Chroniques secrètes d'Indochine (1928-1946)

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296288157
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CHRONIQUES SECRÈTES
D'INDOCHINE Collection Mémoires Asiatiques
Dong Sy Hua, De la Mélanésie au Vietnam. Itinéraire d'un
colonisé devenu francophile, (préface de Jean-Suret
Canale).
Philippe Richer, Hanoï 1975. Un diplomate et la réunifica-
tion du Vietnam.
© L'HARMATTAN, 1994
ISBN : 2-7384-2463-5 Collection Mémoires Asiatiques dirigée par Alain FOREST
Gilbert DAVID
CHRONIQUES SECRÈTES
D'INDOCHINE
(1928 - 1946)
Tome 2
LA CARDINALE
Editions L'HARMATTAN
5-7, rue de l'Ecole Polytechnique
75005 PARIS 451
Chapitre 10
MÉÏGO !
Le 5 mars 1945, le G.Q.G. de Terauchi à Saïgon rendit compte par radio au
Q.G.I. à Tokyo des "dernières dispositions prises pour Méïgo" I . En préambule,
le maréchal-comte Terauchi indiqua qu'il s'attendait au "refus de l'amiral
Gouverneur général Decoux de placer les forces franco-indochinoises sous
l'autorité unique de notre Haut-Commandement". Terauchi estimait, en
conséquence, que "l'épreuve de force est inévitable". Dans ce message, une
précision n'échappa pas aux "oreilles" de FB3-Indo : "Méïgo débutera ce 9
(mars) à dix-neuf heures". A Tokyo, le Conseil suprême pour la conduite de la
guerre acquiesça ; peu après, le Gaïmusho (ministère des Affaires étrangères)
confirma son accord à Matsumoto, son ambassadeur en Indochine.
Ce même 5 mars, le G.Q.G. de Terauchi informa "l'Etat-Major Général des
forces impériales aux Philippines" que :
"Le généralissime (Tsuchibashi) déclenchera en Indochine une attaque (...) contre les
forces françaises ce 9 (mars) (...) au cas où leurs autorités refuseraient de se placer sous les
ordres de notre Haut-Commandement (sic). Ce faisant, nous visons à consolider
l'implantation impériale sur le continent (...), à assurer le libre passage des armées
impériales par voie terrestre (...)".
Ce message, capté à Dalat par Poisson agile, fut aussi "écouté" et décrypté
par les services spéciaux australiens auquel était "lié" le Carrefour international
de Fraternité. En prétendant tenir cette information d'un "prisonnier de guerre"
(?), les Australiens alertèrent aussitôt l'Attaché militaire de l'Ambassade de
France en Australie, qui la retransmit immédiatement à Paris.
En juin 1956 à Paris, Pierre Vidal interrogera le vieux général Mordant
d'abord sur la non utilisation des codes Terauchi , puis sur "les événements qui
ont précédé et suivi Méïgo". Celui qui fut Narcisse affirmera alors :
"Ni Paris, ni nos M.M.F. aux Indes et en Chine ne m'ont retransmis ce renseignement de
source australienne. Je pense que cela n'a pas été fait parce que de Gaulle tenait à ce que
notre armée affronte les Japonais. Il voulait que le sang coule (sic). Le sang a coulé ! En
tout cas, Paris ne m'a pas télégraphié l'autorisation de déclencher la Résistance ; (...). Le 9
mars (1945), jusqu'à dix-neuf heures, rien n'indiquait que les Japonais allait déclencher
leur coup de force (...). Jusque là, les renseignements de source américaine (...) cherchaient
à nous faire commettre la faute de provoquer une réaction brutale des Japonais (...) en
Le mot "Méïgo" pourrait se traduire littéralement par "Nièce 5" (mét = nièce, et go = cinq).
Cf. Chap. 4 "Les codes secrets de Terauchi". 2
3
Dans le message retransmis le 25 janvier 1945 par la M.M.F. de Calcutta à Narcisse, le G.P.R.F. avait
prescrit : la Résistance "ne doit se déclarer que sur l'ordre formel du Gouvernement". Peu après, à la demande
de Narcisse (via "Présage"), "Colonies-Paris" avait précisé qu'une "simple action locale" ne devait pas
déclencher la Résistance, seule une "action profonde" pouvait la déclencher. 452
ordonnant prématurément le déplacement de nos troupes vers les zones de refuge (...).
Terauchi et Tsuchibashi se sont lancés dans cette opération ("Méïgo") parce qu'ils n'ont
pas compris que leur intérêt était de respecter le statu quo (...). Decoux devait rassurer
l'ambassadeur Matsumoto en lui indiquant que le G.P.R.F. lui avait ordonné de respecter
les accords signés par le Gouvernement Pétain et que les troupes françaises observeraient
une stricte neutralité au cas où les Alliés débarqueraient en Indochine. Il se peut que
Decoux ne se soit pas montré très persuasif (...). Les Japonais l'ont emporté le 9 mars
parce qu'ils étaient cinq ou six fois plus nombreux que nous (...). Nous ne pouvions
compter sur aucune aide extérieure. La M.M.F. de Calcutta n'a pu nous parachuter que
quelques commandos. Nous manquions de vivres et de munitions (...). Nos troupes en
retraite ne disposaient pas d'artillerie ni de chenillettes blindées (...). L'aviation américaine
en Chine ne nous a pas apporté les appuis stratégiques et tactiques que nous étions en droit
d'attendre d'un allié"...
Ces justifications de Mordant glisseront trop vite sur ce qui s'était passé sur
le terrain4 dans les jours qui ont précédé et suivi le déclenchement de "Méïgo".
LES ULTIMES AVERTISSEMENTS
A la "Citadelle" de Hanoï (où siégeaient notamment le PC et l'état-major de
la D.T. (Division du Tonkin), le mercredi 7 mars 1945 vers neuf heures trente,
Mordant Narcisse-Nimbus reçut maître Bona qui lui communiqua "les effectifs
des troupes japonaises présentes en Indochine au 3 mars 1945" 5 . Au "PC
secondaire de Narcisse", Bona-Archimède eut "la surprise de trouver trois
vieilles connaissances" : le lieutenant-colonel Vicaire (ex-Anthénor) et l'ingé-
nieur Longeaux qui co-dirigeaient, le premier à titre militaire, le second à titre
civil, "l'Organisation Rivière" 6 qui couvrait tout le Tonkin, ainsi que le
commandant Mayer (ex-Auvergne) à la tête de "l'Organisation Donjon"
implantée au Laos septentrional et à qui la Force 136 parachutait "tout ce qu'il
faut (sic) pour permettre à nos troupes de subsister dans leur zone-refuge et de
résister aux attaques des Japonais". Dans le compte-rendu de cette "réunion
impromptue" que "Moïse" (la jonque de FB3-Nam amarrée à Cholon) reçut le
indiqua : soir même, Archimède
"Nimbus n'a guère prêté d'attention aux effectifs des Japs : ils vont et viennent, m'a-t-il dit.
Ce gonflement (des effectifs japonais) prouve seulement qu'ils se préparent à repousser un
prochain débarquement des Alliés (...). Notre ex-Anthénor (Vicaire) et Longeaux ont pris
au sérieux nos renseignements (...). A la sortie (de la "Citadelle"), Longeaux m'a confié
son intention de filer au Laos. Je pense avoir bien fait en lui (à Longeaux) révélant notre
filière (sic) et en lui donnant les coordonnées du Prince Blanc" (re-sic). Notre ex-Anthénor
Nimbus soi-même. ne peut quitter (la garnison de) Tong sans l'autorisation de
4 Ne sont cités dans les chapitres 10 et 11 que les garnisons et villes où se trouvèrent, au moment de
"Mérgo", des cadres et agents de FB3 et/ou des ex-Gordon qui apporteront leur témoignage au secrétaire de
FB3-Indo après la capitulation du Japon..
Cf. Chap. 8 "Les effectifs des forces en présence". 5
6 Cf. Chap. 8 "Les Organisations du Service Action". 453
"Après s'être concerté avec le colonel Vicaire", Longeaux s'empressa de
quitter Hanoï. Le jeudi 8 mars vers dix-sept heures, il téléphona de Son-La (sur
la R.P.41 en direction de Laï-Chaü) à la caserne Ferrié à Hanoï "pour demander
le déclenchement de l'agression japonaise). des nouvelles de l'hypothèse A" (i.e.
Le lieutenant-colonel Cavalin, dont dépendaient le S.A. et le S.R. de la "Résis-
tance", lui reprocha de "croire aux bobards alarmistes (sic) propagés par les
garances de Gordon". Néanmoins, Longeaux décida de ne pas regagner Hanoe
A Hanoï, dans l'après-midi du jeudi 8 mars 1945, au Q.G. de la
"Concession", le lieutenant-colonel Cavalin communiqua au Génésuper Aymé
la teneur du long message de l'ex-capitaine Vidal que maître Bona lui avait
transmis 8 , ainsi que "le rapport du S.I.S. sur l'imminence d'une attaque
japonaise" 9 . Tout comme Mordant, Aymé pensait que "le réseau FB3-Gordon
poursui(vai)t ses manoeuvres d'intoxication" et cherchait à "désorganiser la
Résistance en propageant de fausses nouvelles sur une prétendue opération
dénommée Méïgo" (sic). Il confirma à Cavalin "l'ordre de mettre fin aux
activités de ce réseau subversif, de faire taire une bonne fois pour toutes (sic)
cette garance (l'ex-capitaine Vidal) et sa bande de malfaiteurs" (sic). Pour le
Génésuper, "le policier du S.I.S. (l'eurasien Fleutot) a(vait) bâti tout un roman
(sic) à partir de quelques faits non significatifs". Et, "en l'absence de rensei-
gnements plus sérieux sur les prétendus préparatifs des Japs", il refusa de
déclencher l'alerte prévue par sa note du 24 novembre 1944 10 , et traita de
"paniquard" (sic) le général Sabattier (commandant la Division du Tonkin) qui
venait de "quitter Hanoï pour gagner son PC de campagne" ll . Et il estima
"inutile de communiquer les balivernes (sic) de maître Bona au palais Puginier"
Hanoï). (siège du Gougal à
Dans la soirée de ce jeudi 8, Mordant-Narcisse devait avoir "l'esprit
préoccupé". Non point par l'imminence de "Méïgo" que son ami Bona lui avait
confirmée dans la matinée, mais par les "dispositions" que "le Grand" Sabattier
lui avait soumises en fin d'après-midim et auxquelles il ne s'était pas opposé
"malgré les réticences du Commandement supérieur" (Aymé) : le "Chef de la
Résistance" craignait alors que ces "mesures de précaution prises à la hâte par la
D.T. (i.e. Sabattier) (fussent) interprétées comme des provocations par le
7 Longeaux rejoindra la M.M.F. à Kun-Ming, et reviendra à Phong-Saly (au Laos septentrional) le 31
mars pour y rencontrer le général Sabattier. Il affirmera plus tard "avoir été prévenu de l'imminence du coup
de force des Japs (...) par le colonel Vicaire" (sic). Quoi qu'il en soit, "la thèse officielle" que reprendront les
gaullistes de Calcutta et de Kun-Ming, sera : "Nous avons été surpris par l'attaque du 9 mars" Le 30
d'Alun octobre 1945, Longeaux débarquera à Tan-Son-Nhut (aéroport de Sargon) : le fils du Gabaon et
apprendra alors que l'ancien Délégué civil de "l'Organisation Rivière" était à présent le Directeur de cabinet
civil du nouveau Haut-Commissaire de la France en Indochine, l'amiral Georges Thierry d'Argenlieu (Cf.
Chap. 12 "L'illusion des Sudistes").
Ce message (Cf. Chap. 9 "Le plan définitif de Mérgo") indiquait notamment le contenu de l'Aide-
Mémoire et de son Annexe que l'ambassadeur Matsumoto devait remettre à l'amiral Decoux le 9 mars 1945
au palais Norodom à Sargon (Cf. Chap. 10 "La remise de l'ultimatum à Decoux").
d'Archimède". 9 Cf. Chap. 9 "Le désespoir
I° Cf. Chap. 8 "Le Plan A des généraux Mordant et Aymé.
I I Cf. Infra "Les mesures de précaution de Sabattier". 454
général Mikuni" (qui commandaient les troupes nippones du Tonkin) et
déclenchent une réaction violente". Avant de se coucher, il téléphona au général
de Froissard de Broissia (l'adjoint du Génésuper Aymé), lui fit part de ses
"vives préoccupations", lui demanda :
"- Engagez demain matin des pourparlers avec Mikuni (...) afin de réduire la tension
ambiante de ces derniers jours (sic). Vous devez rassurer les Japs afin qu'ils ne commettent
pas la connerie de remettre en cause le statu quo en tentant une action de force contre
nous" (re-sic). Faites vite parce que les Japs semblent croire que nous nous préparons à les
attaquer dans le dos quand les Alliés débarqueront" (sic)...
Dans l'après-midi du vendredi 9 mars à Hanoï, le S.I.S. revint à la charge,
alerta de nouveau la caserne Ferrié et le Résident Supérieur Chauvet 12 :
"- La Kempeitaï distribue aux locaux 13 des brassards décorés du Soleil-Levant,
recommande aux civils japonais de constituer des provisions d'eau, déménage ceux qui
logent aux abords de la Citadelle (...). L'armée japonaise continue à distribuer à ses soldats
des boules de riz vitaminées, des lampes et des piles électriques, des munitions (...). Les
troupes japonaises stationnées à Hanoï et à Gia-Lam (un des deux aérodromes de Hanoï)
sont consignées depuis hier (...). Dans leurs cantonnements, elles poursuivent leur
entraînement aux combats de rues (...). Partout, les Japonais se préparent à nous attaquer
ce soir même (vendredi) ou demain (samedi) ou après-demain"...
Sous le timbre de la Sûreté fédérale, les services du Résisup du Tonkin
transmirent "à toutes fins utiles" le rapport du S.I.S. aux Résidents provinciaux,
ainsi qu'au palais Puginier. Par télégramme chiffré, Gougal-Hanoï retransmit
l'essentiel de ce rapport aux Résisup d'Annam (à Huê), du Laos (à Vientiane) et
Saïgon) - mais la plupart du Cambodge (à Phnom-Penh), ainsi qu'au Goucoch (à
des destinataires le recevront trop tard. Cependant, au palais Puginier, le
lieutenant de vaisseau Legendre (qui dirigeait le service de Renseignement du
Gougal) préféra "attendre l'avis de la caserne Ferrié avant de transmettre à
(au palais Norodom, où se trouvait Decoux-Diogène) les rensei-Gougal-Saïgon
gnements délirants (sic) de l'avocat Bona (...) manipulé par l'O.S.S. (re-sic)."
A Hanoï, ce vendredi 9 à dix sept heures trente, les généraux Mordant et
Aymé restèrent campés sur leur position :
"Les rapports du S.I.S. ne sont que des ragots sans signification militaire quand ils ne sont
pas totalement fantaisistes (sic). La énième attaque japonaise annoncée par les farfelus (re-
sic) de la Sûreté ne s'est pas produite cette nuit (jeudi). Pourquoi s'alarmer puisque Cavalin
confirme que les Japs ne manifestent en ce moment aucune agressivité ni à Hanoï ni
ailleurs"
"Au vu de la situation", ils estimèrent "pratiquement impossible (sic) une
attaque japonaise dans les prochains jours". L'entrevue que Froissard de
Broissia allait avoir avec Mikuni devrait "désamorcer la bombe, si bombe il y a"
Génésuper Aymé refusa (sic). En attendant, et jusqu'à dix-neuf heures, le
d'ordonner "l'état de tension préalable", phase de "l'alerte générale" qui,
12 Avant d'être promu (en septembre 1944) Résisup du Tonkin, l'administrateur (et futur gouverneur)
Chauvet s'était signalé en "écrasant impitoyablement les rebelles de Tran-Trung-Lap" en novembre-décembre
1940 dans la région de Lang-Son (Cf. Chap. 3 "La révolution d'octobre 1940").
13 Vietnamiens embrigadés par les Japonais (Cf. Chap. 8 "Les effectifs des forces en présence"). 455
conformément à sa note datée du 24 novembre 1944 14 , se distinguait de
"l'attaque brusquée".
Après la capitulation du Japon, "les nouvelles autorités françaises, chargées
de restaurer l'autorité de la France sur l'Indochine", accréditeront la thèse de la
"surprise" et celle de "la très forte supériorité des Japonais" pour expliquer "la
soudaineté et l'ampleur de la débâcle de l'armée française" aux yeux des
coloniaux et des populations locales.
LES MESURES DE PRÉCAUTION DE SABATTIER
Quelles furent les principales "mesures de précaution" prises par le général
Camille Sabattier (qui commandait la D.T. et siégeait à la "Citadelle" 15 ) le jeudi
8 mars en fin d'après-midi et qui tracassèrent tant Mordant-Narcisse ?
