Avoir 20 ans en Afrique

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296286115
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Avoir 20 ans en Afrique

L'enseignement en Afrique Noire à l'Harmattan
ABBADIE-DOUCE P., L'école du manguier - Un pari, une
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- l'école,
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creuser de la

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islamique

blanc en Afrique Noire. 167p.

en Afrique

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- i' exemple

ma-

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préfacé par B. Vcrhaegen. 32Op.

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-

à l'Unaza (1958-78), 200p.

Pierre-André KROL

AVOIR

20 ANS EN AFRIQUE
Reportage

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75 005 Paris

@L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2352-3

Aux élèves de terminale du Lycée de Gagnoa, Promo 93 Côte-d'Ivoire

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J"'ALi

Avant-propos
C'était un soir, au nord de la Côte-d'Ivoire il y a çinq ans, dans un gros taxi de brousse délabré que je venais de prendre à Korhogo pour me rendre à Ferkessédougou, à une soixantaine de kilomètres. Des dix-sept passagers - plus le chauffeur - serrés comme des sardines sur les banquettes défoncées, j'étais le seul étranger, ou plutôt le seul Blanc. A mes côtés, une mama imposante mâchonnant une noix de cola et un gamin de quinze ans feuilletant un cahier d'école avec la visible impatience de me voir engager la conversation. Parti le matin de Ferké, il rentrait de Korhogo, capitale de la région des Sénoufos - renommés pour leurs traditions et leur artisanat - où il était allé passer une radio. C'est à ce garçon, intelligent mais de santé fragile, que je dois l'idée de ce livre. Il me raconta sa vie de lycéen, sa classe de 3ème avec ses quatre-vingt-dix élèves, ses profs débordés, ses murs délavés, ses bureaux usés, son tableau noir râpé, le manque de livres, le manque de craies de couleur, de cartes murales de géo, le manque de tout, la débrouille et les combines pour manger, se loger, tenir le coup pour éviter l'exclusion et le retour au village ou le vagabondage en ville. Intéressé par mes questions autant que je l'étais par ses réponses, il me parla de son meilleur copain, que son père, marié à plusieurs épouses lui ayant donné beaucoup d'enfants, avait «déscolarisé» parce que la culture du café ne lui permettait plus de le tenir à l'école. Répondant à unè question sur la discipline, il m'expliqua que les professeurs n'avaient pas trop de problèmes, mais qu'il y avait en permanence un bruit de fond inévitable: le frottement sur le sol bétonné des cent quatre-vingts semelles se relayant dans le désordre. Il rêvait d'apprendre l'informatique, alors qu'il n'avait jamais touché ni vu de près un ordinateur et qu'il n'en aurait peut-être jamais l'occasion. L'arrivée du minibus à Ferké interrompit cette «interview» à la fois banale et passionnante. Je ne sais pas si ce garçon est arrivé jusqu'au bac ou si, comme son malheureux copain, il a été «déscolarisé», un mot ivoirien que j'ignorais alors et que j'ai 7

beaucoup

entendu par la suite. Mais son histoire, semblable à

celle de millions d'autres lycéens et lycéennes d'Afrique, a longtemps hanté ma mémoire. Dans l'hôtel vétuste de Ferké où je passai la nuit, les images de sa classe dérisoire et infernale défilaient dans mon esprit comme dans un film commençant par un long zoom: l'Afrique, la Côte-d'Ivoire, et dans ce pays une ville, dans cette ville un lycée, et dans ce lycée, une classe. Une classe d'un lycée d'une ville d'un pays d'Afrique: le microcosme idéal. N'étant pas cinéaste, j'imaginais un reportage. La jeunesse du continent noir, ses espoirs, ses rêves, ses révoltes, sa vie de tous les jours, racontés par la chronique d'une quelconque classe de lycée: une Afrique en réduction. «Une noix, qu'y a-t-il dans une noix?» dit le poète: l'univers, répond l'écho, pour qui sait écoutervoir. Mieux qu'un simple article, j'imaginai un livre. D'excellents ouvrages ont raconté «l'Afrique mal partie», «l'Afrique ambiguë», «l'Afrique trahie» et autres «Tristes tropiques». Pourquoi pas un reportage au long cours en immersion dans un lycée ordinaire? Le lendemain, je quittai Ferké pour Abidjan par la «Gazelle~~, le train archiusé qui relie Ouagadougou - la capitale du Burkina Faso où j'avais commencé mon voyage - à la capitale ivoirienne. Quelques jours plus tard, boudant mon retour vers Ouaga par la route, je m'arrête à Gagnoa, au cœur du pays, accompagné par un ami d'Abidjan qui va voir son neveu, interne au lycée local où il prépare son bac. Il s'agit de l'un des nombreux lycées qui, après l'indépendance des anciennes colonies françaises d'Afrique, ont poussé en Côte-d'Ivoire comme des champignons pendant les années soixante. C'était les années de «la grande promesse», de toutes les promesses alors permises. Les années du «miracle ivoirien», comme on disait alors à Paris de ce pays modèle apparemment moins «mal parti» que d'autres, paterné par le prestigieux Félix HouphouëtBoigny, ami et protégé du général de Gaulle. Le peuple ivoirien unanime l'appelait déjà «le Vieux», avec une affection qui s'est ternie avec le temps, l'usure du mythe et l'enlisement du pays dans un sous-développement qui y sévit aujourd'hui comme partout ailleurs sur le continent noir. Construit pour accueillir mille élèves, le lycée de Gagnoa, qui a vieilli sans grandir, en compte aujourd'hui plus de quatre mille, entassés dans des bâtiments délabrés dispersés sur un vaste parc décati. Son peuplement et son indigence témoignent à la fois de la démographie galopante du pays, des efforts considérables fournis dans le passé par ses autorités pour instruire le maximum d'enfants, et d'une faillite générale qui frappe de plein fouet un système éducatif pourtant prioritaire. En outre, Gagnoa se situe au cœur d'une région centrale qui, autour des 8

