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Biographie de la revue Diogène

De
298 pages
Revue internationale de philosophie et de sciences humaines créée par Roger Caillois, Diogène, par son cosmopolitisme et sa tolérance, a toujours voulu renforcer l'unité de l'humanité par celle du savoir, choisissant le dialogue des cultures et des disciplines scientifiques. Diogène aura été une sorte de vagabondage théorique entre sciences humaines et sciences exactes. Son sommaire est un dictionnaire biographique des grands intellectuels du XXè siècle.
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Biographie de la revue Diogène
Les « sciences diagonales» selon Roger Caillois

www.Iibrairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr (QL'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01369-4 EAN : 9782296013698

Lionel

MO:Ul~O~I~

Biographie de la revue Diogène
Les « sciences diagonales » selon Roger Caillois

Préface

de Jean BAUBÉROT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia V Harmattan Burkina Faso Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa ROC Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

-

Pour Frédéric

PREFACE

C'est sans doute le simple fait que j'aie présidé le jury de la belle thèse, transformée aujourd'hui en un livre accessible à un plus large public, qui me vaut l'honneur de présenter cet ouvrage où se croisent, avec bonheur, la biographie intellectuelle d'un homme et l'histoire d'une revue. J'en suis d'autant plus heureux que la revue Diogène a beaucoup compté dans ma fonnation intellectuelle, à cause de la grande qualité des articles qui y étaient publiés, de la forte personnalité de son directeur et de ses intérêts sociologiques, et aussi pour une autre raison que Lionel Moutot met fort bien en lumière: Diogène a échappé aux durcissements intellectuels liés aux antagonismes politiques, à la guerre froide Ouest-Est (j'y reviendrai). Cela ne signifie nullement que des questions' chaudes' n'y étaient pas traitées. Ainsi, à la fm des années 1960 (juste après Mai 68 f), une contribution de Maxime Rodinson intitulée « Sociologie marxiste et idéologie marxiste» I a eu une influence décisive sur ma réflexion.C' est un texte que j'ai lu et relu avant de prendre contact avec son auteur pour en discuter avec lui, ce qui fut le début d'une durable amitié. Je livre ce petit témoignage pour montrer la difficulté de saisir l'impact d'une revue telle que Diogène: il ne tient pas à son tirage ou à son impact médiatique et constatable. L'influence de cette revue chemine souterrainement et se démultiplie à l'infini. Ainsi, j'ai tenté, au cours de ma carrière de professeur, de répercuter auprès de mes étudiants quelque chose de cette leçon de méthode, de clarification de l'approche des problèmes, que j'avais reçue du maître Rodinson et qui avait magistralement répondu aux questions que, jeune chercheur, je me posais sur la sociologie et la militance, la possibilité d'une analyse objective en matière de sciences humaines et sociales, le décryptage de l'idéologie, ... Et j'aurais pu citer d'autres textes de Diogène et de son directeur, Roger Caillois, dont l'apport fut si éclairant pour ma génération comme pour celle qui m'a précédé, apport qui est peut-être aujourd'hui,très injustement, minimisé. Ce n'est pas seulement cet apport qui a tendance à se trouver sous-estimé, c'est aussi toute l'effervescence intellectuelle des années trente qui est maintenant plus célèbre que véritablement connue. Le premier mérite de Lionel Moutot consiste à retracer l'itinéraire intellectuel de Caillois avant la création de la revue. Passionnante lecture et, après l'avoir effectuée, qui pourra oublier les verses et controverses, notamment celIe des « haricots sauteurs» en 1934 ?2 Querelle essentielIe car elle met en jeu l'articulation du rationnel et du symbolique, de l'approche scientifique et de l'approche littéraire, voire poétique. La position de Caillois (que, pour ma part, je partage) préfigure sa posture d'après-guerre sur le savoir, sa quête d'une science diagonale.

M. Rodinson, « Sociologie marxiste et idéologie marxiste », Diogène, 1968/64, 70104. 2 Cf~P 30.

I

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Caillois est un tout jeune normalien d'à peine plus de vingt ans quand Breton, qui approche la quarantaine, le reconnaît comme un pair et mène avec lui cette .disputatio. Deux ans plus tard, après avoir publié Le Procès intellectuel de l'Art, il fonde avec Aragon, Tzara et Monnerot -excusez du peu !- la très éphémère revue Inquisition, où Bachelard a quand même le temps de défmir le surrationalisme. Et il n'a pas plus de 24 ans quand il rédige, avec Georges Bataille (qui, lui, en a 40), dans Acéphale, la déclaration fondatrice du Collège de sociologie puis donne, toujours avec Bataille, la première conférence du Collège « La sociologie sacrée et les rapports entre 'société', 'organisme', 'être' », Collège où vont s'exprimer également Michel Leiris, Pierre Klossowski et Alexandre Kojève. Il faut noter que tout ce brillant petit monde s'est rencontré à la section des sciences religieuses de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, où certains suivent notamment les cours d'Alexandre Koyré et de Marcel Mauss. Caillois y soutient d'ailleurs avec succès, en 1936, un diplôme (sous la direction de Georges Dumézil) sur la mante religieuse. Il est fasciné par la capacité mimétique de cet animal ainsi que par l'attraction qu'il exerce sur les humains, les hommes en particulier, jusqu'à devenir, par analogie avec un imaginaire de la « femme fatale », un personnage central de l'univers mythique. Lionel Moutot a eu totaletnent raison d'insister sur ces années fécondes où l'on perçoit l'émergence, la structuration des principaux thèmes qui vont tarauder Caillois toute sa vie: le lien entre sacré et pouvoir, les trois champs du sacré, de la mort et de la technique, la présence du sacré pour faire corps ensemble, constituer une « communauté inavouable» pour reprendre l'expression de Maurice Blanchot. L'itinéraire de Caillois se constitue « par une sorte de sédimentation, de problématique qui s'ouvre à la manière d'un accordéon sur des problèmes différents dont il tente d'articuler les relations ».3 Caillois (qui ne sait pas rompre !) ne tarde pas à s'opposer à Bataille sur la question du rituel comme il s'était opposé à Breton sur celle de l'imaginaire, se construisant ainsi dans une dialectique de la proximité et de la distance. Il restait à Caillois à expérimenter la véracité des analyses de Max Weber sur le paradoxe des conséquences. La guerre lui signifie l'échec du Collège de sociologie: « Ces forces noires que nous avions rêvées de déclencher, reconnaîtra-t-il, s'étaient libérées toutes seules, leurs conséquences n'étaient pas celles que nous avions attendues ».4 De cette expérience tragique, de l'adhésion àLa France libre et de l'affectation à l'UNESCO naissante, Caillois va lier, en une belle gerbe, la quête (qu'il avait qualifiée lui-même de « romantique ») des années trente et l'utopie du XVIIIe siècle d'une « République des lettres», utopie revisitée puisqu'il va s'agir d'une République des lettres et des sciences.

