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CAPITALISME ET NOUVELLES MORALES DE L'INTERET ET DU GOUT

De
128 pages
Dans la société capitalisée d'aujourd'hui, les particularismes et les identités s'affirment, que ce soit pour la conquête de droits, la signature de contrats ou la gestion de pactes. Ce sont toutes des causes à prétention égalitaires voire révolutionnaires, qui sont soumises à la défense de certains modes de vie, goûts et intérêts. L'auteur s'attache à travers cet ouvrage à soumettre ces morales de l'intérêt et du goût à une critique politique qui ne fait pas l'amalgame entre les luttes anticapitalistes pour un monde autre et les luttes activistes autour de positions particularistes radicalisées.
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JACQUES~AJNSZTEJN

CAPITALISME

ET

NOUVELLES
DE L'INTÉRÊT

MORALES
ET DU GOÛT

Temps

critiques

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L'Harmattan,

2002

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-1971-6

AVANT PROPOS

Lorsqu'un individu cherche à réaliser les nombreux possibles de son individualité en évitant les séductions des appartenances et les pièges des identités particulières, il se confronte à cette présence porteuse d'universalité qu'est la communauté humaine et son devenir-autre. Dans la société de classe moderne, les tentatives les plus extrêmes pour accomplir cette liberté de l'individu - de L'unique de Stirner au Sujet-souverain de Sade en passant par le Surhomme de Nietzsche ou bien encore par Le révolté de l'anarchie - ont trouvé leurs limites historiques dans les institutions bourgeoises qui courbaient toute émancipation individuelle sur les normes politiques de l'État et du despotisme du capital. De ce point de vue, on peut avancer que les mouvements révolutionnaires des années 60 ont achevé le cycle des révolutions engendrées par la société de classe, que ce soit au titre de l'individu-citoyen de la classe dominante et maître de ses propriétés (économiques et idéologiques). Dans la société capitalisée d'aujourd'hui, les individus ne peuvent affirmer leur être au monde qu'en s'autonomisant des anciennes déterminations de classe, de nation, de race, de culture, de religion, de sexe qui opéraient encore comme médiations jusque dans les années 60. Déferlèrent alors les «libérations» particularisées des décennies suivantes. Femmes, enfants, homosexuels, salariés, minorités de tous ordres et de tous lieux, humaines ou animales et - pour certains écologistes - végétales, se déclarent « en mouvement », s'activent dans la recherche de leur « identité» pour la faire aussitôt reconnaître par un droit, la consacrer par une morale, l'exalter par un goût ou un intérêt. Autoréférence et particularisation règlent et dérèglent la vie de l'individu-démocratique et les milieux dits radicaux y participent souvent activement.

Ce livre, qui n'est pas en dehors de la mêlée, situe ces nouveaux particularismes comme non antagoniques à la dynamique actuelle du capital et propose une intervention politique qui ne sépare pas le procès historique d'individualisation et la révolution vers la communauté humaine. Les trois parties du livre correspondent à trois moments de la critique. La partie I peut être considérée comme un exemple de critique pratique, la partie II comme l'expression de discussions qu'elle a suscitées et enfin, la partie III comme la tentative d'aboutir à une critique plus théorique de ces tendances.

Jacques Guigou

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PARTIE I

LE COURS PRÉSENT DES PARTICULARISMES

Le texte qui suit a été publié sous forme de supplément à la revue Temps Critiques en janvier 1999. C'est un texte de circonstance écrit par J. L. Rocca et J. Wajnsztejn à partir des incidents qui ont émaillé les « Trois Jours» de la librairie libertaire lyonnaise La Gryffe, incidents qui ont consisté en une intervention pour le moins provocatrice d'un groupe de féministes radicales, qui mit fin brutalement au débat de clôture des journées. Le mouvement antispéciste ayant aussi son centre à Lyon et se retrouvant grosso modo sur les positions des intervenantes, nous avons donc décidé de clarifier la critique des nouvelles formes que prend le mouvement des particularités. Ce texte a été légèrement revu, par mes soins, pour cette nouvelle édition.

