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Au royaume du million d'éléphants

De
416 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 152
EAN13 : 9782296307025
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AU ROYAUME , , DU MILLION D'ELEPHANTS
EXPLORATION DU LAOS ET DU TONKIN 1887-1895

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3520-3

AUGUSTE PAVIE

AU ROYAUME , ,
DU MILLION D'ELEPHANTS
EXPLORATION DU LAOS ET DU TONKIN 1887-1895 Présenté par Chantal Edel

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytecnique 75005 Paris

Remerciements à M. Loïc-René VILBERT, bibliothécaire à Dinan (ville natale d'Auguste Pavie).

AVANT-PROPOS
AUGUSTE PAVIE AU ROYAUME DU MILLION D'ÉLÉPHANTS

Publié une première fois en 1921, sous le titre A la conquête des cœurs, par Auguste Pavie, ce livre a été réédité en 1947 avec une remarquable présentation que nous avons conservée: - Introduction, par l'archiviste colonial André Masson, extrêmement bien documentée tant sur l'explorateur français Pavie que sur l'Indochine. - Préface élogieuse du Président Georges Clémenceau, étonnante chez cet ennemi juré du colonialisme. - Deuxième introduction dans laquelle l'auteur présente lui-même brièvement les précédentes expéditions qui l'ont amené à murir le projet d'une double mission (exploratrice et diplomatique) à travers le Laos et les hautes vallées du Tonkin: restée dans les annales Mission Pavie, elle se concluera par l'annexion pacifique du Royaume des millions d'éléphants (ancienne appellation locale du Laos) ; ce qui augmentait de moitié la superficie de l'Indochine alors constituée de la Cochinchine, du Cambodge, de l'Annam et du Tonkin. Rappelons simplement aujourd'hui quelques éléments: Territoire en quelque sorte mythique, l'Indochine fut pour bon nombre de Français, le pays de toutes les espérances et de toutes les passions. Au crépuscule du XIXe siècle, à l'apogée de l'Indochine française, une page de la geste française va s'y réaliser' en la personne d'un certain Auguste Jean-Marie Pavie. Débarqué à Saigon en 1869 comme sergent-fourrier dans l'Infanterie de marine, c'est au Cambodge qu'Auguste Pavie trouve sa vocation d'explorateur (1879-1885) lorsque, chargé de la construction d'une ligne télégraphique entre le golfe de Siam et le lac Tonlé Sap, il devait parallèlement dresser une nouvelle carte de ce pays (sous protectorat français depuis 1863). Pieds nus, vêtu du sampot indigène et d'une légère veste de toile, son visage d'une finesse ascétique accentué par une longue barbe à l'abri d'un large feutre qu'il va rendre célèbre, il préfigure déjà le personnage de légende qu'il va devenir.

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AUROYAUME DUMll..UOND'ÉLÉPHANfS

Pour Pavie, vivre c'était agir: à dos d'éléphant, en pirogue mais le plus souvent à pied, avec seulement une poignée d'indigènes, depuis le poste de Kampot il sillonne largement la contrée et une partie du Siam (aujourd'hui Thaïlande).

« Campé en forêt, écrit-il, installédans les plaines,abrité dans

le temple ou la case commune, j'en étais aux premières de mes années de marche, les moments de repos pour l'esprit, après le travail de la carte mis au net, le repas du soir pris, étaient les heures de causerie avec les guides, ceux, souvent nombreux qui marchaient avec moi, les prêtres de la pagode, enfin le hameau tout entier.» Séduit par la gentillesse du peuple khmer dont il apprend la langue et adopte le genre de vie, observateur plutôt timide, il s'initie également à la géographie, aux sciences naturelles et à l'ethnographie; mais il découvre aussi avec intérêt la riche histoire de l'ancien royaume du Champa que lui enseigne un merveilleux bonze. Pendant ces années de solitude qui développent en lui le goût du mystère, de l'inconnu, il mûrit un grand projet d'exploration au Laos voisin que les explorateurs français: Mouhot, Francis Garnier, le Dr Neis et le Dr HarmandI n'avaient fait qu'effleurer. Projet qui sera retenu en haut lieu. Mais c'est avec rang de vice-consul qu'à 38 ans notre exmodeste employé du télégraphe arrive à Luang Prabang le 16 février 1887. Rapide ascension pour un «bien chétif personnage », comme il se décrivait lui-même, peu dans la tradition du Quai d'Orsay. En acceptant ces fonctions de vice-consul français - poste rendu possible par la convention de Bangkok qui venait d'accorder à la France le droit d'établissement et de commerce dans ce royaumePavie était chargé d'enquêter au sujet des droits historiques respectifs de l'Annam et du Siam sur le Laos. En effet les Siamois qui, depuis 1778 (sauf à de brèves périodes) avaient en quelque sorte assujetti le pays, sous prétexte de chasser les Pavillons Noirs, bandes de pirates chinois (assassins de Francis Gamier et d'Henri Rivière) installés dans le bassin de la rivière Noire, cherchaient à étendre leur pouvoir jusque dans le Cammon (Khammouane). De son côté l'Annam demandait à la France, en vertu du Traité de Paris (1884) de sauvegarder ses droits de suzeraineté sur le Tran Ninh, Vientiane et le Cammon. Droits que la France, héritière et protectrice du royaume d'Annam, se substituant à la Cour de Hué, reprenait à son compte. Lieu de passage et carrefour depuis les temps préhistoriques, le territoire laotien avait toujours été convoité
(I) Voir: Jules Harmand, L'homme du Mékong, Ed. Phébus, coU. Le Tour du Monde, 1994.

AU ROYAUME

DU MULION

D'ÉLÉPHANfS

m

- et contesté par ses voisins. Par son seul charisme et sans faire parler la poudre - comme son ami le célèbre Brazza - Pavie obtiendra ce que le Siam par la force et le nombre n'avait jamais réussi: la soumission des Pavillons Noirs (1890) et un protectorat sur le Laos (1893). Anecdote significative de son intégration au sein des Laotiens: après le sac de Luang Prabang par les Pavillons Noirs (6 juin 1887) un bonze remet à Pavie, provenant d'une

-

des pagodes incendiées, les « chroniques royales du Laos »,
cachées jusque-là aux Européens. C'est ainsi qu'il put acquérir la certitude que les prétentions siamoises sur plusieurs régions du pays, ne s'appuyaient sur aucun fondement historique. Après avoir, en 1895, quitté définitivement l'Indochine, Auguste Pavie se retire alors, la cinquantaine venue, auréolé de gloire, refusant les propositions de postes diplomatiques qui lui sont faites, et se consacre à son œuvre. A la conquête des cœurs: tel est le titre donné à son principal ouvrage, qu'il rédige dans le recueillement de sa propriété bretonne. Avec un style travaillé et une plume abondante, bien que s'écartant à peine de son journal de marche, c'est en quelque sorte son testament spirituel. Le livre couvre surtout la période 1887-1888, celle où, avec quelques fidèles Cambodgiens, puis avec plusieurs adjoints, il a largement sillonné la principauté de Luang Prabang, le Laos occidental et oriental ainsi que les hautes vallées du Tonkin. Dans ces dernières régions il réussit à opérer à Dien Bien Phu (déjà connu à l'époque pour d'autres raisons) la jonction avec une colonne militaire venue d'Hanoï par la Rivière Noire, reçut la soumission des redoutables Pavillons Noirs, et rallia au fur et à mesure de sa progression les princes laotiens. L'ouvrage reprend plusieurs récits extraits des tomes I, II, VI et VII de la Mission Pavie (dix volumes et un atlas), rapports des expéditions qui sous ce même nom, constituèrent un véritable service géographique et scientifique. Composée, d'abord du seul Pavie et de quelques indigènes, puis d'une quarantaine de civils et officiers, accompagnés d'autant de collaborateurs cambodgiens, laotiens et annamites, elle permit d'établir avec précision la frontière entre le Laos et l'Annam, le Cambodge et le Siam, et de jeter les bases d'un accord avec ce dernier. Sur un plan purement ethnographique, de très curieux renseignements avaient été pris au passage sur les semicivilisés des régions situées au sud-est de l'actuel Laos, jusqu'alors à peine connus: les Bahnars et les Sedang. Ceux-

IV

AU ROYAUME DU ~LION

D'ÉLÉPHANTS

là même qui venaient de se donner pour roi sous le nom de Marie 1er (1888) le pseudo-baron de Mayrena, aventurierescroc, fasciné par la fabuleuse histoire du célèbre rajah blanc de Bornéo (le major Brooke). Jusqu'au départ définitif de Pavie (1895) du Laos, pendant une quinzaine d'années (1879-1895) la
remarquable mission Pavie a parcouru

-

et relevé-

plusieurs dizaines de milliers de kilomètres de voies terrestres et fluviales à travers l'ancienne Indochine française, couvrant - et cartographiant - une superficie de 600 000 km2 ; elle
a également répertorié

coutumes, les contes populaires, la littérature, l'anthropologie, les ressources naturelles, la faune, l'histoire, la préhistoire même, etc., d'un des plus beaux - et des moins connuspays de l'Extrême-Orient: le Laos. Pays auquel en sous-titre de son livre, Auguste Pavie redonne les si beaux noms d'origine: Le pays des millions d'éléphants et du parasol blanc, et où comme il le conclut lui-même, il connut, suprême récompense, la joie d'être aimé des peuples chez qui il passait. C'était il y a cent ans!

-

et étudié

-

les traditions

et les

Chantal Ede!.

INTRODUCTION
Classique de la colonisation, si un livre mérite ce titre, c'est celui que publia le grand explorateur Pavie, au déclin de ses jours, quand, retiré dans sa propriété de Bretagne, il revivait la glorieuse aventure qui donna à la France, sans coup férir, l'une des plus riches et certes la plus séduisante de ses provinces indochinoises. A la Conquête des cœurs n'est Fas cependant un recueil de souvenirs, un mémorial tel qu'en cOlnposèrent d'autres hommes d'action parvenus à l'âge de la retraite. Ce qui lui donne une valeur historique unique et ce qui en rend la lecture captivante, c'est que le texte s'écarte à peine de la version originale du journal de marche écrit au jour le jour, en pirogue, à dos d'éléphant, ou le soir au bivouac. Ce journal de marche a été pour Pavie, comTne il l'a dit lui-même (1) « mon confident dans l'isolement, au milieu des populations sympathiques, comme à côté des gens hostiles, ... le récit fidèle de mes marches, sous le soleil ardent ou sous les grandes a'verses de l'été, dans les sentiers et les ravins, dans les forêts des plaines et des monts du Laos, sur ses eaux paisibles et

sur ses eaux fougueuses ».

.