3 Cf. p. 61. 4 Cf. p. 79.

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ljonelMoutot retTace de tàçon très heureuse la création de Diogène par la rencontre de trois séries causales, l'UNESCO, le Conseil International de la Philosophie et des Sciences Humaines et la personnalité propre de Caillois.. I.Jà, le dépouillement d'archives institutionnelles5, des archives et des numéros de la revue et l'analyse quÎ en est faite s'avèrent particulièrement éclairants. Notre auteur montre à quel point, de façon un peu paradoxale mais combien significative, ce lien avec une institution internationale et le statut de fonctionnaire de Roger Caillois ont favorisé un aspect très heuristique de 'franc tireur' par rapport aux mentalités dominants dans l'intelligentsia française (à ce qui était, à l'époque, le «politiquement correct», et le politiquctnent correct mène toujours à l'abêtissement correct !). En pleine guerre ftoide, dans les années cinquante et soixante notamment, ce rapport à une institution officielle a permis à la revue de se tenir en dehors (voire de dépasser, dans un sens presque hégélien) certains affrontements idéologiques. Diogène suit un itinéraire oblique. Précieuse liberté du devoir de réserve à rappeler face à tous ceux qui vous considèrent très facilement comme traîtres à une cause sacralisée, veulent vous obliger à choisir un camp, ne supportent pas que vous vous écartiez des sentiers battus. Les « chemins de traverse» qu'empruntent Caillois et la revue n'ont pas seulement pour but d'échapper aU'xdominations idéologiques, ils veulent aussi, en ne se soumettant pas aux orthodoxies disciplinaires, inaugurer rien moins qu'un nouveau savoir, qu'un savoir unifié pour une humanité qui prend conscience de son unité. « L'idée que le sacré est une expérience commune à I'humanité, nous explique Lionel Moutot, permet de poser un point fixe à partir duquel on peut commencer à élaborer, dans une perspective comparée, l'évolution des formes de cette sacralité. De même, le processus contemporain de l'évolution de la technique permet de montrer dans le temps l'évolution d'un processus à l'œuvre au sein des sociétés ».6 Les sciences diagonales, la transdisciplinarité vont permettre de développer une telle approche. Si Diogène comporte une « somme d'auteurs et d'articles qui font aujourd 'hui figure de classiques dans le champ des sciences humaines» 7, si -pour incomplète qu'elle soit par rapport aux pays non-occidentaux- la revue n'en possède pas moins une belle dimension internationale (et se trouve diffusée en plusieurs langues), Caillois en est le chef d' orchestre, le maître des sommaires, et il pense Diogène « sous la forme d'un jeu d'échecs dont les cases sont des articles, sans pour autant présupposer leur contenu ».8 Résultat: si les sommaires sont effectivement transdisciplinaires, les articles eux ne le sont guère, même s'ils posent, dans des disciplines diverses, de nouvelles questions et si, à I'heure du bilan, on se rend compte qu'un des intérêts majeurs de la revue consiste à avoir contribué à préciser le concept de sciences de l'Homme.
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Je note, tout particulièrement, la consultation à Washington des archives du Département d'Etat déposées aux National Archives et, à New York, les archives de l'ONU relatives à la création et aux premières années de l'UNESCO. 6 Cf. p. 161. 7 Cf. p. 19. 8 Cf. p. 260.

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Demi-succès ou demi-échec? Le demi-échec peut se lire dans le Diogène des années soixante-dix où Caillois, jeune très tôt (il publie ses premiers textes à 14-15 ans), ne le reste pas indéfiniment et revêt l'habit de l'académicien. Passeur, il se trouve rattrapé par les oppositions entre des disciplines, et notamment entre l'histoire et la sociologie. Lui qui innovait grâce aux haricots sauteurs et autres mantes religieuses ne peut que questionner mélancoliquement: «Mais qu'en pensent les poissons rouges?». De nouvelles problématiques surgissent; dans une phase de sécularisation aboutie, on s'achemine vers ce que je nomme le « troisième seuil de laïcisation ».9 Demi-succès, ce qui, la perfection n'étant pas de ce monde, constitue pour moi une pleine réussite: que de chemins variés parcourus, que de sillons tracés qui n'ont pas fmi de nous surprendre! Fort logiquement Diogène a affronté la coupure entre sciences humaines et sociales d'une part, sciences exactes et de la vie de l'autre. Significativement, le premier article du nOI, dû à Emile BenvenisteIO est intitulé « Communication animale et langage humain» : préoccupation toujours très actuelle. Et on pourrait multiplier les exemples. J'en relèverai un seul: la notion dégagée de «carrefour de civilisations », qui permet d'effectuer des jeux de va-et-vient entre différentes sphères géographiques mais aussi entre différents segments de temporalités. Cela fait que le récent programme UNESCO-EPHE, « Les civilisations dans le regard de l'autre »11, aurait pu se mettre sous le patronage de Roger Caillois. Et face à l'idéologisation du « choc des civilisations », relire Diogène est plus que jamais une urgence intellectuelle. Diogène ne fut guère une œuvre collégiale, même si elle bénéficia de l'apport de Jean d'Ormesson, et ce fut là, peut-être, une de ses limites. Mais quelles belles symphonies sous la baguette de son chef d'orchestre! Félicitons Lionel Moutot de nous faire découvrir la grande richesse de cette revue et l'aventure intellectuelle de son directeur. Et pour conclure, je ne peux mieux faire que de citer mon collègue et ami Régis Ladous, à qui on doit la direction de cette si intéressante thèse: «Caillois apparaît comme un homme qui s'est libéré. Un homme qui montre qu'il n'est pas besoin d'être sUITéalistepour chercher à la fois la « cohérence de l'irrationnel» et la « logique de l'imaginaire». Qu'il n'est pas besoin d'être hégélien pour être, à la fois, du côté de la raison et du côté de l'histoire. Qu'il n'est pas nécessaire d'être marxiste pour affirmer que c'est à l'intelligence de l'homme que revient le pouvoir de découvrir le monde et de la dominer. Mais s'il s'est libéré, Caillois en a payé le prix fort: cet homme de réseau, de sociabilité (...) finit par apparaître seul devant son échiquier». Peut-être dans ce monde massifié, dans ce monde où il est possible que la domination mimétique progresse, devient-il d'une importance extrême que des humains assument le courage d'être seuls et sachent en payer le prix. Jean Baubérot Président d'honneur de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes 9 Cf. Laïcité 1905-2005, entre passion et raison. 10Quitte àm' exposer au reproche de 'prêcher pour ma paroisse', cet article inaugural est significatif des liens maintenus de Caillois avec l'EPHE (Benveniste enseignait à la section des sciences historiques et philologiques). Il Cf. K. Matsuura - J. Baubérot (éds), Les civilisations dans le regard de l'autre, Paris, édit. de l'UNESCO, I 2001, II, 2003. 10

« La première étude de l 'holnmequi veut être poète est sa propre connaissance entière; il cherche son ânle, il l'inspecte, il la tente, l'apprel1d Dès qu'il la sait, il doit la cultiver! Cela semble simple: en tout cerveau s'accomplit un développement naturel; tant d'égoïstes se proclament auteurs,. il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel! [...] Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant. Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie,. il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. »
Arthur RIMBA UD. Lettre à Paul Den1el1Y, dite du voyant.

