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Chili, l'Eglise catholique (1958-1976)

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276 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296160057
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CHARLES CONDAMINES

L'EGLISE CATHOLIQUE AU CHILI
Complicité ou résistance?

Librairie-Editions L'Harmattan 18, rue des Quatre-Vents 75006 PARIS

I.S.B.N. 2-85802-018-3

INTRODUCTION

Dans les années 1960, }'Amérique latine était au centre de l'actualité internationale; les favellas de Rio et les callampas de Mexico portées par les ondes de la télévision ou le papier journal avaient réussi à indigner l'opinion publique occidentale; les exploits de Che Guevara et des Tupamaros remplissaient les colonnes des journaux et il semblait que l'épopée de Fidel Castro serait plus qu'un exemple. Les spécialistes du jargon politique diagnostiquaient avec gravité, une période « prérévolutionnaire» : la « vietnamisation » du continent de Bolivar, le devant de porte de l'impérialisme yankee, était devenue imminente! L'histoire de ces dernières années est venue démentir ces pronostics euphoriques. Aujourd'hui l'Amérique latine est bien devenue un immense champ de manœuvres militaires; elle est bien le champ de tir du Pantagone mais elle n'est pas un nouveau Vietnam; la contagion cubaine a été enrayée. L'immense majorité des présidents « démocratiquement et constitutionnellement élus par leurs peuples» ont été remplacés par des généraux en chef; les défilés militaires tiennent lieu de manifestations populaires, les notes de service de débats parlementaires et l'uniforme kaki de compétence technique ou de représentativité politique; les paysans, les « pobladores », les ouvriers et les étudiants ont été mis au pas; tous ceux qui bougent ou relèvènt la tête sont traités en ennemis de la Patrie. Les Forces Armées, gardiennes de la Sécurité Nationale, se livrent à une guerre de tous les instants contre la subversion; l'ennemi intérieur est devenu leur ennemi principal et presque exclusif; s'il ne se manifeste pas c'est qu'il se prépare dans l'ombre; tant que son cœur continue à battre, même imperceptiblement, à l'intérieur de la camisole de force qui l'empêche de nuire, c'est qu'il est vivant et continue d'être dang~reux ! Les exécutions sommaires, les arrestations arbitraires au petit matin, l'efficacité silencieuse des services de répression. l'anonyme spoliation des paysans, le baillonnement

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de la presse, l'intimidation des intellectuels, la famine des « pobladores » et la disette des ouvriers sont devenues trop quotidiennes pour pouvoir encore attirer l'attention des reporters et des journalistes; elles n'ont plus de nom! L'ordre des cimetières n'a jamais constitué une nouvelle! Il faudrait qu'une bombe y éclate ou que le gardien principal y soit assassiné! Un moment, il sembla que le Chili pourrait venger cette conspiration du silence. Pendant de longues années, ce petit pays à la forme absurdement longiligne avait paru jouer les premiers rôles dans le destin du continent et même du Tiers monde si ce n'est du monde entier! « La révolution en liberté » d'Eduardo Frei avait donné un argument et un drapeau à tous ceux que Fidel Castro n'avait pas satisfaits. Allende et son originale tentative de construire le socialisme dans le respect de la démocratie porta à son paroxysme la « mode» du Chili; les yeux du monde entier se trouvaient braqués sur ce lointain territoire; Santiago était devenu le laboratoire où se faisait l'expérience politique la plus décisive pour l'avenir de la liberté, de la dignité, de la justice et de l'égalité sociales. Chacun guettait les résultats pour en tirer ses propres conclusions. Le Il septembre 1973, cette immense espérance déçue se transforma en un gigantesque cri d'indignation; l'humanité toute entière avait fait de belles funérailles au président assassiné dans son « laboratoire politique ». Mais elle ne fut pas longue à porter le deuil; les dépouilles de la victime étaient très difficiles à partager; ceux qui croyaient en être les héritiers étaient trop nombreux et trop divisés! Ils ne purent se mettre d'accord et décidèrent de ne pas s'encombrer plus longtemps d'une référence dont l'usage s'avérait délicat! Les gémissements du peuple chilien devinrent imperceptibles. Après avoir, sous les projecteurs de l'actualité internationale, joué les premiers rôles, la Patrie d'Allende est retombée dans l'oubli des vaincus anonymes et des cimetières mal aimés. A présent, seuls quelques« spécialistes» de l'Amérique latine continuent de s'intéresser à cet immense continent des douleurs silencieuses. Les mieux avertis s'efforcent de se mettre à l'heure militaire. Sur ce terrain, ils ont pris un retard bien difficile à rattrapper. Auparavant les uns parlaient de sous-développement et de développement, d'explosion démQgraphique et de limi4

tation des naissances, de marginalité et de participation, de tradition et de modernité. La domination impérialiste, le prolétariat, la bourgeoisie et la révolution socialiste étaient les quatre piliers autour desquels s'organisaient le catéchisme et la prophétie des autres; et, tout à coup, les tanks sortirent des casernes. Hier tenue pour quantité négligeable dans les analyses des « spécialistes de réputation internationale », les Forces Armées sont aujourd'hui au pouvoir dans la plupart des pays latino-américains. La C.I.A. et les conseillers politiques de la Maison Blanche semblent avoir été les seuls à ne jamais oublier que le pouvoir « est au bout du fusil» ; ils ne furent pas pris au dépourvu: leurs chercheurs et leurs mécènes s'étaient montrés plus avertis que bien des docteurs en sociologie ou en économie.
Le catholicisme est la principale référence théorique des nouveaux croisés de l'anticommunisme en uniforme kaki. L'Eglise catholique est justement l'autre institution qui avait depuis longtemps attiré l'attention des gardiens des intérêts de l'Empire. Elle avait eu, il y a quelques années, son temps de vogue internationale. On avait remarqué qu'elle avait distribué ses terres aux paysans, dénoncé 1'« injustice institutionnalisée» et que des curés avaient même échangé leur goupillon contre le fusil des guerilleros. Mais cet intérêt pour l'Eglise de Medellin fut aussi soudain que superficiel. Certes on se souvenait encore de la prévision de Che Guevara lorsqu'il affirmait que le jour où les chrétiens opteraient pour la révolution, la révolution en Amérique latine serait invincible; et les mieux informés avaient bien remarqué la nouveauté théorique formulée par Fidel Castro lorsqu'il déclara qu'en Amérique latine, la révolution passait par une alliance stratégique entre révolutionnaires chrétiens et révolutionnaires marxistes. Mais ces paroles étaient rapidement devenues des paroles historiques que l'on range au musée des souvenirs comme les témoignages exceptionnels d'une époque oubliée. Et pourtant, aujourd'hui, en Amérique latine, il n'y a guère que la voix des évêques qui puisse se faire entendre dans le fracas des armes ou le son des clairons; alors on se souvient tout à coup qu'un catholique sur 4 est latinoaméricain et que le poids social de la religion est bien plus grand au Sud du Rio Grande que dans la France d'après 1789. Et l'on commence à s'interroger. Dans les années 1960, les puissantes corporations nord-américaines avaient déjà passé commande d'études diverses portant sur la natu5

