Conamama

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296297937
Nombre de pages : 240
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Conamama

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-2988-2

Maurice BARBOTIN

Conamama
Camp de la mort en Guyane pour les prêtres et les religieux en 1798

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

AVANT-PROPOS

Cette page d'histoire de France et de Guyane, pendant la Révolution de 1789, est à peu près inconnue du grand public. Chacun a présent à l'esprit les noyades de Nantes, les massacres de lafoule dans la plaine des Bretteaux, près de Lyon, les guillotines abondamment alimentées. D'autres aussi réagissent, douloureusement, à l'assassinat systématique d'hommes, de femmes et d'enfants de Vendée. Aucun historien sérieux ne peut faire l'impasse sur la Virée de Galerne. Le célèbre médecin Broussais, alors caporal dans l'armée bleue, écrivait à son père, après un engagement victorieux: "Nous ne rentrerons qu'après avoir exterminé toute la race, brûlé et ravagé tous leurs repaires... Parmi ceux que nous avons tués, je n'ai vu que des paysans"... (1). Le rapport du général de Westermann, adressé à la Convention, mérite, lui aussi, d'être plus connu, il écrivait: "11n'y a plus de Vendée, elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l'enterrer dans les marais et les bois de Savenay suivant les ordres que vous m'avez donnés, j'ai écrasé les enfants sous les pieds des chevaux, massacré les femmes qui, au moins pour celleslà, n'enfanteront plus de brigands. Je n'ai pas un prisonnier à me reprocher,. les routes sont semées de cadavres. Onfusille sans cesse à Savenay, car à chaque instant il arrive des brigands qui prétendent se rendre prisonniers... Kleber et Marceau ne sont plus là, nous ne faisons pas de prisonniers. "(2)

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Après de tels événements, peut-on porter quelque intérêt à moins de trois cents prêtres, non pas tués, mais seulement déportés en Guyane? N'est-ce pas une affaire sans grande importance? Et puis, la date des événements, 1798, laisse supposer une erreur. La persécution religieuse et les massacres d'innocents n'ont-ils pas cessé en 1794, à la mort de Robespierre? Qu'est-ce que cette histoire de prêtres déportés en 1798, de "guillotine sèche", comme on a dit alors? Actuellement, lorsque l'on parle de ce drame, l'opinion officielle, voire générale, invite à l'apaisement, au pardon, à la réconciliation. C'est excellent, nous nous en réjouissons, nous sommes tout à fait d'accord pour choisir la paix. Mais n'y a-t-il pas l'adage :"la Vérité vous rendra libres", ne nous laissons pas entraîner dans un pacifisme bêlant. Ne laissons pas porter atteinte à l'Histoire. Il est mauvais d'oublier, de minimiser, d'occulter ou de nier les faits, tôt ou tard ils resurgiraient en explosion. Cette page de la vie de l'Église pendant la Révolution de 1789 n'a pas été présentée au XXème siècle,. nous croyons devoir la porter à la connaissance du public. Nous n'écrivons pas du tout en esprit agressif et partisan, mais parce que ces victimes ont le droit de ne pas être jetées aux oubliettes de l'Histoire. Il est facile de décrire ces faits car les documents sont abondants. Nous laisserons surtout les victimes et les témoins vous raconter ce qu'ils ont vu et vécu,. beaucoup l'ont écrit. Toutefois certains textes sont à prendre avec précaution, par exemple plus d'un accepte, les yeux fermés, les mémoires de Mgr de Beauregard, cependant ils doivent savoir que ce n'est pas lui qui les a rédigés mais un de ses neveux, à la gloire de leur oncle, d'après ses récits et ses notes. Pour rétablir la nuance exacte, il est bon de rapprocher d'autres documents: ils corrigent son point de vue. Ainsi, on voit que les jugements du prélat, sur l'abbé Delacroix, sont faux et injustes.
Notre information Jut très utilement complétée par des documents d'époque conservés en archives, en particulier dans les séries L et Q ,. elles groupent les papiers de la période révolutionnaire, entre autres les ordres d'arrestation, les circonstances de leur exécution, les jugements et les motifs de condamnation. En outre, les textes de lois, arrêtés et
décrets apportent un précieux éclairage.