INTRODUCTION

L'objet de notre recherche est l'histoire intellectuelle de la revue Diogène, de 1952, année de sa création, à 1978, date de la disparition de Roger Caillois son fondateurl2. Le quart de siècle qui couvre les années 1952 à 1978 a été fertile en événements historiques ou en évolutions culturelles et scientifiques. Les intellectuels ont retrouvé, à la manière des concrétions a.rtistiques des années 50 où le fer est broyé, les vieilles intuitions du tempsl3. Du progrès scientifique et technique à la révolution industrielle, de la Guerre Froide à la coexistence pacifique, ces deux décennies restent essentielles à l'intelligibilité du XXe sièclel4, un siècle, dont le second conflit mondial constitue en quelque sorte l'hémistiche, puisqu'il a mobilisé toutes les ressources, à la fois humaines, politiques, culturelles, mais aussi scientifiquesl5. Sous l'impulsion d'efforts militaires bientôt relayés par la Guerre Froide, on voit naître un nouvel Age d'or de la science et de la technique au point que Berstein et Milza écrivent: «Depuis 1945, le nombre des savants et leurs découvertes ou inventions a dépassé celui qu'avait totalisé l'Histoire de l'Humanité jusqu'à la Deuxième Guerre Mondiale. A titre d'exemple, les Etats-Unis qui comptaient 15.000 chercheurs dans les années 1920 en rassemblaient 400.000 trente ans plus tard. »16
12Le quart de siècle paraît être le cycle adéquat pour I:<étuded'une revue. Il permet de situer le sujet en même temps qu'il ouvre des perspectives au sein desquelles les évolutions ultérieures peuvent être analysées. C'est ainsi une temporalité à l'échelle humaine qui éclaire la distinction entre I'histoire des intellectuels et I'histoire des idées. 13Michel WINOCK, Le siècle des intellectuels, collection « Points », Paris, Seuil, 1999. 14René REMaND, Notre siècle. 1918-1988, Paris, Fayard, 1988. 15René TATON, La science contemporaine, collection « Quadrige », Paris, PUF:o1995. 16Serge BERSTEIN et Pierre MILZA, Histoire de la France au xxe siècle, Edition Complexe, Bruxelles, 1989.

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La spécialisation des sciences et des techniques atteint un degré tel qu'Albert Einstein, dans un texte fondateur intitulé Comment je vois le monde, écrit: «L'extrême netteté de la certitude ne s'acquiert qu'au prix d'un immense sacrifice: la perte de la vue d'ensemble. »17 Au lendemain de la guerre, les intellectuels européens sortent de leur isolement18 ; de nombreux liens sont tissés entre intellectuels anglo-saxons et continentaux dont l'Unesco sera en quelque sorte la plaque tournante. C'est ainsi, avec la collaboration de cette organisation que le Conseil International de la Philosophie et des Sciences Humaines décide la publication d'une revue internationale des sciences de l'homme. En effet, pour le spécialiste désireux de se tenir au courant des progrès accomplis dans les disciplines voisines de la sienne, comme pour le grand public qui doit fréquemment choisir entre des publications de caractère technique et des revues de vulgarisation, il manque encore, dans les années 50, un grand organe .de large diffusion de l'information scientifique et de synthèse. Le constat est ainsi fait par de nombreux intellectuels que l'homme cultivé du XXe siècle a ordinairement une culture qui date du XIXe siècle. Il continue ainsi de vivre sur ce qui était nouveau pour ses maîtres quand ceux-ci étaient en formationl9, d'où, sans compter les retards dus aux distances géographiques ou aux différences culturelles, un écart de deux générations entre le temps de la fertilité scientifique effective d'une théorie et l'heure de son prestige auprès des élites intellectuelles non spécialisées2o.En règle générale, une théorie commence à avoir de l'influence sur le mouvement des idées quand elle a cessé d'être valable dans son propre domaine. C'est pour remédier à cet état des choses et pour procurer un organe unique à un groupe de sciences dont l'importance ne cesse de s'accroître que le Conseil International de la Philosophie et des Sciences Humaines, sur une recommandation de la Conférence Générale de l'Unesco, réunie à Beyrouth en 1948, fut créé. C'est ce Conseil qui décida la création d'une revue qui porte le titre de Diogène.

17Albert EINSTEIN, Comment je vois le nlonde, trad. de l'allemand, Paris" Flammarion, 1934, Flammarion, 1958 et 1979. 18 MauriceDAUMAS, Histoire générale des techniques, collection « Quadrige», Paris, PUF, 1996. L'œuvre sous la direction de Daumas est une somme remarquable pour l'intelligence du sujet. 19Gaston BACHELARD, Le nouvel esprit scientifique, Garnier-Flammarion, Paris, 1970. 20 Thomas KUHN, La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1962, édition Garnier-Flammarion, 1970.

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A travers l'histoire intellectuelle de la revue Diogène, c'est donc l'interdisciplinarité que nous prenons comme objet d'étude21. En effet, l'identité de cette revue se structure autour de l'interdisciplinarité comme réponse à la spécialisation des sciences.22 Rendre raison de l'histoire intellectuelle de Diogène, c'est évidemment rendre intelligibles les circonstances qui ont présidé à sa naissance mais aussi tenter de renouer les fils qui relient la revue à son temps23. La difficulté majeure des études historiques, lorsqu'eUes s'attachent à l'histoire des intellectuels et de leurs créations, est l'anachronisme. Sous prétexte de délier les nœuds de I'histoire intellectuelle et de soumettre à nos questions la sensibilité des années 50 et 60, il faut cependant veiller à ne pas dissoudre le sujet dans une analyse rétrospective, d'autant plus que, comme l'écrit Emile Poulat : « L'histoire n'a jamais cessé d'être le théâtre des combats dont elle est l'enjeu. Sa nature, son statut, son étendue, sa portée, ses frontières, ses rapports avec les disciplines voisines, ont, en son sein, entre écoles, entre méthodes, entre fiefs, entre thèses, autant de questions pour entretenir l'humeur combative des historiens. La passion intellectuelle brûle en eux, heureUSC'It1cnt, xcitée par d'autres passions qu'on dit plushuolaines e (mais pourquoi la première serait-elle moins humaine, sinon parce qu'elle est moins commune ?), comme dans tout le corps qui a fait profession de science, et ce n'est pas leur souci de rigueur, d'objectivité, de pondération qui pourrait suffire à l'éteindre. En effet, c'est dans ces années que les
controverses les plus classiques - Déterminisme et Liberté, Analyse et Synthèse, Compréhension et Explication - font rage. Très vite, les