Bétés dont elle est le terroir, brasse un riche éventail des soixante-cinq ethnies - et autant de langues différentes - que compte le pays. Toutes ses religions et croyances y' sont représentées, de l'islam à l'animisme en passant par le christianisme et ses diverses variantes. Inutile de chercher ailleurs. Je décidai donc d'ancrer mon projet de livre dans une classe de ce lycée typique d'une ville elle-même typique de ce pays qui n'a jamais connu les grandes famines et les guerres, civiles ou tribales, auxquelles se réduit trop souvent l'image que nous avons du continent noir. La Côte-d'Ivoire, qui lentement s'ouvre à la démocratie, occupe une position moyenne entre ce que l'Afrique a de pire et ce qu'elle pourrait avoir de meilleur. C'est ce qui fait l'attrait de ce pays, et ferait son charme si la misère y était moins voyante. J'ai attendu trois ans avant de me décider à consacrer sur place le minimum de trois mois nécessaires à la préparation de ce projet de livre. J'écris d'abord au proviseur du lycée, Madame Fanta Coulibaly. Ne recevant pas de réponse, je lui téléphone. Elle me promet de transmettre ma demande à ses supérieurs hiérarchiques. Je pressens qu'elle n'en fera rien. Conseillé par l'ambassade ivoirienne en Suisse, pays où je réside et travaille comme journaliste à «L'HEBDO», magazine d'actualité, je décide de m'adresser directement au ministre de l'Education. Je prépare donc à son intention un dossier. J'y explique le but de mon projet, en précisant qu'il s'agira non pas d'un livre d'expert, mais d'un témoignage, focalisé sur la classe des grands élèves de terminale, celle de la préparation au bac. L'année charnière, celle des espoirs et des grandes angoisses, pour ceux qui ont tenu le coup jusqu'au bout de la course d'obstacles que sont en Afrique les études secondaires. Je fais valoir qu'un tel livre peut contribuer à mieux faire connaître le continent à des lecteurs occidentaux, l'école étant le cadre où tous les parents de la planète envoient ou rêvent d'envoyer leurs enfants. Je propose de me mettre au service de la classe choisie sous une forme à définir sur place, par exemple comme répétiteur ou en participant aux activités parascolaires. Tout en insistant sur ma préférence pour le lycée de Gagnoa, je précise au ministre que bien évidemment je m'inclinerai devant tout autre choix, pourvu qu'il se porte sur un établissement représentatif de l'ensemble de ceux du pays et non de ses rarissimes exceptions. J'ajoute enfin que ce projet est de ma seule initiative et que, par souci d'indépendance, je désire l'entreprendre sans aucun soutien, financier ou autre. J'envoie mon petit exposé au ministre par l'intermédiaire de l'ambassadeur ivoirien en Suisse, qui le lui fait parvenir avec une lettre d'appui plus que bienveillante. Vais-je recevoir une 9

réponse positive? Non, m'écrivent d'Abidjan des amis ivoiriens. Le pays traverse une crise économique et politique sans précédent, l'Etat est en faillite, le système éducatif fait l'objet de critiques virulentes de la part de l'opposition, non, il est exclu, selon eux, que les autorités permettent à un journaliste étranger d'aller et venir dans un lycée pendant trois mois. Et qui plus est à Gagnoa? Impensable. J'ignorais, lorsque j'avais visité son lycée en 1989, que Gagnoa et le pays bêté étaient réputés contestataires. Je l'ai appris plus tard, après l'ouverture au multipartisme en 1990. Je ne pensais pas que cela pouvait exclure mon option Sllr ce lycée. D'autant que malgré la popularité de l'opposition dans cette partie du pays, tous les postes clefs, y compris dans l'instruction publique, sont occupés par des gens acquis au parti présidentiel. Une fois sur place, je constaterai que mes amis d'Abidjan n'avaient pas tort de dramatiser. Cependant, après trois mois d'attente - et quelques tentatives de relance par divers intermédiaires - je reçois l'autorisation, signée du ministre qui, à mon arrivée à Abidjan, m'accorde par écrit son aval pour Gagnoa, sans discussion. A Gagnoa, Madame Coulibaly me reçoit fraîchement. C'est la rentrée des classes, elle n'a pas de temps à me consacrer. Bien qu'ayant le feu vert du ministre, il n'est pas question pour moi de m'introduire dans ce lycée sans celui de son proviseur. J'ai l'impression qu'elle souhaite me décourager, au point que je retournerai à Abidjan pour demander discrètement à un conseiller du ministre si je ne ferais pas mieux de solliciter un autre établissement. Il m'en dissuade et m'assure que Madame Coulibaly va changer d'attitude. Ce sera le cas, après trois semaines d'attente, mais elle restera de marbre et méfiante jusqu'au dernier jour. Quant à mes relations avec les élèves et les professeurs, elles dépasseront toutes mes espérances. A la suite d'une imprudence de ma part, mon séjour se terminera pendant le congé des fêtes de fin d'année par une désagréable mésaventure politico-policière et mon expulsion du territoire ivoirien, sujet du dernier chapitre de ce livre.

