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CHRONIQUES MAHORAISES

221 pages
On s'inquiète aujourd'hui du recul de la tradition orale à Mayotte, lié à la modernisation accélérée de l'île. On peut craindre que soit perdu en une génération un patrimoine culturel et historique d'une richesse exceptionnelle. C'est à cette tradition historique menacée que cet ouvrage veut rendre hommage, avec cette édition critique des " Chroniques Mahoraises " réunissant pour la première fois des textes de Cadi Omar ben Aboubacar, du Prince Saïd Omar el Masela, du Cheik Mkadara ben Mohamed, de Ali Hamidi Madi et du Cheik Adinani.
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(QL'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-1742-X

Jean-François

GOURLET

~~

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

HONGRIE

Avant-propos

Plus peut-être que pour tout autre pays, l'Histoire de l'archipel des Comores dépend de sa géographie. Situées à l'entrée du canal du Mozambique, à égale distance de Madagascar et des côtes orientales de l'Afrique, les prétendues "îles de la lune" ont été très tôt une plaque tournante des migrations qui ont traversé la partie occidentale de l'océan Indien, recevant les influences des cultures diverses qui s'y sont épanouies. Austronésiens, Malgaches, Bantous, Arabes, Persans, Indiens cohabitent ou se mêlent pour former une civilisation originale, cimentée par la pratique de l'Islam apporté par des marchands "arabo-persans" ou swahilis au plus tard au XIIO siècle, et probablement avant. L'étude que j'ai pu mener, il y a quelques années, du site archéologique de Dembéni à Mayotte a révélé l'existence, dès le IXO siècle, de relations commerciales

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étroites avec Madagascar, la côte orientale de l'Afrique, le monde arabo-musulman. Les batteries de fours métallurgiques découverts à Dembéni contribuaient à l'approvisionnement en fer du monde islamique, et autorisaient l'importation de produits de luxe comme la céramique "sassano-islamique" et chinoise. Par ailleurs, la traite des esclaves a, semble-t-il, participé très tôt à la prospérité de l'archipel. Du XVIo à la rm du XVIIIO siècle les Comores, bien que divisées en sultanats rivaux, connaissent un véritable âge d'or sous la direction des "Chiraziens", sultans étrangers qui se disaient originaires de la ville perse de Chiraz. Cependant leur riche civilisation commerçante et urbaine est brutalement ruinée par les terribles razzias malgaches qui ravagent l'archipel dans les dernières années du XVIIIO siècle et au début du XIXo, le laissant dépeuplé et exsangue, en proie aux guerres civiles des "sultans batailleurs". Dans l'ensemble comorien, Mayotte, et dans une moindre mesure Mohéli, se singularisent par une influence et un peuplement malgache plus marqués. A la veille de la colonisation française ce sont d'ailleurs des aventuriers malgaches qui règnent dans les deux îles. Ayant soutenu puis trahi tour à tour les différentes factions aristocratiques en lutte, ils s'emparent fmatement du pouvoir, disposant de la force militaire à défaut de légitimité dynastique. Dans la seconde partie du XIXO siècle, alors que la colonisation française s'impose et bouleverse la société comorienne, des membres de l'aristocratie "arabe" locale, conscients d'être à un tournant de leur Histoire, rédigent des chroniques qui sont tout autant destinées à rappeler la place éminente qu'ils occupaient jadis, et le rôle qu'ils ont pu jouer dans les péripéties politiques récentes, qu'à afImner et préserver par le passage à l'écrit une culture et des traditions orales ignorées des colonisateurs. Ce désir de reconnaissance par l'étranger dominateur n'est que partiellement satisfait: historiens et écrivains français de l'époque utilisent