rapports entre l'économique et le culturel, d'une part, entre l'individu et la masse, d'autre part, vont être parasités par des débats sur le marxisme, sur le structuralisme, agrémentés de quelques débats mémorables sur le freudo-marxisme. »24 En ce sens, l'histoire des intellectuels est à mi-distance entre l'histoire quantitative et 1'histoire qualitative, entre l'histoire des idées et le narcissisme: «La construction des mémoires collectives est ainsi essentielle, d'autant que celles-ci nourrissent des stéréotypes et des mythes et façonnent des imaginaires, dont l'histoire politique ne peut faire l'économie. A nouveau, il faut rappeler
21Edgar MORIN, Le paradigme perdu, Paris, Seuil, 1973. 22« Nous savons de plus en plus que les disciplines se referment et ne communiquent pas les unes avec les autres. Les phénomènes sont de plus en plus morcelés, sans qu'on arrive à concevoir leur unité. C'est pourquoi on dit de plus en plus: « faisons de l'interdisciplinarité». Mais l'interdisciplinarité n'arrive pas plus à contrôler les disciplines que l'ONU ne contrôle les nations. » in Edgar MORIN, Science avec conscience, Edition Fayard, Paris, 1982. 23Pascal ORY, Jean-François SIRINELLI, Les intellectuels en France de l'affaire Dreyfus à nos jours, Paris, Armand Colin, 1986. 24Régis LADODS, Monsieur Portal et les siens, préface d'Emile POULAT, Cerf" 1985.

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que tout autant que la reconstruction au plus près de la réalité, l'histoire doit se soucier de la perception qu'en avaient les contemporains. La tâche, on en conviendra, est noble mais rude. Restituer la trame des travaux et des jours et le grain des existences est déjà forcément réducteur. Or la fécondité heuristique passe aussi par la reconstitution des opérations mentales, de saisies du réel. »25. L'histoire des intellectuels apparaît donc, à bien des égards, comme l'un des aiguillons de nouveaux tnouvements historiographiques. Pourtant l'impact des revues occupe une place assez peu importante dans l'histoire culturelle et l'histoire des intellectuels. La raison en est assez simple: si la Revue des Deux Mondes, la Revue blanche, Esprit, Acéphale, Combats, Critique ou Le Débat ont joué un rôle important dans l'histoire et dans la diffusion des idées26, il est extrêmement difficile d'en analyser la portée chez les intellectuels comme chez leurs lecteurs27, et ce pour deux raisons. En premier lieu, c'est comme l'écrit Pascal Ory : « [...] les grandes revues littéraires battent tous les records de méconnaissance. [.. .] Ni leur sommaire, ni leur rédaction, ni bien entendu, ces éléments si précieux que sont, pour les comprendre, les prendre avec soi, le corps d'un caractère, l'ordonnance d'une mise en page, le grain d~unpapier, et le format, et le prix, et la périodicité, ne nous sont la plupart du temps connus. »28 En second lieu, c'est parce qu'il est délicat de cerner la frontière entre les sciences et la vulgarisation scientifique dont elles font l'objet. La méthode hypothético-déductive n'évacue pas entièrement le comble du présupposé que constitue « la philosophie spontanée des savants »29,de même que l'on ne sait jalnais quelle est la proportion de concepts scientifiques utilisés par les chercheurs en sciences dures pas plus qu'en sciences humaines, ni l'origine des lectures et des sources non citées qui font le corps invisible d'un théorème ou d'un concept. Mais il y a peut-être une raison plus intime à cela, à cet oubli de la mémoire collective que constitue l'histoire intellectuelle des revues et celle des intellectuels qui les ont créées30. En effet, il semble que, pour la plupart des
25René REMOND, Pour une histoire politique, Paris~ Seuil~ 1980. 26 Il est évident qu'il y a une classification implicite entre les revues universitaires ou d'avantgarde et les revues de vulgarisation, critère que l'existence de Diogène remet en cause. 21 Jean-François SIRINELLI, Intellectuels et Passions françaises. Manifestes et Pétitions au xxe siècle, Paris, Fayard, 1990; Tony JUDT, Un passé imparfait, Paris, Fayard, 1992 ; Christophe CHARLES, Les intellectuels en Europe, Paris, Seuil, 1997. 28 Pascal ORY, La Revue blanche, collection « 10/18 », Paris, Christian Bourgois, 1989.
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Louis ALTHUSSER, La philosophie spontanée des savants, Paris, Maspero, 1967. 30 A. ANGLES, André Gide et le premier groupe de «La Nouvelle Revuefrançaise», Gallimard, Paris.. t. I, 1978, t. II et Ill, 1986; A. BOSCHEITI, Sartre et «Les Temps modernes», éd. de Minuit~ Paris, 1985; Y. BRIDEL,Miroirs du surréalisme , L'Âge d'homme, Lausanne, 1988. M. CHEYMOL.. Miguel Angel Asturias dans le Paris des années folles , P.U.G., Grenoble, 1987 ; R. CHOLLET, Balzac journaliste, Klincksieck, Paris, 1983; O. CORPET dir, 1er et 2e Catalogue des revues culturelles, Ent'revue, 1991 et 1992 ;M. DÉCAUDIN, La Crise des

