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Architecture et Urbanisme de Turfan

De
440 pages
A Turfan, une étonnante architecture domestique et religieuse de terre crue, trouve ses racines vers l'Ouest, en Perse notamment, et a su résoudre par des dispositions bioclimatiques naturelles, le difficile problème climatique écologique extrême.Mais ces équilibres et tout un héritage culturel et architectural sont menacés par une sinisation accélérée de l'espace qui vise à substituer un espace chinois aux valeurs architecturales des Ouigours. Cet ouvrage se veut une contribution à la construction d'une anthropologie de l'espace en interrogeant les cultures dans leur production architecturale.
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ARCHITECTURE
ET URBANISME
DE TURFAN Jean-Paul LOUBES
ARCHITECTURE
ET URBANISME
DE TURFAN
Une oasis du Turkestan chinois
Préface de Michel Cartier
L'Harmattan L'Harmattan Inc
5-7. rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA 112Y I K9
Crédit photographique
Toutes les photos sont de Jean-Paul Loubes à l'exception de : p. 185 (fig. 84),
Ch. Little ; p. 186 (fig. 85) et 190 (fig. 89), P. Clément ; p. 270, A. l'aussière ;
p. 352 et 353, N. Martel.
© L'Harmattan, 1998
ISBN : 2-7384-6452-1 REMERCIEMENTS
Cet ouvrage est le fruit d'une recherche conduite dans le cadre d'un Doctorat de
l'École des Hautes Études en Sciences (Études Urbaines). Je remercie Monsieur
Michel Cartier, Directeur d'Études à l'EHESS, Directeur de thèse, ainsi que
Messieurs Pierre Clément, Professeur à l'École d'Architecture de Paris-Belleville,
Pierre (entelle, Directeur de recherches au CNRS et Brian Taylor, Professeur à
l'École d'Architecture de Paris-Belleville pour leur aide précieuse et l'intérêt qu'il
ont porté à ce travail. DU MÊME AU I EUR
Architecture
Archi-Troglo, Éditions Parenthèses, Marseille, 1984.
Maisons creusées du fleuve Jaune. (L 'Architecture troglodytique en Chine),
Éditions Créaphis, Paris, 1989.
Poésie
Éditions Saint-Germain-des-Prés, Paris, 1994. Poèmes du froid,
« Car les hommes ne diffèrent, et même n'existent, que
par leurs oeuvres. »
Claude Lévi-Strauss,
Regarder, écouter, lire, Plon, 1993. PRÉFACE
Cet ouvrage est incontestablement le produit d'un coup de coeur.
Architecte de formation, attentifaux problèmes des relations de l'architecture
au climat, l'auteur avait abordé k domaine chinois à l'occasion d'une étude
sur les maisons troglodytes de la zone de loess du bassin du Fleuve jaune,
synthèse des travaux et des fouilles plus récentes, qui fit l'objet d'une
précédente publication. En 1987, parcourant l'Asie centrale en compagnie de
collègues chinois de l'Ecole d'Architecture et de Technologie de Xi'an, ses
partenaires institutionnels sur le terrain, Jean-Paul Loubes eut la révélation,
à Turfan, au coeur du Turkestan chinois (Xinjiang), d'une architecture
"écologique". Turfan, une oasis construite en bordure d'une dépression
fermée, jadis occupée par un lac, se trouve au coeur d'une zone désertique
particulièrement inhospitalière caractérisée par des conditions climatiques
extrêmes — variations de température très importantes entre le jour et la
nuit ; vents violents, soufflant en moyenne un jour sur trois, et atteignant la
force 8 pendant trente à quarante jours par an ; contraste brutal entre deux
saisons d'été et d'hiver, marquées par des écarts de température de 75° ,
mais que les hommes avaient réussi à rendre habitable grâce à une
technique d'irrigation inhabituelle — les karez — et à l'invention d'une
architecture "écologique" originale. Plus ambitieux que les voyageurs qui
l'avaient précédé, dont les séjours avaient été le plus souvent limités à
quelques jours, Jean-Paul Loubes a pu revenir régulièrement sur son
terrain, pendant huit années consécutives, et il a été à même de lui consacrer
diverses enquêtes, en se livrant au patient relevé des formes architecturales y
compris les maisons d'habitation. Huit années, au cours desquelles il a pu
suivre l'actualité et cerner la manière dont évoluait l'architecture de Turfan.
Le premier souci de l'auteur est de montrer combien l'architecture est
liée aux conditions de production de la société. C'est ce qui le conduit à
définir une problématique oasienne, fondée sur la trilogie terre, eau, raisin,
dans laquelle les activités de production construisent le paysage et
déterminent les formes architecturales et urbanistiques. On aurait affaire à
une architecture "écologique", qualifiée d'adaptation passive au climat. Il s'agirait de partir des paramètres climatiques hostiles pour créer des
conditions rendant l'activité humaine possible et le séjour confortable. Nous
laissons au lecteur le plaisir de découvrir la série des trois chapitres
centraux consacrés à la description de l'environnement (La terre, l'eau, k
raisin), à ce que l'auteur qualifie d'urbanisme climatique, et à la maison
ouigoure de Turfan. C'est pour lui l'occasion de développer méthodiquement
sa conception d'une approche bio-climatique, abondamment illustrée de
relevés d'architecte et de dessins minutieux, tout en recourant à des
comparaisons avec d'autres cultures dans le temps et dans l'espace. On
admirera la richesse de sa documentation iconographique et littéraire et des
analyses qui concernent principalement l'habitat traditionnel et divers
facteurs tels que le climat, l'isolement géographique, ou la structure socio-
économique liée à la religion, qui ont fortement influencé la création de cette
agglomération rurale. Il suffira pour s'en convaincre de se reporter, par
exemple, au développement consacré à l'eau invisible, amenée par les
conduites souterraines des karez, qui sert aussi bien à l'irrigation qu'à
l'alimentation en eau potable, ou encore aux pages décrivant les séchoirs à
raisin, le maillage végétal, combinant lignes de peupliers coupe-vent et
couloirs de vigne en treille, protégeant les passants contre les ardeurs du
soleil, et l'architecture domestique recourant à un vocabulaire combinant
cours, pergolas et terrasses, contribuant à garantir la fraîcheur des lieux.
Bien loin de se limiter à une simple anthropologie de l'architecture, l'auteur
ouvre en passant des perspectives sur d'autres grandes questions, en
particulier celle de l'utilisation de la terre comme matériau de construction
— qui avait été le sujet de son premier terrain —, et celle d'un effet urbain
issu d'une "civilisation du désert" qui transcenderait les cultures.
Très au fait de la situation locale, Jean-Paul Loubes ne pouvait
manquer de noter les différences importantes entre les modes d'occupation
du sol pratiqués par les deux communautés "juxtaposées" sur ce territoire :
les Han (Chinois) et les Ouigours. L'approche écologique, qui donnait tout
son prix à son étude, devait nécessairement être complétée par un volet
culturel de manière à tenir compte de la "situation d'interculturalité liée à la
confrontation des Han et des Ouigours, peuple islamisé se rattachant à
l'ensemble turco-mongol". Le grand mérite de ce travail est de s'être
délibérément replacé dans la longue durée, en effectuant un retour sur une
histoire bimillénaire. Il convient de souligner que la dépression de Turfan
qui constitue l'une des étapes de la Route de la soie "septentrionale ", fut, tout
au long de la période, parcourue par de multiples courants, marchands
aussi bien que culturels. Situé au coeur de l'Asie centrale, le Xinjiang fit
II conquis une première fois par les armées chinoises sous la dynastie des
Han, au premier siècle avant notre ère. Les Ouigours, qui font .figure
actuellement de peuplement autochtone, ne s'y installeraient qu'au Ville
siècle, lors de la seconde occupation chinoise, sous les Tang (Vile-IXe
siècles), mais ils se rattacheraient alors à la civilisation iranienne et
professeraient le manichéisme. L'islam, présent en Chine dès les premiers
temps de l'Hégire, ne serait introduit à Turfan que tardivement, et c'est
seulement au XVe siècle qu'il devient la religion dominante. Attentif aux
multiples aspects de la culture, l'auteur consacre donc un chapitre entier au
fait musulman et aux adaptations de l'architecture islamique aux canons de
l'architecture chinoise, "pour survivre". Il aurait été dangereux de
rapporter univoquement la culture islamique à un modèle du Proche-Orient,
dans la mesure où k peuplement musulman présent dans l'oasis, fait
apparaître aujourd'hui deux communautés fortement individualisées, les
Ouigours turcophones et les Hui, c'est-à-dire des Musulmans sinisés. Le
recours à un vocabulaire architectural emprunté à l'Asie centrale et à la
Perse pose donc le problème de l'origine et du fonctionnement historique de
cette dualité.
Tout est, certes, loin d'être clair dans l'histoire de la région. Jean-
Paul Loubes nous montre très bien, dans la partie historique de son livre,
qu'il convient d'utiliser avec circonspection la documentation
iconographique ancienne, qui ferait référence à des stéréotypes "chinois" ne
correspondant en aucune manière aux réalités locales. On doit, donc,
s'interroger sur l'identité culturelle des Ouigours de Turfan, et refuser
l'équation entre la population turcophone actuellement présente dans l'oasis
et les "Ouigours" de l'époque des Tang, dont les derniers descendants
habitent la province chinoise occidentale du Gansu. On en vient à se
demander si la culture locale "ouigoure", longuement décrite dans ce beau
travail, ne serait pas ancrée dans un passé beaucoup moins lointain, en
d'autres termes si elle ne coïnciderait pas, en définitive, avec l'introduction
de la technique des karez, une forme d'irrigation "occidentale", sans doute
venue du monde méditerranéen, qui permet la remise en valeur de l'oasis
peut-être à l'époque des Ming — et le développement de la viticulture
assurant la prospérité du petit royaume musulman.
La sinisation progressive du Xinjiang, amorcée dans les années 50, a
fait place depuis 1990 à une sinisation à marche forcée, stimulée par un
rapide développement économique. Cette situation nouvelle modifie toutes les
données et, outre les destructions d'édifices anciens, introduit des régularités
dans la production de l'espace qui sont le témoignage de la colonisation
III chinoise. Spectateur impuissant de la confrontation entre deux communautés
vivant dans une situation d'apparente étanchéité, Jean-Paul Loubes choisit
d'en rendre compte en termes de choc entre une "architecture savante" et
une "architecture populaire", voire entre une architecture urbaine et une
architecture nomade. Ce faisant, il décrit la situation présente en introduisant
le concept de "ville double" et analyse les transformations en cours en
opposant «la ville turque à la ville chinoise, l'irrégularité et l'absence de
projet urbain, à la régularité des tracés et à l'acte volontaire d'une
planification se référant à des modèles établis.» On pourrait objecter que k
processus en cours ne paraît nullement ressortir d'un projet urbain mais
qu'on aurait affaire, au mieux, à une urbanisation sauvage prolongeant une
colonisation agricole de type chinois associant l'irrigation par puits à une
extension du terroir cultivé en direction des terres basses. Il n'en demeure
pas moins qu'on ne pourra que partager la conclusion de l'auteur : « la
modernité qui se profile produira un espace nouveau. Ce sera un espace
chinois. »
Michel Cartier
Directeur d'Études à l'EHESS
IV Introduction
Lorsque cette étude a été entreprise (premières campagnes de relevés en
1987), l'objectif initial était de rendre compte et d'analyser la formation
urbaine que constituait l'oasis de Turfan en explorant deux axes principaux :
—la situation d'interculturalité liée à la confrontation des Han et des
Ouigour, peuple islamisé se rattachant à l'ensemble turco-mongol. La pré-
sence des Chinois dans les Territoires de l'Ouest est attestée depuis le début
de notre ère (dès la dynastie des Han), et les Ouigour arrivent dans l'oasis
au vine siècle ;
—la situation oasienne, c'est-à-dire la problématique géographique,
géo-climatique et écologique « extrême », liée aux conditions désertiques. Il
s'agit de comprendre comment les configurations architecturales et urbaines
observées permettent l'implantation d'établissements humains en dérivant
les paramètres climatiques hostiles, en des conditions rendant l'activité
humaine possible, le séjour confortable.