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largement ces manuscrits, mais oublient de façon très significative de citer le nom de leurs auteurs. Ce n'est qu'en 1975 que j'ai eu la bonne fortune de "découvrir" à Mayotte, dans le village de Tsingoni, un manuscrit de dix-neuf pages qui s'avéra être une copie de deux textes plus anciens: un texte en shi-maorè relatant les aventures de Mwarabu, personnage légendaire introducteur de l'Islam chaféite à Mayotte, et un texte plus long, rédigé en swahili, intitulé "chronique de Kadhi Umari" et qui est un véritable condensé de l'Histoire de Mayotte, de l'arrivée des Chiraziens au début du XVIO siècle jusqu'à la colonisation française au milieu du XIXO siècle. En 1976 une autre version de cette "chronique de Kadhi Umari", en fait l'original daté de 1865, fut publiée simultanément en allemand par G. Rotter et en français par G. Cidey sous le nom de "chronique arabe de Maorè". On s'aperçut alors que différentes versions de ce texte fondamental circulait depuis le XIXO siècle à Mayotte, des érudits de différents villages recopiant, traduisant, enrichissant parfois le texte du cadi Omar pour finalement produire de nouvelles chroniques, pieusement conservées dans les archives familiales de notables mahorais. Ainsi fut révélée au grand jour une historiographie mahoraise à la richesse insoupçonnée, s'appuyant à la fois sur des traditions orales, élément essentiel de la culture comorienne, et sur le texte écrit en 1865 par le cadi Omar ben Aboubacar. La "chronique de Kadhi Umar;", ou "chronique arabe de Maorè", trouvait désormais sa place aux côtés des grandes chroniques comoriennes que sont la "chronique de Ngazidja" du prince Said Bakar ben Mougné M'Kou, "I 'Histoire particulière de la province d 'ltsandra" d'Abdellatif M' Safoumou, ou encore "['essai sur ['Histoire d'Anjouan" du prince Said Ahmed Zaki. Quelques années plus tard, je fus contacté par un jeune professeur d'Histoire-Géographie en poste à Mayotte, Jean-François Gourlet, qui rédigeait en collaboration avec un de ses collègues

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mahorais, Moussa Attoumani, le premier manuel d'Histoire de Mayotte qui fut publié en 1995 par les éditions Hatier. Soucieux d'assurer les bases scientifiques de son ouvrage, il désirait obtenir des précisions sur les conclusions des missions archéologiques que j'avais dirigées à Bagamoyo et Dembéni, et participait d'ailleurs aux activités de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Mayotte. Au cours de ses recherches bibliographiques il avait découvert avec enthousiasme cette école historique mahoraise dont je viens de signaler l'existence, et recherchait inlassablement de nouveaux manuscrits. Respectueux de la culture mahoraise de l'oralité et de la transmission du savoir entre les générations, il avait entrepris de recueillir le témoignage des anciens, distribuant aux enfants des écoles et aux instituteurs de chaque village des questionnaires et des enquêtes qui lui fournirent une abondante documentation sur l'Histoire de Mayotte au Xxo siècle. La publication du manuel ''faisons de l'Histoire à Mayotte" s'est accompagnée en novembre 1995 d'une exposition, d'abord à Mamoudzou puis itinérante dans les différents établissements scolaires, qui visait à promouvoir le patrimoine historique de Mayotte et rendre hommage à tous ceux qui avaient su, par leur témoignage, préserver une partie de la mémoire et de la culture de leur île. Je dois préciser que je ne fus guère surpris lorsque Jean-François Gourlet m'annonça ensuite son intention de travailler à une édition critique des différentes chroniques qu'il avait rencontrées dans ses recherches, et qu'il se proposait de publier sous le nom de "chroniques mahoraises". C'est bien volontiers que je lui ai apporté alors toute l'aide dont il a pu avoir besoin dans ce projet, car une telle publication me semble particulièrement utile aujourd'hui. Confrontée à la modernité et à une accélération vertigineuse de son Histoire, la société mahoraise a plus que jamais besoin de connaître son passé et de le faire connaître. La publication des "chroniques mahoraises", accompagnées par Jean-François Gourlet de notes et d'annexes

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destinées à en faciliter la compréhension, mettra à la disposition d'un public élargi des oeuvres jusqu'alors éparses et réservées à de rares initiés. Il faut se réjouir de cette initiative et souhaiter qu'elle entraînera à Mayotte une dynamique de recherche et de publication car de nombreux manuscrits familiaux, anciens ou plus récents, restent inédits et bien des pages de l'Histoire de Mayotte, en particulier au XXOsiècle, sont encore à écrire ou à découvrir.