Sabattier avait déjà "acquis la certitude que les Japonais se préparent à nous
attaquer". A cette heure là, il se demandait seulement si le déclenchement de
l'attaque aurait lieu "entre vendredi 9 et dimanche 11 au soir comme indiqué par
le S.I.S.", ou bien "vendredi 9 à partir de dix-neuf heures" comme venait de le
lui avait affirmer l'antiquaire "J.P." Lan (Alto). "Par précaution", le chef de la
D.T. ordonna au général Massimi, chargé des "opérations retardatrices" qu'il
avait prescrites dans son 0.G.4 16 du 26 février 1945 (dont la diffusion avait été
retardée par l'Etat-Major du Génésuper qui en désapprouvait certaines dispo-
sitions) de "rappeler immédiatement les troupes de la Citadelle" de Hanoï et les
"placer d'urgence en état de défense contre une attaque imminente des Japonais"
(sic). Puis, "n'ayant pas autorité pour déclencher l'alerte générale" 17 , Sabattier
fit expédier aux chefs des trois subdivisions 18 de la D.T. un télégramme urgent
prescrivant "un exercice d'alerte (sic) à partir de vingt heures trente" - en
espérant que ceux-ci comprendraient "le sens caché de cet ordre insolite et si
soudain". Au colonel Lapierre (commandant la subdivision de Haï-Phong) qui
se trouvait au PC de la "Citadelle" à cet instant, il précisa : "Ce n'est pas un
simple exercice mais l'ordre de mise en application de mon 0.G.4". Enfin,
14
Cf. Chap. 8 "Le Plan A des généraux Mordant et Aymé".
15
La "Citadelle" de Hanoï n'était pas entourée d'une enceinte continue. Elle regroupait notamment le PC
et l'état-major de la D.T. (Division du Tonkin), les services de l'Artillerie (dirigés par le général Massimi) à la
caserne Lizé, le 4ème R.A.C. (Régiment d'Artillerie coloniale), le 9ème R.I.C. (Régiment d'infanterie
coloniale) à la caserne Brière de l'Isle, le ler R.T.T. (Régiment des tirailleurs tonkinois) à la caserne Berthe
de Villers, les Télégraphistes coloniaux au quartier Balny, l'Intendance et le stade Mangin.
16
Ordre général d'opération n°4 (Cf. Chap. 8 "L'O.G.4 du général Sabattier").
17 En effet, "l'alerte générale" ne pouvait être lancée par les Transmissions de la caserne Ferrié (par mot-
code) que sur ordre du Génésuper Aymé, lequel devait "avoir reçu au préalable l'accord du Délégué général
Mordant". Et ce denier devait "en référer à Paris" avant de déclencher la Résistance" !
18
La Division du Tonkin (D.T.) comportait trois subdivisions principales : celle de Hanoï (commandée
par le général Alessandri, cantonné à Tong), celle de Dap-Cau (sous les ordres du général Lemonnier, basé à
Lang-Son dont la garnison était commandée par le colonel Robert), et celle de Haï-Phong (dirigée par le
colonel Lapierre). 456
Sabattier pressa les officiers "opérationnels" de son état-major de quitter
rapidement Hanoï et de gagner le PC de campagne qu'en prévision de
"l'hypothèse A" il avait fait préparer à Phu-Doan (sur la R.C.2 qui aboutissait à
Ha-Giang) près de Tuyên-Quang.
Le jeudi 8 mars, Sabattier quitta donc la "Citadelle" à la tombée de la nuit. Il
savait par "J.P." Lan (Alto) que Mikuni devait le "faire abattre ou exécuter à la
première occasion". Aussi avait-il pris soin de changer de voiture. Il ordonna à
son chauffeur de prendre des chemins détournés afin d'échapper à la vigilance
des agents viêtnamiens de la Kempeitaï chargés d'épier ses faits et gestes.
L'automobile prit la R.C.11 (qui aboutissait à Lao-Kaï) ; à Son-Taï (à une
quarantaine de kilomètres à l'ouest de Hanoï), elle bifurqua vers Tong où
cantonnait la 2ème brigade du général Marcel Alessandri. A son arrivée au
camp de Tong, "le Grand" (surnom de Sabattier) apprit que la garnison était "en
manoeuvre de nuit". Mais l'exercice en cours n'avait rien à voir avec celui qu'il
avait prescrit deux heures auparavant : son télégramme chiffré (transmis par les
P.T.T.!) n'était toujours pas arrivé à Tong (ni d'ailleurs aux autres destinataires).
Quelques semaines auparavant, le chef de la D.T. avait été amené à "revoir
ses ordres d'opération pour coller au plus près à la directive gouvernementale du
26 janvier 1945 °9 adressée à Mordant-Narcisse. Il avait alors annoncé à
Alessandri qu'il allait "recevoir prochainement l'O.G.4 qui annule et remplace
l'O.G.3". Personne à la D.T., ni à l'Etat-Major du Génésuper qui l'avait pourtant
passé au crible, ne s'était aperçu que cet 0.G.4 avait "omis de reprendre les
instructions relatives à la transmission de l'alerte" contenues dans l'O.G.3.
Quand Sabattier arriva à Tong ce jeudi 8 mars dans la nuit, Alessandri avait
"déjà détruit l'O.G.3 sans l'avoir lu" (sic), et ne connaissait que l'O.G.4 qui
20 . définissait ses missions à la tête du "Groupement du Fleuve rouge"
Prévenu de "l'imminence de l'attaque japonaise", Alessandri fit rappeler
d'urgence ses troupes en manoeuvre. Et il profita de la présence de Sabattier
pour lui "exposer les difficultés à remplir certaines missions prescrites par
l'O.G.4 dans le but de faciliter une intervention des Alliés" dont la probabilité
pour le moment lui paraissait "lointaine". Le hic pour Alessandri ? Les troupes
japonaises s'étaient solidement implantées alentours de manière à "contrôler les
mouvements de la garnison de Tong". Pour ne pas "risquer d'être pris dans une
nasse", il demanda de "pouvoir si nécessaire décrocher de la rive droite de la
Rivière noire" (affluent de la rive droite du Fleuve rouge). Sabattier admit la
pertinence de l'analyse de son subordonné, l'autorisa à "décrocher au moment
opportun pour conserver intact le Groupement du Fleuve rouge".
Sabattier quitta la garnison de Tong dans la nuit du 8 au 9 mars pour gagner
son "PC de campagne" à Phu-Doan. En chemin, il s'arrêta à Vié-Tri (sur la
R.C.2) pour préciser au lieutenant-colonel Belloc, qui commandait le Sème
19 Cf. Chap. 8 "Les directives de Paris".
20 Cf. Chap. 11 "Le calvaire des forces franco-indochinoises". 457
R.E.I. (Régiment étranger d'infanterie), que "l'exercice d'alerte" ordonné par son
télégramme était "une façon de contourner le refus du Génésuper de déclencher
l'alerte générale". Belloc, "alors en pleine beuverie" (sic), prit à la légère les
instructions de Sabattier. Le lendemain matin, vendredi 9, "réfugié à Phu-
Doan", le chef de la D.T. dépêcha à Hanoï son officier de renseignement (le
capitaine Jacquin) "pour demander au général Massimi de maintenir ses troupes
consignées à la Citadelle" et aussi "pour s'informer sur l'hypothèse A" et aussi
pour "rendre compte au Q.G." des instructions qu'il avait données au général
Alessandri. Au Q.G. de la "Concession", le Génésuper Aymé et son Etat-Major
critiquèrent vertement "les initiatives de ce Grand (...) de Sabattier", les
qualifièrent de "malencontreuses, injustifiées et dangereuses" (sic), et se
gaussèrent de sa "frousse" (re-sic). Néanmoins, Sabattier fit la sourde oreille : il
n'annula pas son "exercice d'alerte", ne regagna pas Hanoï.
LES DÉCISIONS DU GÉNÉSUPER AYMÉ
Ce vendredi 9 mars vers neuf heures trente, bien que le Gabaon l'ait averti
que la Kempeitaï écoutait à présent les communications interurbaines 21 , le
colonel Robert (ex-April) téléphona de Lang-Son à Mordant-Narcisse à Hanoï
(qui se trouvait alors auprès du Génésuper Aymé, au Q.G. de la "Concession")
pour lui "rendre compte de (sa) conversation d'hier au soir avec Gabriel" (Louis
Vidal). Robert précisa : "Les Japs ne se livrent à aucune activité suspecte dans
le 1er T.M." (Territoire militaire). Mordant conclut : "Une fois de plus, Vidal a
tenté de mobiliser nos troupes contre les Japs pour permettre aux communistes
annamites de poursuivre leurs agitations" 22 , et il demanda à Robert de "profiter
de la réception de ce soir 23 pour tirer les vers du nez des Japs" (sic).
En accord avec Mordant-Narcisse, le Génésuper Aymé prit alors quatre
décisions, qu'Archimède rapportera ainsi à Alto "pour transmission au Gabaon" :
"1°/ Ne pas alerter les généraux Turquin et Delsuc (qui commandaient respectivement la
B.A.L. et la D.C.C.) et maintenir Decoux-Diogène dans l'ignorance des renseignements
alarmistes propagés par des garances à la solde de l'O.S.S."
Génésuper) de prendre "2°/ Demander au général de Froissard de Broissia (adjoint du
rendez-vous avec le général Mikuni pour dissiper les malentendus sur les exercices
ordonnés malencontreusement par Sabattier, faire baisser la tension, rassurer le
21 Dans la nuit du 8 au 9 mars, des équipes spécialisées de la KempeitaT posèrent des "bretelles" de
manière à pouvoir "écouter" les conversations téléphoniques des principaux responsables civils et militaires.
Le Gabaon en avait informé le colonel Robert (ex-April) dans la soirée du jeudi 8 mars - en même temps qu'il
t'avait mis en garde contre le traquenard qu'allaient lui tendre les Nippons (Cf. Chap. 9 "Les refus des
colonels Robert, Vicaire et Lecoq"). En fait, à l'insu de FB3, la Kempeitaï avait commencé à "écouter" à
Gougal et l'Etat-Major, et la plupart de celles qui partir de dix-huit heures les "lignes directes" qui reliaient le
aboutissaient aux principales garnisons qui défendaient la frontière sino-tonkinoise.
22 Cf. Chap. 4 "Le Viêt-Minh sous l'occupation japonaise" et Chap. 7 "Les agitations du Viêt-Minh".
23 Cf. Chap. 10 "Les massacres de Lang-Son". 458
commandement japonais en réaffirmant notre volonté de maintenir le statu quo, de
garantir la sécurité du ravitaillement de ses forces, et de respecter une stricte neutralité en
cas de débarquement des Alliés en Indochine".
"3°/ Ordonner au général Massimi (responsable de la défense de Hano!) de lever
immédiatement les mesures prescrites par le général Sabattier, d'alléger les dispositifs de
défense de la Citadelle, de rétablir le quartier libre pour la troupe à partir de dix-huit
heures, d'accorder aux officiers la permission traditionnelle de fin de semaine".
"el Ne pas déclencher la mise en alerte des garnisons, interdire tous mouvements de
troupes susceptibles d'être considérés par les Japonais comme une provocation et pouvant
entraîner de leur part une réaction brutale".
Autrement dit, "pour arrêter le mouvement de panique que veut semer un
réseau subversif manipulé par l'O.S.S. et pour ne pas effrayer (sic) les Japs par
la mise en place inopinée du dispositif de défense", Mordant et Aymé placèrent
les troupes franco-indochinoises à la merci de l'occupant nippon - que les
services de Cavalin continuaient, en cet après-midi du 9 mars, à estimer presque
partout "calme", et même "amical" dans certaines "localités sensibles" comme
Lang-Son, et dans les deux principales capitales : Hanoï et Saïgon.
LES APPRÉHENSIONS DES NIPPONS
Cependant, les messages que les Japonais s'échangeaient par radio,
interceptés et décryptés par les "écoutes permanentes" de FB3, recoupés par les
renseignements recueillis par des "taupes" viêtnamiennes infiltrées dans les
principaux Centraux téléphoniques, et/ou par ceux fournis par l'agent double
Akamatsu, révélaient que le calme affiché par l'occupant n'était qu'apparent.
Dans la nuit du 8 au 9 mars, chez Alvin (le bijoutier indien) à Saïgon,
pendant qu'on délivrait Albipois (Vô-Van-Tàm) de ses menottes et lui
administrait les premiers soins 4 , "Moïse" (la jonque) informa le Gabaon que le
colonel Kasuga (chef de la Kempeitaï à Saïgon) venait de donner l'ordre à une
compagnie de "locaux" de se rendre à Dalat "pour capturer les espions Big Cao-
Daï et Pretty Ceedy 25 , fouiller leur villa à Kam-Ly, interdire tout décollage du
terrain militaire de Dalat". A cette compagnie devait se joindre "une unité des
Transmissions dotée d'un camion goniomètre chargé de localiser des émissions
radio détectées depuis près d'un mois". Mais le général Tsuchibashi avait
"retardé le départ des camions de la Kempeitaï de deux heures pour se donner le
temps de mettre au point les modalités d'intervention de ce détachement dont
l'arrivée inattendue et le déploiement insolite à Dalat pourraient donner
prématurément l'éveil aux Français". En s'en allant à Dalat en compagnie
24
Cf. Chap. 9 "La fuite du Gabaon et d'Albigeois".
25
Cf. Chap. 9 "Le réseau FB3-Gordon démasqué par les Nippone. 459
d'Albigeois, le Gabaon savait donc à quoi s'en tenir - et put concocter un plan
dont il allait confier à Pierre la mission de l'exécuter 26
En même temps, le PC du Haut-Commandement (au lycée Petrus-Ky, à Chi-
Hoà) reçut une succession de messages qui alarmèrent le sôshireikan (général
commandant en chef) Tsuchibashi. "Synthèse chronologique" de ces messages
que Poisson agile (Kishi Yamamoto) remettra au Gabaon dès son arrivée à
Dalat chez Albatros (Paul Cazenave, le proviseur du lycée Yersin) le 9 mars
vers sept heures :
10/ "Par l'interurbain, le colonel Robert à Lang-Son a été alerté par son ami Louis Vidal
sur ce qui se trame, le mot Méïgo a été prononcé (...). Le secret a donc été percé (...). Le
colonel (Robert) n'a pas paru accorder foi aux révélations de son ami"...
2°/ "Ce Louis Vidal est le gendre du pape cao-daïste Pham-Cong-Tac ; il est très grand
(...). Il s'avère être le Big Cao-Daï qui dirige le réseau d'espionnage américain FB3-
Gordon. Son épouse est la terroriste Pretty Ceedy qui a commis plusieurs attentats (...). La
Kempeitaï s'apprête à les appréhender à leur domicile à Saigon"...
3°/ "Le couple recherché a réussi à prendre la fuite (...). La Kempeitaï espère capturer les
fugitifs dans leur villa de vacances à Dalat"...
4°/ "L'espion Big Cao-Daï est un ami intime du général Chennault. Il peut compter sur
l'appui de l'aviation américaine basée au Yu-Nan (...). Il est probable qu'un avion de
l'O.S.S. atterrisse à Dalat (...) pour emporter Big Cao-Daï et Pretty Ceedy"...
5°1 "Dans les provinces chinoises du Kouang-Si et du Yu-Nan, le réseau FB3-Gordon a
recruté et armé des milliers de mercenaires chinois susceptibles d'intervenir dans les
régions frontalières (...). Ce réseau commandité par l'O.S.S. fournit aussi des armes aux
communistes viêtnamiens réfugiés en Chine"...
6°/ "La divulgation de nos plans est très préoccupante (...). Nos attaques contre les
garnisons frontalières peuvent être tenues en échec si leurs défenseurs bénéficient de
l'appui aérien des Américains et d'un renfort terrestre venant de Chine"...
7/ "A Hanoï, la Kempeitaï ne retrouve pas la trace du général Sabattier qui a télégraphié la
veille au soir à Tong et à toutes les autres garnisons (...). Nous ne parvenons pas à
déchiffrer ses télégrammes. Nous craignons qu'il s'agisse d'un ordre d'attaque" (sic)...
8°/ "L'ingénieur Longeaux, adjoint du Délégué général Mordant, a aussi disparu de son
domicile (...). Il aurait pris la route du Laos où les Alliés parachutent des armes "...
8°/ "Au Yu-Nan et au Kouang-Si, le total des mercenaires à la solde du réseau FB3-
Gordon avoisine 10.000 hommes 27 dotés d'armes individuel les automatiques et de
mitrailleuses lourdes"...