Jour par jour, et parfois heure par heure, dans les moments les plus critiques, profitant d'une halte pendant les marches harassantes, du court repos nécessité par la préparation dès repas, Pavie note les événements non pas pour son plaisir personnel, ni même par scrupule scientifique, mais parce qu'il est en mission, que sa mission offre un caractère politique, parce qu'il sait qu'à Bangkok, à Saïgon, à Paris, notre chargé d'affaires au Siam, le gouverneur de Cochinchine et le chef de service aux Affaires Étrangères ont besoin des renseignements qu'il va leur fournir. Chaque fois qu'une occasion de faire la liaison se présente, tous les quinze jours ou tous les mois, il passe une partie de la nuit à
(1) Mission Pavie,
P. XXXIV-XXXV.

Géographie et voyages, t. V, Paris, 1902, Introduction,

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A LA CONQUtTE

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CœVBS

recopier ses carnets, afin d'éclairer plus vite ceux qui ont organisé la mission et qui disposent des moyens de l'aider et de la développer. Suivant les indications qu'il va fournir, on formera ou non une colonne de soutien, on enverra à sa rencontre des officiers, on se tiendra sur la réserve dans les négociations avec le Siam. Il s'agi' de convaincre celui qui lira le rapport. Pavie y met toute son âme, ne négligeant aucun détail susceptible defaire revivre l'atmosphère. Cet étonnant journal de marche, familier et entraînant, aussi peu protocolaire que possible, était très peu dans la tradition du Quai d'Orsay. Il surprit et parfois choqua le lIaut :ttat-Major, où régnait un préjugé défavorable contre un homme qui n'appartenait pas à la carrière et qui, de simple employé des télégraphes avait été promu vice-consul, avant de passer consul général et ministre plénipotentiaire. Par bonheur, aux Affaires Étrangères, les deux chefs de service qui suivirent les développements de sa mission, Paul d'Estournelles de Constant (1) et René Lecomte (2), eurent la claire vision de son importance et Pavie, qui devait devenir leur meilleur ami, leur a rendu un hommage ému: « Ne sachant rien de moi que par mon journal, ils ressentirent bientôt pour le pionnier lointain que j'étais, une sympathie qui fut tutélaire. A mon insu, je fus aidé, appuyé par eux, plus qu'aucun agent dans ces conditions l'eût

jamais pu être. »
A l'époque où parut A la Conquête des cœurs, je préparais à l'École des Chartes ma future carrière d'archiviste colonial et j'étais reçu chaque semaine chez René Lecomte, l'un des deux diplomates qui épaulèrent l'explorateur. Il me parlait souvent des affaires du Laos et du Siam, de son ami Pavie et de la révélation que fut la lecture de son journal de marche. Plus tard, quand je travaillai à Hanoi aux Archives Centrales de l'Indochine, il me fut donné de consulter à loisir le dossier de Pavie. Enfin, tout récemment, Mme Pavie m'a permis de feuilleter les carnets de toile brune où l'explorateur jetait ses premières notations Grâce à ces diverses circonstances, j'ai pu réunir de nombreux

.

(1) Pauld1lEstournel1es de Constant (1852-1924), né à La Flèche, ministre plénipotentiaire, député de la Sarthe en 1895, sénateur en 1904. Spécialiste des questions coloniales, il publia en 1891 une importante étude sur la politique française en Tunisie. (2) René Lecomte (1850-1935), secrétaire d'ambassade à Berlin, ministre plénipotentiaire. Il joua un rôle important dans le règlement des atIaires du Shim et dans la délimitation des possessions françaises du Dahomey et du TOlo.

I~TRODUCTION

IX

éléments d'information sur la genèse de l'ouvrage que j'ai le grand honneur de présenter aujourd'hui. Avant de traiter cette question, je crois utile de situer d'abord dans le temps et dans l'espace les événements qui forment la trame du livre. * * * Le premier chaînon de l'affaire du Laos se noue le Il novem. bre 1885, date à laquelle M. de Freycinet nomme vice-consul, avec Luang-Prabang pour port d'attache, un agent des télégraphes dont nul n'avait ouï parler au Quai d'Orsay: Auguste Pavie. Il avait fallu la pressante intervention de l'ancien gouverneur de Cochinchine, Le Myre de Vilers, pour faire admettre ce candidat, le seul capable, affirmait-il, d'affronter un.e situation aussi épineuse: 1885, c'est l'année de la désastreuse retraite de Langson et de la chute de Ferry le Tonkinois, c*: l'année oil les journaux est hurlent contre le Tonkin-misère-: le Tonkin-cimetière, le Tonkinfamine, le Tonkin-choléra. C'est allssi l'année où Courbet s'empare de Formose et des Pescadores et contraint la Chine à reconnaître notre protectorat sur l'Annam et le Tonkin. Désarçonnée par ces nouvelles contradictoires, l'opinion publique est flottante, n'aspire qu'à éviter des complications et à se cantonner dans les résultats acquis. Nos voisins d'Extrême-Orient le savent bien. Le Siam, déjà à l'affût de nos difficultés intérieures, sent que l'occasion est unique de marqu6r un point décisif dans la lutte d'influence que, depuis deux siècles, il mène contre l'Annam dans le bassin du Mékong. L'Annanl, est hors d'état de se défendre et la France a d'autres soucis que d'épouser les querelles du pays qu'elle doit protéger. C'est le moment d'entamer une double action militaire et diplomatique afin de prendre pied solidement au Laos pendant qu'un traité d'aspect bénin est soumis au Quai d'Orsay afin de cimenter les droits du Siam, tout en nous offrant d'illusoires avantages. Si le Siam réussit, il constituera un bloc thaï homogène, il jettera un pont vers le Yunnan, vers les richesses de la Chine du Sud alors que nous n'aurons qu'une fragile zone côtière pour relier les deux deltas, sources de la richesse de l'Indochine. Devant l'énormité de l'enjeu, on est stupéfait de la faiblesse des mo.rens que nous engageons et qui se résument en un seul homme,

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DES

CŒURS

sans escorte et sans ressources. Mais qui se doute alors au Quai d'Orsay de la grandeur future de l'Indochine et du potentiel économique du Laos? Et Le Myre de Vilers, qui connaît le pa)~s, sait la valeur de l'homme qu'il pousse en avant et surtout il est fidèle à sa théorie de la pénétration progressive, qui lui a réussi au

Cambodge si elle a échouéau Tonkin. Il sait « qu'en Asie, l'Euro..
péen fait ce qu'il veut quand il sait vouloir, à la condition de ne pas s'engager dans des complications inutiles, d'attelJ,dre l'heure propice, d'éviter la rupture et la lutte ouverte». Ce programme, qu'il traçait naguère au Commandant Rivière, pourrait convenir au nouveau consul de Luang-Prabang, mais ce dernier n'a pas besoin de directives. Il n'obéira jamais à des principes rigides, et sera g'uidé en toute circonstance par une intuition infaillible. Nommé au Laos en 1885, Pavie quitte définitivement l'Indochine en 1895. Pour mesurer l'inlmensité de la tâche accomplie, voyons quelle transformation ont subi entre ces deux dates la carte de l' Indochine et la structure administratit'e du pays. En 1885, l' Indochine française mesure sensiblement la superficie de la France. En 1895, elle est grande comme une fois et demie la France. Le gain territorial est donc égal à la moitié de notre pays. - En 1885, l'Indochine française compte une colonie, la Cochinchine, et trois pays de protectorat: le Cambodge, l'Annam et le Tonkin. En 189,j, un quatrième protectorat est venu s'ajouter, celui du Laos, sans qu'une seule goutte de sang ait été versée. - En 188tj, la France, solidement fixée au sud de la presqu'île ne possède au nord que des points d'attache précaires, et les deux deltas du :NIékong et du Fleuve Rouge ne sont reliés que par l'étroit cordon littoral de l'Annam. En 1895, l'Indochine française est devenue une réalité économique et politique. Le littoral annamite est doublé d'un hinterland, qui s'étend à l'ouest jusqu'au Mékong et qui même le déborde sur la rive droite, sur plusieurs centaines de kilomètres en amont et en aval de Luang-Prabang. Voilà un fait capital: l'énorme fleuve, centre d'attraction de la presqu'île indochinoise, dont nous ne contrôlions que le cours inférieur sur 600 kilomètres, est devenu nôtre sur tout son cours ,moyen et il baigne l'Indochine française sur une longueur totale de plus de 2.500 kilomètres. Du point de vue administratif, le Laos forme l'un des éléments essentiels de la Fédération Indochinoise placée 80U8 l'autorité d'un Gouverneur général. Dix ans ont suffi pour

INTRODUCTION

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cette transformation radicale, dont l'œuvre de Pavie est l'une des pièces maîtresses. Jetons un coup d'œil sur la carte de l'Indochine. Le Laos s'étend sur toute la longueur du cours moyen du Mékong qui le sépare à l'ouest du Siam ou au nord-ouest de la Birmanie. De hautes montagnes l'isolent au nord du Yunnan, au nord-ouest du Tonkin, à l'est de l'Annam. Au sud, il est bordé par le Cambodge. En lutte pendant des siècles avec ses voisins, Siamois, Birmans ou Annamites, ses populations thaïs et khas forment plusieurs grou-

pements dont le plus important est la principauté des « Millions
d'Éléphants », le Lan-Chhang où deux capitales, Vientiane et Luang-Prabang, se disputèrent longtemps la prédominance. En 1827, Vientiane fut entièrement saccagée par les Siamois et Luang-Prabang devint le centre le plus important. Ce sera le port d'attache de Pavie. Aujourd'hui, Luang-Prabang est restée capitale du royaume, alors que Vientiane, moins isolée, est devenue le siège du représentant de la France. Le royaume de Luang-Prabang est à cheval sur les deux rives du "Nlékong,fleu've gigantesque, dont la direction semblerait devoir faire la grande voie d'accès vers la Chine du Sud, mais de nombreux obstacles le divisent en tronçons et s'opposent à une nat,igation continue. Encore aujourd'hui, malgré la mise en service de chaloupes à vapeur sur une partie de son cours, la majeure partie du trajet ne peut se faire qu'en pirogue. Pendant la saison des basses eaux, qui dure six mois, il faut quarante-quatre jours pour remonter de Saigon à Luang-Prabang. C'est seulement à une date toute récente que la construction de routes reliant le JYlékong à la côte d'Annam a réussi à « débll!quer» le Laos. Grâce à son isolement, le royaume de Luang-Prabang a conservé son caractère anachronique et charmant, l'indolence de ses habitants, la richesse de ses costumes. A peine quelques touches pourraient-elles être modifiées à la description que fait Pavi~ du marché de Luang-Prabang ou des fêtes et réjouissances populaires. Partant de Luang-Prabang, Pavie va parcourir et décrire trois autres régions du Laos et du Tonkin méridional: le TranNinh, les Hua-Pank, les Sip Song Chau. Entouré d'un chaos de montagnes, le Tran-Ninh, à l'est de Luang-Prabang, est constitué par un plateau mesurant 50 kilomètres sur 40, d'une altitude moyenne de 1.200 mètres, peuplé de Phu- Eun, de langue thaï, mais d'un type plus grossier que les Laotien~. C'est une région fertile et