*

N otes liminaires
1. Les propos des personnes intervenant dans cet ouvrage
des élèves de terminale pour la plupart

- sont

-

reconstitués

par

l'auteur à partir de ses notes dans un langage légèrement remanié qui en respecte rigoureusement le sens sans en altérer l'authenticité. La retranscription de l'expression parlée à l'état brut ne donnerait qu'une illusion de spontanéité et rendrait la lecture dissuasive. 2. Afin de les protéger de toute identification susceptible de les gêner d'une façon ou d'une autre, certains des intervenants sont désignés, souvent en accord préalable avec eux, par des prénoms plus ou moins analogiques, par exemple: Bamba pour Mamadou, François pour Philippe, Maoua pour Fanta, Jérémie pour Jonathan, Innocent pour Fidèle, Ernestine pour Mauricette, Moussa pour Ibrahima, etc. 3. Les mots en italique sont typiquement ivoiriens (ou africains), ou employés dans un sens spécifique au pays. 4. Le système éducatif ivoirien est organisé sur les bases du système français tel qu'il se présentait à l'époque de l'indépendance: cinq années de primaire, quatre années de secondaire en 1er cycle (de la 6ème à la 3ème) se terminant par l'examen du BEPC, trois années en 2d cycle (de la 2de à la terminale) conduisant au baccalauréat qui se passe à l'issue de la terminale en une seule partie. 5. Afin de ne pas alourdir la lecture lorsqu'il est question d'argent, le franc CFA (monnaie commune aux treize pays africains de la zone franc) est désigné simplement par le mot «franc», sans mention de l'équivalent en francs français du montant cité. Rappel: constant depuis sa création en 1948, le FCFA a été dévalué de 50% en janvier 1994, il vaut depuis lors 0,01 FF (1 centime), soit 100 francs = 1 FF, 10 000 francs = 100 FF, un million = 10 000 FF. 6. Cet ouvrage ne se voulant pas une synthèse sur la Côted'Ivoire, une postface accompagnée d'une carte résume quelques repères essentiels et fait brièvement le point de la situation du pays au lendemain des funérailles du président HouphouëtBoigny.

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. Dessin . Rt'chard Paschal

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« Si

tu ne sais pas où tu vas,

n'oublie jamais d'où tu viens.» Proverbe africain

«Tu serais un monstre si tu bafouais mon amour.» Koné Amadou, «Les frasques d'Ebinto», roman-culte des lycéens ivoiriens
«Le plus fort, s'il doit transformer et obéissance.» Graffiti relevé à d'une cellule de de la surveillance veut rester le maître, sa force en droit Abidjan sur le mur la DST (Direction du territoire)

1 «C'est gâté, only for dogs, bienvenue à la comprimerie»
Tombé sans doute du ciel, il se posa sur le sol de Gagnoa au milieu d'une nuit de novembre. Il avait choisi au hasard cette ville au cœur de la Côte-d'Ivoire, mais il avait visé pour atterrir un endroit désert afin de ne pas s'y faire remarquer. Un fantôme, par définition, ça passe inaperçu, mais comme en Afrique tout est possible, mieux valait être prudent. Car c'est bien d'un fantôme qu'il s'agissait, comme je l'appris le lendemain matin, et pas des moindres. L'endroit lui parut vite étrange, et inoccupé depuis longtemps. Il se dit que s'il s'était posé là, c'est que le hasard avait ses raisons, et il décida d'explorer le lieu. C'était un vaste parc décati dont il ne voyait pas le bout malgré le clair de lune, avec çà et là des cocotiers, des acacias, des pelouses non entretenues, et de nombreux bâtiments dispersés et passablement délabrés. Secouant le grand drap blanc qui l'enveloppait des pieds à la tête avec les deux trous réglementaires à l'emplacement des yeux, le fantôme décolla du sol, parcourut le terrain d'un rapide vol plané pour s'en faire une idée d'ensemble et, tout en volant, en dessiner sommairement le plan sur son calepin. Le parc occupait un immense rectangle à flanc de coteau descendant en pente douce sur plus d'un kilomètre vers une route goudronnée dont le séparait une zone en friche envahie de broussailles. Clôturé en de rares endroits par des portions de mur inachevées, il était flanqué sur ses grandes longueurs de deux chemins de terre ravinés par les pluies qui descendaient vers la route. L'entrée principale s'ouvrait sur le chemin ouest, bordant un quartier résidentiel de villas. Un petit portail donnait sur le chemin opposé, bordant un quartier populaire de maisons modestes faisant corps avec la ville. Le fantôme compta les bâtiments: une trentaine, tous sans étage. En vue panoramique, le lieu dans les lueurs de la nuit avait presque l'air d'un vaste village de vacances endormi. De près c'était autre chose. 15

