Construction des identités en Espagne et en Amérique Latine

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Ce volume est dédié à la mémoire de Maurice Molho dont l'enseignement et les travaux ont durablement fécondé le champ disciplinaire des études ibériques et ibéro-américaines. Dans une première partie il est question des identités collectives : du XVIe au XXe siècle, de l'Afrique, à l'Amérique hispanique en passant par l'Espagne, on voit se dessiner une problématique extrêmement cohérente fondée sur la dialectique reconnaissance/rejet dont le modèle est l'histoire, toujours en construction, de la Découverte et de la Colonisation, du génocide et du métissage. La deuxième partie recueille les études centrées sur l'identité individuelle et ses multiples expressions littéraires, du récit biblique de l'histoire de Caïn à la littérature hispano-américaine contemporaine, en passant par le chef-d'oeuvre anonyme du XVIe siècle espagnol. Pour une fois les femmes écrivains, ces " autres " par excellence de la littérature, n'ont pas été oubliées : dans le sillage de la sainte patronne Thérèse d'Avila, défilent les Argentines Silvina Ocampo et Griselda Gambaro, et la Mexicaine Elena Poniatowska. Là encore on peut apprécier les jeux subtils où se combinent, s'entremêlent, s'échangent, s'annulent et se construisent tour à tour les images de soi et les images de l'autre, comme les deux faces tournoyantes d'une même médaille.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296323445
Nombre de pages : 304
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Sous la direction de Milagros EZQUERRO

CONSTRUCTION DES IDENTITÉS EN ESPAGNE ET EN AMÉRIQUE LATINE La part de l'Autre

À LA MÉMOIRE

DE MAURICE

MOLHO

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Recherches et Documents -Amériques latines dirigée par Joëlle Chassin, Pierre Ragon et Denis Rolland

Dernières parutions:
BLANC F.-L., Médecins et chamans des Andes, 1995. BLANCPAIN J.-P., Les Araucans dans l'histoire du Chili, 1995. BLEEKERP., Exils et résistance. Eléments d'histoire du Salvador, 1995. CLICHE P., Anthropologie des communautés indiennes équatoriennes, Diable et patron, 1995. EBELOT A.,LAguerre dans la Pampa. Souvenirs et récits de lafrontière argentine, 1876-1879, 1995. ENTIOPEG., Nègres, danse et résistance. LA Caraïbe du XVIIe au X/Xe siècle, 1996. GRUNBERG B., LA conquête du Mexique, 1995. GillCHARNAUD-TOLLIS M., Regards sur Cuba au /9ème siècle, 1996. MERlENNE-SIERRA M., Violence et tendresse. Les enfants des rues à Bogota, 1995. ROUX J.-C., L'Amazonie péruvienne. Un Eldorado dévoré par laforêt, 182/-/9/0,1994. SARGET M,-N., Système politique et parti socialiste au Chili, 1994. SIGAL S., Le rôle politique des intellectuels en Amérique latine, 1995 SIL YA-CACERES R., L'arbre aux figures, Etude des motifs fantastiques danS l'oeuvre de Julio Cortawr, 1996. TARDIEU J.-P., L'inquisition de Lima et les hérétiques étrangers, XV/eXVIIe siècles, 1995. TATARD B., Juan Rulfo photographe, 1994. TEITELBOIM Y., Neruda, une biographie, 1995. TERRAMORSI B., Le fantastique dans les nouvelles de Julio Cortazar,1995. YASCONCELLOS E., LA femme dans le langage du peuple au Brésil,1994. YEPEZ DEL CASTILLO I., Les syndicats à l'heure de la précarisation de l'emploi. Une approche comparative Europe-Amérique latine, 1994. CONDOR! P., Nous, les oubliés de l'Altiplano. Témoignage d'un paysandes Andes boliviennes recueilli par F. Estival. BASTIDE R, Les amériques noires. 3e édition, 1996. FREROT C. Echanges artistiques contemporains. La France et le M exique, 1996. HÉBRARD Y., Le Venezuela indépendant. Une nation par le discours. 1808-/830, 1996. ALBALA DEJO C. et TULET I.-C., coord. Les fronts pionniers de l'Amazonie brésilienne, 1996.

(Ç)L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4498-9

SOMMAIRE
PROLOGUE: Milagros EZQUERRO IDENTITÉS COLLECTIVES: RECONNAISSANCE ET REJET La découverte de la chrétienté éthiopienne du Prêtre Jean: rêve, reconnaissance et rejet: Alain MILHOU ..13 Les Relations géographiques des Indes au XVI" siècle, ou l'altérité américaine en questions: Carmen VAL JULIAN 29 L'impossible face à face dans la procédure inquisitoriale: Michèle ESCAMILLA COLIN .43 Mas sobre la religion catolica en Los Trabajos de Persiles y Segismunda : Maurice MOLHO 67 L'entre-deux de la Découverte dans El Nuevo Mundo descubierto por Cristobal Colon de Lope de Vega: Maria-Linda ORTEGA 73 L'autre, le délinquant: juifs, maures et gitans dans la législation espagnole ancienne: Lucienne DOMERGUE 87 Breve reflexion sobre el término « afrancesado » : historia de una exclusion: Narciso ALBA l13 Mas si osare un extraiio enemigo... : les batailles de José Emilio Pacheco: Miguel RODRIGUEZ 125 ...ésta no es frontera sino que es cicatriz... Sobre el tema de la frontera en Gringo viejo de Carlos Fuentes. Una valoracion multiple: Bernard FOUQUES 139 IMAGES DE L'AUTRE, IMAGES DE SOI Caïn: Michèle RAMOND 153 Lazaro II 0 la noche de los muertos vivos: analisis literal del otro transicional en el segundo tratado de Lazarillo de Tormes: Maria ARANDA 165 5

Quand un exilé volontaire ne reconnaît plus les siens: Sefias de identidad de Juan Goytisolo: Martine FOUQUES 173 L'évanouissement de l'Un dans l'autre. Aspects théoriques de l'écriture: Catherine BRETILLON 187 Un drôle de pèlerin: Maryse VICH CAMPOS 197 El personaje y 10 Otro en los cuentos de José Donoso : Héctor RUIZ .20 5 Un combat contre l'Autre: Ant{gona Vélez. : Teresa ORECCHIA HAVAS 217 L'écrit et le lu dans Autobiograf{a de Irene de Silvina Ocampo: Annick MANGIN 233 Défiguration cortazarienne : les gens, les enfants, les fourmis, rien: François GRAMUSSET 243 El enigma de la muerte bajo la palabra (Griselda Gambaro) : Michelle DEBAX y Eva GOLLUSCIO de MONTOYA 259 Lo borrable y 10 imborrable en la narrativa de Juan José Saer ; Raquel LINENBERG FRESSARD 273 Octavio Paz : los nombres de la alteridad : Leila MADRID .28 3 Querido Diego te abraza Quiela : du bon usage de l'autre: Marie CORDOBA 291