re du monde catholique latino-américain. La plus connue est évidemment celle que finança la Rand Corporation mais elle est loin d'être la seule; à cette époque la C.I.A. comptait bien des missionnaires parmi ses informateurs! Le cas du Chili est particulièrement significatif de cet espèce d'oubli générateur de surprises ou de déboires: avant et surtout pendant l'Unité Populaire les Sciences Sociales y avaient connu un développement considérable. Or, cet essor n'a pas produit un seul ouvrage de sociologie religieuse qui soit réellement analytique et vaille la peine d'être mentionné, à l'exception des travaux réalisés quelques dix ans plus tôt par le Suisse C. Lalive d'Epinay. Et parmi les innombrables livres qui, après le coup d'Etat ont été consacrés à « l'expérience chilienne », pas un ne s'attarde à décrire le rôle de l'Eglise Catholique. Et pourtant le Parti Démocrate Chrétien n'a jamais cessé d'être le premier parti politique du Chili. Aujourd'hui, il est l'alternative la plus réellement menaçante pour le gouvernement de Pinochet! Et pourtant la Déclaration des Principes de la Junte militaire fait explicitement profession de foi catholique! L'appareil ecclésiastique est le seul a n'avoir pas été complètement militarisé et le Cardinal de Santiago détient un capital de popularité incomparablement plus grand que celui de n'importe quel autre leader politique! Serait-il un Makarios catholique? se demandent déjà certains observateurs. D'autres en sont restés aux photographies qui le montraient aux côtés des généraux au lendemain du bombardement de la Moneda. D'autres encore se souviennent surtout des images où il apparraissait en train d'embrasser le président Allende pourtant marxiste et maçon de surcroît. Pour beaucoup, ces changements successifs ne sont qu'autant de signes d'opportunisme ou même de lâcheté. Qu'en est-il exactement? Y a-t-il réellement eu des changements dans le comportement global de l'Eglise Catholique Chilienne? Quelle a été l'ampleur des oscillations et comment les enregistrer? Comment se sont-elles opérées ? Comment a évolué le rapport de forces au sein du clergé et au sein du troupeau? Et d'abord peut-on parler d'un clergé et d'un troupeau? Quels étaient donc le tracé et la nature des clivages les plus significatifs? Quelles étaient les références théoriques de chacun des groupes en présence ? Comment pouvait-on continuer à se proclamer catholique en professant des théologies aussi diverses que celle de 6

la libération, de l'oppression, té ?

du massacre ou de la captivi-

Pour avoir été personnellement mêlé à ces dernières séquences de l'histoire du Chili, je ressens le besoin de m'en approprier la teneur d'une manière plus systématique et approfondie. Surtout, je suis convaincu que, au Chili et en général dans toute l'Amérique latine de C. Torres, le développement et la justice passent par une véritable libération nationale et l'instauration du socialisme. Or, au dire de Fidel Castro, Che Guevara et bien d'autres, dans ce continent, il ne saurait y avoir ni libération ni socialisme sans une incorporation massive des chrétiens dans les rangs du mouvement populaire. Dans cette perspective, la compréhension du fonctionnement et de la nature du monde chrétien constitue un préalable de première importance. En Amérique latine plus qu'ailleurs, la construction du socialisme passe par un traitement théorique aussi correct que possible de la « question catholique ». Mon propos est donc essentiellement politique. Je désire étudier le comportement politique de J'Eglise et des catholiques chiliens; plus précisément encore, je désire centrer mon attention sur la configuration et l'évolution du rapport de forces à l'intérieur du catholicisme chilien. C'est là la réalité que je désire analyser et comprendre. Il est évidemment impossible de vouloir rendre compte du fonctionnement et du comportement du monde catholique chilien en l'isolant de la totalité sociale dont il fait partie; je soupçonne que le comportement et la configuration de l'Eglise catholique sont intimement liés à la conjoncture politique. J'irais même jusqu'à dire que l'évolution et les caractéristiques principales du champ catholique chilien reproduisent, selon une modalité propre, l'évolution et les caractéristiques principales du rapport de forces au niveau de la société globale. Il importe donc d'identifier rapidement les différentes forces sociales et le théâtre de leurs affrontements.

