Avancez, ne nous attendez pas !

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Ce livre, nourri des doutes et des interrogations de son auteur, est destiné à aider à comprendre sans détour et à montrer sans restriction pourquoi les chemins de l'Afrique et ceux du reste du monde risquent de ne plus se croiser. Un regard honnête, fait de dénonciations ; une peinture franche de la réalité africaine et de tous ses travers.
Publié le : mardi 1 juillet 2008
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EAN13 : 9782296203716
Nombre de pages : 200
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Achevé d'imprimer par Corlet Numérique - 14110 51526 - Dépôt légal: juillet 2008 N° d'Imprimeur:

Condé-sur-Noireau -Imprimé en France

Avancez, ne nous attendez

pas!

Le constat amer d'un intellectuel africain

Points de vue Collection dirigée par Denis Pryen

Déjà parus Pierre Mithra TANG LIKUND, Cameroun: d'échec; les promesses manquées, 2008. vingt-cinq ans

Jean-Claude SHANDA TONME, Droits de l'homme des peuples dans les relations internationales, 2008. Jean-Claude l'universalisme. Jean-Claude 2008. SHANDA 2005, 2008. TONME, Réflexions

et droits

sur
2004, qui

SHANDA TONME, Repenser la diplomatie.

Jean-Claude SHANDA TONME, Ces dinosaures politiques bouchent l 'horizon de l'Afrique. 2003, 2008.

Jean-Claude SHANDA TONME, Pensée unique et diplomatie de guerre. 2002,2008. Jean-Claude 2001,2008. SHANDA TONME, L'Orée d'un nouveau siècle.

Jean-Claude SHANDA TONME, Le Crépuscule sombre de la fin d'un siècle tourmenté. 1999-2000,2008. Jean-Pierre MARA, Oser les changements en Afrique. Cas de la Centrafrique, 2008. René NGANOU KOUTOUZI (sous la direction), Problématiques énergétiques et protection de l'environnement en Afrique, 2008. Calixte BANIAFOUNA, La Bataille de Brazzaville. 5 juin-15 octobre 1997. Le coup d'Etat le plus long et le plus meurtrier du monde: 10000 morts, 2008. Ange Edouard POUNGUI, A cœur ouvert pour le Congo Brazzaville, mon beau pays. Entretien avec Calixte Baniafouna, 2008.

André CHAMY, Saddam Hussein: le crime et la potence, 2008. Jean-Claude MA YIMA-MBEMBA, La Violence politique au Congo-Brazzaville. Devoir de mémoire contre l'impunité, 2008.

Jean-Claude

SHANDA TONME

Avancez,

ne nous attendez

pas!

Le constat amer d'un intellectuel africain

L'HARMATTAN

DÉJÀ PARUS DU MÊME AUTEUR

Le Crépuscule sombre de lafin d'un siècle tourmenté. 1999-2000,2008. L'Orée d'un nouveau siècle. 2001,2008. Pensée unique et diplomatie de guerre. 2002, 2008. Ces dinosaures politiques qui bouchent l 'horizon de l'Afrique. 2003, 2008. Repenser la diplomatie. 2004, 2008. 2005, 2008.

Réflexions sur l'universalisme.

Droits de l 'homme et droits des peuples dans les relations internationale, 2008.

L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique,

(Ç)

2008 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06140-8 EAN:9782296061408

INTRODUCTION
Par un après-midi ensoleillé du mois de juillet, sur une place bondée de Barcelone, un artiste africain d'une trentaine d'années interprète quelques morceaux du répertoire du regretté et très célèbre reggae man jamaïcain Bob Marley. Pour tout instrument, une guitare qu'il donne par moment l'impression d'embrasser, comme pour dominer sa passion et montrer son attachement à ce qui doit être certainement un objet cher, sans doute sa plus grande richesse. Reggae man jusqu'à l'os, dreadlocks jaunis par le temps, il ne semble même pas s'occuper de savoir si les nombreux jouisseurs de cet été clément qui font le bonheur du tenancier de la petite brasserie sur la terrasse de laquelle ils ont pris place, le suivent vraiment. L'image est saisissante et ne peut pas me laisser indifférent. Je me suis arrêté tout de suite, provoquant l'étonnement de ma compagne qui elle, européenne, ne s'est pas encore rendu compte que je suis, à cet instant précis, traversé par une espèce de choc et de multiples interrogations. En effet, notre musicien de rue, sorte d'orphelin qui n'est manifestement pas venu là pour épater la galerie, revêt par sa peau noire tout un symbole à cet instant précis. Cet enfant a un message à délivrer ou alors il est le message. Au fond, il y a un problème, mais lequel? Je ne peux pas répondre tout de suite, tourmenté, prisonnier de sensations subites, porteur d'une responsabilité devant l'histoire.

