//img.uscri.be/pth/51b24fdd6d7998447dcaffe1caa41a14c1cbc3c4
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,15 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Chili au quotidien

De
144 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 40
EAN13 : 9782296408678
Signaler un abus

AU QUOTIDIEN

CHILI

.'

Jo BRIANT

CHILI
AU QUOTIDIEN
Préface de Jean ZIEGLER

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

(Ç) L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-897-4

A la mémoire de Georges Casalis Quant l'oppression se fait plus lourde Nombreux sont les découragés Mais son courage a lui augmenté. Il organise son combat Pour quelques sous, pour l'eau du thé. Pour le pouvoir d'Etat. Il demande à la propriété: D'où viens-tu? Il demande à chaqu'idée : Qui sers-tu? Là où l'on se tait toujours, Il parlera. Là où l'oppression règne et où l'on parle de destin il citera des noms. Quand on l'expulse, là où il va, Va la révolte.
Bertolt BRECHT, Eloge du révolutionnaire Poèmes, Editions de l'Arche

5

"

PRÉFACE

D'où vient la beauté, la force du livre de Jo Briant? Pourquoi cette émotion indécise qui saisit le lecteur dès les premières pages, mélange de révolte devant l'horreur qu'il découvre et l'infinie tendresse, l'admiration qu'il ressent devant cesfemmes des Calampas, ces étudiants, chômeurs qui résistent et vivent? J'ai connu le Chili sous Frei, puis - lo,!guement, passionnément - sous Allende. Jamais sous Pinochet. Je découvre, grâce à Jo Briant, des visages chiliens comme ceux de parents, d'amis depuis longtemps perdus de vue. Et puis il y a

ces superbesdessinsde José Venturelli- après la mort d'Allende, de Neruda - probablement le plus grand
Chilien vivant (il travaille en exil à Genève). Joumal de voyage? Non. Jo Briant est trop modeste: son livre est le témoignage essentiel sur lesformes d'organisation, les motivations collectives, les stratégies de survie d'un peuple indomptable,. il est l'analyse d'un processus révolutionnaire: dans la nuit et sous la botte des Carabiniers se construit patiemment la société plus libre, plus juste de demain. Le philosophe allemand Schopenhauer écrit: «A travers une larme l'homme 7

voit plus loin qu'à travers un télescope ». Presque tous les dialogues reproduits par Jo Briant témoignent de l'extraordinaire lucidité, de l'intelligence aigüe, de la capacité d'organisation des pobladores, adolescents, résistants du Chili. Presqu'à chaque page du livre le lecteur se demande: comment ce terrible 11 septembre 1973 a-t-il pu se produire? Comment dans un des pays les plus civilisés, les plus attachés à ses séculaires institutions démocratiques, un crétin sanglant, un bouffon primaire tel Pinochet a-t-il pu ériger sa tyrannie? La comparaison avec 1933 n'est pas absurde: le Chili de 1973, comme l'Allemagne de 1933, avait des Universités libres, puissantes, une classe intellectuelle large et cultivée, une bourgeoisie civilisée, des syndicats organisés, conscients, une classe ouvrière parmi les plus politisées du monde. Le monstre fasciste de ses pieds larges a écrasé tout cela en quelques mois: 30 000 morts au Chili entre l'automne 1973 et le printemps 1975. Aujourd'hui dans ce pays en ruine 35 % de la population active est en chômage complet ou gravement sous-employée,. près de 40 % des familles sont marginalisées, c'est-à-dire sans revenu fixe, sans logement adéquat, sans nourriture suffisante. Dette extérieure: 22 milliards de dollars. Inflation: 28 % l'an passé. Tous ces chiffres ne proviennent pas de l'opposition clandestine, mais de la très prudente Commission économique pour l'Amérique latine (CEP AL, institution affiliée aux Nations Unies). Au Chili, tous les jours, toutes les nuits, c'est la lutte de l'homme contre la bête, de la nation contre l'empire. Augusto Pinochet Ugarte, général de l'armée de terre, commandant en chef des forces armées, membre de l'état-major, Jefe de Estado (titre emprunté à son idole personnel: Franco Bahamonte) est un tyran de 71 ans qui règne par la terreur, l'assassinat et la torture... mais qui ne survivrait pas 24 heures de plus dans son bureau blindé de l'immeuble Diego Portalès sans les subsides, les conseils, la protection de Washington. 8