La discussion polémique autour des luttes spécifiques n'est pas nouvelle. On en trouve des exemples au début des années 1970 dans les mouvements de libération des femmes (MLF), des homosexuels (FHAR);mais aussi à l'intérieur des groupes révolutionnaires (création du journal Tout dans la mouvance «mao-spontex », polémiques virulentes dans les derniers numéros de la revue ultragauche ICG). Ces débats se déroulent à l'intérieur d'un vaste mouvement de contestation de l'ordre établi et de libération des désirs. A l'époque, le problème est de savoir si ces luttes sont partie intégrante de la guerre sociale contre le capitalisme et si oui à quel rang les placer dans l'ordre des priorités (à égalité avec les luttes prolétariennes ou bien de façon subordonnée) et doivent-elles faire l'objet d'un mode d'organisation spécifique. Dans le milieu autoproclamé révolutionnaire, presque personne ne nie leur caractère de luttes réelles mais il y a des doutes et des avis divergents sur le sens de ces luttes. Pour ce qui est du mouvement des femmes, certains s'interrogent sur la capacité du mouvement à dépasser le point de fixation que représente son institutionnalisation. Ils critiquent aussi l'immédiatisme de pratiques visant à se libérer de la société « capitaliste-patriarcale» par la seule médiation de l'appartenance au sexe dominé. Malgré tous leurs apports, ces mouvements se sont effectivement institutionnalisés (féminisme officiel, écologie gouvernementale, apologie de la vie quotidienne, aménagements du PACS). Notre hypothèse est que leur renaissance sous des formes radicalisées cache en fait leur nature profondément réformiste et légaliste, non politique. C'est ce que nous allons développer en cinq points. 1- Aujourd'hui, ce que le « féminisme radical» appelle « luttes» correspond en fait à l'affirmation de positions. Il y a une confusion entre des « luttes» qui ne sont en fait que des positions appuyées sur des activités militantes et des mouvements qui, comme le mouvement des femmes incluaient une dynamique historique, même si leur sens n'était pas donné d'emblée. Il s'agit simplement

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aujourd'hui de rallier des croyants ou des individus ayant le même « intérêt» 1.

Ce qui se présente actuellement comme radicalisation du féminisme, c'est le choix de la non-mixité comme choix prétendument politique d'un refus du rapport social entre les sexes. Les femmes ne pourraient connaître aucune activité propre, aucune affirmation individuelle dans ce rapport, même sous une forme contradictoire. Il y a ici l'idée que les rapports sociaux capitalistes construisent totalement les rapports entre sexes et une volonté de nier l'influence du processus d'individualisation sur les rapports interindividuels. En réalité, on peut dire que, d'une part les rapports sociaux ne sont pas entièrement déterminés, car les individus ont aujourd'hui une marge de liberté en regard de ces rapports et que d'autre part, les rapports sociaux ne sont pas la seule détermination des individus. Il existe des déterminations naturelles qui doivent être saisies humainement, c'est-à-dire dans une perspective politique de non-domination, mais qui ne sont pas dépassables dans le cadre de notre humanité. Ceci implique la reconnaissance de la finitude de la vie humaine et l'existence des sexes comme non réductible à une simple construction sociale. Ainsi, considérer qu'il est possible de dépasser la finitude de la vie ou la différenciation des sexes, c'est envisager l'expérience humaine en dehors de l'humanité telle que nous la connaissons. Le lesbianisme est une forme importante de ce « féminisme radical» car il donne l'illusion d'être déjà au-delà de l'oppression des femmes. En dehors de « l'intérêt sexuel », il y a ici une volonté de créer un monde de femmes et non une communauté humaine. Le terme même de « pro-féministe », parfois repris par des militants-hommes, montre à quel point ce choix est rationalisé et aussi le degré de répression-culpabilisation qu'il implique chez les hommes désirant avoir des rapports avec les «féministes radicales» . Chez le « pro-féministe », l'individu disparaît puisqu'il s'agit de militer contre soi car « soi» est défini comme un être dominant. Le militant fusionne avec l'objet de son activité et perd son identification de genre. En effet, il ne serait pas suffisant d'être antisexiste car c'est encore une position qui ne nie pas la masculinité et donc reste machiste. Comme l'antiracisme, l' antisexisme n'est à ses yeux qu'une facilité car il n'engage pas trop. Cela permet aux
1 Voir le texte d'Y. Bonnardel, « Réaction », La Griffe, n° 12, hiver 1999 publié dans le présent ouvrage p.33. 10