Pourquoi me suis-je trouvé à cet endroit à cet instant et pourquoi ne suis-je pas allé chanter avec ce frère? Pour moi, l'image ne partira plus et m'habitera tout le long du reste de mon séjour à Barcelone. l'ai vu à travers ce chanteur occasionnel toute la présentation de l'Afrique au reste du monde, toute notre douleur et toute notre recherche d'un univers de bonheur. Je ne fais pas un complexe pour sa peau et encore moins pour son métier. Je prends simplement conscience au moment où je viens à son contact dans cette foule de gens avec qui il n'a rien à partager, de la distance, de l'éloignement, du fossé voire de la fracture entre les mondes, les peuples, les nations. Prenez le comme vous voulez, mais dans mon fort intérieur, c'est un décor terrible qui est magnifié dans ce face à face entre le jeune musicien et le reste du monde. Immigré comme ill' est certainement, parti de l'Afrique je ne sais comment, présent en Europe loin de la terre de ses ancêtres après je ne sais quel périple dangereux, et survivant, je me doute, dans la précarité, mon frère chante Bob Marley, celui là même qui consacra, on le sait, toute sa musique à la thématique de la souffrance, de l'exclusion, de la revendication d'un statut juste pour les opprimés et pour tous les damnés de la terre, à l'interrogation sur ses racines séculaires. A mon retour dans la chambre d'hôtel, la télévision me sert en guise d'ouverture du journal un nouveau drame de l'immigration clandestine au large des côtes italiennes où les corps sans vie de quatorze africains ont été découverts recueillis par la marine. Et ce n'est pas tout, puisque peu avant la fin de l'édition, l'on annonce entre autres, la pagaille électorale au Congo Brazzaville,

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de nouveaux attentats à Mogadiscio, le boycott des élections par l'opposition au Sénégal. C'est alors que je me prends la tête dans les mains, coincé entre mon échec personnel voire ma lâcheté pour n'être pas en mesure de sauter comme un kamikaze quelque part en signe de protestation et mon sentiment ardent d'assumer d'abord une autre responsabilité qui est celle de survivre le plus longtemps possible, afin de compter parmi ces autres forces qui doivent écrire, renseigner, informer, dénoncer et sonner le rassemblement pour la révolution et le changement en Afrique. Les images qui se sont croisées ainsi en quelques minutes sont celles de notre destin dorénavant enfermé dans un obscurantisme et des déviations qui nous poussent à nous demander si nous marchons aussi avec deux pieds comme le reste du monde et si notre cerveau est constitué de la même manière. Je suis reparti d'Espagne interloqué, habité définitivement par cet enfant qui m'a donc tout rappelé. Dans l'avion d'Air France où j'ai pris place pour regagner Yaoundé, me voici maintenant en excellente compagnie. En effet mon voisin de gauche est un jeune camerounais d'une trentaine d'années qui ne s'ennuie pas vraiment et qui n'a surtout pas sa langue dans sa poche. Voici trois heures seulement que nous sommes ensemble et j'ai l'impression que nous nous connaissons depuis notre tendre enfance. Il est manifestement du genre très facile de contact et ne se gêne point pour poser des questions, converser sur tout, de tout et faire moult remarques douces. A sa gauche se trouve une jeune dame à qui il finit par demander d'où elle vient et surtout si elle est camerounaise. La réponse arrive aussi facilement que la question: «je suis malienne, mariée à un Camerounais 7