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Surtout au cours du XIXe siècle des historiens ont été intéressés par le sujet. Après des recherches méthodiques ils ont publié des livres et des articles, nous bénéficions de leurs travaux. Leurs recherches et leur documentation sont de valeur, toutefois ils ont écrit avec la mentalité de leur époque, et ilfaut prendre leurs récits avec prudence. Pour inspirer l'horreur, certains expriment abondamment leur indignation sous forme de jugements et de qualificatifs. Nous ne reprendrons pas ces termes, d'ailleurs les mots employés sont souvent trop faibles pour exprimer le tragique de certaines situations. Les faits crient d'eux-mêmes, nous préférons laisser au lecteur le soin de les apprécier et de tirer ses conclusions. Et puis, pour dramatiser, certains "forcent le trait", comme on dit en dessin,. ils généralisent ou exagèrent. En voici un exemple: un auteur parle de Sinnamary où étaient détenus certains prêtres, il écrit: "Les animaux féroces, si communs en Amérique, semblent avoir pris ce désert comme leur séjour de prédilection,. ils y affluent en grand nombre, ce qui rend cette contrée, déjà triste par elle-même, très insalubre, plus triste et plus dangereuse encore". (3) Quand on connaît la Guyane, en présence d'un tel texte, on hausse les épaules: encore un qui parle de ce qu'il ne connaît pas, il a pris pour réalité les imaginations courantes dans les prisons de Rochefort. On lit aussi dans un texte sur les prêtres déportés: "on les employait à remuer la terre pour cultiver les cannes à sucre ou le manioc,. on ne leur donnait pas un moment de relâche dans les chaleurs les plus atroces, sous un soleil de plomb, et si quelqu'un d'entre eux venait à se plaindre, à succomber sous le poids d'un travail excessif, c'étaient des cris, des vociférations, des blasphèmes et quelquefois des coups portés sans ménagements. " Tous les documents recueillis disent le contraire. Seuls quelques prêtres ont un peu cultivé la terre, parce qu'ils l'ont voulu, sans aucune contrainte ni surveillance. Mieux vaut nous en tenir aux faits, inutile de vouloir noircir le tableau. Il n'y a pas lieu de présenter ici une étude approfondie de la Révolution ni même l'histoire de l'Église et du clergé à cette époque, des auteurs très compétents l'ont fort bien réalisée. Toutefois ne présenter que les événements dans leur stricte rigueur ampute l'histoire. Conamama est le sommet du calvaire, on ne commence pas le chemin

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de la croix à la 10ème station. Certes nous devons présenter les faits mais aussi les détails et les circonstances qui permettent d'en comprendre les causes, de dégager les états d'âmes de toutes les victimes. Même si certaines relations de ce qui a précédé n'ont pas trait directement à Conamama, elles nous montrent les réactions, les doutes, les hésitations comme les certitudes, l'état d'esprit et les prises de position de ceux dont nous voulons parler. Voila pourquoi nous devons faire état d'abord de la vie du Clergé en France en 1789 puis des premières années de la Révolution, de la Terreur, de l'embellie et de la reprise de la persécution en 1797. Ces chapitres permettent de mieux comprendre l'âme de nos déportés.
Nous espérons présenter plus tard la suite logique de cet ouvrage: les notices biographiques de toutes ces victimes et relever les constantes qui s'en dégagent. Nous avons déjà recueilli pour cela beaucoup de documents, mais c'est un travail de longue haleine. Il n'était pas facile de choisir un titre: "Les prêtres déportés en Guyane" en 1798 vient naturellement à l'esprit, mais plusieurs religieux n'étaient pas prêtres,. avec eux, au moins trois laïcs et deux religieuses méritent leur place dans ce récit. Et puis, sur plus de trois cents condamnés, embarqués à Rochefort, trente-trois ne sont jamais arrivés en Guyane: huit sont morts pendant la traversée, vingt-cinq autres, capturés sur mer par les Anglais, ont été libérés en Grande-Bretagne. Nous avons donc préféré choisir un autre titre. Le sommet historique de ces événements est l'internement à Conamama. Sans aucune exagération on peut appeler ce lieu: le Camp de la Mort. Il synthétise toutes les souffrances de tous ces déportés, c'est pourquoi nous avons choisi: Conamama, Camp de la Mort en Guyane pour les prêtres et religieux, en 1798. Nous ne pouvons pas allonger sans quoi nous aurions ajouté: leur chemin de croix.

