Bureaucratie au Viêtnam

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296300057
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VIETNAM-ASIE-DÉBA

T-1

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vos de

VIETNAM-ASIE-DÉBAT

Editions L'Harmattan
7,

rue de l'Ecole-Polytechnique

7 5005 Paris

L'Harmattan, 983 1 I.S.B.N.: 2-85802-310-7

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VIETNAM-ASIE-DÉBAT

-1

Georges Boudarel Père Chân Tin

Bui Xuân Quang

Michael Myers

Nam Cao - Nguyên Duc Nhuân Nguyên Khac Viên Général Trân Vân Tra

-

Daniel Hémery

-

Lê Duc Tho

-

La
bureaucratie
au Vietnam

L'Harmattan
7,

rue de l'Ecole-Polytechnique

Paris se

TABLE DES MATIÈRES

. Liminaire.....................................
. La bureaucratie au Vietnam. Dossier contradictoire. Textes rassemblés par Georges BOUDAREL Illustrations de François THIERRY ..

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DANIEL HEMERY - La bureaucratie comme processus historique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . A propos de la demande d'admission du jeune Hô Chi Minh à l'Ecole coloniale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . GEORGES BOUDAREL - L'idéocratie importée au Vietnam avec le maoïsme. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'approche du phénomène bureaucratique avec le P.C. V . . . .
Une méthode forgée en Chine: le cheng feng ....

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.. . . . . . . .

L'importation de la méthode au Vietnam: le chinh huân . . . . Tentative de bilan. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . NAM CAO - La réunion du grand déballage. (Reportage sur la « rectification idéologique» dans l'armée en 1953). . . . . . . . . . NGUYEN KHAC VIEN - Les spécialistes du discours politique creux aux postes clefs et l'inflation bureaucratique. (Traduction et présentation de Bui Xuân Quang) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . LE DUC THO - «Un appareil encombrant, lourd et peu performant» ......................................... Père CHAN TIN - Permettre aux masses de s'exprimer. . . . MICHAEL MYERS - Comment le Vietnam négocie. Une expérience personnelle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . NGUYEN DUC NHUAN - Mandarins et révolutionnaires: leur rapport à l'espace social. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Général TRAN V AN TRA - Débats stratégiques au Bureau politique: Comment fut décidée la chute de SaÏgon. . . . . . . . . . . Carte des opérations militaires de 1974-1975. . . . . . . . . . . . . .

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. Voix vietnamiennes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les espoirs de deux jeunes Vietnamiens en France. . . . . . . . . DUNG - « J'avais envisagé de rentrer pour aider à la reconstruction » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . NGUYEN « On se lasse de tout, même d'espérer ». . . . . . . CONG- « Ça me donne la migraine» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Regard sur le Vietnam. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . FRANÇOIS THIERRY - 1969-1982: un itinéraire vietnamien . . Le Vietnam et le monde. . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . FREDERIC BENOLlEL - Rhône-Poulenc au Vietnam. . . . . HERVE COUTAU-BEGARIE - Conflits de souveraineté en mer de Chine méridionale. . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . TRAN MINH DAO- « Vietnam is not over»: un colloque mouvementé sur le Vietnam à l'université de Californie. . . . . . .

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Liminaire

Vietnam
Nous ne sommes pas d'accord sur beaucoup de choses. Mais tous, nous nous retrouvons sur un point: le Vietnam. Ce pays a tenu et tient encore pour nous tous une grande place dans nos vies. Pour certains d'entre nous, il est le pays natal dont la nostalgie ne s'effacera jamais. Pour les autres, il est un pays à la fois très lointain et très proche. Pour nous tous, le Vietnam a été hier une espérance, sans doute trop grande; aujourd'hui, une déception, sans doute aussi parfois trop amère. Nous voudrions qu'il soit à nouveau un espoir demain. Pour nous certes, mais d'abord et avant tout pour ceux qui y vivent. Nous avons été engagés hier dans sa lutte pour l'indépendance, l'unité nationale et une société à visage plus humain. Nous nous interrogeons aujourd'hui sur son destin. Un destin que nous voudrions le meilleur possible tant pour ceux qui y restent que pour ceux qui partent, quitte à braver la mort en mer. Le Vietnam c'est pour nous, avant tout, des hommes avant d'être un système. Mais si critique que l'on puisse être d'un système auquel nous avons plus ou moins cru, on ne saurait confondre les hommes et la machine qu'ils font tourner avant qu'elle-même, bien souvent, ne les écrase. Le Vietnam auquel nous pensons, c'est avant tout celui des gens qui y vivent avec tout leur courage, leur intelligence, leur sens du collectif, mais aussi leur individualisme et leur grande diversité. C'est en outre aujourd'hui celui d'une immense diaspora. Ce Vietnam, nous le souhaitons socialiste. Mais nous estimons que, dans ce cadre, tous les hommes devraient pouvoir se trouver à 7