bamiléké et nous vivons à Londres. Je me rends au Cameroun pour assister aux funérailles dans ma belle famille, dans le village Batié plus précisément. Alors et vous, êtes vous bamiléké comme mon mari? » La jeune dame en aura pour son compte avec d'autres histoires nourries de préjugés en guise de réponse: «Ah non, je suis de Ndiki dans le Mbam, province du Centre. On passe par chez moi pour aller à l'Ouest chez les Bamilékés. Mais pourquoi croyez-vous que je pourrais être bamiléké? » « Parce que vous avez l'air de faire des affaires », répond la dame. « Ah je comprends! Moi non, je ne sais pas faire le commerce comme les bamilékés, pour ça ils sont très forts. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, nous n'accepterons jamais qu'ils prennent le pouvoir. Non seulement ils sont nombreux, mais ils sont partout et ils sont très riches. » Voilà dans quelle situation je me retrouve. Mon admirable voisin ne s'est même pas soucié de connaître de quelle région, moi, je viens. Il a parlé avec l'automatisme et les réflexes de quelqu'un de conditionné qui récite pratiquement une leçon bien cuisinée dans sa tête. Pauvre de moi le Bamiléké et pauvre Cameroun, pauvre Afrique surtout. Voilà où nous en sommes: à des stéréotypes qui nous ont produit le Rwanda et qui ravagent encore des générations, freinant toute évolution vers des institutions effectivement républicaines et citoyennes. J'ai continué le voyage comme si je n'avais rien entendu de tout cela et je ne me suis pas empêché de penser au musicien de Barcelone. Et s'il se trouve que ce chanteur solitaire était une victime des épurations ethniques, refoulé 8

par un discours du genre qui ne voit pas de bamiléké, de dioula, de malinké ou de hutu accéder au pouvoir, pour des raisons subjectives... Ma chance, c'est que la jeune darne malienne ne s'est pas offusquée des déclarations de mon voisin et ne m'a pas demandé de quelle tribu je suis. Pour toute réponse, elle a produit un sourire malin, l'espèce d'attitude qui banalise sans oublier, comme pour dire qu'elle a déjà entendu ces versets, qu'elle était déjà au courant. Ainsi donc, d'interrogations en doutes et de doutes en constats personnels, en accusations, en introspection et procès intimes, je me suis laissé convaincre que les chemins de l'Afrique et ceux du reste du monde risquent de ne plus se croiser. Enfin, comment ne pas alors poser le problème en terme d'investigation sur ce qui nous place ailleurs, presque sur une autre planète. Ce livre, c'est cela: aider à comprendre sans détour et montrer sans restriction pourquoi notre chemin peut ainsi ne plus être le même que partout. Un regard honnête, fait de dénonciations; une peinture franche de la réalité de tous nos travers.

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PREMIERE PARTIE LA FIN DES MYTHES ITINERAIRE PERDU D'UNE GENERATION Le mythe de l'engagement révolutionnaire

Lorsque je débarque clandestinement en France au milieu d'années 1970 pour poursuivre mes études de droit commencées à l'université de Dakar, j'ai la chance de trouver refuge à la cité universitaire Jean Zay à Antony dans la banlieue parisienne. Cette cité universitaire constitue alors le haut lieu de concentration des leaders estudiantins et Paris, personne ne l'ignore, la première capitale mondiale de présence d'une élite universitaire africaine en pleine ébullition. L'Afrique, dans cette étape du temps historique, est celle des derniers mouvements de libération surtout actifs dans les colonies portugaises. Nous sommes, à ce moment là, versés dans un débat intense sur les voies à suivre pour développer le continent et il n'est question pour certains que de choisir entre capitalisme et socialisme. C'est peu de dire que les étudiants africains sont profondément divisés, d'autant plus qu'en réalité, il n'y a pas deux camps, mais quatre camps. Outre les défenseurs acharnés des idéologies de l'Ouest d'une part et de l'Est d'autre part, un troisième courant, formé par les prochinois - qui disent redouter plus le social-impérialisme soviétique que l'impérialisme américain - ne se cache pas pour attiser des débats. Aux côtés de ces idéologues durs, on trouve enfin les autres, ceux qui n'ont jamais pris position pour quoi