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A LA CONQUÊTE

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CœUBS

verdoyante, au climat sain>,où Pavie rêvait de faire le sanatorium de l'Indochine. Les Hua Panh (pays de /j à 6.000 souTces), au nord..est de Luang-Prabang, sont composés d'une succession de crêtes s'élevant à 1.500 ou 2.000 mètres, séparées par des vallées très nombreuses et très encaissées. Souvent, il n'y a pas de place pour un sentier et le seul passage est le lit d'un torrent qu'il faut franchir 20 fois en une heure. Du temps de Pavie, ce pays avait déjà profondément subi l'influence annamite, à laquelle restaient imperméables, sur les hauteurs, les villages Kha ou, à de hautes altitudes, au-dessus de 1.000 mètres, les campements de ~leo, les premiers, descendants abâtardis de populations autochtones chassés par l'arrivée des Thaïs, les seconds, émigrants récents venant des montagnes du sud de la Chine, restés attachés à leurs habitudes de vivre à de hautes altitudes. Plus au nord, quand il fera la liaison entre le Laos et le Tonkin, Pavie quittera le bassin du lt!ékong pour celui de la Rivière Noire et il traversera les Sip Song Chau (pays des Douze Cantons). Peuplés de Thaïs, proches parents des Laotiens, les Douze Cantons offraient et ont conservé une remarquable organisation féodale, sous l'autorité de Kam Seng et de son fils Kam Oum, en annamite, Déo-van-Seng et Déo-van-Tri. Ce dernier va jOlter un rôle considérable dans le récit de Pavie. Ennemi de la France, contre laquelle il s'est battu dans les rangs de Luu- Vinh-Phuoc, le célèbre chef des Pavillons Noirs, il subira l'ascendant de l'explorateur et il deviendra notre fidèle allié, nous verrons tout à l' heure dans quelles circonstances. Par cette description trop sommaire des régions encore inconnues où va se lancer Pavie, on juge de l'extrême complexité ethnique et politique du pays, où se disputent les influences siamoises, prépondérantes à Luang-Prabang, les influences annamites, prépondérantes dans le Tran Ninh, où coexistent des populations sauvages, les Kha, et demi-civilisées, les l\tIeo. Mais tout cela eût été relativement simple sans les troubles profonds provoqués par la répercussion, de la guerre du Tonkin. La signature du traité de 1885 laissait en effet sans emploi, aux confins du Tonkin et du Laos, des bandes armées redoutables, habituées à vivre de pillages et de razzias. Chassées du Yunnan quelques années plus tôt, par la révolte musulmane, ces bandes que l'on désignait sous le nom générique de Has et que l'on distinguait en Pavillons

INTBODUCTION

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Noirs, Jaunes ou Rouge., avaient trouvé un merveilleux aliment dans l'état de gueTre. Les Pavillons Rouges, descendant la Rivière Noire avaient les 'premiers pénétré dans le Tran-Ninh. Bientôt refoulés par les Pavillons Jaunes, ils durent à leur tour céder la place aux Pavillons Noirs. Ceux-ci étaient fortement établis dans les Sip Song Chau, à Lai-Chau, où avait trouvé refuge notre ennemi irréconciliable, l'ancien régent d'Annam, Thuyet.

**.
Qui était l'homme jugé par ses chefs digne d'affronter tant de difficultés? Auguste-Jean-Marie Pavie, né à Dinan le 31 mai 1847 (1), de bonne heure attiré par l'aventure dans les pays lointains, s'engage dans l'armée à 17 ans, gagne ses galons de sous-officier, passe sur sa demande dans l'Infanterie de :NIarine et fait partie d'un détachement envoyé en Cochinchine en 1868. Dès l'année suivante, il entre dans l'administration locale des Postes et Télégraphes. Volontaire en 1870 pour se battre contre l'Allemagne, à la fin des hostilités, il est Temis à la disposition de son administration qui l'envoie au Cambodge. La plupart de ses biographes ont tiré des effets faciles du contraste entre ces débuts modestes et l'éclat de sa future carrière. Ont-ils songé au prèstige dont est paré, aux yeux des populations indigènes, le magicien qui transmet la pensée à distance? Voici une anecdote qui montrera la considération attachée à de telles fonctions. Un jour, Pavie surveillant la pose d'une ligne télégraphique en forêt, voit passer un interminable défilé d'éléphants, de chevaux et de charrettes à bœufs, puis de soldats armés de lances de fer emmanchées d'argent qui escortent un palanquin. Le cortège s'arrête devant Pavie. On lui apprend qu'il est en présence du roi d'Oubône. « Ah, c'est vous, lui dit le souverain, qui avez mis en l'air ce fille long duquel je marche; je suis content, comme d'une chance, de vous trouver ici. Vous at'ez un bien mesquin convoi.
(1) Il nfest pas question Ici de refaire une biographie de Pavie, mais seulement de dégager les traits essentiels de A la Conquête des cœurs. Nous renvoyons 'four l'ensemble de sa carrière à l'étude de P. Blanchard de La Brosse, suivie d une bibliographietdans.Le8 Techniciens de la Colonisation (Colonies et Empires, 1,1,1946, p. 112-132).

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A LA CONQUÊTE

DES

CŒURS

Laissez-moi chevaux. »

vous offrir celui qui vous plaira parmi

tous mes

L'agent des télégraphes devint explorateur d'une manière toute simple, que Pavie nous conte dans l'introduction de Ala Conquête des cœurs: A u Cambodge, dans le petit pOTt de pêche de Kampot, au fond du golfe du Siam, il vit isolé, seul Européen. Séduit par le charme du pays et des habitants, il cherche à connaître leur langue et leurs coutumes. Un bonze lui sert d'initiateur. Il s'entretient familièrement avec les habitants, qui le convient à la chasse, aux fêtes, aux cérémonies familiales. Il acquiert ainsi une connaissance intime de l'âme indigène qui lui servira un jour. Peu à peu, il élargit le cercle de ses curiosités, il remonte dans le passé à l'étude des monuments fabuleux laissés par les Khmers. Il étudie les sciences naturelles, il se passionne pour les problèmes de géographie. Grâce à Le Myre de Vilers qui sut distinguer la flamme qui brûlait en lui, il est chargé en 1880 d'une première et dure mission. Pendant cinq ans, il va parcourir la région presque inconnue qui s'étend du golfe de Siam au Grand Lac. Ses qualités d'observation se renforcent, son corps s'aguerrit. Il prend l'habitude comme les indigènes, de coucher sans abri, et de marcher nu-pieds. Les ex,plorateurs, a-t-on dit plaisamment, sont une confrérie de déchaux. Sans cesse, en Indochine, il faut franchir un gué, parfois suivre le lit d'une rivière. Le soleil succédant à l'humidité racornit le cuir des chaussures. Si l'on ne prend la précaution de les enlever, il arrit'e ce que Pavie constate dans la colonne du colonel Pernot, alors que lui-même, parti sans chaussures, marche allégrement.

. **
Au~ moment où Pavie est désigné pour le Laos, à 38 ans, ses cinq années d'exploration au Cambodge lui ont donné un entraînement physique exceptionnel et une connaissance approfondie de l'âme indigène. Il va donner toute sa mesure. Dès le début, sa patience et son sang1roid sont mis à rude épreuve. Il avait dû en effet passer par Bangkok et là on le retarde six mois, jusqu'au 30 septembre, pour laisser le temps à une colonne militaire siamoise de progresser et de prendre pied dans

tNTRODUCTION

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le pays contesté., que Pavie est chargé de reconnaître. En cours de roule, on prend prétexte de la difficulté de réunir les éléphants nécessaires au convoi, pour le retarder encore. Si bien qu'il lui faut plus d'un an pour rejoindre son poste, où il n'arrive pas avant le 11 février 1887. Le plan des Siamois était de hâter leur mainmise sur les territoires contestés pendant qu'ils retardaient le représentant de la France. Celui-ci, placé devant le fait accompli, serait hors d'état de défendre les droits de l'Annam. Singulière disproportion des forces engagées dans ce petit duel diplomatique. Du côté du Siam, un corps eXpéditionnaire d'élite, commandé par le plus brillant officier du Siam, le ChaoMeun Vai Voronat qui .va être élevé, au cours de sa mission, à la haute dignité de Phya Surrissak. Du côté de la France, Pat,ie, accompagné seulement de six jeunes Cambodgiens recrutés à Phnom-Penh pour lui servir d'interprètes de langue thaï et qui, entraînés par leur chef se révèlent d'une fidélité à toute épreu1)e. Par surcroît, les Siamois se sont assurés un an d'avance et ils ont déjà de fortes racines dans ce pays qui parle leur langue, alors que Pavie doit tout apprendre lui-même, par ses propres observations et ne dispose d'autre arme que de la loyauté et de la persuasion. Contraste encore plus grand dans les nléthodes qui vont être employées par les deux parties adverses. Les Siamois, pour s'assurer la fidélité des pripces, vont s'emparer d'otages dans leur fan~ille, non seulement à Luang-Prabang, nIais dans la région contestée de la Rivière Noire, aux confins du Laos et du Tonkin, les Sip Song Chau. Ce pa)"s vit sous l'autorité d'un seigneur, Déo-van-Seng, dont le fils aîné, Déo-van-Tri, est un homme de guerre qui s'est battu avec les Pavillons Noirs contre les Français. Le Siam aurait beau jeu à exploiter cette situation mais il ne s'en contente pas et s'empare par traîtrise des trois jeunes frères et d'un beau1rère de Déo-van-Tri, les enfants préférés de Déovan-Seng. Ces jeunes gens sont enchaînés, jetés au fond d'une pirogue et emmenés à Bangkok. Si des procédés d'intimidation peuvent réussir avec le bon vieux roi Ounkam et avec la douce population de Luang-Prabang, ils vont au contraire exaspérer les Thaïs blancs des Sip Song Chau qui sont une race de guerriers. Déo-van- Tri organise une expédition punitive contre les Siamois qui donne à Pavie l'occasion

