Changements Économiques et Sociaux au Niger

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Le pays hausa, au centre-sud du Niger, comme l'ensemble des régions sahélo-soudaniennes, est soumis à des conditions écologiques particulièrement contraignantes. Les transformations récentes de la société hausa et de son environnement, amplifiées par les dernières sécheresses, ont entraîné une situation de crise. Les changements d'attitude vis-à-vis de la nature, la transformation des relations sociales à l'intérieur des groupes, la compétition et les disparités accentuées entre les individus s'exercent dans un contexte écologique marqué par une instabilité croissante des milieux, des inondations accrues, l'érosion des sols et l'ouverture du couvert végétal.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296353954
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CHANGEMENTS ÉCOLOGIQUES ET SOCIAUX AU NIGER
Des interactions étroites

Collection Études Africaines

Déjà parus

Alfred BOSCH, Nelson Mandela - Le dernier titan. Ambroise KOM, Éducation et démocratie en Afrique - Le temps des illusions. ATANGANA, Éducation scolaire au Cameroun. Claude RAYNAUD, Sociétés d'Afrique et Sida. Thibaut MOURGUES, Les Ethiopiens. La Misère et la Gloire. Fweley DIANGITUKWA, Qui gouverne le Zaïre? La république des copains. Essai. Fabien EBOUSSI BOULAGA, La Démocratie de transit au Cameroun. Jean-Pierre LACHAUD, Les Femmes et le marché du travail urbain en Afrique subsaharienne. Olivier MEUNIER, Dynamique de l'enseignement islamique au Niger. Olivier MEUNIER, Les Routes de l'Islam. Anthropologie politique de l'islamisation de l'Afrique de l'Ouest en général et du pays Hawsa en particulier, du VIlIè au XIXè siècle. Heike BEHREND,La Guerre des esprits en Ouganda. Le mouvement du Saint-Esprit d'Alice Lakwena (1985-1996). Jean-Baptiste N. WAGO, Préface de Lahsen ABDELMALKI. L'Afrique face à son destin. Quel projet de développement en l'an 2000 ? Manuel RUBEN N' DON GO, L'Afrique Sud-Saharienne du XXI ème siècle. Programme d'un émissaire pour l'Afrique. Jean-Claude GAKOSSO, La nouvelle presse congolaise. Emmanuel AMOUGOU, Etudiants d'Afrique en France. Une jeunesse sacrifiée? Jean-Paul NGOUPANDE, Chronique de la crise Centrafricaine. Le syndrome Barracuda. Bruno JAFFRÉ, Biographie de Thomas Sankara. La patrie ou la mort... Jean-Bernard OUÉDRAOGO, Violences et Communautés en Afrique noire. Suzie GUTH, Lycéens d'Afrique. Colette DUBOIS, Djibouti 1888-1967, héritage ou frustration ? Françoise KAUDJHIS-OFFOUMOU, Procès de la démocratie en Côte d'Ivoire. W.H. Paul William AHUI, Eglise du Christ. Mission Harriste, éléments théologiques du Harrisme Paulinien. @ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-6107-7

Anne LUXEREAU et Bernard ROUSSEL

CHANGEMENTS ÉCOLOGIQUES ET SOCIAUX AU NIGER
Des interactions étroites

« Il Y a trop de gens, la terre est fatiguée, les pluies ont diminué»

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

SOMMAIRE A V ANT-PROPOS INTRODUCTION Le choix des telTalls Problématique et méthodologie 9 11 11 14 ET DIVERSITE

PREMIERE PARTIE - UNIFORMITE
CHAPITRE CHAPITRE

17 19 29 29 30 33 33 34 37 39 41 44
49 50 53 55 63 65 65 67 68 69 74 85 88

I Des contraintes climatiques fortes et changeantes II

-

pays de même langue mais des ethnies aux histoires et aux valeurs différentes I Les unités territoriales II - Les unités sociales de base et leur évolution III Un islam aujourd'hui dominant IV - Un pluriethnisme de fait V - Des différenciations à toutes les échelles

- Un

-

-

CHAPITRE III - Un agropastoralisme dominant et des productions I Une rupture dans les représentations de la nature II La place de l'agriculture pluviale III - Une évolution des finalités de l'agriculture

-

de telToir

-

CHAPITRE IV - Un milieu fortement perturbé
I

- Les unités morphopédologiques ensemble géologique II - Une géomorphologie héritée du quaternaire III - Les unités actuelles

- Un unique

DEUXIEME

PARTIE

- LES

DYNAMIQUES

ACTUELLES

CHAPITRE I - La dynamique des milieux physiques I - Les actions éoliennes II Les effets de l'eau A- Le ruissellement B - Le régime des cours d'eau C-Le régime des étendues d'eau stagnante

-

CHAPITRE II - Un tapis végétal en rapide évolution l - L'évolution des groupements de bas-fonds