que ce soit et soutiennent que l'Afrique peut se développer selon sa propre idéologie, ses traditions, sa culture. Il faut se replacer dans l'intelligence et le trouble d'un jeune étudiant de vingt ans qui arpente les allées de la Sorbonne pour la première fois et contemple le Quartier latin du haut de sa naïveté et de tous ses secrets. J'ai la chance donc d'habiter Antony et de suivre un congrès de la Fédération des étudiants d'Afrique noire (FEANF). Pendant trois jours, je prends place au fond de la salle, en observateur sans invitation, en curieux très intéressé, en véritable rat en quête nourriture politique. Il faut dire que je sors d'une année à l'université de Dakar, campus réputé chaud et célèbre pour sa contestation, d'un pays où les universitaires ont conquis la liberté de mettre publiquement en cause Léopold Sedar Senghor. Auparavant, en classe de première au lycée Joss de Douala, j'avais déjà appris beaucoup sur la négritude et la littérature de combat avec le « Cahier d'un retour au pays natal ». C'est moi encore, qui avais lu «L'enfant africain» de Camara Laye avec des soupçons étouffés. Me voici donc à Paris, au cœur de ce qui était pour moi le lieu existentiel de toutes les contestations et de toutes les revendications des intellectuels africains. Pendant ce temps, la guerre fait rage en Angola où trois mouvements de libération se battent pour le contrôle final du pays: le MPLA (Mouvement populaire pour la libération de l'Angola) d'Agostino Neto, soutenu par Moscou et ses alliés, l'UNITA (Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola) de Jonas Savimbi, soutenu par Washington et ses alliés et les chinois, puis le FNLA (Front national de libération de l'Angola) de Roberto Holden, soutenu par Washington, ont crée une plaie profonde au sens de l'intelligentsia africaine. 12

Le congrès de la FEANF se déroule donc sur fond de querelle idéologique très grave. Je n'y comprendrai rien à la fin, retenant pour seule leçon que je devais me lancer dans une formation idéologique rapide. Il fallait lire et comprendre très vite Karl Marx et tous les grands auteurs de l'idéologie communiste. Il fallait lire et comprendre très vite les meilleurs penseurs progressistes africains. En fait, j'avais choisi mon camp. Pourtant, le plus préoccupant n'était pas de choisir un camp. Il fallait en outre comprendre tous les camps et maîtriser les logiques idéologiques de leurs démarches politiques. L'Afrique des années 1970 apparaîtra finalement dans mon univers intellectuel, comme la transition entre un discours cohérent de libération nationale généré par la lutte anti-colonialiste et l'émergence d'une machination politique articulée autour d'un discours sur la particularisation du continent et de son peuple. J'ai réalisé, au sortir de tous les débats de l'époque, que les médias internationaux, une partie importante des animateurs d'un courant dit tiers-mondiste en Occident et leurs relais au sein même des classes instruites africaines, faisaient tout pour banaliser les contradictions profondes qui existent entre les tenants du pouvoir et les peuples gouvernés. On nous apprend entre autres, que le concept de lutte des classes est étranger à l'Afrique et à ses coutumes, que les conflits chez nous ne peuvent pas déboucher sur la guerre ou constituer des motifs de division chronique. Dans ce lavage de cerveau intentionnel programmé et animé avec beaucoup d'argent et de moyens de toutes sortes par tous nos oppresseurs, nous sommes invités à

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revenir à la vénération du Chef lequel, selon nos traditions, serait un intouchable. Pendant longtemps, on a construit cette image d'une féodalité africaine qui relevait pratiquement du sacre divin à l'abri de toute contestation. Il fallait bien trouver des arguments pour freiner les ardeurs ou casser la dynamique d'une élite politisée dont les thèses étaient devenues très dangereuses pour les potentats africains maintenus artificiellement à la tête de leurs pays contre la volonté de leurs peuples. Il me souvient que mon père m'envoyait chaque mois au moins deux lettres pour me rappeler que je devais me garder de toute critique à l'endroit du président Ahidjo et que je ne devais prendre part à aucune réunion ni regroupement censés contester son pouvoir. l'appris plus tard à mon retour définitif au pays, et ce de sa propre bouche, qu'il me faisait ces lettres dans l'intention de me protéger, sachant que toutes les correspondances destinées à l'extérieur étaient systématiquement violées par le pouvoir policier de Yaoundé. Mon Père me fit d'ailleurs savoir qu'il avait été un activiste de l'UPC, me montrant un impact de balle sur sa cuisse gauche comme preuve de ses états de service dans le maquis du mouvement nationaliste. La particularisation du continent est devenue une doctrine délétère de trahison et de compromission pour tout ce qui concerne l'Afrique. Chaque fois qu'un problème important est posé, des malhonnêtes trouvent rapidement à se dégager d'une condamnation certaine par la pirouette de la spécificité des traditions africaines. On s'est longtemps amusé à présenter ainsi des pires dictateurs, à l'instar de monsieur Bongo du Gabon, comme