l'aise, ceux qui croient au socialisme et ceux qui n'y croient pas, sans sentir pour autant autour d'eux un horizon bouché. Face au pouvoir de la bureaucratie. et à la corruption qui la ronge, face à l'hémorragie des compétences qui épuise cette terre, nous nous interrogeons sur ce que peut être un régime qui fait fuir ceux qu'il prétend rendre heureux. Le socialisme est fait pour l'homme et non l'inverse. Il n'est jamais donné une fois pour toutes. Par-delà ses avatars historiques « réels », sans cesse il est, il sera à réinventer. Plus d'une fois, nous avons été tentés de tourner la page sur le Vietnam. Nous nous y sommes refusés. Si nous la tournons, ce sera pour tenter d'en écrire une nouvelle. Vietnam-Asie Chine, Vietnam... Vingt années durant, pour la gauche intellectuelle occidentale, le soleil aura toujours brillé quelque part, en l'occurrence du côté du levant, dans ce qu'on considérait, sans trop y regarder de près, comme l'Asie maoïste, chinoise et vietnamienne. Considérablement idéalisées, les révolutions asiatiques ont inspiré dans les années 60 les générations successives de jeunes militants, soutenu leur dynamisme et leur esprit d'initiative. Elles ont porté l'espérance des hommes. Mais on ne dira jamais assez les ravages que la complaisance idéologique, le désir de sécurité morale ont fait dans les mêmes rangs, qu'ils continuent aujourd'hui de faire, mais à rebours cette fois. Gourous à la mode, producteurs d'orthodoxie, experts en realpolitik respectueux des pouvoirs anciens et nouveaux, érudits prudents, les uns et les autres ont longtemps ancré sur ces révolutions les mythes successifs qui fondaient leur statut intellectuel et social. Maintenant que le soleil s'est éteint, beaucoup sont passés, sans l'ombre d'une hésitation, du « maoïsme» le plus échevelé et du « vietnamisme » le plus inconditionnel à la version la plus étroite de l'idéologie des droits de l'homme, du mythe de l'exceptionnalité vietnamienne ou chinoise à celui de 1'« Apocalypse Mao» ou du « Goulag vietnamien ». D'autres, beaucoup moins nombreux il est vrai, persistent et signent, par simple fidélité, par esprit de solidarité ou, pour certains, par conformisme subtil. 8

A l'ouest, le tiers-mondisme sino-vietnamien a eu des effets contradictoires. Sans lui, la grande levée de la jeunesse européenne et américaine des deux dernières décennies n'aurait pu prendre corps. Mais, en même temps, il a couvert bien des conduites de fuite devant le réel. Pour beaucoup, il s'est agi, il s'agit toujours, de refuser l'analyse froide, de reconstruire l'enfer ou le paradis, de préserver l'illusion socialement nécessaire. Mirages/repoussoirs pour militants alouettes devenus nouveaux-anciens philosophes, nos Asies successives auront été autant de miroirs d'une certaine logique du champ intellectuel occidental, universitaire, scientifique, médiatique, dans lequel, tous, nous nous trouvons enfermés que nous le voulions ou non. C'est avec cette logique - à laquelle nous n'avons pas plus échappé que les autres -, celle des silences de bonne compagnie, des indignations à retardement, des prudences complices, de la lecture entre les lignes et du langage codé, qu'il faut entreprendre de rompre. Car depuis les années 1970, on a assisté dans cette région à la plus effarante entreprise de terreur sanglante de l'histoire sans qu'aucun des gouvernements « révolutionnaires» qui savaient ce qui se passait ne fournisse la moindre information sur ce crime pendant qu'il se commettait. Puis, du jour au lendemain, éclatèrent en deux actes, sur ce même théâtre voué aux opérations militaires, les deux premières guerres véritables entre pays se réclamant officiellement du socialisme. Après un long combat mené apparemment de concert contre des ennemis communs, les hostilités dressaient l'un contre l'autre les alliés de la veille. La propagande stéréotypée désignant l'ennemi capitaliste s'appliquait soudain aux « amis éternels» d'hier. On avouera qu'on peut être désarçonné à moins. Une guerre de trente ans, ça suffit dans l'histoire d'un pays. Inutile de chercher à lui faire battre un record international dans ce domaine. Ce record, il existe. Il est franco-britannique, homologué et imbattable. Il s'appelle la guerre de Cent Ans. L'Asie d'aujourd'hui peut bien le laisser à l'Europe d'hier. Aujourd'hui, la détermination asiatique du devenir mondial apparaît chaque jour plus décisive. Il n'est pas de semaine qui n'apporte un faisceau d'informations convergentes sur la terrible gravité des enjeux qui la composent. 9

Angoissante, décisive pour l'avenir, la poursuite de la guerre des frontières: à celles du Vietnam et de la Chine comme à celles du Cambodge et de la Thailande où des dizaines de milliers de rescapés des massacres khmers rouges sont pris entre deux feux. Bien dures, les réalités politiques de « socialismes» que l'histoire a enlisés, avec leur active participation dans le « tout Etat», brisant créativité et dynamismes sociaux. Alarmante, la pression grandissante du nombre des hommes sur un espace exigu: à lui tout seul, le continent extrême-oriental, c'est presque la moitié du Tiers-Monde. En voie de généralisation, la baisse quantitative, et pire, qualitative, de la ration alimentaire moyenne, tant en Chine que dans l'ensemble indochinois. Non moins effrayante, la dégradation de l'environnement. Trente-trois millions d'hectares cultivables perdus en Chine de 1957 à 1977, la désertification presque partout à l'œuvre: en une seule génération, le gaspillage d'Etat aura fait disparaître le tiers des ressources non renouvelables, les plus précieuses du pays le plus peuplé du monde, lequel ne dispose pas aujourd'hui de plus de terre cultivable par bouche à nourrir que le Bangladesh. La tendance est la même ailleurs. Le Vietnam, pour ne citer que lui, n'est au fond que le condensé, à une échelle vingt fois plus réduite, des impasses qu'affronte l'immense Chine. « La mer s'est retirée,

découvrant la roche... » : les enthousiasmes naïfs des deux derniéres décennies masquaient de bien sévéres réalités. Aujourd'hui enfin, celles-ci ne peuvent plus être cachées.