Un pays capitaliste dépendant
D'une manière quelque peu approximative mais foncièrement exacte, on peut dire que le Chili est un pays capitaliste dépendant. Le Chili n'est donc pas, avant tout, un pays 7

sous-développé si l'on entend par là qu'il est en train de parcourir avec quelque retard les étapes d'organisation sociale et de croissance économique par lesquelles les pays dits « développés» seraient déjà passés. Lorsque nous disons que le Chili est un pays capitaliste nous soulignons le fait que la production de la vie matérielle se fait sur la base d'une division décisive entre capital et travail, une petite minorité étant propriétaire des moyens de production (bourgeoisie) et la majorité se trouvant dans la nécessité, pour survivre, de vendre sa force de travail (prolétaires) . Lorsque nous affirmons que le Chili est un pays dépendant, nous mettons l'accent sur le fait que ce pays, à l'intérieur de l'organisation internationale du travail, joue un rôle subalterne ou périphérique. C'est à la lumière de la genèse économique du Chili que doit être comprise cette dépendance. La révolution industrielle est arrivée de l'extérieur. C'est cette « invasion» qui a provoqué l'instrumentalisation du Chili au profit des pôles de développement industriel déjà existants. C'est cette même genèse économique qui explique l'originalité de la stratification sociale chilienne. La stratification sociale du Chili. comme celle de la olupart des pays dits du Tiers monde, est une réalité inédite dans l'histoire du capitalisme. L'invasion de la technologie industrielle a profondément désorganisé la société traditionnelle mais n'a pas pu la détruire complètement. L'extraction des matières premières nécessaires au développement des « métropoles» a provoqué, au Chili plus tôt que dans bien d'autres pays d'Amérique latine, la formation d'un prolétariat minier relativement nombreux et bien organisé. Cependant, l'urbanisation s'est effectuée sans être provoquée ni accompagnée par une industrialisation comparable ; les prolétaires, au sens technique du mot, sont donc, relativement parlant, peu nombreux. Ils sont en outre très profondément divisés selon qu'ils vendent leur force de travail aux filiales de l'Empire ou à la « bourgeoisie nationale ». Par contre les pauvres, les marginaux, comme les appelle certaine école de pensée, qui ne sont ni bourgeois, ni prolétaires, ni travailleurs indépendants, constituent une réalité sociale de première importance. La bourgeoisie industrielle n'est pas parvenue à relayer complètement la domination de la vieille aristocratie terrienne et féodale; la pénétration de la domination étrangère l'a empêchée de se 8

constituer en agent indépendant et hégémonique du développement économique et politique national et l'on a pu parler avec raison d'une « lumpen bourgeoisie ». L'Etat, enrichi par les impôts à l'exportation des matières premières (nitrates et puis cuivre), a dû, le plus souvent, assumer le rôle laissé vacant par cette bourgeoisie plus dépensière qu'entreprenante; à l'intérieur de ses appareils administratifs, se sont développées des couches moyennes salariées de plus en plus nombreuses. Voilà brièvement jalonné le champ de bataille où s'est décidée, tout au long de la période considérée, la lutte pour l'imposition des choix, significations et décisions concernant tous les secteurs de la vie collective et privée. Voilà brièvement énumérés et identifiés les principaux acteurs de cet affrontement. A l'intérieur d'une société capitaliste dépendante, c'est fondamentalement la bourgeoisie vigoureusement soutenue par l'impérialisme qui est la classe dominante. C'est elle qui, à tous les niveaux de la vie sociale, parvient à imposer sa volonté, à soumettre ses adversaires, à reproduire le mécanisme de sa domination et à perpétuer un ordre social conforme à la défense et à la promotion de ses intérêts. Soulignons en passant que cette suprématie s'impose aussi au niveau idéologique, culturel et religieux. De ce point de vue, on peut répéter encore une fois que depuis l'Edit de Milan (313) les idées ou le christianisme dominant dans une société donnée, sont les idées et le christianisme de la classe dominante. Cependant, au niveau conjoncturel, il est indispensable d'affiner considérablement l'analyse; la bourgeoisie n'est pas souvent monolithique, ses désaccords avec l'impérialisme peuvent être plus ou moins considérables, elle peut ou non réussir à s'allier les couches moyennes, les marginaux et parfois même certains secteurs du prolétariat. On pourrait faire le même genre d'observations à propos de ce dernier: il peut être plus ou moins nombreux, plus ou moins uni, plus ou moins organisé, plus ou moins correctement dirigé, plus ou moins combatif et conscient, plus ou moins armé, plus ou moins renforcé par un nombre d'alliés plus ou moins sûrs, etc. Tout au long de la continuité historique qui va nous occuper il est évident que le prolétariat et ses alliés ne sont jamais parvenus à prendre le pouvoir et à imposer à tous les 9

Chiliens un modèle d'organisation sociale de caractère proprement socialiste. Et pourtant entre les régimes de Alessandri, Frei, Allende et Pinochet, les différences sont d'emblée très profondes. Du point de vue du rapport de forces, il est possible et éclairant de « découper» cette séquence historique en périodes caractéristiques. A l'intérieur d'un processus globalement dynamique, la distribution du pouvoir entre les adversaires en présence, la configuration du champ de bataille peuvent se ramener à des modèles plus ou moins typiques. A la vérité il n'y a jamais de pouvoir rigoureusement absolu puisque l'annihilation complète du dominé ou de ['esclave, signifierait la fin de la domination et le maître ne mériterait plus ce nom.

Un certain type de démarche
En ce qui concerne la séquence historique (1958-1976) sur laquelle nous allons concentrer notre attention, nous proposons un découpage en six« phases ». Chacune des phases de cet unique processus social doit donc avoir eu, selon notre hypothèse, un certain type de répercussion à l'intérieur du monde catholique chilien. On peut tout d'abord supposer que le monde religieux chrétien ne joue pas le même rôle selon qu'on est en période de démocratie libérale (1958-1973) ou en période de dictature militaire. Plus précisément on peut par exemple s'attendre à voir les différentes institutions chrétiennes, devenues en période de dictature militaire les seuls lieux de socialisation non militarisés jouer des rôles proprement politiques de substitution, rôles sans doute très différents de ceux qu'elles jouent en période de démocratie libérale. On peut aussi s'attendre à ce que, lorsque le conflit social devient plus aigu et que la dimension politique de la vie collective se fait plus évidente au point d'apparaître comme absolument primordiale, le poids social de la religion tend à diminuer considérablement (ex. : les prêtres deviennent militants politiques... l'absolu religieux tend à se relativiser, etc.). On peut enfin prévoir que l'évolution du rapport de forces à l'intérieur du champ catholique reproduise le rapport de forces en vigueur à l'intérieur du champ politique. Les changements d'hégémonie, les renversements de tendance, les mutations dans la configuration générale de la société 10

