//img.uscri.be/pth/0b75d77d36847897052ca604cf548640e20067a5
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,89 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Chroniques d'exil d'un écrivant

De
270 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 288
EAN13 : 9782296296282
Signaler un abus

Chroniques d'exil d' un . ecrlvant
."

Du même

auteur

Systèmes économiques, croissance et progrès social, L'Armise (1984)

Le capitalisme depuis l'origine,L'Armise-Tiers monde (1985)
Le temps Aux pays des ruptures, L'Armise-Tiers réel, L'Armise-Tiers LARMISES LARMISES monde (1986) (1986)

du socialisme A l'ombre

monde (1987) (1988) (1990)

de l'Occident, d'injustice sociale,

L'optimum préface

Richesse des besoins, de Henri Guitton, LARMISES

Prévologie, du droit aux soins au droit à la santé, Préface de Guy Caire, Dunod(1991)

Méthode d'analyse de sujets et d'élaboration de plans en sciences économiques, Dunod (1991) Algérie, de l'indépendance à l'état d'urgence (Sous la direction et en collaboration) L'Harmattan-LARMISES (1992) Théories économiques, fondements et limites des discours économiques IUP-CEFRAL-LARMISES (1993)

L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2897-5
@

IDokhtar

lakehal

Chroniques

d'exil d' un

ecrlvant
-'

.

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de L'École-Polytechnique
75(}{}5 Paris

Collection "Histoire et perspectives méditerranéennes" dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Hannattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Derniers ouvrages parus:
Paul Sebag, Tunis au XVIIe s. : une cité barbaresque au temps de la course. Antigone Mouchtouris, La culture populaire en Grèce pendant les années 40-45. Abderrahim Lamchichi, Islam et contestation au Maghreb. Yvelise Bernard, L'Orient au XVIe siècle. Salem Chaker, Berbères aujourd'hui. Dahbia Abrous, L'honneur face au travail des femmes en Algérie. Daniel Jemma-Gouzon, Villages de l'Aurès - archives de pierres. Vincent Lagardère, Le vendredi de Z.allâga, 23 octobre 1086. Fouad Benseddik, Syndicalisme et politique au Maroc. Abellah Ben Mlih, Structures politiques du Maroc colonial. Yvette Katan, Oujda, une ville frontière du Maroc. Musulmans, Juifs et'Chrétiens en milieu colonial. Alain Quella Villeger, La politique méditerranéenne de la France, un témoin Pierre Loti, 1870-1923. Paul Sebag, Histoire des Juifs de Tunisie, des origines à nos jours. Jean-Claude Zeltner, Tripoli carrefour de l'Europe et des pays du Tchad. Rachid Tridi, L'Algérie en quelques maux, autopsie d'une anomie. Samya El Mechat, Tunisie, les chemins vers l'indépendance (19451956). AbderrahimLarnchichi, L'islamisme en Algérie. Jacques Canteau, Le feu et la pluie de l'Atlas, vie quotidienne d'une famille de colons français. Roland Mattera, Retour en Tunisie après trente ans d'absence. Marc Baroli, Algérie terre d'espérances, colons et immigrants (18301914). Andrée Ghillet, Dieu aime celui qui aime les dattes, dialogue judéoislamo-chrétie n. Jean-François Martin, Histoire de la Tunisie contemporaine, de Ferry à Bourguiba (1881-1956). Serge Pauthe, Lettres aux parents, correspondance d'un appelé en Algérie. Nicolas Béranger, Introduction et nOles de Paul Sebag, La régence de Tunis à la fin du XVI I~siècle. Joseph Katz, L'honneur d'un général, Oran 1962.

PRÉFACE
Comme tout écrivain en exil, l'écrivant porte aussi la terre de son pays dans ses sabots. Son passé apparaît à travers son écriture, ses engagements et ses projets. D'où la nécessité de présenter, dans cette préface, les motivations générales pour chacun des thèmes d'interventions dans les journaux - Le Monde, La Croix l'Événement, Algérie Actualité, El Watan et Le Matin. - qui ont eu la courtoisie et parfois le courage politique de me laisser m' adresser à leurs lecteurs. Je remercie leurs dirigeants et rédacteurs en chef de m'avoir donné la parole, en sachant pertinemment que je ne suis ni journaliste, ni militant, ni homme politique, ni leader syndical, ni représentant d'un courant, d'un mouvement ou d'une organisation. Dans ce recueil d'articles, il ne s'agit nullement d'une écriture de collaborateur payé pour tenir une chronique dans un journal. Mais plutôt d'écrits envoyés spontanément, selon l'actualité du moment, et parus sous diverses rubriques: "Idées", "Débats", "Opinions", "Libres opinions", "Divergences", "Libres propos", "Études", "Culture", "Nation", "Économie". Parfois j'ai pu occuper la "Une", plus régulièrement les pages d'intérieur et exceptionnellement la dernière page. Ces chroniques commencées en 1980 traitent, selon les événements, de "l'immigration", "la crise algérienne", "le tiers monde", "la santé", "la protection sociale", "]' éducation", "la vérité de l'économiste". Quinze années après le début de cette aventure, je m'interroge sur les raisons qui m'ont poussé à m'impliquer dans ces débats et l'utilité de tels combats pour une humanité où l'ignorance et l'intolérance continuent de miner tous les espoirs, malgré les lueurs d'humanisme qu'entrevoit, à nouveau, le regain de démocratie observé dans les pays soumis depuis des décennies à des dictatures communistes, de partis uniques ou de juntes militaires.

,
~

t

I. HOSPIT AL1ITÉ FRANÇAISE ET IDENTITE ARABO-MUSULMANE Quoi de plus naturel qu'un universitaire en exil - qui a fait l'effort de s'adapter au style littéraire médiatique - puisse parler fréquemment des problèmes de 1J1'immigration" alors qu'il n'est mandaté par personne! J'ai longtemps soutenu la thèse du retour au pays de manière concertée avec les immigrés, car le Maghreb souffre d'un manque de personnel qualifié dans tous les secteurs. Si à chaque fois qu' un homme ou une femme compétent (e) et intègre s'exile - parce que trop minoritaires pour faire bouger les choses - il est certain que le Maghreb n'aura jamais le temps de réunir le ferment intellectuel à partir duquel pourra s'enclencher une dynamique réussie du développement. De même que je n'ai jamais eu de considérations pour les Maghrébins formés - au Maghreb ou à l'étranger - avec les deniers publics, qui refusent de payer leurs dettes - financière et morale - en s'installant définitivement en Occident. En revanche, je comprends assez les Maghrébins totalement indépendants qui n'ont pas coûté un seul centime à leur pays pour leur formation secondaire et supérieure. Surtout lorsque, réellement menacés ou contrés dans leur travail, ils estiment n' avoir rien à se reprocher en choisissant l'exil. De nos jours, cette extrême minorité d'intellectuels et cadres supérieurs forme une espèce rare, qui n'a jamais rien obtenu des États du Maghreb, à l'exception d'un passeport fourni contre paiement en devises d'une somme sans rapport avec le prix du timbre fiscal. Dans le cas de l'Algérie, je comprends fort bien que cette élite nationale n'ait légitimement aucune envie d'aller risquer sa vie ou gager son avenir et celui des enfants, pour réparer ce que les traîtres, les incompétents et les rentiers de l'État-FLN ont cassé, détruit ou désorganisé, en toute impunité, pendant trente ans d'exercice d'un pouvoir antidémocratique. De toutes les façons, quelle que soit la nature de la dette qu'un exilé peut avoir envers sa patrie, tous les immigrés sont objectivement dans la même situation. L'hospitalité française est légendaire, mais son hostilité à l'égard des populations non catholiques l'est autant. Maintes fois ce pays a rejeté vers ses voisins 8