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Notes
(1) Broussais, lettre de Montaigu 17.09.1793 dans Valentin p. 76 (2) Secher 34 (3) Piaux 39

Il

LE CLERGÉ DE FRANCE À LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION

D'après ceux qui aiment dénigrer l'Église de cette époque, les évêques et les Abbés de monastères importants étaient mondains, assoiffés de richesses, d'honneurs et de plaisirs plus ou moins défendus. Tout n'est pas faux dans cette affirmation, mais généraliser ainsi induit totalement un erreur. A la veille de la Révolution, il est vrai, sur les 130 ou 140 évêques de France, une douzaine étaient indignes. Pour faire travail d'historien et garder l'équilibre, il faut citer en même temps une quarantaine d'entre eux qui se faisaient remarquer par leur sainteté au dessus de la moyenne. Des autres on ne disait rien ou peu de choses. Même si beaucoup étaient attirés par l'éclat de la cour, dans l'ensemble ils s'acquittaient dignement de leur fonction. (1) Jeter ainsi des chiffres ne suffit pas, il est bien plus important de relever la plus grande cause de ces abus: l'ingérence du pouvoir civil dans les affaires religieuses. En effet, le Concordat de Bologne signé en 1516 par Léon X et François 1er eut des conséquences très néfastes pour l'Église de France. Le Souverain Pontife crut pouvoir faire confiance au roi pour le choix des évêques, des Abbés chargés d'un monastère et des prêtres destinés aux fonctions les plus importantes dans l'Église de France. Le roi nommait un évêque "ministre de la feuille", pour éclairer son choix; il lui fixait les critères permettant de sélectionner les candidats et il se réservait la décision. Or, dans les décennies qui précédèrent la 13

Révolution, la noblesse française avait du mal à vivre. Selon la coutume, le fils aîné succédait pleinement à son père; le cadet avait bien du mal à se faire une situation sans déroger, sans perdre ses titres de noblesses et ses droits: le commerce et la plupart des autres professions lui étaient interdits. Certains cherchaient fortune dans l'armée ou dans la Marine Royale, souvent aussi les parents poussaient ces jeunes gens vers l'Église, avec ou sans vocation. Pour l'épiscopat et d'autres fonctions importantes, il fallait arriver au sacerdoce; pour certains bénéfices moins lucratifs, il suffisait d'être clerc, tonsuré, c'est-à-dire: simplement affilié au corps ecclésiastique. Comme on s'en doute, les grandes familles n'envisageaient pas une place de pauvre curé de campagne pour leur enfant. TIdevait accéder à des fonctions assez hautes, dotées de revenus aussi avantageux que possible. De son côté, le roi se sentait obligé, à l'égard de la noblesse, et il voulait se l'attacher; ses ministres, ainsi que des grands du royaume, sollicitaient sa bienveillance pour leurs protégés. C'était le tout premier critère pour choisir les évêques et autres titulaires des hautes fonctions dans l'Église. Le vocabulaire dit bien crûment la réalité: le roi donnait les bénéfices, autrement dit les revenus des fonctions ecclésiastiques. TI disposait ainsi de sommes importantes d'autant plus agréables à distribuer qu'elles ne lui coûtaient rien, elles n'étaient pas prélevées sur le budget de l'État. La population payait la dîme pour subvenir aux besoins de l'Église. Cet impôt, d'un assez bon rapport, n'entrait pas dans le budget national, il était réparti au profit des fonctionnaires ecclésiastiques en proportion de leur rang hiérarchique. Ce revenu était prévu pour les besoins personnels du bénéficiaire mais aussi pour lui permettre de rétribuer ses collaborateurs, d'entretenir les édifices religieux, de couvrir les frais du culte, d'assurer l'entretien du matériel liturgique, et de subvenir aux besoins des œuvres charitables: les écoles, les hôpitaux, les secours aux nécessiteux. En fait, le titulaire de la charge pouvait dépenser cet argent, selon son bon plaisir, sans contrôle. Voilà pourquoi certains évêques comme le cardinal de Rohan ou certains Abbés ont étalé un luxe scandaleux, n'oublions pas toutefois qu'une partie, parfois importante, de leurs richesses venait des biens de famille. La part de dîme affectée aux curés