Ce travail d'ordre monographique prend l'espace construit, fabriqué,
comme objet (et comme texte), et l'explore en suivant les deux axes que
nous venons d'évoquer.
— La sinisation de l'espace
Mais il est apparu que l'espace étudié subissait une transformation très
rapide au cours des dernières années. Cette transformation amorcée dès les
années cinquante (extension planifiée de l'oasis), touche l'agglomération de
Turfan et sa structure urbaine dans les années soixante-dix. En 1990 se font
sentir les effets d'un développement économique exceptionnel, qui donne à
la Chine les moyens d'une nouvelle accélération du phénomène. Celui-ci
prend l'allure du parachèvement d'un processus de sinisation de l'espace,
phase ultime d'accomplissement d'une stratégie spatiale préparée de longue
date. Nous nous attacherons à en montrer les phases successives.
La vitesse de ce phénomène, la brutalité et la cohérence de sa logique,
son efficacité prévisible, nous conduisent à le considérer comme un phéno-
mène spécifique qui n'est plus la simple continuation du processus engagé
depuis deux millénaires Son étude constitue le troisième axe traversant ce
travail : la sinisation de l'espace.
9 — Le cas de Turfan
Nous avons choisi l'oasis de Turfan pour plusieurs raisons.
L'architecture ouigoure que l'on y observe est d'une grande diversité et
de grande qualité : habitation, architecture religieuse, funéraire. Le trait
marquant est la grande autonomie qu'elle a gardée par rapport à l'architec-
ture chinoise.
Les traces sont nombreuses d'anciennes implantations chinoises et les
vestiges d'anciennes villes-états jalonnant cette voie Nord de la Route de la
Soie constituent des éléments précieux pour se faire une idée de l'état de
l'architecture et de l'urbanisme avant l'Islam.
Les matériaux archéologiques ramenés par les diverses missions depuis
le début du xixe siècle devraient pouvoir contribuer à cette étude. Malheu-
reusement, les voyageurs, scientifiques ou aventuriers, qui conduisirent des
expéditions en Asie Centrale étaient principalement venus chercher là les
témoignages de la culture bouddhique. Ils ramenèrent des objets, des
manuscrits, des fresques (fragments ou relevés) mais peu de relevés qui
satisferaient l'ethno-architecte d'aujourd'hui. La botanique, la zoologie
furent aussi des centres d'intérêt. Lorsque la photographie fut un outil dis-
ponible, elle servit à fixer quelques vestiges bouddhiques. Peu de choses sur
les édifices liés à l'Islam. L'architecture du bassin de Turfan est essentielle-
ment rurale. C'est là une autre raison qui explique peut-être le peu d'intérêt
accordé par les voyageurs, pour qui la grande architecture ne pouvait sans
doute être qu'urbaine.
Plusieurs séjours (1987, 1989, 1990, 1992, 1993, 1994) dans ces régions
laissent mesurer l'accélération de la destruction de la ville indigène ou de
quartiers ouigours.
A Urumqi, capitale de la province du Xinjiang, la mutation est mesurable
d'une année sur l'autre. L'architecture ouigoure de terre crue, boutiques et
maisons basses colorées, visible par quartiers entiers en 1987 a maintenant
totalement disparu. Ces maisons étaient certes insalubres et surpeuplées.
On leur a substitué des taudis sur plusieurs niveaux, car tels apparaissent les
immeubles récents du centre ville. En périphérie, les bidonvilles s'étendent
sur les collines de l'ouest de la ville. Une autre strate d'architecture intéres-
sante est en voie de disparition : l'architecture d'inspiration nordique du
xixe siècle, souvent en pisé, témoignage de la présence russe. Enfin, les
années soixante et la coopération sino-soviétique ont produit quelques édi-
fices néo-classiques qui se signalent par leur qualité constructive et urbaine.
certes importé et ren-Ce sont les derniers témoignages d'un ordre urbain,
voyant à la ville occidentale plus qu'à la ville chinoise. La transformation et
sinisation de l'espace est maintenant consommée à Urumqi.
Turfan, relativement épargnée jusqu'à une période très récente est main-
tenant atteinte par la transformation. La ville se trouvait dans les années
quatre-vingt dans une situation de transition. Urumqi préfigure ce qui, à
terme, atteindra Turfan, mais les traces de la ville indigène sont encore là,
10 partiellement. L'espace chinois avance et pousse ses tracés. Les cases nou-
velles du damier reçoivent les objets construits par le planificateur chinois.
Mais il reste encore des quartiers d'architecture ouigoure. Chaque année
plus difficiles à déceler, à lire, ils tombent un à un. La mutation du tissu
urbain passe par cet effacement de la ville d'il y a vingt ans.
Enfin, le gros village de Gaochang, près du site des ruines de l'antique
cité, est de tracé chinois mais d'architecture exclusivement ouigoure. Il est à
lui seul une illustration de l'architecture civile et religieuse ouigoure. Plus
de 10 000 personnes habitent ce bourg entièrement en terre crue. Le premier
immeuble chinois, en béton, a vu le jour au carrefour principal en 1993.
Les relevés d'architecture indispensables pour une étude de l'architecture
proviennent de Turfan et de Gaochang. Les deux cités offrent de plus, deux
configurations spatiales différentes pour étudier les modalités de transfor-
mation et de production de l'espace sous l'effet de la planification chinoise :
—Turfan. La régularité en oeuvre pour transformer l'ancienne ville oui-
goure et l'ancienne ville chinoise.
—Gaochang. Expression d'une architecture ouigoure qui s'est constituée
à l'origine dans les mailles d'un damier chinois. Nous sommes à la veille de
la transformation dans la maille elle-même.
UN FACE-A-FACE CULTUREL : LE XINJIANG OUIGOUR
Le Xinjiang ouigour réunit sur un même territoire des apports architec-
turaux divers. Dès l'époque des Han antérieurs les contacts sont établis
entre les populations du bassin du Tarim (Xiongnu) et des voyageurs chi-
nois. Des campagnes militaires entraînent la création d'établissements Han
dont les traces témoignent de la pénétration des principes chinois d'organi-
sation de l'espace (tracés). Jusqu'à l'implantation définitive de l'Islam dans
ces régions de l'Asie centrale, l'architecture religieuse était essentiellement
bouddhique. L'apport de diverses expressions de l'architecture islamique
marque ensuite ces territoires : architecture Perse, Turque, Mogole, Timou-
ride.
A propos de cette situation d'interculturalité, diverses questions sont
posées aujourd'hui. Elles ont trait à la confrontation (juxtaposition) déjà
ancienne de modèles d'habitat et d'architecture ouigours (liés à l'Islam)
avec les valeurs chinoises. Etanchéité des cultures l'une par rapport à l'autre ?
juxtaposition sans emprunts réciproques ? emprunts ? métissages ? syncré-
tisme ?
L'analyse des architectures domestiques et religieuses est la voie choisie
pour explorer ces questions.
On prendra comme point de départ, un document témoignant d'une tenta-
tive d'un chercheur-architecte chinois pour annexer la maison ouigoure à
l'ensemble chinois, comme l'une des « variantes régionales de la maison
chinoise » (voir Annexe 1.) Nous nous efforcerons dès lors, tout au long de
11 ce travail, de faire ressortir dans les espaces étudiés, les caractères les ratta-
chant à l'ensemble chinois et ceux qui l'en distinguent.
L'évolution, récente dans ces régions, du rapport respectif des populations
Han et Ouigour (10 % de Han en 1949, 45 % en 1988), accélère les mutations
de l'espace urbain et donne une actualité particulière aux questions soulevées.
Elle rend d'autant plus urgente l'étude des formes construites très menacées.
Enfin, l'étude des architectures ouigoures du Xinjiang est une contribution à
la connaissance des architectures islamiques.
Les hypothèses sur lesquelles nous travaillons sont les suivantes :
—dans la Chine de l'intérieur, l'Islam a adopté « la figure du Temple »
chinois pour répondre au programme de la mosquée. (Mosquées Hui de
Xian, de Pékin). C'est là un exemple de la reprise par l'Islam, pour exister
dans l'Empire du Milieu, de valeurs architecturales chinoises.
—Dans le Xinjiang, l'Islam trouve ses programmes et vocabulaires
architecturaux vers l'Ouest (Perse, Inde Islamique d'influence Persane, Asie
Centrale). (La question est ici de savoir si le long et millénaire face à face
des cultures se traduit par des emprunts ou syncrétismes, les architectures
en présence se contaminent-elles ?)
Dans l'oasis de Turfan, les Ouigour d'une part et les Hui, Chinois musul-
mans d'autre part, ont leurs mosquées et cimetières distincts. Les modèles
architecturaux qu'ils développent expriment le développement séparé de leurs
traditions architecturales. Les Hui sont porteurs des modèles spatiaux chinois.
L'interprétation correcte des espaces étudiés suppose une bonne connais-
sance des cultures en présence et de leur rapport à l'espace. Nous n'imagi-
nons pas en disant cela saisir des cultures dans un état de pureté qui serait
supposé avoir existé. Il s'agit plutôt d'identifier les grandes influences qui
en sont les composantes.
L'étude de l'espace chinois entreprise à ses divers niveaux (cosmogonie,
territoire, ville, habitation, objets) doit être complétée par l'étude de
l'espace (territoire, ville, habitation) dans la culture ouigoure. Ici l'apport de
l'Islam va être déterminant. Il faudrait en outre mesurer ce que cet espace
(structure urbaine, habitation, architectures de représentation), doit aux
périodes d'avant l'islamisation (cultures prébouddhiques, bouddhisme,
colonisations chinoises localisées). Une connaissance de ces situations (his-
torique, socio-politique) est nécessaire pour procéder à la lecture des
espaces architecturaux respectifs.
