Arataye

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296305625
Nombre de pages : 192
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ARATAYE
La découverte de l'or en Guyane

@ L'HARMAITAN, 1995 ISBN: 2-7384-3428-2

Jean-Henri

Brenier

ARATAYE
La découverte de l'or en Guyane

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005Paris

À mes parents,

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Agée d'une quarantaine d'années, Fanette accusait un mélange d'indien, de blanc et de noir. Petite, mamelue, la taille élargie par des maternités successives, elle adorait "Monsieur Félix", comme elle s'était décidée à l'appeler, avec une intonation de respect dans la voix. Mais pour l'heure, butée, l'œil humide, elle refoulait des larmes. Sans un mot, laissant son mari Médéric seul avec leur visiteur, elle quitta la pièce. Une femme d'habitude si gaie, si causante !... Dès son arrivée, à la tension régnant dans la salle à manger qui jouxtait la boutique, Félix l'avait senti: aujourd'hui, quelque chose déraillait dans le couple Théodose. Une affaire à tirer au clair. D'autant que ces deux-là étaient de ses amis et que son rôle à lui, dans ce coin de Guyane, était de faire régner la paix. - Que se passe-t-il chez toi? demanda-Hl en plongeant dans les yeux du métis un regard bleu perçant. Troublé, celui-ci s'absorba un instant dans la contemplation des restes de son repas. - Rien de spécial, monsieur Coüy, rien du tout, finit-il par répondre. - Ce n'est pourtant pas dans les manières de Fanette, de bouder! - Les femmes, vous savez... 7

- Allons, allons... Dis-moi la vérité, ou je la découvre par moi-même. Venue s'encadrer dans la porte, Fanette foudroya son mari du regard. Ses lèvres tremblaient, la sueur perlait sur son visage. - Je vais vous le dire, moi, monsieur Félix. Je vais vous le dire ce qu'il a fait. Tandis que Médéric, condamné par avance, se tassait sur lui-même, Félix recula sa chaise, croisa les jambes, regarda la femme bien en face. Les volets clos sur la chaleur plongeaient la pièce dans une pénombre étrange, striée de rais de soleil illuminant quatre pagaies alignées sur le sol. Au mur pendait un filet de pêcheur. - Fanette, ordonna-t-il, venez de ce côté. Ce n'est plus seulement l'ami qui souhaite vous entendre. Ce sont aussi le commissaire et le juge de paix. Commissaire, Juge de Paix I... Théodose parut se pétrifier. - Allons, Fanette, n'abusez pas de ma patience, j'ai autre chose à faire. "Fanette, vous m'entendez ?" Et ça jaillit enfin: "Cette nuit, il a mené Pierrette dans les marais" lança-t-elle d'un seul trait. - Les marais? Redressé de toute sa hauteur, Félix Coüy saisit le coupable par le revers de sa camisole. - Tu as décidé de la tuer, ou quoi? - C'est que... - Que quoi? - Quand une fille a le feu aux fesses... - C'est pour ça ? Eh bien apprends ceci: à Guisanbourg, ce n'est pas toi qui juges! Si tu m'en avais parlé, je l'aurais prise à La Ressource, ta Pierrette. Maintenant donne-moi tous les détails, et prie le ciel qu'on la retrouve en vie. Quelques minutes plus tard, le commissaire quittait le Bon Vivant à grandes enjambées, se dirigeant vers l'embarcadère. - Quelqu'un a-t-il vu Manuel? Manuel Vicente, métis d'origine brésilienne, "farnientait" à son habitude dans le hamac de sa tapouille, à l'ombre d'un pan de voile. Au soudain balancement du bateau, il jeta son cigare et releva la tête.
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- Diable, te voilà bien en sueur, compère, plaisanta-Hl à l'adresse de Félix. - Tu parles! Cette fois-ci, Médéric vient d'en faire une grandiose. - A propos de sa gamine, je parie. - Tu es au courant? A dix lieues à la ronde, nègres, métis ou indiens, tous les matous le sont. Faut dire qu'elle en appâte plus d'un, à rouler du derrière. - Son père l'a flanquée aux marais, l'imbécile. Allez, remue-toi. Pendant que Félix détachait l'amarre, Vicente tomba de son hamac et libéra la voile. - Oh, commissaire, elle t'intéresserait pas un peu, par hasard, cette petite? - Mets le cap sur la Courouaïe, et... la paix. - Direction? - La crique Cipanama.