des groupes sociaux ou ethniques que des Français ont incriminés dans l'apparition de leurs malheurs: massacres et expulsions des protestants, fréquentes expulsions de juifs depuis le Moyen Âge, dénonciations à la Gestapo pendant la Seconde Guerre mondiale, expulsion des immigrés durant l'entre-deux-guerres, recrudescence actuelle en Europe, Est et Ouest confondus, du racisme, du nationalisme, du nazisme, du fascisme, de l'antisémitisme et de la xénophobie. Franchement, peut-on soutenir que les peuples possèdent une mémoire vive? J'ai quelques doutes quand je vois réapparaître toute la "crasse" dont on croyait naguère l'Europe lavée à jamais. L'intégration des immigrés, voilà encore un slogan mythique! La France réussira parfaitement à effacer l'origine - arabe ou

berbère -

de quelques immigrés bien placés dans la hiérarchie

socio-professionnelle qui choisissent la naturalisation et francisent leurs nom et prénom. En trois générations on ne retrouvera aucune trace apparente qui rappelle leur origine culturelle. Mais pour la majorité des immigrés qui réclament la nationalité française, ou l'obtiennent presque automatiquement par le droit du sol, je doute fort que leur statut d'étranger - plus exactement les préjugés inhérents à leur culture - ne soit plus perçu par la société civile. Certains diront que je suis pessimiste sur l'évolution des rapports Français-immigrés. Je répondrai simplement, si l'histoire nous renvoie trop souvent ses miasmes, pourquoi devrai-je parfumer à plaisir le présent pour la faire oublier. En effet, la' France n' est pas les États-Unis. Elle n'a jamais été un pays où on vous demande d'abord ce que vous savez faire. Souvent la réponse à la question: IID'où venez-vous?", contente la plupart de vos interlocuteurs, quel que soit leur rang social. Lorsque, tout jeune agrégé de grammaire, Léopold Senghor (le futur président du Sénégal) pénétra dans une salle de cours du lycée Henri IV (Paris), les élèves étaient tellement interloqués que le jeune professeur s'est senti obligé de leur dire: IIJe sais que vous n'avez jamais vu un noir dans votre 'lycée, de surcroît un professeur, je vous donne dix minutes pour rigoler, et ensuite ce sera fini pour toute l'année". C'était autrefois, mais maintenant croyez-vous qu'on dit d'un étranger IIQue sait-il laire?" au lieu de liMais d'où vient-il?" En 1991 j'ai déposé, pour la première fois, un ~ I I 9

dossier pour un poste de titulaire. Lorsque ma candidature est remontée au CND (Conseil national des universités) pour avis, avec un rapport favorable de la commission de spécialistes, quelle fut ma stupéfaction en lisant le "rapport scientifique". Celui-ci, établi par un respectable collègue, membre de cette honorable institution, commence par cette phrase: "C'est un Algérien qui semble avoir toujours vécu à Paris". A l'évidence, mes origines importaient peut-être plus que je le pensais, moi qui espérais naïvement devoir ma titularisation à mon Doctorat d'État (français), mes douze années de service dans l'enseignement (en France) et mes neuf ouvrages écrits en langue française et publiés en France. Toutes mes interventions sur le sujet de l'immigration partent du même constat et y reviennent: ne jamais oublier d'où l'on vient pour épargner aux autres l'effort de vous identifier. Simplement, je n'arrive pas à comprendre comment font les communautés maghrébines pour s'enivrer si facilement d'espoir jusqu'à faire oublier à leurs enfants qu'elles sont accueillies en tant que réfugiés économiques, voire exceptionnellement comme réfugiés politiques. En réalité, un immigré est un hôte avec des droits plus généreux que ceux du pays d'origine, mais aussi des devoirs et obligations qui incombent à toute personne invitée. Sans cela, devenir français par naissance sera un statut qui exposera un jour à l'hostilité générale. Ces jeunes issus de l'immigration - souvent peu enclins à .honorer mais plus nombreux à déshonorer le JJpays de leurs parents", leur "race", leur "ethnie" - sont tout simplement le reflet d'une éducation d'oubli de soi, dont les parents portent l'entière responsabilité. Car si on avait parlé et appris à ces enfants leur langue maternelle, les références fondamentales de leur culture (et non pas le folklore et les rites ostentatoires), ils seraient moins tiraillés dans leurs comportements. Face aux Français de souche, ils auraient spontanément tous les égards vis-à-vis de la culture, les croyances, le mode de vie, les habitudes, les institutions, les droits, les règlements, les pratiques, les moeurs de la nation qui a accueilli leurs parents qui fuyaient la misère ou la menace politique. Réciproquement, je crois que les Français chercheraient davantage à mieux comprendre les différences de leurs hôtes, parce que collectivement .ils ne sont pas foncièrement racistes. 10

Le jour où on arrivera à ce résultat, l'immigration ne sera plus dans l'impasse où se retrouvent aujourd'hui plusieurs communautés livrées à elles-mêmes, dans les ghettos qui encerclent les grandes agglomérations, au milieu de chômeurs à perpétuité, de drogués, de délinquants, de vandales, d'al,cooliques, de prostituées, etc. Hélas, aux yeux de l'opinion publique, ces marginaux produits d'une compétition impitoyable - forment une image négative très forte qui ternit à jamais la réputation de tous les immigrés respectables, contraints de vivre dans les cités à problèmes, plus particulièrement les immigrés originaires du Maghreb. II. ALGÉRIE, SOUFFRANCES ET ESPOIRS D'UN PEUPLE Quand on vit en exil, cela veut dire qu'on vient de quelque part. Dans mon cas, c'était l'Algérie qui servait de modèle révolutionnaire au tiers monde. Son maître absolu, Boumédiène, pouvait tout naturellement se permettre de jeter à la figure de ses compatriotes, cadres et intellectuels, une insulte indigne d'un chef d'État dans une république: "ceux qui ne sont pas d'accord n'ont qu'à faire leur valise" (1972). Originaire d'une famille de la vieille noblesse arabe, je ne pouvais a'pplaudir à une révolution agraire qui est une spoliation caractérisée des biens d'autrui (aujourd'hui on reconnaît l'erreur) et les "exploits" industriels surfaits par la propagande du parti unique. Mais bien qu'en désaccord philosophique avec ce modèle politique totalement étranger à nos traditions islamo-arabo-berbères, j'ai estimé qu'on ne pouvait faire décemment de l'opposition en vivant dans l'ex-métropole coloniale, lorsqu'on est, comme moi, issu d'une famille qui a supporté un lourd sacrifice humain et matériel pour défendre sa dignité bafouée par l'armée coloniale. D'autant plus que - de tempérament rebelle à tout esprit de système, de clan ou de groupe - la tentation du pouvoir politique n'a jamais fait partie de mes rêves ou ambitions personnelles. L'idée même d'avoir des concurrents politiques incultes, élus par la manipulation des masses analphabètes muselées par la police secrète où imposés à ces masses par la répression, m'a fait douter dès mon adolescence de la noblesse des professions politiques dans les pays arabes. 11
~
I