Très tard dans la nuit du 8 au 9; l'Etat-Major du sôshireikan Tsuchibashi
avait demandé au PC du shidanchô (général de division) Mikuni à Hanoï : "Que
manigance la Résistance française" ? Ce dernier avait émis cette "possibilité" :
Sabattier et Longeaux ("les deux têtes disparues") pourraient être "en train
d'organiser la défense des postes-frontière avec l'appui des troupes chinoises
régulières, secondées par des mercenaires armés par les Américains et
encadrées par le réseau FB3-Gordon". Et Mikuni d'ajouter :
"Nos plans opérationnels sont dévoilés, nous ne pouvons plus compter sur l'effet de sur-
prise (sic). Il faut à présent redouter une défense franco-indochinoise sachant déjouer nos
26 Cf. Chap. 9 "La nomination de Pierre", "Les préparatifs d'Alter" et Chap. 10 "Le sac à dos d'Alter",
"L'embuscade de Kam-Ly", "Les Double-Zéro de Kam-Ly".
27 Estimation très exagérée : en réalité, Athena (Gordon) ne disposait en Chine que d'environ "huit cents
mercenaires chinois" au total. 460
stratagèmes et pouvant recevoir un important appui des forces terrestres et aériennes
provenant de Chine. C'est pourquoi je vous demande l'autorisation soit d'avancer de quatre
heures l'heure H pour prendre les généraux français de vitesse, soit de retarder le jour J de
deux jours pour mettre au point de nouveaux stratagèmes".
Vers cinq heures du matin, ce vendredi 9 mars, les "taupes" de FB3-Nam
infiltrées au central téléphonique de la Grande Poste de Saïgon, avaient fait
parvenir deux messages à "Moïse":
1°/ "Le G.Q.G. (de Terauchi) vient de téléphoner à Petrus-Ky (siège du PC de
Tsuchibashi) pour ordonner de prendre immédiatement des dispositions pour interdire à
l'amiral Decoux et aux généraux Mordant et Aymé de prendre la fuite, d'exiger de Mikuni
qu'il sache très exactement où se trouveront, minute par minute, le Délégué Mordant et le
Génésuper Aymé" à partir de 13 heures.
2°/ "Le maréchal-comte (Terauchi) a tiré l'ambassadeur (Matsumoto) de son sommeil
pour lui demander de s'assurer de "la présence effective de son interlocuteur (Decoux) à la
cérémonie protocolaire prévue cet après-midi au palais Norodom".
Après avoir fait "le point de la situation", selon le rapport de l'agent double
Akamatsu (qui recoupait celui des "taupes" viêtnamiennes), Tsuchibashi avait
profité de cet appel téléphonique matinal pour demander à Terauchi :
"- Puisque certains de nos stratagèmes ont été révélés aux Français, faut-il reporter le
déclenchement d'un jour ou deux pour laisser le temps aux commandants des unités de
prendre de nouvelles dispositions ?
(maréchal) avait répondu : A quoi le gensui
"- Non ! Les écoutes de la KempeitaY indiquent aussi que les deux colonels français alertés
par l'espion Big Cao-Daï ne croient pas du tout à l'imminence de notre attaque. Nous
savons aussi que les généraux Mordant et Aymé ne croient pas non plus que nous nous
apprêtons à déclencher Mage, et ils ont laissé jusqu'à présent l'amiral Decoux dans
l'ignorance de tout. De toute manière, il est trop tard ! Il faut seulement rappeler aux
commandants d'unité de rester extrêmement discrets, de redoubler de vigilance, de
rassurer les Français par tous moyens de façon à obtenir l'effet de surprise maximum. Moi,
je m'occupe de faire rechercher d'où peuvent venir les fuites et qui sont les traîtres 28
Vous, assurez-vous que tout notre dispositif sera bien prêt à partir de seize heures. Je tiens
à ce que les grands chefs militaires et civils français ne soient plus en état de commander
dès vingt et une heures.
L'Etat-Major du Haut-Commandement était resté perplexe :
"Les Français sont-ils vraiment sincères quand ils déclarent que nous ne nous apprêtons
pas à les attaquer ? Ou préparent-ils subrepticement une contre-attaque, ou même une
attaque préventive contre nos forces ? Leur Plan de défense et leurs ordres d'opérations,
que la Kempeitaï nous a fournis, seraient-ils des leurres ? Que feront les généraux
Mordant et Aymé quand les colonels Robert et Vicaire leur rendront compte de leur
conversation téléphonique avec l'espion Big Cao-Dar (Vidal) ?
Dans la journée du 9, les écoutes téléphoniques de la Kempeitaï rassurèrent
peu à peu le sôshireikan (général en chef) Tsuchibashi et ses shidanchii
(généraux de division) :
"Les avertissements de Big Cao-Daï prénommé Gabriel n'ont pas été pris au sérieux (...).
Les garnisons françaises ne sont plus consignées, l'encadrement européen est autorisé à
28 Par chance pour FB3-Indo, le maréchal Terauchi désigna "pour démasquer les vers dans le fruit" celui
en qui il avait "toute confiance" : l'agent double Akamatsu., "chargé de la Sécurité auprès du Haut-
Commandement" ! 461
partir en permission pour le week-end. Manifestement, le Q.G. du général Aymé ne
s'apprête pas à riposter à notre attaque, ni à ordonner une attaque préventive".
Qui plus est, le palais Norodom confirma à la Mission diplomatique
japonaise que "le Gouverneur général Decoux s'entretiendra en tête à tête avec
S.E. l'ambassadeur Matsumoto immédiatement après la cérémonie officielle".
A partir de quinze heures, le PC de Tsuchibashi reçut des diverses unités
engagées pour "Méïgo" le même message : "Yobi", mot-code transparent qui
signifiait : "Nos préparatifs sont achevés, nous sommes prêts". A seize heures
trente, les "écoutes permanentes" de FB3-Indo captèrent le mot lancé par le
Haut-Commandement : "Méïgo" ! En clair, Tsuchibashi venait d'ordonner "à
toutes les unités au Tonkin, en Annam et en Cochinchine de se préparer à faire
mouvement en catimini de manière à être sur place pour surprendre et désarmer
les forces franco-indochinoises à partir de vingt heures" ; dès cet instant, elles
devaient "contrôler les déplacements des responsables civils et militaires
français visés (par Méïgo), et bloquer tout mouvement des forces franco-
indochinoises". Les dés étaient jetés !
LES INCIDENTS DE QUANG-KHÉ
Dans la matinée du 9 mars, comme promis au Gabaon, Alto se rendit à la
subdivision de Haï-Phong "pour communiquer tout ce que FB3 sait sur Méïgo"
au colonel Lapierre qui ne le reçut que vers dix heures trente. Après le départ de
son informateur, bien que celui-ci l'ait averti que la Kempeitaï avait posé des
"bretelles", Lapierre téléphona à la caserne Ferrié : "Qui est ce Lan, qui tient un
magasin d'antiquités chinoises ? Ce qu'il annonce est-il vraisemblable" ?
Réponse de Cavalin :
"- C'est le chef régional d'un réseau subversif composé de cao-daïstes et noyauté par des
communistes (...). Ce réseau anti-français, dirigé par une de nos garances, est une
succursale de l'O.S.S. (...). Il propage depuis quelques semaines des fausses nouvelles
pour nous amener à commettre l'erreur de déclencher l'alerte générale qui provoquera une
réaction brutale des Japs (...). Ne tenez aucun compte de ces sornettes (sic) ! (...). Mettez la
main sur cet individu (Lan) ou faites-le coffrer par la Sûreté" (re-sic) !
La Kempeitaï, qui avait "écouté" cette conversation, apprit ainsi que, la
veille à Hanoï, Sabattier avait dit à Lapierre que "l'exercice d'alerte" était en
réalité un ordre de déclenchement des mouvements prévus par l'O.G.4.
Lapierre, lui, ignorait encore que le Génésuper Aymé venait d'ordonner
"l'annulation de cet exercice" ; et il ne put joindre le chef de la D.T. ("réfugié à
Phu-Doan") dont il dépendait. Le chef de la subdivision de Haï-Phong confirma
ainsi au ter bataillon du 19ème R.M.I.C. (Régiment mixte d'Infanterie
coloniale) basé à Quang-Yen (à une trentaine de kilomètres au nord-est de Haï-
Phong) l'ordre de "partir de suite (...) et prendre position aux environs de Hoa-
Binh (sur la R.C.6, à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Tong), 462
conformément à l'O.G.4". Le bataillon de Quang-Yen quitta son cantonnement
peu après dix-sept heures trente. Il n'alla pas très loin : au franchissement du bac
de Quang-Khé, ses éléments avancés essuyèrent le feu nourri des troupes
japonaises établies sur les berges du Song (rivière) Bach-Dang : celles-ci
appliquaient les "consignes prévues par Méïgo" dont l'ordre de déclenchement
avait été retransmis peu avant dix sept heures à "toutes les unités locales". Ne
pouvant emprunter le bac, le bataillon au complet dut faire demi-tour, et
regagna sa base.
"L'incident du bac de Quang-Khé" fut rapporté aussitôt à Hanoï à l'Etat-
Major du Génésuper et au palais Puginier. Furieux, Aymé téléphona à Lapierre,
lui passa un savon, ordonna : "Désormais, tout déplacement de troupes devra
être préalablement autorisé par le Q.G. !" (sic). Ordre repris par Mordant-
Narcisse : "Évitez à tout prix de déclencher un affrontement général pour ce qui
n'est certainement qu'un simple incident local". Interrogé par l'Etat-Major
d'Aymé sur cette "agression année", le PC de Mikuni prétendit "n'être au
courant de rien". Initiative d'une unité locale mal informée ? En tout cas, ce ne
pouvait être qu'un "regrettable malentendu". Pour "preuve de sa bonne foi", le
général Mikuni proposa de dépêcher un de ses officiers pour "enquêter sur place
et régler cet incident" ; le Génésuper Aymé désigna le lieutenant-colonel de
Kermel (membre du "Commissariat général aux Relations franco-japonaises")
pour accompagner l'enquêteur japonais.
Pour Mikuni, "l'incident du bac de Quang-Khé" était une "maladresse" que
son état-major, dans son compte-rendu au PC du sôshireikan (général en chef)
Tsuchibashi (au lycée Petrus-Ky, à Chi-Hoà), imputa au "manque de sang-froid
des unités de la division du général Nagano", arrivées de Chine depuis quelques
semaines : "ces rustres (sic) ont ouvert le feu avant l'heure H au risque de
dévoiler aux Français les préparatifs en cours de mise en place". Le général
Mikuni s'inquiéta davantage quand il apprit, peu après, qu'une unité japonaise,
parmi celles "chargées d'empêcher tout mouvement des forces franco-
indochinoises depuis l'envoi du message Méïgo", s'était "accrochée à Quang-
Yen même avec des soldats européens de la garnison dépités de n'avoir pas pu
franchir le bac". Cette seconde maladresse risquait fort d'amener le Q.G.
français à "déclencher l'alerte générale", ce qui annihilerait l'effet de surprise.
Au quartier de la "Concession", le Q.G. espérait que "l'incident du bac de
Quang-Khé" et "l'accrochage de Quang-Yen" allaient être "réglés à l'amiable"
lors de l'entretien que le général de Froissard de Broissia devait avoir avec le
général Mikuni. Las ! Vers dix-neuf heures dix, le palais Norodom à Saïgon
annonça par téléphone au palais Puginier à Hanoï que l'ambassadeur Matsumoto
venait de remettre à l'amiral Decoux un "ultimatum expirant à vingt et une
heures" 29 . Aussitôt alerté par téléphone, le Génésuper Aymé (qui n'avait "pas
Decoux-Diogène"), répondit à Cavalin : d'ordre à recevoir de
29 Cf. Chap. 10 "La remise de l'ultimatum à Decoux". 463
"- Pas question de diffuser le signal "St-Barthélemy" ! Attendons le rapport de Froissard.
Pour l'instant, limitez-vous au signal "Sarajévo".
Mikuni s'alarma quand la Kempeitaï lui apprit que les la caserne Ferrié
venait de lancer en clair par radio le message "Sarajévo", que les Nippons
prirent pour un "ordre de départ à destination des zones de repli prévues par
leurs Plans de défense", alors que ce mot-code signifiait "tension préalable" et
se limitait à mettre les garnisons de la D.T. en état d'alerte. Son PC demanda
aussitôt des ordres au sôshireikan Tsuchibashi. Réponse immédiate du lycée
Petrus-Ky :
"- Puisque le palais Norodom (à Saïgon) a donné l'alerte malgré l'interdiction faite par
notre ambassadeur, vous pouvez dès à présent déclencher "Atama" (...) Ouvrez le feu s'il
le faut pour interdire toute fuite des hauts responsables français civils et militaires et pour
empêcher tout déplacement des forces franco-indochinoises"...
A dix-neuf heures trente, la subdivision de Haï-Phong lança le mot-code qui
indiquait que les Japonais venaient de passer à l'attaque : "St-Barthélemy" !
- Cette fois, les choses ont l'air plus sérieuses ! (sic), téléphona le lieutenant-
colonel Cavalin au Génésuper Aymé.
Ce dernier, tranquille comme Baptiste, avait déjà regagné ses appartements
au Q.G. de la "Concession" : Quang-Khé n'était qu'un "incident sans
signification", et l'attaque de la garnison de Quang-Yen "un simple accrochage".
Il allait demander à Lapierre de "calmer ses troupes" (sic) ! Et l'entretien entre
Broissia et Mikuni allait dissiper les malentendus" (re-sic). Quant à Mordant-
Narcisse, à cet instant, il prenait l'apéritif à son domicile 3° en compagnie de
Mus -Caille : "Les Japs tiennent trop au statu quo pour ne pas mettre fin
rapidement à ces manifestations de nervosité", répondit-il à Cavalin qui lui
demandait par téléphone s'il devait lancer à son tour le message "St-
Barthé lemy" .
Moins d'une demi-heure après, Aymé et Mordant durent se rendre à
l'évidence : "Méïgo" n'était pas une "vaste fumisterie", ni une "provocation des
garances à la solde des Américains".
LE RECOURS À LA PIANISTE APOLITIQUE
Dans la nuit du 8 au 9 mars 1945, avant de quitter précipitamment Saïgon
pour se rendre à Dalat en compagnie d'un Albigeois (Vô-Van-Tàm, le chauffeur-
livreur des B.G.I. que le S.I.S. avait mis en piteux état, le Gabaon chargea Alvin
(le bijoutier indien) de "demander d'urgence à Antoine (André Fouroux, alors
Decoux -Diogène sur l'imminence de Méïgo puisque ni dans "Moïse") d'alerter
n'ont cru devoir le faire". Narcisse ni le Génésuper
3° Cf. Chap. 10 "La décapitation de l'Indochine". 464
Chez FB3-Indo, chacun savait qu'Antoine-Fouroux ne pouvait pardonner à
Decoux de l'avoir fait arrêter et torturer en 1940, puis de l'avoir révoqué de son
poste de professeur de philosophie au lycée Chasseloup-Laubat à Saïgon parce
qu'il était "soupçonné d'appartenir au parti communiste". Depuis, Antoine ne
manquait pas une occasion de vilipender (à l'abri des oreilles ennemies) "ces
salopards de vichystes". En décembre 1944, il avait refusé net de "coopérer avec
les cadres de la-Légion-de-Pétain qui truffent la Résistance de Narcisse".
Répugnant d'entrer en contact direct avec le palais Norodom où se trouvait
Decoux, et ayant "beaucoup à faire dans Moïse en prévision de Méïgo", il se
débarrassa de cette corvée sur deux personnes : l'agent double Acarie (Cao-
Trieu-Phat) et la pianiste Wincia Guillaume.
Le cao-daïste Cao-Trieu-Phat 31 , un des dirigeants du parti nippophile Phuc-
Quôc et ami personnel de Matusita (le directeur de la Daïnan-Koosi Ltd),
entretenait des liens occultes avec le commissaire Bazin, de la Sûreté de Saïgon,
rallié à la "Résistance de Narcisse" depuis la fin août 1944. Ce vendredi 9 mars
aux aurores, Antoine demanda à Acarie d'alerter Bazin. Ce qu'il fit dans l'heure
qui suivit. Le compte-rendu de Bazin suivit la voie hiérarchique : peu avant dix
heures, Maresco-le-vicieux (Directeur général de la Sûreté) téléphona (hélas !)
au palais La Grandière (siège du Goucoch). La "note confidentielle" que
Maresco adressa à l'Intendant de Police Louis Arnoux parvint vers midi au
palais Norodom (siège saïgonnais du Gougal) et sa "copie conforme" peu après
au capitaine Beauvalet qui dirigeait le 2ème bureau de la D.C.C. (Division
Cochinchine-Cambodge). Au palais Norodom, "occupé aux préparatifs de la
cérémonie protocolaire", le cabinet de Decoux -Diogène ne prit pas au sérieux
"ces renseignements de la Sûreté provenant des milieux cao-daïstes liés au
Phuc-Quôc". S'étant assuré que le lieutenant-colonel Bonafos (directeur du
cabinet militaire du Gougal) alors à Hanoï et que le général Delsuc
(commandant la D.C.C.) alors à Saïgon avaient reçu le même document, Jean
Aurillac (directeur du cabinet civil du Gougal) se contenta de le "classer sans
suite". Pourquoi ? lui demanderont, en octobre 1945, le planteur Bazé et le
commissaire Bazin qu'accompagnait l'adolescent Pierre Vidal. Réponse
d'Aurillac :
"- Parce que la défense de l'Indochine ne relevait plus de Decoux-Diogène depuis que le
G.P.R.F. l'avait cantonné au rôle d'un paravent. D'autre part, parce que les
Renseignements de source cao-daïste concernant la remise d'un ultimatum à Decoux
paraissaient alors complètement farfelus (sic) ! Les Japonais savaient pertinemment que
les forces françaises relevaient de l'autorité du Délégué général Mordant, du Génésuper
Aymé et de l'amiral Bérenger, et non pas du Gouverneur général Decoux".