PROLOGUE
Le présent volume recueille les travaux du Colloque international «L'un et/ou l'autre» qui s'est tenu à l'Université de Caen, en mai 1994, dans le cadre des manifestations qui commémoraient le Cinquantenaire du Débarquement des Alliés sur les côtes normandes le 6.juin 1944. Notre réflexion portait sur les éléments constitutifs des identités individuelles et collectives et sur les multiples conflits engendrés par leur confrontation à l'autre en tant que dimension intrinsèquement complémentaire. La guerre, on le sait, est une des manifestations les plus universelles et constantes de cet amour à mort entre l'un et l'autre. Nous étions loin d'imaginer alors que Maurice Molho, qui avait animé cette rencontre avec l'intelligence et la verve que nous lui connaissions tous, nous quitterait avant même que les actes de ce colloque pussent être imprimés. Il nous avait présenté un fragment du travail qu'il continuait de mener à bien sur Los trabajos de Persiles y Segismunda après sa magistrale traduction préfacée qui venait de sortir chez José Corti. Qu'il ait consacré les derniers mois d'une fébrile et bouillonnante activité à l'œuvre ultime d'un Miguel de Cervantes auquel il s'était passionnément identifié, ne saurait étonner que ceux qui n'ont pas eu le privilège de le connaître. Il mettait la dernière main au monument cervantiste qu'il nous a légué et dont on est encore loin de comprendre vraiment le caractère novateur et la portée idéologique. L'hispanisme a eu souvent du mal à accepter son audace intellectuelle, son irrévérence et sa liberté d'esprit: la part de l'autre était chez lui large et profonde. C'est, quant à moi, celle que je revendique. On comprendra que les actes de ce dernier colloque partagé, après tant d'autres, avec Maurice Molho soient dédiés à sa mémoire. Nous avions choisi, pour illustrer notre rencontre, une interprétation moderne du mythe occidental de la naissance de l'humanité: Adam et Eve de Tamara de Lempika. Il nous avait semblé, en effet, que le double récit biblique de la

création de l'humanité est exemplaire de l'intitulé ambigu de ce colloque. Je cite la traduction J' André Chouraqui :
Elohîms crée le glébeux à sa réplique, à la réplique d'Elohîms, il le crée, mâle et femelle, il les crée. (Entête, I, 27) Mais au glébeux, il n'avait pas trouvé d'aide contre lui. lHVH Elohîms fait tomber une torpeur sur le glébeux. Il sommeille. Il prend une de ses côtes et ferme la chair dessous. lHVH Elohîms bâtit la côte, qu'il avait prise du glébeux, en femme. Il la fait venir vers le glébeux. (Entête, II, 20-22)

La première version de la création de l'humanité nous donne l'image d'une humanité intérieurement double et complète, l'un-et-l'autre. La retouche apportée par le Créateur scinde l'humain primordial, le glébeux, pour en faire un couple, l'un-ou-l'autre. Et c'est, bien sûr, à partir de là que tous les ennuis commencent. Dans une première partie il est question des identités collectives: du xvr au XXC siècle, de l'Afrique à l'Amérique hispanique en passant par l'Espagne, on voit se dessiner une problématique extrêmement cohérente fondée sur la dialectique reconnaissance/rejet dont le modèle est l'histoire, toujours en construction, de la Découverte et de la Colonisation, du génocide et du métissage. A l'intérieur de l'Espagne, la société et les institutions connaissent la même polarisation: faut-il s'en étonner? Nous avons ici à exprimer nos regrets pour l'absence du texte écrit de l'intervention, si féconde et chaleureuse, de Rosa Rossi qui, pour de graves raisons personnelles, n'a pu nous le faire parvenir, pas plus qu'elle n'a pu mener à bien le livre qu'elle nous avait annoncé. Elle s'en excuse auprès de nos lecteurs et signale la parution en 1993, en Italie, chez Editori Riuniti d'une nouvelle édition de ,sa biographie de Thérèse d' Avila (édition française aux Editions du Cerf, édition espagnole au Circulo de Lectores): Teresa d'A vila. Biografia di una scrittrice. Cet ouvrage comprend, outre une bibliographie complète sur Thérèse, une série de Notes de critique bibliographique, et, en appendice, deux essais

difficiles à trouver et qui peuvent avoir de l'intérêt pour les amateurs de thèmes thérésiens. La deuxième partie recueille les études centrées sur l'identité individuelle et ses multiples expressions littéraires, du récit biblique de l' histoire de Caïn à la littérature hispano-américaine contemporaine, en passant par le chef-d'œuvre anonyme du XVI" siècle espagnol. Pour une fois les femmes écrivains, ces « autres» par excellence de la littérature, n'ont pas été oubliées: dans le sillage de la sainte patronne Thérèse d'Avila, défilent les argentines Silvina Ocampo et Griselda Gambaro, et la mexicaine Elena Poniatowska. Là encore on peut apprécier les jeux subtils où se combinent, s'entremêlent, s'échangent, s'annulent et se construisent tour à tour les images de soi et les images de l'autre, comme les deux faces tournoyantes d'une même médaille. Il me reste à remercier, pour leurs précieuses contributions, tous les participants, venus d' horizons divers, et à me réjouir de la collaboration exemplaire des trois équipes de recherche qui ont rendu possible et fructueux ce colloque: le Centre de Recherche sur l'Ibérie Contemporaine de Toulouse-Le Mirail, l'U.R.A. 1036 du C.N.R.S. «Histoire des structures linguistiques ibéroromanes» de Paris IV, et le Centre de Recherche en Langues Romanes de Caen. Les trois équipes, à des titres divers, ont eu à s'honorer de la collaboration de Maurice Molho. Milagros EZQUERRO

Ce volume est dédié à la mémoire de Maurice Molho dont l'enseignement et les travaux ont durablement fécondé le champ disciplinaire des études ibériques et ibéroaméricaines. Dans une première partie il est question des identités collectives: du xvr au XXe siècle, de l'Afrique à l'Amérique hispanique en passant par l'Espagne, on voit se dessiner une problématique. extrêmement cohérente fondée sur la dialectique reconnaissance/rejet dont le modèle est l'histoire, toujours en construction, de la Découverte et de la Colonisation, du génocide et du métissage. La deuxième partie recueille les études centrées sur l'identité individuelle et ses multiples expressions littéraires, du récit biblique de l'histoire de Cain à la littérature hispano-américaine contemporaine, en passant par le chef-d'œuvre anonyme du xvr siècle espagnol. Pour une fois les femmes écrivains, ces « autres» par excellence de la littérature, n'ont pas été oubliées: dans le sillage de la sainte patronne Thérèse d'Avila, défilent les argentines Silvina Ocampo et Griselda Gambaro, et la mexicaine Elena Poniatowska. Là encore on peut apprécier les jeux subtils où se combinent, s'entremêlent, s'échangent, s'annulent et se construisent tour à tour les images de soi et les images de l'autre, comme les deux faces tournoyantes d'une même médaille.