Vietnam-Asie-Débat
De tout cela, il est plus que temps de débattre pour contribuer, modestement bien sûr, à dessiner les alternatives possibles. Celles-ci ne peuvent résulter de la perpétuation de l'ordre asiatique d'aujourd'hui, des logiques antagonistes et solidaires de l'impérialisme et du « socialisme réel». En Asie comme ailleurs, elles supposent un renouvellement complet du socialisme, de ses perspectives comme de ses pratiques et de ses objectifs, une réinvention comparable à celles qui jalonnent depuis plus d'un siécle son histoire. Elles ne peuvent résulter à long terme, étant donné l'ampleur du défi, que d'une nouvelle donne à l'échelle planétaire, la véritable dimension du socialisme. 10

C'est à ce renouvellement que Vietnam-Asie-Débat se devra de travailler en se consacrant pour l'essentiel au Vietnam ainsi qu'aux pays indochinois. C'est là une obligation dans la mesure où ils constituent « l'œil du cyclone» du drame asiatique. C'est aussi pour assumer les relations qui se sont établies souvent pour le pire, parfois pour le meilleur, entre, la France et les trois pays. Au Vietnam se formulent, parfois à haute voix, des critiques radicales et des interrogations occultées par le système d'information ultra-filtré qui y étouffe tout véritable débat démocratique pendant qu'une intense discussion en sourdine partage en divers camps les cercles plus ou moins officiels. Ces mêmes problèmes agitent tout autant les centaines de milliers d'exilés de la diaspora vietnamienne qui, elle aussi, en discute bien souvent - hélas! - en privé par un sentiment d'élémentaire prudence bien compréhensible, ou sinon dans des publications antagonistes, très souvent manichéennes, qui ne font qu'alimenter les contlits armés. Dans la mesure de nos modestes moyens, nous voudrions aider les opinions contradictoires à se manifester au grand jour, dans le respect mutuel. Mais il serait artificiel de séparer le Vietnam et les peuples voisins de leur continent historique, de ses cultures (vont-elles survivre?) et des socialismes qui s'y cherchent. Nous tenterons donc aussi, à l'occasion, d'être une tribune des socialismes d'Asie et l'un des carrefours où pourra se nouer le nécessaire dialogue entre eux et le monde occidental. Cette publication se veut étrangère à tout esprit de croisade, sans complexes, ni tabous. Elle entend se placer sous le signe du respect mutuel, de la pluralité des points de vue, de la coexistence et de la tolérance des opinions. Ce ne sont pas d~s mots d'ordre exaltants, ni des drapeaux pour monter à l'assaut. Ces termes manquent de panache et ne claquent guère au vent. Mais ils résument la dure expérience des hommes. Nous n'hésitons pas à les faire nôtres.

GEORGES BOUDAREL, PIERRE BROCHEUX, DJocNIEL HEMERY, NGUYEN DUC NHUAN, NGUYEN V AN NGUYEN, CAMILLE SCALABRINO, FRANÇOIS THIERRY, TRAN V AN XUAN, TRINH V AN THAO

Chaque texte publié ne représente que le point de vue de son auteur.

LA BUREAUCRATIE AU VIETNAM Dossier contradictoire

La bureaucratie comme processus historique
Daniel Hémery

C'est aujourd'hui une idée solidement ancrée dans l'opinion française que les révolutions nationales du Tiers-Monde débouchent nécessairement sur des régimes totalitaires, organisés autour du monopole politique de bureaucraties politico-militaires toutes-puissantes, qu'en définitive les sociétés du Tiers-Monde sont constitutionnellement inaptes à tout développement démocratique. Après avoir soulevé d'immenses sympathies dans les années 70, l'expérience vietnamienne a pris, depuis la tragédie des « boat-people », la valeur d'un test irréfutable de l'inéluctable dérive totalitaire et bureaucratique du Tiers-Monde, prologue possible, s'il n'y avait la bombe, de la bureaucratisation du monde. Il n'est pourtant pas de dogme politique qu'un peu d'histoire n'oblige à réviser. L'histoire du Vietnam au XX. siècle est riche en mouvements démocratiques et la formation de la bureaucratie, puis l'instauration de son pouvoir, ne sont que la contrepartie de leurs échecs successifs, le dernier en date ayant été celui de ce que l'on appelait, avec quelque ironie sans doute, la « Troisième Force ». Mais ces échecs n'étaient pas une donnée de départ, ils n'étaient pas génétiquement inscrits dans le code historique de la société vietnamienne. Si tragiques qu'ils aient été, ils ne procèdent d'aucune fatalité historique.

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U ne longue marche trop ignorée En Asie orientale, la problématique de la démocratie, c'est-à-dire la mise en place face à l'Etat d'une société civile politiquement autonome, structurée en organismes multiples - en d'autres termes le partage du politique entre l'Etat et le complexe des classes sociales -, est ancienne. On sait peu en Occident que la réflexion sur les conditions du développement, notamment sur ses prémisses culturelles et politiques, si à la mode aujourd'hui chez les économistes, a mobilisé très tôt, dès le début du siècle, l'attention des penseurs asiatiques, japonais, chinois et vietnamiens (I). Les pères spirituels du nationalisme chinois, les lettrés réformistes des années 1880-1920, en particulier Yan Fu, Kang You-wei et surtout Liang Qi-chao, qui devaient influencer profondément toutes les générations 'révolutionnaires ultérieures, partaient de ridée que la suprématie de l'Occident impérialiste résidait dans le dynamisme de la société civile, dans son aptitude à s'auto-organiser. Ils voyaient dans la dynamisation de leur propre société la clé de la survie de la nation chinoise. Le nationalisme dont ils définissent les fondements problématiques serait essentiellement une recherche des voies de cette dynamisation. Pour les uns, improprement considérés comme des « Occidentalistes », la société chinoise recélait ce potentiel de libre organisation, il fallait parier sur lui et construire un Etat national par le développement d'un mouvement démocratique dirigé par les nouvelles élites sur le modèle des grandes démocraties bourgeoises d'Occident. Dans cette optique la démocratie devait être la modalité principale du nationalisme. Pour d'autres, tels Liang Qi-chao, la société civile chinoise était trop inerte, trop retardataire. La seule issue ouverte était la construction d'un Etat fort qui prendrait en charge la société, l'animerait, la régénérerait et, sur cette base, procéderait autoritairement à la modernisation économique. La liberté, la démocratie étaient secondaires. L'impérialisme et la centralisation seront les éléments essentiels de la vie politique au xxe siècle..., écrivait prophétiquement Liang. Cette vision est celle du « nationalisme d'Etat ». Ces deux démarches
(1) Cf par exemple Les Manifestes de Yen Fou, traduits du chinois et présentés par François Houang, Fayard, 1977, 151 pages.

