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CHIPKO Sauver les forêts de l'Himalaya

COLLECTION ALTERNATIVES PAYSANNES
dirigée par Dominique Desjeux

Alternatives

paysannes

Entre le Tiers monde des rêves et celui des intérêts économiques, s'intercale un univers du quotidien, souvent nié ou occulté. Aussi, qu'il soit des campagnes, des rivages ou des villes, le Tiers monde est-il actuellement engagé dans un processus de transformations dont il n'a pas souvent la possibilité de maîtriser les orientations. La multiplication des projets de développement rural, associée au mythe d'un modèle de développement universel, entraîne les sociétés paysannes dans le cercle vicieux de la dépossession de la maîtrise de leur devenir et de la dépendance croissante. De sujets, les paysans sont devenus des objets rationalisables et organisables à merci. Et pourtant les paysans ne sont ni tout à fait passifs face à la modernisation, ni entièrement passéistes en regard de leurs traditions. Ils sont à la fois porteurs de culture et créateurs d'une vision alternative du monde. La collection Alternatives paysannes propose une nouvelle approche du monde rural qui tienne compte d'une double recherche, celle d'un développement alternatif et celle d'une plus grande auto-organisation des secteurs sociaux, autant dans l'hémisphère sud que dans les sociétés industrielles.

Ceux qui pensent que leurs recherches pourraient s'exprimer par le canal de la collection Alternatives paysannes, peuvent écrire à son directeur:

Dominique Desjeux Editions de l'Harmattan 7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

GUY BARTHÉLEMY

CHIPKO
Sauver les forêts de YHimalaya
Avec 22 gravures hors-texte

Editions L'Harmattan 7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

Déjà paru à l'Harmattan

sur les questions

agraires

Guy BELLONCLE,Le chemin des villages. Formation des hommes et développement rural en Afrique noire. Jacques BERTHELLOTet François de RAVIGAN,Les sillons de la faim. Textes rassemb1és par le groupe de la Déclaration de Rome. Moussa C. ClSSE, Kary DEMBELE, Youssouf G. KEBE, Mamadou N. TRAORE, Mali,. le paysan et l'Etat. Denys CuCHE, Pérou nègre. Hervé DERRIENNIC, Famines et dominations en Afrique noire. Paysans et éleveurs du Sahel sous le joug. Dominique DESJEUX, La question agraire à Madagascar. Administration et paysannat de 1895 à nos jours. Nicole EIZNER et Bertrand HERVIEu, Anciens paysans, nouveaux ouvriers. Institut Panafricain pour le >Développement, Comprendre une économie rurale. Guide pratique de recherche. Jeunes ruraux du Sahel, une expérience de formation de jeunes alphabétisés au Mali. Présenté par Guy Bellonc1e. Jean PAVAGEAU,Jeunes paysans sans terres, l'exemple malgache. Jean~Jacques PERENNES, Structures agraires et décolonisation. Les oasis de l'oued R'hir-Algérie.

@ L'Harmattan, ISBN:

1982 2-85802-217-8

La région du Garhwal, dans l'Himalaya, dont il question dans ces pages, se situe au nord de l'Inde, dans le cadre de l'Etat d'Uttar Pradesh. Il est bordé au nord par l'Himachal Pradesh, à l'est par le Népal. Il se situe entre les latitudes 29" 26' et 31° 28' N, et les longitudes 77° 48' et 800 6' E. Administrativement, il comprend cinq districts: Chamoli, Tehri, Pauri et Dehra Dun, pour 30 029 kmz. Il contient 1 637 villages, soit 636 094 habitants ruraux. La densité varie de 5 personnes au kmz (Bhatwari, Joshimath) jusqu'à 100 au kmz (Dehra Dun, Pauri). Le revenu moyen annuel est très bas: 120 roupies (72 F) à Tehri, contre une moyenne de 270 pour l'Etat d' Uttar Pradesh. Seulement un quart des villages sont électrifiés.