Claude Allibert Directeur du Centre d'Etudes et de Recherches sur l'Océan Indien de l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales.

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Préface
Depuis le milieu des années 1980, Mayotte est entrée dans une phase de modernisation accélérée. Ce choix d'un développement économique et social rapide s'est imposé tant de par la volonté des Mahorais d'intégrer plus étroitement la collectivité nationale que par les défis d'une explosion démographique sans précédent dans l'histoire de l'île. Dans cette période de bouleversements qui ébranlent les équilibres de la société traditionnelle et semblent parfois menacer ses fondements culturels, on a pu sentir le besoin d'une redécouverte d'un passé historique dont la connaissance est indispensable à l'afftrmation d'une identité mahoraise tournée vers l'avenir. La commémoration du "cent-cinquantenaire du rattachement volontaire de Mayotte à la France" s'est accompagnée en 1991 de la réédition d'ouvrages historiques français du XIXO et de la première partie du XXO siècle consacrés à l'archipel des Comores. S'il faut se réjouir de cette initiative qui a ouvert à un public élargi les oeuvres d'Alfred Gevrey ou d'Urbain Faurec, on peut regretter qu'on ait négligé alors une historiographie authentiquement mahoraise, trop souvent méconnue des métropolitains. En effet, dès les débuts de la colonisation française, des lettrés comoriens, et tout d'abord mahorais, ont mis par écrit

Il

l'Histoire de l'archipel, et de leur île en particulier. Des copies de ces manuscrits ont circulé dans les différents villages et des érudits (on dit à Mayotte des "foundis") ont diffusé autour d'eux ce bagage historique par le canal traditionnel de la transmission orale du savoir des plus anciens aux plus jeunes, dans le cadre familial ou villageois. Certains d'entre eux ont pu rédiger par la suite de nouvelles chroniques, mêlant les informations de leurs prédécesseurs à des connaissances ou interprétations personnelles. C'est à cette école historique typiquement régionale que nous voulons rendre hommage avec la publication de ces "chroniques mahoraises", pour la première fois rassemblées en un volume unIque. Le premier manuscrit de notre recueil, la HChronique arabe de Maorè" du cadi Omar ben Aboubacar, peut être considéré comme fondateur de l'historiographie mahoraise. En effet, daté de 1865, il est le plus ancien texte historique rédigé par un Mahorais, et la tradition qui s'est imposée pour les autres chroniqueurs d'inclure systématiquement cette "Chronique de Kadui Umar" dans leurs propres travaux apparaît comme un hommage incontournable. On sait aujourd'hui qu'Alfred Gevrey lui-même s'inspira très largement du texte du cadi de Pamandzi pour rédiger son "Essai sur les Comores" publié en 1870, ouvrage qui fit référence pendant des décennies et qu'on présente aujourd'hui encore comme "l'étude la plus sérieuse réalisée sur le sujet" (Jean Martin). En 1933 encore, Urbain Fauree, conservateur du musée de Tananarive, reproduisait dans le chapitre premier de son "Archipel aux sultans batailleurs" un extrait d'un "manuscrit arabe fort ancien, dont l'authenticité n'est pas contestée". Ce texte mystérieux n'était autre que la HChronique arabe de Maorè ", dont on reconnaît la première page dans la citation de Fauree. Pourtant, malgré les nombreux emprunts des historiens français à l'oeuvre d'Omar ben Aboubacar, celle-ci

