Contes et mythologie des Indiens Lacandons

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Les Indiens mayas " lacandons ", qui se nomment Hach Winick (" les Vrais Hommes "), dans leur dialecte yucatèque, et vivent aujourd'hui dans la forêt du Chiapas (Mexique méridional), possèdent une tradition orale riche et variée. Didier Boremanse a enregistré, transcrit et traduit sur le terrain les quelque quatre-vingt-dix mythes et contes rassemblés dans le présent ouvrage. Les mythes, dont les personnages principaux sont les dieux et les héros, ont trait à la création et à la destruction du monde et à d'autres thèmes eschatologiques et cosmologiques. Les contes ont pour protagonistes de simples mortels ou des animaux. Mais il est difficile d'établir une distinction absolue entre ces deux genres littéraires. Ces récits nous révèlent non seulement les croyances et la mentalité d'un peuple maya des Basses-Terres méridionales, nous décrivent leur vie sociale et religieuse, ainsi que leur adaptation remarquable à la forêt tropicale, mais ils nous permettent aussi de redécouvrir et d'apprécier les thèmes précortésiens fondamentaux de la cosmologie et mythologie mésoaméricaines.
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296371781
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CONTES ET DES INDIENS
Contribution

MYTHOLOGIE
LACANDONS à }'étude

de la tradition orale maya

Collection:
«

Connaissance des Hommes»
Sous la direction de Dominique DESJEUX

Dominique CASAJUS,Peau d'Ane, et autres contes touaregs, Françoise CoUSIN, Tissus imprimés du Rajasthan, 1986.

1985.

Maurice DUVAL, Un totalitarisme sans Etat. Essai d'anthropologie à partir d'un village burkinabé, 1986. Sylvie FAINZANG,L'Intérieur des choses. Maladie, tion sociale chez les Bisa du Burkina. divination 1985.

politique

et reproduc-

Jean GIRARD,Les Bassari du Sénégal. Fils du Caméléon,

Bernard HOURS,L'Etat sorcier. Santé publique et société au Cameroun, Fabrizio SABELLI,Le pouvoir des lignages en Afrique. La reproduction des communautés du Nord-Ghana, 1986. Collectif, Côté femmes: approches ethnologiques, 1986.

1986. sociale

Textes réunis et traduits par Didier Boremanse

CONTES ET MYTHOLOGIE DES INDIENS LACANDONS

Contribution à l'étude de la tradition orale maya

Editions L'Harmattan
5-7, roe de l'Ecole-Polytechnique . 75005p~

@

L'Harmattan,

1986

ISBN:

2-85802-702-1

à V éronica Leija et Henri Mamarbachi

PIUtFACE

En 1970, lorsque j'entrepris

mes recherches
»

ethnographiques

chez

les Indiens mayas

«

lacandons

dans le sud-est du Mexique, il m'appa-

rut très vite que mon enquête n'aboutirait à rien de sérieux si elle n'était entièrement conduite dans la langue vernaculaire. Lors des années suivantes, j'utilisai la Grammaire rédigée par Robert Bruce (1968) pour apprendre le dialecte yucatèque parlé par les Hach Winik ou «V rais Hommes» (ainsi se dénomment les Lacandons). Grâce à ce livre et à mes séjours prolongés dans la forêt du Chiapas, en compagnie des Indiens, je fis des progrès relativement rapides durant les premiers mois, sans parvenir toutefois à parler couramment le lacandon. En 1974, j'eus le bonheur de rencontrer R. Bruce sur le terrain. Il me conseilla, pour améliorer ma connaissance de la langue, de transcrire, mot à mot, des conversations enregistrées au magnétophone, et de les traduire ensuite avec l'aide d'un informateur bilingue. Je mis en pratique cet excellent conseil (qui devrait être suivi par tout ethnographe) grâce auquel, deux ans plus tard, je pus parler couramment la « Vraie Langue» (Hach T'an). Mais cette technique ne m'apporta pas qu'un bénéfice linguistique. Bientôt j'appris que le mot tsikbal qui signifie, en maya, «conversation », veut dire aussi «récit », «conte »... (Dictionnaire maya Cordemex, p. 860). Lorsque je demandai à mes hôtes de pouvoir enregistrer leurs « conversations» sur bande magnétique, ils se mirent à me conter des mythes (uchmen tsikbal, «récits d'autrefois »). En effectuant la traduction de ces textes, je commençai d'entrevoir la richesse et la variété de la tradition orale lacandone. Mes premières impressions furent amplement confirmées par la suite. Dès lors, je cherchai systématiquement les contes et les conteurs. Je dressai des listes de récits, et je m'efforçai de recueillir des versions différentes pour chacun d'eux. La transcription et la traduction mot à mot de toutes les narrations enregistrées se firent sur le terrain, dans les huttes indigènes. Combien de soirées n'ai-je passé en compagnie de K'ayoum, à Naha, et de K'in Youk, à Lacanha, assis devant le magnétophone, à la lueur 7