-

Une fois les polders franchis, Vicente naviga en expert au milieu du courant, cherchant de ses yeux noirs à deviner les pièges. En fin d'après-midi, à l'aperçu de la crique, il se mit au mouillage. - Et maintenant, compère, la pirogue. Tiens, prends donc le fusil, on ne sait jamais. Installé à l'arrière, l'arc à ses pieds et la pagaie en main, il manœuvrait avec aisance entre les branches des palétuviers, les lianes et les nuées de moustiques attirés par l'odeur de chair fraîche. Ils parcoururent ainsi une demi-lieue avant de piquer sur une berge grise, aux relents de pourriture, que n'égayaient nullement les rares buissons d'épines, mouchetés ça et là de floraisons anémiques, entre lesquels ils s'engagèrent avec précaution. Des traces de pas, trop larges cependant pour être celles d'une fille, puis des empreintes plus fines, un bout de tissu à fleurs accroché à une branche, les menèrent à un arbre isolé, aux racines en forme de griffes plantées dans le limon. Mais là, tout se compliqua. Il semblait que Pierrette, affolée par la nuit et les bruissements de la vase, ait couru en tous sens, les égarant comme à plaisir au travers de touffes d'herbes coupantes, dans un bourbier nauséabond qui aspirait les bottes. Ils parvinrent malgré tout, tant bien que mal, à un petit 9

talus, un monticule pelé qui leur permit de découvrir toute la désolation du lieu. - Là bas!... Les mains en visière sur le front, Manuel venait de distinguer, à cinquante mètres, une forme recroquevillée, parfaitement immobile. Sitôt près d'elle, Félix la retourna sur le dos, se pencha, tendit l'oreille à sa respiration. Soulagé, il lui glissa un bras sous les épaules, l'autre sous ses genoux, parvint à l'extraire de la boue. Au prix de mille efforts, les deux hommes la ramenèrent au canot, à la tapouille ensuite, où ils l'allongèrent sur une vieille couverture. La brise du large s'était calmée, la marée descendante leur était favorable. De retour au village, Félix se réjouit que la nuit fût tombée, que le quai fût désert. - Compère, dit-il à Vicente, va chercher le cabriolet, je l'emmène à La Ressource. Un quart d'heure plus tard, le corps meurtri était hissé à l'arrière et le juge de paix, après avoir allumé ses lanternes, prit le chemin de son "habitation". Malgré la boue qui collait à sa peau, les piqûres de moustiques et l'état de ses vêtements, la fille de Médéric était à ce point ravissante que Félix, confronté à un problème épineux, se massait le menton. Il ne pouvait l'abandonner ainsi jusqu'au lendemain matin, mais hésitait à réveiller cette bonne vieille Martha. Pouvait-il se charger lui-même de la toilette d'une enfant devenue soudain femme? Proie de la tentation, il se gratta la tête. Après tout, qui s'aviserait de lui en vouloir ?... Il porta l'évanouie vers un baquet plein à ras bord d'eau de pluie, et là, à la lueur d'une chandelle, entreprit de défaire une ceinture, des boutons, d'enlever ce qui restait d'une robe. Des seins charnus mais fermes, un ventre plat, des cuisses à peine ambrées lui firent serrer les poings. A deux doigts de renoncer, il parvint cependant à repousser son trouble. Soulevant la rescapée, il la porta au-dessus de l'eau noire, l'y fit glisser sans heurt. Le froid ranima l'inconsciente, qui jeta alentour des regards affolés. - Tu es à La Ressource, n'aie pas peur.

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Elle reconnut Félix, esquissa un pauvre sourire et, prenant soudain conscience de sa nudité, parut rougir dans
l'ombre. '

Oh, monsieur Coüy, c'est vous... - Ille fallait, Pierrette. Mais pourras-tu te laver? Elle allait essayer... - Tu as là du savon. Pendant ce temps, je vais te chercher une serviette et des baumes. Il s'éloignait déjà, lorsque une voix inquiète le fit se retourner. - Monsieur Coüy, où irai-je, à présent? - Tu restes à La Ressource. Et Félix Coüy s'en fut avant que sa conquête ne pose d'autres questions.