LA PROBLÉMATIQUE OASIENNE :
« LA TERRE, L'EAU, LE RAISIN »
La problématique de l'oasis, établissement humain en zone désertique,
s'articule ici autour de trois pôles :
—la terre : support des cultures vivrières, elle est également le matériau
de base pour l'architecture ;
12 —l'eau : sa présence et sa distribution conditionnent toute vie ;
—le raisin : c'est dans le cas de Turfan, la ressource économique princi-
pale. La treille participe également à la forme architecturale, urbaine et à la
trame paysagère de l'oasis.
On décrira la contribution de la vigne à l'architecture de la maison. Au
plan de l'urbanisme, on étudiera l'association de la trame végétale (dans ses
deux étages : le peuplier et la vigne) au réseau des voies et des canaux.
Une architecture écologique et une trame paysagère sont associées dans
une forme urbaine particulièrement adaptée aux conditions climatiques du
désert. Nous décrirons et évaluerons les performances climatiques de cet
urbanisme.
Nous entendons par architecture écologique : qui parvient à créer des
conditions favorables à la vie humaine (voire confortables) par la mise en
oeuvre de dispositions « passives » pour corriger le climat. La forme archi-
tecturale est l'un des moyens utilisés, la physique des matériaux, la mise à
contribution des étages de végétation, la gestion de l'eau et de son évapora-
tion, etc. lui sont associées. Elle témoigne d'une intelligence des données
du milieu. La voie empirique d'accumulation et d'élaboration des connais-
sances a certainement permis localement la mise au point de telles solu-
tions. Mais les courants d'échanges liés aux routes de la soie ont aussi
contribué à la diffusion des connaissances techniques et géographiques
étrangères, qui sous-tendent cet urbanisme climatique.
Le regard sur d'autres systèmes d'oasis, dans d'autres régions déser-
tiques du monde (Afrique, Moyen-Orient, Iran), est également fructueux. Il
karez montre en particulier que le système de distribution de l'eau par les
(canaux souterrains), n'est pas spécifique de l'oasis de Turfan où il arrive
relativement tard ()mir siècle).
Ce volet de l'étude la relie à une réflexion plus large et plus générale que
le cas d'espèce de Turfan : le maintien et la création d'établissements
humains en milieu désertique.
LA SINISATION DE L'ESPACE
Si le face à face des conceptions chinoises en matière d'aménagement de
l'espace, avec les cultures locales est très ancien, le « modèle chinois »
avait été contenu jusqu'à très récemment dans une sorte de « développe-
ment séparé » qui avait peu altéré les cultures locales. Nous verrons plus
loin que les voyageurs jusqu'au siècle dernier ou jusqu'au début du
xxe siècle nous parlent de villes duales, où ils distinguent bien « la ville chi-
noise », encore appelée « ville Neuve », et la « ville Turque » ou « ville
indigène. » C'est notamment le cas pour Yarkand, Kashgar, Turfan.
Une première accélération dans les conditions de cohabitation des cul-
tures de l'espace se produit après 1949. Les oasis font l'objet de nombreux
aménagements visant à étendre les zones de culture et de peuplement.
13 L'irrigation, les plantations d'arbres et de nouveaux tracés urbains sont les
moyens de cette extension. (200 % d'accroissement de la superficie de
l'oasis de Turfan depuis la fondation de la République Populaire, la popula-
tion de Han dans le Xinjiang passant de 10 % en 1949 à 40 % en 1982) 1 .
Une accélération de cette transformation est amorcée dans les années
1980 dans les villes importantes comme Urumqi et gagne les oasis et Turfan
dans les années 1990. Cette dernière période n'est plus seulement une phase
de colonisation, au sens de la mise en valeur de nouvelles terres et de
l'implantation de nouvelles populations Han comme dans la période 1950-
1980. Il s'agit maintenant de modifier radicalement l'espace indigène, les
villes, les villages et l'architecture. L'ampleur des destructions visant à sub-
stituer les modèles chinois aux modèles locaux est telle que l'objet d'étude
n'est plus stable. Il se transforme à vitesse accélérée et le caractère même de
l'étude en est modifié. Si le premier objectif, de description et d'étude de
l'architecture ouigoure demeure (avec la « dramatisation » qu'entraîne
maintenant sa destruction visible), les modalités même du processus de
transformation (on peut parler de « stratégie ») doivent aussi être étudiées.
(On pourrait dire que ce second objet d'étude se substitue sous nos yeux au
premier.)
Cette transformation de l'espace n'est pas spécifique du Xinjiang, et
caractérise la sinisation accélérée des territoires périphériques ou des cul-
tures locales non chinoises existaient. On a déjà signalé la croissance écono-
mique spectaculaire de la Chine dans les années 92-94' confère aux moyens
consacrés à la transformation de l'espace une particulière efficacité. La
vitesse atteinte par la destruction rend sans doute plus visibles et lisibles les
stratégies spatiales employées ainsi que les différents niveaux de leur mise
en oeuvre. Nous distinguerons d'abord les grands tracés générateurs du
découpage du territoire en mailles orthogonales, puis la mise en place du
réseau viaire et de l'espace public caractéristique de la ville chinoise, et enfin
l'action dans la maille urbaine et touchant la transformation de l'architecture
elle-même. Cette remarque nous conduit à examiner ici un versant important
de la culture urbaine chinoise : la question de la régularité.
— La régularité chinoise
Nous savons que dans la ville chinoise (citons les cas de Xian, de Pékin)
le damier constitutif du tissu urbain régulier a une remarquable aptitude à
accueillir dans ses mailles, les manifestations spontanées de multiples appro-
priations individuelles de l'espace. Là pourrait se situer l'articulation entre la
note docu-1. Xinjiang today : the Xinjiang Uygur Autonomous Region is advancing,
mentaire, Xinjiang People Press, Urumqi, 1985.
Croissance économique de 12 % sur les six premiers mois de l'année 94 par rapport 2.
à l'année précédente. Journal Le Monde, 08/09/94.
14 régularité et l'irrégularité. C'est ce que montrent les études conduites sur les
tissus urbains de la ville chinoise traditionnelle, mais il faut nuancer cette
lecture, la compléter pour saisir la complexité de cette articulation :
— Le tracé urbain, porteur de la régularité organisatrice de la ville (ses
voies, ses îlots, son orientation, ses grandes structures urbaines et architectu-
rales), est garant de l'organisation de l'espace qui caractérise la ville chi-
noise. Il a pu se former par la volonté d'un projet à une période donnée de
l'Histoire. Il peut aussi résulter de la rectification de tracés antérieurs, appa-
raître comme la superposition de plusieurs aménagements. Lorsque c'est le
cas, une règle commune articule cette superposition. Les tracés historiques
successifs sont « compatibles », c'est-à-dire que non seulement ils ne se
contredisent pas, mais ils procèdent de références spatiales communes, les
inscrivant dans les mêmes règles de tracé : orientation, orthogonalité, axialité
des édifices renvoyant à la cosmogonie ou à une représentation du pouvoir,
structure en îlots, etc. Au niveau de ces tracés, il y a « projet », c'est-à-dire
acte prémédité, vision de l'objet avant sa mise en oeuvre par des moyens
adaptés. Nous pensons bien évidemment ici à Xian ou à Pékin
— Le remplissage de l'îlot résultant de ce maillage est le résultat de la
somme de multiples actes de construction individuels. Ces actes produisent
un bâti de taille très variable, étalé sur de longues périodes donc non homo-
gène, de matériaux et de qualité constructive très divers. Il n'y a pas à ce
niveau de la maille urbaine un projet mais une multitude d'actes (dont cer-
tains peuvent avoir le caractère de projet) non concertés.
Cette diversité n'est pourtant pas le désordre. Elle est en premier lieu conte-
nue par la géométrie de la ville et les grands tracés qui s'imposent à l'îlot.
En second lieu, ces appropriations individuelles, si elles ne procèdent pas
nécessairement de la compréhension du « projet » régulier général dans
lequel elle s'inscrivent, n'en témoignent pas moins des mêmes références
spatiales, des mêmes modèles, même inconsciemment mis en oeuvre par
une culture populaire. Cette communauté de concepts spatiaux est ce qui
définit une culture architecturale. Elle passe par la diffusion et la production
(reproduction) d'un certain nombre de figures spatiales, de langages et
vocabulaires architecturaux communs. Tout cela dessine les limites de ce
que nous qualifions d'irrégularité à l'intérieur de la maille et fait ressortir
l'importance du « grossissement » de notre instrument d'observation.
La régularité est ici ce qui articule ces deux niveaux de production de la
ville.
L'ARCHITECTURE COMME TEXTE
Si nous admettons que l'architecture est l'une des manifestations les plus
complètes des cultures humaines, son étude va nous éclairer non seulement
sur les modalités de rencontre, confrontation ou acculturation qui caractéri-
seront l'architecture d'un groupe, mais aussi, au-delà du strict champ archi-
15 tectural, sur les modalités de la confrontation de deux cultures ou de deux
ensembles culturels.
L'espace peut être appréhendé comme un texte. On peut admettre ceci
tout d'abord intuitivement. Ne dit-on pas « lire une architecture » ? Les lois
qui l'organisent sont comme la grammaire pour le texte écrit. Elles en
garantissent la bonne compréhension auprès du plus grand nombre, dans le
groupe qui reconnaît ces règles pour siennes. Mais à l'intérieur des règles
de la syntaxe, il y a place pour la diversité des mots. Ces mots entre eux
peuvent, comme les objets architecturaux, jouer l'harmonie ou la disso-
nance, la familiarité ou l'opposition. L'ensemble, règles et mots n'en consti-
tuent pas moins un langage.
On peut discuter ce point théoriquement. Tel n'est pas l'objet de ce tra-
vail, et nous prétendons simplement fournir des matériaux utilisables pour un
tel approfondissement. R. Barthes nous rappelle qu'étymologiquement,
« texte » veut dire « tissu ». A propos de la distinction entre le texte (litté-
raire) et l'oeuvre, il précise que le texte, « c'est la surface phénoménale de
l'oeuvre littéraire »... « un objet perceptible par le sens visuel », également
« trace irrécusable, indélébile, pense-t-on du sens que l'auteur de l'oeuvre y a
intentionnellement déposé » 3. Le parallèle, on le voit, est sans doute fondé,
entre une production littéraire et architecturale. Comme l'écrit, l'objet archi-
tectural est une oeuvre, mais c'est aussi un texte. «L'oeuvre se tient dans la
main. Le texte dans le langage ». — Ceci rappelle que si l'oeuvre est un objet
fini (un livre sur les rayons d'une bibliothèque dit R. Barthes, ajoutons un
monument dans son site), le texte est davantage un champ méthodologique,
celui du langage. « Le texte reste de part en part homogène au langage », et
ce langage signifie. L'analogie avec le texte écrit paraît d'emblée fructueuse.
texte architectural, de vocabulaire architectural, de citations On parlera de
architecturales. On invoquera la sémiotique architecturale à propos du sens
que véhiculera un objet d'architecture, ou la sémiologie pour faire état de son
pouvoir de communication. Tels sont succinctement évoqués les enjeux du
texte architectural. On voit aussi la nécessité qu'il y a de préciser les limites
de cette analogie. Notre objet n'était pas, dans ces lignes, de discuter la ques-
tion de cette analogie, mais d'éclairer une posture.