7

II La dynamique de la végétation spontanée en dehors des bas-fonds A - La brousse tigrée des plateaux de l'Ader B - La savane de l'erg de Maradi III - Les parcs arborés IV - Les jachères V - L'érosion de la biodiversité A - La perception des acteurs B - Le point de vue naturaliste CHAPITRE III - La dynamique des systèmes agricoles I - L'accès à la terre A - L'évolution des règles B - Un blocage du foncier C - Les inégalités D - Les stratégies agricoles d'enrichissement II Des productions et des techniques en évolution A - L'agriculture pluviale 1 - Les semences 2 Le matériel et les techniques 3 - La part des femmes 4 L'exemple d'une nouvelle spéculation B - L'agriculture de bas-fonds 1 - Une place croissante dans les stratégies 2 Des pratiques spécifiques et innovantes 3 - Une diversité biologique remarquable

-

97 98 102 lOS 110 120 120 126 135 135 135 139 142 145 152 152 153 155 159 163 166 168 172 177 183 189 213 225 237 239

-

-

-

CONCLUSION ANNEXES BIBLIOGRAPHIE DES OUVRAGES CONSUL TÉS LISTE DES ESPECES VEGETALES CITEES Liste des tableaux Liste des figures

8

AVANT-PROPOS

Une grande part des résultats qui ont nourri ce travail a été recueillie à l'occasion de missions, financées par le CNRS-Programme Environnement dans le cadre de l'appel d'offre "Systèmes intégrés". Nous avons pu ainsi effectuer quatre séjours au Niger, de septembre 1992 à décembre 1994 et actualiser nos données antérieures. Nos travaux ont bénéficié de l'aide active et amicale d'un grand nombre de personnes et d'institutions. Nous tenons tout particulièrement à remercier ici:
l'Institut de Recherche en Sciences Humaines du Monsieur Mai Korema son directeur, Madame Diarra-Doka secrétariat et de la bibliothèque, auprès desquels nous avons appui précieux. A Maradi, El Hadji Habou Magaji, responsable l'I.R.S.H. a pris part à nos travaux ;

-

Niger, notamment et le personnel du toujours trouvé un de la base locale de

-la Faculté de Lettres et Sciences Humaines de Niamey, où nous avons pu consulter une riche documentation. Monsieur Boubacar Yamba, du Département de Géographie, associé à notre recherche, nous a fait bénéficier de son expérience de chercheur de terrain en nous accompagnant au cours de deux missions. Notre amie Madame Hassia Issa, alors "jeune chercheur", nous a particulièrement aidés tant sur le terrain qu'en décryptant avec nous des enregistrements souvent à peine audibles;

difficiles problèmes de transport. Les échanges scientifiques avec Messieurs A.
Casenave, C. Valentin, J.M. d'Herbes et E. Grégoire, ont été fort enrichissants. Nous remercions aussi les chauffeurs, Boukari et Pierre, pour leur patience et leur gentillesse;

- le

centre ORSTOM de Niamey qui nous a permis de résoudre les

- Monsieur P. Hiemaux nous a introduit au centre de Sadoré où nous avons rencontré les chercheurs de l'ICRISA T ; - les services de la Mission Française d'Aide et de Coopération et tout particulièrement Monsieur P. Bacheret, son conseiller en développement rural, nous ont réservé le meilleur accueil;
Comme toujours, nous avons pu longuement discuter et échanger avec Monsieur Diuldé Laya du CELTHO et profiter de l'hospitalité amicale et des conseils avisés de Monsieur et Madame Mignot. 9

Sur le terrain, les autorités locales, tant administratives que traditionnelles, ont toujours facilité notre travail. Dans l'Ader, nous tenons particulièrement à remercier El Hadji Kadri, chef de canton de Malbaza ainsi que son spirituel conseiller El Hadji Garba et son parent, El Hadji Himo, qui nous a longuement fait découvrir son remarquable jardin de Lawey. A Maradi, nous avons pu éprouver une fois encore l'amitié de El Hadji Mahaman Bouzou Dan Zanbadi, chef du Katsina, et de Hajiya Iya Ta Dodo. Les chefs des villages et les habitants de Dossey et Dagueraoua dans l'Ader, de Garin Magaji, Tofa, Madaroumfa et Baramaka à Maradi, ont fait plus que nous accueillir en collaborant précisément à nos enquêtes. Un grand merci à "la fine équipe" de Dossey, à Malam Dan Aba de Garin Magaji, à l'ami Abdoulaye Hamadi de Boboye. Au cours de ces enquêtes nous avons toujours reçu bon accueil des organismes de développement et en particulier Monsieur Carucci et l'équipe scientifique du Projet Intégré Keita, Monsieur R. Ukkerman du Projet Privat, des services de l'agriculture de Konni (Monsieur Malam Kimé Moustafa) et de Keita (Monsieur Abdou Oumani Attou), des service de l'environnement du département et de la mairie de Maradi. Pour finir, nous tenons à rendre hommage à la compétence et à la conscience de tous nos enquêteurs dont certains sont des amis. Nous remercions aussi Monsieur Jean Pierre Lebrun, botaniste de l'LE.M.V.T., pour tout le temps qu'il a consacré, encore une fois, à déterminer les échantillons botaniques que nous n'avions pu reconnaître nous-mêmes. Enfin, toute notre gratitude va à Madame Evelyne Brun qui a relu notre manuscrit, à Messieurs M. Rougerie et H. Pennec qui nous ont aidé à réaliser les cartes et figures illustrant cet ouvrage ainsi qu'à Marie Barthelemy et René Sultra pour leurs photographies.