" IDENTITES

COLLECTIVES: ET REJET

RECONNAISSANCE

LA DECOUVERTE DE LA CHRÉTIENTÉ ÉTHIOPIENNE DU PRÊTRE JEAN: RÊVE, RECONNAISSANCE ET REJET
Alain MILHOU Université de ROUEN-CRIAR

.-

On pourrait distinguer trois temps dans l'histoire de la découverte de la chrétienté éthiopienne. Il y a d'abord, jusqu'en 1520, l'ère du mythe, en l'occurrence celui du Prêtre Jean. Cette ère est celle de l'autre rêvé, à la fois semblable et différent, c'est-à-dire chrétien mais schismatique, vivant dans une contrée exotique, riche et sacrée, au-delà de la barrière de l'islam. Cet autre rêvé était au moins égal en dignité aux Occidentaux, et son caractère schismatique n'empêchait pas qu'il fût considéré comme un allié à part entière dans la lutte contre l'ennemi musulman; il pouvait même être tenu pour un modèle de sagesse. Le deuxième âge est comme une brève parenthèse. Il commence en 1520, avec l'arrivée d'une petite ambassade portugaise, et s'achève en 1543, avec le sacrifice de quelques centaines de soldats portugais dont l'intervention fut décisive pour sauver l'Éthiopie chrétienne de la destruction. Cette période est tout à fait exceptionnelle dans l'histoire de l'expansion euroyéenne. Alors que partout ailleurs les mythes du Moyen Age et de la Renaissance se dégradent sous l'effet des réalités économiques et de l'impérialisme politique, l'âge de la rencontre entre les Portugais et les chrétiens éthiopiens est celui de la reconnaissance mutuelle et même de la solidarité dans la lutte contre l'ennemi commun musulman. L'autre reconnu, presque sur un pied d'égalité: cette

exception s'explique par le fait que les Portugais, d'abord poussés par des impératifs stratégiques et économiques, s'aperçurent que le pays du Prêtre Jean était pauvre, militairement faible et secondaire sur le plan géo-stratégique, mais qu'il méritait, au nom de la solidarité chrétienne, d'être secouru. Je me contenterai d'évoquer en épilogue la troisième phase, qui commence en 1555 avec l'arrivée de la Compagnie de Jésus, et se termine en 1634, avec l'expulsion des Portugais. C'est, en dépit de l'effort d'ouverture de certains jésuites, l'âge de l'intransigeance, de l'incompréhension mutuelle, puis du rejet. L'âge du mythe: l'autre rêvé Des espérances démesurées se développèrent au XIIr siècle à l'occasion des croisades et des premiers contacts missionnaires et commerciaux avec l'Orient: espoir dans les chrétientés cachées auxquelles il faudrait proposer le retour au bercail de Rome, espoir dans le Grand Khan du Cathay, à savoir l'empereur mongol de Chine qu'on supposait favorable au christianisme, les uns et les autres étant vus comme des alliés potentiels contre l'islam I. Les chrétientés orientales schismatiques ne furent pas véritablement considérées comme hérétiques par la papauté du Moyen Âge et les missionnaires qu'elle envoya. Le temps n'était pas encore venu de l'intransigeance doctrinale et de l'intolérance des Portugais de la Contre-Réforme. Il est vrai
1. Sur les chrétientés et les missions asiatiques au Moyen Âge, voir les articles de É. AMANN et E. TISSERANT, « Nestorius» et« Nestorienne (L'Église) », Dictionnaire de théologie catholique, Paris, Letouzey, 25 vol., 1899-1957, t. XI-l, col. 76-323; J. RICHARD, La papauté et les missions d'Orient au Moyen Âge. Xlf-XV siècles, Paris, de Boccard, 1977; du même auteur: Croisés, missionnaires et voyageurs, Paris, 1983, ainsi que sa contribution à Histoire du Christianisme, t. 6, Un l' temps d'épreuves (/274-/449), Paris, Desclée-Fayard, 1990, P. l, ch. IV-I et P. III, ch. VII-2 et IX. Sur les Mongols et les bouleversements de l'Asie, voir R. GROUSSET, L'Empire des steppes, Paris, Payot, 1939 et J.P. ROUX, Histoire de l'empire mongol, Paris, Fayard, 1993. Sur les chrétiens de saint Thomas, voir l'article de E. TISSERANT, «Syro-malabare (Église) », Diet. Théol. Cath., op. cit., t. XIV-2, 1941, col. 3089-3162. 14

que ce qui différenciait ces Églises de celle d'Occident, c'était moins des divergences théologiques accessibles seulement par un petit nombre, que l'étrangeté de leurs rites et l'imprégnation par les cultures locales. Les chrétiens chaldéens, traditionnellement appelés nestoriens par les Occidentaux, professaient officiellement la doctrine dyophysite de Nestorius, qui insistait sur la dualité des natures, divine et humaine, du Christ, laissant dans l'ombre leur unité foncière. Condamné par le concile d'Éphèse en 431, le nestorianisme fut adopté par l'Église syriaque de l'empire perse et se diffusa depuis ce foyer dans toute l'Asie. Parmi les communautés chaldéennes qui subsistaient au XIII" siècle, il faut citer un peuple nomade turcomongol: les Kereït, dont le roi, d'abord suzerain de Gengis Khan, puis vaincu par lui, fut assimilé par Marco Polo au Prêtre Jean. Il faut mentionner aussi la chrétienté que les Portugais découvrirent au sud de l'Inde, sur la côte de Malabar: ceux qu'on appelait les chrétiens de saint Thomas, puisque d'après la légende ils auraient été évangélisés par l'apôtre du Christ. L'autre catégorie de chrétiens schismatiques étaient les monophysites, qui suivaient en principe le credo d'Eutychès. Pour ce dernier, condamné au concile de Chalcédoine en 451, l'humanité du Christ est pratiquement absorbée dans sa divinité; Jésus n'est pas vraiment un homme et n'a qu'une nature divine à laquelle s'adjoint un corps humain. Le monophysisme avait été adopté par l'Église syrienne jacobite et par l'Église copte d'Égypte, de Nubie et d'Éthiopie. Le métropolite d'Éthiopie, l'abuna, était nommé et consacré par le patriarche égyptien d'Alexandrie. Cette situation de dépendance comportait de grands risques. Le soudan d'Égypte ne manquait pas de monnayer son autorisation à chaque nouvel envoi d'un métropolite. Ajoutons que la barrière opposée par l'islam d'Égypte, mais aussi par le patriarche d'Alexandrie, aux envoyés de l'Occident rendait difficiles les contacts avec les Nubiens et les Éthiopiens. Ces derniers, menacés par le jihad musulman, cherchaient, comme les Occidentaux, à trouver des alliés contre l'islam. Les informations qui filtraient sur la chrétienté cachée d'Éthiopie, combinées à celles qui venaient d'Asie centrale et de la chrétienté de saint Thomas, alimentèrent le mythe du 15