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«le sage» auprès de qui on pouvait se référer pour entendre la voix de l'Afrique. Le ridicule dans cette démarche qui combine injure, infantilisation et marginalisation du continent, c'est que c'est en Occident que ses promoteurs se recrutent le plus et c'est de là bas qu'à chaque fois, on a trouvé le moyen de mettre fin aux situations les plus compromettantes pour les marchands de canons et les voleurs des richesses de l'Afrique. Pour remplacer Bokassa, Idi Amin Dada ou Kabila-père, Washington et Paris ont curieusement oublié cette sagesse africaine qui leur tient tant à cœur lorsqu'il s'agit de casser la dynamique des mouvements progressistes. Le recours à la prétendue voie africaine ou tradition africaine est couramment utilisé aujourd'hui comme un test de crédibilité. On pourrait s'en servir exactement au même titre que le test du HIV. L'unité de mesure de la compromission des élites africaines est cette objection de prise en compte de sa spécificité pour mettre de côté les principes généraux. « Laissez ces choses des Blancs» ou encore, « vraiment nous sommes différents ». Il suffit d'entendre ces déclarations pour comprendre avec qui l'on traite et sur quel terrain l'interlocuteur aspire à vous conduire. Les ravages du discours sur la spécificité de l'Afrique ont sérieusement compromis l'éducation politique et l'émancipation de plusieurs générations. On doit à ce discours et à l'idéologie de soumission qu'il véhicule, la cristallisation des partis uniques en Afrique. On a créé dans le subconscient de l'africain un schéma de relations sociales induites par le comportement d'esclave et la propension à un unanimisme finalement malicieux.

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En se référant à I'histoire politique du continent, par rapport à I'histoire politique générale du monde, on situe bien les principaux temps qui marquent la transformation de l'Africain d'acteur du changement attaché à l'application des grands principes universels, en sujet soumis obéissant aux exigences d'une idéologie de particularisation qui l'invite à accepter le maître imposé et l'ordre établi. Prenant appui sur la conférence de Bandoeng qui se tint en Indonésie en 1955 et qui fonda la première révolte diplomatique des peuples opprimés, l'Assemblée générale des Nations Unies adopta en 1960 la fameuse résolution 1514 relative à l'octroi de l'indépendance aux territoires non autonomes. Il s'en suivit, en marge de la lutte idéologique entre les deux grands blocs idéologiques, la naissance de nombreux mouvements de libération nationale en Afrique particulièrement. Les mouvements de libération qui revendiquent l'indépendance totale des colonies dans un premier temps et la contestation des potentats installés par les colons occidentaux dans un deuxième temps, ne connaîtront en réalité aucun repos. Même lorsqu'il semble que les centres de décision sont effectivement contrôlés par les nationaux, la réalité profonde révélera un système de dépendance et de domination humiliantes exigeant encore plus de contestation. En fait, les indépendances de 1960 furent tout, sauf de véritables actes de libération et de consécration des dignités locales. De 1960 jusqu'à l'aube de 1990, l'Afrique a vu défiler à son sommet des intellectuels et jeunes cadres de toutes les spécialités, disposés à servir leur pays pour certains ou tout simplement à continuer la colonisation sous d'autres visages pour d'autres. Alors que les peuples attendaient le développement, ils assisteront à 16