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INTRODUCTION

"Il n'y a plus de brousse, les gens sont devenus nombreux, la terre est fatiguée, elle a vieilli, les pluies ont diminuél". Ces propos reviennent comme une antienne dans la bouche des vieux paysans hausa2 du Niger Central. Les famines récurrentes qui sévissent en AfTIque sahélo-soudanienne ont attiré l'attention sur la très grande vulnérabilité des systèmes de production locaux basés sur l'association de l'agriculture et de l'élevage. Quant aux écosystèmes qui leur correspondent, leur capacité à résister, du moins à long terme, aux sécheresses répétées risque d'être compromise tant la pression humaine exercée sur eux s'est intensifiée. Dans cette région, les analyses ont bien montré que les transformations de l'environnement des agropasteurs ne pouvaient être comprises qu'en associant des approches écologique et anthropologique. Les interactions entre environnement et société ont été globalement identifiées dans l'histoire récente mais leurs conséquences sur les pratiques et stratégies paysannes et sur l'évolution des écosystèmes n'ont pas été toujours précisées. Par ailleurs, les derniers épisodes secs de 1972-73 et 1983-85, particulièrement sévères, ont accéléré les évolutions et donné naissance à des dynamiques nouvelles qu'il convient d'étudier.

LE CHOIX DES TERRAINS Les recherches que nous avions menées antérieurement au Niger Central, avaient attiré notre attention sur l'ampleur et la rapidité des changements écologiques et sociaux à l'oeuvre.

Sur le plan phyto-écologique, nos travaux antérieurs portaient essentiellement sur les végétations ripicoles de l'Ader Doutchi (voir figure nOl). Elles sont remarquables par la présence de groupements arborés hauts et denses, les forêts-galeries, dont la relative exubérance et la richesse tloristique contrastaient fortement avec celles des espaces cultivés et des formations de savanes basses,
1_ "Babu daji, mutane sun yi yawa, 'kasa ta gaji, ta tsuhwa, ruwa sun rege. " _ ou haoussa. Pour la commodité des lecteurs, nous avons adopté un mode de transcription des tennes hausa les plus courants faisant référence à la prononciation française. Pour les termes transcrits selon la régie internationale, écrits en style gras-italique, nous n'avons retenu ni les longeurs vocaliques ni les tons.
2

11

typiques de cette zone sahélo-soudanienne (Roussel, 1983, 1987). Leur étude dynamique avait montré qu'elles étaient actuellement sous l'influence de la modification des conditions mésologiques liées aux deux derniers épisodes de sécheresse. La péjoration des précipitations affectait les régimes hydriques et la pédogenèse, provoquant de profonds changements au sein de la couverture végétale. Ils laissaient prévoir une nette érosion de la diversité des groupements végétaux spontanés et de leur composition floristique. Par ailleurs, l'extension de la mise en culture de ces bas-fonds, auparavant surtout exploités par les éleveurs, annonçait la mise en place de dynamiques complexes. Les études anthropologiques avaient été entreprises de manière très classique, selon une problématique ethnoscientifique, dans des villages de la région de Maradi (voir figure nOl)o Elles avaient montré le profond changement des représentations et du rapport à la nature, qui se traduisait en particulier par une transformation nette des objectifs assignés aux activités de production. Parallèlement, après une légère amélioration des conditions de vie, sensible dans cette région au début des années 1970, les sécheresses, la pénurie de terre et la croissance démographique, avaient en revanche accentué les disparités de revenus, non seulement entre les villages, les familles mais aussi à l'intérieur même de cellesci. Les difficultés économiques et les nouveaux modèles liés à la diffusion populaire de l'islam semblaient faire craquer les cadres familiaux antérieurs. La plupart des paysans évoquaient leur situation en termes de crise, aussi bien écologique que sociale, dont l'issue ne semblait positive que pour les riches. Ces deux ensembles de conclusions étaient établies dans le cadre de chaque discipline et butaient sur l'analyse de l'articulation entre l'écologique et le social permettant seule de mieux comprendre et évaluer les dynamiques en cours. Ainsi, l'évolution du couvert végétal et des sols a des causes climatiques, hydrologiques mais aussi des causes anthropiques comme la disparition des jachères et la surexploitation agricole et pastorale. En retour, les nouvelles stratégies paysannes sont étroitement liées aux modifications écologiques. La compréhension des règles actuelles d'accès aux terres à céréales ne peut se faire sans la prise en compte de la dynamique climatique et géomorphologique : extrême fragilité des sols face à l'érosion, baisse générale de la fertilité, diminution de la pluviosité. L'apparition d'étendues d'eau libre dans les bas-fonds permet un recours accru aux cultures irriguées pour ceux qui ont accès à ce type de terres mais leur colmatage ou leur salinisation éventuels peuvent les priver de ces nouveaux revenus. Dans ce contexte, la mise en exploitation des vallées inondables, en forte progression depuis 1984, est apparue comme une manifestation particulièrement démonstrative de la transformation du système agricole et de l'évolution écologique.