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LA CONQutTE

DES

CŒURS

d'inùrvenir et de retourner la $ituation au profit de la France. Au liell, de tenir rigueuT à Déo-van-Tri de son attitude antérieure hostile à la France, Pavie, à la fois par sympathie spontanée et paT calcul politique, met tout en œuvre pour sauver ses frères. S'appuyant sur le seul fait que les Sip Song Chau relèvent de l'Annam, il les considère comme des ressortissants français. La France est là pOUTles protéger, même s'ils sont en rébellion contre elle. Le jour où il se trouve en face de Déo.'van- Tri, malgré les conseils de défiance des Annamites, Pavie s'avance seul, sans armes, et se met à sa merci. Cette confiance achève de désarmer le chef thaï qui deviendra désormais le meilleur auxiliaire de l' œuvre de pacification de Pavie. Sous la pression des événements, l'enquête dont était chargé Pavie change très vite de caractère. Il s'agit bien de savoir quels sont les droits historiques de l'Annam et du Siam quand les bandes de Pavillons Noirs, dont Déo-van.Tri a pris la tête pour venger l'enlèvement de ses frères, déferlent sur Luang-Prabang et mettent à sac la ville. Ce qui va compter aux yeux des Laotiens et aux yeux de leuT souverain, c'est l'attitude du représentant du Siam et du représentant de la France, qui revendiquent tous deux la mission de les protéger. Bien loin de s'acquitter de ce devoir, l'armée siamoise, après avoir fait à grand fracas parade d'une prétendue victoire contre les bandes chinoises, a repris le chemin de Bangkok, malgré tous les signes avertisseurs de l'invasion ennemie. Dès que le péril devient imminent, le commissaire siamois s'empresse de disparaître à son tour. Tout au contraire, Pavie, avec le plus parfait mépris du danger, lie son sort à celui du souverain menacé. Au moment le plus critique, ill' arTache à la mort, il soigne les blessés, il regroupe les fuyards. Le contraste est tellement fort entre la peTfidie et la lâcheté des uns et le courage tranquille du représentant de la France que la paTtie se trouve gagnée d'un seul coup pOUTlui. Les Siamois pourront emmener le roi Ounkam à Bangkok et lui prodiguer les honneurs afin de faire oublier leur faute, rien ne pourra l'ébranler. Il a compris que l'intervention de la France représente la justice, l'apaisement des guérillas qui ravagent son royaume. De ce jour, les Laotiens sont ralliés à la France et le traité de 1893 ne fera que ratifier le sentiment unanime de la population. Réduite aux éléments que nous venons d'analyser, la situation paratt simple et l'aUitude de Pavie conforme à ce que dictera;,t

I~TBODUCTION

XVII

à tout représentant de la France le sentiment de l'honneur. En réalité, il était extrêmement difficile de se faire une idée nette de la situation, et de recueillir des informations, sous la surveillance constante des commissaires siamois dont le but essentiel était d'induire Pavie en erreur. Ce qu'il faut admirer chez lui, ce n'est pas tant son courage et sa droiture, que le don exceptionnel de mettre en confiance les indigènes, de causer avec eux de ce qui les intéresse, de provoquer des confidences. Les bateliers qui conduisent sa pirogue, à l'arrivée à Luang-Prabang, font-ils allusion à une légende locale? Avec sa connaissance approfondie du folklore cambodgien, dont est imprégnée la civilisation laotienne, Pavie relève l'allusion. Les Laotiens sont flattés de sentir qu'il s'intéresse à eux. Bientôt, ils ne le considèrent plus comme un étranger, mais comme un des leurs. Et c'est ainsi que les langues se délient à son passage et qu'il recueille des informations précieuses, par exemple sur la mystérieuse pirogue qui emmène les quatre captifs parents de Déo-van- Tri. Ce n'est que par miracle que Pavie échappe à la mort. Un lecteur peu averti pourrait, en lisant A la Conquête des cœurs, ne pas se rendre compte que le sort de Francis Garnier et du commandant Rivière attendait normalement Pavie quand il franchissait la route barrée par les Pavillons Noirs, ces mêmes bandes chinoises qui en 187.3 et en 1883, c'est-à-dire quinze ans et cinq ans plus tôt avaient brandi sur une pique la tête des deux héros. De toutes les menaces qui pesaient sur lui, les plus redoutables étaient encore la jiè'vre et l'épuisement. A plusieurs reprises, il note sobrement, dans son journal de marche, des symptômes d'autant plus redoutables qu'il n'avait rien pour se soigner. Ceux qui l'entourent le croient perdu. Incapable de se tenir debout, incapable même de prononcer un mot, il reste tendu vers le but qu'il poursuit de toute son énergie, il exige que la marche continue et qu'on le porte, presque inanimé. Son tempérament de fer résiste à l'épreuve. A peine remis, il reprend les marches épuisantes, sans tenir compte de la saison brûlante, des dangers et des privations.

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* * L'œuvre de Pavie s'étend sur dix ans (1885-1895) si l'on prend comme point de départ sa nomination à Luang-Prabang et sur seize ans (1879-1895), si l'on remonte à ses toutes premières

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Â. LA CO~Qt:ÈTE

DES

CŒLRS

explorations au Calnbodge. l\tlais le champ de A la Conquête des cœurs est beaucoup plus restreint. Sauf l'introduction et les toutes dernières pages, il se lintite strictement aux seules années 1887 et 1888, les années cruciales. Au départ, Pavie affronte seul un redoutable problèlne. S'il échoue, e'en est fait de la France au Laos. Jtlais il réussit, il insuffle sa confiance aU;.1; dirigeants du Quai d'Orsay qui vont augmenter ses moyens d'action. Dès le 23 mars 1888, nous t'o)'ons apparaître le capitaine Cupet que Pavie accueille avec tant de joie confiante et qz;i justifiera pleinement ses espoirs. Puis commence, en août 1888, le travail d'équipe, à l'arrivée du cOlnrnandant Pennequin et de six autres chargés de mission. Au cours des années qui vont suivre, le nombre des membres de la ~Iission Pavie s'étend. Au total, officiers et civils, ils furent quarante et cinq d'entre eux succombèrent en pleine action. Il faut y ajouter une véritable cohorte de collaborateurs cambodgiens, laotiens et annamites, dont six moururent à la tâche. Au prix de ces admirables dévouements, furent conquis des résultats de la plus haute portée géographique et scientifique. Débordant largement le Laos, l'enquête porta sur le Tonkin, l'Annam et le Cambodge, sur une superficie de 600.000 kilomètres carrés, SItr 70.000 kilomètres d'itinéraires terrestres et fluviaux, et permit de tracer la première carte générale ~omplète de l'Indochine. Pavie n'lavait pas encore 48 ans lorsqu'il quitta définitivement l'Indochine après cet immense labeur, en pleine gloire. Une promotion spéciale, votée par une loi extraordinaire le faisait commandeur de la Légion d'honneur (1) en même temps que douze croix étaient attribuées à ses cOlnpagnons. Il fut, en outre, promu au grade de ministre plénipotentiaire. Une longue carrière s'ouvre encore devant lui, pendant une période de trente ans, c'est-à-dire deux fois la durée de ses missions, puisqu'il s'éteint seulement en 1925, après une robuste vieillesse. ~Iais Pavie était l'homme d'une seule tâche, il l'avait remplie jusqu'au bout. A d'autres de la faire fructifier et d'en tirer des profits matériels. Il se maria en septen~bre 1896 et mena désormais une existence studieuse et paisible entre sa fen~me et son fils, né en 1898, soit à Paris où le retenaient ses obligations au ministère des Affaires
(1) En date du 17 novembre dignité de grand officier. 1896. Quelques années plus tard, il était élevé à la

INTRODUCTION

Étrangères, jusqu'à l'heure de la retraite, en 190/j, soit dans sa propriété de La Raimbaudière, en Bretagne. Son hôtel de la rue d'Erlanger, à Auteuil, était un centre où se rencontraient les notabilités indochinoises et les explorateurs de tous les pays: Le l"Iyre de Vilers, Ie Dr Harmand, Bonvalot, Ie colonel 1\Ionteil, Binger, Lyautey, Rabot. Dans le tribut d'adTniration que lui portaient les voyageurs étrangers, il n'en fut pas de plus original que celui de son ancien adversaire, le topographe dit roi de Siam, James lVlac Carthy. Arrivant chez Pavie, accompagné de sa femme et de son fils, il présenta ce dernier sous le nom de Térence-Pavie NIac Carthy, ayant voulu, disait-il, exercer une influence heureuse sur sa deslinée en lui donna-nt le nom de l'explorateur pour lequel il professait un vérita ble culte. Parmi ses amis, Pavie comptait aussi Brazza, qu'il voyait à Nice; Brazza, dont les méthodes coloniales offraient tant de points conlmuns avec les siennes. L'explorateur du Congo avait lui aussi conquis les cœu.rs en parcourant la forêt tropicale sans arlnes et pieds nus. l"Iais le parallélisme frappant entre les deux hommes s'arrête à la fin de leur carrière. Brazza accepta les fonctions de COlnmissaire général des régions qu'il avait données à la France et il ne réussit pas pleinement dans ces fonctions qu'il dut quitter en 1898, alors que pas llne ombre ne vient ternir la gloire de l'ex. plorateur du Laos. Pavie refusa toute participation à des affaires coloniales, malgré les offres tentantes qui lui furent fuites; il déclina même les postes les plus brillants que lui proposa le gou. vernClnent, à l\Jexico, à Pékin et à l\Iadagascar où on l'appelait aux fonctions de gouverneur général. Fidèle au Laos et au Cambodge, il estimait qu'il avait le devoir de consacrer toute son activité à metlre en valeur les résultats scientifiq ues de sa AIission. Pendant de longues années, il s'attacha donc à publier la Carte de l'Indochine, entièrement renouvelée par ses relevés ou ceux de ses compagnons, et une magnifique collection d'ouvrages in-quarto divisés en deux séries: Géographie et Voyages et Etudes diverses. La première compte sept volumes, plus un atlas, publiés de 1900 à 1919. La seconde, trois volumes parus de 1898 à 1904 (1).
(1) 1tlission Pavie, Indochine, 1879-1895. Géographie et Voyages. I, Exposé des travaux de la 1\'[ission (lnlroduclion, première el deuxième périodes: 1879 ci 1889), par Auguste PAVIE. Paris, 1901. Il, Exposé des lravaux de la ..\1ission (lroisièrue el quatrième périodes: 1889 à 1895), par Auguste PAVIE. Paris, lU06. - III, Voyages au Laos et citez les Sauvages du sud-est de l'Indochine, par le capitaine CUPET,

introduction par Auguste PAVIE. Paris, 1900. -

IV, Voyages au centre de l'Annam

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A LA CONQUÊTE DES CŒt:RS

Publier les résultats de la l~Iission, c'était faire œuvre scientifique, mais c'était surtout, pour Pat'ie, l'occasion de mettre en valeur les tra-vaux et les ,nérites de ses compagnons. Le tome III de la série Géographie et Voyages qui paraît, le premier, en 1900 donne la relation des explorations du capitaine Cupet. Les tomes IV et V, publiés en 1902, sont l'œu'vre de Rivière, de 1tlalglaive et de Lefèvre-Pontalis. Les tomes l et Il (1901 et 1906) rédigés par Pavie, sont un exposé général des travaux, où il insiste surtout sur ceux de ses compagnons. Ce n'est que pour finir,

