oberem 1978: 59, Salomon 1980: 137-145 et Ram6n 1990: 81). D'autre part, il existait possiblement des lieux spéciaux ob se concentraient les échanges, c'est-à-dire des marchés que les
6Lorsqu'on souligne l'importance du maïs, il faut cependant garder à l'esprit le fait que ce produit constitua l'essence du tribut en nature versé d'abord à l'État inca puis ensuite aux conquérants espagnols. Cela explique partiellement pourquoi les différentes sources écrites du début de la Colonie ont fait une si large place à ce "produit de la terre". n ne faudrait donc pas surestimer son importance relative du ~int de vue de l'autosubsistance. Provenant des salines de Cachillacta et de Salinas de Mira situées en bordure ouest de la Cordillère, il possédait une haute teneur en iode, élément qui comme on le sait a un effet préventif sur le goitre endémique, maladie très fréquente dans les zones montagneuses (pomeroy 1988: 138-146). 8Bien que l'on cultivât le piment fort dans les Andes septentrionales, il semble que la variété la plus prisée provenait des basses terres (Salomon 1980: 144). 28

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