12

Départements

du Niger

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Figure nOl

- Situation

géographique et relief (d'après l'Atlas du Niger, 1980) 13

PROBLEMATIQUE

ET METHODOLOGIE

Notre propos est de caractériser des dynamiques écologiques et sociales en examinant leurs relations à la lumière des discours, des savoirs et des techniques des acteurs; et de le faire à partir de données concrètes de terrain, recueillies dans le centre du Niger, auprès d'agropasteurs haoussaphones. Plusieurs exigences ont orienté notre démarche:

- adopter une approche comparative dans le temps et l'espace en travaillant dans les deux régions précédemment étudiées, l'Ader Doutchi et le Maradi. Elles sont assez proches sur le plan climatique: mêmes contrastes saisonniers, même diminution des pluies d'environ 100 mm pour les vingts dernières années. En revanche, les plateaux rocheux et disséqués de l'Ader, aux sols minces et fragiles ont des particularités dynamiques très éloignées de cel1es des ondulations molles et uniformes de l'Erg de Maradi qui portent des sols profonds. Si les différences sont assez marquées au niveau botanique, les affinités soudaniennes étant plus prégnantes vers Maradi, elles le sont encore plus fortement en ce qui concerne les cultures humaines locales: histoire, islamisation, ethnies en contact, etc. Nous avons pu comparer nos observations actuelles avec nos travaux antérieurs à la grande sécheresse de 1984 qui, avec celle de 1972-73, a joué un rôle majeur dans la prise de conscience de l'opinion publique et des autorités administratives et politiques, des phénomènes de désertification (cf "L'engagement de Maradi" : Sahel-Hebdo, 1984). L'approche diachronique a été complétée par les archives coloniales et, bien entendu, la mémoire locale; - faire porter nos analyses sur l'articulation entre les hautes et les basses telTes, pertinente pour les deux disciplines. D'une manière générale, les réserves foncières des hautes telTes Gachères, fiches, pâtures) ont notablement régressé, déséquilibrant le système agricole et notamment les modes anciens de conservation des ressources (fertilité des sols, couvert végétal, gestion des eaux de surface). En revanche, la plupart des bas-fonds, naguère peu défrichés et surtout réservés à l'élevage, ont été convertis en champs et jardins où s'exerce une agriculture irriguée et de décrue, socialement très différenciée de l'agriculture pluviale. La modification des modes d'occupation de l'espace permet de comprendre la dynamique des milieux physiques, des formations végétales et de la biodiversité. Elle permet aussi d'analyser les changements intervenus dans le rapport à la nature et, d'une manière plus globale, le changement social ;
travailler sur les pratiques paysannes afm de mieux comprendre comment elles ont pu contribuer à la transformation écologique et comment elles s'y sont adaptées. A l'échelle du paysage, outre le recul des galeries forestières, les modifications les plus notables portent sur la quasi-disparition des formations arborées spontanées de la brousse tigrée au profit de parcs agro-forestiers variés, résultants des pratiques paysannes. La persistance ou la disparition d'espèces et de formations végétales doit beaucoup à l'attitude des populations qui s'est en partie 14