Prêtre Jean, qui connut une première diffusion en Occident dès le milieu du XII" siècle2. D'après la légende, il s'agissait d'un roi-prêtre, descendant d'un des rois mages, disposé à aider les chrétiens occidentaux contre l'islam et régnant sur un royaume vaste et puissant, arrosé par les fleuves naissant au Paradis terrestre, regorgeant de richesses: or, argent, pierres précieuses et poivre. Il y avait là de quoi satisfaire à la fois l'esprit de croisade et de mission à l'échelle planétaire, le goût pour le merveilleux et l'appétit de richesses. A l'apogée des missions médiévales, vers 1313-1316, les deux dominicains Guillaume Adam et Raymond Étienne furent les premiers Européens connus à pénétrer dans l'Éthiopie chrétienne. Ils réussirent à contourner le bastion musulman de l'Égypte en prenant la voie maritime, depuis l'Inde, comme devaient le faire les Portugais deux siècles plus tard. Malgré ces contacts et en dépit des informations qu'on pouvait obtenir auprès des Abyssins qui venaient en pèlerinage en Terre Sainte, on donna encore pendant longtemps une localisation asiatique au royaume du Prêtre Jean. Il est vrai que, d'après les conceptions géographiques du Moyen Âge, les Indes Éthiopiques faisaient partie de l'Asie, qui commençait à l'est du Nil. L'identification du Prêtre Jean au souverain du royaume africain d'Éthiopie ne se généralisa qu'au XVe siècle, tout au moins dans la Péninsule ibérique et en Italie; mais cela n'empêcha pas les Rois Catholiques de confier à Christophe Colomb, qui partait pour l'Asie, une lettre de créance à l'attention du Prêtre Jean, les deux autres étant adressées au Grand Khan du Cathay et au descendant de Tamerlan. D'autre part on continua encore,
2. E. SANCEAU, Em demmula do Preste Joao, Porto, 3e éd. (traduit de l'anglais), 1956; V. MAGALHÂES GODINHO, «Preste Joiio» et « fndias, as Eti6pias e 0 Nilo» dans le Dicionario de Historia de Portugal, sous la direction de J. SERRAO, 4 vo!., Lisbonne, 1963-1971; M.P. CAIRE-JABINET,« Le royaume du Prêtre Jean », L'Histoire, n° 22, avril 1980, p. 36-43; L.N. GUMILEV, La bUsquedade un reino imaginario. La leyenda del Preste Juan, Barcelone, 1994. Sur la perception de l'Asie par l'imaginaire médiéval, voir J. LE GOFF, «L'Occident médiéval et l'Océan Indien; un horizon onirique », dans Pour un autre Moyen Âge. Temps, travail et culture en Occident, Paris, Gallimard, 1977, p. 280-298; et C. KAPPLER, Monstres, démons et merveilles à la fin du Moyen Âge, Paris, Payot, 1980. 16

jusqu'à l'arrivée des Portugais au Malabar, à croire~à une sorte de double indien du Prêtre Jean qui aurait porté le nom de l'apôtre considéré comme l'évangélisateur du pays: Thomas, roi et patriarche chrétien de l'Inde. Dans l'imaginaire du Moyen Âge, chacune des trois Indes de la géographie mythique du temps avait son souverain chrétien, ou disposé à le devenir: le Grand Khan du Cathay, empereur de l'Inde ultra-gangétique, Thomas, l'empereur de l'Inde proprement dite, et Jean, empereur d'une Éthiopie qu'on localisa peu à peu en Afrique orientale. Avec de tels appuis, la christianisation et la lutte contre l'islam ne pouvaient que se trouver facilitées. A partir du milieu du XIVe siècle, on assiste non seulement à l'écroulement des missions catholiques d'Asie, mais à l'étouffement progressif des communautés chaldéennes et jacobites, du fait des progrès de l'islam et du bouddhisme. La situation était moins catastrophique chez les coptes, excepté en Nubie. L'Église d'Égypte souffrit de la domination mamelouke, mais tint bon. Le royaume chrétien de Nubie fut conquis par le sultan du Caire en 1323, et la chrétienté locale connut une longue agonie pendant un siècle et demi. En revanche l'Église et le royaume d'Éthiopie connurent un bel essor aux XIVe et XVe siècles. Conscients de leur rôle de défenseurs de la religion chrétienne contre l'islam et de protecteurs des chrétiens d'Égypte, les négus entrèrent en contact avec la chrétienté occidentale, dans la perspective d'une croisade commune. Plusieurs Éthiopiens, soit à titre personnel, soit comme envoyés officiels du Prêtre Jean, visitèrent la Curie et des cours européennes depuis le début du XVe siècle. Ils furent bien accueillis par les Occidentaux qui sortaient des déchirements du Grand Schisme d'Occident. L'unité recouvrée de l'Église romaine semblait alors à beaucoup la préfiguration, l'annonce prophétique du rassemblement de tous les chrétiens, puis de l' œkoumène en un seul troupeau, sous l'autorité d'un seul pasteur. Ce souci d'unité élargie fut consacré par la proclamation en 1439 de l'éphémère Union de Florence avec l'Église grecque. Le pape Eu~ène IV en conçut un grand enthousiasme universaliste. A partir de son pontificat, la grande affaire missionnaire et stratégique de la papauté fut l'extension de l'union des Églises à la chrétienté 17

d'Éthiopie et la conclusion d'une alliance qui pourrait aboutir à une croisade commune3. Les négociations aboutirent en 1442 au décret d'union avec les coptes. En 1450, Nicolas V recevait à Rome les envoyés du négus qui apportaient enfin l'acceptation royale du décret. Ils furent aussi reçus à la cour de Lisbonne en 1452. Malgré ces contacts et la présence à Rome d'un couvent éthiopien, l'union reli-

gieuse, aussi bien que l'alliance politique, avec la lointaine
Abyssinie ne pouvait être que formelle, et elle tomba d' ellemême, sans qu'il fût besoin d'une rupture officielle. En fait, on n'eut pas de témoignage fiable sur un pays qui resta encore une terre mythique jusqu'au retour, en 1527, de l'expédition portugaise dont Francisco Alvares se fit le chromqueur. Pendant ce temps, un grand dessein mûrissait dans le Portugal des Découvertes. Tout en organisant le troc de l'or à Arguin et la traite des esclaves depuis le Sénégal et la Guinée, l'Infant Henri le Navigateur conçut dès 1442-1444 le projet de rejoindre le royaume du Prêtre Jean4. Il suffirait de remonter le Sénégal qui ne serait autre que le second bras du Nil, fleuve mythique issu du Paradis terrestre, voisin du royaume du Prêtre Jean. Ce projet, qui devait déboucher sur une prise à revers de l'islam, est nommément recueilli dans la constitution Romanus Pontifex de 1455, la bulle fondatrice de la souveraineté portugaise sur l'Afrique5. Plusieurs raisons
3. E. DELARUELLE, P. OURLIAC, E.R. LABANDE, Le Grand Schisme d'Occident et la crise conciliaire (t. XIV de Histoire de l'Église sous la l' direction de A. FLICHE et V. MARTIN), Paris, Bloud et Gay, 2 vol., 19621964, t. 2, p. 540-541, 566-567 et 592-594; J. RICHARD, La papauté et les missions..., op. cit., p. 259-260 (sur les pélerins éthiopiens et indiens en Europe), 268-269 (sur les échanges d'ambassadeurs entre l'Ocident et l'Éthiopie) et 290. 4. G. EANES de ZURARA, Cronica dos feitos da Guiné (chronique terminée pour l'essentiel en 1453, corrigée et complétée encore pendant vingt ans), Lisbonne, Alfa, Biblioteca da expansao portuguesa n° 15, 1989, ch. 7, p. 24-25; ch. 16, p. 41; ch. 31-32, p. 68-69; ch. 59, p. 112; ch. 60, p. 114 et ch. 62, p. 122; voir le commentaire de ces passages par l'éditeur T. de Sousa Soares, p. 216-221. Voir aussi V. MAGALHÀES GODINHO, art. cit., et M. VERGÉ-FRANCESCHI, Henri le Navigateur. Un découvreur au XV" siècle, Paris, Félin, 1994. 5. C.M. DE WITTE, «Les bulles pontificales et l'expansion portugaise au XV siècle », Revue d'Histoire Ecclésiastique, 1953-1958: t. 48 18