IDMACHAL PRADESH & UTTARAKHAND o

1 Les gendarmes

L'ordre

n'est plus respecté

1er janvier 1977. Un demi-millier de personnes se sont
rassemblées dans la forêt d'Advani (région d'Hemvalgathi, district de Tehri Garhwal). Elles écoutent le grondement lointain d'une colonne de véhicules qui se dirige vers la forêt. Pendant un moment, les slogans que scandait la foule s'éteignent d'eux-mêmes, tout le monde cherchant à deviner, d'après le bruit des moteurs, de quel genre de véhicules il s'agit. Puis, tout au bout de la route qui serpente à travers les collines, on aperçoit la silhouette d'une Jeep, suivie de plusieurs autres. A la fin du convoi, traînent deux camions, auréolés d'une fumée noire. Maintenant, il n'y a plus de doute sur l'identité des arrivants:
« C'est /a police. » Un des manifestants répète la phrase

dans une sorte de défi, son regard aigu scrutant tour à tour les méandres du chemin par lequel arrive la colonne motorisée, et la foule colorée d'hommes, de femmes et d'enfants qui l'entourent. Alors éclate plus fort que jamais le martèlement des six mots que scande la foule depuis le matin, et qui ont rompu le silence des forêts profondes: Aaj Krur (Les Les Himalya la gega Ku/hara Bhagega. Himalayas se réveillent aujourd'hui haches diaboliques seront chassées d'ici.) 7

L'origine de toute cette tension à haut voltage gît à quelques dizaines de mètres de la foule, en l'occurrence il s'agit de deux douzaines de haches et de scies, accompagnées d'un groupe de bûcherons d'ethnie gurkha qui se tiennent prudemment immobiles. Ceux-ci ont été convoqués quelque temps auparavant par un entrepreneur (contractor en anglais), lui-même aux gages d'un gros adjudicataire (maldaar en hindi) qui a obtenu une coupe de 640 arbres dans cette forêt, à une vente aux enchères organisée par le Service des Forêts indiennes. Il y a là de beaux pins d'espèce Chir (pinus Roxburghii) et des Sal (Shorea robusta) qu'un officier forestier est venu marquer auparavant... Fort de son bon droit, l'entrepreneur s'est présenté avec son équipe de bûcherons pour entamer les travaux d'abattage. Alors une bande de montagnards s'est ruée hors de ses gîtes et a commencé à étreindre les arbres, à les enlacer de leurs gros bras noueux de paysans, ou de leurs membres fiuets d'enfants, et les bûcherons ont bien été obligés de renoncer à leur travail, ne pouvant évidemment prendre le risque de blesser l'un ou l'autre de ces amoureux imprévus de la sylve. L'entrepreneur s'est entêté, et est revenu plusieurs fois à la charge. A chaque fois, comme prévenus par un mystérieux tam-tam, les villageois l'ont gagné de vitesse, courant à travers champs, rejoignant la forêt par des raccourcis abrupts, pour atteindre les arbres avant lui. Et cela a toujours été la même conclusion: la retraite des éq uipes de bûcherons devant cette détermination insensée du peuple de la montagne de ne faire qu'un avec les arbres désignés pour le sacrifice. Alors le « contractor» débordé n'a pas hésité à faire donner la grosse artillerie. Il a envoyé de toute urgence un message aux autorités officielles, les sommant d'avoir à venir les protéger, lui et son bon droit, devant ce qu'il considère justement comme une atteinte à ses privilèges d'honnête ho:tnme. Le maldaar a tout à fait légalement obtenu et payé en enchères régulières, le droit d'abattre ces arbres. Ceux-ci ont subi le martelage qui authentifie le choix de l'administration. Il n'y a donc aucune raison de supporter une entrave à l'exercice d'une activité aussi licite que de transformer ces arbres en billes, puis en beaux et bons matériaux de construction. L'entrepreneur gagne sa 8