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demeura inconnue du public francophone, ces auteurs négligeant d'indiquer leurs sources et de rendre au cadi l'hommage qui lui était dû. Longtemps, on crut même le fameux "manuscrit arabe" perdu, et il fallut attendre 1976 pour qu'un chercheur allemand, G. Rotter, redécouvre une copie du texte et en publie une traduction dans sa langue sous le titre "Muslimische lnseln vor Ostafrika. Eine Arabische Komoren-chronik des 19 Jahrhunderts". La même année un enseignant français, M. Guy Cidey, reçut des mains de son ami le prince Said Husseini, fils de Said Ali dernier sultan tibé de GrandeComore, un très ancien manuscrit, écrit en arabe, avec mission de le faire traduire en français. G. Cidey confia cette tâche à un professeur tunisien, M. Zaouali Mohamed, qui lui remit en 1978 sa traduction, achevée dans le cadre d'une maîtrise d'Histoire soutenue à l'université d'Aix-en-Provence sous la direction de M. J-L Miege. Cet ouvrage, désormais connu sous son titre actuel de "Chronique arabe de Maorè", fut présenté et ronéotypé par G. Cidey, qui permit ainsi d'établir qu'il s'agissait du manuscrit cité par Faurec et Gevrey, dont on découvrait enfin l'auteur. Cadi, c'est-à-dire juge selon le code musulman, Omar ben Aboubacar exerça sa charge à Pamandzi pendant plus de quarante ans, jusqu'à sa mort en 1871. S'affirmant de la lignée royale de Mayotte le cadi s'étend longuement sur sa généalogie: petit-fils de sultan par sa mère, arrière-petit-fils de sultan par son père, il se présente comme le chef naturel de l'aristocratie et l'héritier légitime des sultans de Mayotte. Son objectif n'est pourtant pas de revendiquer le trône, "Mayotteétant française depuis vingt-quatre ans quand il rédige sa chronique en 1865 ; mais il espère obtenir des autorités françaises plus de considération et réclame les mêmes avantages que ceux consentis à Andriantsoli par le traité du 25 avril 1841. Il affirme d'ailleurs être à l'origine de l'acquisition de Mayotte par la France, ayant abusé de sa qualité de secrétaire du sultan pour tromper l'usurpateur sakalava qui menaçait sa vie et lui imposer par

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la ruse le traité le dépossédant de Mayotte. Les autorités françaises, qui préféraient considérer le cadi de Pamandzi comme un fonctionnaire subalterne aux états de service médiocres, ne reconnurent jamais ces prétentions, pourtant formulées à plusieurs reprises dans des suppliques adressées à Louis-Philippe puis à Napoléon Ill. Les historiens soulignent qu'aucun témoignage ou document d'époque ne conftrme les allégations de Omar ben Aboubacar, mais ils précisent que celui-ci fut appelé à jouer un rôle plus modeste dans l'Histoire de Mayotte en quelques occasions. En 1835, au service du sultan Abdallah Il d'Anjouan qui venait de s'emparer de Mayotte, il fut chargé par celui-ci de contrôler la fidélité incertaine du nouveau gouverneur de l'île, le Sakalava Andriantsoli. Après la disparition tragique d'Abdallah II (1836), puis l'éclatement à Anjouan d'une guerre civile qui gagna bientôt Mayotte, le cadi mena un jeu ambigu entre les différentes factions mais ne put empêcher Andriantsoli de se proclamer sultan. Le 25 avril 1841, il rédigea et signa la version arabe du traité portant acquisition de Mayotte par la France, qu'il présente comme sa revanche sur Andriantsoli. La signature du cadi ne figurant pas dans la version française du document, paraphé comme la coutume l'exige par les chefs de l'aristocratie mahoraise et sakalava, l'incertitude demeure tant sur l'importance de sa position sociale et politique que sur la réalité du rôle historique qu'il s'attribue. En août 1843 les talents de scribe du cadi Omar ben Aboubacar furent de nouveau employés par le commandant Passot pour rédiger une copie (s'agissait-il d'un faux ?) du traité du 19 novembre 1835 par lequel les habitants de Mayotte reconnaissaient uniquement Abdallah II et son fils Allaoui comme sultans de Mayotte leur vie durant. Ce document permit aux autorités françaises de contraindre le nouveau sultan d'Anjouan, Salim II, à reconnaître la validité du traité du 25 avril 1841 et à renoncer à toute prétention sur Mayotte. Tous les témoignages s'accordent pour reconnaître un rôle déterminant dans