!

depuis que le corps social a rejeté la greffe que lui certains idéologues du FLN - formés dans des écoles à nos traditions, principalement l'école baathiste et marxiste-léniniste -, je n' ai pu m'abstenir d'intervenir dans le débat. Mais j'ai choisi pour la totalité de mes articles de porter ma voix en Algérie même, dans des journaux lJindépendants" créés après la promulgation de la Constitution de février 1989. Mes propos concernent le peuple algérien et ses dirigeants. Quel intérêt d'en parler dans des journaux étrangers? Sauf lorsqu'on a, en priorité, un message à adresser d'abord à l'opinion internationale et aux partenaires de l'Algérie. C'était le cas, par exemple, d'un papier publié la veille des élections locales de 12 juin 1990, une campagne électorale qui a permis au FIS de tester l' efficacité de sa stratégie de conquête du pouvoir politique. Deux ans plus tard, je me suis lancé dans la publication d'un travail collectif sur le bilan de trente années d'indépendance. Parce que voyant les tournures que prenaient les événements politiques en Algérie dès le mois de mai 1990, j'étais convaincu qu'en 1992 - pour marquer le trentième anniversaire de l'indépendance - aucune institution algérienne laboratoire, centre, université, éditeur, ministère - ne réunira en Algérie quinze ou vingt chercheurs professionnels, de différentes nationalités, pour réfléchir sur les choix, les moyens et les résultats d'une stratégie de développement. Hélas, à une semaine de cet anniversaire, le système politique endeuille l'Algérie avec l'assassinat du président Mohammed Boudia£l. Les coeurs n'étaient plus à l'établissement de bilan, mais à la recherche des moyens de survie individuelle et collective. L'Algérie a souvent porté en elle-même les germes de son auto-destruction. Les dirigeants ont utilisé la patience et la naïveté d'un peuple de traditions rurales pour transformer ce pays en feuille de brouillon, chacun écrit ce que son successeur effacera dans la première année de son accession au pouvoir afin de le faire oublier au peuple. Pendant le règne de Ben Bella tous les grands patriotes, principalement Messali Hadj et Mohammed Boudiaf,
1 Le lundi 29 juin 1992, à l'heure même où je sortais de chez moi, vers quatorze heures, pour aller remettre à L'Harmattan les épreuves corrigées du livre Algérie, de l'indépendance à l'état d'urgence, j'apprends par la radio France-Inter Information l'assassinat de Mohammed Boudiaf survenu environ deux heures et demi plus tôt.

12

devaient progressivement disparaître de la mémoire collective. À son tour Ben Bella subira le même sort sous le règne dictatorial de Houari Boumédiène. L'arrivée de Chadli, puis de Boudiaf, ensuite de Kafi, et enfin de Zeroual, n'interrompt nullement le syndrome de la feuille de brouillon. Mais heureusement pour leurs successeurs, nos dirigeants n'ont pas commandé leurs statues chez leurs maîtres staliniens pour les ériger un peu partout afin que le peuple s'en souvienne. Il suffisait alors d'enlever des bureaux de PDG, de maires, de préfets, de coordinateurs du parti unique, de consuls, de juges, d'ambassadeurs,... le portrait du prédécesseur et d'ordonner la fabrication de nouveaux livres scolaires d'histoire, au cas où l'ancien conquérant du palais présidentiel aurait dicté, aux historiens à la solde du régime, qu'on réservât u,ne place valorisante pour lui et son clan dans une action héroïque pendant la guerre de libération. J'ai parlé de l'Algérie comme un homme qui a été élevé dans une culture tout autre que celle de la lutte des classes et de la haine de /JI'autre", si différent de moi soit-il, par sa tenue vestimentaire, ses croyances religieuses ou ses pensées philosophiques. Les cinq doigts d'une main ne sont pas obligés d'avoir la même taille ni la même utilité, et pourtant la main ressent toutes les douleurs lorsqu'un seul doigt souffre. Il y a quatre ans, exactement à la veille des élections locales du 12 juin 1990 remportées par les islamistes du FIS, j'ai soutenu la thèse suivante: ilIa lutte contre l'intégrisme risque d'être perdue, pour la simple raison que les facteurs qui entretiennent le phénomène ne sont pas tous à la portée d'une action politique". Depuis, jamais on n'avait autant perfectionné en Algérie l'art de tergiverser sur le choix des armes, des présidents d'État, des premiers ministres, des ministres de l'intérieur, des ministres de la défense, des réconciliateurs, des éradicateurs. Lorsque l'armée est allée chercher un homme du socialisme bureaucratique (Belaïd Abdeslam) pour assurer la transition vers une économie de marché, à l'extérieur du pays cela prenait l'allure d'une grossière farce. Mais à l'intérieur c'était pire dans la mesure où l'homme, porté candidat aux élections législatives de décembre 1991, avait capté moins de 500 voix dans sa circonscription (Ain Kebira, près de Sétif)! Son rival islamiste, Hocine Mekias, qui avait 13

obtenu 57,21 % des suffrages et 6 325 voix se retrouve en prison, pour appartenance au FIS, au moment où l'ancien baron du régime dictatorial de Boumédiène accède au poste de premier ministre. Déchu de son poste, il rejoint Paris à la recherche d'un logementmeublé et d'une petite situation. Le drame c'est que durant son mandat de premier ministre, il a traité ses compatriotes francophones de laïco-assimilationnistes, implicitement de "hizb frança" (le parti de la France). Avant lui, il y avait le précédent d'un certain Ahmed Ghozali, un autre premier ministre remercié par les généraux, qui s'est accroché indignement à un po~te d'ambassadeur à Paris (payé en devises?)l. Limogé, il aurait demandé (selon la rumeur) à Jacques Chirac, le maire de Paris, un logement social. Bien avant ces deux produits de l'État-FLN, un autre premier ministre, Abdelhamid Brahimi, quémande chaque année aux autorités anglaises un poste de vacataire dans une université. Voilà les hommes du FLN qui ont gouverné l'Algérie "indépendante" pendant trente ans! Quels exemples de dignité d'anciens moudjahidine à enseigner aux écoliers algériens! Mais avec un peu de compassion pour ceux qui ont fait "tomber leur nif"2 dans la Seine ou la Tamise, - et seulement si ce n'est pas une ruse pour se donner une image d'intégrité rare chez les hauts dirigeants de l'ÉtatFLN - on pourrait peut-être dire que ces nouveaux soufis n'ont, après tout, pas pillé les richesses de l'Algérie. Entre-temps, la violence - intégriste et étatique - ainsi que l'apparition du brigandage, du viol des femmes et du racket à l'échelle nationale, ont vidé l'Algérie d'une partie de ses élites. Cependant une caste ne pense qu'à sauvegarder ses privilèges en se recroquevillant sur un pouvoir sans légitimité aucune, tandis que le peuple n'attend plus, de ceux-là mêmes qui se sont auto proclamés sauveurs de la nation, de le débarrasser du système-FLN à l'origine des faillites, injustices, incompétences, tortures, violences, meurtres, déviations, corruptions, détournements, destructions, sabotages, rackets, trahisons, délinquances, viols, déshonneurs, ...
1 Le président Mitterrand l'a fait "poiroter" plusieurs mois avant d'accepter son accréditation. 2 En arabe "T ayah nifah" (littéralement ''faire baisser son nez") est une expression populaire qui signifie: "être sans aucune fierté".