Son parcours en rase-mottes terminé, l'étranger volant se laissa choir vers le haut du parc au milieu d'un plan de béton, éventré comme par une bombe, avec des herbes hautes poussant entre les blocs. La construction la plus proche abritait de vastes latrines qui paraissaient hors d'usage. Des portes manquaient. Des tuyauteries avaient été arrachées et enlevées. Un bac de faïence gisait, coupé en deux, sur le sol craquelé. La moitié des lavabos encore en place n'avaient plus de robinets. Qu'avait-il pu se passer là, et quand? Une révolte? Un pillage? Dans des latrines? Non, mais alors, quoi? Un long bâillement la fatigue après son long voyage - arracha le fantôme à ces questions sans réponse. Baladant sa lampe torche sur les murs lépreux, il aperçut un graffiti écrit en lettres maladroites à la craie: «C'est gâté, y a rien à faire.» Il saisit à peu près le sens du message. Il nota ces mots sur son calepin. C'était comme les premières paroles qu'il recevait d'un habitant de l'immense continent noir. Quelqu'un qui avait tenu à laisser à la postérité une trace de la colère qu'avait fait jaillir en lui l'état des latrines et l'impossibilité probable de s'y mettre à l'aise, comme on désigne joliment en Côte-d'Ivoire cet acte ordinaire quand on veut éviter son appellation plus prosaïque. «C'est gâté»: le fantôme venu d'ailleurs pressentit que le sens de cette expression dépassait les circonstances qui J'avaient inspirée. Il ne se trompait pas, il allait l'entendre souvent au cours de son périple à travers le pays. Il se dirigea vers un bâtiment plus vaste dont les portes étaient fermées à clef, ce qui lui fit douter de l'hypothèse du pi,llage. Profitant de son pouvoir de fantôme, il en traversa d'tm bond le mur et faillit se casser le nez sur les lits déglingués qui emplissaient ce qui avait dû être un dortoir. Empilés au pied d'un mur rongé par l'humidité, des matelas de mousse entiers ou en morceaux a(hevaient de se «gâter». Il compta plusieurs dortoirs. Des réfectoires où s'alignaient des tables aux plateaux gondolés ou fendus. Des cuisines misérables où il aperçut un second graffiti: «Ici, c'est only for dogs». Il le nota pour la même raison que le premier. Et ce troisième en pénétrant dans l'infirmerie: «Bienvenue à la comprimerie». Il en comprit le sens et l'humour en faisant l'inventaire du contenu dérisoire du placard: trois boîtes de comprimés d'aspirine et de nivaquine et quelques flacons vides aux étiquettes fanées. «C'est gâté, only for dogs, bienvenue à la comprimerie»: la colère, le désespoir, l'humour, tout ce qu'on lui avait dit de l'Afrique et des Africains d'aujourd'hui résumé en si peu de mots et sans rencontrer personne. Perplexe mais captivé, l'étranger tombé des nues se laissa choir sur une chaise, celle de l'infirmier probablement car c'était la moins abîmée. Pointant sa lampe torche sur les murs nus et délavés du triste local, il 16

aperçut le portrait en pied du «père de la nation», en tenue d'apparat, figé dans son sourire le plus insondable. Il fit le point. Ces lieux ne servaient plus à rien ni à personne, trop de signes â ses yeux en trahissaient l'abandon, mais pourquoi, comment, depuis quand? Ces constructions de style colonial â peine vieilles d'un quart de siède avaient pourtant dQ être pimpantes. De même que œ parc. Qu'avait été cet endroit avant de devenir un no man's land aussi pitoyable? Un hôpital? Non, la trop petite infirmerie éliminait œtte hypothèse. Une caserne? Négatif, se dit militairement le fantôme sans trop savoir pourquoi. Un pénitender? Où une mutinerie aurait éclaté dans les latrines, au réfectoire, â l'infirmerie? L'idée du pénitender lui plut. Il s'y arrêta un instant tout en relisant sur son calepin les trois graffiti contestataires. Il imaginait les centaines de détenus révoltés déferlant vers la ville, avec la poliœ à leurs trousses. Une mutinerie! Pourquoi pas une révolution qui aurait embrasé œ morceau d'Afrique, une révolution matée dont on aurait effacé le souvenir et qui ferait de cet endroit une zone interdite? «Et hantée par des mauvais esprits dans mon genre!» se dit, tout excité par ce scénario, l'étranger venu du froid en épongeant son front en sueur avec son drap blanc. Il ne connaissait pas l'horreur des prisons africaines en général et ivoiriennes en particulier, mais quelque chose lui fit exdure finalement l'hypothèse peu réaliste d'un goulag. Un pénitender sans dôture, une prison sans murs, pas possible! Face â lui, «le Vieux» souriait toujours, mais son rictus lui parut légèrement crispé. Le fantôme n'insista pas et, abandonnant Son Excellence à sa solitude, quitta la comprimerie en lui faisant un clin d'œil. Dehors, l'air lui parut plus frais. D'un bond il se dirigea vers les bâtiments du bas, nombreux, qu'il n'avait pas encore visités. Il s'arrêta devant le plus long, entra par une porte dont la serrure avait été arrachée, alluma sa lampe torche. Une salle de classe! Il était dans une école. Non, un lycée! Cela avait été un lycée. Il comprenait mieux maintenant «only for dogs, c'est gâté, la comprimerie»: l'humour universel et bon enfant des potaches en colère. Mais pourquoi un lycée abandonné? Et depuis quand? Les mêmes questions hantaient son esprit. Il compta les bureaux, usés et ridés d'inscriptions au couteau et au stylo â bille: six rangées serrées de sept vieux bureaux de bois datant de l'indépendance, à deux places par bureau, soit quatre vingt quatre élèves par classe, et pas le moindre mètre carré pour un bureau de plus. «ça ne devait pas être fadle tous les jours â cette époque pour les prof, se dit le fantôme, ni pour les élèves.» Sur l'estrade, inondée par une grande flaque d'eau le long du tableau lépreux, il n'y avait ni table ni chaise â la place du maître. Volées sans doute. Quatre tubes de néon sur six 17