individus d'avoir bonne conscience tout en restant dominants. Il faut donc abandonner toute position singulière pour devenir pro-quelque chose d'autre, pro-dominé. Il est étonnant de voir à quel point ce néo-féminisme cherche à fonder son matérialisme et son antinaturalisme sur les bases du marxisme, en en reprenant toutes les simplifications2. Ainsi de Christine Delphy qui, dans son concept de mode de production domestique, assimile abusivement production et mode de production, activité domestique et activité ménagère. Or, cette dernière n'est pas strictement structurée, déterminée par le rapport économique mais participe d'un mouvement plus général de production de l'existence humaine. Il y a ici une utilisation des travaux anthropologiques de Maurice Godelier qui permet « d'économiciser » tous les rapports sociaux et donc les rapports de sexe afin de les faire fonctionner au sein d'un mode de production domestique. Mais, ici aussi, comme pour les rapports sociaux et les rapports interindividuels, si les rapports de sexe sont bien en prise avec les rapports sociaux, ils ne sont pas directement déterminés par le rapport économique qui domine le rapport social capitaliste. Ce rapport économique est en effet, à la fois auto-valorisation du capital et captage de temps humain. Ce n'est pas la production du vivre, à laquelle participe le rapport de sexe, qui importe principalement à ce rapport social, mais la manière de s'approprier du temps humain et de le rentabiliser. Pour illustrer cette distinction, on peut dire que l'exploitation du temps que passe la ménagère à faire la vaisselle pour son mari n'a pas grand chose à voir avec l'exploitation du travail par le capitaliste afin de créer de la valeur. Malheureusement (ou plutôt heureusement!) les tentatives comme celles de Chritine Delphy3, visant à fonder une «science féministe» à l'opposé du sociologisme masculin, se révèlent aussi vaines que celles de Staline et de Lyssenko l'ont été, pour ce qui était du projet de construction d'une « science prolétarienne ». Reprenant le schéma de la lutte des classes, la lutte des sexes se situe alors: - soit dans la perspective de l'affirmation du sexe dominé. De la même façon que la classe ouvrière cherchait à s'affirmer contre la
2 On remarquera la similitude de raisonnement avec la pensée léninisto-stalinistomaoïste qui demandait, à l'intellectuel ou à l'artiste, d'abandonner toute position propre pour se ranger au garde-à-vous derrière la classe ouvrière, la patrie du socialisme ou le peuple. 3 C. Delphy, Avant propos à L'ennemi principal, Paris, Syllepse, 1998. 11

bourgeoisie, le « genre» féminin s'affirme en nommant son ennemi qui est le « genre masculin» et les « pro-féministes» jouent ainsi le rôle des intellectuels petits-bourgeois traîtres à leur classe (sexe). - soit dans une tentative d'abolition des sexes en tant que catégories sociales, ce qui rappelle la position radicale et minoritaire de l'ultra-gauche affirmant que le prolétariat est la classe de l'abolition des classes. Dans les deux cas, ce qui est nié c'est le rapport aux déterminations naturelles et donc, en l'occurrence, la spécificité des sexes dans la production-reproduction de l'existence. La production de l'existence a un rapport obligé avec les déterminations naturelles et la soumission des femmes à la domination des hommes en a été, pour une part, un élément nécessaire et non arbitraire, mais laissé au bon vouloir (au bon pouvoir !) des hommes. Cela ne justifie en rien cette soumission mais permet de la comprendre comme production humaine des hommes et des femmes indissociablement. Une preuve du caractère historique de la soumission des femmes réside précisément dans son affaiblissement indéniable depuis le siècle dernier, dans le cadre d'une transformation radicale des conditions d'existence4. Ce que l'on peut déjà dire c'est que la redéfinition des rapports hommes-femmes ne passe pas par une émancipation vis-à-vis des déterminations naturelles s'appuyant sur les bio-technologies et des délires faustiens. Elle ne passe pas davantage par la tentative de C. Delphy de reprendre la notion de construction sociale des classes de Touraine, pour établir socialement la division entre sexes. Les sexes comme les classes sociales ne seraient pas « naturels» mais seraient produits, inventés, par les « acteurs ». Le concept de « genre» lui sert précisément à «socialiser» la détermination naturelle entre sexes. La pratique de la genrisation de l'orthographe renvoie à cette volonté de tout démocratiser, de faire en sorte que chacun, comme être déterminé par son identité sociale, puisse avoir sa place, puisse reconnaître ses propres codes. Rien ne nous permet de dire pourtant que les rapports sociaux que nous pouvons nouer aujourd'hui, quels qu'ils soient (dominés ou «non dominés»), puissent être les prémices d'une communauté humaine future marquée par l'égalité, la liberté et la fin de l'aliénation.
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Dans le même ordre d'idée, dire comme les «féministes radicales» que

l'homosexualité est considérée par l'ensemble de la société, au mieux, comme un signe d'immaturité sexuelle tient du délire le plus complet. 12