considérée dans sa totalité, et plus précisément de la société politique doivent avoir une traduction à l'intérieur du monde catholique chilien. Etant donné que le système catholique est relativement autonome tant au plan symbolique qu'au plan organisationnel, son comportement, lors de chacune des six phases ne sera pas seulement une simple copie ou un « pur reflet» du comportement du rapport de forces politique. La modalité spécifique de cette répercussion, la tonalité propre de cette sorte de résonance, les harmonies caractéristiques de cette espèce de chambre d'enregistrement constitueront précisément la trame principale de notre exposé.

Il

I LE TRIOMPHE ET LE DEBORDEMENT DU SOCIAL CHRISTIANISME

Au Chili, la guerre et la déclaration d'indépendance marquèrent le début d'une longue période de troubles. Finalement la bataille de Lircay provoqua l'écrasement des libéraux par les conservateurs et Portales réussit à imposer un ordre qui ressemblera comme une goutte d'eau à l'Ancien Régime. Le pays réel ne changea guère; pendant de longues années l'autoritarisme devait tenir lieu de démocratie, l'obscurantisme empêcher « l'embrasement scientifique» promis, la contrainte ligoter la liberté de conscience et la tradition empêcher le progrès. En attendant, le jeune Etat chilien se déclarait explicitement catholique: « La religion catholique, apostolique et romaine est la seule et exclusive religion de l'EtaL. Sa protection, conservation, pureté et inviolabilité constitueront l'un des premiers devoirs des chefs de la société qui ne permettront jamais aucun autre culte public ni doctrine contraire à celle de Jésus Christ (1). » L'Eglise catholique occupait donc une position de monopole ; elle était, au sens fort du mot, l'appareil idéologique de l'Etat et tous les citoyens étaient ou devaient être catholiques. Peu à peu cependant, des germes de « dissidence» ne tardèrent pas à s'introduire à l'intérieur de ce monolithisme idéologique (2). Les navigateurs et commerçants firent très rapidement
(I) Art. 2 de la Constitution de 1818, repris dans celles de 1822, 1828 et 1830. (2) Pour tout ceci voir entre autres, J.L. MECHAN : Church and State in Latin America, Chapel HiJ!. University of Carolina Press, 1934, surtout Ie chapitre IV : « The religious question in Chile » ; R. DONOSO, « Las ideas politicQS en Chile », Fondo de Cultura Economica, Mexico, 1946.

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du port de Valparaiso un foyer d'agitation protestante; au Sud du pays, les nécessités de peuplement ouvrirent la porte à un important courant d'immigration qui était alimenté d'éléments luthériens; surtout les idées libérales continuaient à propager « l'impiété », « l'immoralité» et l'indifférence religieuse; les loges maçonniques se multipliaient préparant déjà l'anticléricalisme du parti radical. Tout au long du XIXe siècle, l'histoire politique du Chili fut dominée par ce que l'on a appelé « les questions théologiques ». Attaquée de toutes parts, l'église catholique se confond de plus en plus précisément avec le parti conservateur. Elle devient elle-même un parti, au sens que Gramsci donne à ce mot. Mais elle est sur la défensive et la perte progressive de tous ses privilèges la rejette dans un ghetto social de plus en plus étroitement intolérant. Aux élections de 1864, les libéraux remportent plus de la moitié des sièges et les catholiques se voient dépouillés de la plus grande partie du contrôle qu'ils exerçaient sur la société civile (registre civil, divorces, caractère obligatoire pour tous de l'éducation catholique, contrôle des cimetières, etc.). La séparation de l'Eglise et de l'Etat n'interviendra que sous la présidence du libéral Alessandri (1925) mais dès 1880, le catholicisme chilien n'est plus que l'ombre de luimême. L'exploitation des nitrates avait déjà provoqué, dans le nord du pays, la formation d'un véritable prolétariat; son importance économique était rapidement devenue décisive: en 1925, 100.000 mineurs produisaient déjà 33 070de la richesse nationale et plus de 80 % des exportations. Sa combativité sociale n'était pas moindre: en 1907 le massacre de l'école Santa-Maria (Iquique) avait fait plus de 2000 morts; le travail d'éducation et d'organisation de L.-E. Recabarren avaient abouti à la formation des partis communiste et socialiste (1915-1925). Mais les catholiques chiliens n'ont pas encore pris conscience de ce nouveau danger. Barricadés dans la citadelle du parti conservateur, c'est dans les libéraux et les radicaux qu'ils continuent de voir leurs ennemis les plus dangereux. C'est surtout le Vatican qui viendra accélérer la rupture du monolithisme des catholiques chiliens; mettre au premier plan de leurs préoccupations le danger communiste et signaler à leur attention l'importance de la « question sociale ». 15

Il faudra pourtant attendre plus de 30 ans pour que l'ensemble de l'Eglise Catholique Chilienne parvienne à sortir réellement du ghetto dans lequel elle s'est progressivement retranchée et à articuler une réponse triomphante à ce nouveau défi.

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1. LE TRIOMPHE DU SOCIAL CHRISTIANISME

« Le problème social en Amérique latine est le problème de l'homme lui-même... Nous voulons concevoir la totalité de notre apostolat en fonction de ce problème », déclarait le P. Arrupe dans une lettre aux Jésuites du sous-continent latino-américain; c'était le 12 décembre 1966. A cette date, le catholicisme chilien était sans doute celui qui se trouvait le mieux accordé à cette volonté du Père Général de la Compagnie. La démocratie chrétienne était au pouvoir et l'historique défi lancé à la «Révolution marxiste» de Cuba par la « Révolution en liberté» du Chili semblait pouvoir être relevé. On le sait, l'illusion fut de courte durée; mais, on l'oublie souvent, il reste vrai qu'elle fut presque unanime.