manquaient au plafond. Dans la plupart des classes, les portes d'entrée ne fermaient pas, certaines n'avaient pas de porte du tout. Visiblement les murs n'avaient pas été repeints depuis la construction du lycée. Autour des pavillons, les chemins, la pelouse, les allées étaient dans le même état d'abandon. Le fantôme s'arrêta dans une salle et devina, d'après les restes loqueteux de son équipement, qu'elle avait dû servir à enseigner la physique et la chimie. Il fit ainsi le tour de plusieurs bâtiments, puis monta vers l'administration, près du grand portail. Il s'étonna d'y trouver trois machines à écrire, de vieilles bécanes fatiguées bonnes pour la casse, une polycopieuse usée qui ne méritait pas mieux, mais, observa-t-il, pas le moindre reste d'ordinateur, ni de photocopieuse: probablement emmenés lors du déménagement pour servir ailleurs. Passant devant la salle des prof, il en fit d'un regard l'inventaire: on y avait laissé les tables et quelques chaises dépareillées. Il jeta un coup d' œil à la bibliothèque, logée dans une sinistre remise au sol en terre battue. «Un entrepôt de farine, un garage à vélos, tout ce qu'on voudra mais pas une bibliothèque!» pensa-t-il avec dépit. On y avait abandonné, mêlés à des caisses d'archives, deux rayonnages de livres aux couvertures râpées, ce qui montrait qu'au moins ils avaient été lus de nombreuses fois. Ce secteur du lycée lui parut cependant moins mort. Peut-être servait-il encore à quelque chose. Peutêtre même un gardien de nuit, posté quelque part, avait-il flairé son passage: les gardiens de nuit, en Afrique, ont un sixième sens très développé, ils sentent même les fantômes, surtout quand ils ne sont pas du pays. D!un bond, il déguerpit. Tout en bas du parc, devant un bâtiment qu'il n'avait pas exploré, il s'arrêta net, interloqué: une classe éclairée! Il s'approcha, observa l'intérieur à travers les orifices d'aération et de lumière qui en constellaient les murs. Dans un coin au fond de la classe, assis, la tête dans ses bras appuyés sur le plan du bureau, un garçon dormait. Vivant. Le visiteur entra, s'approcha de l'enfant, un adolescent de moins de quinze ans, prit le livre ouvert posé devant ses bras: «Les frasques d'Ebinto» de Koné Amadou. Il lut cette phrase soulignée à la page où le gamin avait dû s'arrêter de lire car elle était marquée d'un bout de papier: «Tu serais un monstre Ebinto si tu bafouais mon amour.» Il poursuivit sa lecture sur quelques pages et, craignant de réveiller le dormeur, s'interrompit, jeta un regard sur la feuille de papier coincée sous ses bras. C'était une composition sur le sujet suivant: «Imaginez et rédigez la lettre qu'Ebinto pourrait écrire à son meilleur ami, après la mort de Monique, pour lui raconter son regret de l'avoir trahie». Le fantôme parvint à lire les premières lignes du texte de l'élève, typiques de la façon, courante en Afrique 18

francophone, de commencer une lettre, une note comme on dit en Côte-d'Ivoire: «Mon cher Moustapha. J'ai l'immense plaisir de t'écrire cette note. Je suis en très bonne santé et je t'en souhaite autant. Tu dois être...» Faute d'inspiration sans doute, le sommeil l'avait emporté sur la volonté de l'élève de venir à bout de son devoir. Attendri, il se jura d'acheter «Les frasques d'Ebinto» dès le matin en ville, car le peu qu'il avait lu de cette œuvre certainement majeure l'avait bouleversé. Tel le bon Saint-Martin, il coupa un morceau de son drap blanc et en recouvrit le gamin en prenant garde de ne pas le réveiller. Il sortit, fit un vol plané vers le dernier bâtiment, près des broussailles qui séparaient le bas du parc de la route goudronnée. Deux salles de classe étaient éclairées. Il s'approcha de l'une d'entre elles. Un grand gaillard à l'allure triomphante était . au tableau devant une superbe fille de son âge assise au premier rang. Médusée par son éloquence et son savoir, elle l'écoutait lui parler du partage de l'Europe après la Seconde Guerre mondiale, de la ligne Oder-Neisse, du plan Marshall, de la guerre froide, du Pacte de Varsovie et de la création de l'ONU. «L'Europe du milieu du siècle, ça ne doit pas être simple à percevoir, d'ici, pour des jeunes Africains d'aujourd'hui», se dit pertinemment le visiteur. Ils en étaient à la conclusion car tout en parlant le garçon effaçait le tableau. La jeune fille ferma son cahier de brouillon en lui disant, émerveillée: «Maintenant j'ai tout compris, tu es au top Evariste! Toi au moins tu vas réussir ton bac à l'aise, je le sens. Je suis fan de toi!» Le gars rayonnait. Ils sortirent et s'éloignèrent, main dans la main, par un sentier conduisant vers le bosquet. Toujours attendri, le fantôme observa ce beau couple disparattre dans la nuit et se dirigea vers l'autre classe éclairée en se demandant quelle surprise l'y attendait. Elle était vide. Il éteignit l'unique tube de néon qui restait au plafond, et s'allongea sur un banc, au dernier rang. Le clocher de Sainte-Anne sonnait les douze coups de minuit. La sono de la mosquée de Dioulabougou criait l'appel du muezzin à la dernière prière. Venant de beaucoup plus loin, un tam-tam endiablé rythmait Dieu sait quel hommage ~ansé aux forces de la nuit, de la brousse et de la forêt. Rassuré par ces témoignages sonores de la diversité spirituelle de la terre africaine, il. rendit grâce au Ciel de l'avoir fait atterrir sur ce lycée misérable mais vivant qu'il avait pris pour un lycée fantôme. Décidé à voir dès le matin la vie l'envahir, l'étranger tombé des nues se laissa gagner par un sommeil mérité. Tôt le matin, il fut réveillé par des voix. Il se leva d'un bond. Trois lycéens discutaient devant la classe. Il tendit l'oreille. Ils parlaient un français fulgurant dont il saisissait quelques mots par-ci par-là, mais pas les détails, ce qui l'étonna bien entendu: 19