-

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2

Ainsi, sa fille habitait chez "Monsieur Félix". A cette nouvelle, Fanette prit de l'autorité au sein de son foyer. Médéric, déprimé quant à lui que Félix le boudât, partit noyer sa honte à l'orée de la forêt, dans le camp des indiens Tepouyes. Ce soir là, une fois n'est pas coutume, il était rentré tôt, sans presque tituber, au grand étonnement de sa femme. Décidée cependant à le sermonner, Fanette cherchait une phrase qui lui fit de l'effet. Déplaçant sans raison casseroles, assiettes et torchons, marmonnant pour elle seule, elle fourbissait ses armes lorsque Théodose, d'une voix méconnaissable, la pria d'approcher. Prête à parer un coup, mais curieuse de nature, elle fit trois pas vers lui. - Alors quoi, je ne vais pas te manger! Viens ici. Elle allongea le cou. - Et alors? - Je détiens un secret. Un secret si terrible, un truc si dur à avaler qu'il n'osait la regarder, certains des réprimandes. - Depuis quatre jours, finit-il par avouer, je m'enivre avec trois indiens... - Ça, tout Guisanbourg en parle. 13

- Ecoute-moi donc, au lieu de rouspéter: cet après-midi, ils m'ont raconté que les Bonis avaient trouvé de l'or vers les sources de l'Approuague. - Et c'est ça, ton secret? Tels que je les connais, tes soûlauds d'indiens auront tôt fait de claironner la nouvelle. - Fanette, allons, ne te fâche pas. Je les fréquente depuis belle lurette. Ils savent tenir leur langue. - Et qu'attends-tu de moi? - Je ne sais pas. Je t'en parle comme ça, pour avoir ton conseil. La femme se releva, contempla le plafond, puis regarda ses pieds, et revint â son homme. - Le mieux, c'est d'en parler â monsieur Félix. - Il est fâché contre moi. - Bonne occasion de te faire pardonner. Tu es son débiteur, après tout. Sans lui, tu te morfondrais â la prison de Cayenne en attendant la corde. Et rappelle-toi quand même, bon sang de bonsoir, qu'il a sauvé ta fille! - Tu crois qu'il m'écoutera? - Quand il est question d'or, chenapan ou patron, on ouvre ses oreilles toutes grandes, et les blancs les premiers. Vas-y demain matin, si tu veux mon conseil. Et pars avant le jour. Tu ne croiseras personne en chemin, et Pierrette dormira. - Médéric... Tu m'attendais? - Je viens pour le travail, monsieur Coüy... Vous vous souvenez... le frein qui a grippé. - Celui du cabriolet? Voyons, tu l'as réparé la semaine dernière. - Vous êtes sûr? Félix le regarde en souriant, comme si de rien n'était, comme si les marais n'avaient pas existé. - Tu prendras du café? Pardonné! Il retire son chapeau, grimpe aussitôt les marches, traverse la véranda et s'en va, sur les pas de son hôte, retrouver au "salon" l'hibiscus et ses fleurs. - Assieds-toi, Médéric, et donne-moi des nouvelles du quartier. Il y a une bonne semaine que je ne suis pas sorti. - Vous n'étiez pas malade, au moins?

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- J'avais du courrier de retard, et pas que des lettres d'amour, crois-moi. On ne le remarque sans doute pas, mais les gens se tracassent, depuis quelque temps. - Oh, je m'en aperçois le premier. Le commerce est bien mal en point. - La Colonie de même. Regarde autour de toi: la sucrerie Tournachon a fermé, la rhumerie des frères Tretter va suivre dans peu de temps, et c'est partout pareil. II nous faudrait un miracle, vois-tu, un véritable miracle, pour que les affaires reprennent. Un miracle?.. C'est le moment ou jamais, se persuade Médéric... Mais de quelle manière s'y prendre? Après un raclement de gorge, il se jette à l'eau. - Monsieur Coüy...
- Théodose?
- Monsieur Coüy, je l'ai peut-être, ce miracle. - Miracle, miracle... Ah, mon ami, ce n'était là que façon de parler. - Monsieur Coüy, je... Félix écoutait avec
souvenait du jour