14

Lorsqu'au tout début de l'année 1992 la crise s'était brusquement aggravée, j'ai soutenu la thèse que l'Algérie dispose d'atouts plus importants que ses handicaps pour sortir de sa crise, mais en précisant textuellement que "ces atouts stratégiques, économiques et sociaux ne serviront jamais de manière absolue. Car étant donné la gravité de la situation, nul ne pourra les utiliser efficacement tant que cette nation ne disposera ni d'institutions démocratiques, ni de représentants réellement élus par le peuple, ni de règles strictes de sanctions à l'encontre de tous les délinquants, les corrompus, les défaillants, quel que soit leur rang social". Cette voix non partisane n' a pas été entendue, parce que depuis l'annulation des élections législatives de décembre 1991, dès que vous appelez au réenclenchement du processus démocratique, vous êtes suspecté d'apporter votre concours politique au FIS dissout. Mais après la cassure irrémédiable au sein de la société algérienne - trois à dix mille morts selon les sources, autant sinon plus de veuves et d'orphelins, sans oublier les traumatismes, les viols, les sabotages, les hold up, les rackets - j'espère au moins que ceux qui n'ont pas voulu écouter en 1992 sont maintenant convaincus qu'il leur faudra dix fois plus d'efforts pour sortir le pays de la crise. Quand les "démocrates" ont commencé à diaboliser le FIS, à demander ouvertement la prise directe du pouvoir par l'armée, j'ai soutenu l'idée que le FIS emprunte le même chemin que le FLN d'avant 1962 pour mobiliser la population, contre un pouvoir politique honni par les Algériens, en mettant constamment en exergue sept problèmes majeurs: eau, emploi, logement, soins médicaux, coût de la vie, corruption, élections libres. L'interdire ou interdire tout autre parti qui dérange le pouvoir politico-militaire, emprisonner tous ses membres, ne résout aucun de ces problèmes en Algérie. Dans ce pays jamais les barreaux n'ont réussi à retenir en prison une idée. Je soutenais aussi que l'ouverture des camps de concentration au Sahara est une pratique inadmissible, qui rappelle aux hommes de ma génération de douloureux souvenir~. J'ai demandé le jugement - avec les garanties nécessaires - des seuls coupables de crimes identifiés, ainsi que la libération progressive des prisonniers innocents et la fermeture définitive de tous ces lieux infâmes avant le 30e anniversaire de l'indépendance (5/7/92).
15

Sinon on s'apercevra trop tard que ces c~ntres auront servi de véritables écoles du terrorisme recrutant facilement parmi ces milliers d'innocents internés abusivement. Ma voix dissonante d'homme indépendant agaçait certainement les promoteurs de la méthode brutale. Malheureusement, l'évolution de la situation depuis 1992 m'a donné entièrement raison. Aujourd'hui on parle de maquis terroristes au pluriel, aucune région du pays n'est sûre; tandis que la vie d'un intellectuel vaut, selon la localité, entre 300 à 150 000 dinars (50 à 12 500 francs au change parallèle) de récompense et la promesse d'u paradis pour un apprenti terroriste. Ceux qui terrorisent leurs frères - parce qu'ils pensent différemment, possèdent légitimement des biens convoités ou exercent légalement un pouvoir redouté - ont finalement réussi à vider le pays de ses éléments les plus créatifs, laissant derrière eux une Algérie avec moins d'ambitions qu'au lendemain de l'indépendance. L'Algérie, c'est toujours et encore le syndrome de la feuille de brouillon. En 1962 c'était la même terreur, celle de l'OAS qui a privé l'Algérie de plusieurs centaines de cadres natifs du pays, certes de confession non musulmane ou laïques revendiquant leur différence, mais sincères dans leurs engagements, utiles par leurs capacités professionnelles et disposés réellement à construire avec nous une nouvelle Algérie, je veux dire une république moderne. Aujourd'hui le pays perd encore, par milliers, ses cadres, ses intellectuels, ses hommes d'affaires et ses industriels. Un grand nombre de ces exilés contraints s'établiront définitivement à l'étranger. ,En effet, cette nation gravement dépersonnalisée par cent trente deux ans de colonisation vit en permanence avec un déficit de légitimité politique. Elle est à l'image du laboureur qui a eu la maladresse d'atteler à sa charrue un chameau, lequel dame à chaque retour, le sillon qu'il vient de tracer. Dans la culture occidentale on appelle cela le mythe de Sisyphe. En comparant l'exode silencieux de milliers d'Algériens (19891994) à celui des natifs utiles d'Algérie en 1961-1962, je me suis souvent demandé si un pays qui rejette ses enfants - par milliers, à deux reprises et en moins d'une génération - était encore digne d'être foulé par des hommes et femmes de grande valeur. Aujourd'hui comme hier, parmi tous ceux qui ont définitivement 16

largué les amarres pour sauver leur vie et celle de leur famille, la plupart n'ont pris dans leurs bagages que cet espoir: la face de dieu est partout et sa terre est immense. Le clivage entre francophones et arabophones est un simple artifice, très commode pour diviser les éléments utiles à l'Algérie. En réalité, la distinction devrait se faire entre ceux qui sont productifs, créatifs, imaginatifs - quelle que soit la langue d'expression, l' obédience philosophique ou la confession religieuse - et tous les autres, habitués à vivre de la corruption entretenue par une économie de rente pétrolière. Quand il n'y avait que des journaux de l'État-FLN, mis à part le cas de quelques journalistes, plus particulièrement dans Algérie-Actualité avec son ton nettement plus critique, le peuple algérien plaçait tous les journalistes au même niveau: des fonctionnaires de l'information payés pour rédiger des tractsl et préoccupés avant tout de garder leur place. Après la révolte populaire du 5 Octobre 1988,ce monde qui vécut d'un.e rente de situation entre en effervescence. Certains créent des journaux JJindépendants"2, dont malheureusement peu parmi les plus crédibles résistent encore à l'hostilité de l'environnement politique, économique et culturel. D'autres continuent dans le métier de fonctionnaires du ministère de l'information. III. REGARDS SUR LE SOUS-DÉVELOPPEMENT