A) LA RUPTURE DU BLOC CATHOLIQUE Les années 1920 furent marquées par de très profondes discussions à l'intérieur du bloc catholique; jusqu'à cette date, le parti conservateur continue de se présenter avec succès comme le seul canal d'expression politique des catholiques. Le 18 avril 1923, l'évêque de Concepcion Mgr G. Fuenzalida pouvait tranquillement affirmer: « c'est dans le parti conservateur que l'Eglise reconnaît ses vrais enfants, c'est à lui qu'elle réserve toute sa gratitude et ses bénédictions les meilleures ». Onze ans plus tard, le ton de sa fameuse Circulaire sur la conscience du devoir politique était plus agressif; le fougueux prélat s'en prenait violemment aux catholiques qui refusaient de « militer dans le parti catholique» et stigmati17

sait « leur inexplicable inconscience et leur absolue méconnaissance de leurs devoirs les plus sacrés» (1).

Le futur Pie XII contre les prétentions du parti conservateur
Entre temps, une petite minorité catholique animée notamment par les jésuites F. Pradel, Vives, Larson et le dirigeant ouvrier qui devait devenir le premier secrétaire général de la CUT, C. Blest, avait commencé à s'agiter. Le Vatican, déjà instruit par d'autres expériences, adoptera très tôt une attitude relativement favorable à ceux que certains qualifiaient d'« innovateurs irresponsables ». Déjà en 1921, la Secrétairerie d'Etat avait envoyé aux évêques chiliens une circulaire qui devait provoquer beaucoup de remous; l'année suivante l'Archevêque de Santiago, Mgr Crecente Errazuriz en reprenait la teneur dans une lettre pastorale publiée le 8 décembre:
Il est évident qu'en leur qualité de prêtres et d'évêques, les membres du clergé doivent absolument se maintenir à l'écart des luttes de partis et de toute compétition proprement politique... L'Eglise ne répond des actes d'aucun parti politique... De manière extrêmement sévère, il est interdit à tout écclésiastique de se comporter comme le représentant ou l'agent d'un parti politique (2).

Cette instruction fit l'effet d'une bombe; tous les évêques chiliens, excepté deux, manifestèrent leur désaccord et choisirent clairement le camp de leur collègue de Concepcion. Mis en minorité, l'archevêque de Santiago communiqua au Nonce et au gouvernement son intention de démissionner ; ni l'un ni l'autre n'acceptèrent d'entériner cette décision. Poussée par le parti conservateur, la majorité de la hiérarchie catholique chilienne décida de revenir à la charge et d'en finir une bonne fois pour toutes avec les quelques aumôniers de la jeunesse catholique qui continuaient leur sournoise campagne contre le parti conservateur. Une lettre pastorale, émanant de la conférence épiscopale réunie au
(1) A. MAGNET, Elpadre Hurtado, Edit. del Pacifico, Santiago, 1957, P. 152. (2) A. MAGNET, op. cit. p. 100.

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mois de novembre 1933 fut même rédigée; elle restaurait sans ambages l'unité politique des catholiques chiliens autour du Parti Conservateur. Mais le Nonce apostolique à Santiago Mgr Ettore Felici veillait; il demanda que le texte soit communiqué au SaintSiège avant sa publication. Absolument certains qu'il serait approuvé, les évêques n'opposèrent aucune objection à cette procédure. Rédigée par Mgr Pacelli, le futur Pie XII, la réponse de Rome provoqua une immense surprise; elle ne fut publiée dans la presse que cinq semaines après avoir été remise aux évêques. Elle était formulée en termes presque provocants pour le parti conservateur: « Un parti politique ne peut s'arroger la représentation de tous les fidèles... Il faut laisser aux fidèles la liberté... de constituer des organisations politiques et d'y militer, à la seule condition qu'elles donnent aux droits de l'Eglise et des âmes, des garanties suffisantes (3). »

Ainsi les catholiques chiliens étaient ouvertement invités par le Vatican à se rallier eux aussi à la démocratie libérale et même à mettre en pratique les célèbres distinctions théoriques de J. Maritain. L'intervention de la Secrétairerie d'Etat avait été décisive pour « faciliter» la séparation de l'Eglise et de l'Etat; les catholiques chiliens n'avaient pu qu'accepter les termes de l'accord que Rome avait directement négocié avec le libéral Alessandri lorsqu'il se trouvait en exil dans la ville éternelle (4). Si les relations de l'Eglise chilienne avec le gouvernement du Front Populaire ne furent pas aussi difficiles que certains le craignaient et d'autres l'espéraient, ce fut aussi parce que Rome eut grand soin de prendre les mesures d'apaisement nécessaires: en 1939, le fougueux archevêque de Santiago était remplacé par Mgr Caro; au cours d'une interview accordée peu de temps après sa nomination, celuici n'hésitait pas à décevoir ouvertement ceux qui souhaitaient voir l'Eglise catholique partir en campagne contre le radical Pedro Aguirre Cerda: « Le Président est un homme remarquable... L'église chilienne est prête à l'aider de tout son pouvoir (5). » Les catholiques bien pensants exigèrent
(3) Voir A. MAGNET, op. cit. p. 154. (4) R. DONOSO, op. cit. p. 425. (5) L'Eglise est avec le peuple, interview 1939, p. 12.

recueillie

par J .B. ALLENDE,

Editorial

Austral,

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le départ de l'archevêque; mais en vain; il devait plus tard, recevoir le chapeau de Cardinal (6). Enfin, si le jésuite Hurtado put donner à l'Action Syndicale et Economique Chilienne (A.S.LC.H.) une certaine ampleur, c'est aussi parce qu'il avait réussi à obtenir du Secrétaire d'Etat lui-même, Mgr Tardini, la lettre d'approbation nécessaire au succès de son entreprise (7). Fondée en 1946, cette association regroupait, en 1951, 25 1170 dirides geants syndicaux et avait des ramifications dans presque toutes les régions du pays.