vie sur l'embauche de la main-d'œuvre nécessaire à ce travail,et il est reconnu par la Constitution démocratique du pays que le métier de négrier constitue une profession comme une autre, dûment protégée le cas échéant. Malgré sa lenteur coutumière, l'Administration a donc été amenée à emboîter le pas sans barguigner. Il a été décidé d'envoyer une force armée épauler l'opération d'abattage et s'opposer à toute tentative d'obstruction illégale. On a mobilisé une centaine d'hommes de la Provincial Armed Constabulary (p. A. C, Gendarmerie Provinciale) et on leur a distribué quelques fusils. Le jour précédent ce 1er février 1977, on les a fait défiler sur la route à hauteur du village de Jalal, non loin d'Advani, pour l'édification des paysans du coin. Cette démonstration de force a évidemment provoqué un éveil immédiat d'informations par toutes les vallées environnantes. Dès l'aube suivante, des villages entiers ont été désertés pour se retrouver rassemblés dans la forêt menacée.

L'affrontement
Tout le monde est décidé à affronter la nouvelle situation avec autant de détermination qu'auparavant. Les forces de l'ordre ne le sont pas moins. Une fois stoppés Jeeps et camions à l'orée des bois, les policiers se sont regroupés en bon ordre. L'entrepreneur s'est avancé et s'est mis à harceler les bûcherons pour qu'ils s'équipent de leurs outils. Ceux-ci ont obtempéré. Mais le même manège a recommencé aussitôt. Dès qu'un groupe de bûcherons s'approche d'un résineux marqué, deux ou trois villageois se détachent de la foule et accourent pour encercler l'arbre de leurs bras. Maintenant arrive le moment de vérité pour les gendarmes. . Ou bien ils vont laisser s'éterniser cette sorte de jeu de

cache-cache, qui s'apparente plus aux

«

marquages

})

sys-

tématiques d'une équipe de rugby qu'à une violation de la loi, et alors l'entrepreneur va encore une fois perdre la face; ou bien les représentants de l'ordre prennent sur-le-champ les choses en main, et doivent juguler dans l'instant même les infractions des fauteurs de troubles. En l'occurrence, les 9

criminels, ce sont surtout des femmes et des enfants aux visages déterminés mais souriants, à la fois farouches et aimables, qui défient les fusils par grappes de trois ou quatre, postés tout le long de la route d'accès, et qui se mettent à escalader les pentes avec vélocité dès qu'une équipe de bûcherons s'ébranle dans une direction ou une autre. Les regards des gendarmes se tournent vers leur responsable, un sous-officier à qui l'on a confié la direction du détachement. C'est un homme assez jeune et assez fier de ses galons récents. Pour dire la vérité, c'est aussi un chef présentement ennuyé. Pas question d'user de brutalités avec des gens dont toute la rébellion s'exerce avec de grands sourires, et par la répétition de deux slogans qui ressemblent plus à de la poésie qu'à de la subversion: Hamla chahe jaise hoga, Hath hamara nahi uthega. (Aucune raison de nous attaquer, Nos mains ne témoignent d'aucune violence.) et Police Hamari Ghai Hai Usse Nahi Larai Hai. (Les policiers sont nos frères Ce n'est pas eux que nous combattons.) En son for intérieur, le responsable de l'escouade peste contre ceux qui l'ont envoyé braver une situation aussi incongrue. TI n'est guère question de ce genre de manifestants débordants de mansuétude dans les manuels d'intervention. TI a bien entendu parler des actions non violentes des disciples de Gandhi, autrefois, du temps des Anglais, mais c'était il y a longtemps, et pour la cause sacrée de l'indépendance. TIne connaît pas, et pour cause, les refrains Faites l'amour, pas la guerre des Américains opposés en leur temps à la dévastation du Vietnam, et il est complètement indifférent aux mouvements non violents qui s'allument çà et là dans un monde en convulsions. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il se retrouve, ce matin 1er février 1977, face à une troupe de femmes et d'enfants qui le narguent gentiment, et qui risquent de lui faire perdre son avancement s'il ne donne pas à la minute ses instructions aux hommes qui 10