beaucoup plus tard en 1911 et 1919, que Pavie se résout enfin à
se mettre en cause lui-même dans les tomes VI et VI l qui donnent le texte de son journal de marche de 1887 à 1889. Ce sont des extraits de ces deux derniers tomes qui constitueront la matière de Ala Conquête des cœurs en 1921. En confrontant les deux textes, on constate qu'un grand nombre de pages, et parfois des chapitres entiers, sont supprimés afin de ne pas interrompre la trame du récit par des faits épisodiques, mais les phrases restent les mêmes, à peine allégées parfois d'un mot ou d'un nom difficile à interpréter. Par exemple, les Pira.tes chinois, au lieu d'être appelés les Hos comme dans la publication officielle verront leur nOTntraduit sous une forme plus courante, « Pavillons jVoirs » ou « bandes chinoises ». Vingt à trente ans s'étant écoulés entre les événe1nents et l'impression du texte, on peut se demander dans quelle mesure Pavie utilise des notes prises sur le vif, et dans quelle mesure il fait. appel à des sou'venirs déjà lointains. lVi l'introduction, ni la préface de la publication officielle ne nous renseignent sur ce point, mais les dernières pages du tome VI I contiennent une indication importante: « Il me restait}) dit l'auteur « dans le tome VI et dans

et du Laos et dans les régions sauvages de l'est de t Indochine, par le capitaine DE }'IALGLAIVE et par le capitaine RIVIÈRE, introductions par Auguste PAVIE. Paris, 1902. dans le Haut-Laos el sur les frontières de G/zine el de Binnllnie, par - V, Voyages Pierre LEFÈVRE-PONTALIS, introduction par Auguste PAVIE. Paris, 1902. VI, Passage du .lIé-I(ong au 1'onkin (1887 et 1888), par Auguste PAVIE. Paris, 1911. VII, Journal de marche (1888-1889), événements du Siarn (1891-1893), par Auguste PAVIE. Paris, 1919. J.\lission Pavie, Indochine. Atlas, notices et cartes, par Auguste PA VIE. Paris, 1903. i.\lission Pavie, Indochine, 1879-1895. Eludes diverses. 1, Recherches sur la littérature du Canlbodge, du Laos el du SÜ.un, par Auguste PA VIE. Paris, 1898. Il, Recherches sur l'histoire du Cambodge, du Laos et du Siurn, par Auguste PAVIE. Paris, 1898. III, RecJterches sur l'histoire naturelle de r Indochine orientale, par Auguste P.-\. IE, publiées avec le concours de professeurs, de naturalistes el de collaV borateurs du ivIuséum d'histoit°e naturelle de Paris. Paris, 1904. Les références à cet ouvrage porteront sinlplcll1eut J.1lission Pavie, avec l'indication du tonIe, quand il stagit de la série Géographie el Voyages.

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INTRODUCTION

XXI

ce dernier volume, à donner d'après mes notes personnelles, un aperçu de ma propre ligne de conduite D. De quel prix seraient pour l'historien ces notes prises en pleine action! Madame Pavie, à qui j'exprimai ce sentiment, eut la grande bonté de faire une recherche dans ses papiers de falnille et elle m'a montré quatre cahiers reliés en grosse toile brune, mesurant 180 X 260 mm., écrits parfois au crayon mais plus souvent à l'encre, avec des titres au crayon bleu et au crayon rouge. Là, sont enregistrés pêle-mêle une foule de renseignements les plus variés: les cotes des visées faites. pour les relevés topographiques, des observations de botanique et de zoologie, le niveau des rivières en période d'inondations, la qualité du sol, la température ou les pluies. Tantôt de longs développements, tantôt une ligne: « nuit humide, passée à la belle étoile - nuit humide, temps doux, est-ce que ces nuits passées à belle étoile et rosée ne me joueront pas

un tour? » Les incidents les plus humbles, quand ils sont caractéristiques de l'êtat d'esprit des populations, trourent leur place. Par exemple: « J'ai demandé au Gouverneur pour 1 franc de riz et 2 francs de poulet. Lorsque l'esclave apportant le riz est venue avec son panier demi-plein: « Ce n'est pas assez »<ta-t-il dit tout haut, et comme elle se disposait à en ajouter, il lui a fait un

signe négatif. » « Ces quelques cahiers, me dit Madame Pavie, sont tout ce qui
reste des très nombreux carnets de notes accumulés par mon mari et qu'il a détruit, all fur et à mesure de la rédaction définitit1e de ses

publications. » Ils sont n~alhel"reusementantérieurs à la période
de A la Conquête des cœurs, mais ils permettent d'utiles comparaisons avec le tome l de la l\'Iission Pavie relative aux premières explorations au Cambodge. En feuilletant l'un des cahiers, intitulé « Suite du journal de Chantabun à Srakeo », je vis qu'entre deux pages était glissé un fragment de papier bleu portant quelques mots en cambodgien. En regard (p. 36) le récit de la rencontre du roi d'Oubône qui, plein de considération pour les fonctions d'agent des télégraphes, comme je l'ai rappelé plus haut, offrit à l'explorateur le meilleur cheval de son cortège: « Après une heure de causerie», conclut Pavie, « nous nous sommes quittés amis. Il a voulu l'écrire et pour papier a pris l'enveloppe bleue de la bouteille de lait (ouverte en son honneur) Cropchai mak haira kan sup SlIp paL Traduction: Merci beaucoup, gardons-nous une amitié fidèle». Le lecteur qui

XXII

A LA CONQUÊTE

DES

CŒURS

voudra bien se reporter au tome l de la Mission Pavie, p. 139-140 trouvera cette anecdote, empruntée, presque mot pour mot, au cahier resté en la possession de J\tladame Pavie. Si les carnets de route afférents à la période 1887-1889 sont aujoltrd' hui détruits, il est possible cependant de retrouver le premier jet de la pensée de Pal:ie, car l' explorateur extra)~ait de ses carnets, au fur et à mesure de leur rédaction, un Journal de marche qu'il envo)'ait par fragnl,ents aux Affaires Êtrangères, par l'intermédiaire du chargé d'affaires à Bangkok ou des autorités françaises de Saigon et de IIanoï. Ce document conservé aux Archives du ministère des Affaires Etrangères, se présente aujourd' hui sous la forme de douze gros cahiers reliés en toile, chacltn des cahiers étant constitué par un certain nombre de lettres au ministre entièrement écrites et signées par Pavie, portant en marge un titre commun « ltIission de wI. Pavie au Laos" Direction des Affaires commerciales et consulaires ». La première des lettres est datée du 16 février 1887 : « Je suis à Luang-Prabang, j'ai hâte de faire part'enir cette nouvelle à Votre Excellence. » Elle porte ll3 timbre d'arri'vée au ministère, du 31 mai 1887. La dernière, datée du 13 février 1889 annonce le départ de Luang-Prabang pour le 15 fé.vrier, qui clôt cettepériode de la 1Ylission et qui corresPQnd aux dernières pages de A la Conquête des cœurs. Pendant toute l'année 1887, le journal de voyage est acheminé périodiquement par courrier spécial jusqu'à Bangkok à l'adresse de notre chargé d'affaires, le comte de Kergaradec qui transmet aussitôt au ministre. Par exception, le 9 décembre 1887, Pavie profitant du départ de Gauthier, le premier Français qui se soit aventuré à sa suite au Laos, lui confie son rapport mais en rend

compte aussitôt: « Ce travail sera mis à la poste à Saïgon. Contrairement à l'habitude de faire passer sous les yeux de M. le Chargé d'affaires à Bangkok la correspondance destinée à Votre Excellence, j'ai pensé qu'il serait bon de ne pas lui faire subir de retard. Je n'ai pu prendre copie de ces manuscrits qui me sont indispensables pour établir un travail plus sérieux. Je demande à Votre Excellence de bien vouloir me les faire retourner par l'intermédiaire de lYI. le Chargé d'affaires à Bangkok. » Ce « travail plus sérieux », auquel fait allusion Pavie, c'est évidemment la grande publication qui devait voir le jour vingt ans plus tard. Jusqu'au 16 février 1888, le journal de Pavie est ac.heminé par

INTRODUCTION

XXIII

Bangkok. ]\tfais le 19 février, Pavie opère sa jonction avec le colonel Pernot. Grâce à une liaison militaire, il peut transmettre la nouvel'e par une dépêche télégraphique expédiée du poste de Bao-Ha le 4 mars et, à partir de ce moment, le courrier sera acheminé par le Tonkin. J\tlalgré la régularité des envois, les transmissions sont lentes. Plusieurs mois s'écoulent dans chaque sens et quand Pavie reçoit la réponse du ministre, il s'est écoulé un temps considérable. Ainsi le rapport de Pa'vie sur le pillage de Luang-Prabang en juin 1887, parvenu aux Affaires Étrangères deux mois plus tard, fait l'objet d'une lettre du ministre en date du 26 août, qui parvient à Pavie le 12 décembre et sa propre réponse n'arrive en France que le 24 avril 1888. Le texte imprimé par Pavie n'est pas rigoureusement le même que celui du, Journal de marche manuscrit. Il y a de nombreuses coupures et aussi des adjonctions, pour lesquelles l'auteur s'est évidemlnent servi de ses carnets de route où il consignait des détails pittoresques qui Jl,' vaient pas leur place dans un rapport officiel. a Cependant, les différences sont beaucoup moins nombreuses qu'on ne pourrait l'imaginer. On s'en con'vaincra en comparant les deu~'tragments ci-dessous, l'un emprunté aux Archif)es des Affaires f Étrangères, l'autre à La Conquête des cœurs:
~lis5ion de I }I. Pavie au Laos
LuangPrabang Don des affaires commerciales et consulaires Journal manuscrit
A la Conquête des cœurs (p. 97)

Cette lettre, cOlumcncée le 10 et n"ayant pu être expédiée a ~té continuée et mise en route de: Pac Lay le 15 juin 1887. ...\ Son Excellence }Ionsieur le }Iinistre des Affaires Etrangères Paris ~Ionsieur le }Iinistre, 7 juin. - Dans la soirée d'hier, de fortes pluies ont occasionné une crue qui a emporté le pont en bambous du Nam Khann. Dans la nuit du même jour le bruit s'est répandu sur la rive droite de cette rivière

n° Il
Evénement de LuangPrabang (suite aux lettr~s 9 et 10)

Dans la nuit du 6 au 7 juin, le bruit s"est répandu sur Ja rive droite du Naul Khann, rivière partageant en deux Luang-Prabang, que les Chinois étaient à pe'tite distance, en marche pour surprendre les habitants au sommeil.