L'action catholique: formule alternative au parti conservateur
Plus proche du contexte industriel des pays capitalistes d'Europe, Rome comprit, bien avant la hiérarchie chilienne, qu'une tactique strictement défensive n'offrait que très peu d'avantages du point de vue des intérêts catholiques; il fallait décidément en prendre son parti: le monde n'était plus chrétien; les efforts des ennemis de l'Eglise, non seulement des libéraux et des radicaux, mais aussi et chaque jour d'avantage des socialistes et des communistes, avaient porté leurs fruits; si le monde n'était plus chrétien, il fallait donc le reconquérir; il fallait à nouveau tout « instaurer en Jésus-Christ»; la vieille chrétienté avait été détruite; il fallait construire une« nouvelle chrétienté ». C'est cette prise de conscience qui déboucha sur l'organisme de l'Action Catholique. Elle fera son apparition au Chili en 1931. Très tôt, le parti conservateur avait deviné dans l'Action Catholique, surtout celle des jeunes, un grave danger pour son développement; il fit tout ce qu'il put pour maintenir l'Association Nationale des Etudiants Catholiques qu'il contrôlait directement; parce qu'il était convaincu que le Jésuite Larson était déjà trop contaminé d'idées « étrangères », il le fit exiler au Pérou: l'aumônier de la jeunesse catholique avait eu, entre autres, le tort de s'intéresser beaucoup à la diffusion au Chili de l'Encyclique Quadragesimo
\

(6) Voir l'art. publié par la revue catholique Nord américaine The Commonwea/25/1/46. p. 376 sous Ie titre Catholics and politics in Chile. (7) MAGNET, op. cit. p. 318 etss.

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Anno (1931) ; le Directeur du Diario Jlustrado consulté à cet effet s'était poliment excusé en affirmant: « Il est nécessaire de protéger les catholiques contre les imprudences du Pape. »
Le débat ainsi engagé était un débat de fond; par définition, l'Action Catholique n'est pas un mouvement politique; cette forme d'organisation stipule même qu'en son sein peuvent coexister des options politiques diverses; en ce qui concerne les jeunes, la théorie est encore plus explicite puisqu'elle veut qu'ils ne participent aux activités d'aucun puti. . Pour le Parti Conservateur ces orientations constituaient une menace extrêmement grave; surtout à partir du moment où, sous l'impulsion de P. Hurtado, la jeunesse catholique connaissait un développement tout à fait spectaculaire : le 15 août 1943, le jour du « Jeune Catholique », les fidèles du Christ Roi et de Muie Reine avaient rempli le théâtre Caupolican ; au mois de juillet 1944, l'organisation comptait 12.000 membres organisés en 600 centres. Décidement, c'en était trop! Le responsable de la commission épiscopale pour l'Action Catholique, Mgr Salinas, exigea la démission du trop efficace et imprudent aumônier! Mais les idées de Maritain, dont les sympathies romaines étaient connues au Chili, fournissaient aux dirigeants de la Jeunesse Catholique des arguments de plus en plus irréfutables. Leurs critiques à l'endroit du Parti Conservateur devenaient de plus en plus virulentes. Le 1ermai 1947, le Conseil National publia un manifeste qui constituait presqu'une déclaration de guerre: « Avec une immense souffrance, nous devons reconnaître que la doctrine chrétienne sociale... a été victime d'une sorte de complot (8).» La réponse de Mgr Salinas fut extrêmement vive: après avoir dénoncé la « confusion» qui régnait dans les milieux de la jeunesse catholique, il énumérait les « graves erreurs »' que cette confusion avait provoquées: collaboration avec les communistes, attaques à l'Espagne catholique, etc. Le 29 août, tous les dirigeants de la jeunesse catholique, aumôniers compris, remettaient leur démission. Quinze jours plus tard, c'était la Phalange qui, se sentant directement mise en cause, publiait une réfutation elle aussi fort virulente: « Nous savons que nous sommes victi(8) G. GRAYSON, El partido democrata Cristiano. Edit Francisco Aguirre, Santiago, 1967, p. 257. A. MAGNET, op. cit. p. 308.

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mes d'une campagne injuste qui déforme nos activités... Mais elle ne nous fait pas peur: IlOUSsommes décidés à poursuivre notre effort et cela sans aucune défaillance (9). »

La Phalange Nationale ou la fin de l'unanimité politique des catholiques chiliens
La crise économique des années 1930 avait déjà agravé les dissensions au sein du parti conservateur; lors de la convention nationale de 1932, deux lignes presque contradictoires s'étaient violemment affrontées; pour les amis de H. Rodriguez le suffrage universel « est la plus grande bêtise que l'homme ait jamais inventé ». Pour les partisans de Palacios, au contraire, « c'est le capitalisme qui a provoqué la crise politique qui est sur le point d'anéantir toute civilisation ». Ceux-ci furent mis en minorité et il fallut attendre que la perspective du front populaire devienne plus immédiate pour que la rupture soit consommée. Le 12 octobre 1939 deux milles délégués venus de toutes les provinces du pays s'étaient réunis à Santiago pour former « le Mouvement National de la Jeunesse Conservatrice ». Ce mouvement était animé par des étudiants universitaires ou des membres de professions libérales, surtout avocats, parmi lesquels on peut relever les noms de E. Frei, M. Garreton, R. Gumucio, B. Leighton, etc. En 1937, la jeunesse du parti conservateur ainsi organisée rendit publique sa décision de ne pas soutenir G. Roos, le concurrent du radical P.-A. Cerda. Les élections eurent lieu le 25 octobre de l'année suivante et ce fut l'alliance des radicaux, des socialistes et des communistes qui remporta la victoire; son avance était très mince et ceux qui, entre temps, s'étaient autobaptisés « phalangistes» furent rendus responsables de l'instauration du Front Populaire. Dès les premiers mois de 1938, la revue officielle fondée par le jeune mouvement et intitulée Lircay publiait une sorte de charte présentée sous la forme de « 24 points fondamentaux» :
(9) O. ORA YSON, op. cil. p. 259.