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devaient exercer une influence énorme sur tous les révolutionnaires chinois et asiatiques de la première moitié du siècle, notamment sur les communistes, et elles éclairent encore aujourd'hui l'histoire récente de la Chine. Elles constituent la référence problématique par rapport à laquelle se situeront et se différencieront tous les courants politiques ultérieurs, communismes inclus. Au Vietnam la problématique du nationalisme démocratique fut mise à jour par le plus remarquable des lettrés réformistes du début du siècle, Phan Châu Trinh, qui après sa sortie du bagne de PouloCondor en 1911 devait séjourner quatorze ans en France. Républicain, franc-maçon, lié aux socialistes français, il estimait, tout comme les lettrés modernistes chinois, que le secret de l'avance occidentale résidait dans les effets combinés de l'activité scientifique et de la démocratie politique. Il en concluait que seule l'organisation au grand jour d'un réseau d'entreprises, de coopératives, d'écoles modernes, d'une presse en écriture romanisée (Ie quôc ngu' actuel), d'un mouvement démocratique à la manière du Congrès indien, bref d'une société civile moderne, pourrait transformer le peuple asservi par la colonisation française en nation, émanciper la société et l'individu du totalitarisme mandarinal et confucéen, et permettre l'industrialisation et le développement économique. Au terme d'une décolonisation progressive, le Vietnam rejoindrait la communauté des Etats démocratiques. Les premiers démocrates vietnamiens ne désespéraient pas de trouver dans la gauche française une alliée sûre. Ils étaient prêts à s'accommoder d'une certaine colonisation à condition qu'en concordance avec son propre discours « civilisateur », elle acceptât de transférer en Asie le modèle politique, scientifique et technique occidental. C'était à ce prix qu'un compromis temporaire avec le colonialisme était possible. On a peine à imaginer à soixante an~ de distance l'écho qu'eut ce projet démocratique dans les nouvelles générations de l'élite instruite. L'itinéraire du jeune Hô Chi Minh est à cet égard exemplaire. Avant 1920, il fut un admirateur, un élève, de Phan Châu Trinh. Un épisode resté longtemps inconnu de sa biographie illustre de façon particulièrement éclairante l'espoir de la génération intellectuelle des années 1910 d'accéder à la modernité par les voies d'une sorte de « compromis historique» avec le colonialisme français. L'une des raisons du départ pour la France 15

en 1911 du jeune Hô Chi Minh alors âgé de dix-neuf ans fut son désir de se faire admettre à l'Ecole coloniale. Celle-ci formait les fonctionnaires français des colonies, mais elle possédait une « section indigène» composée d'une vingtaine d'élèves boursiers issus de l'élite vietnamienne, khmère ou lao qui recevaient une instruction moderne, sans pour autant devenir fonctionnaires, et au contact desquels les futurs administrateurs français se familiarisaient avec les langues indochinoises. A peine arrivé à Marseille, le jeune émigré adressa le 15 septembre 1911, au président de la République et au ministre des Colonies sa candidature à l'internat de l'Ecole: « Je suis entièrement dénué de ressources, écrivait-il, et avide de m'instruire. Je désirerais devenir utile à la France vis-à-vis de mes compatriotes et pouvoir en même temps les faire profiter des bienfaits de l'instruction... » (voir ci-après.) La requête naïve du candidat« avide de s'instruire » fut rejetée un mois plus tard par le président du conseil d'administration de l'Ecole, Paul Dislère, un conseiller d'Etat qui avait rédigé en 1905 les lois de séparation de l'Eglise et de l'Etat, parce qu'elle n'était pas présentée par le gouvernement général de la colonie. Il eût fallu pour qu'elle fût recevable que son auteur appartînt à la clientèle sociale de la colonisation.. . Cet échec ne devait pas suffire à remettre en cause les convictions « réformistes » du futur Hô Chi Minh. Installé à Londres en 1914, il entra en correspondance avec Phan Châu Trinh et devait le fréquenter régulièrement après son arrivée à Paris en 19 19. Lui aussi était convaincu de la supériorité du modèle de civilisation fondé sur le couple science-démocratie, comme le montre le contenu des célèbres Revendications qu'il adressa avec son groupe

de patriotes à la Conférence de la Paix de 1919 : amnistie, habeas
corpus, régime de liberté politique. Qui plus est, ce qui peut aujourd'hui sembler un paradoxe est un fait historique: le communisme fut pour les patriotes vietnamiens des années 1920 l'un des aboutissements de leur démarche vers l'acculturation du modèle démocratique, qu'ils ne concevaient pas à l'époque comme dissociable du mouvement vers l'indépendance. « Ce qu'il nous manque pour devenir communistes, écrivait Hô Chi Minh en 1921, ce sont les conditions les plus élémentaires de l'action: la liberté de la presse, la liberté de voyage, la liberté d'enseignement, et d'éduca16