-

modifiée depuis les derniers épisodes secs: certaines espèces en voie de disparition, font l'objet de protections spécifiques. Il apparaissait donc important de savoir comment les paysans perçoivent l'évolution des milieux et de leurs techniques agricoles, afin de mieux comprendre la logique de leurs stratégies actuelles. Les missions de terrain que nous avons accomplies de 1992 à 1995,3 n'avaient pas toutes les mêmes objectifs. La première a permis de repérer des villages propices à la mise en œuvre de nos recherches et d'y nouer des premiers contacts. Dans l'Ader Doutchi, nous avons choisi Dossey, près de Bimin Konni : installé à coté d'un lac pennanent, son fmage s'étend sur le plateau rocheux et sur une grande vallée fossile. Dans la région de Maradi, Tofa et Madaroumfa ont retenu notre attention. Le premier, situé au coeur de l'erg, était, il y a encore une dizaine d'années, situé sur le front pionnier. Le second, sur les rives d'un grand lac, est réputé pour l'ancienneté de ses productions de contre-saison: blé et tabac. Durant les missions suivantes, le recueil de données y a été entrepris au niveau villageois. Des enquêtes complémentaires ont été également menées ailleurs, en particulier à Garin Magaji et Baramaka, près de Maradi, à Dagueraoua, près de Keita et à Malbaza dans l'Ader. Ce qui fait peut-être l'originalité de notre démarche est la décision de mener nos enquêtes de terrain de manière quasi conjointe. Ce parti pris n'a pas toujours été aisé à respecter car le recueil des données naturalistes et anthropologiques ne s'effectue pas au même rythme. Nous avons également eu recours à des enquêteurs locaux4 pour passer des questionnaires. Nous tenions pourtant à cette méthode de travail car des expériences antérieures nous ont montré que, passée une première phase, les questionnements interdisciplinaires s'effectuaient dès le niveau de la collecte des données ou des toutes premières analyses. Les interrogations, nées des disciplines associées, les infonnations apportées, pennettent en effet d'infléchir les observations, de mieux comprendre certains concepts, certains phénomènes. Ceci est particulièrement net lorsqu'on s'intéresse aux savoirs et aux pratiques paysannes. Prenons des exemples concrets. D'abord celui de la "fertilité". Cette notion n'a pas d'équivalent strict pour les Hausa qui peuvent expliquer que les terres sont "fatiguées", "vieillies" ou "mortes" et que certaines "n'ont pas d'utilité" ou pas de "récoltes"5. Certaines sont des terres proches des villages et portent des peuplements presque monospécifiques de Sida cordifolia, tsu, espèce rudérale, indiquant des sols généralement riches en nitrates. Ils pourraient, sur le plan strict de la nutrition minérale, être fort propices à la céréaliculture et ne méritent pas d'être
3 _ Nous avons bénéficié sur le terrain, de la présence de notre collègue Boubacar Yamba, biogéographe de la Faculté des Lettres de Niamey. 4 _ Pour la région de Maradi, il s'agit surtout de Elhadji Abou Magaji, Malan Dan Aba, Hassia Issa. Pour le Konni, Yahaya Yacouba et AbdouIaye Hamadi. 5_ 'an/ani peut se traduire par utilité, avantage, mais également récoltes comme dans 'an/anin gona. 15

qualifiées de "non fertiles". Pour les paysans, la surabondance de cette plante indique que ces espaces sont souvent piétinés par les hommes et les animaux, qu'il peut s'agir d'espaces interdits de culture comme des cimetières. De plus, la présence du Sida qui produit de nombreuses semences donnant de nombreuses jeunes plantes, concurrencerait les germinations de mil et obligerait à des sarclages répétitifs. Deuxième exemple, la reconstitution des dynamiques locales en œuvre au sein de la la végétation n'a pu être menée qu'en ayant recours à la mémoire locale. Ce sont les souvenirs des paysans âgés qui ont souvent permis la mise en perspective diachronique des groupements observés. Ainsi, nous avons pu comprendre que les buissons à Indigojèra oblongifolia des fonds de vallées pouvaient être considérés comme un stade se substituant aux forêts à Acacia nilotica nilotica. Cette dernière association est apparue, dans de nombreuses stations, comme progressant au détriment des forêts à Mitragyna inermis et Anogeissus, autrefois beaucoup mieux représentées. Cette démarche interdisciplinaire a également modifié nos méthodes. La recherche de données quantifiées a été accentuée vis-à-vis de la démarche ethnologique classique, pour mieux évaluer les changements sociaux au niveau des villages. La reconnaissance et la description des différentes unités de paysage ont d'emblée été confrontées avec les catégories locales et les transformations perçues. De la même manière, les relevés phytosociologiques du tapis végétal spontané (en particulier celui des jachères), les relevés topographiques et floristiques des jardins, ont été accompagnés du recueil des savoirs et des pratiques concernant ces espaces et leurs productions, leur place dans les stratégies des paysannes, l'histoire des introductions et des disparitions. La présentation des résultats s'articule en deux grandes parties. Dans la première, nous décrivons l'état des milieux et des sociétés concernées en nous attachant à dégager les traits communs mais aussi la diversité des situations. En deuxième partie, une analyse des dynamiques actuelles est proposée.