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« PhalangeNationale est une croisadequi s'impose à ellemême, l'instauration d'un ordre nouveau au Chili. Elle n'est pas d'abord un parti; elle est une inflexible volonté au service de la na-

tionalité.

Phalange Nationale reconnaft dans la pensée chrétienne lefon-

dement de sesprincipes.Nous rejetonsle Marxisme; Nous rejetons lefascisme. Nous défendons l'unité et la stabilité de lafamille. Nous affirmons que la propriété est un droit naturel. Les syndicats du travail et du capital constituent les corporations... L'économie doit être

dirigée...» L'histoire politique de la Phalange est aussi mouvementée que pittoresque. Son appui au Front Populaire deviendra de plus en plus critique; aux élections présidentielles du 4 septembre 1946, elle soutiendra le candidat conservateur; après la victoire du radical G.-G. Videla, deux militants de la jeune organisation accepteront pourtant des postes importants au sein d'un gouvernement où les communistes détenaient trois portefeuilles. Cédant à la pression des Etats Unis, le président finira par rompre les relations diplomatiques avec plusieurs pays socialistes et, en 1948, fera voter la loi de défense permanente de la démocratie qui condamnait le parti communiste à l'exil, à la déportation ou à la vie clandestine. Non sans quelques hésitations, la Phalange s'efforça de combattre ces mesures. Cette opposition faillit bien lui coûter la vie. Déjà en 1940, la hiérarchie avait à nouveau entrepris des démarches à Rome en vue de restaurer l'unité politique des catholiques chiliens. Trois ans plus tard, les milieux conservateurs étaient revenus à la charge; un envoyé spécial du Pape fit même le voyage jusqu'à Santiago pour offrir sa médiation entre les deux factions rivales mais sa mission de réconciliation ne put finalement pas aboutir. En 1947, Mgr Salinas remonta encore une fois à l'attaque; à la détermination manifestée par les amis de E. Frei et que nous avons déjà signalée, il répondait trois jours plus tard: « C'est un désastre: catholiques et communistes apparaissent les uns à côté des autres sur les mêmes listes électorales ; le peuple croit que le communisme est acceptable pour les catholiques (10). » Après une nouvelle déclaration publiée par les diri(10) El Diorio lI/ustrato. 17 septembre 1947.

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geants démissionnaires de la Jeunesse Catholique, l'évêque de Linares n'hésitait pas à les traiter « d'ennemis de JésusChrist» . Acculée, la Phalange accepta de s'en remettre à l'avis des évêques et du Saint-Siège comme étant « les seules autorités auxquelles nous puissions nous adresser. Nous n'hésiterons pas à accepter leur décisions». La réponse ne se fit guère attendre; le 17 novembre, la commission épiscopale pour l'Action Catholique publia une prise de position aussi brève qu'explicite: la condamnation du communisme formulée par Mgr Salinas était pleinement conforme à la doctrine officielle de l'Eglise. Douloureusement surpris, les dirigeants de la Phalange convoquèrent la réunion d'un congrès extraordinaire pour les 6, 7 et 8 décembre suivants: un seul point était inscrit à l'ordre du jour: la dissolution du mouvement. Tout semblait perdu lorsque le Nonce apostolique, Mgr Larraïn et le Cardinal Caro intervinrent pour éviter in extremis le désastre de la dissolution. Dix-sept ans plus tard, presque jour pour jour, les fondateurs de la Phalange prenaient le pouvoir; les progrès accomplis par les forces populaires les avaient convertis en derniers remparts de la démocratie et de la liberté et l'immense majorité des évêques, prêtres et catholiques chiliens étaient avec eux.

B) LA NOUVELLE CHRETIENTE

Pour la première fois dans toute l'histoire du Chili, le 4 septembre 1964, un candidat à la présidence de la République obtenait la majorité absolue des voix. Ce candidat s'appelait E. Frei Montalva. Il avait recueilli plus de 55 % des suffrages, devançant le socialiste Allende de 400.000 voix. Les élections parlementaires de 1965 devaient confirmer cette spectaculaire progression de la démocratie chrétienne chilienne qui se présentait ainsi comme une référence de premier plan dans le panorama politique latino-américain et même mondial! La marche vers le pouvoir avait été extrêmement longue ; pendant plus de quinze ans, elle n'avait été qu'un piétinement décevant. Mais à partir des années 1955 le rythme 24

de développement du parti démocrate chrétien s'était vertigineusement accéléré, comme une rivière souterraine longtemps retardée dans son cours par de mystérieux obstacles fait soudainement irruption dans le paysage et emporte tout sur son passage. Contre quelle digue ce raz de marée était-il dirigé? Quelles étaient les énergies obscures qui l'avaient déchainé ?

La révolution en liberté contre la révolution marxiste
Au début des années 1960, le mouvement populaire chilien était dans le contexte latino-américain exceptionnellement puissant. Il était le seul à avoir pu se doter, aussi bien au niveau syndical que politique, d'instruments de lutte unitaires. Clotario Blest, après bien des tentatives et des mois de prison, avait été l'un des principaux artisans de la formation de la Centrale Unique des Travailleurs Chiliens (C.U.T.). La méfiance des amis de Frei avait été particulièrement difficile à vaincre; il avait même fallu leur concéder quelques corrections à la Déclaration des Principes adoptée en 1953. Mais le texte définitif, adopté par le 3e congrès national ordinaire en août 1962, restait clairement antiimpérialiste et anticapitaliste. Déjà le 17 mai 1960 la C.U.T. avait convoqué une grève générale d'appui à la révolution cubaine. Pour le mouvement ouvrier chilien la période qui va de 1960 à 1963 est une période extrêmement agitée; les grèves sont particulièrement nombreuses et dures. Au mois de novembre 1961, l'intervention des forces de l'ordre venues disperser une manifestation organisée par la C.U.T. fait deux morts. Un an plus tard, les« Pobladores » de« la José Maria Caro» s'efforceront d'empêcher le passage des trains conduits par des « briseurs de grève» et une nouvelle charge des forces de l'ordre laissera six morts et une trentaine de blessés! Dans les campagnes l'effervescence n'est pas moindre; en 1960 l'union des Paysans Chrétiens (U.C.C.) voit le jour. Elle provient de l'A.S.I.C.H. fondée par le P. Hurtado. En 1961 près de 400 organisations agricoles fondent, sous l'inspiration des partis socialiste et communiste, la Fédération Nationale Paysanne et Indigène. Plus tard, 25