tion, la liberté de réunion... » (2). Le communisme en Asie résulterait, croyait-il, d'une greffe de la démocratie politique occidentale sur le fonds collectiviste et égalitaire de la culture sino-vietnamienne. Depuis lors, l'aspiration démocratique n'a pas cessé de mobiliser les générations successives d'intellectuels et, à des degrés variables, une partie appréciable des classes populaires. Depuis plus de soixante ans, au Vietnam, tenacement, la société civile a cherché à percer, à s'organiser de manière autonome, à durer, comme l'atteste la brusque floraison de journaux, de sociétés, de syndicats, de groupes politiques indépendants à chaque fois que se desserrait quelque peu la contrainte étatique. Ainsi se sont succédées ces « Cent Fleurs» démocratiques qu'ont été les années 1924-1927, 1936-1939, 1944-1946, 1956 au Nord, 1963-1965 au Sud, où, d'ailleurs, l'opposition légale a réussi à persister, dans les dures conditions du régime militaire, jusqu'en 1975 et même jusqu'à la fermeture à l'été 1981 du quotidien indépendant de Hô Chi MinhVille, le Tin Sang. Ce vouloir-vivre de la société civile a pris les formes les plus détournées. Exclu du champ politique officiel, il lui est arrivé, avec les grandes sectes millénaristes du Sud-Vietnam, de revêtir l'habit prophétique et mystique. Le dynamisme et la précocité de ses formes d'expression modernes ont été remarquables, notamment dans le domaine de la presse. Depuis cinquante ans, les Vietnamiens ont à cet égard mis les bouchées doubles, fait vivre dans les pires conditions d'innombrables journaux, souvent animés par des rédactions remarquables. Dès I 938, il ne paraissait pas moins de 205 journaux et périodiques au Vietnam, dont les deux tiers en langue vietnamienne. Nombre d'entre eux étaient communistes ou marxistes, ce qui ne les empêchait pas d'être ouverts au libre débat et à la contradiction. En 1950, en pleine guerre d'Indochine, on publiait encore 56 journaux et 68 revues dans l'ensemble du pays, et en 1965, alors même que la dictature militaire se faisait plus pesante, la presse du Sud comptait 27 quotidiens, 15 hebdomadaires et 85 revues; quant à l'édition, elle affichait cette année-là 6 16 titres, une moyenne très honorable en comparaison des 10 000 titres parus au cours de l'entre-deux-guerres, dans l'ensemble du
(2) Revue communiste. mai 1921. 17

pays. Certes, nombre de ces publications étaient strictement contrôlées par les autorités. Néanmoins, rares ont été les périodes où le journalisme indépendant a pu être totalement étouffé. Au Nord, l'ardeur de l'édition, la volonté de libre recherche, le désir de s'exprimer, tout en étant idéologiquement bridés par les services spécialisés du Comité central et freinés par une terrible pénurie de papier, n'étaient pas moindres. Ils revêtaient les formes les plus subtiles: travaux d'érudition étonnamment riches, fiction littéraire, poésie, ouvrages techniques. La recherche savante y était lourde de sens politique, donnée qui est aujourd'hui un phénomène intellectuel majeur dans l'ensemble du Vietnam.

Révolution

versus démocratie

Bien qu'elle ait été injustement sous-estimée en Occident par une gauche tiers-mondiste trop souvent aveuglée par ses propres représentations fantasmatiques des révolutions d'Asie, l'aspiration collective à la démocratie a bel et bien été une constante de l'histoire contemporaine du Vietnam, plus ou moins vivante d'ailleurs dans le communisme lui-même, notamment dans le Front national de Libération du Sud. Donnée constante, mais fragile, sans cesse menacée d'étouffement, et cela pour plusieurs raisons historiques. L'héritage socioculturel confucéen, générateur de conformisme et de respect craintif des détenteurs de l'autorité, a été un facteur latent de blocage des processus démocratiques, une force d'inertie terriblement pesante dans un univers demeuré - pour le meilleur et pour le pire - profondément paysan dans ses structures mentales, son art de vivre, son extériorité aux réalités mondiales, sa fascination devant le modernisme urbain, son manque de défense face aux pouvoirs. « Si Trotsky avait tort, ce n'est pas parce qu'il sous-estimait la paysannerie, mais bien plutôt parce qu'il n'imaginait pas l'influence paralysante qu'elle exerce sur toute la société... » aime à dire un célèbre écrivain du Nord. Ce facteur d'inertie s'est trouvé puissamment conforté par l'effet de domination inhérent à la colonisation française. Après 1930, à mesure que prend corps, essentiellement dans les villes, une société civile moderne, la politique française se durcit dans le refus de 18