LE TRAVAIL DE TERRAIN
Nous nous proposons d'interroger l'espace construit ou aménagé par
l'homme. Dès lors, la question des représentations de cet espace, c'est-à-
3. R. Barthe, « De l'oeuvre au texte », in Revue d'esthétique n° 3, 1971 et « Théorie du
texte », in vol. 15, p. 1013, Paris, 1980. Encyclopaedia Universalis,
4. Sur ce dernier point voir « Actes du 2' colloque de sémiotique architecturale » orga-
nisé par le Laboratoire d'Architecture N° 1 de U.P.6 et le Groupe de Recherche Sémio-
Linguistique de 1'E.H.E.S.S.
16 dire très concrètement des relevés d'architecture, est très importante. Les
publications locales contenant des relevés d'architecture s'intéressent essen-
tiellement à la maison ouigoure de Kashgar. Son architecture est souvent
urbaine. Le décorum est riche, il se porte sur les parties en bois ou sur les
niches de plâtre ajouré dans les murs. Ces publications font état également
de l'architecture religieuse de la région de Kashgar : mosquées, mausolées
de dignitaires ouigours retenus aussi pour leurs décors en faïence colorée.
Ces publications produisent des photographies, parfois des plans, jamais
d'analyse ou de commentaires sur la formation de ces architectures. L'archi-
tecture de Turfan n'a, par contre, soulevé aucun intérêt. Il s'agit d'une archi-
tecture rurale, très peu chargée en décor, concentrant sa finalité vers l'utilité
et le programme auquel elle tente de répondre dans une stricte économie de
moyens. De là elle tient sa force, son évidence. Devant certains édifices nous
n'avons pu nous empêcher d'évoquer le M'zab. C'est sur cette architecture
du bassin de Turfan qu'a porté notre travail de relevés. Il a débuté l'été 1987.
Une seconde campagne de terrain a eu lieu en 1989, une troisième en 1992,
puis en 1993 et en 1994. Elles ont permis de réunir une quarantaine de rele-
vés d'habitations, et de mosquées dans les agglomérations de Turfan et
Gaochang, ainsi que les cimetières de Toyuq.
Parallèlement, nous avons pu assister sur une durée de huit années à la
transformation de la structure urbaine de Turfan. Cette observation sur la
durée a permis de mieux comprendre les stratégies spatiales en jeu. Ces huit
années ne représentent pas une période très longue mais cette période corres-
pond à l'accélération visible de la sinisation de l'espace.
Aysan Rahman, ouigour de Turfan nous a accordé sa collaboration à cha-
cune de ces missions en facilitant le contact avec les familles ouigoures dont
nous relevions les habitations, ainsi qu'avec les Imams des diverses mos-
quées relevées. En 1992, Cheng Fan, architecte, enseignant à l'Université
d'Architecture et de Technologie de Xian nous accompagnait puis en 1993,
c'était Li Jingshen, architecte, à cette époque enseignant de la même univer-
sité. Ces deux excellents compagnons ont facilité les contacts avec les autori-
tés chinoises de Turfan ou d'Urumqi comme le Xinjiang Architectural Design
Institut.
17 CHAPITRE I
TURFAN
ET LES TERRITOIRES
DE L'OUEST
Fragment de la gravure "Vue prise
dans le Gobi", dessin d e
Pranishnikoff, d'après Piasetzkiy,
dans Elisée Reclus, Nouvelle
Géographie Universelle, T.VII,
Hachette, Paris, 1882. FIG 1 PEUPLEMENT DE LA CHINE ET DU XINJIANG
Chaque point représente 50(10 habitants. (D'après l'Archilecture d'Aujourd'/wi, IN° 201, 1979).
Le Taklainakan est contourné au Nord et au Sud par un chapelet d'oasis. Turfan apparaît sur la branche
Nord de la route de la soie.
FIG 2 BASSINS ET MONTAGNES DU XINJIANG
20
LEGENDE
P = Prél centre dc...
Chemin dc Fer .51101
- Routes pnncipalcs
des thvistoris admintstmuces
rachi. .r"-
P de Tachent, (Ili) \
P Autonome il P. d, l'Alla) MONGOLIÉ Kminta le;)
Mongole de Bortala
."‘ reeln:e 1"il
P. Autonome
Kalak de l'II, ------
I faim
P de Ham
.Rde Turfaa
Kuria
OANSU
p.Autonomç
Kir@
AFGHANISTAN
PA Autonome QINGHAI
Limule de Flayingetp
Holan
PAKISTAN
TIBET
FIG 3 LES DIVISIONS ADMINISTRATIVES DE LA REGION AUTONOME OUIGOURE DU
XINJIANG. (D'après Xinjiang, the land and the people, New World Press, Pékin, 1989).
....sers Ham'. m
Baizec
TURFAN
A stana
Huoyan Sha
Dafangzi
Gaochang
Lamubo
0 10 20 km
Wulian
Vers le lac Aidingkol ifukan e
SITUATION DE TURFAN (adossé au Sud de la Montagne de Feu. FIG 4
prolongement le plus occidental des Bogda Shan).
21





TUR} N
Kashgar


111 Xianyang
Luoyang ee
Xian
Frontière des Qin
Canton
Frontière des Han
Grande Muraille.
J.C) FIG 5 (221. av. J.C-221. L'EMPIRE DES QIN ET DES HAN
TURCS
ORIENTAUX
r
TURCS
OCCIDENTAUX
Samareande *te.
Boukhara :A
CALIFAT
iKkhgar ABBASSIDE
4 1
Lhassa
Frontière des Tang
Itinéraire du pèlerin bouuddhis
Xuanzang (629 - 645).
FIG Ville siècle). 6 L'EMPIRE DES TANG (Milieu du
1980, Vol 4, p 281). (D'après "Chine, Histoire jusqu'a 1949", Encyclopaedia Untversalis,
22
_ L. B0/,ehech
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FIG 7 UNE ANCIENNE CARTE CHINOISE DU
Carte donnée sans mention de date ni d'origine BASSIN DU TARIM.
d'Elisée Reclus, LivreVII, Hachette, Paris dans la Géographie Universelle
1882.
1. LE TURKESTAN CHINOIS
La région Autonome Ouigoure du Xinjiang est avec 1 646 800 km 2,
la plus étendue des provinces chinoises. C'est aussi la moins peuplée avec
15,5 M d'habitants (1991) répartis sur 1/6 de la superficie du territoire de la
Chine. Le grand désert qui constitue l'essentiel de cette région, est entouré
de montagnes et de plateaux. Au Sud, les monts Kunlun le séparent du Tibet
et du Qinhai. Au Nord-Est, ce sont les Monts Altay qui s'étirent du Nord-
Ouest au Sud-Est, et qui font barrière avec la République Populaire de
Mongolie. A l'Ouest, de nombreuses montagnes et plateaux, dont le plus
élevé est le plateau du Pamir, isolent ce désert du Kirghizistan, du Tadji-
kistan, du Kazakhstan, de l'Afghanistan et de l'Inde (Kashmir).
Les Tianshan orientés d'Ouest en Est dessinent des chaînes parallèles qui
fractionnent la province en vastes bassins dont le bassin du Junggar
(Dzoungarie) au Nord et celui du Tarim au Sud. Le bassin de Turfan est
situé entre deux des chaînes terminant les Tianshan à l'Est : les Bogda Shan
(au Nord de Turfan) et le Kurugtag (au Sud). C'est sur le pourtour de ces
23
bassins, dans les zones de piémonts, que les établissements humains se sont
fixés dessinant un chapelet d'oasis (Fig. 1 et Fig. 2).
1.1. Les territoires de l'Ouest
C'est en 1884 que la dynastie des Qin intègre à l'Empire la province chi-
noise du Xinjiang qui deviendra en 1955 une des cinq Régions Autonomes
de la République Populaire de Chine (Fig. 3).
— La sinisation
Les chiffres qui suivent sont révélateurs de l'accélération de la croissance
de la population Han par rapport à la population de Ouigour'. Les minorités
ethniques qui ne sont pas soumises à la règle de l'enfant unique, représen-
taient jusqu'à la fin des années cinquante et toutes nationalités confondues,
90 % de la population du Xinjiang. Dans la croissance démographique
forte, les Ouigour, ethnie majoritaire, accroissaient même leur représenta-
tion au détriment des autres nationalités.
Année Population Ouigour Han
du Xinjiang
<1850 (<10%)
1949 (10%)
1957 5,64 M 3,76 M (33 %) 0,56 M (10 %)
8,00 M 2,00 M (25 %) 1970
1982 13, 09 M 5,95 M (45 %) 5,28 M (40,1 %)
1988 14 M 6,29 M (44 %) 6,30 M (45 %)
199- 115,6 M
C'est entre 1982 et 1988 que le pourcentage de leur population décroît et
en 1988 la proportion de Han devient supérieure.
Certains documents distinguent les « treize nationalités implantées au
Xinjiang avant la libération » (Han, Ouigours, Hui', Kazakh, Xibo, Mon-
gol, Kirghiz, Uzbek, Mandchous, Russes, Tartars, Daurs et Tajik) des
34 autres nationalités venues après (Dongxiangs, Chuangs, Salas, Tibétains,
Miaos, Yis, Buyis, Coréens, etc.).
1. Sources : pour 1957 et 1970: P. Trolliet, article « Sin-kiang », in Encyclopaedia
Universalis, Paris, 1980, p. 1050 ; pour 1982 : Xinjiang Today, Brochure éditée par : The
Xinjiang Uygur Autonomous Région, Xinjiang People's Press, Urumqi, 1985 ; pour 1988,
China. A guidebook to Xinjiang », Xinjiang Education Press, Urumqi, 1988.
2. Les Hui, musulmans chinois figurent comme « Nationalité » sur la liste des cin-
quante-six nationalités composant la population chinoise dans le Troisième Recensement
National de Population de 1982 auquel nous nous référons pour la liste des nationalités.
24 — Les Routes de la Soie
Pour joindre la Chine à la Méditerranée, les Routes de la Soie rencontre-
ront plusieurs fois des déserts. Mais celui du Taklamakan est certainement
le plus redoutable. Dans une région d'une extrême continentalité, les deux
bassins principaux qui constituent le Xinjiang présentent des caractéris-
tiques sensiblement différentes. Avec 250 à 300 mm de pluie annuelle, la
Dzoungarie au Nord a un climat semi aride et connaît des étés courts avec
une moyenne pour juillet ne dépassant pas 20 °C. Le Tarim au Sud, plus
élevé connaît un total de précipitations inférieur à 100 mm et une moyenne
des températures en juillet de 26 °C (Fig. 2).