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cette intrigue au prince anjouanais Said Omar el Masela, un fidèle agent des intérêts français dans la région et ami intime du cadi Omar ben Aboubacar. Avant de présenter ce personnage et son "Histoire de la possession de Mayotte ", deuxième texte de notre recueil, précisons que c'est par son intermédiaire que la "Chronique arabe de Maorè" est parvenue jusqu'à nous. Dans la préface de son édition ronéotypée

de 1980 M. Cidey retrace le parcours de ce document: il émet l'hypothèse, assez vraisemblable, selon laquelle le cadi Omar ben
Aboubacar aurait remis lui-même à son ami Said Omar une copie

-

ou était-ce l'original? - de son manuscrit. Celui-ci passa ensuite entre les mains d'un fils de Said Omar, Said Mohamed, qui fut le dernier sultan d'Anjouan entre 1892 et 1909. La page de garde du manuscrit porte en effet cette inscription: "Ce livre parle du passé des îles Ngazidja, Ndzouani, Maorè et Mwali. Il appartient au dévoué à son Dieu Mouhamed ibn Saül Omar ibn Saïd Hassani ibn Said Abdallah el Baalawl el Massili. " Le manuscrit serait ensuite devenu la propriété de Said Ali, autre fils de Said Omar et dernier sultan tibé de Grande-Comore, qui l'aurait transmis à son fils le prince Said Husseini, à moins que celui-ci ne l'ait reçu directement de son oncle Said Mohamed. Said Husseini ayant lui-même fait oeuvre d'historien avec la première chronique de Ngazidja rédigée en comorien, il avait parfaitement conscience de la valeur et de l'importance du document qu'il détenait. C'est pourquoi il chargea son ami G. Cidey de la traduction et de la diffusion du précieux manuscrit, tâche dont celui-ci s'acquitta au mieux. Nous avons reproduit dans cette édition le texte établi en 1980 par G. Cidey d'après la traduction de Z. Mohamed et nous voulons rendre ici un sincère hommage à ces deux chercheurs pour la qualité exceptionnelle de leur travail. Le prince anjouanais Said Omar el Masela, auteur en 1875

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de "l'Histoire de la possession de Mayotte" dont c'est ici la première réédition, fut un personnage historique d'une toute autre dimension que son ami le cadi de Pamandzi Omar ben Aboubacar. Il appartenait au puissant clan el Masela, qui disait descendre du prophète par sa fille Fatima et avait fourni à Anjouan quelques-uns er uns de ses plus célèbres sultans. Petit-fils d'Abdallah 1 (ou Mwe Fani) qui fut sultan de Mutsamudu de 1792 à 1803, Said Omar débuta sa carrière politique comme ministre de son cousin Salim II entre 1840 et 1844. C'est à ce titre qu'il effectua en 1842 des missions diplomatiques à l'île Maurice, puis à l'île Bourbon, au cours desquelles il acquit une bonne pratique des langues anglaises et françaises et une fine perception des rivalités coloniales dans la région. Soupçonné de s'être mis au service de la France lors des négociations de septembre 1843, à la suite desquelles le sultan d'Anjouan Salim II avait été contraint d'abandonner toutes prétentions sur Mayotte, puis accusé d'avoir défendu les intérêts du prince Said Hamza, prétendant au trône d'Anjouan et protégé des Français, Said Omar préféra s'exiler. Il s'installa naturellement à Mayotte, où l'administration coloniale lui concéda une petite plantation et où il se livra à diverses activités commerciales. Ses nombreuses alliances matrimoniales et sa parfaite connaissance des subtilités diplomatiques de l'archipel le rendaient indispensable aux autorités françaises qui voyaient en lui un allié de tout premier ordre. Il lui fallut pourtant attendre longtemps la reconnaissance de la France puisque la légion d'honneur, promise en 1843 au moment de la renonciation de Salim au trône de Mayotte, ne lui avait toujours pas été attribuée en 1875. C'est alors que Said Omar résolut de rappeler le gouvernement français au respect des engagements pris et rédigea un mémoire en français dans lequel il détaillait ses mérites et les preuves de son dévouement à la France. Ce mémoire, accompagné de certificats élogieux des autorités coloniales de