toute réforme politique. Pour le capitalisme français s'ouvre, entre 1930 et 1960, l'époque du « repli sur l'Empire », un Empire jusqu'alors faiblement exploité qui devient avec la Grande Dépression puis avec la défaite de 1940 l'espace vital de l'impérialisme français dans le monde et dont l'Indochine est la clé de voûte. C'est la phase néo-coloniale au sens propre du terme, celle de la mise en œuvre outre-mer d'une politique d'exploitation économique et d'investissement plus rationnelle. Dans ces conditions, il est moins que jamais question d'accepter de modifier le statut politique des colonies, d'y transplanter les formes démocratiques, de « décoloniser », tant que n'y seront pas solidement installées les nouvelles structures de la dépendance, en particulier l'hégémonie politique et sociale d'une bourgeoisie nationale cliente. Démonstration a été faite des effets politiques de cette stratégie « impériale» en 19 36-1938, et précisément en Indochine, la colonie la plus évoluée économiquement, où le marxisme, le communisme avaient déjà acquis une influence considérable. Confronté à la revendication très modérée d'une instauration rapide de la démocratie politique, sur laquelle s'accordait l'ensemble du mouvement national, communistes inclus, le gouvernement du Front populaire, dont on aurait pu attendre une orientation décolonisatrice à l'anglaise, a refusé catégoriquement tout changement politique. Ainsi a été manquée l'unique chance historique d'une décolonisation relativement pacifique et démocratique au Vietnam, parce que la perspective de la classe politique française était devenue fondamentalement néo-coloniale. En 1945, elle l'était plus que jamais, comme n'hésitait pas à le proclamer le ministre socialiste de la France d'outre-mer, Marius Moutet, qui justifiait en ces termes le maintien de la présence française en Indochine: « Le mot de colonialisme a parfois été justement utilisé en un sens péjoratif, nous entendons conférer à ce mot un sens honorable en appelant le socialisme à le mieux définir (3)... » Ce faisant, le colonialisme français, imité ensuite par l'impérialisme américain avec la persévérance que l'on sait, n'a pas laissé d'autre issue historique aux éléments dynamiques du groupe social des intellectuels, qui constitue le tissu de toute société civile mo(3) Le populaire, 26 décembre 1945. 19

derne, que leur conversion en intelligentsia révolutionnaire. Cette conversion constitue le troisième blocage de la démocratie vietnamienne. L'intelligentsia a été le support du marxisme communiste, elle a mobilisé et organisé les ouvriers et les paysans avec une intelligence politique, une énergie et un courage peu communs, elle a été le véritable creuset sociologique et politique de la bureaucratie postrévolutionnaire. Ce n'est pas là un fait nouveau mais un phénomène ancien, déjà apparu dans la Russie des tsars au XIX. siècle avec l'intelligentsia populiste puis marxisté, de même qu'en Chine avec le maoïsme, et qui caractérise bien des sociétés du Tiers-Monde. Notre siècle est le siècle des intelligentsias; sans elles, pas de révolutions, comme l'avait déjà proclamé Lénine en 1903 dans Que faire? Cette donnée, on ne peut la comprendre qu'en distinguant intellectuels et intelligentsias et en donnant à la notion d'intellectuel un sens beaucoup plus sociologique et fonctionnel que l'acception française du terme qui ne voit dans l'intellectuel que la conscience morale et critique de la société. Les intelligentsias ne connaissent guère de développements dans les sociétés occidentales contemporaines qui possèdent d'efficaces mécanismes d'intégration et d'utilisation des intellectuels, de neutralisation de leurs révoltes et de leurs contestations. Comme l'a montré Gramsci, dans les sociétés bourgeoises, les intellectuels exercent au nom des classes fondamentales et au prix d'innombrables conflits la plénitude des fonctions « intellectuelles» de la société: élaboration et diffusion des savoirs et des idéologies, organisation de la production et des échanges, gestion du politique par l'exercice du pouvoir et des rôles d'opposition et de critique à tous les échelons de l'Etat et de la société civile. Ils sont les « fonctionnaires de la superstructure ». Il n'en va pas de même dans d'autres conditions historiques, toutes caractérisées par le néant ou par la crise de la société civile, en raison de la surpuissance d'un Etat autocratique (cas russe) ou de l'existence d'une domination impérialiste étrangère. Dans ces situations, les intellectuels modernes se voient interdire l'exercice de leurs fonctions sociales essentielles. Ils sont placés dans une impasse historique par suite des déformations du développement capitaliste et du sous-développement de la bourgeoisie moderne, réduits à n'être que des « techniciens du savoir pratique », selon 20

l'expression de Sartre. Une partie d'entre eux se résout à assumer son aliénation historique par la révolution. Ils choisissent délibérément de se situer en marge de l'ordre officiel, entrent en dissidence, adoptent ou produisent des idéologies révolutionnaires, bref, se constituent en élite révolutionnaire, en intelligentsia, laquelle se définit par son projet d'abattre l'ordre social et politique en place et, par là même, de promouvoir par des voies révolutionnaires les intérêts propres du groupe des intellectuels modernes (développement de la division sociale, technique et politique du travail, maîtrise de la production des savoirs et de l'exercice des pouvoirs, statut différencié et privilégié, etc.), en même temps que l'avènement historique du modèle de société dont procèdent ces intérêts. La situation coloniale est l'une de ces situations et le Vietnam en est en quelque sorte un cas limite. Le groupe des intellectuels de formation moderne (gioi tri thue moï), en général issu de l'ancienne
classe des lettrés

-

dans un récent

et remarquable

ouvrage

David

Marr évalue à 20 000 le nombre des lettrés titulaires de grades littéraires (si phu) et à deux ou trois fois plus celui des lettrés non diplômés à la fin du XIX. siècle (4) - que la colonisation avait dépossédée de son statut social dominant, commence à se constituer à la veille de la Première Guerre mondiale. Initialement, il ne s'affirme pas en rupture radicale avec le colonialisme, mais, au contraire, ne désespère pas d'établir un compromis historique temporaire avec un régime colonial qui se libéraliserait. Le compromis devait s'avérer impossible du fait de la colonisation. Conscientes des dangers que représentait l'apparition de mouvements démocratiques, les autorités françaises eurent en effet pour politique de limiter strictement la croissance du nombre des intellectuels: filtrage sévère à l'entrée des écoles, études en général incomplètes bien que très difficiles, surtout lorsqu'elles étaient susceptibles (droit par exemple) de former des leaders politiques, et ne débouchant que sur des emplois subalternes d'instituteurs « indigènes », de secrétaires, d'interprètes. Au lieu de préparer des promotions de médecins ou d'ingénieurs, on formait des médecins «indochinois » ou des agents techniques. « Il ne faut pas d'intellectuels en
(4) D. Marr, pp. 33-34. Vietnamese tradition on trial (/920-1945), Berkeley, 1981,