Partant de Xian, l'ancienne Chag'an des Tang, dans la Chine du Fleuve
Jaune, la Route de la Soie, après avoir franchi le corridor du Gansu, dépassé
Dunhuang et ses célèbres grottes ornées, parvient enfin dans les territoires
de l'Ouest où elle va devoir affronter les étendues désertiques. Les chemins
qui, de la Chine mènent vers la Perse et vers l'Inde, ont trouvé là des étapes,
dans ces chapelets d'oasis qui par une voie Nord et une voie Sud contour-
nent le désert du Taklamakan. Ces deux itinéraires convergent ensuite pour
franchir les hauts plateaux du Pamir ouvrant aux voyageurs venus de Chine
les chemins de l'Asie centrale, du Moyen-Orient et enfin du Bassin médi-
terranéen (Fig. 49).
Sur ces routes de l'Ouest, les marchands grecs et chinois sont rentrés en
contact. Les voyageurs chinois les ont empruntées lorsqu'ils partaient s'infor-
mer en Inde de la parole de Bouddha. Ils ont ramené par ces chemins, au prix
de périls de toutes sortes, des textes qu'ils ont ensuite passé des années à tra-
duire dans les villes de l'ancienne Chine comme Luoyang ou Chang'an. Les
négociants arabes et méditerranéens, les voyageurs européens du Moyen Age,
les Vénitiens Nicolo Polo, Matéo Polo et Marco, fils du premier, ont emprunté
ces chemins, visité ces villes et, pour le dernier, ramené en occident le Livre
des Merveilles. Dans le même temps, des peuples marins développaient des
routes maritimes qui bientôt atteignirent la Chine et ses ports du Sud comme
Canton, Quangzhou. Alors la Route terrestre de la Soie cessa à partir du
mie siècle, d'être la voie privilégiée des échanges Est-Ouest.
Les garnisons chinoises établies à l'époque de Pan Chao constituent
l'ossature de la présence Han à partir de laquelle les échanges commerciaux
vont s'accroître et prospérer.
Ainsi ouverte, la voie vers l'Ouest va voir se multiplier les ambassades et
peu à peu s'instaurer ces relations commerciales Est-Ouest connues sous le
nom de Routes de la Soie. Après les voyages de Zhang Qian, des missions
sont envoyées régulièrement. En ce dernier siècle avant le début de notre
ère, tous les ans, de cinq à dix missions quittaient la Chine'. C'est ainsi que
la première ambassade chinoise atteint le territoire des Parthes sous
3. Drège Jean-Pierre, « Ma route de la Soie », La Bibliothèque des Arts, Paris, 1886.
25 Mithridate II (— 124 — 88). Ce peuple jouera le rôle d'intermédiaire entre
l'Empire Romain et les Chinois, empêchant toujours ces derniers de pousser
plus à l'Ouest leurs incursions.
Deux routes permettaient la circulation vers l'Ouest sous les Han. Peu
après avoir quitté Dunhuang, elles divergeaient à Yumenguan. La première
allait plein Ouest vers Loulan, prenait ensuite au Sud pour contourner le
Taklamakan, par Qiemo, (ancienne Cherchen), Yutian (Khotan), Pishan, de là,
par Wuhao (Tashkurgan) on gagnait le royaume de Jibin (Cachemire) et le
Golfe Persique. La seconde route partait plus au Nord après Yumenguan et la
passe de Yangguan et rejoignait Turfan qui s'appelait alors Jingjue et longeant
le pied des Tianshan par le Nord du Taklamakan, après Korla, Kutcha, Aksu,
gagnait Kashgar (Shule). En remontant un peu vers le Nord-Ouest on attei-
gnait le Ferghana, Samarcande, Boukhara, l'Amou-Darya et la Caspienne. En
l'an 2 de notre ère, cette route du Nord fut aménagée dans la région de Turfan
pour éviter les Dunes des Dragons Blancs entre Hami et Turfan.
Une troisième route est signalée au me siècle. Elle est plus au Nord que
les deux précédentes. Elle quittait la route de Turfan à Hami, prenait au
Nord vers le lac Barkol puis Jimsar. Elle suivait ensuite vers l'Ouest en lon-
geant le Nord des Tianshan.
Ces trois branches constituaient une armature de base qui, localement,
développait des ramifications, jonctions et réseaux secondaires permettant
un grand nombre de variantes locales dans les itinéraires.
Avec le déclin des voies terrestres de la Route de la Soie au mue siècle,
ces contrées sont alors retombées dans l'oubli pour le monde occidental,
bien qu'elles n'aient pas cessé d'être une grande voie de passage pour les
peuples de la région. Il fallut attendre le milieu du me siècle pour que des
voyageurs ou aventuriers entreprennent une redécouverte de ces régions
alors perçues en occident comme un vide. « Une contrée presque entière-
ment retombée dans l'oubli » selon l'expression d'Élisée Reclus qui
précise : « les anciens récits avaient été si bien oubliés, que la dépression
parcourue par les eaux du Tarim et de ses affluents était considérée au
commencement du siècle comme faisant partie de cet immense « plateau de
Tartane » que l'on croyait occuper tout l'intérieur du continent : il fallut
que les sinologues révélassent à l'Europe les documents chinois relatifs au
pays de Thian chan Nan lou pour que l'on apprit à connaître d'une manière
générale la véritable forme de cette grande cavité qui s'ouvre à l'orient du
Pamir » 4 (Fig. 7).
— Les rapports avec la Chine
Nous avons évoqué les alliances avec la cour des Tang. Il faut citer égale-
ment les collaborations militaires, nombreuses dans l'histoire, qui nous ont
Nouvelle Géographie Universelle — La terre et les hommes », 4. Élisée Reclus, «
t. VII, Hachette, Paris, 1882.
26 fait avancer le mot d'ambiguïté pour caractériser les relations entre
Ouigours et Chinois. On trouve des troupes ouigoures dans les armées
impériales qui, au côté de Tibétains, combattirent la rébellion d'An Lushan
qui dura de 755 à 763 et permirent la survie de l'Empire des Tang. Ce géné-
ral de père sogdien et de mère turque, après avoir obtenu de la dynastie le
commandement de plusieurs régions militaires, entra en rébellion, occupa
Luoyang et détruisit Chang'an. Après cet épisode, la puissance de la Chine
dans tout le bassin du Tarim est anéantie.
C'est durant cette période troublée (751) qu'a lieu la défaite de Gao
Xianzhi sur la rivière Talas, au Sud du lac Balkhash. Il se heurte là aux
Arabes, qui un siècle après avoir renversé les Sassanides en Iran (652),
avaient entrepris une poussée vers l'Est. Lors de cette avancée, franchissant
les passes du Pamir, ils s'installent un moment à Kashgar par où ils intro-
duisent l'Islam. (Il faut distinguer cette introduction de la religion, avec son
établissement, sa consolidation et sa généralisation qui n'interviendront que
plus tard et graduellement).
Lors de la rébellion paysanne de Huang Chao (875-884), qui détruisit
Chang'an en 878, il semble que l'empereur ait trouvé une fois de plus de
l'aide auprès des Ouigour. Dans une « Information sur la Chine et les
Indes » l'érudit arabe Abû Zayd Hasan écrit en 916 « Huang C'ao (Huang
Chao) se maintint au pouvoir jusqu'au jour où le roi de la Chine envoya un
message au roi des Toguz-Oguz qui habitent dans le pays des Turks.
Chinois et Toguz-Oguz sont voisins et leurs familles royales alliées. Le roi
de la Chine envoya à celui des Toguz-Oguz des ambassadeurs pour le prier
de le débarrasser de ce rebelle. Le roi des Togu-Ogu: envoya son fils contre
Huang C'ao, à la tête d'une armée très importante par le nombre (d'après
Mas'üdî, les cavaliers et fantassins s 'élevaient au chiffre de 400 000 hom-
mes). A la suite de combats ininterrompus et de batailles importantes,
Huang-C 'ao fut anéanti » 5 .
Des témoignages architecturaux rendent compte de ces associations épiso-
diques entre Chinois et Ouigour. Érigée à la fin du xvine siècle, la magnifique
mosquée d'Imin à Turfan peut être considérée comme un monument à cette
collaboration entre les princes ouigours et les dynasties impériales chinoises.
Imin Khoja, Imam supérieur de Turfan (mort en 1777), a favorisé l'unification
du Xinjiang à la Chine, sous les empereurs Yong Zheng et Qian Long, en
aidant à mater une importante rébellion locale. Le monument construit en
1778 l'a été en grande partie avec les deniers de la cour Mandchoue.
— La structure administrative et l'histoire
- octobre La Région Autonome Ouigoure du Xinjiang a été créée le 1
comtés autonomes et des préfectures auto- 1955. L'année précédente, des
5. Gabriel Ferrand, « Voyage du marchand arabe Sulayman (en 814), suivi de remarques
par Abû Zayd Hasan (vers 916) », traduction de G. Ferrand, Éditions Bossard, Paris, 1922.
27 nomes avaient été établis dans les zones ou des communautés nationales
vivaient en groupes importants. (Nous adoptons dans ce qui suit les déno-
minations chinoises des villes et localités.)
Trois villes sont directement placées sous la direction du gouvernement
régional : Urumqi, capitale de la Région Autonome, Karamay et Shihezi.
Huit préfectures et cinq préfectures autonomes sont ensuite divisées en
soixante-huit comtés parmi lesquels six comtés autonomes.
Les huit préfectures sont : Turfan, Hami, Aksu, Kashi (Kashgar), Hotan,
Tacheng et Altay.
Les cinq préfectures autonomes sont : préfecture Autonome Mongole de
Bayangol, préfecture Autonome Kirgize de Kizilsu, préfecture Autonome
Hui de Ghangji, préfecture Autonome Mongole de Bortala et préfecture
Autonome Kazak de Ili.
Les six comtés autonomes sont les suivants : comté Autonome Mongol
d'Hoboksar, comté Autonome Xibo de Qapqal, comté Autonome Kazak de
Mon, comté Autonome Kazak de Barkol, comté Autonome Hui de Yanqi,
et comté Autonome Tajik de Tashkorgan.
Enfin, dix villes sont placées directement sous la juridiction des gouver-
nements des préfectures : Hami, Aksu, Kashi (Kashgar), Hotan, Korla,
Changji, Ili, Tacheng, Altay et Kuytun.
Les Chinois aiment à rappeler que la première organisation administra-
tive du Xinjiang a été établie sous les Han de l'Ouest. En 101 av. J.-C, un
Envoyé Général pour les Territoires de l'Ouest y représentait la cour des
Han avec le titre de Protecteur Impérial des Contrées Occidentales. Les
Tang (618-907), pour gérer un empire devenu très vaste, établirent la rési-
dence militaire d'un vice-roi à Anxi avec pour mission l'administration des
territoires au Nord et au Sud de monts Tianshan, au Sud et à l'Est du lac
Balkash et à l'Ouest des Pamirs. Sous la dynastie des Qin (1644-1911), les
armées impériales durent faire face à la rébellion Dzoungares et c'est à Ili
que le général chargé des affaires de la région résida.
Lorsque en 1884, les Territoires de l'Ouest deviennent une Province de
l'Empire, l'administration militaire est remplacée par un découpage de
comtés et de préfectures. Quatre préfectures sont créées à cette époque.