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Mayotte attestant du zèle et de la loyauté de Saïd Omar, fut transmis au ministère de la marine où il fut classé sans suite aux archives. Mais il fut également édité par l'imprimerie Robert à Toulon, sous le titre "Histoire de la possession de Mayotte", ce qui indique que, malgré les réticences du ministère, le prince disposait en France d'appuis influents prêts à soutenir ses revendications. Ces circonstances éclairent une caractéristique de l'histoire coloniale de la France, qui résulte de rapports de forces fluctuants entre groupes de pressions du "parti colonial" et ministères parisiens plus sensibles aux coûts et aux risques diplomatiques d'une politique d'expansion outre-mer. Pour fmir, il fallut une intervention directe du contreamiral Le Timbre, commandant de la station navale de la mer des Indes, pour que le prince Saïd Omar el Masela devienne en 1883 le premier Comorien à recevoir la croix de chevalier de la légion d'honneur. Cette distinction souligne assez la position élevée qu'il occupait dans l'archipel, et peut-être davantage encore le rôle apparemment prestigieux mais plutôt ambigu qu'on entendait lui faire jouer. Son fils, Said Ali, venait de s'emparer de haute lutte du titre de sultan tibe de Grande-Comore et bénéficiait de l'appui de la France, qui monnaya chèrement son soutien en imposant une brutale colonisation agricole de l'île et un traité de protectorat en 1886. La même politique était engagée à Anjouan, mais elle se heurtait à la résistance du sultan Abdallah III et à la détermination de l'aristocratie à s'opposer à l'abolition de l'esclavage programmée par la France et l'Angleterre. On peut considérer que dès lors Said Omar el Masela, prince anjouanais de sang royal et fidèle ami de la France, était tenu "en réserve de la République" en vue d'un éventuel renversement dynastique devant ouvrir Anjouan à la colonisation française. On comprend ainsi l'intérêt que le gouvernement français trouvait désormais à renforcer le prestige et la gloire d'un éventuel prétendant au trône. A la mort du sultan Abdallah III en février 1891, une violente révolte des esclaves et des paysans des Hauts

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embrasa l'île tout entière. Les émeutiers désignèrent comme sultan Said Othman, un frère d'Abdallah III, qui semblait plus leur otage que leur chef. Il proclama l'abolition immédiate de l'esclavage, mais ne put empêcher le pillage des villes et des plantations par des bandes armées incontrôlées. L'aristocratie et la bourgeoisie anjouanaises, terrorisées, virent arriver avec soulagement un corps expéditionnaire français fort de quatre navires et mille hommes, chargés de rétablir l'ordre dans le protectorat. Said Omar, débarqué avec les troupes françaises, était intronisé sultan d'Anjouan le 12 avril 1891 à l'âge de soixante-seize ans. En apparence parvenu au faîte des honneurs, le vieux prince s'éteignit le 15 avril 1892. Son bref règne avait suffi cependant aux autorités françaises pour renforcer les termes du protectorat de 1886 et imposer une administration directe de l'île par le résident français, tandis que s'étendait la colonisation agricole. Son fils Said Mohamed, dépourvu de pouvoir et de prestige, lui succéda dans l'indifférence générale jusqu'à la suppression du sultanat en 1909. Au travers des aventures de Said Omar, c'est tout un chapitre du processus de la colonisation française aux Comores, entre 1840 et 1864, que le lecteur est invité à découvrir. Les trois derniers textes de notre recueil sont d'une nature sensiblement différente des précédents. Il ne s'agit plus de témoignages directs d'acteurs historiques réels, qui revendiquent auprès des autorités françaises un rôle déterminant dans les événements ayant conduits à la colonisation de Mayotte, dans l'espoir d'une illusoire récompense. La "Chronique de Mtsamboro", du cheik Mkadara ben Mohamed, la "Chronique de Sada", de Ali Hamidi Madi, et la "Chronique de Tsingoni", du cheik Adinani, sont l'expression de cette école historique mahoraise que nous présentions en début de préface. Ces oeuvres procèdent directement de la culture orale mahoraise, qui transmet traditions et coutumes de