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de grosses paroisses, aux chanoines, aux divers autres prébendés, leur assurait une certaine aisance. Ces titulaires touchaient au moins trois ou quatre fois plus qu'un curé de campagne. Pour plus d'un, la somme était multipliée par dix ou par vingt, car le même individu pouvait cumuler plusieurs fonctions aux quatre coins de la France. Ces bénéficiaires étaient incapables d'assurer ces divers services, leur seul lien avec plus d'un titre était la pompe à finances, aussi rétribuaient-ils, souvent chichement, un pauvre prêtre pour assurer la fonction à leur place. Les petits curés de campagne et les vicaires, eux, ne figuraient pas dans la répartition directe de la dîme. Les décimateurs, ceux qui touchaient l'argent de cet impôt, devaient leur verser la "portion congrue". Le terme, à l'origine, voulait dire le revenu suffisant pour assurer un niveau de vie convenable; nous dirions maintenant: la portion congrue était souvent inférieure au minimum vital. Voici un cas typique: la paroisse de "Labarthe a quatre annexes: Barzus qui se prétend matrice et qui pourrait y avoir droit, Lortet, Izaux et Escala. L'office paroissial se fait dans ces annexes comme à Labarthe. A Labarthe même, point de vicaire. Un matutinier payé par la communauté, autant de temps qu'il plaît aux gens. A cet égard rien de fixe. A Barzus un vicaire payé quelquefois, par le curé, au delà des fruits qu'il tire dans sa dîme de Barzus. A Escala un vicaire payé par le curé seul et logé par la communauté. De même à Lortet et à Izaux." (2) L'inventaire des biens de l'abbé Belouet, curé de Grancey-SurOurce, en Côte-d'Or, un de nos déportés, donne aussi une idée du niveau de vie de ces membres du clergé. Citer le texte en entier serait fastidieux relevons seulement d'abord sa garde robe: "2 redingotes 3 vieux habits, 5 convenables, 1 en étamine 2 gilets plus un vieux 1 paire de bas et 4 vieilles 17 chemises 1 mauvaise veste 5 serviettes 4 mouchoirs 1 vieux chapeau de laine 3 paires de souliers, 2 d'escarpins

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2 soutanes de serge et de camelot 1 mauvaise paire de guêtres 3 culottes Pour saisir le degré d'indigence de ce prêtre, rappelons qu'en ce temps-là on faisait la lessive seulement deux ou trois fois par an ! De riches armateurs de Nantes et de Bordeaux envoyaient même leurs linges sale aux Antilles pour les faire blanchir au soleil des tropiques. Cette lessive revenait cinq ou six mois plus tard. Ses réserves d'alimentation étaient encore plus significatives: - un saloir moitié plein de sel (mais sans viande) - dans un pot une livre et demie de beurre fondu - un petit de terre, plein de saindoux -une petite baille dans laquelle il y a un quart de bled (blé) - une boîte dans laquelle il y a un quart tant poix que arricots - deux pintes de vinaigre (moins de deux litres) - deux feuillettes de vin - vingt-quatre bouteilles de verre plain (sic) de vin - une vide - trois mesures et demi d'oignon - un pain de sucre d'environ cinq livres dont le prix est réclamé par Lereuil. De même une grande partie du modeste mobilier, des ustensiles de ménage et les 6 couverts d'argent, lesquels effets ledit Lereuil a réclamés comme appartenant audit Novalet et prêtés audit Bélouet à l'exception du saindoux et du beurre". (3) Le cas de ce curé est un bon exemple car il était dans cette paroisse depuis plusieurs années, en pays de vignoble, par là même une région assez riche. Il avait près de quarante ans, ce n'était donc pas un jeune à ses débuts, il avait eu le temps de s'installer, cependant, pour certains articles, il n'a même pas le strict nécessaire. Pour compléter ces quelques indications sur l'utilisation de la dîme, il faut ajouter: chaque année, des sommes importantes, prélevées sur cet impôt, étaient versées au roi, officiellement à titre de don: en fait, il s'agissait plus ou moins d'un témoignage de reconnaissance pour les bonnes places obtenues, une sorte de "graissage de patte", à posteriori, érigé en coutume.