16

I

PREMIERE

PARTIE - UNIFORMITE

ET DIVERSITE

I

CHAPITRE DES CONTRAINTES CLIMATIQUES

I FORTES ET CHANGEANTES

En Aftique de l'ouest, les zones climatiques se succèdent, du nord au sud, en bandes quasi horizontales, allongées d'est en ouest. Les deux régions étudiées appartiennent entièrement à la zone sahélienne. Sa limite avec la zone saharienne, septentrionale, est marquée par les isohyètes moyennes 150 mm ou 200 mm (selon les auteurs: Bernus et al., 1993) qui passent largement au nord des régions étudiées (voir figures n02 et 3). La zone soudanienne, méridionale, commence pour certains auteurs à l'isohyète 500 mm (Schnell, 1977) et pour d'autres à l'isohyète 750 mm (Bernus et Hamidou, 1980). Nous préférons retenir, pour des raisons liées à la végétation, comme Bernus et al., l'isohyète 600 mm. On voit sur les figures n02 et 3 que l'Ader Doutchi se trouve nettement au nord de cette limite alors que le sud de la région de Maradi (vers Madaroumfa) peut être considéré comme appartenant déjà à la zone soudanienne, ce qui est confirmé par la présence de populations spontanées de Butyrospermum paradoxum (ka de) et de Parkia biglobosa ('dorowa). Le climat sahélien présente des caractères constants mis en évidence par les diagrammes ombrothermiques de la figure n04. Au cours de l'année, se succèdent quatre saisons très contrastées, sur le plan thermique, hydrique et le régime des vents. Elles rythment la vie des écosystèmes et les activités humaines:

extrêmement courte (de mi-juin à mi-septembre) porte en hausa le nom de damana. Elle est due à l'installation sur le Niger de la Discontinuité Intertropicale (ou Front Intertropical). Elle débute par de fortes tornades (hadari) puis se stabilise, vers le mois d'août, en grandes pluies (malka) que les agriculteurs différencient en "noires" et blanches", et qui font "le plaisir de la culture" ('da'da'din noma). C'est la seule période où le bilan hydrique est positif L'évaporation, toujours intense, est compensée par la pluviosité et l'humidité atmosphérique peut atteindre 80 % ;

- la

saison des pluies (ou hivernage

en français

colonial)

chaude

et

- la Discontinuité Intertropicale amorce sa descente au cours d'une saison de transition, plus chaude et encore humide. "Transpiration dans les cases, moustiques au-dehors" commente le proverbeI La première lunaison sans pluies
I_ 'Daka zufaa, wuri sahroo (Donaint 1975 : 120). 19

marque le début de l'année hausa. Mal individualisée, cette saison porte le nom de l'activité qui s'y déroule, kaka, la récolte, et fait déjà partie de la saison sèche, rani;

- à la fin octobre, avec l'arrivée de l'harmattan, (hunturu, vent très sec du secteur E- NE), débute une saison particulièrement pénible, très sèche et froide. C'est 'dari, "le froid". La Discontinuité occupe alors une position méridionale, largement au sud du Niger. L'humidité atmosphérique descend jusqu'à 5 % ; - la saison
qui lui succède, très sèche et très chaude, est par excellence
rani, "le temps de la chaleur" lokacin zahi. Le bilan hydrique est catastrophique: l'évaporation est très forte et l'air très sec (15 %). Cette période correspond au repos végétatif de la plupart des plantes, des ligneux en particulier;

Annoncée par la "pluie des mangues" ("première pluie" pour les Hausa), elle marque le début de la remontée de la Discontinuité Intertropicale. L'humidité atmosphérique croît de nouveau. Les alizés humides du secteur S-S.O. commencent à souffler. "Si la saison des pluies doit être prospère, c'est depuis hazara qu'on le voit. "2 Des signes avant-coureurs permettent en effet de supputer le début de ces pluies qui détermineront le bien-être: l'arrivée des cigognes d'Abdim, le débourrage de certains ligneux (Combretaceae, Prosopis), le comportement des animaux domestiques qui se frottent les uns les autres et hument l'air. L'élément déterminant pour les hommes comme pour les écosystèmes, est la qualité de la saison des pluies: hauteur et répartition. "Damana est la mère de la prospérité"3 dit un proverbe. Les inquiétudes, les activités, la cohésion des groupes, les représentations de la santé, s'articulent autour de l'opposition majeure entre saison sèche et saison humide. La production primaire des zones sahéliennes est strictement inféodée aux fluctuations des pluies, aussi bien pour les formations spontanées que pour les cultures pluviales. Les conséquences des variations climatiques seront sensibles au niveau des agriculteurs comme à celui des éleveurs. Outre la faiblesse des précipitations, leur extrême variabilité dans l'espace et dans le temps est une contrainte majeure. Elle est telle que, selon Ada (1994) pour la région du Zarmaganda, à l'est du Niger, "les rendements agricoles sont fortement réduits (voire quasiment nuls) un hivernage sur cinq". La végétation spontanée des pâturages, dispose en revanche de mécanismes permettant de compenser les aléas pluviométriques (annuelles, à cycles courts; xéromorphoses variées) et les conséquences sur sa productivité sont moindres.

- vers

avril-mai,

les Hausa

distinguent

encore

une petite

saison,

hazara.