XXIV

A LA CONQUÊTE

DES

CŒURS

A la Conquête des cœurs (p. 91) ( Suite) qui sépare la ville en deux que les Chinois étaient à pe: rite distance, en marche pour surprendre les habitants au sommeil. Il en est résulté une panique Il en est résulté une paet la population, de ce côté de nique., et la population du la ville, est presque tout entière quartier est presque tout en.. passée à la nage ou en barque, tière passée, au clair de la lune, dans l'obscurité, sur la rive I sur la rive opposée à la nage gauche du Nam Khann. ou en barques. J'envoyai aux ren~eigne.. , Eveillé au bruit fait par ment! chez le Commissaire. Il cette multitude traversant accourut, dit qu'il ne savait l'eau devant ma case, j'envoie rien, le second roi n'ayant pas aux. informations. encore donné de ses nouvelles. De son côté, le commissaire accourt, il ne sait rien, le se. cond n'ayant pas encore donné de ses nouvelles; il ajoute: (& jX os barques sont à la Nos barques, me dit iI, étaient à la berge, devant la : berge devant ma maison, il maison, crainte de les voir serait bon, crainte de les voir enlevées par les fuyards. Il' enlever par les fuyards, de serait bon de faire porter le faire porter votre bagage chez bagage chez lui, au jour on: moi, au jour on chargerait. . chargerait.lUa case étant à plus! }Ia case étant à plus d'un d'un kilomètre de cet endroit, kilomètre de la sienne, pour voulant n'avoir point de souci' n'avoir aucun souci en cas en cas d'attaque, je me pressai! d'attaque subite, je fais emde faire enlever mes caisses et, porter les plus utiles de mes au jour avec le commissaire, affaires. nous allâmes voir les pirogues; A l'aurore, j'allai avec lui elles étaient insuffisantes pour voir les pirogues, elles étaient prendre le bagage en dépôt insuffisantes pour le bagage au palais, on n'avait pu trouver que j'avais au palais. Je n'y mieux. pouvais mettre que le nécessaire de route.
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Journal manuscrit (Suite)

-

!

On voit combien le texte définitif est proche du manuscrit de 1887. Ce qui donne tant de vie à La Conquête des cœurs, c'est que Pavie n'a presque rien modifié à ses premières notations, imagées et primesautières. Tout juste a-t-il allégé les phrases et introduit des corrections de style. Malgré son apparente simplicité, le style de Pavie est en effet très travaillé. S'il ne présente aucune particularité originale dans le passage reproduit ci-dessus, en revanche beaucoup d'autres pages offrent un rythme qui est personnel à Pavie. Chaque phrase se compose alors de petits éléments de cinq syllabes et souvent des

I:'iTRODt:CT

13:i

xxv

pages entières se succèdent à cette cadence impaire, véritable obsession pour le lecteur, semblable à celle que donne le martèlement des alexandrins classiques. On ne constate rien de semblable dans l' Introduction où le dérou.lement de la phrase est normal. Dans la pre""ière moitié du texte, d'où provient le morceau ci-dessus, le rythme de cinq pieds reste exceptionnel alors qu'il devient tr~s fréquent dans la seconde moitié. Ceci s'explique sans dOllte par la date à laquelle ces trois parties du livre 011,tété mises au net dans le texte de la grande publication d'où elles sont extraites: 1901 pour l'Introduction, 1911 pour la première moitié du récit et 1919 pour la seconde moitié, l'auteur devenant de plus en pillS attentif à la cadence de sa prose. Pour maintenir le i)"thme, il en vient à faire de véritables chevilles, prisonnier de sa prose comme le sont certains poètes de leurs vers, ou à inteT't~ertirles membres de la phrase, par exemple: (p. 21-1) « c'est sûr, ils tairont - que de nuls dangers - on n'eut la menace. - Ceux-là, tout d'abord, - n'osèrent le dire, - craignant pour le moins - de moi des reproches» ou bien (p. 218) « il faut renoncer - j"!en ai le chagrin - à tenter d'avoir - un prochain contact - avec l'un des chefs... » ou encore (p. 279) : « quelque discipline - ce n'est pas douteux - garde le canton », et enfin: ({ des grèves marquées - par des pas de fauves et d'oiseaux petits». (S'il avait écrit « et de petits oiseaux », la cadence de cinq pieds se fût trout~ée rompue.) Sous la plume de Pavie, un batelier de la, Rivière Noire s'exprime arec la noblesse d'un héros d' IIomère et naturellement en mètres de cinq pieds: (p. 214) « Le lourd heurt des eaux - du profond lVam-~fa - sur le courant rude - de la Rivière Noire - produit des remous - qui font incommode - le séjour des barques... » et la fille d'un potier laotien pourrait lui donner la réplique (p. 220) « Prenez en pitié - mon malheur extrême... » En confrontant le texte imprimé avec le journal manuscrit, on peut s'assurer que le premier ne diffère bien souvent du second que dans la mesure où la nécessité d'établir le rythme de cinq pieds fait modifier la phrase:

-

Journal manuscrit
f

A la Conquête des cœurs (p. 227)

fi Vous al:e:; gardé Vous avez retenu prisonniers les comme prisonen,:oyés les guides que j'ai courriers que j'ai envo;yés aux chefs niers du village" t'Ous les at'ez condamnés aux chefs et vous les avez condamà des coups de bâton. Vous m'avez nés aux coups.

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XXYI

.A LA CONQUÊTE

DES

CŒURS

Journal manuscric A la conquête des cœurs (p. 227) (Suite) (Suite) fait passer pour l'Anglais 11-1ac. t Vous avez fail croire - dans tout le Carthy et rous avez donné des or. pa)"s que j'étais espion serviteur du

dres aux chefs du pa:ys pour t'OUS Siam - et que j'étais traître rendre important. At'ez-t'ous des pulations.
J."'Iontre:-les?
les barques,

-

-

aux po.

papiers?
voyant

En

ren.

..

vous at~e: cru me . tout
1

Vous avez donné -

faire rester ici. En me/orçant à par.' français - .Avie:-vousen mains - pour tir à pied, vous retardez ma ren- agir ainsi - les papiers qu'il faut contre avec votre général qui m' at- 1- alors montrez-les?
tend avec grande impatience. Quand «En faisant partir le convoi des il connaîtra tous ces faits, il t'ous' barques vous at'ez pensé - à me refera un singulier accueil. . tenir indéfiniment. Le t'oyage à pieds singulièrement prolonge ma
I

-

des ordres par-

aux

chefs £l'un canton

- det'enu

-

-

-

course.

-

-

Je tire ma montre:
vance, mon secrétaire

canton compter 'Votre riz. Faites que tout soit prêt demain à l'heure dile. Si vous avez des malades, on fera un

Puis mQntre jcanton -prenantmonnzasecretaIre : -le chef du :vont vous acconJ,pagner pour! et partent
et le chef du
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tendIt. Ils reprennent leur moral et du. semblent toa. sourire à la tournure ceux-ci. que prennent les choses. I

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* * *

Ces comparaisons juxtalinéaires, qu'il serait facile de mule tiplier, prouvent surabondamment que, sauf le r)~thme du style, le texte de A la Conquête des cœurs est la copie fidèle tantôt des carnets de note, tantôt du Journal de marche, celui-ci comme ceux-là rédigés sur le terrain. C'est la fraîcheur et la spontanéité des notations qui en font tout le charme. Malgré les fatigues et les embûches, on sent que Pavie accomplit sa mission dans la joie. Il vibre intensément devant la beauté des paysages qu'il décrit san.s faux romantisme, en quelques touches sobres. Ce sentiment profond de la nature, qui semble unir dans le même amour les gens, les

INTRODUCTION

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choses et les bêtes, a, comme on l'a dit très justement, quelque chose de franciscain et certaines pages de A la Conquête des cœurs évoquent les Fioretti. L'intérêt passionné de Pavie pour le pays qu'il parcourt ne se limite pas all, présent, mais s'applique à l'histoire et aux monuments. Il saisit toutes les occasions de collectionner inscriptions et manuscrits. Aux heures les plus difficiles, quand le but qu'il poursuit semble se dérober à lui, Pavie oublie ses soucis en se plongeant dans des recherches archéologiques. L'un des chapitrt?s de A la Conquête des cœurs, faisant suite au dramatique récit de l'exode des Laotiens chassés de Luang-Prabang par les Pavillons Noirs s'intitule « Chronique du Laos ». C'est que l'explorateur vient d'obtenir commll,nication de précieux manuscrits qu'il convoite depuis son arrivée à Luang-Prabang. Après avoir sauvé la vie du roi, le premier usage qu'il fait du crédit, ainsi obtenu, est d'envoyer un bonze chercher le manuscrit des « Chroniques du royaume des ]y/illions d'É'léphants », dans les décombres des temples pillés par les Pavillons Noirs. Un vieux serviteur du roi aide les deux fidèles Cambodgiens N gin et Som à traduire du laotien ancien en cambodgien moderne, langue familière à Pavie qui transcrit en français. Voilà comment à Paris, le 22 novembre 1887, le directeur des Affaires Consulaires aux Affaires Étrangères, qui attendait des nouvelles de Pavie (dont, au précédent courrier, le sort paraissait compromis, puisqu'il était en fuite avec toute la population du Luang-Prabang sous la menace des Pavillons Noirs) eut la surprise de trouver, en fait de rapport, l'épais volume des « Chroniques du Lan Chhang » traduit par l'explorateur. Ce dernier, tout comme aurait pu le faire plus tard un membre de l'École d'Extrême-Orient travaillant dans le recueillement d'une bibliothèque, soulignait l'importance de sa découverte, alors qu'Aymonier prétendait que les Laotiens n'avaient pas gardé d'Annalps écrites », et demandait la publication dans Excursions et reconnaissances. Il est vrai que l'explorateur, à peine tracées les derni~res lignes de sa traduction, se jetait de nouveau à travers la forêt laotienne, dans l'épaisse chaleur du mois d'août, à dos d'éléphant, bravant le paludisme, courant vers de nouveaux dangers. Le lecteur à qui A la Conquête des cœurs inspirera le désir de
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lier plus ample connaissance avec la grande figure d'Auguste Pavie devra entreprendre la lecture de ses travaux personnels sur la littérature et l'histoire du Cambodge, du Laos et du Siam, et sur l'histoire naturelle de l'Indochine. C'est par eux qu'il ouvrit, dès 1898, le cycle de ses publications mettant ainsi l'accent sur le caractère de sa haute mission d'explorateur qui aborde les pays nouveaux avec le respect de ses coutumes, de ses traditions, de son passé, rôle admirable dont aucune nation n'a donné de plus belle démonstration que la France, patrie des Lyautey et des Pavie. * * * Ma tâche d'éditeur était dictée par le respect du texte qu'il convenait de traiter comme celui de tout autre classique, en prenant garde de n'en pas altérer la moindre parcelle. L'orthographe des noms a été conservée, même quand un usage différent prévaut aujourd'hui, par exemple Vieng-Chang devenu Vientiane, un renvoi de la forme moderne à la forme ancienne étant fait à l'Index. La ponctuation, toute personnelle, a été maintenue. En revanche, il a paru nécessaire d'éclairer le sens de certains termes et de rappeler la biographie de certains personnages, les uns et les autres familiers à tout Indochinois mais parfois inconnus de ceux qui n'ont pas vécu en Extrême-Orient. Cette annotation, aussi sobre que possible, est complétée par un Index détaillé des noms et un tableau chronologique accompagnant la carte d'ensemble des itinéraires suivis de 1886 à 1889. Madame Auguste Pavie, l'admirable compagne de l'explorateur, voudra bien trouver ici l'expression de ma respectueuse gratitude. Elle m'avait déjà accueilli avec la plus grande bienveillance quand je préparais la vitrine Pavie, à la section historique de l'Exposition Coloniale de 1931. De nouveau, elle m'a communiqué les précieuses reliques familiales et, par les souvenirs qu'elle a évoqués, m'a rendu pour ainsi dire le témoin de l'ultime travail de rédaction de A la Conquête des cœurs. J'adresse aussi mes bien vifs remerciements à tous ceux qui m'ont aidé dans mes recherches, plus particulièrement M. Outrey, ministre plénipotentiaire, directeur des Archives et des Bibliothèques des Affaires Étrangères, M. de Ribier et M. Degros ses 'co"aborateurs, M. Fabre, archiviste du ministère de la Guerre, M. Laroéhe, archiviste du ministère de

INTRODUCTION

XXIX

la France d'Outre-Mer, M. Carton, directeur de l'.€cole supérieure d~application d'agriculture tropicale et M. le professeur Petelot. Je dois une particulière reconnaissance à M. Artonne, animateur du Comité Pavie, qui a bien voulu participer à la mise au point du livre.