Venant du tiers monde, il était de mon devoir, quand un journal m'ouvrait ses colonnes, de présenter les phénomènes politiques, économiques, sociaux ou culturels tels que les ressent l'homme du tiers monde. En effet, cela veut dire qu'à maintes occasions j' ai dû m'élever contre des tendances dangereuses. Des
Les Oranais ont donné le surnom de ''tracts'' aux journaux gouvernementaux, pour faire savoir qu'il s'agit de propagande pour maintenir au pouvoir un FLN dégénéré. 2 Je mets volontiers indépendants entre guillemets, parce qu'il n'est pas évident de changer de réflexe, d'idéologie, de méthode lorsqu'on a été, d'une manière ou d'une autre, serviteur malgré tout de l'omniprésent parti unique FLN. En admettant que sur le plan idéologique certaines équipes ont totalement rompu avec l'unanimisme de façade, il n'en demeure pas moins qu'en Algérie, celui qui édite un journal dépend de l'État pour le papier, l'impression, la distribution et même la publicité. Que lui reste-t-il d'indépendance? 17

pseudo-théoriesqui prétendent expliquer le sous-développement. Des pseudo-classifications scientifiques par catégories de pays faisant croire que certains ont mieux réussi, tout en passant sous silence le prix payé de la soumission à l'Occident, par ces États corrompus avec les dollars des firmes multinationales. Des promesses d'aides au développement qui renforcent le lien de domination de l'hémisphère nord sur l'hémisphère sud. Des guerres en Orient et ailleurs qui obligent les arabes à se détourner de leur vraie préoccupation historique, rattraper le retard qui les sépare de l'Occident opulent et dominateur. Les pratiques sociales, notamment le rôle minoré de la femme et son statut d'éternelle mineur. La dénonciation des trois redoutables tares des jeunes nations: le populisme, la corruption et la bureaucratie. Les espoirs de voir prendre en considération un développement local en faisant participer les populations villageoises aux projets d'émancipation. La tendance nouvelle de l'Occident à se désintéresser du tiers monde à travers les programmes d'examens, les programmes de recherche, les publications, les rubriques dans les journaux et magazines. Les conséquences probables sur les économies du tiers monde, de la constitution de grands blocs commerciaux, notamment les rapports prévisibles entre l'Europe communautaire et le Maghreb. En tant qu'habitant d'une grande métropole européenne, tous ces problèmes du tiers monde ne me concernent jamais dans ma vie quotidienne. J'aurai pu me taire comme les milliers d'étudiants et d'intellectuels maghrébins résidant dans des pays où la liberté d'expression est pourtant garantie par le droit et dans les faits. Non, je ne me suis pas tu, car je ne pouvais accepter de voir le gaspillage et l'égoïsme en Occident, sans dire à chaque fois qu'on me donne l'occasion. N'oubliez pas, sans les richesses du tiers monde, l'Occident n'aura ni présent ni avenir florissants! Aidez les peuples au lieu de fortifier les juntes militaires et les États corrompus - à résoudre leurs plus graves problèmes : démographie, endettement, guerres, famine, transferts de technologies, commerce, identité culturelleP
1 Mon combat pour les peuples méprisés du tiers monde ne s'est pas limité à la publication d'articles ou de livres. Je l'ai mené aussi lors des émissions radiophoniques auxquelles j'ai été invité, malheureusement moins souvent que certains qu'on invite volontiers pour leur faire dire ce qu'on souhaite faire passer à l'antenne. 18

IV. AU CHEVET

D'UN

SYSTÈME

Si j'ai traité le premier thème par fidélité à mes compagnons d'exil, le second par fidélité à mes origines arabo-musulmanes, le troisième par fidélité à ma sensibilité d'homme du sud révolté par tout ce qui heurte sa conscience, je dois ajouter enfin que mes interventions sur les problèmes de santé, de protection sociale et d'éducation sont des préoccupations d'humaniste et de chercheur. J'ai été très vite interpellé en arrivant dans ce pays, la France, où je découvre une médecine hyper-technicienne et une absence de solidarité familiale compensée en théorie par une solidarité élargie et institutionnalisée (La "Sécu", le "Chomdu", le RMI, la mutuelle). Dans mon éducation, le médecin est d'abord un sage doué des vertus inhérentes à la seule sagesse possédée et transmise de maître à élève. Mais voilà que je découvre ce monde de la sagesse en train d'agoniser; tandis que celui des techniciens étale ses trophées dans les revues et magazines spécialisés. Vel1ant d'un monde où l'assurance contre les risques sociaux d'un homme dépend principalement de la taille de sa famille - plus celle-ci est nombreuse, moins il se fera de souci pour ses derniers jours - je découvre aussi combien nous sommes totalement différents des occidentaux qui n'attendent rien de leurs enfants et sont même pressés de les voir quitter le foyer parental, le plus tôt possible après la majorité. Les parents semblent ne pas tenir leurs enfants par la baraka que les nôtres sont censés nous transmettre avant de rejoindre l'au-delà. Alors cette institution qui fait vivre les vieux en toute (relative) indépendance financière, porte secours aux malades et infirmes, là où la famille agnatique et la tribu avaient leur plein rôle à jouer, m'a intéressé au point d'en faire un sujet de thèse de Doctorat d'État. En regardant de plus près ce phénomène de la protection sociale, j'ai découvert à la fois trois conceptions divergentes de la santé et, surtout, la chaîne dialectique qui relie quatre concepts
fondamentaux

-

État,

besoin,

santé

et prévention

-

dont

le

contenu a changé fortement d'une étape historique à l'autre. Ceci me révéla l'opposition radicale entre le droit aux soins et le droit à la santé, ainsi que le phénomène des coûts cachés et l'énorme 19