se tournent vers lui d'un air interrogateur. Matraquer des paysans qui troublent l'ordre public par des barrages routiers ou de l'agitation dans les rues, cela ne lui fait pas peur, et en fait, la police indienne s'est taillée depuis longtemps la réputation d'avoir la main plus que lourde. On tire d'abord, on demande des explications ensuite. Le jour où à New Delhi, un cortège d'aveugles - d'aveugles! a tenté de s'approcher de la résidence du Premier Ministre pour lui remettre une supplique en faveur de leurs infirmités, on en a ramassé près d'une vingtaine, fusillés pour l'exemple sans autre forme de procès. Dans les campagnes, c'est encore plus expéditif, et plus discret, s'il s'agit de mater une jacquerie en puissance. La police indienne, c'est cela: une poigne de fer dans un gant du même métal, instrument à la hauteur des problèmes que pose l'éternelle force centrifuge de l'unité indienne à reconstruire jour après JOur.

Le trouble dans les esprits
Mais là, sur cette route forestière que les terrasses de colza encerclent d'or, où les premières fleurs du printemps rivalisent avec les châles bigarrés des montagnardes, et que les slogans font résonner .comme autant de cascades, comment se résoudre à déchaîner la violence? Cela n'aurait aucun sens tant cette foule montre ostensiblement des desseins paisibles. Tout ce que l'on pourrait faire, afin que force reste à la loi, ce serait de détacher, en s'y mettant à plusieurs, chacun des manifestants des arbres auxquels ils s'agrippent, de les traîner un par un jusqu'aux voitures de police, et de les dépêcher au prochain commissariat dans la vallée pour une incarcération sans autre forme de jugement. Mais quoi, s'attaquer à ces femmes et à ces bambins minces comme des mouches, pour en voir s'agglutiner au fur à mesure tout autant autour des arbres? Autant s'attaquer à l'hydre à cent têtes. Et puis que répondre à ces groupes qui viennent battre sans cesse le rang des policiers, tendant les bras, clamant leur affection et leur tendresse tout autant envers leurs frères en uniforme qu'envers les malheureux bûcherons qui n'en peuvent mais? 11

« Ne craignez rien, répètent ces doux insurgés. Nous

n'avons aucune intention de vous causer des ennuis. Notre

seul désir est de protéger ces arbres. » Ou encore: « Nous
sommes sûrs que vous comprenez notre intention. Notre pays, c'est aussi le vôtre. Tous ensemble, sauvons-le de la

destruction. »
On voit bien que certains des gendarmes accusent le coup, car eux aussi sont des collines de l'Himalaya. Non qu'ils prêtent une oreille attentive aux arguments, cela les dépasse, mais ils demeurent un tant soit peu abasourdis de constater que des montagnards, pareils à ceux de leur famille, les plus pauvres parmi les plus pauvres, au lieu de se jeter comme d'habitude sur n'importe quel gain immédiat, n'importe quelle miette - et les déchets de bûcheronnage en constituent -, se mettent à dédaigner ce qui a pourtant représenté depuis bien longtemps une des rares formes de survie qui leur soit accessible. On sait bien que les adjudicataires raflent la quasi-totalité du bénéfice des coupes, et que les montagnards sont de plus en plus pauvres, mais cela a toujours été, et cela continuera toujours. Eux, les gendarmes, ils ont choisi de se retrouver du côté du manche, qui leur en voudrait? D'ailleurs, choisir, ce n'est pas le terme qui convient. La faim, la misère les ont poussés tout droit dans les emplois à leur portée, et ils s'estiment privilégiés, car le métier de gendarme est quand même moins abrutissant que de casser des cailloux toute la journée sur les routes. Chaque mois, ils envoient une partie de leur maigre solde à leur famille, qui, sans ces secours, n'aurait plus qu'à se réfugier dans un bidonville. Est-ce que cela n'est pas plus important que de s'attendrir sur le sort d'arbres, qui de toute façon existent pour être abattus? Quels nigauds, ces frères montagnards qui se mêlent de faire la morale aux maldaars (1) pour des raisons parfaitement obscures et au détriment de leurs intérêts les plus immédiats! Allons, une bonne grêle de coups de trique ne constituerait-elle pas le moyen le plus expéditif de ramener tout le monde à la raison? Les gendarmes sont payés pour cogner, après tout. « Nous aimons les arbres, la forêt est notre mère nour(1) Les maldaars, ces notables toute une institution, en Inde. 12 affairistes, constituent à eux seuls

ricière! » Foutaises que tout cela. Si la forêt reste si précieuse, n'est-ce pas justement parce qu'elle fournit une inépuisable source de biens: combustible, fourrage, matériaux? Alors comment l'apprécier si l'on n'y touche plus? Décidément, ces gens d'Advani sont devenus complètement fous!