il était question d'injustice, de protestation, de magouilles, d'inscription, du bac. L'un des élèves parlait plus que les autres, et ponctuait ses propos par des «tu vois ça, non?» en prenant à chaque fois un de ses camarades à témoin. Le ton était vif, l'enjeu avait l'air sérieux. Agacé de ne rien comprendre à ce français argotique truffé de mots qui ne figuraient pas dans le Petit Larousse, le fantôme sortit discrètement, s'envola, prit un peu de hauteur. Les lycéens arrivaient de tous côtés, de l'entrée principale, des sentiers tracés dans les broussailles, mais surtout par le petit portail. Qui n'était qu'à peine entrouvert, il ne comprit pas pourquoi. Des centaines d'élèves s'y engageaient, par grappes. Les garçons étaient tous vêtus de chemises et de pantalons kaki clair, plutôt négligés. Les filles, beaucoup moins nombreuses mais nettement plus soignées, en chemisiers blancs et jupes bleu marine. La vitalité éclatante de cette grouillante et belle jeunesse impressionnait le fantôme venu du froid. Ils arrivaient tous à pied de la route goudronnée, sauf quelques-uns que déposaient des taxis déglingués arrachant des nuages de poussière au chemin. «Des milliers de lycéens piétinent ce chemin minable plusieurs fois par jour, qu'attend-on pour le bitumer, qui sont les responsables .de ce laisser-aller, le maire, le préfet, le ministre des Travaux publics, qui?» protesta furieusement l'étranger volant en s'approchant des nuages pour les prendre à témoin tel un tribun dans un meeting électoral. D'un vaste regard panoramique sur la ville, il observait les colonnes de marcheurs kaki clair et bleu-blanc qui par milliers en sillonnaient les quatre seuls axes goudronnés convergeant vers le centre. Comme des fourmis, ils avançaient dans tous les sens et venaient de toutes les directions, certains de très loin. Ils se dirigeaient vers leurs écoles respectives. Le fantôme regretta d'avoir oublié sa caméra vidéo: il aurait tiré de son zoom puissant quelques beaux effets de téléobjectif comme ceux qu'on voit dans les grandes productions américaines. «L'Afrique studieuse en marche!» murmura-t-il, béatement enthousiaste, trop éloigné pour remarquer, parmi les fourmis en uniforme, les milliers de marcheurs moins repérables mais tout aussi jeunes qui se dirigeaient vers des destinations moins studieuses. Il redescendit vers le lycée où il évalua à environ quatre mille le nombre d'élèves qui venaient de le remplir en quelques minutes. La sirène sonnait sept heures, les retardataires se pressaient vers les salles de classe. L'étranger s'approcha. Elles étaient toutes pleines à craquer. Il retourna voir celle du gamin endormi. Il était au premier rang. Avait-il terminé sa nuit là? Peut-être habitait-il trop loin pour rentrer à la maison, les soirs où il s'attardait pour étudier au lycée. Certains bureau}Çétaient occupés par trois élèves. Il était parmi les plus petits, à côté 20