difficulté de faire admettre la dépense de prévention comme un investissement, au même titre que tout autre investissement réalisé par les entreprises et administrations. Mais je compris très vite que les enjeux économiques de ce changement de mentalité sont énormes, des lobbies assez puissants, voire menaçants, campent en permanence sur tous les lieux importants du pouvoir de décision - au niveau national et international - pour empêcher toute évolution dans le sens de l'application du droit à la santé. En effet, tant qu'en Occident les partis, les syndicats, les associations de consommateurs se battront pour le droit aux soins, et propageront leur histoire dans le tiers monde comme un triomphe du droit, nous continuerons à dépenser toujours plus d'énergie pour réparer des dégâts causés par ceux qui - n'ayant aucun sens de la durée - détruisent avec un redoublement de férocité les bases matérielles de notre vie pour gagner plus. Chez ces misanthropes, peu importe l'état dans lequel les générations futures retrouveront la planète et le patrimoine génétique de l'humanité. Face à eux, parler du droit à la santé est une manière de refuser de cautionner aujourd'hui la spoliation des héritiers de notre planète de demain. Je me suis battu pour que la prévention en tant que discipline autonome - comme l'est l'urbanisme - puisse attirer l'attention des chercheurs, présenter un intérêt électoral pour les responsables politiques, interpeller les économistes sur leurs méthodes de calcul des richesses créées annuellement. Pour désigner cette préoccupation, j'ai choisi provisoirement le terme préven tologie avant d'opter définitivement pour Prévologie1. La médecine répare les dégâts quand ce n' est pas trop tard; tandis que la prévologie préserve le patrimoine-santé. Les Français ont mis plus d'un siècle pour passer de l'âge d'une sécurité professionnelle indigente (les mutuelles d'entraide ouvrière) à celui de la sécurité sociale généralisée (assurance sociale obligatoire). Ce précédent historique me fait craindre, notamment avec la faiblesse des mouvements progressistes et alternatifs, que cette nation mette autant de décennies pour découvrir, tardivement, où mène la revendication du droit aux soins au lieu de se battre sur tous les fronts pour obtenir le respect du droit à la santé.
1 Prévologie, du droit aux soins au droit à la santé, préface de Guy Caire, Dunod

20

Le métier d'enseignant que j'exerce depuis quinze ans à plein temps m'a permis de voir de plus près un certain nombre d'aberrations du système scolaire et universitaire français. Ce qui me frappe le plus c'est l'absence de réalisme dans l'enseignement des sciences économiques en France. Tout est conçu comme si l'université s'adressait uniq'uement à une minorité de familles, quelques intellectuels aristocrates, qui nous envoient leurs enfants se cultiver -et non pas apprendre le métier d'économiste - en attendant de mûrir pour vivre de rentes après un mariage dans les formes et traditions aristocratiques. On oublie qu'il s'agit d'une éducation de masse1pour donner un "gagne pain" à des jeunes venus des classes moyennes dans le sens limité du terme commerçants, employés, techniciens, artisans, fonctionnaires - qui n' ont pas une fortune à transmettre à leurs enfants pour les établir dans l'aisance. Quand on voit les programmes d'analyse microéconomique et d'analyse macroéconomique du DEUG, on a l'impression que tous les futurs lauréats sont attendus pour occuper des postes d'administrateur à l'INSEE ou de stratège au FMI. Pourquoi abuser de la réceptivité des jeunes de 18-20 ans pour leur faire perdre leur temps a'vec un enseignement économique totalement déconnecté de l'actualité? Ouvrez donc un livre d'analyse économique! Vous serez édifié. Pour peu que vous ayez une expérience dans la vie active, vous constateriez que cet enseignement est tout simplement déconnecté de la réalité même des entreprises. Pendant les douze années où (pour payer mes études secondaires et supérieures) j'ai dû exercer à plein temps le métier de comptable dans plusieurs entreprises et administrations, sous des régimes économiques radicalement opposés, je n'ai jamais vu dans un service de comptabilité analytique un professionnel utiliser les termes "isoquants" et J/isocoûts" ou calculer les coûts de production comme on me demande officiellement de l'enseigner à l'Université.
1Plus de 150 000 étudiants inscrits en Sciences économiques, Gestion et en A. E.S. Si on ajoute tous les étudiants inscrits à un cours de sciences économiques dans les Instituts, les écoles de commerce, les écoles d'ingénieurs, les classes préparatoires, les cours de formation continue, les classes de concours administratifs, on dépassera largement les 200 000 personnes. Ceci sans compter les élèves de 1e et Ter. E.S.

21

La chose la plus étrange dans le systè~e est la dévalorisation de l'enseignant par rapport au chercheur statutaire. Lorsque l'université recrute, elle regarde d'abord l'importance des travaux théoriques du postulant - avec le persistant préjugé qui met l'économie théorique au-dessus de l'économie appliquée. Quand un enseignant conçoit un manuel qui se vend bien, il ne tardera pas à savoir qu'auprès de certains collègues des commissions de recrutement ou de promotion du C.N.V. son oeuvre vaudra moins qu'un article écrit (de préférence en anglais) dans une des revues académiques. Pour ce cénacle, le service rendu à l'université qui l'emploie et aux milliers d'étudiants qui utilisent son travail paraît infiniment moindre que le fait d'écrire, spécialement pour quelques centaines de spécialistes à travers le monde. Les usagers de l'enseignement supérieur et leurs représentants n'ont aucun mot à dire sur le choix et le recrutement des enseignants dans une université et encore moins pour leur promotion. Cela se fait à huis clos par une IIcommission de spécialistes" qui fait fi de la manière dont vous êtes perçu par vos étudiants. Mais après le mois de mai de chaque année, les étudiants, leurs parents et l'opinion publique (seulement quand un journaliste lui révèle l'énormité des taux ~' échec en DEUG) s'étonnent devant les gâchis annuels provoqués par "les examens guillotines" supposés à tort sélectionner les plus "intelligents" d'une classe d'âge. Honnêtement, est-ce que tous les "théoriciens" qui ont noirci des centaines de pages dans les revues académiques sont aptes à enseigner? Il faudra poser la question à ces foules anonymes qui fréquentent quotidiennement l'université. Mais je crains que le jour où on associera les étudiants aux procédures de recrutement, de promotion, de maintien ou d'exclusion des enseignants, un certain nombre de mes collègues découvriront ce qu'est l'humilité. Pérorer sur un concept entre spécialistes est une compétence valable dans un milieu très restreint, transmettre un savoir à tout le monde est une vocation qui s'entretient quotidiennement par le travail constant et la prédisposition à accepter de se regarder dans le miroir tendu par nos élèves. En laissant clairement savoir aux troupes de doctorants, vacataires, intervenants et autres, que les faveurs des commissions de spécialistes sont réservées exclusivement à ceux
.

22

qui augmentent le nombre de leurs public~tions théoriques, on a volontairement dévalorisé le métier d'enseignant. La preuve, c'est qu'on tend globalement à recruter moins de maîtres de conférence par rapport aux besoins réels, mais un peu plus de détachés du secondaire. En sciences économiques, il s'agit d'agrégés des lycées qui croient à une promotion avant de découvrir une triple surprise: la quantité de copies sans commune mesure avec le nombre qu'ils avaient l'habitude de corriger dans leur lycée, le doublement du service comparé à celui d'un maître de conférence titulaire du poste (mais un peu moins d'heures qu'un professeur de lycée) et enfin l'accroissement de la proportion de bacheliers qui ont des difficultés - expression, logique, lecture, plan de rédaction, etc, - que leurs collègues du secondaire n'ont pas réussi à supprimer. Quant à l'enseignement secondaire et les réformes entreprises qui ont nivelé par le bas le collège - et par voie de conséquences les lycées moyens -, cela fait cinq années au moins qu'on commence à les ressentir durement au niveau de l'enseignement supérieur avec des étudiants qui ont besoin, aujourd'hui plus qu'autrefois, d/enseignants très professionnels, de préférence ceux qui ont été confrontés à la réalité des entreprises, des administrations, des collectivités pour prétendre enseigner l'économie politique. V. Y-A-T-IL UNE VÉRITÉ DE L'ÉCONOMISTE?