Avec l'avènement de la République de Chine, le nombre des préfectures
est porté à huit : Dihua, Ili, Kashi, Aksu, Tacheng, Chenghua, Hotan et Yanqi.
Plus tardivement, ces huit préfectures seront transformées en Régions
Administratives, Hami et Shache s'ajouteront, portant à dix le nombre de ces
à l'Administration prend la direction des dix Régions. Un Commissaire 6
Régions Administratives en 1943.
Cette chronologie dans l'évolution de la construction administrative chi-
noise ne rend pas compte des nombreux épisodes où le Xinjiang échappa
6. « Superintendent Commissioner's Office », dans Xinjiang the land and the people,
New World Press, Pékin, 1989, p. 29.
28 totalement ou en partie à l'orbite chinoise. La répression de la rébellion de
la tribu mongole des Dzoungare (1755-1757) marque un retour des Chinois
après une longue absence durant le xvlle siècle. Mais les Qin se heurtent
alors aux Ouigour qui se soulèvent à plusieurs reprises : en 1758-1759, en
1765, en 1825-1827. Puis ce fut en 1865 la sécession de Yakub-bey qui dura
une dizaine d'années. Yakub-bey, obtint même du sultan ottoman de
Constantinople, Abdulaziz, le titre de Prince de Kashgarie et installa sa
capitale à Yarkand. Il y eut ensuite la poussée des Russes qui prirent
quelques territoires à Yakub-bey, dans le bassin de l'Ili. Parmi les avantages
sur la Chine que leur accordait le traité de Livadia en 1879, figurait l'ouver-
ture d'un consulat à Turfan (ainsi qu'un autre à Urumqi et à Hami). Lorsque
Zuo Zontang eut raison de Yakub-bey (1877-1878), la Chine ne put récupé-
rer par voie diplomatique les territoires pris par les Russes. Le traité de
Saint Petersbourg en 1881 lui restitua seulement Yining.
Au début du siècle, le Xinjiang fut la source de querelles entre la Chine
et la Russie. Dans les années trente, les Ouigour contestent le pouvoir de Jin
Shuren, un Chinois du Gansu. Ils s'allient à Ma Zhongying, un Hui chinois
aidé par des conseillers Turcs et Japonais, par le Guomingdang, par des
Russes blancs de l'année du général Antonov, et par les soviétiques qui
soutiennent le général Sheng Shicai. Dans cette confusion, les Ouigour
autonomistes proclament une éphémère République du Turkestan Oriental
en 1933. Sheng Shicai l'emporte fin 1933. Son gouvernement prend
d'abord la forme d'un protectorat soviétique, Sheng Shicai concédant à ces
derniers l'exploitation du sous-sol du Xinjiang pendant cinquante ans. Il se
rapproche ensuite du Parti Communiste Chinois, puis rejoint le giron de
Staline à qui il propose l'annexion du Xinjiang. Le Guomingdang s'installe
ensuite au Xinjiang et doit faire face à une rébellion des Ouigour et des
Kazak soutenus par les Soviétiques. En 1944 est proclamée (pour la
seconde fois) une République du Turkestan Oriental. Elle dure cinq ans et
ses dirigeants se rallient à la révolution chinoise en octobre 1949. C'est
après une épuration des cadres ouigours et kazaks qu'intervient en 1955 la
création de la Région Autonome Ouigoure du Xinjiang.
— L'établissement des Han au Turkestan
Si la présence chinoise au Turkestan oriental est très ancienne, elle n'y a
pas été continue. Les Chinois se réfèrent à cette ancienneté pour justifier
leur politique d'intervention et de sinisation accélérée. C'est sur la durée
qu'il faudra saisir un type de présence dont les manifestations n'ont que peu
de rapport avec d'autres formes de colonisation auxquelles l'histoire de
l'occident nous a familiarisés.
Élisée Reclus évoque Turfan dans le chapitre de son ouvrage intitulé :
« La Mongolie » et non dans celui intitulé « Le Turkestan Chinois ». Il
semble qu'il y ait chez lui une sorte d'étirement de la géographie du Gansu
pour des raisons de relief probablement, qui rattache alors Hami et Turfan
29 au Nord Ouest du Gansu. Cet « effet de couloir » se trouve d'ailleurs visua-
lisé et comme mis en espace par les cartes qui figurent l'aire de l'empire
chinois sous les Han et les Tang. (Fig. 5 et Fig. 6). C'est par le corridor du
Gansu qu'a pu se faire la colonisation chinoise du territoire dont E. Reclus
décrit le processus en ces termes :
« La population ne peut être que d'origine très mélangée dans cette
région de grande importance stratégique, si souvent disputée par les
armées. Des tribus de race turque, les Ouïgour et les Oussun, les Mongols
de diverses bannières, les Tangoutes de race tibétaine, enfin les Chinois
civilisés venus d'orient ont fréquemment combattu pour la possession du
passage qui sépare le Gobi des Monts Neigeux. L'oeuvre des guerriers
nomades était rapidement accomplie : ils détruisaient tout dans leurs incur-
sions, puis se retiraient dans les steppes de la plaine ou les vallées de mon-
tagne. Les Chinois étaient plus lents, mais plus tenaces : de distance en dis-
tance, ils fondaient des villes de garnisons qu'entouraient bientôt des
colonies de cultivateurs ; le pays se peuplait peu à peu, des routes se tra-
çaient à travers les solitudes. Un retour offensif des barbares pouvait brûler
les récoltes, abattre les forteresses, ravager les cités ; mais, dès que les
Chinois revenaient dans le pays, peu d'années leur suffisaient pour faire
reparaître le réseau stratégique des routes et des places fortes. »'
Ce processus trouve d'ailleurs son application aux temps même où
E. Reclus rédigeait son ouvrage (il publie sa Géographie Universelle en
1882, la rébellion de Yakoub-bey prit fin en 1878) :
« Ainsi la guerre qui sévit récemment pendant plus de dix années entre
les mahométans insurgés et les troupes impériales, dévasta les villes du
Kansou septentrional ; la plupart furent même changées en amas de ruines,
mais elles se relevèrent peu à peu ou de nouvelles se bâtirent dans le voisi-
nage, grâce à l'immigration des agriculteurs chinois. » C'est cette même
ténacité des Chinois, que nous verrons à l'oeuvre dans l'accomplissement du
processus de transformation de l'espace à Turfan.
En 1850, la population du Xinjiang devait être de l'ordre du million
d'habitants, les Chinois ne représentant qu'un pourcentage inférieur à 10 %.
Cette colonisation s'accélère ensuite. De vastes opérations de peuplement se
font en débordant vers l'ouest le couloir du Gansu. L'oasis de Dunhuang est
maintenant peuplée essentiellement de Chinois venus depuis 1950 et l'on y
rencontre beaucoup de dialectes du Sud de la Chine. Dans le Xinjiang, sur
les 13 M d'habitants actuels, 45 % sont Chinois.
Mais avant cette accélération récente, le processus avait été celui d'un
lent peuplement par les Han dont nous tentons ci-après de restituer la chro-
nologie.
7. Reclus Élisée, Nouvelle Géographie Universelle, tome VII, Hachette, Paris, 1882,
p. 54.
30 — La chronologie de la colonisation chinoise
Vers 90 av. J.-C., sous le règne de l'empereur Wudi, les Han de l'Ouest
installent une colonie de soldats laboureurs à Gaochang. C'est alors une
simple garnison sur une longue chaîne de postes militaires qui permettent
aux Chinois de contrôler les voies et les oasis d'Asie Centrale.
Cette installation fait suite au séjour mouvementé de celui qui est proba-
blement le premier voyageur chinois à s'être rendu dans l'Ouest, Zhang
Qian (— 164 — 114). En —138, l'empereur Han Wudi (— 156 — 87), sur le
trône impérial depuis — 140 (il régnera jusqu'en — 87) dépêche une ambas-
sade d'une centaine de personnes auprès des Yu-tche 8, un peuple qui s'est
installé en Sogdiane (région de Samarcande) puis en Bactriane après avoir
été chassé de la région de Dunhuang, dans le Gansu, et poussé vers l'Ouest
par les Xiongnu (ancêtres des Huns). Zhang Qian, le fonctionnaire chinois
qui conduit cette ambassade, a pour mission de convaincre les Yu-tche de
faire alliance avec Wudi pour prendre en tenaille ce peuple de Huns qui
menace la sécurité de l'empire. En — 167 déjà, ils avaient mené jusqu'aux
portes de Chang'an un raid dévastateur. Les Chinois appellent alors la
région Si-yu, ce qui signifie : les « Pays d'Occident ».
Mais le voyage de Zhang Qian se passe mal. Retenu dix ans prisonnier
des Huns, il parvient enfin à s'échapper et arrive au Ferghana, puis en
Sogdiane. Là, il apprend que les Yu-tche ont d'autres projets. Ils préfèrent
cultiver leurs nouvelles terres et déclinent l'offre d'alliance contre les Huns.
Déception. Il faut se rendre à l'évidence, la mission a échoué et il faut ren-
trer. Au retour, un séjour en captivité chez les Huns est une fois encore
infligé à Zhang-Qian qui rentre en Chine en — 126 avec un seul compagnon.
Son voyage n'aurait pas été totalement infructueux puisque dit la légende, il
en aurait ramené la vigne, la luzerne, le concombre. Malgré les péripéties de
ce voyage, Zhang Qian en entreprendra un second en — 119 av. J.-C.,
accompagné cette fois de trois cents personnes, de diverses marchandises et
d'un troupeau de 10 000 têtes de bétail (vaches et moutons).
Wudi avait mis ces longues années à profit, sans attendre le retour de son
ambassadeur. Par plusieurs victoires sur les Huns, il avait étendu son pou-
voir jusqu'au Lob Nor, au Sud de Turfan, permettant ainsi le contact avec
les régions occidentales, le Ferghana, la région de Samarcande. En — 102,
Wudi, par une victoire sur le roi de Ferghana, force celui-ci à lui céder plu-
sieurs milliers d'étalons, ces fameux « coursiers sueur de sang », ancêtres
probables de la célèbre cavalerie Tang.
Ces campagnes sont à l'origine des premières implantations militaires
Han. Ces fondations d'établissement sont les premières manifestations au
Turkestan des conceptions chinoises d'aménagement de l'espace. La ligne
8. Koutchans dans les annales Chinoises ou Yuezhi ou encore Dayuezhi pour certains
auteurs chinois. Ils fonderont aux i"-11' siècles, l'empire indo-scythe.
31 de fortins établis à travers le désert du Lop Nor et dont Aurel Stein retrouva
les traces, date de ce premier siècle de notre ère.
Si-yu (les Pays d'Occident), comprenait alors trente-six royaumes sous la
dépendance des tribus Xiongnu. Koutcha fut probablement le plus impor-
tant. Quand les Chinois intervinrent pour contrer l'influence Xiongnu, il est
probable que ces royaumes furent pris en tenaille et durent élaborer des stra-
tégies d'alliances entre eux d'une part, et avec les Chinois et Xiongnu
d'autre part. Turfan, désigné par Kiu-che dans les chroniques chinoises fut
le premier de ces royaumes à tomber sous la coupe des Chinois. On distin
guait alors un royaume de Kiu-che antérieur, au Sud des montagnes, avec
Yar (actuellement Jiaohe) comme capitale, et un royaume au Nord des mon-
tagnes, Kiu-che postérieur. Proche de l'aire de résidence des nomades
Xiongnu, Yar vit l'installation entre — 87 et — 74 de 4 000 de leurs cavaliers
qui fondèrent une colonie.