2 _Daamanar da zaa ta yi albarkaa tun daga bazaraa akan ganii (Donaint 1975 : 124).
3 _ Daamana, 'uwa 'albarka

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30 20

5 J F M A M J J A

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N

D

Figure n04 - Diagrammes ombrothermiques : moyennes de l'origine des stations à 1994 (Source: Météorologie Nationale, Niamey) Maradi (en haut). Lat. : 13°28'N ; Long. : 7°25'E ; Ait. : 368 m Keita (en bas). Lat. : 14°45'N ; Long. : 5°46'E ; Ait. : 385 m 22

Les variations sont d'abord sensibles selon la position géographique. Les pluies sont légèrement plus abondantes à l'ouest qu'à l'est et décroissent nettement du sud au nord, d'environ 100 mm tous les 60 km (voir figures n02 et 3). Ce phénomène est en relation avec la direction des alizés humides venant du Golfe de Guinée et le trajet de la Discontinuité Intertropicale. Nos deux zones d'étude sont entièrement comprises dans la nuance méridionale du climat sahélien (sahélosoudanien) en dessous de l'isohyète 350 mm (selon Banque Mondiale, 1984). Mais il est bien difficile de trouver une raison aux très fortes variations locales que l'on observe souvent. Bouzou- Moussa (1988) cite des relevés pluviométriques réalisés à Kounkouzout et à Kalfou, près de Keita et distants d'à peine 8 km : au cours du même mois de juin 1987, le premier indique 15,1 mm de pluie et le second 243 mm. Au niveau paysan, cette irrégularité peut se traduire par des récoltes nulles dans certains champs, bonnes dans d'autres. L'irrégularité inter-annuelle, mise en évidence par les figures nOSet 6, peut être représentée en calculant le coefficient K3, rapport entre les hauteurs des précipitations de l'année la plus humide d'une décennie et celles de l'année la plus sèche (Casenave et Valentin, 1989). Comme le montre le tableau nOl, la valeur de ce coefficient varie selon la hauteur moyenne des pluies et donc généralement selon la latitude. Il est donc normal que cette irrégularité soit plus grande dans l'Ader que dans la région de Maradi. On peut également remarquer qu'elle s'est accentuée dans les décennies récentes, à partir des années 1970, plus au nord qu'au sud et plus à l'est qu'à l'ouest.
Tableau n01

- Valeur
30 2,24

du coefficient K3 pour les principales météorologiques des régions étudiées 40 2,04 2,05 l,52 50 1,65 1,97 1,75 60 1,84 1,47 3,71 70 1,87 2,21 3,65 80 1,83

stations

Décennie Maradi Birnin Konni

M.A. 393,9 mm

Keita
Madaroumfa

1,71 (M.A. = moyenne annuelle depuis l'origine des stations) (- : données incomplètes)

-

3,65

385,3 mm
416,9 mm
535,82 mm

Une des conséquences de cette extrême variabilité est l'apparition fortuite de périodes de sécheresse (ban 'iska, fori). Depuis 1968, le Niger comme l'ensemble des zones sahélienne et soudanienne, a connu une période déficitaire avec deux paroxysmes en 1972 et 1984. Elle a frappé d'autant plus durement qu'elle avait été précédée d'une longue période favorable (de 1950 à 1965) qui avait permis l'installation d'un front pionnier d'agriculture, largement au nord de la zone traditionnellement réservée aux activités pastorales. Depuis le début du siècle, deux périodes similaires ont existé: de 1907 à 1916 avec un maximum en 1913, et de 1940 à 1949 avec un maximum en 1940. Ces périodes aiguës de sécheresse et de disettes ou de famines reçoivent des noms, divers selon les régions, et servent de 23

repère chronologique guerres.