Fin et suite
L'escarmouche va durer près d'une heure. L'entrepreneur va s'époumoner à donner des ordres contradictoires, les bûcherons vont trottiner, ne sachant que faire de leurs lourds instruments que viennent frôler femmes et enfants, le chef du détachement va essayer de raisonner les villageois qui l'encerclent tendrement, et finira par se réfugier auprès des autres officiels qui ne décolèrent pas, mais dont aucun n'a envie de donner l'ordre de matraquer ces stupides énergumènes qui les entourent d'amabilités. Devant le trouble qui s'empare des autorités, certains des gendarmes n'hésitent pas à entamer le dialogue avec les
«

rebelles». Ceux-ci, au fond, leur sont bien plus proches

que les bûcherons qu'ils sont censés protéger et dont les hordes, trop souvent, ne sont composées que de Népalais miséreux embauchés par les entrepreneurs comme esclaves dociles. Avec les montagnards de l'Uttarkashi, on parle la même langue, on sait bien pourquoi il faut se méfier de tant d'étrangers qui viennent vous tirer le pain de la bouche.

Entre « pays », les conversations s'engagent, et très
vite - l'humeur de ce peuple s'y prête - débouchent sur des plaisanteries. TIs sont insensés, ces types d'Advani, mais ils ont l'air rudement sympathiques. Après tout, s'ils veulent conserver leurs arbres, cela les regarde. Les officiels sentent le vent tourner; pour cela ils ont des antennes. TIs commencent à se consulter, et le chef des gendarmes pousse un gros soupir de soulagement. Ce n'est pas encore cette fois-ci qu'il aura une sale affaire sur le dos. Du moment que les représentants de l'administration se concertent, cela signifie qu'ils se préoccupent uniquement de ne pas perdre la face, et non plus d'en découdre. TI n'y a plus qu'à leur laisser le temps décent pour trouver une raison impérative de départ. 13

Bien sûr, l'entrepreneur n'est pas content, et se démène comme quatre. Il n'a pas envie de perdre son contrat; on le comprend, cet homme. Et pourtant, il ne pourra rien contre la résignation des autorités. Celles-ci sont circonspectes, et de plus, comme elles n'ont guère l'habitude d'escalader des pentes, elles ont mal aux pieds et aux reins. La sollicitude des montagnards leur soulève l'estomac. N'est-il pas plus urgent d'aller gourmander quelques subalternes dans les bureaux, et de préparer le prochain séminaire de toutes ces têtes pensantes? Une heure après le début de l'escarmouche, la dernière Jeep a quitté les lieux, et le silence retombe sur la montagne. Quel est donc le motif qui a poussé, en ce matin de 1977, ces hommes et ces femmes de l'Himalaya, habituellement réservés et peu loquaces, à mener cette épreuve de force, et à se montrer si enjoués avec les autorités venues de la lointaine ville? Comment ces femmes accoutumées à une vie de soumission et de souffrance ont-elles trouvé l'énergie de se dresser contre l'inévitable, contre les puissances qui les ont de tous temps asservies, et d'enrôler leurs enfants dans une sorte de croisade où il n'y a rien à espérer comme nourriture ou comme bien-être, mais seulement des mauvais coups à attraper? Et surtout, comment ces misérables montagnards, acharnés à grapiller la moindre brindille pour survivre, à arracher la moindre feuille pour nourrir leur bétail affamé, se sont-ils résolus à protéger les arbres, c'est-àdire précisément à s'interdire tout revenu immédiat, alors que leur vie quotidienne est conditionnée par tant d'impératifs de cueillette et de ramassage? Un paysan désintéressé, c'est la race la plus rare qui soit, et la moins logique. Mais un paysan qui refuse d'exploiter la forêt, alors que ses ancêtres l'ont fait depuis un temps immémorial, cela n'existe tout simplement pas. Alors pourquoi, pourquoi les villageois de l'Uttarkhand ?