deux nouvelles fédérations, d'affiliation démocrate chrétienne, la Libertad et la Triunfo Campesino vinrent marquer l'aboutissement de l'énorme travail de formation et d'organisation effectuée par le I.E.R. (11). Au cours de l'année 1963 le salaire minimum agricole avait diminué de 11,6 %, son équivalent industriel de 16,5 OJo le salaire viet tal de 16,5* OJo12), ( Au plan politique, le Frente de Accion Popular (le F.R.A.P.) était intégré par les socialistes et les communistes; aux élections présidentielles de 1958, cette alliance avait permis à S. Allende d'obtenir 29 % des voix, soit 30.000 de moins qu'Alessandri le candidat de la droite soutenu par les libéraux et les conservateurs. « Un vent de révolution» était en train de souffler sur tout le pays. « Appelée ou redoutée, favorisée ou combattue, la révolution est présente dans tous les esprits... Une majorité immense et toujours plus grande prend conscience de sa force », affirmait la revue officielle des jésuites de Santiago (13). Il faut« avoir conscience », insistait K Frei, « que le continent latino-américain subit une révolution révolutionnaire. Il faut mettre l'accent sur le mot révolution... Le problème est d'une urgence effrayante... » Seuls les libéraux, les conservateurs et les radicaux s'abstenaient d'utiliser un vocabulaire aussi audacieux; dès le début de l'année 1964 ils s'étaient mis d'accord pour former le Front Démocratique et soutenir la candidature de J. Duran à la présidence de la république. Deux vieux routiers de la politique chilienne étaient déjà en lice: E. Frei et S. Allende. A la vérité, leurs attaques contre l'ordre établi et les puissants en place paraissaient comparables et le bon peuple chilien pouvait aisément s'y tromper. Ce fut l'élection partielle de Curico qui, au mois de mars, vint mettre fin au malentendu: Julio Duran avait eu l'imprudence de faire de ce scrutin provincial un plébiscite national. Pour le Front Démocratique, ce fut un désastre: par rapport aux élections municipales de l'année précé(11) Instituto de Education Rural; dépend de l'Eglise catholique par le biais de la Fundacion Para El Desarollo ,. en 1969, cet institut comptait encore un millier de permanents. (12) Pour tout cela, voir BARRERA: Perspectiva de la Huelgua obrera en Chile, in Cuadernos de Estudio de la Realidad Nacional (CEREN) n° 9, sept. 71 ; voir aussi R. FRENCH: Politicas economicas en Chile, Edic. Nuava Universitad ; sept. 73 ; consulter notamment le chapitre VII : « Politicos salariales y prevision social ». (13) Numéro spécial de Mensaje, décembre 1962, intitulé: Révolution en Amérique latine.

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dente, il perdait 32 % des voix tandis que le F.R.A.P. augmentait son score de 40 % et la D. C. de 27 0,10. La cause était entendue: désormais, il était évident que, pour barrer la route au communisme ou, comme le disait plus académiquement El Mercurio, « pour sauver la démocratie représentative », il fallait absolument jouer la carte démocrate chrétienne. En France Le Monde salua cette clairvoyance des conservateurs et des libéraux chiliens, « la droite la plus int~lligente du monde ». Les choses étaient claires: d'un côté la « tyrannie cubaine» comme aimait à le dire E. Frei lui-même, et de l'autre la « liberté chrétienne» ; d'un côté la révolution marxiste, de l'autre la révolution humaniste; d'un côté la révolution en liberté, de l'autre la révolution sans liberté! D'un côté la sécurité et la prospérité, de l'autre l'incertitude etla-misère. Les affiches utilisées pendant cette campagne électorale étaient particulièrement parlantes: sur l'une, on pouvait voir le Père Noël et un énorme soldat russe séparés par une porte avec, pour légende, cette simple question: « Chilien, qui veux-tu voir frapper à ta porte la nuit de Noël? » Sur une autre était reproduit le penseur de Rodin avec le slogan : « liberté de pensée avec Frei ». Sur une troisième était représenté le palais présidentiel chilien entouré de tanks russes et de tanks cubains, etc. Ne disait-on pas que tout cela était imminent: les sondages effectués par le département d'Etat Nord Américain ne donnaient-ils pas pour certain le triomphe du candidat marxiste? Sinon, pourquoi l'ambassadeur des Etats-Unis à Santiago avait-il donné sa démission? Pourquoi la marine nord-américaine se tenait-elle au large des côtes chiliennes? Quarante-huit heures avant l'ouverture du scrutin, la plupart des radios retransmirent un discours violemment anticommuniste prononcé par Juana Castro, la sœur du « tyran des Caraïbes». Cette campagne de la terreur porta ses fruits: le 4 septembre au matin les réservations de billets à destination de l'étranger étaient complètes pour quatre mois. Dès lors, il nous semble qu'il est faux de continuer à soutenir que « le programme du P.D.C. différait de celui d'Allende plus dans le ton que dans la substance ». La vérité est toute différente et la gestion du gouvernement Frei viendra le confirmer, en attendant que des informations plus récentes viennent nous révéler l'origine des fonds qui permirent le financement de la campagne électorale de M.

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