Le beau et puissant livre de Jo Briant est un témoignage sur la révolution chilienne qui, dans les catacombes, poursuit sa route. Romantisme? Suis-je victime de mon désir, de mes propres projections idéalistes, dépourvues de bases empiriques, phantasmes thérapeutiques pour Européens en mal d'histoire? Je ne le crois .pas. Le soir même oùj'écris ces lignes (20 janvier 1987) j'apprends la mort à Managua de Georges Casalis, ancien président de la Fédération portestante de France, fondateur de la CIMA DE, chrétien, révolutionnaire. Casalis, comme des milliers d'autres Français, Américains, etc. a voué une bonne partie de sa vie à organiser la solidarité transcontinentale avec ceux qui, à l'autre bout du monde, luttent pour une liberté qui est indivisible pour tous. Jo Briant est de la race des CasaUs. A Grenoble il anime avec ses camarades le Centre d'Information Inter-peuples. Nom étrange. Mais qui désigne une réalité plus forte que toutes les dictatures: celle qui naît du travail obstiné, patient, obscur, efficace dufront du refus, de cette mystérieuse fraternité de la nuit. Qui en fait partie? Tous les hommes, toutes les femmes de tous les continents qui luttent pour un monde plus digne, plus humain, plus libre. Un monde d'où les Pinochets seront bannis.
Jean ZIEGLER

9

BOL

l

V

l

E

JOURNAL
AU
o C E A N
VALPARAISO . SAN ANTONIO

D'UN

VOYAGE

CHILI

SANTIAGO

.

A R G E N TIN

E

. CONCEPCION

CH ILL

AN

PAC

l F l QUE

o C E A N

A T LAN

T l QUE

..sss

10

AVERTISSEMENT

En écrivant ces lignes au jour le jour, du 18juillet au 21 août 1986, lors d'un voyage qui m'a « amené» successivement à Santiago, San Antonio, Valparaiso, Concepcion, Temuco, Chillan et de nouveau Santiago (voir itinéraire suivi page suivante), je pensais surtout aux camarades et amis chiliens, connus ou inconnus, exilés en France et notamment à Grenoble, coupés depuis si longtemps de leur pays et de leurs proches. Je leur dédie ce témoignage. Un témoignage forcément partiel, limité. Je n'ai pas sillonné tout le Chili (4000 km de longueur !), je n'ai pu me rendre ni au Nord'ni à l'extrême Sud. J'ai surtout séjourné dans les villes (où habitent, il est vrai, près de 80 % des Chiliens), et notamment dans les « poblaciones », ces quartiers populaires à la périphérie des villes. Et cinq semaines, c'est si peu... Et pourtant j'ai ressenti comme une impérieuse nécessité de dire et d'écrire ce que je voyais, entendais, vivais. Restituer à chaud la faim, la quête obsessionnelle de « ce » qui pourra permettre de manger ce soir ou demain, la présence obsédante des carabineros et 11

de leurs bus blindés et grillagés, la peUL.. mais aussi la volonté incroyable de tout un peuple, toutes ces inscriptions sur les murs, tous ces comités, ces « ateliers» dans la moindre poblacion, ces bulletins, ces tracts clandestins, ces magnifiques fresques murales. Et cette chaleur qui m'a porté, accueilli, accompagné: elle a non seulement valeur de tendresse mais aussi de confiance et d'exigence. Comment ne pas me faire l'écho de ces hommes, de ces femmes, de ces jeunes qui refusent au prix de leur vie la logique de la terreur, du mépris et de la mort? Leur refus est aussi un ApPEL.
Jo BRIANT septembre

Grenoble,

1986

N.H. : On comprendra que je ne cite aucun nom et que j'aie changé tous les prénoms; et j'ai fait en sorte qu'aucune identification formelle ne soit possible.