Devant cette menace pour la sécurité de leurs convois, les Han de l'Ouest
organisent en 60 av. J.-C. une expédition militaire dirigée par le général
Tcheng Ki. Après leur victoire sur les Xiongnu, le Kiu-che vaincu est mor-
celé en huit principautés : le Kiu-che antérieur, le Kiu-che postérieur et six
royaumes. Dans l'un d'entre eux, les Chinois établissent la première colonie
militaire de Gaochang alors que Yar (Jiaohe) demeUrera la résidence du roi.
Trois autres commanderies appuyaient à cette époque la pénétration chi-
noise en Asie centrale, Jiuquan, Zhangye et Dunhuang.
Après cet épisode, Tcheng Ki est nommé « protecteur Général ». La colo-
nie de Gaochang est réorganisée en 48 av. J.-C. pour renforcer encore
l'autorité des Chinois sur le roi de Kiu-che 9 .
La fin du premier siècle avant notre ère ouvre une période de détérioration
de la puissance de l'Empire chinois. Si-yu voit se reconstituer 56 royaumes
sous influence des Xiongnus. Ces derniers avaient complètement chassé les
Chinois lorsque Kouang-wou ti devient empereur en 25 de notre ère.
C'est sous le règne de Ming-ti (58) que la Chine reconquiert ses posi-
tions. Le général Pan Tchao (31-102) se rend maître du bassin du Tarim
jusqu'à la Kachgarie, en 73 et 74, après avoir soumis un par un les
royaumes. Mais les Xiongnu aident un roi Kiu-che à donner le siège à une
garnison chinoise installée à Luckshun à l'Est de Turfan. Après un siège
difficile, les Chinois sortent victorieux. En représailles Yar est prise en 76 :
3 800 têtes sont coupées et 3 000 prisonniers sont emmenés.
Pan Chao est promu Protecteur Impérial des Contrées Occidentales en 91
et s'installe à Kutcha. C'est depuis cette position qu'il confie en 97 à Kan
Ying la mission de gagner Rome par l'empire des Parthes. L'Empire
Romain est alors appelé Ta-T 'sin, (la Grande Chine). Kan Ying atteint le
9. M. Maillard, Essai sur la vie matérielle dans l'oasis de Turfan pendant le Haut
Moyen Âge, A. Maisonneuve, Paris, 1973, p. 29.
32 golfe persique, prend peur devant les difficultés de l'aventure, et renonce. Il
est probable que les Parthes, ont volontairement fourni de fausses informa-
tions pour effrayer Kan Ying et le dissuader de poursuivre. Ils ne tenaient
pas à l'établissement de relations directes entre la Chine et l'Empire
Romain, qui les auraient privés de leur rôle d'intermédiaire. Les Chinois ne
pousseront pas plus loin leurs incursions vers l'Ouest. Le Turkestan, occupé
alors militairement par le maintien de ces garnisons, demeurera le territoire
de leur poussée la plus occidentale '°
L'ordre chinois imposé par Pan Chao ne dure pas longtemps. Ce général
meurt en 102 et dès 105, les Xiongnu se révoltent à nouveau. En 119
échoue la tentative de reprise en main par Suo Pan qui meurt décapité. Pan
Yong, le fils de Pan Chao et nouveau Protecteur Général le venge en 123.
Les Xiongnu voient alors leur puissance s'affaiblir et disparaissent de la
scène locale consacrant le succès des Han.
Celui-ci ne dure que jusqu'en 130, date à laquelle les royaumes repren-
nent leur vitalité. La période qui va de la chute des Han jusqu'aux Tang est
confuse. On peut essayer d'en donner quelques jalons concernant l'histoire
de Turfan.
En 222, Gaochang est encore administrée par les Chinois. Cette présence
est attestée par un document en 268 ".
Au ive siècle, la Chine du Nord est morcelée entre « les Seize Royaumes
des Cinq Barbares ». L'une de ces dynasties, les Leang (314-439) maintient
une garnison à Gaochang ainsi que l'indique un document écrit trouvé dans
le cimetière d'Astana. Une autre dynastie, d'origine proto-tibétaine établie à
Chang'an, les Tsin (351-394) accorde en 381 une protection que lui
demande le royaume de Turfan. L'empereur Fou Kien (règne 357-385)
envoie en 383 son général Lu Kouang pour soumettre Turfan. Ce général
fonde à Gaochang une dynastie après la mort de Fou Kien (385). Elle se
maintient jusqu'en 403..
En 435, la dynastie des Wei du Nord (T'o-pa) reçoit un hommage des
royaumes des Pays d'Occident, dont Turfan. En conquérant l'état de Leang
au Gansu, l'empereur Wei force des princes Leang à s'enfuir vers l'Ouest.
Ces derniers fondent à Turfan le nouveau royaume des Grands Tsiu (vers
450). C'est encore un vestige de Gaochang qui livre cette information 12 .
En 460, les Jouan-Jouan, peuple venu du Nord commencent la conquête
du bassin du Tarim par Turfan. Leur roi K'an Po-tcheou prend le titre de
« roi de Gaochang ». Les empereurs Wei ne parviennent pas à empêcher les
Jouan-Jouan de conserver Turfan. C'est par une révolte contre un des rois
de Gaochang, Ma-Jong, qu'un certain K'iu Kia fonde alors une dynastie
(les K'iu) qui régnera sur Turfan jusqu'à la conquête Tang en 640. Les K'iu
10. J.-N. Robert, De Rome à la Chine, Les Belles Lettres, Paris, 1993.
11. M. Maillard, op. cit., p. 30.
12.p. 32.
33 sont d'origine chinoise 13 et l'empreinte chinoise marque alors la culture du
bassin de Turfan.
En 552, la tribu des T'ou-kiue attaque les Jouan-Jouan qui s'enfuient
vers l'ouest. Les T'ou-kiue maîtrisent le bassin de Turfan pendant plus d'un
siècle, réduisant les relations qu'il tentait de maintenir avec la Chine et
jouant un rôle de relais avec les kagans turcs.
Les K'iu apparaissent donc comme une dynastie forcée de négocier leur
conduite politique entre les influences de la Chine et celles prépondérantes
des T'ou-kiue. L'administration était organisée sur le modèle chinois, mais
des titres turcs étaient alors en vigueur (informations provenant des fouilles
de Yar sur des sites du vr au vite siècle). Ceci laisse imaginer une culture sous
la double influence t'ou-kiu et chinoise. C'est cette dynastie qui accueillit le
moine Hsuang-Tzang en 629-630 et qui protégea le bouddhisme.
Avec l'avènement des Souei et des Tang, qui reprennent une politique
d'expansion en Asie Centrale, la position des K'iu devient de plus en plus
difficile à tenir entre les deux influences. Le roi K'iu Po-ya donnera des
gages tantôt aux T'ou-kiue, tantôt aux Chinois. C'est ainsi qu'en 612, il
publie à Turfan un édit rendant obligatoire le port du costume chinois tout
en continuant à verser des taxes aux T'ou-kiue.
Les Tang assurant leur pouvoir de plus en plus, le roi K'iu Wen Tai et en
640 son fils K'iu Tche-tcheng durent affronter les troupes Tang commandées
par Heou Kiun-tsi. Il fut alors mis fin à une dynastie qui avait duré neuf
règnes et cent trente-quatre années. Gaochang devient le siège du Protecteur
Général en 650 et Kutcha en 658. (Kutcha avait été sous l'époque Han le
siège du Protecteur Général des Pays d'Occident.) Il y demeurera jusqu'à la
fin du ve siècle quand les attaques des Tibétains forceront les Chinois à
abandonner toute l'Asie Centrale, en 790.
Il semble que ce soit à cette époque, au moment de l'invasion tibétaine,
que les Ouigour, peuple vassal des T'ou-kiue et installés sur l'Orkon inter-
viennent pour la première fois à Turfan.
— Le peuple Ouigour.
Les Ouigour (ou encore Ouïghour ou Uigur) sont un peuple d'origine
turque faisant partie des tribus oghouz. Ils sont l'un des nombreux compo-
sants des peuples Turc qui dans leur marche vers l'Ouest, depuis l'Asie
Centrale jusqu'à l'Europe Centrale, ont essaimé en de nombreux groupes.
Ce sont d'ailleurs des sources chinoises qui apportent les premiers rensei-
gnements sur des peuplades qui, dès le IP millénaire av. J.-C., nomadisaient
dans les étendues du Nord-Ouest de la Chine, dans cette Haute Asie des
environs du lac Baïkal, la Mongolie de la géographie moderne ' 4 .
13. E. Chavannes, Document sur les Tou-Kiu occidentaux recueillis et commentés,
suivi de notes additionnelles, Paris, 1941.
14. Robert Mantran, Histoire de la Turquie, Presses Universitaires de France, Paris, 1988.
34 Trois groupes principaux, Turcs, Mongols et Toungouses constituent ces
peuples nomades. Ils se mélangent semble-t-il assez facilement, formant des
confédérations de peuples. Le groupe des Xiongnu (ou Hiong-Nou) est l'un
de ces peuples confédérés.
Les annales chinoises du IP millénaire les localisent dans la région de
l'Ordos mais il est difficile de donner une chronologie de leur déplacement.
Au Ive siècle av. J.-C., ils sont chassés du Shanxi Au me siècle ils sont en
Mongolie (extérieure) où ils vivent en tribus nomades dans les bassins des
rivières Orkon et Salenga, qui se jettent dans le lac Baïkal. Leur capitale
était Kara Balghassoun. Le Sui Shu (Histoire des Sui) et le Tang Shu (His-
toire des Tang) disent que ces peuples n'avaient pas de souverains hérédi-
taires, et qu'ils nomadisaient à la recherche de l'eau et des prairies.
C'est sous le souverain Mao-Touen ou Mei-Ti (III—lle siècle) que l'état
Xiongnu atteint son apogée, s'étendant du Shanxi au bassin du Tarim. En
44 ap. J.-C., affaibli par des luttes internes, l'état Xiongnu est vaincu par les
Chinois. Il se scinde en deux groupes. Les Xiongnu orientaux qui fonderont
au Ive siècle la dynastie des Pei-Han, ou Han du Nord, réapparaissant ainsi
dans l'histoire de la Chine, et les Xiongnu occidentaux qui poussés par la
tribu mongole des Jouan-Jouan, se feront connaître dans l'histoire de l'occi-
dent sous le nom de Huns.
Le premier Empire Turc est établi dans les steppes par les T'ou-kiue des-
cendant d'une branche des Xiongnu de l'Altai. Ces T'ou-kiue sont parvenus
à se libérer de la domination des Jouan-Jouan qui pesait sur l'Asie Centrale
depuis le début du vie siècle.