d'une grande fille à peine plus jeune que le professeur, qui écrivait au tableau le titre de la leçon du jour: «L'Afrique avant l'ère coloniale». Une leçon d'histoire. Le fantôme sortit du lycée par le petit portail toujours entrouvert devant lequel s'étalait sur une vingtaine de mètres une rangée de petites baraques en bambou, où des femmes drapées dans des pagnes de toutes les mu leurs vendaient de quoi boire et manger. La cafétéria du lycée, en quelque sorte. Il avait faim. Deux élèves se partageaient une galette achetée à une marchande qui apostrophait le plus grand d'une voix sonore et grave en fronçant les sourdIs: «Non c'est pas cadeau. Y en a pas l'argent œtte année petit, c'est crise pour tout le monde. Crédit est mort, c'est écrit partout en ville, tu sais ça non?» Son visage s'illumina soudain d'un grand éclat de rire: «Bon ça va pour aujourd'hui, bon ap'tit, mais silenœ hein? Ne gâtez pas mon affaire.» Ça avait l'air bon mais le fantôme n'avait pas de petite monnaie. Profitant de son invisibilité, il fit discrètement glisser sous son drap blanc une galette pour calmer sa faim. Puis il desœndit le chemin vers le goudron, mmme on dit en Côte-d'Ivoire pour distinguer les voies bitumées de œlles qui ne le sont pas. C'est là, sous l'acada du rond-point de Babré, que je le vis venir vers moi tandis que je me dirigeais vers le lycée. Heureux d'aperœvoir un Blanc, il s'était soudain rendu visible sous les traits d'un explorateur de «l'Afrique avant l'ère mloniale» en qui je rec:onnus Livingstone. Il me fit d'entrée de jeu le mup de la rencontre avec Stanley sur les bords du lac Tanganyka: «Mr Stanley, I presume...» Il me raconta sa folle nuit et sa découverte du lycée. «Grâce à Dieu les temps ont changé en Afrique», affirmait le célèbre explorateur en français mais avec un fort accent. «Toute œtte jeunesse à l'école. Qui l'eût cru de mon temps? Ce lycée est une misère mais on y étudie, c'est l'essentiel. Je l'ai toujours dit, le Nègre mérite d'être traité avec respect. L'Afrique n'est-elle pas le berœau de l'humanité? Je me réjouis de œtte évolution.» Il était solennel, péremptoire, optimiste, flegmatiquement exalté, très anglais. Des passants, pour la plupart des élèves ayant cours à huit heures ou trop en retard pour œlui de sept, s'étaient approchés, surpris par sa tenue, ses guêtres, son casque colonial, son monologue bon enfant mais d'un autre âge. Ils l'écoutaient, attentifs et étonnés. Certains de œux que je connaissais me faisaient des clins d'oeil compliœs, discrètement moqueurs. Il m'expliqua que, venu du ciel, il était en mission, chargé par le Très-Haut d'évaluer l'ampleur préoccupante de la dérive du continent noir. «Je compte rester ici pour quelque temps, poursuivit-il. Elle est révolue, l'époque des explorations à travers des œntaines de kilomètres d'une brousse qui n'est plus œ qu'elle était. Il faut explorer petit mais en profondeur,
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c'est ce que je vais faire ici, n'en déplaise au Très-Haut qui m'a prescrit un impossible programme en sauts de puce.» Je l'écoutais sans rire, il n'y avait d'ailleurs pas de quoi malgré les apparences. Le saint homme revenait de si loin dans le temps et dans l'espace pour découvrir des choses aussi nouvelles pour lui que les progrès de l'instruction en Afrique. Ce qu'il en disait tenait debout, après tout. «Mais j'ai l'impression que vous m'avez devancé, cher collègue, vous avez eu la même idée, mais avant moi», me dit-il. Je fis yes d'un mouvement de la tête tout en ajoutant, sans ironie aucune: «Mais ce n'est pas Dieu qui me l'a demandé et je ne suis pas explorateur comme vous, je...» Il m'interrompit: «Vous n'avez pas changé, toujours aussi modeste! Good, it's a very good idea. II fallait me le dire plus tôt. L'Afrique est si vaste. Ce lycée est votre territoire, pas question pour moi de vous le prendre. Good bye, my dear, and good luck! Veuillez me donner la route, c'est comme ça qu'on dit au revoir en Afrique, non?» Je lui donnai donc le goudron et il s'éloigna pour se désincarner hors de la vue des élèves et disparaître dans le ciel gris qui recouvrait la ville. Brave Livingstone. Je ne l'ai jamais revu. Puisse-t-il avoir rapporté au Très-Haut une moisson d'informations fructueuses pour cette Afrique si vaste et qui ne sait plus à quel saint se vouer. Conforté autant qu'amusé par cette rencontre si inattendue avec le fantôme du grand Livingstone, je poursuivis mon chemin vers ce qu'il venait d'appeler «mon» territoire, le lycée, dit moderne, de Gagnoa.

*

2 Qu'est-ce qu'il voulait le gaillard?
Paraît que le ministre arrive à Gagnoa ce matin! Comme chaque année à la rentrée scolaire, le ministre de l'Education nationale fait sa tournée des popotes dans quelques cités du pays et Gagnoa figure sur la liste. Bien que n'ayant été annoncée ni sur les ondes ni dans la presse, la nouvelle s'est répandue la veille comme une traînée de poudre à travers la ville. Le ministre? C'est quoi son nom déjà? Peu importe. Ça va chauffer s'il va au lycée, et il va y aller forcément! La venue d'un ministre n'a en soi rien d'intéressant pour les Gagnoais. Mais s'agissant du ministre des écoles, tout le monde pense aux manifestations de l'année scolaire précédente qui en février ont embrasé la ville, en même temps que les émeutes d'Abidjan. A Gagnoa, centre du pays Hété réputé contestataire, elles étaient parties du lycée où, une fois l'ordre rétabli, l'année scolaire s'était poursuivie sous surveillance policière et militaire jusqu'aux grandes vacances. Le souvenir en est encore chaud. La visite ministérielle de routine risque de ne pas se dérouler sans surprise. Une visite de routine mais en grande pompe et télévisée, histoire de montrer au pays que la rentrée se passe dans le calme même à Gagnoa la chaude. La rentrée scolaire est à tout point de vue l'évènement le plus important de l'année en Côte-d'Ivoire. Un vrai drame dans les familles, le plus souvent démunies, qui se saignent pour inscrire leur nombreuse progéniture et acheter le strict minimum de fournitures nécessaires. Moment critique aussi pour le gouvernement, dépassé par un système éducatif dont il n'est plus possible de cacher les tares et la faillite derrière celles d'un régime aussi usé que le vieil homme qui l'incarne. Tout le monde sait cela, d'autant que l'opposition - légale depuis 1990 - a fait de l'école son cheval de bataille, constamment à la Une de ses journaux. Après deux années scolaires amputées par la fermeture de tous les établissements du pays pendant de longs mois pour cause d'agitation, puis une troisième qui a failli virer 23