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ce pays, allez à Moscou L.. » lançait en 1923 le gouverneur de la Cochinchine à la jeunesse radicale. En 1941, quatre ans avant la révolution, il n'y avait que 628 étudiants vietnamiens à l'université de Hanoï, laquelle ne délivra cette année-là que deux doctorats en médecine, quatre en pharmacie et trente-trois licences en droit. Cette politique ne put certes pas empêcher la formation dans les écoles privées créées par la bourgeoisie nationale, dans les universités ou les lycées de la métropole et dans les écoles officielles de la colonie, d'une remarquable élite intellectuelle nationale, influente et active. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, selon les estimations de David Marr (5), il y a sans doute une dizaine de milliers de ces nouveaux intellectuels, dont beaucoup sont des « petits intellectuels» - « petits» en ce qui concerne leurs perspectives d'ascension sociale mais non pas leurs capacités intellectuelles -, et dont un certain nombre sont des fils de famille qui se sont « prolétarisés» (vô san h6a) volontairement. Dans tout le Vietnam, l'aspiration à la culture moderne est immense, elle élargit sans cesse la zone d'écoute, l'audience des intellectuels. En dépit d'innombrables obstacles, 1,2 million d'enfants ont peut-être été scolarisés entre 1920 et 1939, et on peut estimer à 1,8 million, en 1939, le nombre de Vietnamiens capables de lire, soit environ 10 % de la population, proportion qui est largement dépassée en 1945 (6). Mais ces autodidactes ou ces diplômés, issus de la modernisation relative de la société sous l'impact colonial, n'étaient pas les intellectuels organiques de la bourgeoisie nationale, elle-même bien anémique. Ils se voyaient refuser l'exercice des fonctions classiques de l'intellectuel moderne, en particulier celle de critique idéologique et politique, puisque l'Etat colonial français, réplique inverse de la démocratie parlementaire de la métropole, était caractérisé par la toute-puissance des appareils répressifs et par l'inexistence politique de la nouvelle société civile vietnamienne. Quelle autre perspective pour eux, quel autre idéal possible que le refus du statu quo, qu'une lutte sans merci contre un colonialisme qui, du même mouvement, engendrait et niait l'intellectuel moderne et qui lui refusait à la fois le pouvoir et toute identité nationale? « Allez à
(5) Ibid. (6) Ibid. 22

Moscou! », l'injonction provocatrice du fonctionnaire vait rapidement être mise en pratique...

colonial de-

L'alternative Le communisme léniniste fut donc une solution de rechange au blocage historique de la voie démocratique, dans laquelle certains intellectuels continuèrent cependant à espérer. Entre la démocratie, les droits de l'homme et le nationalisme, il fallait choisir. Le nationalisme ne pouvait être qu'un nationalisme d'Etat, tout entier tendu vers la construction d'un Etat prenant en charge le fonctionnement de la société, plus fort que la société, et non pas celui qu'avait rêvé les démocrates du début du siècle. Pas de meilleure voie pour y parvenir que celle qu'offrait le marxisme du Komintern, matrice des communismes nationaux d'aujourd'hui, dans lequel se sont reconnus et continuent à se reconnaître tant de nationalistes, qui précisément identifient tout naturellement socialisme et étatisation générale de la production et de la société. Entre 1925 et 1935, la génération de Vo Nguyên GÜip, Pham Van Dông, Trùong Chinh, passe massivement au communisme. Ainsi se forme un robuste parti clandestin, embryon d'une nouvelle structure d'Etat, qui par la suite va non seulement phagocyter les appareils de gouvernement, mais encore polariser les dynamismes virtuels de la société civile, la satelliser, l'atomiser et, finalement, la contenir à l'état « primitif et gélatineux» qu'évoquait Gramsci dans ses écrits sur l'Asie. On le voit, l'avortement de la version bourgeoise des droits de l'homme, d'une démocratie placée sous l'hégémonie d'une bourgeoisie nationale vient de loin. Il résulte non pas de l'absence de mouvements démocratiques dans le passé, mais de la conjonction de facteurs endogènes et du blocage qu'a représenté pour leur aboutissement la restructuration néo-coloniale de notre propre société dans les années 1930. La bureaucratie est la résultante sociale de cette conjonction. Nul doute que cet échec du modèle démocratique bourgeois ne soit définitif. Car le communisme a acquis pour longtemps l'initiative du remodelage culturel de la société vietnamienne. Confortée par l'absence jusqu'au XX' siècle 23