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La majorité des bénéficiaires était honnête: comme prévu, l'argent de la dîme servait à l'entretien des hôpitaux, des écoles et au soulagement des pauvres. L'État n'avait pas de budget social, l'Église y pourvoyait grâce à ces revenus. Par exemple: "En août 1782, Mgr de Conzie, Archevêque de Tours, visite l'Hôtel-Dieu en face de la cathédrale, il est bouleversé. Dans cet hôpital de 60 lits sont entassés 300 malades: quatre par lit, d'autres dans les couloirs; on respire un air pestilentiel. L'archevêque estime de son devoir d'y remédier. Il transforme son palais archiépiscopal (le Musée actuel) en hospice où les convalescents jouiront d'un grand immeuble et de l'air pur d'un jardin." Et comme il n'y a pas assez de sœurs hospitalières, pour les aider, "il fait sortir de leur couvent plusieurs religieuses visitandines de Tours, dont sa sœur". (4) Yvan Gobry cite aussi le cas de l'Archevêque de Paris, Mgr de Luigné : "il fonda un petit séminaire où les enfants pauvres pouvaient étudier gratuitement, créa un fonds de secours pour les victimes des incendies... Pendant le terrible hiver de 1788-1789, il organisa, sur les revenus de son siège et de sa fortune personnelle, des distributions de vivres, de bois et d'argent. La misère de la population était si grande que, pour la secourir, il vendit son argenterie et hypothéqua ses biens". (5) Il est dérisoire de citer deux exemples, il faudrait en rapporter mille, du haut en bas de l'échelle ecclésiastique, sans oublier la générosité des pauvres prêtres qui, malgré leur indigence, venaient au secours des miséreux; leur charité était discrète, inconnue du grand public, on n'en parlait guère. Que dire des curés de campagne et des vicaires? lis n'étaient pas la masse de prêtres, plutôt ignorants, voire rustres, comme le prétendent certains. Depuis le Concile de Trente, les séminaires étaient de solides institutions. Certes, le degré de connaissances exigé n'était pas le même qu'aujourd'hui, mais il était d'un bon niveau pour l'époque. Certains croient que plus d'un jeune garçon du peuple voyait dans le sacerdoce une promotion sociale; était-ce bien vrai? Cela mériterait une étude détaillée. En fait, il semble que l'impact de cette aspiration était faible, car c'était au prix du célibat, pour toute la -vie, avec la perspective d'arriver, au mieux, pauvre curé de campagne. Même par désir d'une modeste promotion, quel homme est capable de s'imposer