Cet empire se scinde en deux lors de la mort de son fondateur Buminqagan
(Boumyn avec le titre de Kagann) en 552. Mou-han, fils aîné de Btunfrqagan
devient Kagan de Mongolie, partie orientale issue de cette scission à la suite
de querelles et désordres internes. Il fonde ainsi la branche des T'ou-kiue
orientaux.
Istemi, son fils cadet se tourne vers la Chine et fonde la dynastie des
T'ou-kiue occidentaux. Ce souverain (avec le titre de Yabgou) sera l'allié du
souverain sassanide Khosroès avec qui il conquiert la Sogdiane sur les
Huns. Il établit aussi des relations avec l'empereur bysantin Justin II. Il
meurt en 575. Une période d'anarchie suit, puis après une domination chi-
noise de soixante-dix ans, les T'ou-kiue occidentaux parviennent à stabiliser
un empire de la Chine à la Sogdiane jusqu'au milieu du vie siècle, période
à laquelle il s'effondre (c'est le règne du dernier souverain, Bilgué Kagan
arrivé au pouvoir en 716, qui léguera les inscriptions dites inscriptions de
l'Orkon, datées de 732 et 735).
C'est au groupe des T'ou-kiue orientaux que succéderont les Ouigour,
installés sur l'Orkon à Karabalgassoun. Avec les Karlouks (région des Sept
Rivières), et les Kirghiz (région du lac Balkach), ils forment l'un des trois
groupes qui, à cette époque, constituent l'ensemble turc.
Chassés de leurs steppes plus au Nord-Est, une partie du peuple ouigour
35 s'installe dans le couloir du Gansu. Un autre groupe fonde en 744-745 un
royaume ouigour qui s'étend sur la région de Turfan. Leur premier kagan est
Alp Bilgué Tengri (745-759). Son fils (Ouloug Ilig Tengridé Koutboulmouch
Erdemin Iltoutmouch Alp Koutlouk Bilgué Kagan 759-780), continuera les
interventions de son père en direction de la Chine en s'emparant de Luoyang
en 762. C'est là qu'il rencontrera les missionnaires manichéens qui le conver-
tiront 15. Le manichéisme devient religion officielle en 763. Par ces prêtres, les
Ouigour rentreront en contact avec l'alphabet sogdien, dérivé du syriaque
ancien. La chute de l'empire ouigour, lorsque des tribus kirghise s'empareront
du pouvoir, marquera la fin de la religion manichéenne.
Après le déclin des khan ouigours dont la capitale Kara-Balgassoun est atta-
quée par les Khirghiz en 842 (840 ?), les Ouigour fuient vers le Xinjiang et le
Gansu où ils créent des principautés. Ils renforcent ainsi leur installation dans le
bassin de Turfan. (Une autre partie, occupant des territoires dans le Xinjiang du
Sud constituera le royaume de Kara Kitay). La ville de Gaochang devient leur
capitale en 847 sous le nom de Qotcho. La cité subsistera jusqu'au )(ive siècle
puis déclinera irrémédiablement. C'est au xvte siècle que le site de Gaochang
sera définitivement abandonné au profit de l'actuel site de Turfan. Peut-être la
question de la ressource en eau a-t-elle contribué à ce déplacement de la cité à
41 km plus au Nord-Ouest, donc plus près des piémonts des Bogda shah.
Les Ouigour actuels ont pour ancêtres ces Uigurs venus au Ixe siècle éta-
blir des royaumes musulmans dans la région de Turfan.
La culture des T'ou-kiue était déjà d'un haut niveau comme en témoi-
gnent les inscriptions de l'Orkhon, ou les peintures des tombes découvertes
en 1957 à Nalaikh. Ils ont fait régner du vice au vile siècle une grande tolé-
rance religieuse sur toute l'Asie Centrale. Les Ouigour ont continué cette
oeuvre en traduisant de nombreux traités sanscrits et chinois, en adoptant
l'écriture sogdienne et en produisant une importante littérature. Ils joueront
un rôle particulier de jonction entre les mondes iraniens et xiongnu et s'ils
ont turquifié le Turkestan occidental, l'adoption du Manichéisme va contri-
buer à iraniser leur mode de vie et à les doter d'une écriture. Ils entretien-
dront toujours avec la Chine des rapports privilégiés, enverront de nom-
breuses ambassades et à plusieurs reprises seront aux côtés des Empereurs
de Chine. Rappelons qu'en 658, au Sud des Tianshan, un gouverneur géné-
ral des Pays d'Occident avait été installé par les Tang à Kutcha, marquant
par là l'achèvement de la conquête chinoise du Turkestan entreprise depuis
630 par la mainmise sur divers royaumes locaux.
Les relations avec la Chine sont déjà bien établies puisque dès 647, on
entend parler d'un royaume ouigour, dont le chef est alors Tumidou, et dont
le destin semble très lié à la cour des Tang. Des princesses Tang, au nombre
15. Robert Mantran, op. cit., p. 6.
36 de cinq, épousent des khans ouigours, et le khan reçoit le titre de général
Huairen et de gouverneur Hanhai. Les princesses de Chang'an auraient
emmené dans leur suite des artisans « qui donnèrent aux villes de ces
nomades en train de se sédentariser un style architectural rappelant celui
de la Chine intérieure » 16
Les Ouigour apportent avec eux la religion manichéenne comme en
témoignent les fresques des temples-grottes de Bezeklik près de Turfan. Ce
n'est qu'après leur arrivée dans le Turkestan qu'ils adopteront le boud-
dhisme, et dans les mêmes temples, les fresques bouddhistes recouvriront
les fresques manichéennes. Les deux systèmes de croyance ont dû probable-
ment cohabiter assez longtemps sur les mêmes lieux.
Si l'an 652 est celui de l'établissement de relations entre la cour des Tang
et les Arabes, et fait connaître l'Islam à la Chine, la diffusion populaire de
l'Islam au Turkestan est plus lente et c'est à partir du xe siècle qu'il se
répand véritablement dans la population ouigoure pour devenir la religion
dominante au xve siècle seulement.
La défaite chinoise de Talas en 751 devant les Arabes, permet au royaume
ouigour de Gaochang de se maintenir. L'affaiblissement de l'empire Tang,
lors de la rébellion d'An Lushan, fournira aux armées ouigoures l'occasion de
piller Luo-yang en 762.
En 765, les Ouigour se retrouvent au côté des armées chinoises très affai-
blies pour repousser leurs ennemis communs, les Tibétains qui avaient eux
aussi fait le siège de Chang'an en 763. La puissance des Tibétains, même
vaincus, fut encore suffisante pour menacer les Ouigour au Xinjiang et au
Gansu durant la fin du ville siècle et jusqu'en 838.
L'état ouigour, fort et bien organisé, entraîna la turquisation du bassin de
Turfan en faisant disparaître le fond indo-européen qui subsistait. Son iden-
tification et sa reconnaissance semblent bien assise à cette époque. Marco
Polo d'une part, et les sources musulmanes d'autre part parlent de « ouigou-
ristan ». La paix, la tolérance religieuse caractérisent cette période. Boud-
dhisme, manichéisme et nestorianisme y cohabitent et de nombreux monas-
tères sont construits. Les auteurs musulmans soulignent le grand degré de
raffinement et d'honnêteté des Ouigour alors que les auteurs chinois, peu
sensibles semble-t-il aux bonnes relations que les Ouigour entretiennent avec
la Chine, parlent d'eux comme des hommes sauvages, violents et voleurs".
La fin de l'empire Tang marque pour longtemps un retrait de l'influence
chinoise et jusqu'au mie siècle le peuple ouigour continuera de développer
une civilisation pacifique, amie des lettres, des arts et du commerce. Entre
la fin du ixe siècle et le début du me, ils exerceront leur influence sur une
grande partie de la Sérinde, de Dunhuang à la Sogdiane. Leur pouvoir sur
16. Che Muqi, p. 154
17. M. Maillard, op. cit., p. 39.
37 ces régions s'éteindra avec l'entrée en lice d'autres peuples de l'Asie cen-
trale au début du xile siècle.
Ils durent d'abord reconnaître la suzeraineté des Qara-kitai à partir de
1120 environ. La domination de ces derniers dura jusqu'au début du me siècle
quand ils durent s'incliner à leur tour devant les Mongols.
En 1209, les vestiges de l'empire des steppes ouigour seront incorporés
au premier Empire Mongol de Gengis Khan, par adhésion volontaire des
Ouigour qui, là aussi, joueront le rôle « d'initiateurs à la civilisation, et de
guides pour la préparation des invasions en pays sédentaires » 18. Lorsqu'en
1206, Temüjin investi de la dignité de Grand Khan sous le nom de Gengis-
Khan fonde l'État Mongol, il confie à un ouigour la mission de doter cet
état d'une administration apte à le gouverner. L'histoire des Ouigour rejoint
alors celle des Mongols.
Après la mort de Genghis-khan (1162-1227), le pays ouigour tombera
dans l'apanage de Chagatai (1242). Ce prince n'étant pas encore musulman,
ceci explique que la région de Turfan soit plus tardivement gagnée à l'Islam
que Kashgar par exemple. Dans cette ville, et au sud du Tarim, l'Islam est
établi en 1328. C'est seulement à la fin du )(Ive siècle que Turfan devient
musulman.
Des royaumes musulmans se constituent ensuite, parfois dirigés par des
Turcs ou des Mongols, comme à Turfan au xve et au xvie siècle. Cette orga-
nisation politique, faite de sultanats, se prolongera jusqu'à la fin du règne
de l'empereur Kangxi (1663-1723).
Les relations avec la Chine se maintiennent cependant. Les ambassades
envoyées aux empereurs Ming en témoignent (le nom de T'ou-lou-fan
employé aujourd'hui par les Chinois apparaît sous les Ming). En 1406, une
ambassade de Yong-lo visite le pays. Elles se succéderont tous les quatre ou
cinq ans. En 1425, le roi de Turfan se rend à la cour de Chine et son fils fait
de même trois ans plus tard. En 1420, c'est la grande ambassade du sultan
Shah Rokh qui traverse Turfan. Cette ambassade note que les habitants sont
(adeptes du Bouddhisme) et remarque de nombreuses statues de idolâtres
Bouddha dont certaines nouvellement fabriquées. L'Islam n'était donc pas
largement implanté à cette date.
En 1475, les princes de Turfan s'emparent de Hami. Les liens avec la
Chine semblent alors s'estomper durant plus d'un siècle. En 1681, Galdan
chef des Éleutes s'empare de Hami et Turfan mais l'empereur Kang-hi
engage, à partir de 1690, plusieurs campagnes qui conduisent à une réinstal-
lation des Chinois au Turkestan sous forme de garnisons. Les partisans de
Galdan continuent le harcèlement des Chinois et les troubles sont tels qu'en
1725, les musulmans de Turfan abandonnent la ville pour chercher refuge
Paris, 1980, article « Mongolie, 18. V. Elisseeff, F. Aubin, Encyclopaedia Universalis,
histoire », p. 241.
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