au pire, la dernière a des chances de se poursuivre sans violence mais elle commence dans la douleur. Quelques jours avant la date officielle de la rentrée, des rumeurs répandaient qu'elle serait retardée. Faute d'élèves pour remplir les écoles, notamment les lycées. Un comble pour ce pays où dans le secondaire les classes de moins de cinquante élèves sont plus rares que celles de cent. Au Lycée moderne de Gagnoa, le jour de la rentrée, moins de deux cents élèves étaient présents pour un effectif de 4000 attendus. Où se trouvait la foule des absents? Chez eux, dans leur village pour la plupart, la majorité des élèves étant enfants d'agriculteurs. En grève, les lycéens de Gagnoa? Non, ils n'auraient pas été aussi nombreux à gréver, quand on sait à quel point la population de ce pays mythifie l'école. C'était tout bêtement par manque d'argent, dans les familles, pour payer cash le droit d'inscription, une invention récente et maladroite du gouvernement, soit 3000 francs par élève. Somme dérisoire mais trop élevée pour le planteur de cacao ou de café ayant trois, cinq, voire dix enfants sur les bancs, étant donné le prix qu'on lui achète sa maigre production, quand il réussit à la vendre. C'est ainsi qu'à la fin novembre, le lycée n'avait pas encore fait le plein de ses effectifs prévus. Chaque jour de nouveaux élèves débarquaient dans leur classe une fois franchi le passage obligé des 3000 francs, payés grâce aux produits de la terre fraîchement vendus ou sortis de la poche d'un oncle ou d'un grand frère. Discrètement, faute d'avoir acquitté leur dû, certains élèves se glissaient dans la classe, chassés sans ménagement par le proviseur qui faisait régulièrement des rondes, son registre sous le bras. Les plus hardis revenaient aussitôt, laissant au professeur le choix de les remettre à la porte ou de fermer les yeux en se disant que ce n'était pas son boulot. Cette affaire de droit d'inscription, noyée pourtant dans le vaste marigot des problèmes qui font de l'école ivoirienne une misère, a défrayé la chronique pendant la moitié du trimestre. Jusqu'à ce que le gouvernement recule et décide, mais un peu tard, de faire crédit jusqu'à janvier aux enfants d'agriculteurs, mais pas aux autres. On dit aujourd'hui en Côte-d'Ivoire qu'il y a des parents qui pleurent quand un de leurs gosses réussit le concours d'entrée en sixième. C'est peut-être exagéré mais il y en a sûrement qui se demandent s'ils ne feraient pas mieux de garder le petit au village, tellement les études c'est la galère pour la majorité des jeunes Ivoiriens. C'est dans cette ambiance tendue et morose que le ministre Vamoussa Bamba débarque à Gagnoa le 9 octobre, un vendredi, cinq jours après la rentrée, accompagné d'une nombreuse suite composée de notables locaux ou venus d'Abidjan, 24

répartis dans une longue colonne de voitures. Au programme, un parcours rapide à travers la ville avec arrêts dans quelquesunes de ses écoles. Je ne voulais pas manquer ça d'autant que je n'avais rien de mieux à faire. Je n'avais pas encore obtenu de Madame le Proviseur l'autorisation de circuler dans son établissement, j'avais seulement celle du ministre, signée de sa main. Mais je tenais à obtenir l'aval de «Madame», c'est ainsi que professeurs et élèves parlent, sans jamais la nommer, de cette femme du Nord de 35 ans, toute en rondeur, au visage beau et fin, charmante mais distante et au parler rude. L'une des rares femmes à diriger en Côte-d'Ivoire un lycée d'Etat, lourd à tous égards, avec son staff de 125 professeurs, presque tous des hommes, et sa foule d'élèves dont moins d'un quart de filles. Réticente à me voir aller et venir dans l'établissement, Madame Fanta Coulibaly me fera languir trois semaines avant de m'accorder son feu vert. En attendant, j'ai obtenu sans difficulté d'un secrétaire du ministre l'autorisation de me glisser dans l'une des voitures de sa suite. Cette faveur irritera vivement les policiers de la DST quand ils l'apprendront après mon arrestation, à la fin du trimestre. Vamoussa Bamba, musulman dioula, originaire du Nord lui aussi, ancien professeur, plutôt pépère d'apparence, a peu de chances d'atteindre même en faisant de son mieux la célébrité qu'a gagnée en faisant le pire son prédécesseur Balla Keita. Le népotisme, la complaisance, le copinage et autres magouilles caractéristiques de ce qu'on appelle «l'ère Balla Keita» ont fait de ce personnage carrément clownesque une figure qui compte à la fois parmi les plus décriées et les plus célèbres des trois décennies écoulées depuis l'indépendance. C'est de notoriété publique, on le reconnait même dans les hautes sphères du parti du président. Ailleurs qu'en Afrique, on l'aurait au moins mis en retraite anticipée. Faute de pouvoir lui confier un nouveau ministère étant donnée l'évidence trop voyante du désastre de son mandat à l'Education où par définition il faut montrer l'exemple, au moins en apparence, le président HouphouëtBoigny s'est débarrassé de ce compagnon encombrant en l'envoyant à Paris représenter la Côte-d'Ivoire... à l'Unesco! Beaucoup plus discret, Vamoussa Bamba ne fait pas de vagues, lui, dans son ministère qui ne le permet plus tant il est secoué par l'océan des problèmes à résoudre. Sa visite à Gagnoa se déroulera sans histoire à part une fausse note étouffée de justesse, en fin de parcours. Première étape: le lycée professionnel, un petit établissement modèle bien équipé. Il y en a cinq autres identiques dans le pays alors qu'il en faudrait au moins cinquante. Leur construction a été financée par la Banque mondiale et la Banque africaine de développement qui, après avoir assuré le budget de 25

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