Économiste de profession, mes interventions ont porté aussi sur la manière de voir la réalité par une science économique académique qui énonce des vérités impossibles à retrouver sur le terrain, parce que d'autres disciplines, comme l'anthropologie par exemple, ont découvert que la perception de l'économie par ceux qui la vivent et pratiquent quotidiennement ne ressemble pas à celle que le théoricien, sans quitter son fauteuil, imagine à longueur d'articles, de livres, de colloques scientifiques. À un moment donné je me suis demandé si l'économiste académique n'occupe pas la même position que le sondeur d'opinions : en énonçant un résultat à partir d'un petit échantillon, son objectif serait d'influencer le maximum de personnes non prises dans son filet.

23

On sait parfaitement que même dans les pays les plus développés la rationalité ne guide pas nécessairement l'individu. Par exemple, en France, comment parler de rationalité lorsqu'on constate qu'il y a autant de cartomanciennes, de diseuses de bonnes aventures, de voyantes, d'astrologues, de marabouts africains que de médecins diplômés et imbus de sciences modernes? Comment parler de rationalité de l'individu lorsque les abonnés des jeux du hasard se comptent en plusieurs millions chaque semaine? Comment parler de rationalité à la bourse alors que les mouvements de foule (les rumeurs) peuvent faire et défaire en quelques minutes des fortunes? Est-ce que ces vingt années de séisme mondial à répétition ont fait changé la perception du réel chez l'économiste académique? L'hyperspécialisation pour survivre ou se manifester en. tant q.ue professionnel statutaire a fait éclater la science économique à l'intérieur même de ce qui nous paraissait nagu.ère comme des écoles très distinctes de la pensée économique. Plus personne ne songe à faire une théorie générale qui recueille l'adhésion d'une majorité d'éconon1istes et trouve un très bon accueil dans les ministères et auprès des états majors des grandes firmes et institutions internationales. Une tellepréoccupation paraît aujourd'hui impensable chez les économistes. Cette tendance risquera de maintenir Keynes comme le dernier des grands généralistes dans l'histoire de la pensée économique. De nos jours, la recherche signifie d'abord existence d'un budget, d'un "patron" de stature internationale, d'une éq.uipe soudée et du temps disponible. Avant même de se lancer dans un projet, on préjuge du succès et des retombées d'une "découverte" ou d'une "construction intellectuelle". Ce qui n'assure pas gloire etlou fortune ne mérite pas qu'on réfléchisse sur sa faisabilité. L'argent et les titres honorifiques ont corrompu la science, une certaine science économique, comme les "Prix littéraires" ont imposé leur diktat de style à la littérature. Dans tous ses propos, l'écrivant est totalement soumis à la nécessité de la perspective. Témoin de son époque, il sera jugé sur sa manière de témoigner et le choix des sujets. Ainsi, le lecteur de ce recueil d'articles pourra bien se demander pourquoi ne trouve-t-il pas tel fait marquant de ces quinze dernières années. On ne le sait 24

pas toujours, mais la quasi totalité des économistes universitaires demon âge n'écrivent jamais dans les journaux et magazines. Quand j'ai commencé ces chroniques, j'avais trente ans. Les universitaires de ma génération qui signaient des articles IJgrand public" représentaient une poignée d'individus, exclusivement des militants membres d'une des commissions d'un parti ou d'un syndicat qui s'exprimaient uniquement au nom de leur fonction partisane. Les hétérodoxes comme moi - au lendemain du premier

papier publié

1

et surtout

après les conversations

avec leurs

collègues bien initiés aux coutumes de la tribu - soit rejoignent les rangs en jetant aux orties leur plume de chroniqueur, soit persévèrent et reçoivent longtemps le salaire de leur audace. En effet, lors de la soutenance de ma thèse, un des cinq membres du jury, plus précisément son président, me dit: "Je vous aime bien comme essayiste et moins comme thésard, parce que vous n'avez pas joué le jeu"2. Certainement que ce lecteur du Monde a dû lire auparavant une fiche élogieuse de Pierre Drouin sur un livre que j'ai commis3, préfacé par l'académicien Henri Guitton devenu plus critique en quittant l'université. Dans un langage codé, ce IJcompliment" veut dire: pourquoi parle-t-on de vos livres alors que vous n'êtes même pas encore statutairement des nôtres? D'ailleurs avant d'entendre cette réflexion, maintes fois on m'a fait savoir que je ne respectais pas la vieille tradition universitaire française: "Mon cher, on publie des chroniques, des critiques ou des essais lorsqu'on a déjà assuré ses arrières" .En milieu universitaire français, cela veut dire mandarin reconnu, patron en fin de carrière ou professeur émérite.
1 Mais je peux vous confirmer que ceux qui n'ont pas l'autorité d'une "carte" ont beaucoup de peine à être publiés par des journaux qui préfèrent les "personnalités". 2 Le dédain que j'aurais eu pour ce jeu m'a coûté la perte d'une mention "très honorable". Le procédé est pervers. Puisque les rapporteurs du CNU n'ont jamais le temps de lire attentivement les thèses, avec une mention "honorable" le candidat est handicapé d'avance, quels que soient l'importance de ses travaux et expériences, la crédibilité du jury (3, 4 ou 5 professeurs?), l'aura de ses membres, la nature de la thèse (3e cycle, Nouveau Régime ou d'État?). Avec patience j'ai donc fait la "queue" au CNU pendant trois ans pour être enfin inscrit sur la liste des Maitres de conférence. 3 En pensant être convoqué dans un délai raisonnable pour la soutenance (3 mois au lieu de 9 mois d'attente!), j'ai commis l'imprudence de publier un chapitre qui est sorti avant. Ceci a été très mal interprété par le président du jury qui m'a bien congratulé.

25

Finalement, dans un monde ravagé de toute part, on vous demande de rester dans votre tour d'ivoire1. Gardez-vous de descendre voir la réalité quotidienne, vous aviliriez notre noble discipline2. Contentez-vous donc de la vérité de la Science économique, l'université vous saurait gré! Et surtout ne voyagez pas jeune dans les différentes disciplines des sciences sociales, comme c'était la coutume chez mes ancêtres les humanistes arabes, attendez pour cela d'être vieux, assez vieux si possible, pour que personne n'ose vous blâmer! Au début de cette préface, j'ai bien averti le lecteur que tous mes articles sont des réactions spontanées à des événements qui m'ont le plus marqué. Aucun journal ou magazine ne m'a commandé un papier ni payé mes "piges"3 pour ma participation à un débat. Je n'ai pas fréquenté non plus la Brasserie Lipp de Saint Germain à Paris, ni d'autres lieux de rendez-vous mondains. Parce qu'en vingt ans d'exil, quand il s'agit réellement des causes nobles, j'ai assez vu parader "d'écrivains" de toutes nationalités au capital éditorial tellement insignifiant qu'ils le perdraient dans la poche de leur veste. C'est sans doute aussi par atavisme de souli que j'éprouve une certaine répugnance pour ces clubs "d'intellectuels de service" englués dans leur confort matériel, mais qui ont l'outrecuidance de pétitionner, dénoncer, rassurer, juger, accuser, condamner, sermonner, t.erroriser, polémiquer, apostropher, instruire, annoncer, .... Mokhtar Lakehal