expliquent cette confusion sur la localisation de l')1thiopie. D'abord, les Portugais estimaient que l'empire du Prêtre Jean, avec ses royaumes vassaux, s'étendait sur la majeure partie de l'intérieur de l'Afrique, ce qui était d'autant plus plausible qu'ils jugeaient le continent moins large qu'il n'est en réalité. D'autre part, le mot Éthiopie était ambigu car il s'appliquait à l'ensemble de l'Afrique noire, et pas seulement à l'Abyssinie. Ce n'est qu'au XVI" siècle que le mot Guinée, déjà présent au Moyen Âge, s'appliquera définitivement à l'Afrique occidentale. Cela n'empêchait pas les Portugais, comme les autres Européens, de situer aussi l'Éthiopie-Abyssinie dans les Indes; il s'agissait de la partie africaine des Indes, les Indes Éthiopiques. Soulignons que la vision qu'Henri le Navigateur et ses contemporains avaient du Noir d'Afrique présentait une extraordinaire ambivalence. Il y avait d'une part ce qu'on pourrait appeler la face éthiopienne, positive, du sujet noir du Prêtre Jean, allié potentiel dans la lutte de la Chrétienté contre l'Islam. Mais il y avait aussi ce qu'on pourrait appeler la face guinéenne, négative, du noir ennemi de la foi chrétienne, mimusulman, mi-idolâtre, qu'on pouvait réduire en esclavage et qu'on transplantait, pour le bien de son âme et les besoins de l'économie, en métropole et dans les îles de l'Atlantique.
L'âge de la reconnaissance et de la solidarité. La Verdadeira informaçao sobre a terra do Preste Joao das fndias de Francisco Alvares

L'impérialisme, avec ses conséquences esclavagistes, allaitil gangrener le mythe? L'éloignement de l'Éthiopie et son caractère chrétien la préservaient heureusement du sort de l'Afrique occidentale et équatoriale. C'est en 1487 que se situe le point de départ de la découverte de l'Abyssinie réelle par les Portugais. Conscient que les efforts déployés par le
(1953), p. 683-718; t. 49 (1954), p. 438-461; t. 51 (1956), p. 413-453 et 809-836; t. 53 (1958), p. 5-46 et 443-471. Sur la bulle Romanus Pontifex, voir t. 51, p. 428-453. Le document fondateur du Patronage portugais sur les Églises d'outremer est la bulle Inter cetera de 1456, qui tire, au plan ecclésiastique, les conséquences de la souveraineté accordée au roi du Portugal Alphonse V dans la constitution Romanus Pontifex ; voir art. cit., t. 51, p. 830-833. 19

Portugal pour rejoindre l'Asie étaient proches de leur tenne, Jean II envoya cette même année Bartolomeu Dias faire une tentative de doublement du Cap que l'on pressentait au sud de l'Afrique, ainsi qu'une mission exploratoire secrète qui devrait, par la voie traditionnelle de la Méditerranée et de l'Égypte, recueillir des infonnations nécessaires à l'organisation de l'expédition définitive. Pêro da Covilhâ, bon connaisseur de l'arabe, fut chargé de mener une enquête dans la mer Rouge, en Inde et en Ethiopie. Il s'agissait de repérer les lieux de production et de commercialisation des épices, ainsi que les routes maritimes de l'océan Indien, ce qui permettrait aux Portugais de supplanter Arabes et Vénitiens dans l' approvisismnement de l'Europe. Il s'agissait aussi de pénétrer en Ethiopie afin de mesurer la puissance militaire réelle d'un royaume qui pourrait aider le Portugal dans sa lutte contre le commerce musulman et, qui sait, dans la conquête des Lieux saints. Covilhâ visita la côte occidentale de l'Inde et la côte orientale de l'Afrique. De retour au Caire en 1490/91, il confia à un juif envoyé à sa recherche par Jean II des infonnations capitales qui devaient servir à Vasco da Gama, puis on ne sut plus rien de lui. Il devait être retrouvé en 1520, établi en Éthiopiel par les membres de l'expédition dont fit partie Francisco Alvares6. On sait, grâce à la chronique de ce dernier, que nombreux étaient les « Francs» qui résidaient alors, avec femmes indigènes et enfants, dans le pays du Prêtre Jean, souvent retenus de force. Ces « Francs» étaient des Européens de nationalités diverses, Génois, Vénitiens, Catalans et Portugais. Panni eux les aventuriers côtoyaient les captifs des Arabes ou des Turcs qui avaient réussi à se réfugier dans ce pays chrétien d'audelà de l'islam. Pourquoi le négus, pourtant désireux d'obtenir l'appui de l'Occid~nt, les retenait-il? On comprend, grâce à la chronique d'Alvares, la méfiance d'un pays en proie à une certaine angoisse obsidionale: ces étrangers ne risquaient-ils pas, si on les laissait sortir, de donner des informations stratégiques aux musulmans et de répandre la vérité, à savoir la faiblesse des armes éthiopiennes? Il semble aussi que le négus ait voulu profiter des compétences de ces étrangers en matière artistique, intellectuelle ou technique. Les autorités du pays étaient conscientes de ses besoins, voire
6. F. ALVARES, Verdadeira informaçiio sobre a terra do Preste Joiio rias fndias (le éd. 1540), 2 vol., Lisbonne, Alfa, Biblioteca da expansao portuguesa n° 39-40, 1989, t. 2, ch. 104, p. 44-47 et p. 153-162 (commentaires de J. dos Santos Ramalho Cosme). 20