Wincia Guillaume ? "Un poème, beau comme l'antique" ! s'était exclamé
Albatros (Paul Cazenave) au retour d'un récital donné par cette talentueuse
pianiste. Dans la matinée de ce vendredi 9 à Saïgon, André Fouroux (Antoine)
se présenta maintes fois chez les Guillaume. Aux dires du boy, Madame
31 Cf. Chap. 3 "Les fondateurs de FB3" et Chap. 9 "La constitution des Brigades de Libération nationale". 465
dormait, Madame avait interdit qu'on la réveille... Non, Madame n'était toujours
pas levée... Vers seize heures, il fut enfin reçu par Wincia Guillaume :
"Un coup de force des Japonais ? Qu'est-ce que cela signifie ?... Que me dites-vous là,
monsieur ?... Je ne comprends rien à tout ce que vous me racontez... Votre histoire est
ahurissante, incroyable... Vous dites que les Japonais vont arrêter monsieur le Gouverneur
général, les hauts fonctionnaires de son cabinet et de l'Administration, les généraux et les
amiraux français ? Mais c'est une mauvaise plaisanterie, monsieur !... Avertir qui ?... Vous
ne pensez tout de même pas que je vais déranger monsieur le directeur Aurillac, ou
monsieur le conseiller de Boisanger, ou monsieur le Gouverneur Hoeffel, ou monsieur le
général Delsuc ou monsieur l'amiral Bérenger pour leur raconter votre histoire
abracadabrante !... Écoutez monsieur, j'ignore qui vous êtes, mais croyez-moi, ces
Messieurs du palais du Gouverneur général et de l'Etat-Major sont infiniment mieux
informés que vous ne pourriez l'être jamais. Nos grands chefs savent ce qu'ils ont à faire,
ce n'est sûrement pas à moi de le leur dire !... Je ne suis qu'une artiste, monsieur, je ne fais
pas de politique"...
Fouroux insista. Elle le fit raccompagner par un domestique :
- Pourvu que Bazin ait pris au sérieux ce que lui a dit Acarie (Cao-Trieu-Phat) !
pensa Antoine-Fouroux en regagnant "Moïse" par des voies détournées.
Néanmoins, peu avant dix-sept heures, Wincia Guillaume téléphona au
palais Norodom, fit part à Jean Aurillac "des étranges propos tenus par un
certain André Fouroux qui s'est présenté de la part de l'organiste (sic) Louis
Vidal". Le directeur du cabinet du Gougal n'y prêta aucune attention : à cet
instant, expliquera-t-il en octobre 1945, "le cabinet (de Decoux) était mobilisé
par les préparatifs de la réception de (l'ambassadeur) Matsumoto" ; il avait "déjà
reçu les mêmes renseignements par ailleurs", et ne pouvait pas "croire aux
allégations d'un fonctionnaire révoqué" (André Fouroux). La "cérémonie prévue
au palais Norodom à dix-huit heures trente" fut donc maintenue comme si de
rien n'était : personne n'informa Decoux-Diogène de "l'imminence du coup de
force des Japonais" !
LE SAC À DOS D'ALTER
Alter (Pierre Vidal) Ce vendredi 9 mars à Dalat, sac au dos, le jeune agent
quitta à bicyclette le lycée Yersin peu après que le clocher de la Nef ait sonné
midi. Quelle était la première partie de la "mission militaire" que le Gabaon lui
avait confiée 32 avant de gagner le Luang-Prabang (Laos du nord) en compagnie
(Vô-Van-Tàm) ? d'Albigeois
En résumé, Alter devait se rendre au chalet de Kam-Ly, démonter dans la
cache K3 un des émetteurs-récepteurs B.2 et aller déposer son sac contenant le
poste et ses accessoires dans la malle arrière de l'automobile de monsieur
Lemoult (le directeur de la compagnie d'import-export Optorg) stationnée sur
32
Cf. Chap. 9 "La nomination de Pierre". 466
l'esplanade du Grand Hôtel du Lang-Biang 33 . Sa tâche était compliquée par le
poids et la fragilité du matériel à transporter à vélo, et rendue dangereuse par la
présence des patrouilles de la Kempeitaï dépêchées à Dalat pour arrêter les
Vidal. L'agent Alter devait "se débrouiller pour passer à travers les mailles
japonaises" et, en chemin, "dénombrer et relever le type des véhicules des
Nippons, repérer leur camion goniomètre, identifier et estimer les effectifs
armés". Après avoir déposé son chargement dans la voiture de Lemoult, il
devait retourner à Kam-Ly pour accomplir la seconde partie de sa "mission
militaire", incomparablement plus périlleuse. La troisième partie de sa mission
était prévue pour le lendemain au soir.
Jusqu'au lac, Pierre-Alter ne détecta aucune présence suspecte. La belle et
lourde bicyclette d'Henry ne comportait pas de dérailleur : il fallait pédaler en
danseuse pour gravir la côte qui menait à la Mairie. Arrivé à l'église, il mit pied
à terre, observa les alentours : pas de militaires nippons en vue. Il rangea la
bécane dans la courette de la cure attenante, fit retentir la clochette : le vieux
père Dubois (celui qui l'avait "confirmé" en lui donnant la communion
solennelle l'année passée, puis avait marié P'fouat et Yves Baillif ) ne cacha pas
sa surprise d'ouvrir sa porte au fils de Louis et Tôt Vidal :
- Que viens-tu faire ici à cette heure, mon fils ?
- Je vous en prie, mon père, ne me questionnez pas, cela m'évitera d'avoir à vous
mentir !
Près d'un demi siècle de sacerdoce en Indochine avait appris au père Dubois
à faire face aux situations les plus scabreuses. Il sourit au gamin :
- Veux-tu partager mon repas ?
- Non merci, mon père. J'ai besoin de la clé pour monter au choeur. Je vous la
rendrai dès que j'en aurai fini.
Parvenu au choeur, près du pupitre de l'orgue, il se défit de son sac à dos, en
Albatros. Il sortit la sacoche que le Gabaon lui avait remise ce matin chez
déballa lentement le contenu de la sacoche : une chemise et un pantalon en
coton marron protégeaient trois gâteaux de riz gluant enroulés de feuilles de
bananier. La tenue, celle des paysans d'Annam, était la même que celle que
quand il l'avait aperçu allongé sous la fourgonnette dans le portait Albigeois
garage des Cazenave : il s'en vêtit, et rangea son linge et la sacoche vide dans
l'armoire qui renfermait les partitions de musique. Il replaça précaution-
neusement dans son sac à dos les trois rouleaux de riz gluant : ils étaient fourrés
de détonateurs de mines anti-personnel. De son sac, il sortit quatre billets de
cinq piastres qu'il roula autour de la taille de son pantalon, puis vérifia les talons
de ses chaussures 34 , ré-endossa son sac, et descendit retrouver le père Dubois.
En apercevant Pierre dans cet accoutrement, le vieux curé se troubla ; il reprit la
clé, lui donna sa bénédiction, se contenta de lui dire :
Cf. Chap. 4 "Les sadiques du S.1.S.". 33
34 Cf. Chap. 4 "L'installation à Dalat". 467
- Que Dieu te garde, mon fils.
- Merci, mon père. Si on vous interroge, vous ne vous souviendrez pas de
m'avoir vu aujourd'hui, n'est-ce pas ? Je reviendrai récupérer mes vêtements
avant les vêpres. Merci encore !
Dans les environs, aucun uniforme japonais, aucun véhicule militaire.
Pierre-Alter remonta à bicyclette. Il passa devant le Bureau des P.T.T. : madame
Lucie (Yamamoto) se trouvait au Central téléphonique puisqu'un discret ruban
flottait à un barreau de fenêtre. Il continua son chemin. Le Gabaon lui avait
annoncé "la présence d'uN camion-goniomètre et, en protection, UN camion de
Japs locaux, et probablement UNE automitrailleuse à chenilles". Il ne releva
aucune présence nippone jusqu'au Couvent des Oiseaux, ni jusqu'au "petit
lycée", ni jusqu'à la cascade de Kam-Ly. La route qui conduisait au terrain
d'aviation était déserte. Les côtes de la piste forestière étaient rudes, le soleil
dardait à travers les pins. Soudain, il entendit un bruit de moteur : un camion,
non ! deux camions arrivaient en face. Ceux de la carrière ou de l'exploitation
forestière ? Ou bien des camions de la Kempeitaï ? Il s'empressa d'abandonner
le vélo d'Henry derrière un talus, s'y dissimula : le premier véhicule était LE
camion-gonio, reconnaissable par son antenne tournante en forme de fuseau qui
se dressait au dessus du toit ; assis à l'arrière du second, une trentaine de
Viêtnamiens en uniforme de "locaux" chantaient des hymnes, en tenant entre
leurs genoux un fusil qui dépassait leur tête. D'où venaient-ils ? De la villa des
Yamamoto ? Du chalet des Vidal ? Ou de la carrière d'où l'on pouvait, à la
jumelle, apercevoir le terrain d'aviation ? Les camions disparus, il remonta sur
selle. Debout sur les pédales, il forçait à perdre haleine. Sa chemise lui collait
au dos. Au pénultième virage avant d'arriver au col, n'en pouvant plus, il décida
de terminer le chemin à pied. Il dissimula soigneusement la bécane dans un
fourré, la verrouilla, prit au plus court à travers la forêt. Il était en train
d'escalader des rochers quand surgit une patrouille de la Kempeitaï. "L'agent
Alter doit conserver son sang-froid, quoi qu'il advienne" ! lui avait ordonné le
Gabaon. "Évalue vite la situation pour décider de la conduite à tenir". Trop tard
pour prendre la fuite. Faisons face. Il observa : une trentaine de "locaux" armés
de fusil sauf le gaillard qui transportait un poste de radio. La patrouille était
commandée par un adjudant-chef japonais portant baïonnette et pistolet à la
ceinture, lui même secondé par un Viêtnamien avec des poignets de cuir et
pistolet à la main. Ce dernier, qui se faisait appeler gochô (caporal, en japonais),
interrogea immédiatement le jeun,: métis en viêtnamien :
- Qui es-tu ? Que fais-tu dans la forêt ? Que transportes-tu ?
avait l'accent typique du Saïgonnais-de-bonne-famille-qui-a-fait-Le gochô
des-études-secondaires. Une vingtaine d'années, les cheveux gominés, le visage
fin, une incisive en or.
- Euh... je me cache des Français, ils ont arrêté mes parents.
- Dépose ton sac à terre ! Qui sont tes parents ? 468
Alter lui répondit en japonais, en prenant l'accent de Tokyo que lui avaient
enseigné Poisson agile et Lucie Yamamoto :
"- Mon père est le docteur Pham-Ngoc-Thach, le chef des Jeunesses d'Avant-Garde dont
vous portez l'écusson".
Le crâne rasé sous sa casquette munie d'un protège-nuque, l'adjudant-chef
de la Kempeitaï écarquilla ses yeux minuscules derrière d'épaisses lunettes, émit
un long sifflement :
- Qui t'a appris notre langue ?
"- Les nombreux amis japonais de mon père qui appartiennent à l'Association pour une
plus Grande Asie orientale. Le colonel Kasuga qui est votre chef est aussi le protecteur de
mon père".
- Je connais bien le docteur Thach, il m'a soigné l'année dernière, déclara le
dans un japonais approximatif. Comment se fait-il que tu sois un métis gochô
blanc ?
"- Je suis le fils illégitime d'une infirmière française qui est morte quand j'avais deux ans.
J'ai été élevé par ma belle-mère, Cô-Nam, que vous avez dû rencontrer dans son cabinet
médical, boulevard de la Somme, près de la gare de Saïgon".
- Les Français ont osé arrêter le docteur Thach ?
Oui, ils ont déjoué la protection de la Kempeitaï. Hier après-midi, la Police française est "-
venue au lycée Yersin ici à Dalat pour m'arrêter à mon tour, mais je me suis enfui à temps.
Je vous en supplie, ne me livrez pas aux Français" !
Les "locaux" qui avaient vidé son sac brandirent les photographies et les
papiers qui s'y trouvaient. Le gochii les examina, les passa à l'adjudant-chef en
les lui commentant. Les photos montraient le docteur Pham-Ngoc-Thach aux
côtés de diverses personnalités japonaises, dont Matusita et Kasuga. Le jeune
métis protesta vivement quand il vit les "locaux" se disputer ses rouleaux de riz
gluant :
- Dôzo (s'il vous plaît), interdisez qu'on touche à ma nourriture ! cria-t-il en
japonais. Sinon je me plaindrai à Matusita-san !
L'angoisse l'étreignit : les "locaux" s'amusaient à se lancer comme une balle
les gâteaux fourrés de détonateurs qui pouvaient exploser en tombant.
L'adjudant-chef rugit, leur ordonna de restituer la nourriture du fils d'un kika
(naturalisé japonais). Alter récupéra ses rouleaux, soulagé. En les rangeant dans
son sac à dos, il se dit qu'ayant réussi à berner ses ennemis il devait exploiter
son avantage :
"- Detmo arigat6 (merci beaucoup) !. Comme je n'avais pas mangé depuis ma fuite, je suis
entré au lever du jour dans une villa déserte près du petit terrain d'aviation militaire, j'ai
calmé ma faim dans la cuisine, et j'ai emporté ces pâtisseries".
- Tu étais au terrain d'aviation militaire ce matin ? demanda le Nippon vivement
intéressé.
Pierre-Alter venait de faire mouche ! Il chercha à le ferrer, cela faisait partie
de sa "mission militaire". Qu'avait-il observé ? Un avion, qui a atterri et
redécollé aussitôt. Était-ce l'avion du Gouverneur Decoux ? Il n'en savait rien ;
sur la carlingue, il était écrit quelque chose comme USAF à côté d'une étoile
blanche à cinq branches. Le chef de la patrouille modula un long grognement de 469
satisfaction - ce bruit, si caractéristique, qui prend naissance dans les entrailles
comme un borborygme, passe par le nombril, racle le fond de la gorge en
faisant moduler toutes les cordes vocales, et qui ressort par le nez deux octaves
plus haut. L'avion a-t-il débarqué des passagers ? Non, il en a embarqué. Qui ?
Un Français, avec une valise. Comment était-il ? Immense, avec une grosse
moustache, un grand front et des cheveux poivre et sel. Était-il seul à embarquer
? Non, une femme l'accompagnait. Comment était-elle ? De sa place, il n'avait
pu apercevoir son visage, mais elle devait être viêtnamienne d'après ses
vêtements, sa chevelure et sa silhouette menue.
- C'est exactement le signalement du couple d'espions que nous recherchons !
s'exclama l'adjudant-chef, tout excité.
Il héla son radio, qui accourut, déploya l'antenne, mit son poste en marche,
le régla, lui tendit le micro :
"- Moshi-moshi (allô-allô) !... Je sais où sont passés les espions Big Cao-Daï et Pretty
Ceedy ! Un témoin les a vus s'embarquer tôt ce matin dans un avion américain (...). Le
témoin est le fils du docteur Pham-Ngoc-Thach, un ami du shachei (président) Matusita et
(colonel). Mon gochd (caporal) et divers documents trouvés sur le de notre rikugun-taïsa
sac à dos du témoin confirment ses dires"...
Une voix grésillante lui ordonna de rentrer immédiatement à la "base" pour
rédiger son rapport. Elle ajouta : "Puisque la garde française du petit terrain
d'aviation s'est rendue complice de la fuite de ces espions, nous allons prendre
des dispositions pour occuper plus vite que prévu le terrain d'aviation". Cette
voix appartient probablement au chef du détachement de la Kempeitaï arrivé tôt
ce matin à Dalat, se dit Alter. Qui était-ce ? Où se trouvait la "base" ? Il reprit
ses photographies, se garda de réclamer les billets de cinq piastres qui
manquaient aux papiers et photographies qu'on lui rendit, et demanda en
japonais et en viêtnamien :
- Où puis-je me cacher pour ne pas être pris par les Français ?