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une telle privation? Certes le prêtre était considéré comme un notable, un homme qui en impose par sa fonction et souvent par son savoir. Le rang social mis à part, cette promotion était toute relative: le niveau de vie de ce prêtre de campagne était assez bas, à peu près le même que celui d'un ouvrier qualifié selon certains auteurs, d'un ouvrier non qualifié d'après d'autres historiens. Ainsi, on comprend mieux le point de vue du "bas clergé" comme on l'appelle parfois. Tous ceux qui recevaient la portion congrue, et, parmi les décimateurs, ceux qui touchaient très peu, trouvaient le système anormal, inadmissible. Ils réclamaient avec plus ou moins de véhémence, une réforme leur accordant un niveau de vie décent. Tous voulaient une répartition plus équitable de la dîme; certains n'espérant pas l'obtenir, demandaient qu'elle devienne un impôt d'État et, en contre partie, que celui-ci assure à chaque prêtre le nécessaire pour vivre dignement. Malheureusement, ceux-là ne le remarquaient pas, une telle solution aurait l'inconvénient d'aggraver une mainmise plus forte du pouvoir civil sur l'Église: elle développerait une cause importante du mal. Bon nombre de chrétiens, eux qui payaient cet impôt, pensaient à l'utilisation d'une partie de la dîme en faveur des œuvres sociales. Ils ne demandaient pas sa suppression mais une meilleure répartition de ses revenus. Au-delà de ces problèmes d'argent, le degré de dévouement de ces prêtres, pas seulement des plus pauvres, au service du Christ, nous intéresse davantage. Tous ne furent pas des modèles mais, nous le verrons au fil de ce récit, la grande majorité d'entre eux fit honneur à l'Église. Malgré son optimisme un peu surprenant, citons Tocqueville: "Je ne sais si à tout prendre et malgré les vices de quelques-uns de ses membres, il y eut jamais dans le monde un clergé plus remarquable que le clergé catholique de France au moment où la Révolution l'a surpris... J'ai commencé l'étude de l'ancienne société plein de préjugés contre lui, je l'ai finie plein de respect". (6) Remarquons aussi combien la plupart des prêtres étaient près du peuple, soucieux de ses besoins. Dans bien des cantons, ils soutinrent ses revendications, les mirent en forme et rédigèrent les cahiers des doléances, pour préparer les États Généraux. Ils réclamaient plus de justice, plus de liberté avec de meilleures conditions de vie pour le menu peuple. Au cours des années suivantes, dans leurs comptes-

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rendus, de nombreux comités révolutionnaires se plaignaient souvent, car la population cachait avec détermination les prêtres réfractaires, c'est normal: elle les appréciait et les aimait. Un autre aspect de la situation est capital: quelle était la position de l'Église vis à vis du pouvoir royal? Nous avons surtout relevé l'aspect ingérence, il faut aussi reconnaître la collusion. En effet, le pouvoir royal soutenait ouvertement l'Église Catholique, même dans le détail de la vie publique. Ainsi la prière en commun, matin et soir, était obligatoire sur les vaisseaux du Roi; ceux qui ne la respectaient pas étaient punis d'une amende de quelques sols pour les manquements légers, plus sévèrement dans les cas graves. L'ensemble du clergé trouvait normal que le pouvoir fasse régner la vraie foi. D'ailleurs depuis le 16 ème siècle l'adage imposant au peuple la religion de son prince était très généralisé en Europe aussi bien chez les Protestants que chez les Catholiques. Les interventions du pouvoir contre les ennemis de l'Église montrent bien cette imbrication: tout le clergé avait en horreur les hérétiques, tandis que le roi constatait que certains d'entre eux n'étaient pas favorables à son autorité. L'Église était alors contente de voir le "bras séculier" comme on disait alors, les poursuivre. Le cas le plus fort est sans doute l'Inquisition. Au 18ème siècle bien des libres-penseurs furent hostiles au pouvoir royal et, du fait de l'imbrication ils combattirent en même temps l'Église, plus ou moins directement. Cette agression croissante, au fil des mois, pendant la Révolution dérouta une grande partie du clergé. Tandis que beaucoup, surtout dans le haut clergé, restaient attachés à la royauté, pour défendre, selon eux, la vraie foi, quantité d'autres, peutêtre une majorité recentra son attachement sur l'Église Catholique Romaine. Ces données, tout comme d'autres que nous rencontrerons au fil de ce récit, nous montrent comment le peuple percevait son clergé, elles nous éclairent aussi sur les choix et les prises de position des prêtres dont nous allons parler.