12

JEUDI l7 JUILLET

14 h 30: Un peu assommé par les 35 h de voyage, 'en comptant il est vrai les escales de Rome (12 h), de Rio (1 h) et de Buenos Aires (1 h)... Le Boeing 727 d'Al Italia survole les Andes avant d'amorcer sa descente sur Santiago. Spectacle grandiose... L'hôtesse de l'air nous souhaite un bon séjour au Chili. Premier guichet: la police. Les voyageurs chiliens sont attendus, ordinateurs à l'appui. Pour nous, les « touristes» étrangers, contrôle classique et rapide. Deuxième filtrage: les bagages à main. Même discrimination. Troisième passage: l'examen des bagages. J'ai beaucoup de chance: je passe les valises à la main... Comme prévu je suis attendu par le « tio » Félipe (au Chili, dans les milieux populaires, est appelé tio ou tia - oncle ou tante - tout adulte ayant une relation affective ou éducative avec un enfant). Avec mon nom écrit en grand sur une pancarte: de quoi attirer l'œil du flic le moins averti! Il est accompagné de Karina, une religieuse allemande qui vit dans la même poblacion depuis déjà de nombreuses années; une poblacion située dans la commune de Conchali, au nord de Santiago. J'en saurai plus bientôt. Félipe et Karina m'emmènent en voiture, une 5 CV Renault qui appartient à « Fondacion Missio », une institution ecclésiale, financée par des églises allemandes. Je retrouve les rues et avenues tirées au cordeau que j'avais déjà pu voir il y a deux ans au Nicaragua. 13

Immense cité, de près de 4 millions d'habitants (le tiers de la population du pays I), avec très peu d'immeubles: la plupart des familles ont leur« casa ». Quelques inscriptions sur les murs: « Paro 3-4 julio », « Va a caer Pinochet» (Pinochet va tomber...). Beaucoup de bus. 17 h: Arrivée à Conchali, véritable ville (250 000 habitants), dans la poblacion de Félipe et de Karina, qui comprend environ 10 000 personnes. Ce qui me frappe tout de suite: les chemins de terre, dont certains sont à peine nivelés; et les « casas », presque toutes de madera (bois). Félipe m'apprend l'origine de cette poblacion : une « toma », c'est-à-dire une occupation de terrain en 1970, comme il y en eut tellement sous l'Union Populaire (et même après: il manquerait près d'un million de casas...). Le nom donné par les premiers habitants: Angela Davis, en référence à la révolutionnaire nord-américaine des années 68 ; puis en 73 cette appellation subversive fut supprimée et la poblacion s'appela Americo Vespucio (nom d'un colonisateur espagnoL.). Arrivée dans la maison de Félipe où je vais être hébergé. Maison (de bois), l'une des plus « correctes », me précise Félipe. Les cinq membres de la famille (Félipe, sa femme Anita et les trois enfants) disposent de deux petites chambres, d'une salle de séjour et d'une petite cuisine attenante. Il y a un « bano » (WC), alors que dans beaucoup d'autres maisons il n'y a qu'un «pozo negro» ; c'est-à-dire un trou noir, source permanente d'infection... Je suis logé dans une petite maisonnette, au fond de la cour. 18 h 30 : Ma première « once». La « once» (onze) qui se prend curieusement vers 17 ou 18 h, est une collation qui se réduit le plus souvent, dans les familles populaires, à une tasse de thé ou de « cafecito » (du nescafé; le café « noir» estquasiment inconnu) avec 14