A. M.

PRÉFACE DE L'ÉDITION DE 1921
Pendant ma traversée vers les Indes, j'ai lu les épreuves du roman vécu que forment vos entraînantes narrations, je suis resté sous le charme du meilleur livre colonial que je connaisse. Ces trois épisodes, deux ans de vos courses dans des territoires plus grands que la France et presqu'inconnus, que précède une introduction à la gloire des Cambodgiens, sont une épopée. Pieds-nus, sans provisions par suite de catastrophes ou des manœuvres de vos adversaires, t'ous avez constamment marché en dépit d'obstacles naissant sous vos pas, vers cet idéal: « faire des contrées que vous parcouriez des pays français de l'assentiment de leurs habitants ». Jaloux de servir, dans leurs grands malheurs des populations dont les qualités vous avaient séduit et que vous aimiez, vous vous êtes attaché à leur inspirer pour la France les sentiments que .vous aviez pour elle. Faisant naître des dévouements vous. avez, en gagnant les cœurs, conquis des pays qui, moralement, se sont donnés à vous en vous connaissant. Qui n'aimerait ce bon vieux roi Ounkam, chassé de sa capitale, sauvé par vos soins, qui dans l'exode, devant tout son peuple, vous dit, dans l'entraînenlent de sa gratitude, et cela quatre ans avant que ce beau pays ne devienne français, « Si mon fils consent, nous nous offrirons en don à la France. » Qui n'admirera ce chef de pagode grièvement blessé, que vos pansements ont sûrement guéri et qui, pour augmenter votre prestige reste plus d'un an, pendant votre absence, couché sur sa natte, refusant les soins du médecin siamois, pour se relever dès qu'à votre retour vous aurez oint sa jambe malade de n'importe quel baume! Et ce bon Kam Doi qui, sans vous avoir vu, vous aime déjà, et délivré par vous, avec son frère, de captivité, vous dit leurs misères en des termes touchants, finissant ainsi:« Après nos malheurs, la

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chance est sur nous, vous êtes bien là, assis devant nous, vous nous souriez, et nous vous touchons!» Et vous ajoutez: « Et il fond en larmes, le voici ému au point que je crois qu'il est désireux d'un danger pour donner la preuve de son dévouement. » Mais quel plus éloquent témoignage d'amour pour la France, de tout le Laos, pourrait-on donner mieux que cette démarche des rois de Luang-Prabang, de « la cité douce », ce « cœur du Laos », comme vous l'appelez, faite pour vous dire: « Lorsqu*Jun autre maître commandait ici, ses soldats s'y trouvaient par mille et par cents; voici près d'un an que nous sommes à vous, nous n'avons pas vu de soldats français; la population et nous autres chefs, nous serions contents d'en voir quelques-uns; obtenez qu'une douzaine au moins vienne parmi nous?» Ce ne sont pas seulement les bons habitants que vous entraînez, même ces Pavillons Noirs qui nous tuèrent le commandant Rivière et Francis Garnier, vous ont accueilli, vous connaissant bien de réputation, et vous emmenez au Tonkin une délégation de leurs capitaines pour la soumission de leurs compagnies. De Déovantri qui dans les hauts parages de la Rivière Noire tint si longtemps campagne contre nous, vous faites un de vos plus dévoués collaborateurs. Trente ans ont passé, vous êtes parti des pays ruinés devenus prospères et, dans le repos, votre unique souci est de faire l'éloge des gens qui nous aiment et des compagnons qui vous ont aidé! Vous terminez votre livre par ces mots, qui vous récompensent: « Je connus la joie d'être aimé des peuples chez qui je passai.» Mon cher ami, connaissez aussi celle d'être admiré de tous les Français qui liront vos pages; ils vous aimeront comme je vous aime et formeront avec moi le vœu que tous nos enfants connaissent votre rôle qui nous fit bénir! Je vous embrasse de tout mon cœur.
G. CLEMENCEAU.

31 mars 1921.

INTRODUCTIONl
Lorsque se trouva arrêté dans mon esprit le pro}~t d'exploration des régions inconnues de l'Indochine, j'avais déjà passé plus de dix ans dans notre colonie d'Extrême-Orient, sept en Cochinchine et près de quatre au Cambodge2. C{;tte pensée m'était née pendant un long séjour à Kampot3, petit port cambodgien sur le golfe de Siam, où, chargé du bureau télégraphique, j'avais habité plusieurs années au milieu de la population indigène. Elle s'était fortifiée dans la capitale du Cambodge, PnomPenh, où je résidai ensuite, et au contact d'un vieil ami, aujourd'hui disparu, qui aima passionnément l'Indochine, Raphaël Garcerie4. Au Cambodge, débarqué un jour d'une jonque de pêcheurs de Cochinchine, j'étais arrivé sans introducteur. Venu pour remplacer un camarade mort depuis quelques mois, je fus salué sur la rive par plusieurs chefs et un interprète,
1. Cette introduction a paru pour la première fois, dans la Revue de Paris en mni 18U8 sous le titre de : Comment je devins explorateur. (Noie de fauteur.) En réalité, la Revue de Paris a publié cet article en mars et avril 1900. Quelques passages (description des ::\lonts Kamchay, pêche des coqunl~s. t'te.) aV81Pnt figuré dans une première étude de Pavie., intitulée: E.rcursion dflns le Cambodge el le rOlJuume de Siam. (Excursions el Re('onnai.fJsances, Saigon. 1881. p. 455-482.) 2. Pavie conçut son programme d'exploration en 1879, lors de I.arrivée du nouv..au gouver.&ear de la Cochinchin~t Le l\'Iyrc de Vil ers, qui l'"encouragea et le mit en route pour sa première mission, le 18 décembre 1880. Depuis le 11 janvier 186H, date de son débarqueme.lt à Saigo:1, avec u 1 d~tachement d.infa.lterie de mari le, à l'â~e de 21 ans, son séjour colonial n'lavait été interrompu que par les qUi Iqu(>s mois de la campafitr.e de 1870.
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3. Situé sur la rivière Prek Thom, à six kilomètres de la mer. le petit port de Kampol, aujourd'hui comme du temps de Pavie, possède plusieurs quartiers de population totaleme.lt dittérente : Kampot-toch, Cambodgien; Prei-srok, L.hinois; ~ Tieil-ta lh, Annamite; Trapea 19-svai, 1\lala1s. 4. Ra;>ha~H Garceri» (18 ~6-18JO), né à Sai'1t-Laurent-de-Cerdagne, dans les Pyrénées-Orieatales, débuta, comme Pavie, simple employé des Postes et le précéda it Kampot. Il s'occupa etlsuite de prospections mirtiéres et de commerce de bois et devl~lt vice-préside It du CO.tseU colonial. (Pour la date de sa naissa'lce, nous avons suivi BREBION, Dictionnaire de bio-bibliographie de r lndochine française, Paris, 1935, p. 171, mais il conviendrait peut-être de lire 1826 au lieu de 1836, car Pavie afDrme qu'il avait « 20 ans d'âge sur lui t.)

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qui me conduisirent à ma case, semblant surtout préoccupés de deviner mon caractère à mon attitude et à mes premières actions. En remontant la rivière avec la marée, j'avais trouvé le village à une heure dans l'intérieur. Ma maison, en arrière du marché, était isolée dans un terrain vague, entre le petit cours d'eau et un temple bouddhiste. Ce pays de Kampot était habité par quelques centaines de Chinois1 négociants et agriculteurs, établis sur le port ou dans les poivrières, et dont les affaires importantes avaient été une des causes de l'installation du télégraphe. Autant d'Annamites! pêcheurs d'écaille, de nacre et d'holothuries peuplaient aussi la rive, mais le fond de la population consistait surtout en un nombre assez considérable de Khmers3, que nous appelons Cambodgiens, et de Kiams4 plutôt répandus dans les campagnes. Choisi par un chef bienveillant pour occuper ce poste, alors le plus éloigné de la colonie, et qui me mettait en évidence dans mon service en me faisant le correspondant politique du Représentant de la France au Camhodge, j'avais lu ce qu'on savait du pays, mais je n'avais comme notions sur son peuple que l'opinion défavorable alors en cours en Cochinchine et qui avait pour origine l'antipathie des Annamites dont nous avions un peu, sur ce sujet, pris la manière de voir. J'étais surtout loin d'être fait à l'idée de rapports plus familiers avec les Cambodgiens que ceux qu'on avait avec les indigènes dans les centres annamites où, lorsqu'un certain nombre de Français se trouvaient réunis, ils vivaient presque complètement entre eux; aussi je gardais une réserve résultant de la prévention acquise et d'une timidité naturelle très grande et je ne vis guère,
1. Le Cambodge compte aujourd'hui 160.000 Chinois, groupés à Phnom-Penh et dans les centres ruraux, où ils sont les maUres du commerce. 2. Les Annamites, qui ont commencé à s'installer au Cambodge dès la fin du XVIII'siècle, y sont aujourd'hui au nonlbre de 170.000 et apportent l'élément artIsanal, les pêcheurs, les bateliers. 3. Les Cambodgiens. descendants des Khmers, forment une population de deux millions et demi d'habitants. Ils s'adonnent surtout aux travaux agricoles. Plus robustes que les Annamites, ils aiment les exercices ph)"siques, les courses d'éléphants ou de chevaux, les luttes. 4. Les Kiams ou Chams ont leur principal établissement en Annam, dans le Binh-Thuan et forment en outre une sorte de chapelet de petites communautés égrenées à travers la Cochinchine et le Cambodge jusqu'au Siam. Ils constituent une race à part, différant beaucoup des Annamites et des Cambodgiens. Plus grands que les Annamites, de peau foncée, ils ont les cheveux fins et cassants, ItœU droit et franc, les sourcils arqués. Venus de Java. 115 appartiennent à la grande fan1iUe malaise.