de son infériorité, dans ces domaines. Alvares cite le cas d'un peintre vénitien qui avait, depuis plus de trente ans qu'il vivait en Éthiopie, décoré de nombreuses églises? Le négus Lebna Dengel lui-même était curieux de livre~ religieux occidentaux; aussi demanda-t-il à Francisco Alvares de lui prêter son exemplaire du Flos sanctorum afin de le faire traduire. Dans les lettres au gouverneur de l'Inde et au roi Manuel qu'il confia à l'expédition de 1520, le Prêtre Jean faisait appel non seulement à l'aide militaire du Portugal, mais aussi à une véritable coopération technique, demandant l'envoi d'orfèvres, de forgerons, d'armuriers, de maçons, de plombiers afin de couvrir les églises, de tuiliers afin de remplacer les toits de chaume, de viticulteurs, d'horticulteurs et d'autres corps de métier8. Après l'installation en 1505 d'un gouverneur à Cochin, les Portugais cherchèrent à nouer des contacts avec le royaume abyssin depuis l'Inde. Cette voie d'accès apparaissait dorénavant, beaucoup plus aisée que depuis l'Afrique occidentale. L'Ethiopie devenait d'une importance stratégique capitale dès lors que les Portugais se proposaient de contrôler la mer Rouge afin de couper la route arabe des épices et préparer la croisade qui devait aboutir rien moins qu'à la prise de La Mecque et à la libération de Jérusalem. Un envoyé réussit en 1508 à porter un message de Francisco de Almeida, !e gouverneur de Cochin, à Hélène, la reine douairière d'Ethiopie. En décembre 1512, au moment où Afonso de Albuquerque préparait son expédition d'Aden, un certain Matthieu, qui se présentait comme l'ambassadeur d'Hélène arriva à Goa. Il s'agissait d'un personnage douteux, peut-être un espion musulman9. Il fut néanmoins dépêché à Lisbonne où il arriva en 1514. Le roi Manuel décida l'année suivante de l'envoi d'une ambassade conduite par Matthieu, où figurait Francisco A!vares. Mais il était de plus en plus difficile de pénétrer en Ethiopie. Albuquerque, le remplaçant d'Almeida à la tête de l'Inde portugaise, avait échoué en 1513 dans sa tentative de prendre Aden. En outre, les Turcs avaient franchi une nouvelle étape dans la constitution de leur empire, en faisant la conquête de l'Égypte en
7.Ibid., t. 1, ch. 39, p. 66; ch. 71-74, p. 129-134; ch. 85, p. 157 (le peintre vénitien Nicolo Brancaleone) ; t. 2, ch. 92, p. 17; ch. 99, p. 35 et P. II, c. 2, p. 122. 8. Ibid., t. 2, P. II, ch. 2, p. 122-123; et ch. 1, p. 140. 9. G. BOUCHON, Albuquerque. Le lion des mers d'Asie, Paris, Desjonquères, 1992., p. 227-229. 21

1517. Beaucoup plus puissants que les Mamelouks qu'ils avaient remplacés, ils empêchèrent les Portugais de mener à bien le plan grandiose de prise à revers imaginé par Manuel. C'est seulement en 1520 que le nouveau gouverneur de l'Inde put organiser une expédition qui débarqua à Massawa, sur la côte de la mer Rouge, les dix-huit personnes qui com-

posaient l'ambassade.

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La chronique écrite par le chapelain Francisco Alvares, la Verdadeira informaçiio sobre a terra do Preste Joiio das fndias est un document exceptionnel. L'emploi du mot fndias ne doit pas induire en erreur; cela ne signifie pas que l'auteur situait l'Abyssinie en Asie, mais qu'il continuait, par habitude de langage, à utiliser une nomenclature médiévale. Quant à verdadeira, cet adjectif révélateur fait penser à l'œuvre d'un contemporain qui appartient à la même famille d'esprit: la Historia verdadera de la conquista de la Nueva Espana du Castillan BernaI Diaz deI Castillo, tout aussi soucieux de vérité. La Verdadeira informaçiio est bien un témoignage véridique d'un homme d'esprit moderne et profondément religieux qui mit à profit les six ans de son séjour pour essayer de comprendre un pays qui jusqu'alors était mythique. Sans rhétorique et avec un minimum de préjugés, il décrit la pauvreté du royaume, le caractère rudimentaire de son agriculture, de son artisanat et de ses échanges, l'absence de villes dignes de ce nom si ce n'est Axum, la capitale religieuse, l'importance des revenus de l'Église, notamment des monastères, le courage de ces chrétiens du bout du monde qui se défendaient contre la menace de l'islam tout proche, les difficultés de la monarchie avec les provinces vassales, chrétiennes ou musulmanes, l'insécurité des chemins menacés par les pillards, le mélange de faste et de précarité de la cour nomade du négus parcourant le pays avec ses guerriers, ses moines et sa cohorte de pauvres. Malgré la démythification due au contact avec la réalité, il restait encore quelque chose de !'image légendaire du roiprêtre qui avait hanté le Moyen Age. Après les avoir fait attendre dans la nuit froide du haut plateau, le négus reçut l'ambassade portugaise le 19 novembre 1520. Au-delà de trois séries de tentures, qui protégeaient sa personne sacrée comme une iconostase, le Prêtre Jean apparut en majesté aux yeux des Portugais, illuminé par quantité de cierges. Le négus Lebna Dengel, un jeune homme de vingt-trois ans auquel

Alvares donne le nom de David, était assis « tout comme on
peint Dieu le Père », vêtu d'une longue tunique qui le faisait ressembler à un évêque, le front ceint d'une haute couronne 22

où alternaient des cercles d'or et d'argent, une croix d'argent dans la main et un taffetas bleu qu'on lui tenait devant la moitié du visage et qu'on retirait par moments; à sa droite et à sa gauche se tenaient deux pages, l'un avec une croix, l'autre avec un glaivelO. Ces deux symboles caractérisaient parfaitement la royauté éthiopienne. Celle-ci fondait son caractère sacré sur deux légendes qui la reliaient aux splendeurs de la royauté d'Israël et aux tout premiers temps de la prédication apostolique. Le négus se targuait d'être du lignage de Juda, par l'intermédiaire de Salomon et de la reine de Saba". Il se flattait aussi de gouverner le plus ancien des royaumes chrétiens. La reine Candace n'avait-elle pas été convertie par son surintendant, l'eunuque des Actes des Ap.ôtres baptisé par Philippe? Cette antiquité aurait permis à l'Ethiopie d~ ne pas avoir de martyrs, comme cela avait été le cas pour l'Eglise romaine, car, depuis la conversion prétendue de Candace, toutes les nouvelles provinces avaient, selon le négus, été «gagnées et converties par les armes »12. Cette association de la croix et du glaive ne pouvait que prédisposer le négus à s'associer à la croisade portugaise. Le plus intéressant de la chronique est la confrontation ~ntre le christianisme occidental et le christianisme éthiopien. Alvares en débattit avec le Prêtre Jean lui-même, avec le métropolite, l'abuna Marc, ainsi qu'avec d'autres ecclésiastiques de la Cour, des moines et des prêtres. Notons que le chapelain portugais, pourtant bon théologi~n, ne fait aucune considération sur le monophysisme des Ethiopiens. Parmi les nombreuses controverses théologiques qu'il eut avec eux, aucune ne porta sur ce sujet. C'est tout juste si Alvares remarqua que si les croix étaient omniprésentes dans le pays, on n'y voyait aucune représentation du Christ crucifié, mais sans relever qu'il pouvait s'agir d'une caractéristique du monophysisme qui ne considérait dans Jésus que la nature divinel3. Très rigoureux sur le plan doctrinal, Alvares était loin de l'intransigeance qui devait prévaloir trop souvent, après le concile de Trente, vis-à-vis des chrétiens «schismatiques»
10. F. ALVARES, op. cit., t. l, P. J, ch. 83, p. 152-153. 11. Ibid., t. l, ch. 37, p. 62-63; et t. 2, P. II, ch. 2, p. 120 et ch. 7, p. 136. 12. Ibid., t. l, ch. 38, p. 63-64; ch. 84, p. 156. Les Actes des Apôtres (8, v. 28-40) mentionnent la conversion de l'eunuque, mais non celle de la reine Candace. 13. Ibid., t. 2, P. II, ch. 9, p. 151. 23