"- Abrite-toi dans la grande maison qui se trouve au sommet du pic que tu vois là. Tu peux
y prendre tes aises, elle appartient aux deux espions qui se sont envolés ce matin. Demain
matin, tu pourras revenir en ville en toute tranquillité parce que nous aurons renversé le
pouvoir des Blancs" !
Pierre-Alter réalisa alors que la patrouille arrivait du chalet de ses parents. Il
remercia encore ses "protecteurs et amis", et s'en alla en pressant le pas. A
l'évidence, ils avaient fouillé le chalet ; auraient-ils découvert les caches ? Il
avança prudemment : une autre patrouille pourrait fouiller les parages. Les cris
de Pollux et Castor l'accueillirent au détour d'un sentier. Les deux petits singes
se hissèrent sur son sac à dos, ne déguerpirent pas aux abords de la cache K6 ;
donc : pas d'intrus dans les parages. Dans un proche tas de pierres, il dissimula
les trois rouleaux de riz farci de détonateurs. Puis se rendit au chalet, s'arrêta
dans la cour : l'échelle du grand portique était à sa place et le pigeonnier bien
adossé contre le mur : la cache K3 n'avait donc pas été visitée. Oh, malheur ! La
grosse et lourde porte d'entrée du chalet était défoncée, entrouverte ! Il s'y
précipita. Le vestibule était sens dessus-dessous, la salle de séjour
complètement saccagée : l'harmonium renversé, éventré comme le canapé et les 470
fauteuils, les violons brisés, les livres des étagères jonchaient le parquet ; les
vandales n'avaient pas épargné les autres pièces. Tout n'était plus que ruine et
désolation. Pierre sentit monter la colère. Les salauds ! Heureusement, aucune
des cachettes aménagées dans les marches d'escalier n'avait pas été violée. Dans
l'office et la cuisine, les macaques se régalaient avec les provisions répandues
sur le carrelage. Il regarda sa montre : treize heures vingt. Plus le temps de se
lamenter. Il siffla Castor et Pollux : hop ! sur le sac à dos. Ensemble, ils
parcoururent les environs : pas une âme. Il revint au portique, y grimpa pour
déverrouiller l'échelle, la transporta sous le pigeonnier. Avant de débloquer
celui-ci pour le faire pivoter, il scruta encore longuement les parages : rien
d'anormal. Dans K2, il tira vite la chaîne pour remettre le pigeonnier à sa place.
Dans K3, il repéra le B.2 à démonter. Les outils ne manquaient pas. Il fallait
procéder par ordre : retirer les lampes-valves, dévisser les manettes pour
dégager le caisson, déboulonner le châssis pour pouvoir le faire entrer dans le
sac à dis, défaire les bras du générateur électrique, protéger les ampoules avec
des chiffons et bien les caler dans le sac, ne pas oublier le manipulateur de
morse et les câbles de raccord. Il soupesa le fardeau : pas loin de quinze kilos !
"Prends des forces avant de repartir", lui avait recommandé le Gabaon. Il ouvrit
une "ration de survie" de l'armée américaine, lui fit un sort, résista à la tentation
du chewing-gum. Il utilisa une corde pour descendre le lourd sac à terre,
retourna au portique pour refixer l'échelle à sa place.
Sac au dos, il partit récupérer le vélo d'Henry. A présent, il ne fallait plus
tomber sur une patrouille. Les Nippons ont dû abandonner leurs recherches,
pensa-t-il. Descente en roue libre jusqu'à la cascade de Kam-Ly. Aucun danger
en vue. Sur terrain plat, sous le soleil de plomb, le chargement pesait. En
arrivant à la hauteur des P.T.T., il aperçut un barrage de la Kempeitaï au
carrefour suivant. Garde ton sang-froid, Alter ! Il s'arrêta, cadenassa son vélo
sur le trottoir, se précipita à l'intérieur du bureau des postes, désert à l'heure de
la sieste. La guichetière viêtnamienne en train de broder pour tuer le temps vit
se présenter un gringalet en sueur, chargé comme un baudet, se tenant le ventre,
l'air gêné et malheureux :
- Excusez-moi, madame. Il me prend une envie très urgente, la grande
commission. Je ne peux plus me retenir !
Elle étouffa un rire, lui ouvrit le guichet, lui montra du doigt le chemin des
cabinets. Alter se précipita au Central téléphonique, entrouvrit la porte, fit un
signe : Lucie Yamamoto se leva, le rejoignit dans le couloir. Il lui souffla :
- La Kempeitaï est au carrefour. J'ai un B.2 dans le sac.
- Dépose-le dans ce cagibi (...). Va au carrefour pour examiner la situation. Tu
reviendras par cette porte de service.
Au carrefour, le camion de la Kempeitaï était garé sous les frondaisons ; au
volant, le chauffeur somnolait ; à l'arrière, deux sous-officiers disputaient une
partie de go. Dans la rue, commandés par un gros adjudant nippon armé d'un
pistolet, une trentaine de "locaux" haranguaient les passagers d'un autocar : 471
"- Pour soutenir les combattants anti-français, les paysans et les domestiques des Blancs
doivent nous verser cinq piastres par personne, et les pourris (Viêtnamiens servant dans
l'Administration et l'Année françaises) dix piastres. Ceux qui ne peuvent pas payer leur
tribut devront laisser en gage leurs bijoux, leur montre et leurs emplettes" !
Les racketteurs, coutelas au ceinturon, détroussaient des gens sans fortune ni
défense, se disputaient la rançon sous le regard impavide de l'adjudant de la
Kempeitaï. Après quoi, s'en iront-ils ou attendront-ils le prochain autocar ? se
demanda Pierre que ce brigandage révoltait.
- Toi, le métis, tu me dois dix piastres ! lui lança le gochii (caporal) viêtnamien.
Celui-ci avait le visage vérolé, portait des lunettes, et un fusil de chasse
calibre douze en bandoulière. Pierre le toisa, lui lança en japonais pour être sûr
d'être compris par l'adjudant de la Kempeitaï :
"- Il t'en cuira de t'en prendre au fils du docteur Pham-Ngoc-Thach ! Je me plaindrai à
mon ami Matusita, le grand chef de l'Association pour une plus Grande Asie orientale" !
Et de brandir photos, acte de naissance et cartes de visite ! Le gras Nippon
aux yeux de goret se précipita, les examina, et rectifia sa mise avant de
s'incliner respectueusement devant "le fils d'un grand ami du Japon qui a de si
gochii sidéré : hautes relations". Lequel fils prit à part le
"- Écoute, grand frère, je te propose un marché. J'ai cambriolé cette nuit la villa d'un
Blanc. J'ai été surpris par son arrivée. Je n'ai pu emporter que quatre billets de cinq
piastres et des vivres en boîtes métalliques. Partageons. L'argent est pour toi, je garde la
nourriture. D'accord" ?
- D'accord ! Donne tout l'argent.
"- J'ai planqué tout mon butin. Je vais aller le chercher, je reviens de suite à vélo, avec
mon sac à dos" !
De retour aux P.T.T., Pierre rassura madame Lucie : les "locaux" n'étaient
que des brigands, ils le laisseront passer moyennant vingt piastres, qu'il sortit de
l'élastique de son pantalon et glissa dans la poche de sa veste paysanne. Il
récupéra son chargement, remercia la guichetière toujours occupée à broder
derrière le comptoir. Sur le trottoir, il respira un bon coup, enfourcha sa
bicyclette : En avant, Alter !
Il n'en menait pas large. Qu'allait-il faire si ce salopard de gochei exigeait de
voir le contenu de son sac ? A Dieu vat ! Au barrage, il mit pied à terre. Le
coeur battant, il tendit l'argent promis. Pendant que le gochtn comptait les billets,
il se faufila entre les rançonneurs et leurs victimes terrorisées. Puis il pédala de
toutes ses forces, sans se retourner. Arrivé devant l'église, il s'arrêta un instant
pour reprendre son souffle. Aucun autre barrage en vue ? Non. Direction : le
Grand Hôtel du Lang-Biang. Jusqu'à présent, la chance lui avait souri. Ou Dieu
l'avait protégé, lui aurait dit le père Dubois. De la route qui surplombait
l'esplanade du Grand Hôtel, impossible de repérer parmi une vingtaine
Albatros ni d'automobiles celle de monsieur Lemoult dont ni le Gabaon ni
Achizar n'avaient pu lui préciser la marque ni le type de carrosserie, ni même si
Lemoult serait au volant. Alter devait déposer son sac dans la malle arrière d'un
véhicule dont il ne connaissait que le numéro minéralogique et "prendre en
échange un sac identique rempli de victuailles destinées aux Moïs de Rat 472
malin". Dans le bosquet qui bordait l'avenue, il verrouilla son vélo derrière
l'édicule qui abritait un transformateur électrique, descendit à pied sur
l'esplanade. Entre les rangées de voitures, une voix familière l'interpella :
- Que fais-tu là, fiston, dans cette tenue paysanne ?
C'était Barberousse, son professeur de dessin, qui transpirait dans sa vieille
"Trèfle" Citroën. Pierre s'approcha : un sac à dos, quasi-identique à celui qui
pesait sur ses épaules, occupait le siège du passager.
- Bonjour monsieur Gaudry. N'auriez-vous pas aperçu monsieur Lemoult ?
- C'est donc toi !
Pierre-Alter apprit alors que le directeur d'Optorg avait téléphoné de Saïgon
ce matin à Gaudry pour lui demander un service : prendre livraison à la gare
ferroviaire de Dalat d'un "sac de provisions", et le remettre à un jeune métis
qu'il trouvera sur l'esplanade du Grand Hôtel à quatorze heures ; en échange,
l'adolescent devait lui remettre un "colis contenant des pièces détachées", que
Lemoult passerait prendre chez Gaudry "dans la soirée". Trafic de marché noir,
avait cru Barberousse.
- Faites attention, monsieur Gaudry, le contenu de mon sac est très fragile.
Mieux vaut le dissimuler dans la malle arrière.
- Qu'est-ce qu'il contient ?
- Euh... un poste émetteur-récepteur démonté.
- C'est une blague ?
- Je ne me le permettrais pas. C'est pourquoi vous devriez le cacher en attendant
que monsieur Lemoult le récupère.
- Mais si les Japs découvrent ce matériel chez moi, je risque le poteau
d'exécution !
- En prouvant que vous ne savez pas l'utiliser, ils ne vous condamneront peut-
être qu'à la prison ! Au revoir, monsieur Gaudry, et merci d'être venu.
Avec son nouveau sac à dos, bien plus léger, Pierre-Alter s'en fut. Soulagé et
satisfait : il venait d'achever la première partie de sa mission ! Dans le bosquet,
il examina le contenu : des vivres, en effet. Il décapsula une bouteille de salse-
pareille, s'allongea sur les aiguilles de pin pour la siroter...
Déjà quatorze heures et quart ! Il remonta en selle. En route pour la seconde
partie de sa mission, la plus difficile, la plus périlleuse, qu'il devait accomplir
avec Rat malin et les Moïs de son village.
L'EMBUSCADE DE KAM-LY
Désaltéré, Pierre-Alter reprit la route de Kam-Ly. Au carrefour avant les
P.T.T., le barrage de la Kempeitaï était encore en place. Cette fois, les "locaux"
s'en prenaient aux passagers d'une "boîte d'allumette" (sorte de tilbury fermé).
Le gochei et l'adjudant le reconnurent, le laissèrent passer. Près du "petit lycée", 473
nouveau barrage à l'embranchement qui conduisait au marché couvert. Un
véhicule à chenilles équipé de deux mitrailleuses jumelées, et un camion vide.
Ce n'était pas la Kempeitaï, mais une unité militaire qu'Alter chercha à
identifier. Un lieutenant nippon, pistolet et sabre au ceinturon, examinait une
carte routière étalée sur le capot-moteur de automitrailleuse ; à l'intérieur du
véhicule blindé, le chauffeur et deux servants sans grade apparent. Alentour,
bloquant le croisement des deux avenues, trois sous-officiers nippons et une
trentaine de "Yasu-Butaï" (Viêtnamiens enrôlés dans l'année japonaise). Sur le
trottoir, sous les yeux d'une sentinelle armée, une trentaine de fusils en
faisceaux.
- Que transportes-tu, jeune métis ?
- De la nourriture.
- Montre ! Et paie dix piastres si tu veux continuer ton chemin avec tes
provisions.
- Vous osez taxer le fils du docteur Pham-Ngoc-Thach ? cria le cycliste en
japonais.
D'après leur accent, ces "Yasu-Butaï" étaient originaires du Trung-Ky
(Annam). Ils ignoraient tout des personnages qui figuraient sur les photo-
graphies. Tout comme les Nippons : ceux-ci devaient appartenir à une des
brigades arrivées récemment de Chine ou de Birmanie ou du Siam pour
participer à "Méïgo", pensa le jeune "secrétaire" de FB3-Indo. Inutile d'insister :
- J'ai dépensé tout mon argent pour acheter ces provisions.
- Alors, nous te les confisquons !
Pierre-Alter récupéra ses photos et ses papiers, ré-endossa un sac vide, s'em-
pressa de déguerpir. Pédalage jusqu'à la cascade de Kam-Ly. Nouveau danger
en vue à l'embranchement qui conduisait au terrain d'aviation : un camion avec
son antenne-fuseau tournant lentement sur le toit, LE camion-gonio qu'il avait
croisé tout à l'heure. Il mit pied à terre. Aucun autre véhicule dans les environs :
les Japs ne protégeraient pas leur camion-gonio ? se demanda-t-il. Vélo à la
main, il avança, salua le chauffeur qui faisait les cents pas, fusil en bandoulière.
Réponse courtoise avec courbette traditionnelle. Le gringalet s'enhardit, jeta un
oeil en passant : à l'arrière du camion, un lieutenant et trois sous-officiers
appartenant à une unité des Transmissions semblaient affairés devant leurs
cadrans. Qui donc, à cette heure, pouvait émettre dans les parages ? Sûrement
matin, pendant que le Gabaon expliquait à son fils sa pas Poisson agile : ce
"mission militaire", il avait téléphoné à Albatros pour "confirmer la présence
d'un cerf' (camion-gonio). Alter s'approcha davantage, tendit l'oreille : de leurs
casques s'échappait une musique hawaïenne ! Les fusils étaient fixés sur le
râtelier. Suffit, Alter, tu en as assez vu ! Il remonta en selle, poursuivit sa route.
Il abandonna bientôt son vélo à proximité du lieu-dit "la source vive", coupa
à travers la forêt, l'oeil aux aguets. Chemin faisant, il se demanda où se
trouvaient les autres véhicules annoncés par le Gabaon. Et si les Japs étaient
plus nombreux que prévu ? Il avait examiné cette éventualité ce matin en se 474
concentrant, allongé sur le parquet de la salle de Musique du Foyer des
Yersiniens ; depuis, il se demandait ce qu'il devait faire dans ce cas. "Fais au
mieux, lui avait ordonné le Gabaon, l'essentiel est d'atteindre l'objectif'.
Rat malin et ses Jaraïs l'attendaient sur le chemin de la cache K9. Sauf le
Sorcier, les vieux invalides et les garçons de moins de treize ans, tous les mâles
du village avaient répondu à l'appel du mari de P'fouat : une soixantaine au
total, plus que le double de l'effectif prévu par le Gabaon et annoncé par
Achizar. Pourtant, aux aurores, en leur distribuant des musettes pour transporter
les munitions, des hamacs en cordelette pour évacuer les blessés, et des
morceaux de miroir brisé pour transmettre les messages, l'homme-blanc-aux-
cheveux-roux les avait prévenus : "Attention ! Il y aura beaucoup de morts et de
blessés parmi les volontaires qui participeront à cette attaque" ! Après les avoir
salués et remerciés d'être venus aussi nombreux, Alter leur déclara :
"- Attention ! nos ennemis rôdent dans les parages, il faut placer des guetteurs aux
alentours (...). Nous devons d'abord sortir les amies et les munitions des caches".
K9 était une grotte profonde dont la minuscule entrée était dissimulée par
un amoncellement de pierres. Elle contenait les caisses d'armes qu'Albus
(l'A.G.A.S.) avait parachutées sur la D.Z. de Kam-Ly en diverses occasions. Les
lampes électriques et les outils laissés à demeure permirent de repérer et de
déclouer celles désignées par "le jeune chef blanc" à qui le Gabaon avait dit le
matin même : "Pour l'embuscade de Kam-Ly, il te faudra une puissance de feu
maximum, car TOUS les véhicules ET leurs passagers doivent être anéantis
JUSQU'AU DERNIER". Les Jaraïs en sortirent les trois bazookas disponibles et leurs
dix-huit roquettes, cinquante mitraillettes Thomson avec six chargeurs et
environ huit cents cartouches par tireur, plus quinze grenades quadrillées pour
chacun. Après avoir refermé soigneusement K9, ils se rendirent en file indienne
avec leur lourd chargement au "champ de tir", dénomination d'une ancienne
carrière, sem i-enterrée, où l'on pouvait tirer sans grand risque d'être entendu
dans les environs.