I:'IlTRODCCTION

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pendant assez longtemps, que ceux qui m'avaient accueilli à l'arrivée. Cependant je lisais dans les regards, quand les gens me saluaient dans mes promenades, comme une invitation aimable à leur parler. Sans doute on avait déjà dans le pays favorablement jugé mon caractère car il me semblait qu'ils disaient: « Vous nous plaisez bien et nous serions heureux de ne pas vous être indifférents? » J'étais jeune, je ne sus pas sortir seul de l'attitude de policé sauvage que, je le savais pourtant par l'interprète, mes prédécesseurs n'avaient pas conservée. Les prêtres bouddhistes de la pagode située à côté de ma case changèrent et ma manière de voir et ma manière d'agir. Un jour, avec cette sorte de hardiesse enfantine qu'autorise leur situation dans le pays, ils osèrent plus que les gens du voisinage et franchirent, pour me faire visite, la porte de mon enclos. Marchant à la file, leur chef en tête, ils s'arrêtèrent aux marches de la véranda. Par la fe~être je les avais aperçus; peu désire1L~ de les voir envahir ma ,?8se, je pensai que peut-être ils s'cn retourneraient s'ils ne me voyaient pas, et je restai dans ma chambre faisant semblant d'ignorer leur présence. Alors j'entendis de légers bruits de voix rendus habilement perceptihles. Sans doute, ils se disaient: « Il ne nous sait pas là, parlons un peu plus fort, appelons son attention? » D'assez mauvaise grâce, je me résignai et m'avançai vers eux. Par contenance, le chef montrait aux autres les fruits chargeant le citronnier planté devant la porte. Comme si je ne devinais pas que leur démarche eût pour but une visite, je feignis d~ croire qu'ils venaient demander quelques-uns des fruits mûrs et je leur fis le signe d'en cueillir autant qu'ils le voudraient. En souriant, le chef en prit un et, tandis que ses compagnons, confus de ce qu'ils croyaient ma méprise, baissaient la tête embarrassés, de la main il me montra leur groupe puis se montra lui-même, et, ayant dans le regard une prière de bon accueil,

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il prononça une phrase int~rrogativement modulée que je compris très bien d~voir être: « Nous tous VC'Donsvous voir, ne l~ p-crmettr-Lz-vous pas?» Je lui tendis la main. Il monta, paraissant heureux de n'avoir pas échoué, et, indiquant qu'il était du temple situé à gauche (Je ma maison, il me présenta trois de ceux qui ld suivaient et les cinq ou six autres, les prêtres et lês élèves, puis s'assit près de moi, les laissant en arrière. Après des petits compliments devinés de part et d'autre et un silence court il él~va en riant vers moi le citron dans sa main et, pour m'en faire connaître l.e nom en cambodgien, dit : « crauchmar ». Je répondis: « citron». Il répéta le mot en français et voulut qu'à mon tour je dise et je redise « crauchmar» jusqu'à ce que j'tusse très bien prononcé. Puis, me touchant du doigt, il m'appela: « monsieur » en me faisant comprendre que, pour lui, c'était: « louck». J'étais un peu gêné, n'ayant pas idée d'apprendre la langue khmère, mais les jeunes, derrière nous, avaient à chaque mot un rire heureux, encourageant, portant à la condesct:ndance, et lui-même semblait si aise de la façon dont sa visite marchait que leur joie triomphait de ma sauvagerie et de ma timidité. Je vis alors qU'Il était borgne, mais son œil avait si bien de l'expression pour deux qu'on ne s'apercevait pas tout d'abord de cette infirmité. Je n'avais encore guère pris garde au visage des Khmers, le sien me paraissait maintenant sympathique. C'était un homme d'une quarantaine d'années; je lui trouvais un air intelligent de p~nseur tranquille et je le considérais un peu surpris de voir dans ses traits la caractéristique aryenne des physionomies d'Europe, qui m'étaient familières, plutôt que celle de l'asiatique que son teint indiquait. Je lui offris du café. Le petit domestique qui nous servit alla chercher l'interprète qu'amenaient d'ordinaire ceux qui venaient chez moi. En l'attendant le prêtre se leva; montrant qu'il connaissait la maison très bien, il entra dans l~ bureau, s'approcha de la pile électrique et plongea un doigt de chaque main dans les vases des deux extrémités disant, je crus le comprendre du

INTRODUCTION

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moins, qu'il savait qu'on recevait ainsi une légère secousse, mais qu~ les explications qu'on lui avait données n'avaient pas suffi à lui appr. ndre pourquoi. Répondant aux r~gard5 dt~s autres je les engagf'ai à imiter leur chef; enhardis, ils suivirent son exemple, se faisant des remarques entre eux sur un ton de discrétion polie dont j'étais et surpris et charmé. L'interprète entra, c'était un Cambodgien descendant de Portugais, élevé par l~s missionnaires, il était chrétien et se nommait J\:an. Tout d~ suite mon visiteur parla; Jean traduisit: « Monsieur, l~ bonze dit qu'il vous aime pour votre accueil affable. D puis longtemps, avec tous ceux de sa pagode, il souhaitait de vous connaître comme il a connu les trois messieurs avant vous au télégraphe ici, mais il n'osait se presser de venir à cause d~ la recommandation de ne pas vous importuner, faite à votre arrivée par l 's autorités aux gens de ce pays. » On m'eût appris la veiIlè ce détail.là, j'eusse sans doute trouvé la précaution très bonne, maintt'nant 4.lè me semblait l sup. "rflue et je craignais presque de voir mes hôtes me laisser seul trop vite. Et Jean leur dit pour moi: « J'irai aussi vous visiter à la pagode, je ne connais rien des usages des Khmers ni des pratiques des templt-s, je serai heureux d'apprendre qu(lque chose de vous et aussi de vous voir dans vos occupations. » A ce moment un certain nombre d'Annamites se dirigeant vers la bonzerie passaient devant ma case; je demandai: « Je croyais que les Annamites n'observaient pas le même rite que les Khmers, et qu'ils fréquentaient des temples différents? » Ma remarque fit sourire le prêtre, il répondit deux mots que Jean présenta ainsi: « Ces gens, qu'accompagnent lèUls parents, sont les matelots des barques qui vont faire la campagne de trois mois dans les îles du golfe pour la pêche de l'écaill(~, des coquillages nacrés et des holothuries. Ils ne se rcnd,-nt pas au temple, mais viennent consulter lr~chef de la pagode qui lira dans l\.'urs mains s'ils échapperont cette fois encore à la tempête, et si la pêche de l'année sera bonne pour eux. »

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Enchanté de voir mon étonnement, l'interprète continua: « Ce bonze est savant en des sciences que nous autres chrétiens ignorons; ainsi il connaît les étoiles et sai t quelles sont celles qu'on doit examiner pour l'horoscope des gens. C'est aussi lui qui, dans le pays, annonce le moment des éclipses. » J'étais dans une surprise très grande. « Demandez.lui donc, Jean, d'où il sait toutes ces choses ?» Loin d'amener sur le visage du chef de la pagode une expression de vanité satisfaite, ma question y mit comme une vague apparence de crainte de moquerie de ma part. Il répondit: « Je le sais par nos manuscrits, n'est-ce pas aussi ainsi qu'en Europe tout s'apprend? » Je n'avais pas songé que les Cambodgiens pouvaient avoir à la portée de tous une instruction réellement approfondie; je m'étais attendu à l'entendre dire que ces connaissances-là se transmettaient de père en fils dans la famille, et j'cu8 de suite le vif désir de voir ces ouvrages où la science se mêlait à des idées étranges gardées des temps antiques. « Quand j'irai à votre pagode je vous demanderai de me montrer ces livres curieu..~ ? » - « J'aurai grand plaisir à vous présenter ceux que nous avons », fit-il, riant de ce rire que j'aurais eu moi-même s'il m'avait demandé de regarder un livre qu~lconque en français, et il compléta comme s'il avait craint d'avoir été irrévérencieux: « Vos conversations, si vous le vouliez't nous instruiraient plus que les manuscrits que't malgré la ruine de notre pays, nous avons encore?» Ces mots étaient dits avec un accent de prière instante. Sans oser parler du passé auquel il venait de faire allusion, n'étant pas très sûr du souvenir de mes lectures, je promis en lui serrant la main de le voir souvent. Et j'eus ce sentiment que dans nos rapports j'apprendrais certainement de cet homme, que je devinais curieux à connaître, beaucoup plus que lui. même ne pourrait apprendre de moi. Attendu par les pêcheurs, il se retira. Jusqu'auprès du seuil de la véranda 'je gardai sa main. Tous les deux, je crois, nous comprenions que nos relations ne se borneraient pas aux visites polies. Ceux qui le suivaient, quoique bien plus jeunes, semblaient très touchés.

INTRODUCTION

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Au bas de l'escalier il se retourna montrant le fruit cueilli en entrant, je compris, au geste dont il accompagna son sourire de salut, qu'il le conserverait sûrement quelque temps, et je répétai en guise d' « au revoir» à mon premier ami Cambodgien ce premier mot khm.er« crauchmar» qu'il m'avait appris. Lorsqu'il fut parti je restai songeur, ayant ce regret que ma timidité eût pu s'allier à une prévention injuste pt3ut..être et me faire penser à vivre à l'écart d'une population que j'ignorais; et j'éprouvai un sentiment de bienveillance extrême pour celui qui avait ainsi ébranlé mon indifférence. Quand j'allai le voir, il se disposait à faire une lecture aux prêtres de la pagode. J4~an, demandant qu'on ne se dérangeât pas, lui exprima mon désir de l'entendre aussi; se faisant fort de me traduire à mesure qu'il parlerait. M'ayant fait asseoir le chef commença, me disant d'abord: « C'est pour former l'esprit de ceu..~qui, plus tard, pourront être des juges. » Un jeune prêtre vient de quitter la pagode et l'habit religieux pour rentrer dans sa famille et choisir une compagne; il se baigne au bord du fleuve par la grande chaleur da milieu du jour. Tout à coup une partie de la berge, rongée par les eaux, s'éboule. La chute des terres cause un remous tel qu'il jette le nageur jusque dans la partie impétueuse du courant. Il est entraîné malgré ses efforts. Le soleil baisse à l'horizon, le jeune homme a en vain lutté pour gagner le bord, le léger vêtement qui le couvrait pour le bain a disparu; ses forces l'abandonnent, il implore Pra-EnI, lui confie son destin et se contentant de se maintenir à la surface de l'eau il se laisse empo:Lter. A ce moment trois jeunes filles venues pour puiser de l'eau l'aperçoivent. La première pousse dans le fleuve un tronc de bois mort auquel le naufragé parvient à s'accrocher, mais son épuisement
1. Indra, auteur de la vie, créateur du monde, dIspensateur de tous bien.. Il joue le rôle d'une Providence qui favorise lea bons et punit les méchants.