attention les propos du métis. II se
vers les années cinquante

-

-

où on lui

avait parlé pour la première fois de traces d'or. Et c'étaient bien les Bonis, installés dans la région de St Georges, sur l'Oyapock, qui prétendaient avoir découvert un filon, assez loin en forêt, aux sources de l'Approuague. Ces dires l'avaient d'abord intéressé mais, à la réflexion, il conclut à une fable: à l'époque, les Bonis avaient d'autres soucis en tête que de creuser la montagne pour en laver la terre, et même les indiens, se méfiant des noirs plus encore que des blancs, n'auraient jamais livré ce genre de renseignements. D'abord pour la raison que les noirs, à leurs yeux, étaient des étrangers au même titre que les européens, ensuite parce que les Bonis, revenus aux coutumes africaines de la vie en forêt, se voyaient accusés par les tribus indiennes de s'être approprié leurs terres. Ainsi avait-il raisonné, voici plus de cinq ans... Et puis, avec les obsèques de sa femme et de son fils, il avait eu d'autres chats à fouetter... Mais ne devait-il pas, aujourd'hui, revoir son raisonnement? II reposa sa tasse et fixa Médéric. - Nouvelle intéressante, cher ami. Je pourrais en parler en haut lieu mais, comprends-tu, il me sera difficile de me 15

présenter les mains vides. Le Gouverneur va me réclamer des preuves, au moins quelques échantillons. Ne pourrais-tu t'arranger avec tes amis, me rapporter deux trois pépites ou quelques grammes de poudre? - Certainement, monsieur Coüy, mais c'est d'abord les Bonis qu'il faudrait contacter. - Alors arrange-toi pour que les Tepouyes te mettent sur leur piste. Agis en douceur, tiens ta langue, sois prudent, et ce sera le diable si nous ne parvenons pas à en apprendre plus. Tu peux t'en occuper? - Je vais essayer. - Tu feras plus qu'essayer, Médéric, tu réussiras. Et n'en parle à personne - tu m'entends? Heureux d'avoir renoué, Médéric s'en alla vérifier le frein. Félix, quant à lui, s'en retourna réfléchir dans l'un des rocking-chairs. Malgré l'intérêt des propos de son "homme de confiance", source de renseignements précieux, il demeurait sceptique: peu probable, à ses yeux, que les Bonis aient rapporté aux indiens une découverte de cette importance. La rumeur, songea-Hl, provenait plutôt de bavardages de Tepouyes avinés, au courant depuis longtemps de la présence de paillettes dans le lit de quelque ruisseau. Il décida cependant de rester sur l'affaire. La situation de la Guyane ne cessait d'empirer, et l'or, si or il y avait, viendrait à point nommé. Oui, si cet or existait et si lui, Félix Coüy, pouvait en ramener ne serait-ce que dix grammes, les déposer sur le bureau du gouverneur, il entrerait à jamais dans l'Histoire... Mais ne pas brusquer les choses, attendre patiemment la preuve. Insatisfait cependant, et comme saisi d'un doute, il se dirigea vers le secrétaire où il tenait serrés ses notes et ses carnets intimes. Il fit jouer la serrure, abaissa le panneau, considéra la rangée des tiroirs. De celui du milieu il retira une feuille, la déplia lentement. Quelques lignes de sa main, écrites voici plusieurs années, reflétaient à quelques détails près les affirmations de Médéric. Oui, Manuel avait parlé de façon précise. A l'époque, hélas, il n'avait guère prêté attention aux propos du compère, et l'affaire avait tourné court. Cependant, au lieu de l'Approuague, Manuel avait indiqué un de ses affluents, la crique ARATAYE, assurant la connaître, et connaître l'endroit... Il rangea le document, referma le meuble de deux tours 16