14

2 Les femmes

Le départ au petit matin
Dans le village de Punsora, près de la ville de Tehri, sept femmes sont sorties de leurs maisons à l'aube, pour aller quérir comme chaque matin leur charge de combustible et de feuilles fourragères dans quelque lointaine forêt. Elles ont balayé soigneusement les alentours de leur cour, vérifié que les enfants laissés à la garde des plus grands étaient sages et bien lavés. Elles ont jeté un coup d'œil aux panneaux sculptés qui ornent leurs façades, et devant lesquels les étrangers s'extasient tant. La bufflesse, attachée à son piquet, salue leur départ avec un meuglement de satisfaction. Le soleil à peine levé fait miroiter comme des perles les gouttes de rosée déposées sur les talus. La nuit a été très fraîche, et pourtant le ciel s'illumine déjà d'un bleu ardent qui réchauffe le regard. Dans le temple, en bas, dans la vallée, une cloche égrène quelques coups, face aux vieilles déités peinturlurées de rouge qui gisent sous leurs arches de pierre. Les génies tutélaires de la montagne n'éveilleront pas aujourd'hui d'orage, les rites propitiatoires ont eu lieu en temps voulu. Le servant du temple s'écarte, satisfait, et sourit à la voûte du grand banyan qui s'épanouit au-dessus de sa tête. Des oiseaux s'ébrouent déjà dans le feuillage, merles à tête rouge, moineaux à tête noire, et font choir les premières graines du pitai sacré. 15

Etrangement, les sept femmes n'ont pas un regard pour la vallée qui s'éveille, pas une attention pour les bruits familiers du hameau. A la queue-leu-leu, leur bâton sur l'épaule et la courte faucille au poing, elles commencent à gravir les premières pentes rendues glissantes par les aiguilles de pins. Elles connaissent les sentiers par cœur, et leurs pas se posent exactement aux endroits où des années de passages ont patiné les roches plates. Elles n'ouvrent pas la bouche, comme si les dernières nouvelles du village ne les intéressaient plus. Et pourtant, la soirée précédente n'a pas été chiche d'informations: la veuve du journalier Shamsher, écrasé l'an passé par la charge de traverses qu'il débardait, a reçu de son fils cantonnier un virement qui était plus important que d'habitude. Tout le monde se demande où il a bien pu économiser ces quelques roupies supplémentaires. Dans un village où le revenu moyen par an est de 120 roupies (environ 72 F) par personne, une roupie de plus ou de moins, cela compte. Et puis, il y a eu le postier qui est revenu tout faraud, avec une torche électrique toute neuve à la main. Encore un qui va épater ses voisins par pure méchanceté, en se promenant comme ça, pour rien, dans les venelles du village une fois la nuit tombée. Les autres habitants seront alors terrés dans leurs trous noirs, autour d'un maigre feu de bouse qui irritera les yeux et fera tousser les vieux. Le postier, personne ne l'aime vraiment, ici. On le soupçonne d'avoir obtenu son emploi en rendant quelques services au gouvernement, comme de décacheter discrètement, de temps en temps, une lettre un peu bizarre, passée entre ses mains. Après tout, on n'est pas loin de la frontière du Tibet, et il y a toujours des gens avec un attaché-case ou des militaires pour s'intéresser aux allées et venues des montagnards. Alors, le postier avec sa torche électrique, et la veuve avec ses quatre roupies en prime, n'y a-t-il pas là de quoi alimenter des commentaires animés, lorsqu'on part pour une longue course en ~ontagne ? Et pourtant les sept femmes demeurent silencieuses. Leurs yeux ne se cherchent pas, leurs poignets cernés de verroteries dorées ne se frôlent pas. Chacune va solitaire dans les empreintes de l'autre, et se tait. A un moment donné, pourtant, celle qui est devant s'arrête un instant, et tourne la tête. Elle rajuste son châle orange 16

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