de mutation en profondeur dans le domaine des idées, des mœurs et de la civilisation comparable aux Lumières européennes, la révolution communiste constitue une formidable rupture culturelle. Elle généralise l'éducation de masse et, par la descente au niveau du village des éléments de base de la culture scientifique et rationaliste, elle représente une libération sans précédent, dont les effets sont cependant contradictoires: elle sonne virtuellement le glas de l'ancien consensus culturel global, familial, villageois, de ses contraintes spécifiques sur l'individu mais aussi des potentialités d'autonomie qu'il laissait à ce dernier et aux différentes communautés. C'est l'un des sens profonds de la « révolution scientifique et technique ». Neutralisant ces potentialités, tournant à son avantage les comportements unanimistes et les aspirations au consensus ancrés dans la tradition, elle généralise simultanément dans tous les milieux, désormais culturellement sur la défensive, la « politique» sous les formes du contrôle de l'expression, de la contrainte idéologique et psychologique et du travail politique « sur» les masses. Ces formes, telles que les innombrables séances collectives de chinh huân (étude correcte), complétées pour les suspects par l'isolement dans les camps de rééducation (trai cai tao) mis en place dès 1954, ne sont pas près de s'atténuer. Légalement, politiquement, la société civile n'est rien, l'Etat est tout. On peut s'en indigner, il est vain de s'en étonner. Comment aurait-il pu en être autrement? Dans les sociétés qu'ils dominaient, les impérialismes occidentaux, agents historiques de la mondialisation des rapports capitalistes, ont simultanément suscité l'aspiration démocratique et étouffé ses chances de succès: « ... l'action des droits de l'homme cesse à l'est de Suez... », disait cyniquement Kipling. Au Vietnam, l'étouffement a été tel qu'il n'y a pas eu place pour une alternative à la voie du nationalisme d'Etat, dont le vigoureux communisme national d'aujourd'hui représente l'accomplisseQlent. . Les défis du non-développement, de la surpopulation, de la faim menaçante pèsent en faveur de la perpétuation de cet état de fait: 18 millions de Vietnamiens en 1939, 55 millions sans doute en 1979, une disponibilité théorique en équivalent-paddy de 300 kilos par tête en 1965, de 265 kilos en 1979... Pour que les 75 millions de Vietnamiens de l'an 2000 puissent disposer du minimum de 300 kilos, il faudrait doubler la production de céréales, de manioc, 24

de patates, en vingt ans, .alors qu'en dépit des énormes efforts consentis depuis l'indépendance, la récolte de paddy n'a augmenté que de 55 % en quarante ans (7). Pourtant, en raison même de leur ampleur, ces défis dramatiques redonnent toute sa validité à la problématique de la démocratie léguée par les lettrés du début du siècle, temporairement éliminée de l'histoire pendant les trois décennies de la guerre nationale. Car le «tout-Etat» sera-t-il en mesure de les résoudre? A long terme, l'émancipation d'une société civile indépendante de l'Etat sera une condition déterminante du développement économique et la question ne se pose pas seulement dans le cadre de chaque nation, mais, face à un système mondial des Etats-nations largement dans l'impasse à l'échelle du

monde. « Libérer les forces productives» : ce mot d'ordre officiel
ne risque pas de devenir réalité tant que n'auront pas été libérés les producteurs. Ce qui suppose la désétatisation du plan et de la gestion économique, non pas leur retour partiel au capital privé comme sont tentées de le faire périodiquement les bureaucraties communistes, mais leur socialisation réelle, c'est-à-dire leur prise en charge, à égalité avec l'Etat, par les collctifs de producteurs librement associés. C'est-à-dire, au fond, la réorganisation de la production sur la base de ce qui pour Marx constituait l'essence du socialisme: « l'association libre et égalitaire des producteurs. » Pas plus que dans les autres pays du monde communiste, l'exigence de la société à s'exprimer et à fonctionner politiquement avec ses divisions réelles, indépendamment du parti et de l'Etat, le besoin d'une société civile socialiste, la nécessaire réappropriation du politique par la société, en somme l'invention de la démocratie socialiste, ne pourront être durablement refoulés. Sinon l'indifférence de masse et l'irresponsabilité collective d'aujourd'hui risquent de déboucher un jour ou l'autre sur le cas de figure habituel des crises du socialisme réel: la société contre l'Etat. Pour l'instant et pour longtemps encore, le Parti a l'initiative: ceux de ses cadres qui, à l'instar de bien des communistes dans le monde, sont conscients de la gravité de l'alternative, sauront-ils se faire entendre?
(7) Six millions de tonnes de paddy en 1942-1943, selon le rapport de la F.A.O. de février 1981. 9 300 000 en 1980-1981,

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A propos de la demande d'admission du jeune Hô Chi Minh à l'Ecole coloniale en 1911
Daniel Hémery
Le texte des deux lettres (d'ailleurs exactement identiques) de Nguyên Tât Thânh-Hô Chi Minh cité est le plus ancien document écrit par le leader vietnamien que l'on possède à ce jour. Il est conservé à la section outremer des Archives nationales, dans le fonds de l'Ecole coloniale, carton 27, dossier 11. Resté longtemps inconnu des historiens du Vietnam, présenté en janvier 1982 dans une série d'émissions de télévision réalisée par H. de Turenne pour le trentième anniversaire des accords de Genève - leur diffusion est programmée pour avril 1984 -, évoqué dans notre communication au colloque international « Marx-Marxismes» le 25 mai 1983 (<< communisme national. Au Vietnam, l'investissement du marxisme Le par la pensée nationaliste. »), il a été publié intégralement par Nguyên Thê Anh et Vu Ngu Chiêu dans le premier numéro de la revue Duong Moi en juin 1983. On en trouvera ci-joint un fac-similé. Nguyên Thê Anh et Vu Ngu Chiêu donnent de ce document insolite et intéressant, qui n'eût pas manqué de soulever bien des polémiques il y a quelques décennies, une interprétation qui nous semble trés unilatérale. Ils s'appuient sur la réforme de la « section indigéne » de l'Ecole coloniale intervenue à la suite de l'arrêté du 30 avril 1910 lequel prévoyait que les élèves « indigènes» de l'Ecole recevraient une formation d'auxiliaires techniques des services de l'administration coloniale -, pour suggérer que la démarche de Nguyên Tât Thanh-Hô Chi Minh procédait de son désir d'emprunter une f1lière de promotion individuelle plus « rentable» ou plus rapide que celle des concours traditionnels. A les entendre, « ... son ambition devait sans doute se borner alors à chercher en France des occasions lui permettant d'atteindre à une situation dont les conditions socio-politiques du Viet-Nam lui auraient à jamais interdit l'espoir, s'il était resté au pays. Ce fut la raison pour laquelle Thành frappa à la porte de l'Ecole coloniale dès son débarquement sur le sol français. Cette porte lui étant

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