de clé et, pensif, regagna son fauteuil. Manuel était son ami de longue date, son "compère". S'il parvenait à lui tirer les vers du nez sans éveiller de soupçons, il apprendrait des choses autrement plus sérieuses. Il décida de rattraper le temps perdu, de renouer le fil de la conversation d'hier. Il inviterait Manuel et sortirait son rhum. Superbe matinée! Sous le hangar résonnent les coups de masse portés par un homme dont la fille, derrière des volets clos, continue de dormir, la chérie!... A la pensée de la beauté dont il a su s'ouvrir les bras, à l'odeur d'aventure éveillée par son diable de père, le juge de paix se surprend à sourire, et voilà justement - ô perfection du jour - que surgit le compère, porteur d'un machoiran. - Ah, ManueL.. - Tout jeune, et de premier choix!... Pêché ce matin, livré dans la foulée. Je le mets à la cuisine? - Oui, porte-le à Martha, et qu'elle prépare la pimentade. Un dîner aux chandelles, pour ce soir, tu acceptes? Chair fine et savoureuse, d'autant que l'accompagne le meilleur des breuvages: un rhum vieux de dix ans, un peu âpre au palais, mais à l'arôme subtil, dont trois dames-jeannes occupent le centre de la table, et qui, de l'avis général, vaut largement celui que distillent près de Mana les sœurs de l'Acarouany. Pour être plus tranquille, Félix a laissé quartier libre à Ulysse et Martha, invité de même Pierrette, sa filleule désormais, à regagner sa chambre et l'attendre en lisant. Il fait en sorte de boire le moins possible, mais encourage Vicente à ne pas se priver, à se resservir dès que son verre se vide. Et il en vide un nombre tel, le compère, que vers onze heures du soir, imbibé jusqu'aux yeux, il ne voit plus trop clair. Mine de rien, le commissaire lui pose quelques questions, le charrie, ravive le sang indien qui lui coule dans les veines. Il voit ainsi venir, à l'ouverture de la troisième bouteille, le moment de ferrer. - Manuel, commence-Hl, avec les intonations d'un homme ivre, ...sais-tu ce ...que raconte Médéric? Vicente fait cul sec, oscille un instant sur sa chaise, interroge d'une voix pâteuse: - Cet idiot? Qu'a t-il pu t'annoncer... d'important ?.. 17

- Idiot..., Médéric... peut-être... mais peut-être pas tant que ça ! - Tu m'intéresses, compère... - Alors écoute: les Tepouyes qu'il fréquente lui ont dit que les Bonis... - Tu m'entends ?.. - Ouais ouais... les Bonis... - ...que les Bonis ont découvert de l'or aux sources de l'Approuague. - Et tu vas gober ça ? Pour moi, ce serait plutôt... plutôt une cuite, qu'ils auraient ramassée, les négros... Des hallucinations I... Et quand l'histoire serait vraie, - là, il hausse les épaules et reprend la bouteille - jamais les indiens ne le diraient à une andouille pareille! - Tu crois? - J'en suis sûr... sûr et certain, compère. Parce que l'or, l'or qu'ils te font miroiter, je le sais, moi... non... l'or, ce n'est pas sur l'Approuague qu'on ira en trouver. - Alors d'après toi, Médéric m'aurait raconté des sornettes?.. Je me demande pourquoi. - Pour se faire... pardonner, rigolo! Manuel essaie de se mettre debout, détourne la conversation sur le sujet de Pierrette, à présent "pro... tégée" du compère, et qu'on allait jaser dans les bo...bonnes familles, mais Félix l'engage à rester sur sa chaise, le ramène sans trop de mal au sujet principal. - Les jésuites, eux aussi, disaient qu'il y en avait là-bas, de l'or. - De quoi remplir... une chaussette en dix ans, et encore, pas une grande I... Non, l'or... et j'y suis allé, moi, l'or... se trouve sur... sur l'Arataye. - Si près d'ici? feint de s'étonner Félix. J'ai du mal à te croire. - Sur l'A-RA-TA...YE, parfaitement L.. Et... je ne te mens pas. Je peux même t'y... t'y conduire... quand tu veux. - Tu le ferais? - Si tu... me promets... de rien dire à personne... - Voyons, Manuel L.. - Et puis les frais... tu... tu les prends... à ta charge. - Normal. - Et tu verras... je te... je te montrerai... Et on en ramènera, des échantillons... Autant que tu voudras L.. On n'aura... besoin que d'une batée, au... au début. 18

Tu t'y connais? Pas moi, non... mais j'ai un ami... Ja- Jardine... Il a des... des relations dans le Mi... Minas Geraes.

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- Jardine?
- A Be- Belem, au BrésiL.. Il tient une épicerie. Mais tu dois... Si, tu dois le co... connaître... c'est Antonio Ja... Jardine... Le métis peut encore distinguer, au travers des vapeurs du tafia, un sourire d'amitié, mais n'ira pas plus loin. Il pique du nez dans les reliefs du machoiran, oublie tout de sa propre existence. Lui-même plus ivre qu'il ne supposait, Felix est pourtant traversé d'un éclair, d'un sursaut de volonté: consigner sur papier les propos du compère.

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