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revues, à tnoins d'un renouvellement générationnel,la fertilité et la force des premières années, l'esprit frondeur qui préside à leur création s'essoufflent, finissent par s'épuiser au point que chacun des auteurs reprend son autonomie, un instant abandonnée dans la fusion d'une entreprise collective, pour lui donner ailleurs et autrement une pérennité différente dans un projet plus personnel. L'histoire intellectuelle de la revue Diogène, qui constitue l'objet de ce travail, n'est d'ailleurs pas étrangère au sujet. L'évolution des sociétés occidentales après 1950 a ouvert la voie à une technologie de la communication évacuant progressivement une industrie où la recherche fondamentale prime3!" Diogène a été partie prenante de ce renouvellement. C'est en quoi l'histoire intellectuelle est au carrefour de l'histoire des intellectuels et de l'histoire culturelle. D'ailleurs Michel Winock décrit en ces termes la position des intellectuels: «A travers leurs attitudes, leurs déchirements, leurs contradictions, nous saisissons au vif la tension permanente qui caractérise la fonction de l'intellectuel, partagé entre la défense des valeurs intemporelles et les compromis qu'impose l'engagement dans les affaires de la Cité.. »32 Comme l'écrit l'auteur d'Esprit, l'intellectuel a avant tout une fonction critique, un droit de cité qui l'engage au nom de la morale et des principes qu'il s'est forgé. En France, l'intellectuel est une hérédité. Si l'affaire Callas a signé l'entrée de l'opinion publique dans la vie politique française, l'affaire Dreyfus a été un paroxysme dans celle des intellectuels français. De Bernard Lazard à Charles Péguy, de Lucien Herr à Charles Maurras, avec Daniel Halévy et Maurice Barrès, Marcel Proust ou Emile Zola, l'affaire Dreyfus a signé l'engagement des intellectuels dans la Cité33.Cet engagement à travers pétitions et manifestes, dont Roger Caillois ne sera pas friand, implique cependant un certain nombre de conséquences. Dans Naissance des « intellectuels », Christophe Charles définit les critères qui légitiment l'intervention del' intellectue I:

valeurs symbolistes, Slatkine, Paris-Genève, 1981 ; C.-M. DES GRANGES, La Presse littéraire à la Restauration, Mercure de France, Paris, 1907; Enquête poésie auprès de 250 revues littéraires, éd. Jean-Michel Place, Paris, 1979; 1983 ;R. GAILLARD, Arlit et Cie. Annuaire des revues littéraires et compagnie, C.A.L.C.R.E., Paris, 1992 ;A. B. JACKSON, La Revue blanche, M.-J. Minard-Lettres modernes, Paris, 1960 ; F. LAICHTER Péguy et ses «Cahiers de la quinzaine », édition de la Maison des sciences de l'homme, Paris, 1985 ; J.-P. MEYLAN, La Revue de Genève, Librairie Droz, Genève. 31Michel SERRES (sous la direction de), Eléments d'Histoire des sciences, Paris, Bordas, 1989. 32 Michel WINOCK, « Esprit ». Des intellectuels dans la Cité (1930-1950), collection « Points Histoire », Paris, Seuil, mars 1975, janvier 1996. 33Christophe PROCHASSON, Les années électriques (1880-/910), Paris, La découverte, 1991.

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« Le droit au scandale (il s'agit d'appuyer l'article diffamatoire de Zola, J'accuse, après les échecs de toutes les procédures légales pour faire éclater la vérité), le droit de liguer pour donner plus de force à sa protestation (les intellectuels ne sont pas des individus singuliers, la notoriété isolée s'efface derrière l'affirmation d'une communauté politique et sociale globale, quel que soit par ailleurs le capital symbolique de chacun), le droit enfin de revendiquer un pouvoir symbolique tiré de l'accumulation des titres que la plupart des signataires mentionnent à la suite de leur nom. »34 De fait, outre J'anachronisme qui constitue le biais de l'histoire intellectuelle comme de l'histoire des idées, l'histoire politique elle-même pose des questions dans la mesure où les débats qui eurent lieu des années 50 aux années 70, mâtinés de présupposés idéologiques et politiques35, nous renvoient à un jeu de miroirs où, derrière les jugements de valeurs, pointe le jugement de l'homme sur l'homme: « Savant et professeur, penseur par métier, l'intellectuel peut aussi se définir p~ certains traits psychologiques qui peuvent s'infléchir en travers d'esprit, par certains plis du caractère, qui peuvent se durcir, devenir habitudes, manies. Raisonneur, l'intellectuel risque de tomber dans la ratiocination. Scientifique, le dessèchement le guette. Critique, ne va-t-it pas détruire par principe, dénigrer par système? »36 A cette souricière méthodologique, il faut ajouter l'abîme spécifique à I'histoire des sciences. Comme l'a montré Gaston Bachelard37, à un certain degré de complexité dans la recherche, un auteur n'est plus contemporain de lui-même puisque ce qu'il décrit éclaire la compréhension de ce qui s'est produit. En ce sens, la question des sources manuscrites est essentielle et doit faire l'objet d'un traitement particulier. On s'apprête à énoncer les raisons pour lesquelles il n'est pas possible d'écrire une histoire politique ou culturelle, et pourquoi notre travail aura donc pour objet une histoire intellectuelle de la revue Diogène. Cette histoire intellectuelle sera aussi une histoire des intellectuels. L'analyse et le cheminement qui ont été les nôtres ont pour une part été déterminés par l'originalité des sources et le caractère inédit de certains documents relatifs à la correspondance entre les intellectuels qui participèrent à la vie de Diogène. Ce qui constitue une archéologie de ce travail peut être décrit un peu comme si les
sources avaient constitué le squelette de la problématique
v

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35 Paul VEYNE, Comment on écrit I 'histoire, collection « Points histoire », Paris, Seuil, 1978. 36 Jacques LE GOFF, Les intellectuels au Moyen Âge, Paris, Seuil, 1985. 37 Gaston BACHELARD, La/ormation de l'esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, Paris, Vrin, 1938.

Christophe CHARLES, Naissance des « intellectuels », Paris, Minuit, 1990.