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Abbé Jean Dubois deporté en Guyane
Le cas des religieux est bien différent, plus douloureux en un sens. Après le Concile de Trente, au XVIIe siècle, le renouveau des ordres religieux en France avait été considérable. La grande qualité d'une observance sérieuse ou très stricte suscita de très nombreuses vocations. Malheureusement, comme le fait remarquer Yvan Gobry, après 1720, la ferveur faiblit. La conséquence immédiate fut la diminution du recrutement. (7) Une autre difficulté de la vie monastique fut, comme pour le clergé séculier, l'ingérence du pouvoir civil. Même les moines les meilleurs ne purent s'y opposer. Cette mainmise fut double: d'abord, comme pour

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les évêchés, le roi nommait les commandataires. Ces titulaires encaissaient tous les revenus de l'abbaye ou du monastère; ils devaient assurer la subsistance des moines, couvrir les frais pour la célébration du culte et l'entretien des bâtiments. Beaucoup consacraient le moins possible d'argent à ces obligations: quelquefois les religieux avaient à peine de quoi vivre ou tout juste survivre. Le commandataire vivait au loin et souvent profitait au maximum de ses revenus. Parfois, il prenait plaisir à des constructions de prestige sans intérêt pour la vie monacale. Pour attribuer tous ces bénéfices, le roi ne tenait guère compte des besoins spirituels des religieux, ni de la moralité du sujet, ni de ses opinions. Voilà pourquoi plusieurs d'entre eux furent débauchés ou incroyants, voire même, tel ou tel, hostile à la religion. Accuser les religieux sous ce prétexte est une absurdité. Toute la honte revient à ces individus sans vocation, au système établi, et au roi. L'autre ingérence du pouvoir civil dans la vie des ordres fut la volonté de les "réformer". Le point de départ date de la condamnation de la Compagnie de Jésus par le Parlement, le 6 Août 1762. Le second acte fut en 1765 la création d'une commission pour agir, d'autorité, dans les affaires intérieures des ordres religieux pour les réformer, sans leur demander leur avis. Le 23 mai 1766, Louis XV décidait que cette mise en ordre relevait de sa seule autorité. TIusurpait ainsi les pouvoirs du Saint-Siège. Pour la réaliser, il s'entoura de cinq civils, conseillers d'État, partisans d'une église nationale, et de cinq évêques; la fidélité à ses devoirs religieux de l'un de ces derniers, Loménie de Brienne, fut plus que douteuse, certains le disaient même athée; aucun membre de cette commission n'était capable de s'opposer à l'autoritarisme royal. Nous n'avons pas à nous étendre sur cette mauvaise affaire, Yvan Gobry l'expose clairement. (8) Il nous suffit de savoir que le résultat fut très nuisible à la vie religieuse en France: le nombre des vocations diminua rapidement. Pendant ce temps, les commandataires continuèrent à empocher autant d'argent, et même plus, car ils avaient moins de moines à nourrir. Dans cette affaire, l'opinion publique est importante. Inévitablement, le cas des commendataires nuisait à l'image de marque des religieux. En outre, une forte campagne menée par des "philosophes", hostiles à l'Église, dénigrait tous les contemplatifs, ils les déclaraient

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inutiles, sangsues du peuple. Les religieux qui consacraient leur vie à la prédication n'étaient guère mieux tolérés. Bien des gens, peu au fait de la valeur spirituelle de la vie contemplative et monastique, étaient sensibles à ces arguments. Ceci nous invite à faire une distinction: l'ensemble du peuple était hostile aux commandataires à cause des revenus importants qu'ils percevaient sans raison; ils n'aimaient guère les monastères, à cause de l'étendue de leurs propriétés souvent considérables. Par contre, beaucoup n'étaient pas hostiles aux moines eux-mêmes, toutefois ils auraient préféré les voir au travail. C'est pourquoi, lorsque le 13 février 1790, l'Assemblée Nationale vota la suppression des vœux de religion, par là même celle de la vie religieuse, le peuple ne réagit pas. Si nous gardons l'impartialité, sans nous laisser impressionner par l'opinion d'alors, la vie des nombreux religieux déportés en Guyane nous donnera une idée plus exacte des moines de cette époque. Sans entrer dans les détails, nous pouvons déjà le dire, la plupart ont fait honneur à leur vie religieuse.