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générations en générations par l'intermédiaire de foundis, mais elles se nourrissent également des travaux de cette première génération d'historiens mahorais, en particulier de la fameuse chronique du cadi Omar ben Aboubacar. La composition parfois peu cohérente de ces nouvelles chroniques, assemblage sans ordre apparent de textes d'origines variées (où un résumé de la "Chronique arabe de Maorè" voisine avec l'exposé de coutumes anciennes, le récit de légendes populaires ou l'évocation des hauts-faits d'un aïeul) illustre la volonté de leurs auteurs de conserver par écrit la diversité de la culture orale mahoraise. On ne connaît que peu de choses de Mkadara ben Mohamed, l'auteur de la "Chronique de Mtsamboro". On sait qu'il vivait en 1931 dans ce village du nord de Mayotte où débarquèrent des sultans étrangers au début du XVIO siècle. Originaire d'Arabie par ses ancêtres paternels, Mkadara ben Mohamed occupait vraisemblablement à ce titre une position respectée dans la société mahoraise et c'est très classiquement qu'il attire en fin d'ouvrage l'attention du lecteur sur sa généalogie apparemment prestigieuse. Portant le titre de cheik cet intellectuel était un dignitaire religieux, ce qui ne saurait surprendre à une époque où la religion régnait sans partage sur les choses de l'esprit. Les historiens considèrent en effet que la période de la colonisation française favorisa l'islamisation totale de l'archipel, la religion restant le seul exutoire autorisé au sentiment identitaire et un puissant moyen d'intégration pour les nombreux immigrés africains ou malgaches. C'est à cette époque que l'essor des twarika (confréries religieuses) et la généralisation des écoles coraniques permirent un véritable enracinement de l'Islam dans toutes les couches de la population. Homme de foi, le cheik Mkadara ben Mohamed était également un érudit dépositaire d'une part de la mémoire et de la culture mahoraise. Le manuscrit qu'il rédigea en 1931, connu aujourd'hui sous le titre de "Chronique de Mtsamboro", constitue à cet égard un document historique et

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ethnologique d'une valeur exceptionnelle puisqu'il ajoute à une version nouvelle de la "Chronique arabe de Maorè" du cadi Omar ben Aboubacar l'exposé de très vieilles coutumes mahoraises. On ignore si l'auteur rédigea cet ouvrage de sa propre initiative ou s'il lui fut commandé par l'administrateur de Mayotte de l'époque, nommé M. Cornu; on sait en revanche que Mkadara fit le voyage de Mtsamboro à Dzaoudzi en pirogue pour le lui remettre personnellement. L'administrateur fit ensuite traduire en français le texte rédigé en swahili, langue d'Afrique orientale utilisée par les érudits comoriens pour leurs écrits. L'interprète auprès du tribunal fut chargé de ce travail et il est possible que le texte ait alors subi quelques altérations qui en obscurcissent parfois le sens. Quarantecinq ans plus tard M. Cornu, en retraite à la Réunion, remit un exemplaire de sa traduction de la chronique de Mkadara à M. Claude Allibert, chercheur à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales et pionnier de l'archéologie de Mayotte. Son choix n'aurait pu être plus judicieux car C. Allibert, qui allait permettre par les résultats exceptionnels de ses fouilles à Bagamoyo puis à Dembéni d'engager l'étude de l'histoire ancienne de Mayotte, avait entrepris de collecter et d'étudier systématiquement les apports des traditions orales et des chroniques locales. C'est ainsi que de nombreux lecteurs purent découvrir le manuscrit de Mkadara, puisqu'il fut publié en annexe d'un ouvrage qui fait aujourd'hui référence: "Mayotte, plaque tournante et microcosme de l'océan indien occidental. Son histoire avant 1841", Editions Anthropos, 1984. Comparant ce texte avec les autres manuscrits en sa possession, dont la "Chronique de Tsingoni" du Cheik Adinani, C. Allibert mit en évidence les liens entre les différentes chroniques et entreprit un formidable travail de critique historique par lequel il put établir les fondements sociologiques et politiques de cette historiographie mahoraise. C'est encore à C. Allibert que nous devons la publication en