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L'analogie avec l'anatomie est justitiée, non seulement parce que les archives de l'Unesco et de Diogène ont éclairé l'histoire de la revue fondée par Roger Caillois, mais aussi parce que chaque source nous a conduit à une autre, à la manière de poupées russes emboîtées les unes dans les autres. Les différentes archives que nous avons pu consulter ont parfois structuré, réorienté ou relativisé les axes de réflexion qu'a pu nous donner la lecture de textes imprimés relatifs à l'histoire intellectuelle d'après-guerre. On peut dire que la consultation des archives a constitué une part importante de cette recherche dont il faut cependant relever qu'elle n'a eu d'incidences sur la problématique que dans la mesure où elle creusait un sillon déjà amorcé. En effet, l'histoire intellectuelle de Diogène ne pouvait être une histoire politique compte tenu de son cahier des charges. Elle ne pouvait être une histoire culturelle en raison de l'absence, à l'époque, de communauté intellectuelle mondiale ayant des liens assez intenses pour faire de Diogène le reflet, même déformé, d'une élite intellectuelle mondiale. En effet~ l'un desparadox.es de cette revue est qu'elle a contribué à créer des liens par-delà les continents, les disciplines, les langues et les préjugés, entre les membres épars de la con1n1unauté intellectuelle sans pour autant forger une masse critique réellement dense. En ce sens, s'il y a une histoire intellectuelle de la revue Diogène, c'est parce qu'il y a une histoire des intellectuels dont la trame est faite des multiples liens que ceux-ci ont entretenus, enveloppés dans le cocon de l'après-guerre, sorte d'horizon à l'envers où convergeaient des problématiques communes. Mais J'histoire intellectuelle de la revue doit faire face à un second paradoxe qui est celui d'une sorte de mirage. En effet, les querelles, les débats intellectuels, les conflits idéologiques ont été durant près d'un demi-siècle structurés autour de l'opposition entre les Etats-Unis d'Amérique et l'Union soviétique, au point que tous ceux qui ont refusé de réduire la création artistique et littéraire ou l'invention scientifique à une opposition politique, idéologique et culturelle apparaissent, rétrospectivement, marginaux. C'est le cas de la revue dirigée par Roger Caillois. Pourtant, cette marginalité est compensée par la somme d'auteurs et d'articles qui font aujourd'hui figure de classiques dans le champ des sciences humaines. Il y a deux raisons à cela. Comme l'ont rappelé nombre de personnes interrogées sur la question, Diogène faisait partie de ces quelques espaces de liberté où des hommes et des femmes parfois affiliés à une chapelle ou adhérant à une idéologie pouvaient, sur le seul critère de la qualité, publier un texte ou un article qui eût été refusé partout aHleurs parce qu'il ne correspondait pas aux grandes lignes de fracture politiques et idéologiques. Aucun des grands sujets débattus durant le quart de siècle qui succède à la fin de la guerre n'aura cependant été oublié à la rédaction de Diogène. Ni le structuralisme, ni le chamanisme, n'auront été, selon la belle expression de Foucault, des impensés. Ni la critique littéraire ni le cinéma auront été considérés comme des activités marginales, pas plus que les questions de la « négritude », de l'influence des religions dans le monde contemporain ou de 19

l'avènement de l'opinion publique à l'ère des masses. Régis Debraya raison: l'histoire intellectuelle de ces années est passée par Diogène sans pour autant s'y être faite38. L'impression d'éclatement, de dispersion, bref l'apparente absence d'unité de la revue est en réalité l'effet d'un jeu de miroirs déformants dont l'image ne se stabilise que si l'on en souligne la perspective dynamique. Caillois n'aura pas fait de sa revue un sinlple laboratoire d'idées, mais bien la matrice d'un concept: les « sciences diagonales ». Celles-ci se révèleront essentielles pour qui cherche un concept opératoire permettant d'articuler les relations entre le sacré, la technique et la mort. Le jeu des influences qui marquèrent Caillois, de Bidault à Breton, et de Bataille à Wittgenstein, ne serait qu'une ombre ayant revêtu l'habit d'Arlequin s'il ne servait à montrer que seuls la pratique et l'exercice de disciplines différentes, comme la fréquentation de la pâte humaine, rendent possible l'unité du savoir comme métaphore de l'unité de l'humanité. Caillois, qui avait tant de mal à apprendre d'autres langues, semblait parler du fond d'un abîme d'où il faisait jaillir, dans la transparence de ses angoisses, une pensée impersonnelle. Cette pensée impersonnelle, c'est au sein de la revue Diogène qu'il l'a mise en ttlusique, à la manière d'un chef d'orchestre connaissant chaque inclination des musiciens, obligeant ainsi chacun à se fondre dans une œuvre universelle où les auteurs sont anonymes. Lorsqu'il construisait sa revue à partir d'un plan structuré, pourtant dénué d'esprit de système, c'est cet esprit universel qu'il traquait. Lui qui aimait les pierres semblait faire des gammes lorsqu'il recherchait dans le reflet d'une obsidienne une harmonie qu'il savait pourtant n'être qu'en lui seul. L'histoire intellectuelle de la revue Diogène ne se veut donc ni une histoire politique, ni une histoire culturelle. Histoire intellectuelle, elle se veut avant tout l'exhumation d'une aventure intellectuelle dont on a fait le pari qu'elle pouvait être désormais écrite, un peu comme si pensées et méthodes se retrouvaient fossilisées à la clarté du jour39. Pour rendre compte de la revue Diogène, il faut en premier lieu montrer dans quel bouillon de culture, dans quelles circonstances politiques, celle...ci est apparue en 1952. Pour cela, il est utile de remonter à ce qui a fait son histoire et celle des hommes qui l'ont créée avant même que ne soit signé son acte de naissance. Il faut donc revenir à l'époque où celui qui n'est pas encore le fondateur de Diogène noue et rompt successivement avec les surréalistes, puis esquisse son propre itinéraire.

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Entretien avec l'auteur, 13 mai, 1999.

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Régis DEBRAY, Lepouvoir intellectuelen France, Ramsay,Paris, 1979.

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Dans une première partie, nous étudierons les conditions relatives à la naissance de la revue Diogène en 1952~ (Première partie -.. Le miroir dans la chrysalide ). Pour cela, il nous a semblé qu'il était souhaitable de revenir en an10nt de sa création, en 1952. En ce sens, il nous est apparu qu'il y eut bien Diogène avant Diogène. En premier lieu, nous nous attacherons à décrire comment des idées à l'état embryonnaire ont pu se déployer pour rendre possibJela création de la revue (Chapitre I. Diogène avant Diogène). Dans un second temps, nous tenterons de tnontrer quelles ont été les conditions culturelles, politiques et financières qui ont rendu possible son élnergence sur la scène du théâtre des idées (Chapitre II. Naissance d'une revue). Dans une seconde partie, nous chercherons à décrire l'évolution de la revue Diogène à travers la problématique qui fut la sienne, les hommes et les réseaux qu'elle constitua, enfin les pôles de rationalité qui y furent étudiés (Deuxième partie - Bouvard et Pécuchet revisités). Diogène, parce qu'elle est une revue éditée sous les auspices de l'Unesco, paree qu'elle bénéficie du soutien financier d'une grande institution, mais aussi parce que Roger Caillois sut lui donner et lui préserver une certaine indépendance, n'obéira ni aux grands clivages idéologiques ni à J'évolution des revues qui semblent, dès lors que

ceux-ci perdent sens, sombrer dans la décrépitude40. Entre 1952 et 1966,
Diogène suit un itinéraire oblique, bigarré, qui J'écarte en partie des grands débats idéologiques de cette période, en même temps qu'HIa protège des effets pervers de la décennie qui suit. Il nous faudra donc décrire quelles ont été les fondations sur lesquelles la revue Diogène a pu se bâtir (Chapitre III. Diogène en ses œuvres). En second lieu, nous analyserons les deux conceptions du sacré qui se sont fait jour au sein de la revue et dont Caillois a tenté d'articuler la relation en transformant celle-ci en laboratoire des « sciences diagonales» (Chapitre IV. Les deux sacrés). Dans une troisième partie, nous nous donnerons pour objectif decemerla nature des liens entre différentes sciences. Diogène se voulait le lieu d'un dialogue fécond entre des disciplines de plus en plus spécialisées et éloignées les unes des autres en vue d'une recherche coordonnée sur l'homme et la société.
40 «

Mais il est un domainespécifiquede l'historiographiecontemporaineoù règne pour l'instant

le plus grand flou méthodologique, voire l'arbitraire: celui de l'histoire des intellectuels. Tout d'abord, l'histoire intellectuellle a du mal à se départir d'une approche polémique qui alimente le plus grand soupçon sur l'activité intellectuelle trop souvent réduite à une « histoire de la trahison des clercs ». Olivier MONGIN ; Face au scepticisme, Hachette, collection « Pluriel »,1998.