Le clergé de France à la veille de la Révolution
(1) Christophe 13 (2) Sarramon 221 ss (3) Arch. dépt. Dijon 895/6 (4) Laurand 18 (5) Gobry p. 42 (6) Cité Vignerie p. 27 (7) d'après Gobry p. 55 (8) Gobry p. 56

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LE PIÈGE

La réunion des États Généraux s'annonçait prometteuse pour les prêtres les plus pauvres: pendant leur préparation, comme il devait y avoir trois cent huit délégués du clergé, tous les évêques comptaient bien être élus les premiers. Alors qu'ils étaient 140, 46 seulement le furent, avec 52 Abbés ou chanoines. Tous les autres, plus de 200, furent de modestes curés. Cette répartition annonçait les orientations probables. A l'assemblée le vote d'un petit curé de campagne aurait autant de poids que celui d'un évêque; tout imbus de la dignité de leur fonction, certains prélats en furent offusqués, mais c'était la loi, il fallait s'y plier. (1) Le bas clergé, conforté, allait pouvoir faire entendre sa voix, il comptait bien obtenir des améliorations. Nous n'avons pas à détailler ici les difficultés rencontrées dès l'ouverture des États Généraux, le 5 mai 1789, en peu de temps la séparation en trois corps distincts, Noblesse, Clergé, Tiers-État fut abolie, l'Assemblée devint un pouvoir puissant, unifié, coiffant l'autorité royale. Les débats avaient en toile de fond la situation de la France entière, elle était inquiétante avec des manifestations, de fausses rumeurs, la famine ou tout au moins la peur de la disette. La nervosité était générale; par endroits c'était plus ou moins la révolte, aussi dans la nuit du 4 août, pour calmer la population, poussée par le duc de Noailles et le duc d'Aiguillon, l'Assemblée a décidé l'abolition du régime féodal, des privilèges et des dîmes.

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Quelles furent pour l'Église les conséquences de cette journée capitale? La dîme pour le service du culte supprimée, passée l'euphorie généreuse, plus d'un prêtre réfléchit. En contre partie l'État rétribuerait le clergé, mais sur quelles bases? Avec quel argent? Puisqu'il était en grave déficit et que les revenus de la dîme ne rentreraient plus. En effet cet impôt à destination précise, distinct de ceux de l'État, assurait cinquante pour cent des revenus du clergé, il lui garantissait une certaine indépendance vis-à-vis du pouvoir. Maintenant ses membres allaient être davantage à la merci des autorités civiles. Et puis, qui assurerait la survie des hôpitaux, des orphelinats et des malheureux pendant les grandes détresses? Parmi les cahiers des doléances du Tiers-État, un sur dix seulement demandait la suppression de cet impôt. L'État ne prévoyait sur son budget aucun chapitre d'assistance sociale. Certes il y avait les revenus des biens de l'Église, mais suffiraient-ils? Ceux qui souhaitaient la suppression se réjouirent malgré tout. A leurs yeux c'était un bon acquis pour l'Église; les bruits d'argent autour de l'autel sont toujours pénibles. L'Assemblée, pensaient-ils, prendrait certainement de bonnes mesures pour pallier ces inconvénients. Ils ne voyaient pas que c'était le début d'un engrenage. L'étape suivante fut, le 26 août, la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme. Certes elle énonçait des grands principes généreux; s'ils sont bien interprétés, il sont bons, mais les faits furent en contradiction absolue avec cette belle proclamation. Elle laissait trop de flou: elle ouvrait la porte aux interprétations les plus dangereuses. Ainsi l'article 5 dit "la loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société." Sous ce terme "nuisible à la société", on peut mettre tout ce que l'on veut, selon l'idéologie au pouvoir. De même l'article 6 établit un pouvoir absolu: "la volonté générale", autrement dit le peuple souverain. Belle illusion car en fait ce sont les élus du peuple, ou ceux qui se trouvent plus ou moins légitimement à la tête de l'État, qui gouvernent selon leurs idées ou leurs passions, la suite des événements l'a bien montré. Au nom de cette utopie seraient à considérer "volonté commune", et donc légitimes, tous les excès de la Révolution.

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