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1976 de la plus récente des chroniques mahoraises, celle rédigée en 1965 par le cheik Adinani. Cadi de Tsingoni, le cheik Adinani était une personnalité musulmane particulièrement respectée pour sa parfaite connaissance du Coran; on peut voir en lui l'archétype de ces intellectuels mahorais qui mêlaient une remarquable érudition religieuse au soucis de préserver les traditions et le patrimoine culturel et historique de leur île. Il s'était consacré à l'étude du manuscrit de Mkadara, dont M. Ahmed Djailan de Sada lui avait confié une copie, et dont il reproduisit l'essentiel des informations, en swahili, dans la partie de son propre ouvrage intitulée "Chronique de Kadhi Umari". Mais la "Chronique de Tsingoni" est plus qu'une copie, un résumé ou une version corrigée de la "Chronique de Mtsamboro" ; elle s'enrichit en effet de plusieurs chapitres originaux, rédigés en shi-maorè, sur le thème de l'islamisation de l'île. C'est cette première partie, qui évite les redites lassantes pour le lecteur avec la "Chronique de Mtsamboro", que nous avons' choisi de reproduire ici à partir de la traduction qu'en ont donné en 1976 C. Allibert, Mohamed Ahmed Chamanga et Georges Boulinier. Nous l'avons sous-titrée "Mwarabu" (l'Arabe), car elle décrit l'arrivée à Mayotte puis les hauts-faits de ce mystérieux prince arabe que la tradition orale désigne comme l'introducteur de l'islam dans l'île. Le dernier chapitre a longtemps suscité interrogations et perplexité puisque sans lien logique avec les précédents, il nous fait franchir plusieurs siècles pour relater les circonstances de la construction de la mosquée du vendredi à Sada dans les années 1860-1870, sous l'impulsion du premier cadi de ce village nommé Mari Salim. Le mystère n'a été levé qu'avec la découverte récente d'un texte inédit, que nous nommerons pour suivre la tradition "Chronique de Sada". En 1996 en effet, Joël Benetteau, professeur à Mayotte et passionné par l'Histoire et la culture mahoraises, nous a transmis la copie d'un manuscrit qui lui avait été remis par monsieur

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Halifa Mohamed, descendant de Mari Salim. Ce manuscrit, daté de 1349 de l'Hégire (1931), avait été rédigé en shi-maorè par Ali Hamidi Madi, grand-père de monsieur Halifa Mohamed et petit-fils de Mari Salim. Un collègue mahorais de J. Benetteau, monsieur Saïd Soihili, s'étant proposé pour recopier et traduire ce texte d'une dizaine de feuillets, nous avons pu nous rendre compte qu'il s'agissait de l'original de la première partie de la "Chronique de Tsingoni" ou "Mwarabu". Cette découverte éclaire d'un jour nouveau la composition de la "Chronique de Tsingoni" qui apparait comme une compilation relativement récente (1965) rassemblant deux ouvrages de 1931 : une version de la "Chronique de Kadhi Umari", empruntée à Mkadara ben Mohamed, et une transcription de la "chronique de Sada", de Ali Hamidi Madi. Nous ignorons pour l'heure les liens qui unissent ces deux oeuvres, rédigées la même année et rassemblées trente-quatre ans plus tard par Cheik Adinani. L'apparente moindre qualité littéraire du texte de Ali Hamidi Madi par rapport à celui de Cheik Adinani, tellement vivant et souvent si drôle, ne doit pas faire illusion: hors les aléas de la copie et de la traduction, il faut avoir à l'esprit que la culture mahoraise est essentiellement orale et l'auteur d'une chronique cherche souvent davantage à fixer une mémoire qu'à faire oeuvre littéraire. Par ailleurs, s'agissant d'un manuscrit familial, on comprend mieux le souci de l'auteur de souligner le rôle déterminant joué par son aïeul: après Mwarabu, introducteur de l'Islam à Mayotte, il convenait de célébrer le glorieux ancêtre Mari Salim, constructeur de la mosquée du vendredi à Sada, dont le prestige ne pouvait manquer d'honorer l'ensemble de sa lignée. Nous adressons tous nos remerciements à messieurs Halifa Mohamed et Saïd Soihili, ainsi qu'à Joël Benetteau qui nous a apporté une aide inestimable dans la préparation de cette édition des "Chroniques mahoraises".

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