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En ce sens, nous nous attacherons à dégager quelques leçons procurées par l'interdisciplinarité à l'usage des historiens (Troisième partie L'interdisciplinarité à l'usage de Clio). Ainsi se sont dégagées, au sein de Diogène, deux manières de concevoir leurs liens: une conception interdisciplinaire qui aurait unifié la connaissance à travers la sociologie et une conception transdisciplinaire qui aurait fait de l'histoire le nœud gordien articulant l'unité du savoir et ('unité de l'humanité (Chapitre V. Historiens versus sociologues). Puis nous montrerons en quoi Diogène a rendu compte des débats qui ont été ceux de son tenlps41.En effet, il semble que les thèmes abordés parla revue, en se défiant des modes, aient pu agréger un grand nombre d'intellectuels sur le concept des «sciences diagonales »42. La querelle entre historiens et sociologues a quelque chose à voir avec la question de l'hégémonie d'une science humaine sur une autre, mais elle montre surtout l'inanité d'une vision interdisciplinaire qui ne serait qu'un encyclopédisme recyclé. Seuls les scientifiques, les chercheurs, issus des différentes disciplines des sciences humaines peuvent faire une synthèse personnelle des connaissances qui sont à leur disposition à un InOlnent donné. En ce sens, il n'y a pas la Science, la Religion, l'Art, il y a des hommes dont les influences sont marquées par la part et l'importance qu'ils accordent à différents savoirs (Chapitre VI. Le massacre des illusions).

41 « Pour l'étude historique des clercs, tout en réalité reste à faire, ou presque. Et la tâche, malgré certains apports fructueux de politologues ou de sociologues, demeure considérable, tant les intellectuels ont par essence la langue longue et la plume alerte. » Jean-François SIRINELLI, Op.cil. 4.2 Comme l'écrit René REMOND : « Une autre façon consisterait à reconstituer l'itinéraire intellectuel, philosophique aussi bien que politique, d'un assez grand nombre de personnalités marquantes ou tenues pour représentatives, hommes politiques, publicistes, syndicalistes. La superposition des tracés multiples de ces évolutions individuelles dessinerait des directions privilégiées: elle révèlerait dans les doctrines des points de fragilité ou de communication, analogues à ces couloirs montagneux qu'empruntent de préférence les avalanches.» René REMOND « Pour une histoire délaissée. La fin de la Ille République» RFSP, vol. VII, N" 2,
avril...juin 1957.

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Prenlière partie

Le miroir dans la chrysalide

D'un enfant qui entrerait pour la première fois dans une bibliothèque, on pourrait aimer en dire qu'il s'apprête à disparaître sous la masse énorme des ouvrages que son regard scrute panni les rayons poussiéreux et dont certains sentent encore la cire. La bibliothèque dont nous parlait jadis Borgès43 a de quoi donner la nausée. A bien y regarder, qui pourrait supporter l'impression d'écrasement que donne la vue de ces ouvrages empiléslnêlés à une odeur de cire, que personne ne pourra jamais lire intégralement. Tous les livres à jamais écrits, tous les livres d'une bibliothèque, même si l'on y passait une vie entière, les livres consacrés à un seul sujet, ne pourraient être parcourus qu'au prix d'une vie dissoute dans l'encre et le papier. On mesure mal l'angoisse que peut offrir une bibliothèque pleine de livres vieillis, dont ceux qui furent publiés après 1950 s'apprêtent à être rongés par une encre acide. L'esprit tente de leur insuffler un ordre par quelques subterfuges rationnels. La collection complète d'une revue sur un rayonnage poussiéreux a quelque chose de nauséeux parce qu'elle permet de visualiser en ligne droite la succession des années, en nlême temps qu'elle renvoie à notre propre absence. C'est peut-être de cette angoisse qu'est née chez Caillois l'impulsion initiale qui va enfanter Diogène. Les livres des autres sont toujours comme autant d'enfants jamais parvenus à l'existence propre. Pour discerner les fils dont est tissée la toile qui a permis la naissance de la revue Diogène, il faut en premier lieu remonter au bouillon de culture dans lequel baigna Roger Caillois. C'est en cela qu'il nous a semblé souhaitable de revenir en amont de sa création, en cette année 1952. Il nous est apparu qu'il y eut bien Diogène avant Diogène. On constatera que cette formation intellectuelle correspond au beau mot de Challemel-Lacourt :« J'admets, avec l'immense majorité de mes semblables, que l'essence de la maladie est de ne pas penser comme tout le monde. »44 Dans un premier temps, nous nous attacherons à décrire comment des idées à l'état embryonnaire ont pu se déployer pour rendre possible la création de Diogène (Chapitre I. Diogène avant Diogène). Dans un second temps, nous tenterons de montrer quelles ont été les conditions culturelles, politiques et financières qui ont rendu possible l'émergence de Diogène sur la scène du théâtre des idées (Chapitre ll. Naissance d'une revue).

43Jorge-Luis BORGES, « La bibliothèque de Babe) », in Fictions, Œuvres complètes, La Pléiade, Tome I. 44Paul-Armand CHALLEMEL-LACOURT, Etudes et réflexions d'un pessimiste, Fayard, collection «Corpus des œuvres phiJosophiques », 1986.