Paris, le 31 août 1994
1 Au détour d'une conversation, j'ai voulu savoir d'un membre de l'Institut ce qu'était un "économiste académique". La réponse: "C'est un homme coupé de la réalité". 2 Lorsque Platon apprit que Archytas de Tarente construisait des automates et faisait voler des colombes en bois, il lui fit le reproche suivant: ces automates "corrompaient la géométrie", "ils lui faisaient perdre toute sa dignité en la forçant comma une esclave de descendre des choses immatérielles et purement intelligibles aux objets corporels et sensibles". Cela conduit l'intellectuel à "employer une vile matière qui exige le travail des mains, et sert à des métiers serviles". 2 500 ans plus tard, certains voudraient que le statut de notre discipline soit celui de la géométrie de Platon. 3 Une seule exception tout de même. A la suite d'un article sur "l'expérience du mariage mixte", j'ai reçu une petite somme pour mes droits d'auteur.

26

HOSPITALITÉ FRANÇAISE , ET IDENTITE ARABO-MUSULMANE
1. L'EXPÉRIENCE DU MARIAGE MIXTE 2. QUEL DESTIN POUR LES MUSULMANS DE FRANCE?
3. LES ETHNIES 4. F AMILLE UNIES VEULENT LA PAIX! OCCIDENT ALE

ORIENTALE

ET FAMILLE

5. CE SENTIMENT DE LÂCHETÉ QU'ON ÉPROUVE 6. LES "BEURS", UNE CONSCIENCE TOURMENTÉE 7. UN MOMENT PRIVILÉGIÉ DE DIALOGUE 8. LE RAMADAN: UN MOIS DE CONVIVIALITÉ

9. DROIT DE GARDE ET DROIT DE RESSEMBLANCE 10. MARIAGE MIXTE ET THÉORÈME DE L'ÉMIGRATION
Il. LE PAUVRE, 12. "ÉTRANGER LE JUIF, PARMI L'IMMIGRÉ VOUS" EN RÉSIDENCE PEUVENT TRAVERSER SURVEILLÉE

13. LES VIEUX DÉMONS LA MÉDITERRANÉE 14. LA FASCINATION 15. LE PORT

DU PASSÉ SYMBOLE D'INFÉRIORITÉ?

DU HIJAB,

16. LES IMMIGRÉS À L'INCERTAIN 17. L'ALGÉRIE

ALGÉRIENS,

DU PROVISOIRE

TOURNE

LE DOS AUX ÉMIGRÉS

1. L'EXPÉRIENCE

DU MARIAGE MIXTE

Dans une société permissive évoluée, il n'est pas trop surprenant de voir la "génération du bien-être" aller à la rencontre d'une génération dénigrée et en crise d'identité... ou inversement. Mais, sans intentions sincères d'intégration de part et d'autre, cet élan d'amour et de compréhension ne mènera nulle part, sinon vers l'échec. La femme occidentale qui épouse un Maghrébin a toujours été l'objet de critiques acerbes de la part des milieux racistes ou traditionalistes. Le plus souvent elle est marginalisée par sa propre famille, sans pour autant s'intégrer à la société maghrébine. Elle subit encore l'agressivité de générations frustrées durant les guerres et trop jalouses, sans doute, des libertés conquises par les nouvelles générations. Or, lorsque le bonheur conjugal arrive à lui faire oublier ces contraintes sociales, la vie de couple (mixte) lui engendre des problèmes quotidiens: la personnalité de base de son époux, le type d'éducation à donner aux enfants, le mode de relations familiales, etc. Quand on interroge le Maghrébin, on s'aperçoit qu'il vient d'un autre monde. Partagé entre deux époques de civilisation, il ne saurait plaire à la femme occidentale. Confronté à deux cultures, il est indécis, irrésolu, perplexe... face au mariage mixte. Le temps finit bien par le décider, mais, qu'il soit culturellement authentique ou en crise d'identité, de par l'histoire du Maghreb, il demeurera longtemps un paradoxe culturel. Il laisse entrevoir son authenticité lorsqu'il exalte l'époque où les modes butaient contre les principes avant d'aller s'échouer au large de l'indifférence. Il se met en crise quand il veut à la fois conserver entièrement son héritage culturel et ouvrir son esprit aux influences positivistes de notre époque. Le monde occidental le place devant un dilemme: soit penser statique pour sauver son âme; soit penser dynamique pour améliorer son être. Tandis que dans la situation particulière du mariage mixte, il est appelé à recourir à l'éclectisme. CONJONCTION PLUS QUE CONFRONTATION

Le mariage, en général, est une confrontation de deux individualités. Le mariage mixte est souvent une "conjonction" de deux personnalités de base. L'harmonie du couple exige une subtile combinaison des éléments culturels positifs et la neutralité des incompatibilités culturelles. Lorsqu'on veut éviter la dépersonnalisation, cette tâche devient difficile. Par ailleurs, l'expérience nous montre que la cellule familiale constituée par le mariage mixte a d'autant plus de chances de survivre longtemps aux déprédations qu'elle ne contraste pas trop avec l'une des personnalités de base. Ce n'est pas parce que le couple habite 28

Paris ou Rabat qu'il doit vivre entièrement les coutumes locales. Vivre en symbiose avec les autres ne veut pas dire s'effacer culturellement. Les enfants du mariage mixte sont culturellement des "mutants"; leur famille, par son hétérogénéité, les marquera définitivement. En effet, l'expérience du mariage mixte n'est pas souhaitable aux individus immatures. Car ce type d'union est, en réalité, un affront à deux sociétés. Certains couples voudraient en faire un moyen privilégié pour donner l'exemple de réconciliation et d'harmonie entre deux communautés, longtemps indifférentesculturellement l'une à l'autre. Ces couples se sont engagés dans un combat quotidien qui demande une entière fidélité au compagnon et une profonde conviction que la cause défendue est juste. Parmi les vertus traditionnelles qui les ont conduits à la maturité, il leur est nécessaire de posséder celle qui mènent au succès. Car lorsqu'on examine de près les cas d'échec, on se demande s'il ne faut pas avoir des prédispositions particulières (qualités et caractères) pour assumer la responsabilité d'une union conjugale où le triptyque famille, culture, religion constitue le principal obstacle. En somme, si beaucoup de mariages mixtes ne font pas long feu, c'est parce que les couples ont sous-estimé le rôle constructeur de la tolérance ou méconnu le rôle destructeur çle la société. Dans cette situation particulière, il ne faut pas confondre Dieu, l'Etat et la société. Lorsque le premier autorise, le second tolère, mais le dernier refuse. Le Monde du vendredi 12 décembre 1980

29