un processus de confiscation du pouvoir au nom de la stabilité et de l'ordre issu de la guerre des blocs. La conséquence sera l'imposition des régimes dictatoriaux de part en part et la généralisation des Chefs d'Etat moulés et maintenus par la magie des partis uniques avec la bénédiction des maîtres occidentaux. Le bilan après plus d'un quart de siècle est sans appel: le recul est visible partout et les peuples insatisfaits aspirent à des changements par tous les moyens. Nous savons aujourd'hui que c'est la génération des premiers cadres africains formés en Occident qui est responsable de l'aggravation du fossé de la misère. Les Mobutu, Bokassa, Ahidjo, Bongo et autres auront sévi. Loin de la promesse de prospérité, le continent a reculé sur tous les plans et se retrouve dans une situation de parias encore plus pitoyable. Alors que faire? Lorsque, en 1990, on redémarre la bagarre pour cause de trahison des indépendances, les partis uniques sont logiquement voués aux gémonies, cloués par les conférences nationales qui, même sans objet, ce que prétendit le Camerounais Paul Biya, secouent profondément la citadelle des autocraties. Les leçons de cette époque particulièrement riche, fertile et agitée de notre histoire sont pourtant amères. Les luttes qui s'engagent cette fois, ne seront plus de simples appels à chasser les étrangers blancs, ce seront des luttes qui fondent leurs mots d'ordre sur le respect des principes universels, la démocratie, les libertés fondamentales et les droits de I'Homme, les élections libres. Il faut bien analyser les événements d'un pays à un autre, comprendre comment l'Occident à travers combines et machinations, roublardise et malice, a joué pour ne pas 17

perdre la main et protéger les régimes sales qui lui sont dévoués. Lorsque Jacques Chirac alors premier Ministre en France déclare à l'occasion d'une visite officielle à Abidjan que la démocratie n'est pas faite pour les Africains, il crève simplement l'abcès et révèle un pan de la planification stratégique de l'Occident. En effet pour en arriver à la scène où l'on voit à Lomé les chars du dictateur Eyadema détruire les bureaux du premier ministre issu de la conférence nationale, il faut refaire tout le chemin du complot de l'Occident. Lorsque les mouvements gagnent du terrain en Afrique, l'Occident manœuvre en coulisse pour se rapprocher des oppositions et feint de s'aligner sur l'inéluctabilité du changement. On voit de l'argent affluer et des aides de toute nature, pour rendre possibles ces grandes kermesses où l'on accuse, où l'on veut changer, où l'on programme et prescrit la démocratie et des élections libres. Par ci et par là, de nouvelles constitutions voient le jour. Il faut noter le fait marquant qui consiste alors à choisir comme premier Ministre d'anciens fonctionnaires de la Banque mondiale et du FMI: André Milongo pour le Congo et Nicéphore Soglo pour le Bénin. La suite ne donnera vraiment rien et nous découvrons maintenant comment nous avons été trompés. Les nouveaux dirigeants vont tous échouer et pour cause: les ficelles du pouvoir demeurent partout contrôlées par les mêmes réseaux. On a tout mis en œuvre pour montrer que les conférences nationales étaient inutiles, qu'elles avaient été importées, que les peuples étaient encore mieux servis par les dictateurs et que le parti unique reste le meilleur cadre pour le développement de l'Afrique.

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Le mythe de la fraternité: Frères et sœurs pour le pire
Au nom d'un adage selon lequel l' Africain connaît résoudre ses querelles en famille, on a tout fait pour enseigner à une jeunesse impatiente de justice et de mieux-vivre que la véritable palabre, qui met en confrontation les classes sociales antagonistes, n'a pas de sens. Seul compte donc le sentiment ancestral d'obéissance à des valeurs modulées en fonction des circonstances et interprétées variablement par des érudits complices ou adeptes des pratiques les plus rétrogrades. A suivre cette logique, même l'existence des tribunaux prêchant un droit moderne par des juges formés pour cette fonction ne se justifierait pas et relèverait d'une pure hérésie. Il faut citer quelques exemples pour mieux illustrer les raisons profondes de la démarche. L'africain avant même de tomber sous les combines des prédateurs européens adore l'usage très relatif des codes de conduite. Il ne s'agit pas de l'Africain dans la généralité de l'identité, mais de l'africain peint comme un opportuniste à la recherche de privilèges sociaux ou détenteur de capacités de décision politique. Il suffira de faire le reproche à ce geme d'africain de violenter son épouse pour entendre tout de suite comme argument de retour, que l'on est en Afrique, qu'il a le droit de battre sa femme, et que « de toutes façons si elle ne veut pas obéir elle sera renvoyée chez ses parents» ou tout simplement balancée dans la rue. Contrairement à une idée répandue, ces comportements n'ont rien d'exceptionnel et relèvent de pratiques courantes. On veut ici rester dans une logique 19

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