Pierre-A/ter n'avait nullement conscience que ce qu'il allait réaliser avec Rat
malin et ses Jaraïs n'était pas seulement une gageure, mais deviendra la fameuse
"énigme des deux attaques de Kam-Ly". Énigme d'abord pour l'occupant nippon
qui, comme les coloniaux français, considérait les Moïs comme des "sous-
hommes" aussi arriérés que les paléo-mongoloïdes et les proto-malais qui
survivaient dans les forêts de Formose (aujourd'hui Taïwan), île annexée par le
Japon depuis 1895. Les soldats du Mikado n'imaginaient pas que ces "primitifs
à la peau noire" qui vivaient nus dans les montagnes, qui ne connaissaient que
l'arc, la sarbacane et la sagaie, puissent les attaquer. Énigme, bien plus tard,
pour les Américains à qui les Nippons imputeront ces deux attaques : en juin
1948, venus pour "enquêter sur le commando qui a réalisé les deux attaques de
Kam-Ly", le journaliste Joseph Alsop et le major Edward Lansdale 35 seront tout
35 Membre de la C.I.A. (qui succédera l'O.S.S. en 1946), alors en poste aux Philippines. En 1954, le
colonel Lansdale dirigera la fameuse S.M.M. (Mission militaire à Sargon) qui soutiendra notamment le 475
époustouflés quand ils découvriront la vérité en interrogeant Yves Baillif, Pierre
Vidal, Rat malin et les Jaraïs des villages voisins...
Pour l'heure, ce vendredi 9 mars 1945, au "champ de tir" situé à une dizaine
de minutes de marche du chalet des Vidal à Kam-Ly, une soixantaine de Jaraïs
commandés par un adolescent se mirent au travail. Résolument. Avec la foi des
innocents et l'application de ceux qui sentent instinctivement que leurs chances
de s'en sortir vivant dépendront en grande partie de leur débrouillardise. Pierre-
Alter mit en pratique ce que la fréquentation des agents de FB3 lui avait appris,
et plus précisément ce que le Gabaon lui avait enseigné le matin même chez
Albatros -Cazenave. Il commença par répartir les Jaraïs en quatre groupes, qu'il
nomma "Bazookas", "Thomson", "Mines", et "Scieurs" et il ordonna :
"- Avant d'apprendre à utiliser ces armes, fabriquons avec des pierres et des branchages
des cibles qui vont représenter les véhicules des Japs que nous devons anéantir ! Inutile de
fignoler, nous devons nous dépêcher" !
Pour chaque équipe du groupe "Bazookas", il désigna un tireur et deux
porteurs. "Ne te laisse paralyser ni par la peur ni par le doute", lui avait ordonné
le Gabaon. Il devait donner l'exemple. S'étant désigné comme tireur, il choisit
Serpent-venimeux (le benjamin des fils de Rat malin, qui allait sur ses quinze
ans) comme porteur du bazooka, et un gaillard guère plus âgé pour transporter
les lourdes roquettes. Puis il expliqua aux Moïs réunis comment utiliser un
bazooka. Le coeur battant, il tira sa première roquette. La déflagration fut
terrible, foudroyante, assourdissante : le tas de pierres explosa, vola en éclats.
Après son second tir, il estima qu'il ne raterait pas son but, le moment venu.
Puis ce fut le tour des équipes dont Rat malin et Tigre-rôdeur étaient les tireurs.
A leur troisième roquette d'essai, Alter sut qu'ils ne rateraient pas le leur non
plus. Pour les mitraillettes Thomson, pas de problème : tout le village savait
déjà utiliser les fusils Lebel à répétition fournis par le mari de P'fouat. Une
simple démonstration suffit aux Jaraïs pour apprendre à garnir les chargeurs de
cartouches, à engager le lourd chargeur, à armer la culasse. Pierre-Alter fut tout
de même un peu surpris par la brutalité du recul, mais il réussit à maîtriser son
arme, à ajuster son tir, à raccourcir ses rafales. Les Jaraïs les plus maladroits
purent ajuster leurs rafales après leur troisième chargeur d'essai. Quant aux
grenades quadrillées, tirer sur l'anneau pour les dégoupiller, compter jusqu'à
trois et les lancer étaient à la portée de n'importe qui. Aucun entraînement pour
les brancardiers : après l'attaque, les valides transporteront les blessés dans les
hamacs fixés à un fléau ; et les morts comme ils transportaient habituellement
les chevreuils : sur le dos.
Pierre-Alter précisa "la mission de chaque groupes". Les Jaraïs ne
craignaient pas de s'attaquer au gros gibier. Ils savaient capturer les éléphants
que les cornacs au service de l'Empereur Bao-Daï devaient dresser. Et ils
n'avaient pas attendu que le mari de P'fouat leur fournisse des Lebel pour
Gouvernement de Ngd-Dinh-Diêm. Il aurait servi de modèle à Graham Green pour le héros de son roman "Un
Américain bien tranquille" (Laffont, 1956) : Cf. Chap. 12 "Épilogue" in "Les dernières retrouvailles".. 476
traquer et abattre ces énormes buffles sauvages que sont les gaurs, fort
dangereux quand ils chargent, cornes en avant. Ils pistaient les mastodontes,
souvent durant des semaines, leur tendaient des pièges, isolaient leurs proies du
troupeau, et ne les attaquaient qu'en se plaçant de manière à pouvoir surprendre
et vaincre bien plus forts qu'eux. Détruire des véhicules japonais avec des mines
antichar, des bazookas, des mitraillettes et des grenades, leur parut beaucoup
plus facile et bien moins risqué que de s'attaquer à un troupeau de gaurs avec
des arcs et des flèches au curare pour les affaiblir, et des sagaies pour les
achever. Ils comprirent aisément comment tendre une embuscade à des
véhicules, comment combiner l'attaque et l'appui avec les armes dont ils dispo-
saient. Alter leur fixa deux impératifs : ne pas rater l'adversaire, ne pas s'entre-
tuer par maladresse.
"- Tout le monde a compris ? Chacun sait ce qu'il doit faire pendant les attaques ? Et après
les attaques ? Bravo" !
Au "champ de tir", instruction et entraînement durèrent à peine une heure.
Après quoi, Alter demanda aux Jaraïs du groupe "Thomson", de loin le plus
important, de l'attendre aux alentours du chalet. Avec les autres groupes, il se
rendit à la cache K6 où il récupéra les trois rouleaux de riz gluant qu'il avait
enfouis au voyage précédent. Ils sortirent de K6 seulement neuf petites mines
"anti-personnel" puisque ses gâteaux ne contenaient que neuf détonateurs, puis
quatre grosses galettes (au lieu des deux prescrites par le Gabaon) : des mines
antichar, avec leur système de mise à feu par pression. Ainsi que des pioches et
des pelles, et de vieilles balles de tennis déchirées qui permettaient aux yeux
avertis de localiser l'emplacement des mines.
Ils se rendirent ensuite au chalet. Consternation et colère des Moïs devant
les saccages des Japs. Pendant que les moins chargés bourraient leurs musettes
avec les provisions qui jonchaient le sol de la cuisine et de l'office, d'autres dans
le garage se munirent d'une grande scie de bûcheron, de haches, et de fléaux
pour transporter les blessés dans des hamacs en cordes tressées.
Pierre-Alter demanda à deux Moïs de son âge de l'accompagner : munis de
deux réveils et de la corde à noeuds qu'ils décrochèrent du portique qui se
dressait dans la cour, ils escaladèrent l'abrupt rocheux contre lequel s'adossait
un pan du chalet ; à mi-pente, ils fixèrent à un discret crochet la corde qui leur
permit de descendre dans une étroite faille du rocher, d'atteindre une petite
caverne et d'accéder à la cache R2 aménagée dans un recoin obscur formé par
des éboulis de rochers. Les lieux empestaient : un animal avait eu la malencon-
treuse idée de venir crever dans l'étroite galerie latérale qui aboutissait à l'air
libre et qui pouvait servir d'issue de secours. Dans R2, Alter monta l'antenne-
fouet émettrice, récupéra le quartz dans une alvéole du rocher qu'il refixa au
vieux poste émetteur, indiqua à l'un des Moïs comment actionner le magnéto
d'alimentation électrique, et montra à l'autre jeune Moï comment utiliser le
manipulateur de morse. Pas question d'enseigner en si peu de temps le morse
même au meilleur élève de la mère de P'fouat (la Bonzesse au crâne rasé). Mais 477
une minute suffit pour lui apprendre à appuyer sur le manipulateur et à le
relâcher, à émettre des signaux brefs et longs, au gré de sa fantaisie. Leur
mission était d'émettre des messages en pseudo-morse sans interruption pendant
une heure, temps estimé suffisant pour que le camion-gonio cherche à localiser
l'émetteur et arrive aux abords du chalet. Il régla les deux réveils sur la même
heure, vérifia leur fonctionnement, et donna ses instructions.
Avant de quitter le chalet, Pierre-Alter déposa en divers endroits de la nour-
riture en abondance : des graines vertes de soja et de la brisure de riz pour les
pigeons, des cacahuètes grillées et des bananes séchées pour Castor et Pollux.
Puis le commando au complet descendit du piton en restant en surplomb du
sentier empierré qui permettait aux véhicules d'arriver au chalet à partir du col.
Depuis le matin, Pierre-Alter avait l'esprit habité par le traquenard que le
Gabaon avait concocté au volant de sa fourgonnette entre Saïgon et Dalat : attiré
par une émission de messages incompréhensibles, LE camion-gonio et son auto-
mitrailleuse de protection se dirigeraient vers le chalet, et sauteraient sur des
mines antichar posées sur le sentier empierré ; LE camion transportant les
"locaux" de la Kempeitaï tomberait dans une embuscade tendue à l'approche du
col par le commando de Jaraïs dirigé par son fils : LE bazooka, les grenades
quadrillées et les mitraillettes Thomson suffiraient à les anéantir. Mais pour
Alter, trop d'incertitudes subsistaient : y aurait-il d'autres véhicules que ceux
annoncés par le Gabaon ? Dans quel ordre allaient-ils arriver ? Que devait-il
faire s'il y avait PLUSIEURS automitrailleuses ? Que faire si les véhicules renon-
çaient à s'engager sur le sentier empierré en raison de l'étroitesse de son accès,
et restaient sur la piste goudronnée ou sur le terre-plein du col ? Que faire au cas
où, par précaution élémentaire, les "Yasu-Butaï" débarqueraient de leur camion
ou de leurs camions pour ne pas être surpris par une embuscade ? Et s'ils
coupaient à travers la forêt au lieu de remonter à pied la piste ou le sentier
empierré ? Le Gabaon lui avait fixé comme "objectif prioritaire" d'anéantir LE
camion-gonio pour permettre à Achizar de continuer (dans sa villa au lycée
Yersin) ses émissions radio sans être repéré". A présent, disposant de moyens
décida de mettre en place un bien plus nombreux et puissants que prévu, Alter
dispositif lui permettant de faire face aux situations les plus probables.
A la hauteur du premier virage en épingle à cheveu (qui portait le numéro
cinq pour les familiers du chalet), il réunit la troupe au complet pour expliquer
le déroulement des opérations, comment se communiquer à distance à l'aide des
miroirs. Il expédia alors l'équipe des "Scieurs" qui devait abattre un arbre en
aval. Au virage numéro cinq, à l'emplacement marqué par les empreintes des
roues des véhicules, les "Mineurs" de Panthère noire (le fils cadet de Rat malin)
montra à tous les creusèrent un trou, y enfouirent une mine antichar. Alter
"Mineurs" comment y fixer le système de mise à feu, et comment l'armer. Les
Moïs achevèrent de la dissimuler sous la pierraille dès qu'elle fut armée,
posèrent une demi-balle de tennis pour repérer son emplacement. Merveilleux
Jaraïs qui savaient trouver immédiatement le meilleur endroit pour épier sans 478
être vu ! Le guetteur de l'équipe trouva d'emblée où se placer pour pouvoir
communiquer à l'aide de son miroir avec les guetteurs qui allaient être postés
plus bas, jusqu'au col. Le simulacre d'attaque des "Thomson" rassura Alter : les
Moïs avaient rapidement compris ce qu'il fallait faire immédiatement après
l'explosion de la mine. Au virage numéro trois, les "Mineurs" de Crapaud-buffle
creusèrent un trou qu'ils remplirent d'un mélange d'aiguilles de pin et de latérite.
Alter reprit ses instructions :
"- Immédiatement après le passage du véhicule de tête, vous redescendrez sur la piste,
vous dégagerez le trou que vous avez préparé, vous y poserez votre mine antichar, vous
fixerez son système de mise à feu, vous l'armerez comme je vous l'ai montré, et vous la
recouvrerez de terre et de feuilles. Quand le deuxième camion passera sur cette mine, il
sautera tout comme le premier. ! Soyez très prudent : une fois armée, la mine explosera au
moindre choc. Que les dieux soient avec vous et vous protègent ! A tout à l'heure !
Au col, sur l'abrupt qui bordait le terre-plein, Alter choisit un emplacement
d'où il pouvait voir en aval, à un bon kilomètre à vol d'oiseau de là, le virage où
les "Scieurs" devaient abattre un arbre pour couper la retraite des Nippons et
interdire l'arrivée des renforts. De nouveau, il se demanda : combien de
véhicules ? dans quel ordre arriveront-ils ? Il crut que le gros de la bataille se
déroulerait au col, y posta donc le plus gros de ses effectifs, y concentra le plus
gros de sa puissance de feu. S'y embusquèrent, non loin du panneau marqué
"chemin privé", deux des trois équipes d'attaque armées chacune d'un bazooka,
et trois équipes d'appui années de mitraillettes et de grenades. On choisit
soigneusement l'emplacement de tir des deux bazookas : l'un devait être tiré par
Alter lui-même, l'autre par Tigre-rôdeur, un gaillard de vingt ans qui s'était fait
tatouer une tête de tigre sur la poitrine.
Le reste de la troupe suivit Rat malin. Inutile d'expliquer aux Jaraïs, qui
passaient leur vie à la chasse, où s'embusquer pour pouvoir surprendre leur
proie. Et on pouvait leur faire confiance pour trouver les meilleurs emplace-
ments pour poser les mines antipersonnel : quelques instants suffirent pour
creuser neuf petits trous sur le bas côté de la piste goudronnée, là où devaient
marcher les piétons quand un camion passait. On y déposa les petites mines
antipersonnel qu'on recouvrit partiellement de latérite. Les détonateurs, extraits
des rouleaux de riz gluant, furent introduits dans les mines. Puis les mines
furent précautionneusement dissimulées sous des feuilles mortes et des aiguilles
de pin et repérées par des lambeaux de balles de tennis. Les sapeurs improvisés
se partagèrent les gâteaux de riz gluant.
L'équipe de "Bazooka" de Rat malin et la dernière équipe de "Thomson"
prirent position à leur tour, plus en aval. En remontant vers le col, Alter (qui
avait décidé de ne porter aucune arme sur lui) put s'assurer que le camouflage
était parfait : de la piste forestière, il était pratiquement impossible de repérer
des Moïs embusqués sur l'abrupt qui bordait la piste forestière taillée au flanc de
la montagne. Il regagna son poste de combat, juste au-dessus du panneau
marqué "chemin privé", en surplomb du terre-plein du col. A ses côtés, deux
autres adolescents : Serpent-venimeux, le porteur du bazooka, assisté des deux 479
porteurs de roquettes, munis chacun d'un miroir pour transmettre ses ordres. De
son poste de combat, il pouvait apercevoir, à un jet de pierre, Tigre-rôdeur
accroupi derrière son porteur de bazooka, et les Jaraïs du groupe d'appui dissé-
minés derrière des rochers et des arbres, mitraillette en bandoulière, chargeur
engagé, une grenade à la main. Sa montre-bracelet indiquait dix-sept heures :
dans R2, les Moïs devaient avoir commencé à émettre depuis quelques minutes.
Au loin, dans la vallée qui débouchait sur les chutes de Kam-Ly, les Scieurs ne
donnaient pas signe de vie.
L'attente ne dura pas plus d'un quart d'heure. Avec leur miroir, les "Scieurs"
signalèrent l'arrivée des véhicules, et les guetteurs transmirent aussitôt l'infor-
mation jusqu'au col, d'où elle remonta le sentier empierré. De son poste, Alter
vit surgir au virage de la source vive LE camion-gonio, puis une automitrailleuse
à chenilles, elle-même suivie d'un camion débâché bourré de "Yasu-Butaï".