d'Orient. Ce n'était pas pour lui des hérétiques, mais plutôt des frères séparés qu'il fallait ménager, d'autant que c'étaient des alliés potentiels. Il décrit avec bienveillance des pratiques telles que la communion sous les deux espèces ou les danses des moines lors de certaines cérémonies. La liturgie copte l'intéressait, même si les Rsalmodies ne correspondaient p~s à ses critères esthétiques. Ayant remarqué le goût des Ethiopiens pour les offices romains qu'il célébrait, Alvares s'appliqua à leur donner toute la splendeur possible, avec le concours de ses compagnons portugais. Il eut ainsi la joie de célébrer la messe de minuit sous la tente du Prêtre Jean, qui ne cessa de,s'enquérir de la signification de telle prière ou de tel rite. Alvares interrompit obligeamment sa célébration pour répondre aux interprètes15. Notre chapelain décrit avec précision, en les désapprouvant avec vigueur mais sans jeter d'anathème, certaines pratiques issues de l'Ancien Testament: les modalités judaïques du jeûne, la circoncision et l'observance du sabbat, jour sacré à l'égal du dimanche16. Il est davantage choqué par d'autres aspects du christianisme éthiopien: mariage des prêtres, qui l'étaient de pères en fils, facilité du divorce, importance de la polygamie malgré la lutte menée par les autorités ecclésiastiques. Il condamne avec force le manque d'instruction des prêtres, que l'abuna ordonnait par centaines, voire par milliers à chaque cérémonie, ainsi que le retard dans l'administration du baptême, conféré entre quarante et soix,ante jours après la naissance17. Alvares fait bien sentir la divergence fondamentale entre deux modalités religieuses de la même foi: un christianisme latin marqué par la norme juridique et la spéculation théologique, dogmatique et morale, face à une reJigion où le signe et le sacré occupaient la première place. Alvares ne parvint pas à faire entendre à ses interlocuteurs pourquoi il désapprouvait la coutume de donner la communion aux nouveaux-nés en même temps que le baptême. D'un côté il y avait l'attachement au signe, de l'autre un argument théologique fondé sur la notion d'âge de raison, requis en Occident pour recevoir l'Eucharistie en toute connaissance de cause. L'opposition entre les deux christianismes se cristallisa notamment autour de la messe. Les Éthiopiens, habitués à la
14. 15. 16. 17. Ibid., Ibid., Ibid. Ibid., t. 1, ch. 11, p. 22-23. t. 2, ch. 90, p. 11-14. t. 1, ch. 5, p. 12; ch. 13, p. 27; ch. 22, p. 40. t. 1, ch. 22, p. 40-41; ch. 26, p. 46; t. 2, ch. 97, p. 29-31. 24

concélébration, ne comprenaient pas qu'il pût y avoir plusieurs offices le même jour dans la même église. Ils ne comprenaient pas davantage qu'on en célébrât pour le repos des morts et les intentions des vivants. Ils étaient choqués par le fait que les Portugais ne communiaient qu'aux grandes fêtes. En revanche, Alvares s'étonne de la séparation entre les prêtres et le peuple qui écoutait épîtres et évangiles et recevait la communion aux portes des églises. Il condamne la distribution systématique de l'Eucharistie à tous les fidèle~ sans confession préalable18. Mais il y avait plus grave. Les bthiopiens témoignaient d'un respect sacré à l'égard des Écritures au point de contester que le pape pût «ordonner de croire des choses que les apôtres n'avaient point écrites ». Alvares, en revanche, jugeait que ses interlocuteurs se complaisaient dans l'ignorance et justifiait le rôle de la hiérarchie et des docteurs qui, grâce à leur réflexion éclairée par l'Esprit Saint, guidaient le peu~le en explicitant les «figures et paraboles» des textes sacrés 9. Alvares eut de nombreuses discussions avec le Prêtre Jean au sujet de la primauté du successeur de Pierre. Le négus soutenait la thèse de l'égalité entre les quatre patriarcats d'Antioche, de Constantinople, d'Alexandrie, dont déeendait l'Église éthiopienne, et celui de Rome20.Il semble qu' Alvares ait ébranlé ses convictions puisqu'il le chargea d'une mission auprès du pape afin de lui prêter obédience21. Il est vrai qu'en dehors de toutes questions doctrinales, les autorités éthiopiennes étaient confrontées à l'énorme problème que représentait leur dépendance vis-à-vis d'un patriarcat situé en pays musulman. Les missionnaires jés,uites joueront de cette difficulté pour essayer de ramener l'Ethiopie dans le giron de l'Eglise romaine lorsqu'ils y pénétreront dans la deuxième moitié du siècle. Le négus et ses sujets attendaient beaucoup des Portugais. Peu après leur arrivée au campement du Prêtre Jean, une grande clameur s'éleva de la foule, célébrant la rencontre des chrétiens d'Orient et d'Occidene2. Outre sa demande de coopération technique, le roi Lebna Dengel incita, semble-til, les Portugais à construire des forts à Massawa et à Zeila
18.Ibid., t. 1, 82, p. 150-151 19. Ibid., t. 1, 20. Ibid., t. 1, 21. Ibid., t. 2, 22. Ibid., t. 1, ch. 11, p. 22-23; ch. 13, p. 26-27; ch. 22, p. 41; ; ch. 85, p. 158; t. 2, P. II, ch. 9, p. 147. ch. 84, p. 154-155. ch. 78, p. 143-145; ch. 84, p. 154. P. II, ch. 7, p. 140; ch. 9, p. 144. ch. 70, p. 128. 25 ch.

(près de Djibouti) afin d'assurer la maîtrise de la mer Rouge, et il émit le vœu qu'ils pourraient ensemble «défaire les fils

immondes et hérétiques de Mahomet »23.