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CHAPITRE I. DIOGÈNE AVANTDIOGÈNE

L'inlage s'ouvre sur un train de banlieue qui se dirige vers le centre de Paris en direction de la gare de l'Est. Durant plusieurs minutes, les paysages monotones de la capitale défilent à toute allure au point qu'ils deviennent silhouettes et que celles-ci finissent par se faire fantomatiques à la manière des sculptures des bOlnnles filiformes de Giacometti. En cette année 1960, le metteur en scène Louis Malle adapte à l'écran le roman de Raymond Queneau intitulé Zaziedans le métro45.A l'arrivée à la gare de l'Est, la caméra subjective se faufile parmi les passagers comme une virgule entre les mots, alors que les voix off nous soufflent autant d'informations que peut en donner la bande de modulation de fréquences à l'heure des actualités. Cette somme d'informations éparses, éclatées à la manière des branches d'une rose des sables, n'a rien d'anecdotique. En effet, j'homme de la rue est soumis à un flot ininterrompu de mots et d'images, bouillie informe de pensées qui jouent à saute-mouton les unes avec les autres. Ce statut de l'homme contemporain que Queneau décrit dans son ouvrage et que Malle met en images correspond fort bien àla description qu'en fit naguère Charles Andler: « L'homme moyen est un gâchis illogique de traditions subies, de superstitions dormantes, mais encore présentes et actives, de volontés non coordonnées, d'aspirations contradictoires, d'opinions successives, d'idées impuissantes à organiser, incapables de transformer le contenu confus et désordonné de sa conscience et de son inconscient. Beaucoup ont en eux, comme par compartiments étanches, des idées anciennes et des idées neuves, sans essayer de les mettre d'accord. Chez d'autres, cette étanchéité est déjà rompue qui aboutit à des combinaisons partiellement renouvelées »46. De fait, les passagers des trains semblent apparemment correspondre à cette description puisque le temps perdu à attendre une correspondance ou une autre se transmue en ennui. Pourtant, au moment où Zazie apparaît dans le coin gauche de l'écran, on voit jaillir dans l'angle opposé un homme absorbé dans une étrange lecture. Alors que la voix off continue
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46

Zazie dans le métro est une adaptation cinématographique
Charles ANDLER, La vie de Lucien Herr, Paris, Maspero, 1977.

de Louis Malle (1960).

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l'énonciation incessante d'informations sans intérêt et vide de sens parce que décontextualisées, où se mêlent statistiques é.conomiqueset récits anecdotiques, le quidam qui feuillette ce qui semble être U11 livre devient le seul point fixe du tourbillon dans lequel s'agitent les autres personnages. Si l'on prête attention à cet œil du cyclone dans le quotidien, on s'aperçoit que ce monsieur Tout-Iemonde, plus proche des héros de Musil que des personnages de Balzac, lit une revue. Dans un premier temps, on aperçoit seulement une quatrième de couverture: une page blanche sur laquelle un texte à l'encre rouge à été imprimé. Si le texte est illisible, le nom de la revue apparaît un instant avant de ressortir du champ de la caméra à la tnanière de la dernière image qu'atteint le cristallin d'un homme encore à demi aveugle. Le nom de cette revue inscrit en lettres rouges est Diogène. On pourrait voir un intérêt seulelnent anecdotique à ce passage ou bien supposer que Louis Malle connaissait .Diogène et y a.vait vu le symbole d'une culture rongée par le monde moderne comme les tableaux de maîtres décrépis par la colle des tapisseries du musée de Barbizon. L'apparition de Diogène dans une station ferroviaire, lieu de toutes les bifurcations possibles, pourra servir de métaphore à ces frontières invisibles que décrivit Michel Serres
dans Le passage duNord~()uest47~.

Pour qui s'intéresse à Diogène, la revue est publiée quatre fois l'an depuis 1952. Le format est de 16cm X 25cm et comporte, à chaque livraison des éditions Gallimard, 144 pages. Le titre est inscrit en rouge sur un papier blanc légèrement granuleux. Il est précisé que la revue est publiée par le Conseil International de la Philosophie et des Sciences Humaines sous les auspices de l'Unesco. La présentation y est sobre, puisque la page de couverture est constituée du sommaire ainsi que des comptes rendus. Le numéro de chaque livraison est indiqué au milieu en bas de page, comme un ourlet rudimentaire. La plupart du temps un bandeau rouge enserre la revue pour mettre en relief les noms des auteurs renommés. C'est seulement à l'intérieur de la page de garde que le nom de Caillois apparaît sous la mention de « directeur de revue ». La particularité de Diogène, c'est d'être une empreinte moulée de la personnalité de son fondateur qui nécessite donc de se placer au centre de la pensée de Caillois, pour en expliquer les ressorts. Il semble que le cheminement intellectuel de Roger Caillois comme l'évolution spontanée de son esprit, procèdent par épanouissements successifs, par orientations de son effort sur des points envisagés les uns après les autres, l'unité se faisant du dedans. Ce mode de raisonnement légitime que sa biographie puisse, en partie, fournir la trame de I'histoire intellectuelle de la revue Diogène-l .
47Michel SERRES, Le passage du Nord-Ouest, Paris, Minuit, 1969. 48 La question de savoir s'il est possible d'écrire une biographie qui intègre les sentiments, les sensations et les émotions d'un individu tout autant que la représentation qu'il a de lui-même reste posée. Pierre Assouline en a donné une juste représentation dans la dernière ligne de son Fleuve Combelle: « Comment avons-nous pu être des amis? », in Pierre ASSOULINE, Le fleuve Combelle, Paris, 1992.

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C'est en 1934 que Roger Caillois rompt avec les surréalistes. La querelle dite des «haricots sauteurs» fut un prétexte plus qu'un alibi qui mit fin à une relation passionnelle entre Caillois et les surréalistes au-delà d'une 8rnitié avec Breton qui, par ailleurs, perdurera. Mieux qu'un intérêt anecdotique, l'affaire des «haricots sauteurs» nous permet de comprendre à quel point Caillois a pensé puis théorisé sa réflexion au point de provoquer sa rupture avec les surréalistes. Et si l'on se devait de donner sens à cette querelle, il faudrait alors montrer que Caillois passe d'une quête oÙ tout est déterminé par la recherche d'une cohérence de l'irrationnel à une réflexion définie par la recherche d'une logique de l'imaginaire (1 L'affaire des « haricots sauteurs »).

-

Il nous est apparu souhaitable de revenir à la création de la revue Acépha/e en 1936 dans la mesure où le lien entre la question du sacré et la question de la technique y est abordé de nlanière radicale. Ce lien entre sacré et technique sera
au cœur de l'histoire intellectuelle de la revue Diogène (2

-Acéphale)~

Enfin, on relatera l'histoire du Collège de Sociologie et de sa fondation. En effet, Georges Bataille publie en France en 1937 une revue intitulée Acéphale. Cette revue, sous~titrée «La religion de la mort », publie les textes de Roger Caillois, Pierre Klossowski ou encore Jules Monnerot. Elle sera le creuset du Collège de Sociologie. L'histoire de ce Collège de Sociologie, outre qu'il anticipe sur les préoccupations qui seront celles du Caillois d'après-guerre, nous importe dans la mesure où Acéphale est l'exemple même d'une revue qui va accoucher d'une institution. A contrario, Diogène sera une revue émanant d'une institution (3 -Le Collège de Sociologie). Il sera alors temps de s'interroger avec Dostoïevski sur le point de savoir qui nous devons remercier pour avoir si habilement travaillé les esprits que personne n'a plus une seule idée à soi.

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