Qu'attendaient les bûcherons pour abattre l'arbre sur la piste ? N'auraient-ils pas
achevé de le scier ? Ou d'autres véhicules... En effet, une voiture militaire de
commandement, équipée d'une longue antenne, ne tarda pas à apparaître, suivie
d'une automitrailleuse à chenilles, d'un camion, d'un autre camion, et encore un
camion, tous remplis de "Yasu-Butaï". Merde !... "Garde ton sang froid quoi
qu'il advienne", lui avait ordonné le Gabaon. Il poussa un soupir de soulagement
quand il vit l'arbre s'abattre sur la piste.
Il faisait terriblement lourd, en cette fin d'après-midi de la saison sèche. Le
ronronnement des moteurs qui peinaient sur les côtes devenait de plus en plus
audible. L'agent Alter pourrait-il faire face à cette colonne ? L'idée ne lui vint
pas qu'il pourrait renoncer à attaquer un ennemi considérablement plus fort en
armement et en nombre que prévu. Il estima qu'il conservait des atouts : le
commando de Jaraïs était aussi beaucoup plus puissant que prévu ; et il béné-
ficiait toujours de l'avantage de la surprise : les Japs avançaient apparemment
sans se méfier, et les "Yasu-Butaï" chantaient à tue-tête ! Il se leva pour mieux
observer la scène. Avant d'arriver au virage où Rat malin s'était embusqué, le
camion-gonio s'arrêta. Peu à peu, les autres véhicules s'immobilisèrent.
Pourquoi ? s'inquiéta-t-il. Le dernier camion se serait-il aperçu qu'un arbre
s'était abattu derrière lui ? Personne ne descendit de véhicule, sauf le chauffeur
du camion-gonio qui courut vers la première automitrailleuse, sans doute pour
transmettre un ordre. Sur l'étroite piste, celle-ci entreprit de doubler le camion-
gonio, lequel démarra à son tour, suivi des autres véhicules. Les hommes de Rat
malin les regardèrent passer sans broncher. Surprise d'Alter : LE camion-gonio
n'était pas celui qu'il avait vu tout à l'heure à la cascade de Kam-Ly ! Les deux
véhicules de tête arrivèrent au col, s'arrêtèrent sur le terre-plein. L'antenne-
fuseau du camion-gonio tournait lentement ; son chauffeur redescendit, alla
reconnaître le sentier qui devait permettre d'atteindre le sommet du piton. Tapis
derrière les rochers, les Jaraïs observèrent le Nippon qui parcourait le chemin
escarpé en se demandant si son véhicule pouvait l'emprunter sans verser dans le
ravin. Il revint à pas vifs, déclara au chauffeur de l'automitrailleuse : 480
"- Nous pouvons monter par cette piste, elle est très étroite mais empierrée. Ouvre l'oeil au
premier virage, il est extrêmement serré et dangereux. Les virages suivants sont moins
durs. Les camions ne pourront pas passer, préviens les".
Les Japs ne se méfiaient toujours pas : les bandes de cartouches n'étaient pas
engagées dans les mitrailleuses jumelées du véhicule à chenilles qui, après une
habile manoeuvre sur le terre-plein, grimpa lentement le sentier, renversant au
passage le panneau : "danger d'éboulement, terrain non stabilisé". Le camion-
gonio ne tarda pas à le suivre. Alter sentait son coeur palpiter. Il devait avoir
l'oeil à tout, tout observer sans être découvert. Il transpirait. Où en étaient les
autres véhicules ? Ils s'étaient tous arrêtés pour permettre à la voiture de
commandement de remonter la colonne. Cette dernière arriva enfin au col, se
rangea sur le terre-plein, son antenne-fouet bien dressée : un capitaine en
descendit, suivi d'un sous-lieutenant ; ils scrutèrent le sommet du piton à la
jumelle en consultant leurs cartes géographiques. Malgré le bruit du moteur du
camion-gonio qui grimpait le sentier empierré, Alter put entendre le radio resté
dans le véhicule de commandement dire au micro : "L'émetteur clandestin
utilise toujours un alphabet morse incompréhensible" ! Un autre ronronnement
annonça l'arrivée d'un camion de "Yasu-Butaï", qui se gara bientôt sur le terre-
plein ; son chauffeur coupa le moteur, descendit uriner côté ravin ; à l'arrière,
leurs longs fusils coincés entre les genoux, les "Yasu-Butaï" braillaient : les uns
s'échangeaient des plaisanteries grivoises, d'autres pestaient parce qu'ils avaient
dû quitter le barrage en ville, alors que les "locaux" de la Kempeitaï pouvaient
continuer à rançonner et à se remplir les poches ! A l'avant, l'adjudant nippon
qui les commandait ne bougea pas de son siège, n'ordonna à personne de
descendre ! Quelle imprudence, aurait dit le Gabaon. C'est qu'ils ne s'attendent
pas à être attaqués, pensa Alter. Tant mieux ! Planqué derrière son rocher, le
jeune chef du commando fit un signe : son second porteur lui tendit une
roquette qu'il introduisit tout doucement dans le bazooka, tapota l'épaule de
Serpent-venimeux afin d'orienter le bazooka en direction du véhicule de
commandement. De son côté, Tigre-rôdeur en fit autant, visa le camion des
"Yasu-Butaï". Au loin, Rat malin les aperçut, chargea aussi son bazooka.
Debout près de son véhicule de commandement, le capitaine des Trans-
missions semblait fort perplexe :
"- H est douteux que cette émission provienne de la maison de Big Cao-Daï et de Preay
Ceedy puisque ce matin la Kempeitaï l'a fouillée de fond en comble et qu'un témoin a vu
ces deux espions s'embarquer dans un avion américain".
Son sous-lieutenant avança :
"- Des complices ont peut-être échappé à la vigilance de la Kempeitaï et sont revenus à la
maison des espions après la perquisition. On peut aussi supposer que, cette nuit ou aux
aurores, un avion ennemi a parachuté ou déposé au terrain de Kam-Ly d'autres espions
pour remplacer les deux que la Kempeitaï a démasqués et qui ont dû s'enfuir".
- C'est possible ! admit le capitaine qui ordonna :
"Signalez au PC que d'autres espions américains sont dans les parages et que nous allons
les débusquer (...). Faites arrêter la colonne. Les "Yasu-Butaï" fouilleront la maison et les 481
parages ; en attendant, qu'ils restent dans leur camion. L'ordre de départ de la colonne sera
donné quand le camion-gonio nous signalera son arrivée à la maison des espions".
L'adjudant des "Yasu-Butaï" descendit du camion pour aller prendre les
ordres du sous-lieutenant, revint demander à son chauffeur d'aller au devant des
autres véhicules pour les faire stopper sur place : "Les Yasu-Butaï doivent rester
dans leur camion en attendant de nouvelles instructions" ! précisa-t-il.
Le chauffeur du camion s'en était à peine allé quand retentit dans les
hauteurs de la forêt une grosse et sourde explosion : sur la piste empierrée,
l'automitrailleuse venait de sauter sur la mine posée au virage numéro cinq.
Aussitôt, sur un signe de leur jeune chef blanc, les Moïs transmirent les deux
signaux du déclenchement de l'attaque au bazooka. Alter réajusta sa visée,
pressa la manette. Sa roquette et celle de Tigre-rôdeur explosèrent presque
simultanément. Éclairs foudroyants, fracassants. Il sentit le souffle chaud des
déflagrations, fut assourdi par les explosions des grenades quadrillées lancées
par les Jaraïs, suivies du crépitement de leurs mitraillettes qui arrosaient les
débris calcinés des deux véhicules et abattaient les rares fuyards.
- Halte au feu ! ordonna Alter.
Odeur de poudre et de brûlé. Silence étrange après le vacarme. Que font
donc les autres Moïs en haut sur le sentier empierré ? se demanda-t-il. Pourquoi
la mine antichar du virage numéro trois n'a-t-elle pas encore explosé ? Le bruit
de sa déflagration aurait-il été couvert par les fracas et les pétarades du col ? Et
en bas, sur la piste goudronnée, que se passe-t-il ? Rat malin ne semble pas
avoir tiré sa roquette. Pourquoi ? La tension était à son paroxysme. Il sortit de sa
cache en s'épongeant le visage. La chaleur était suffocante. Boum ! Seconde
grosse explosion sur le sentier empierré : le camion-gonio venait de sauter sur la
mine hâtivement enterrée après le passage de l'automitrailleuse. Bravo ! Tous
les Jaraïs postés au col se redressèrent aussitôt : comme si les combats étaient
terminés, ils brandirent leurs armes en signe de victoire, échangèrent des vivats.
Alter réalisa alors que Rat malin et ses maigres effectifs devaient faire face au
plus gros de la colonne sur la piste goudronnée :
- Ce n'est pas fini ! hurla-t-il. Descendons vite pour donner un coup de main à
Rat malin. En avant !
Sur les hauteurs surplombant la piste goudronnée, Alter courait avec ses
Moïs. Boum ! Rat malin venait de tirer sa première roquette. Pourquoi a-t-il tant
tardé ? Explosions de grenades et rafales de Thomson. Boum ! Seconde roquette
de Rat malin. Claquements secs et durs : des rafales de mitrailleuses ! Merde, la
seconde automitrailleuse est toujours intacte ! Alter l'aperçut soudain en train de
se frayer un chemin vers le col, sans doute pour porter secours au capitaine qui
dirigeait la colonne (et qui venait de se volatiliser) :
- Arrête-toi, Serpent-venimeux ! Roquette, vite, vite !
Cent vingt mètres. Cent mètres. Viseur. Petites détonations en série. Quoi
encore ? L'automitrailleuse était en train d'écraser les mines anti-personnel !
Elle manoeuvra pour revenir au milieu de la piste, hésita à avancer. Ne bouge 482
plus, Serpent-venimeux, je tire ! Tonnerre foudroyant, assourdissant. Nuage de
poussière. Fumées. Ferraille éparpillée. Quelques grenades bien ajustées. Aucun
survivant.
- Continuons à descendre !
Boum ! Troisième roquette de Rat malin. Alter comprit alors que le Chef
jaraï ayant à détruire QUATRE véhicules avait choisi de viser d'abord les camions
de "Yasu-Butaï". Les équipes de Thomson d'Alter et celles de Rat malin firent
rapidement leur jonction. Malgré les ordres, elles descendirent sur la piste
goudronnée pour achever les blessés. Du sang partout, des corps déchiquetés, en
charpie, des morceaux épars dans les débris des véhicules calcinés encore
fumants, sur la piste, les talus, jusque sur les branches basses des arbres. Vision
de cauchemar. Quelle boucherie effroyable ! Brrr !!!... Quand finira cette guerre
qui conduit à de tels massacres ? Pierre-Alter entendit le Gabaon lui parler :
"Nous sommes en guerre contre un ennemi implacable qui veut nous exterminer. Notre
devoir est de le combattre et de vaincre coûte que coûte. Au combat, pas de sensiblerie !
Tu dois toujours rester lucide pour pouvoir commander ; tu dois toujours conserver ton
sang froid pour pouvoir sauver la vie de tes hommes, tout en infligeant à l'ennemi les
pertes les plus lourdes possible."
- Rat malin, ordonne à tout le monde de nous rejoindre ici ! lança-t-il en évitant
les débris qui encombraient la piste.
Les Jaraïs entreprirent de récupérer ce qu'ils pouvaient. Ils retournaient les
cadavres ou ce qu'il en restait, ramassaient les fusils les moins endommagés,
défaisaient les cartouchières des corps ensanglantés, brandissaient chaque fois
leur butin comme des trophées, récupéraient les billets de banque et les pièces
de monnaie gluants de sang, lançaient des vivats quand ils découvraient un
pactole. Scènes horribles, abominables. Mais le Gabaon avait ordonné de fermer
les yeux sur les pillages après les attaques. Pas de sensiblerie, Alter !
Les équipes postées sur le sentier empierré accoururent, racontèrent leurs
exploits : l'automobile-avec-des-chenilles-de-tracteur a explosé, le camion-
avec-son-oreille-tournante-sur-le-toit s'est disloqué ; personne n'a pu en
réchapper !
"- Félicitations à tous ! Aucun blessé ? Les dieux étaient avec nous ! Rentrez chez vous
par petits groupes, et camouflez bien toutes vos armes et vos munitions. Tout ce que vous
avez récupéré est à vous, mais ne vous faites jamais prendre par les Japs en possession de
ces trophées. Tout le monde m'a bien entendu ? Au village, rappelez aux femmes et aux
enfants qu'il faut se taire. Demain, à la tombée de la nuit, nous nous retrouverons à
l'endroit indiqué par le mari de P'fouat pour accomplir la dernière partie de notre mission.
Vous viendrez avec toutes les armes et munitions disponibles, y compris ce que vous avez
récupéré aujourd'hui. Que les dieux nous protègent et nous aident. A demain, mes grands
frères" !
Pierre-A/ter continua à descendre la piste forestière. Il se dit que les
Nippons s'étaient engagés sans la moindre précaution ; totalement surpris par
l'embuscade, ils n'avaient pas eu le temps de réagir. Leur véhicule de comman-
dement n'avait pas pu lancer un message d'alerte. Mais le camion-gonio, en
entendant l'explosion de la première mine, l'avait-il fait ? Dans ce cas, les 483
renforts allaient arriver. Qui ? La Kempeitaï, car aucun des véhicules détruits
n'appartenait à la Kempeitaï. Où était donc passée la patrouille de "locaux" qui,
ce midi, l'avait surpris dans la forêt ? Autre motif d'insatisfaction : l'objectif de
la seconde partie de sa "mission militaire" n'avait pas été complètement atteint
puisque le camion-gonio stationné à hauteur de la cascade de Kam-Ly était
toujours intact. Où se trouvait-il ? Sur la piste forestière, le gros mélèze abattu
barrait complètement le passage. Il escalada les rochers. Arrivé à la source vive,
il se déshabilla, se nettoya soigneusement, se désaltéra, lava ses vêtements
imbibés de sueur et de poussière, les essora avant de les remettre, puis récupéra
la bicyclette d'Henry et le sac vide de Lemoult. Il était déjà dix-huit heures. En
avant, Alter !
Sur la piste goudronnée, avant de remonter en selle, il s'examina : rien
d'anormal à part sa tenue mouillée qui allait rapidement sécher sur lui. Re-vélo
et roue libre jusqu'à la cascade. Stop ! Aucun véhicule, personne. Continuons !
Il arriva sans encombre au bureau des P.T.T., mit pied à terre au carrefour :
l'AUTRE camion-gonio s'y trouvait, ainsi qu'une AUTRE automitrailleuse à
chenilles ! Les Japs allaient-ils l'arrêter ? Il se sentit soudain flageolant, eut
l'impression que sa vue se brouillait, que son coeur allait éclater tant il battait.
Ressaisis-toi, Alter ! Il passa sans être interpellé, pédala de toutes ses forces,
arriva à l'église, se précipita vers la cure. Le père Dubois lui ouvrit la porte, le
fit entrer prestement :
- Qu'as-tu, Pierre ? Tu ne te sens pas bien ?
Aux toilettes, il vomit tant et plus. Le vieux prêtre vint à sa rescousse ; il
n'avait jamais vu le gamin dans pareil état, mais il devait se douter que le fils de
Louis Vidal et de Thi-Tôt venait de commettre un acte qu'il valait mieux ignorer
pour l'instant :
- Dieu pardonne toujours les fautes de ceux qui s'en repentent sincèrement.
J'espère seulement que ce n'est pas un péché mortel.
L'adolescent secoua la tête. Pourtant, il venait de commettre une abomi-
nation : il avait tué et fait tuer. "C'est le devoir du soldat" ! lui avait affirmé le
Gabaon. "Tu ne tueras point" ! dit le sixième commandement de Dieu, celui du
Pentateuque. C'est aussi un décret du Très Haut, celui du Cao-Daï. Peut-on y
déroger ?
- Je me confesserai dès que possible.
- Ne t'y crois pas obligé, mon garçon. Repose-toi. Tu es chez toi !
Le prêtre l'aida à se débarbouiller, à s'étendre sur sa chaise-longue. Lui offrit
du thé et des fruits. Lui proposa d'appeler un médecin, de téléphoner à son
proviseur pour qu'on vînt le chercher en automobile. Pierre supplia son curé de
n'en rien faire : il n'était qu'épuisé. Un coup de pompe, un mauvais moment à
passer. Faisons silence, le temps de récupérer :
- J'ai besoin d'être seul ! Voulez-vous, s'il vous plaît, mon père, aller chercher
mes affaires dans l'armoire près de l'orgue ? Merci, mon père. 484
Pierre ferma les yeux. Il ne se sentait nullement l'âme d'un Saint-Georges
venant de terrasser le dragon. Il n'avait plus la force de se relever, de repartir. Il
le fallait pourtant. Il s'efforça d'effacer de son esprit ce qu'il venait de vivre.