Mais il était trop tard. Lorsque Francisco Alvares fut reçu par Jean III à Coimbra en 1527, les Portugais ne tenaient plus l'Ethiopie pour un pays stratégiquement important. Ils avaient abandonné la mer Rouge aux Turcs, ainsi que leur projet de croisade en Terre sainte. La maîtrise de l'océan Indien suffisait à leurs intérêts désormais essentiellement économiques. Ils ne purent pas, cependant, rester longtemps insensibles aux appels au secours du négus, attaqué en 1529 par l'émir Gragne, à la tête des musulmans hararis, somalis et afars, aidés par les Turcs. Entre 1541 et 1543, un corps expéditionnaire de quatre cents Portugais bien armés permit à la chrétienté éthiopienne de survivre face à l'attaque de l'islam24. C'est ce que soulignent unanimement chroniqueurs portugais, arabes et éthiopiens. Les trois quarts des soldats portugais périrent dans cette croisade qu'on peut qualifier de désintéressée, notamment leur chef Cristovao da Gama, le quatrième fils du grand Vasco.

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L'ère de ['intransigeance

et du rejet

A partir de 1541 ce sont donc les motivations religieuses qui primèrent dans l'intervention des Portugais en Éthiopie. Or le contact direct avec le pays réel leur avait montré l'importance des différences de doctrine et de rites entre les coptes abyssins et le catholicisme romain. Lorsque commença la Contre-Réforme, on n'en était plus à l'œcuménisme médiéval de Francisco Alvares. Jean III jugea qu'il fallait ramener ces chrétiens «égarés» au bercail de l'Église romaine. Il proposa en 1555 au pape, en vertu de son droit de patronage sur les Églises d'Afrique et d'Asie, et après consultation d'Ignace de Loyola, la nomination d'un jésuite à la tête du patriarcat d'Éthiopie. Persuadé qu'il ne pouvait y avoir qu'un seul pontife à la tête de l'Église et qu'il fallait
23. Ibid., t. 2, P. II, ch. 2, p. 124. 24. Voir le récit d'un des survivants de l'expédition: M. de CASTANHOSO, Historia das cousas que 0 mui esforçado capitiio Dom Cristoviio da Gama fêz nos reinos do Preste foiio, Porto, 1564. Mise au point d'A. ROUAUD, «Les Portugais au secours des chrétiens d'Éthiopie (1541-1543) », L'Histoire, n° Il, avril 1979, p. 68-70. 26

réduire le schisme éthiopien, le fondateur de la Compagnie recommanda cependant la prudence à ses missionnaires. Mais ceux-ci, prenant très à cœur l'imposition de la vérité romaine, se heurtèrent à la résistance des Abyssins. Parfois le négus penchait pour les jésuites, dont les vertus et le savoir l'impressionnaient. Ce fut le cas au temps du Père Pedro Paez, un Espagnol qui sut faire preuve de diplomatie et obtint du négus qu'il se déclarât catholique romain. Mais après la mort de Paez, en 1622, l'intransigeance du Père Mendes, le nouveau patriarche, et la réaction de défense des Éthiopiens conduisirent à la rupture25. En 1634, le patriarche et les vingtet-un autres jésuites, seuls missionnaires latins que comptait le pays, ainsi que tous les Portugais, furent expulsés. Dorénavant, l'Éthiopie se maintint jusqu'au XIXc siècle isolée dans ses montagnes.

25. P. CARAMAN, s.j., L'empire perdu. L'histoire Éthiopie, Paris, Desc1ée de Brouwer, 1988. 27

des jésuites

en

Les Relations géographiques xvr siècle, ou L'altérité en questions

des Indes au américaine

Carmen Val Julian École Normale Supérieure de Fontenay-St Cloud

« Il y a un moment dans la vie des empereurs qui succède à l'orgueil d'avoir conquis des territoires d'une étendue sans bornes, à la mélancolie et au soulagement de savoir que bientôt il (...) faudra renoncer à les connaître et à les com-

prendre (...)

»1

Ce moment où, selon Italo Calvino, Kublai Khan prête une oreille attentive aux comptes rendus de Marco Polo n'est pas sans rappeler en Espagne le siècle qui suit la découverte de l'Amérique. On y voit la Couronne solliciter un nombre considérable et grandissant de relaciones sur le Nouveau Monde, et ce, dès le second voyage de Colomb2. Comment connaître autrement les multiples réalités d'un continent immense et lointain, où est en train de s'établir, au prix de bouleversements majeurs, un empire colonial aux frontières encore mouvantes? L'altérité américaine suscite cette impérieuse nécessité d'information, maintes fois réaffirmée. La justification officielle (<< para la buena gobernaci6n deI Estado de las lndias» ) de ces inventaires des domaines américains recouvre une visée utilitaire, celle d'exploiter les

1. 1. Calvino, Les villes invisibles, Paris, Le Seuil, 1974. 2. Lettre des Rois Catholiques du 16 août 1494, où il est demandé en particulier s'il y a deux étés et deux hivers par an aux îles des Indes, document LXXIX, Obras de Don Martfn Fernllndez de Navarrete, Madrid, Atlas, 1954, BAE n° 75, p.393-394. 29

ressources d'outremer. Toute colonisation passe par ce regard comptable sur l'autre et sur ses richesses. Aux premières demandes d'information, qui ne suivent pas de modèle précis, succèdent, à partir de 1530, les enquêtes par questionnaires, telle celle qu'ébauche la cédule royale suivante envoyée à l'audience de La Espafiola (Haïti)3 :
Sabed (...) qué pueblos hay en esa isla, y de su calidad; qué vecinos tienen, y cUéiles son casados; qué puertos de mar; y qué ofÏciales reales y pueblos hay en cada uno de ellos; y quiénes son los que los sirven y con qué titulo; y qué propios tienen los dichos pueblos y en qué cosas; y asimismo qué fortalezas y casas œ piedra nuestras y particulares hay; y qué iglesias y qué benefÏcios hay en ellas ; y qué personas son los que sirven en los dichos benefÏcios y con qué titulos. Por ende Yo os mando que luego que ésta recibais os informéis de todo 10susodicho, y de 10demas que os pareciere, para que Nos estemos informados de todas las calidades y cosas de esa isla. Y la dicha informacion habida, 10 mas particularmente que ser pueda, fÏrmado œ vuestros nombres y signada dei escribano ante quien pasare, enviadla ante Nos al nuestro Consejo de las Indias. y asimismo os informad qué indios hay en esa isla libres y esclavos y qué negros, y quién son los duefios œ ellos y personas a quien estan encomendados, y qué han valido nuestras rentas de almojarifazgo y quintos de oro y diezmos eclesiasticos. Y de todo enviadnos une breve y cierta relacion, para que tengamos noticia de todo.

L'ordre et la hiérarchie des questions peuvent nous échapper puisque dans la partie finale on trouve aussi bien les Indiens et les Noirs et leur condition potentielle (libres, esclaves, «encomendados» se rapportant aux Indiens, les Noirs ne pouvant être qu'esclaves) que des droits de douane et des impôts. Sauf bien sûr à considérer que ces hommes-là, nettement exclus du statut des «vecinos » (ou «moradores »,
3. Franciso de Solano (ed.), Cuestionarios para la formaci6n de las relaciones geograficas de /ndias. Siglos XV/IX/X, Madrid, CSIC, 1988, (cédule du 11 mars 1530, p. 3). C'est moi qui souligne. Les références postérieures à des questionnaires sont empruntées à ce recueil. 30

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