(Alpha-Gado,

1988 ; Derriennic,

1977) comme ailleurs les

Les figures n02 et 3 permettent de suivre l'évolution de la position des isohyètes moyennes. On notera particulièrement que de 1981 à 1990, tout l'Ader Doutchi s'est trouvé au nord de l'isohyète 500 mm qui se situait alors au Nigeria. Du côté de Maradi, l'isohyète 600 mm a glissé vers le sud et les habitants font remarquer que la diminution des pluies a eu des conséquences sur le couvert végétal arboré: ainsi, les kade (Butyrospermum paradoxum) ne se reproduisent plus et les arbres adultes meurent. Globalement le Niger central a donc connu une baisse de pluviosité d'environ 100 mm. Cependant les dernières années ont été plus clémentes et l'année 1994 en particulier a été une année exceptionnelle comme le montre les figures nO?et 8. Ces fluctuations sont donc la norme et les paysans hausa ont constamment mis en œuvre des pratiques visant à palier ces irrégularités, atténuer les dépendances. Dans les deux systèmes de pensée actuels, les aléas climatiques prennent sens dans la relation des hommes au sacré. Dans la pensée islamique, largement dominante aujourd'hui, l'ampleur des phénomènes climatiques est perçue comme l'œuvre d'Allah. Les marabouts veillent au respect de la foi; ils tirent des présages sur l'année à venir et fixent des aumônes réparatrices. Dans la cosmologie pré-islamique encore prégnante, ce sont les êtres surhumains, invisibles mais peuplant l'univers de manière concrète, les iskoki, qui agissent sur l'équilibre et la succession des saisons. Chaque lignage entretient des relations de proximité avec une de ces divinités; elles font partie de "l'héritage" (gado). Aux intersaisons, leurs responsables actualisent ces relations par des sacrifices effectués au nom du groupe familial, villageois ou régional. Les activités et la santé des hommes et du pays ('kasa qui signifie également la terre) sont ainsi sous leur sauvegarde conjointe. C'est dire que dans les deux systèmes, la responsabilité des hommes se trouve directement engagée. Ainsi la péjoration climatique récente a reçu des explications qui font appel aux deux registres: les divinités pré-islamiques ne sont plus honorées et se vengent; les valeurs islamiques d'amitié, de respect et de droiture s'érodent et Dieu punit les hommes. Ce syncrétisme se manifeste particulièrement au cours des accidents climatiques et en 1984, le Chef de l'Etat demanda aux officiants des différents cultes "d'appeler la pluie". Cependant les pratiques retenues comme licites font reculer les rituels antérieurs. Alors que "l'appel de la pluie" avait été effectué en 1984 dans le village de Garin Magaji, il ne le fut pas en 1993, les plus pieux des villageois musulmans s'y étant opposés4.
Une partie des pratiques sociales étaient

régime d'irrégularitédes pluies et donc des récoltes. Dans l'échelle de la réussite,
4 _ Ces perceptions commencent en outre à être influencées, en milieu urbain, par les données météorologiques scientifiques, diffusées sous forme de bulletins météorologiques par les médias. 24

- sont

encore

- adaptées

à ce

l'accumulation de richesses agricoles (puis matérielles) et leur redistribution sont fortement valorisées. Si le mil a toujours fait l'objet de transactions marchandes, le souci des chefs de famille était de se constituer des réserves suffisantes pour combler deux à trois mauvaises années et les greniers pansus sont des marques de prestige. A l'intérieur de la classe des paysans, la progression sociale s'articulait sur les résultats agricoles: pour accéder au titre de "maître de culture" (sarkin noma) il fallait avoir réalisé une récolte d'au moins 1000 gerbes. Par ailleurs, les solidarités étaient fortes à l'intérieur des lignages ainsi qu'entre les deux classes de la chefferie et de la paysannerie: les impôts en grains alimentaient les réserves des chefs mais étaient largement redistribués en période de famine. Aujourd'hui, une partie de ces circuits de redistribution existe toujours comme les dons, encore attestés, aux chefs de village ou de canton (Raynaut et al. 1988) ou le prélèvement de la dîme coranique (zaka, correspondant au dixième des récoltes). L'usure est interdite sur les céréales. Les greniers des gros producteurs s'ouvrent en période de famine. Les "richards" de Maradi affectent une partie importante de leur récolte à des distributions aux miséreux pendant le carême. Les pratiques techniques anticipent également ce risque pluviométrique. Si la quantité globale de pluie est importante pour les éleveurs COmme pour les agriculteurs, leur répartition est un facteur limitant supplémentaire pour les agriculteurs. Les mils et sorghos sont en effet sensibles au déficit hydrique à certains stades de leur croissance (après la germination, à l'épiaison, à la maturation des grains) comme à des excédents (période de floraison, séchage après la coupe). Aussi les paysans cultivent-ils des variétés aux cycles décalés qui multiplient les chances de récolte5. Si les pluies tardent, ils procèdent à des semis à sec (bizne). Enfin, ils tiennent compte du comportement des sols vis-à-vis de l'eau ainsi que des ruissellements. Il n'en demeure pas moins que la sécheresse, plus ou moins longue, menace souvent les récoltes. L'existence de famines (yunhwa, la faim) n'est pas une donnée récente. De nombreux auteurs (en particulier Alpha Gado,1988 ; Derriennic,1977 ; Copans et al, 1975) ont montré comment le système colonial avait en partie désorganisé les mécanismes de compensation. Les deux dernières périodes de sécheresse ont eu des conséquences particulièrement spectaculaires. Entrant en synergie avec des facteurs d'origine anthropique liés à l'essor démographique et à la surexploitation des milieux, elles ont provoqué des perturbations importantes au niveau de la végétation, des sols et de l'hydrologie. Elles ont aussi favorisé l'émergence d'une nouvelle catégorie de producteurs, profitant souvent de l'incapacité des petits propriétaires à surmonter ces périodes de déficit.
5_

Elles pennettent en outre d'échelonner dans le temps les semis comme les façons culturales qui

représentent un véritable "goulot d'étranglement". Signalons à ce propos que les calendriers culturaux des variétés améliorées sont particulièrement stricts et que les paysans qui ne possèdent pas de charrues attelées ne peuvent les respecter et reviennent souvent aux variétés traditionnelles.

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