Oublie ce cauchemar, pense à autre chose, évoque des événements amusants !
lui aurait dit dans ce cas son précepteur, le père Martino.
Brave homme que ce vieux père Dubois, sulpicien pétri des vertus théolo-
gales, dont le plus grand bonheur était de donner la première communion et la
communion solennelle à ses catéchumènes... En mai 1944, Pierre avait reçu sa
confirmation de ses mains. Pour la cérémonie, à l'église de Dalat, le Gabaon et
Alun étaient montés au choeur pour s'éviter le désagrément de côtoyer le gratin
vichyssois qui partageait les premiers rangs avec les familles des communiants.
Avant l'office, dans la sacristie, Pierre avait profité de la naïveté des quatre
enfants de choeur qui devaient servir la messe, et avait réussi à les tenter :
"- Qui veut gagner une piastre ?... A condition que je puisse écrire une lettre de l'alphabet
sous la semelle de tes chaussures. Juste une lettre sous chaque soulier, par exemple, J ou E
ou U... C'est un jeu !. Quand tu es debout, personne ne peut deviner qu'il y a quelque
chose d'écrit sur tes semelles. Les lettres sont tracées au blanc d'Espagne ; elles
disparaîtront facilement avec une éponge mouillée... Déchaussez-vous, les gars, ce sera sec
dans cinq minutes. Et répétez tous après moi : Croix de bois, croix de fer, si je révèle ton
nom, je vais en enfer" !
Oui, mais voilà, les enfants de choeur ne s'étaient pas rendus compte que
leurs semelles allaient être visibles des fidèles quand ils seraient agenouillés. Et
dès l'introït, aux premiers rangs, on avait pu lire d'un côté du prêtre : J-E P-U, et
de l'autre : D-U C-U. Les fous rires avaient secoué les communiants, gagné
l'assistance. Et reprenaient chaque fois que les petits servants se mettaient à
genoux. Le prêtre, tout à sa messe, et les enfants de choeur, qui n'avaient pas eu
l'idée d'aligner les lettres de leurs semelles, ne comprenaient pas la signification
des signes que des fidèles leur adressaient : leur incompréhension et les
mimiques de chacun n'avaient fait qu'accroître l'hilarité générale. On s'était
donc bien amusé jusqu'au moment où un bigot, n'y tenant plus, s'était levé pour
aller parler au père Dubois. 11 en fallait davantage pour que le missionnaire
chenu perdît son flegme : "Montrez-moi vos semelles" ! avait-il chuchoté aux
enfants de choeur. En se mettant à cloche pied, un petit s'était pris dans sa
chasuble et était tombé. Des rires s'étaient mêlés à la consternation des parents.
Les ouailles du centre et du fond, qui n'avaient rien vu depuis le début,
s'interrogeaient sur les causes de cette perturbation : que faisait donc monsieur
le Curé ? Il venait d'ordonner à voix basse : "Enlevez vos souliers, petits
diables" ! La suite de la messe avait été servie par des enfants déchaussés. Des
chaussettes trouées n'avaient provoqué que des sourires attendris. A la fin de
l'office, Pierre s'était confessé au père Dubois : mea culpa, mea maxima culpa !
La punition du pêcheur ? Trois pater et trois ave : son tarif habituel !
Le père Dubois revint avec les vêtements et la sacoche. Requinqué,
repeigné, revêtu de son short, chemisette et blouson, Pierre-Alter se sentit 485
nettement mieux ; il affirma au vieux curé qu'il pourrait arriver au lycée à vélo
sans difficulté :
"- Les Japs ne devront jamais savoir que je suis venu ici, et il vaut mieux qu'ils ne
découvrent pas chez vous ma tenue paysanne. Merci, mon père, de faire de sorte qu'il en
soit ainsi"...
Descente en roue libre jusqu'au lac. Toujours aucune patrouille en vue.
Indifférence pour les automobilistes français vociférant contre le cycliste qui
roulait au milieu de la chaussée. Pédalage laborieux devant la Grenouillère,
devant le stade municipal. La côte qu'il fallait gravir pour arriver au lycée
Yersin lui parut interminable. Quand il passa devant la maison de Pipeleau, il
était dix-huit heures cinquante au clocher de la Nef : il avait dix minutes
d'avance sur l'horaire prévu par le Gabaon. Devant la barrière, il croisa la
Renault Vivaquatre de Berger-la-Légion. Trop tard pour l'éviter :
- Alors, monsieur Vidal, on ne salue plus ses professeurs ?
- Bonjour, monsieur Berger.
- Je vois que monsieur Vidal préfère les ballades à bicyclette à mes cours
d'algèbre. Eh bien, monsieur Vidal aura droit à un zéro pointé parce qu'il a
manqué l'interrogation écrite de ce matin ! Dès lundi, monsieur Vidal devra
m'apporter une lettre d'excuses de ses parents ! Sinon, monsieur Vidal...
- Monsieur Vidal vous dit merde !
Ce n'était pas une roquette que Pierre-le-Goupil venait de tirer. Néanmoins,
l'insulte atteignit gravement Berger-la-Légion quelque part dans son honneur, sa
dignité et son amour-propre. Au lycée Yersin où l'on cultivait les bonnes
manières, il était impensable qu'un élève puisse lancer une telle grossièreté au
visage d'un professeur. A fortiori, à un Responsable-du-Service-d'ordre-de-la-
Légion-de-Monsieur-le-Maréchal-Pétain, bardé de décorations : Francisque
gallique, Médaille militaire, et Croix de guerre avec palme, s'il vous plaît !
L'outragé réagit vivement :
- Voyou !...
L'insolence du Yersinien dut atteindre aussi l'automobile de Berger-la-
Légion. Reconnut-elle "l'infâme" qui, en août dernier, à l'occasion du dernier
congrès de la Légion des Combattants présidé par l'amiral Decoux au Grand
Hôtel du Lang-Biang, avait osé tracer au minium rouge "des inscriptions
antipatriotiques" 36 sur ses portières et sur son capot ? Cette fois, en entendant le
mot de Cambronne, la Vivaquatre eut comme un hoquet : son moteur cala.
- Scélérat ! Tu auras de mes nouvelles, fils de franc-maçon et de cao-daïste !
- Tu peux toujours baver, vieux con !
Pierre pédala à toute vitesse en direction du bâtiment administratif. "Ne
t'accroche jamais ni avec monsieur Berger ni avec mademoiselle Delaunay", lui
avait recommandé Sanglier-Albatros. Sur l'aire de stationnement, il chercha des
yeux la-guimbarde-de-Monsieur-l'Econome : elle n'y était plus. Irait-il
directement chez Achizar ? Ou devait-il d'abord rendre compte de sa mission à
Cf. Chap. 4 "Les sadiques du S.I.S." 36 486
Albatros ? D'avoir à repasser la barrière du lycée pour aller chez Albatros
l'enchanta d'autant moins qu'en se retournant il vit Berger-la-Légion sortir de sa
voiture en brandissant un objet contondant : il se dit qu'il n'allait pas risquer sa
vie en passant à proximité de sa manivelle, alors qu'il rentrait de Kam-Ly sans
une égratignure. Il choisit de se rendre chez Achizar. A cette heure, les
pensionnaires étaient encore en études. Il arriva enfin à la-villa-de-Monsieur-
l'Econome. La vieille De Dion-Bouton se trouvait dans la cour ; et aussi la-
belle-Peugeot-de-Monsieur-le-Proviseur. Achizar et Henry l'accueillirent,
l'aidèrent à se débarrasser du vélo et de son sac à dos. Dans le salon, il trouva
les Cazenave et P'fouat. Madame Cazenave se précipita sur lui :
- Dieu soit loué, tu es vivant, mon enfant ! Tu es indemne, mon petit, mon
enfant ! Enfin, te voici de retour parmi nous !
Inévitables embrassades, interminables effusions... Mon Dieu, ô mon Dieu,
gloire au Seigneur ! Nous te louons, Seigneur !... Pierre se demanda si la grosse
femme allait entonner le Te Deum... J'ai eu si peur pour toi, mon chéri !... La
voilà qui sanglote maintenant ! Comment se dégager de son étreinte ?... Cela n'a
pas été trop dur, mon enfant ?... Impossible de lui répondre que ce n'est pas à
elle qu'il devait rendre compte de sa mission... Non, madame, tout s'est passé le
mieux possible... Albatros vint à son secours :
- Françoise, s'il te plaît, laisse l'agent Alter nous faire son rapport.
- J'ai très soif ! Puis-je avoir un grand verre d'eau s'il vous plaît ?
Ainsi commença le compte-rendu de l'agent Alter. Qui s'efforça de ne rien
omettre de ce qu'il estimait être important. Les hommes l'écoutèrent sans
l'interrompre. Achizar jugea qu'il avait agi sagement en prenant dans les caches
bien plus d'armes et de munitions que prescrit par le Gabaon. Heureusement
aussi que l'équipe de Rat malin était deux fois plus nombreuse que prévu. Ainsi,
le désastre avait pu être évité. "Nous allons réfléchir pour savoir comment
détruire le second camion-gonio et son automitrailleuse". Le saccage du chalet
familial ? Tout sera réparé après la capitulation des Japs. Ses grossièretés à
l'encontre de Berger-la-Légion ? Sans importance !
- Il va être dix-neuf heures quinze, dit Albatros en rangeant son oignon, nous
allons rentrer. Nous conservons le contact par téléphone et par "Eurêka"...
Achizar et Henry accompagnèrent les Cazenave jusqu'à leur automobile. Le
soleil couchant jetait ses rayons orangés sur les bougainvilliers en fleurs qui
recouvraient la villa. La fraîcheur du soir tardait à arriver. Yves détacha les
deux chiens et rentra son tacot dans le garage, tandis qu'Henry mettait en
marche le tourniquet pour arroser des plates-bandes qui faisaient peine à voir.
De retour au salon, Pierre leur déclara en sortant de la douche :
- J'ai très faim !
La table était déjà dressée. P'fouat se leva, se dirigea vers la cuisine. Elle
paraissait fatiguée. "Sa grossesse l'épuise", venait d'affirmer madame Cazenave.
Son ventre proéminent et ses traits tirés altéraient sa beauté. Une brave fille pas
à Y ves -Achizar de compliquée, avait dit d'elle le Gabaon qui reprochait souvent 487
ne pas obliger son épouse à apprendre le viêtnamien et le français. Sur ce point,
la fille de Rat malin, pourtant intelligente et ouverte, s'était montrée rétive.
Même sa mère, la bonzesse annamite, n'avait pas réussi à la convaincre
d'apprendre une autre langue que celle, fort rudimentaire, de son père et de ses
frères. Par contre, P'fouat pouvait réciter en sanskrit, langue morte depuis pres-
qu'un millénaire, de longs extraits des Tantra (textes sacrés d'un bouddhisme
fortement imprégné d'hindouisme) sans en comprendre le moindre mot. Pendant
qu'elle s'affairait dans la cuisine, Pierre interrogea Yves :
- P'fouat est-elle au courant de Méïgo ?
- Non, je ne lui ai encore rien dit, mais elle doit se douter qu'il se passe des
choses importantes. Pour le moment, il lui faut du calme et du repos. Elle
devrait accoucher la semaine prochaine.
Pendant le dîner, Achizar se montra pessimiste et amer. Et d'expliquer : à
Hanoï, Mordant-Narcisse et le Génésuper Aymé ont, une fois de plus, refusé
d'accorder crédit aux renseignements transmis par Archimède (Bona) et par
Fleutot (l'inspecteur du S.I.S.) ; à Saïgon, Antoine (André Fouroux) n'a pas
réussi à alerter le palais Norodom : Wincia Guillaume l'avait pris pour un
farfelu. Et les renseignements transmis par le commissaire Bazin se sont enlisés
entre la Sûreté, le palais La Grandière (siège du Goucoch) et le palais Norodom
(siège du Gougal). Comme Archimède, il redoutait que le pire arrive dans les
prochaines heures.
A dix-neuf heures trente, Henry et Pierre-Alter aidèrent Yves-Achizar à
monter sur le toit en terrasse des sacs de couchage, des bouteilles thermos et des
provisions pour la nuit, et les documents permettant de crypter et décrypter les
messages radio. "Pour pouvoir suivre les événements de cette nuit", six postes
supplémentaires y avaient été installés, ainsi qu'une alimentation électrique
autonome (par crainte d'un arrêt du courant de la ville). Un combiné
téléphonique devait leur permettre de communiquer avec le central des P.T.T.
de Dalat : Lucie Yamamoto qui y assurait "son tour normal de permanence de
nuit" devait leur retransmettre les messages que son mari, Poisson agile,
recevait de ses "taupes viêtnamiennes" et de l'agent double Akamatsu (le
fournisseur des codes de Terauchi). Pierre-Alter s'empressa d'établir le contact
radio avec "Nestlé", nouvel indicatif d'Alun, à présent à My-Tho, cachée dans
un orphelinat catholique avec le petit Jean et la bonne Thi-Maï. "T.V.B.", lui
répondit aussitôt sa mère (qui ignorait encore "la mission militaire" que le
Gabaon avait confiée à leur fils lors de son étape à Dalat).
Les SEP (stations de FB3 en écoute permanente) leur apprirent alors qu'ils
venaient de manquer deux messages importants : "Sarajévo" (tension préalable),
lancé à dix-neuf heures quinze par la caserne Ferrié à Hanoï, et "St-Barthélemy"
(attaque brusquée) lancé à la demie par la subdivision de Haï-Phong 37 . De fait,
les premiers coups de feu de "Méïgo" avaient déjà éclaté en maints endroits.
37 Cf. Chap. 10 "Les incidents de Quang-Khé". 488
LA REMISE DE L'ULTIMATUM À DECOUX
A Saïgon, au palais Norodom, l'ambassadeur Matsumoto devait remettre à
l'amiral Decoux un ultimatum sous la forme d'un Aide-Mémoire et son Annexe.
De cet événement historique, Jean Decoux fera le récit 38 ; son conseiller
diplomatique Claude de Boisanger, qui y assista en partie, le relatera aussi 39
De son côté, Matsumoto en fit un rapport détaillé le soir même au général
Tsuchibashi, rapport que l'agent double Akamatsu fit parvenir peu après minuit
à "Moïse" (la jonque). Recoupée par les diverses "taupes" viêtnamiennes de
FB3-Nam chargées d'écouter les conversations téléphoniques, la version de
Matsumoto mérite d'être rapporté& ici bien qu'elle ne présente pas de grosses
différences avec celle de Decoux (compte-tenu de leur optique, forcément
opposée).
Ce vendredi 9 mars 1945 à dix-huit heures, comme convenu, Matsumoto et
sa suite furent reçus au palais Norodom par Decoux entouré de ses principaux
collaborateurs. Les délégations japonaises et françaises ayant vérifié les
documents relatifs aux quantités de riz que l'Indochine devait livrer au Japon
durant l'année en cours, l'ambassadeur et l'amiral-Gouverneur général les
paraphèrent seion le protocole habituel. Échange de toasts. Longue allocution de
Matsumoto sur le thème : l'Empire du Soleil-Levant se félicite d'entretenir des
relations amicales avec la France. Le Nippon ne mentionna jamais le G.P.R.F.
Réponse "peu courtoise" de Decoux : malgré la disette au Tonkin, la France a
voulu montrer qu'elle respecte ses engagements internationaux et compte bien
que le Japon respecte les siens notamment en ce qui concerne la souveraineté de
la France sur l'Indochine. Phrases rassurantes de Matsumoto. A dix-huit heures
trente, fin des cérémonies. La délégation japonaise prit congé ; les Français se
retirèrent aussi.
Decoux et Matsumoto restèrent en tête à tête, comme convenu. Et comme
prévu, l'ambassadeur du Japon (qui s'exprimait dans un français médiocre)
argua de "l'accroissement considérable des effectifs des troupes impériales dans
le seul but (sic) d'assurer la défense commune de l'Indochine" pour renouveler
sa demande d'augmentation des sommes avancées par la Banque de l'Indochine
afin de couvrir leurs dépenses locales. L'amiral-Gouverneur général lui fit
observer qu'il n'avait "appelé aucune troupe à l'aide" (sic), estima le montant
demandé "très déraisonnable et incompatible avec les ressources de l'Indo-
chine", mais promit que ses services allaient "étudier une contre-proposition".
Le Nippon se lança alors dans diverses considérations sur la situation en France
et en Indochine, et s'enquit finalement du "nouveau statut politique" que le
général de Gaulle avait promis d'accorder aux populations indochinoises dans sa
38
Dans son livre intitulé "A la barre de l'Indochine" (Pion, 1949).
39
Dans son court ouvrage intitulé "On pouvait éviter la guerre d'Indochine" (Maisonneuve, 1977).

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