d'une chandelle, à écouter, réécouter, écrire, et réécrire les «paroles d'autrefois» ? J'avais pris soin d'emporter des livres d'ornithologie et de zoologie illustrés de photos, grâce auxquelles mes informateurs me permirent d'identifier les oiseaux ainsi que la faune sylvestre. Entre 1970 et 1981, je passai une vingtaine de mois parmi les Hach Winik. L'expression consacrée: « observation participante» dans le jargon ethnologique - sied parfaitement à cette merveilleuse expérience vécue dans des conditions parfois difficiles et souvent inconfortables. Je séjournai dans une dizaine de familles différentes, réparties dans trois communautés. Je dormais dans un hamac, sous le même toit que les Indiens; et je partageais leur nourriture. En outre, je participais à la plupart de leurs activités sociales, économiques et religieuses. Dans de telles circonstances, j'eus de nombreuses fois l'occasion d'enregistrer la voix de mes hôtes, ainsi que celle de leurs parents et voisins. En particulier, Chan K'in, Nouchi, «Jose Guero », « Jose Valenzuelo », et K'in Y ouk sont les principaux narrateurs des contes reproduits dans le présent ouvrage. Bien entendu, la traduction de récits transmis oralement de génération à génération n'est en rien comparable à celle de textes déjà fixés par l'écriture, surtout s'il s'agit d'une langue, comme le maya, dont la structure est tout à fait étrangère à celle des langues européennes. On a donc opté pour une traduction libre (élaborée à partir de la traduction littérale effectuée sur le terrain) qui soit accessible au lecteur occidental, sans pour autant s'écarter démesurément du texte maya original. On a omis certaines répétitions, propres à la tradition orale, mais qui eussent alourdi inutilement la langue écrite. On a dû éclaircir certains passages que les narrateurs n'avaient pas ou avaient mal expliqués lors de l'enregistrement (car ils ont l'habitude de conter leurs histoires à des gens qui les connaissent déjà). Dans certains cas, on a synthétisé en une seule les versions d'un même récit provenant de divers narrateurs (ces versions se complètent et forment un tout cohérent). C'est dire que la forme originale (orale) des récits a été volontairement altérée afin d'en pouvoir mieux exprimer le contenu. Des notes numérotées au sujet de la faune et de la flore locales, ou faisant référence au contexte ethnographique, archéologique, ou historique, ainsi que des indications bibliographiques en rapport avec les cultures mayas ou avec d'autres cultures amérindiennes, ont été ajoutées à la fin de chaque narration. En général, le titre d'un récit est celui qui fut proposé par les narrateurs eux-mêmes; cependant il y avait des textes sans titre, et dans ces cas-là j'ai choisi comme titre le thème central ou le nom du personnage principal du récit. L'ordre de présentation des textes est tout à fait arbitraire. Les Hach Winik établissent une distinction entre les récits (tsikbal), les chants (k'ay) et les enchantements (t'an); mais, à la différence des Indiens chamulas (Gossen 1974), ils n'ont pas élaboré de classification

-

8

de leurs « genres» littéraires. Ils ne distinguent même pas entre paroles récentes}) et «paroles anciennes» comme font les Tzotzils des Hautes-Terres du Chiapas (Gossen 1974, Laughlin 1977: 1). Cependant tout livre postule un ordre. Il me semble que l'on peut distinguer, parmi les quatre-vingt-dix récits rassemblés ici, deux
({

catégories, ou encore deux « modèles ».
La première catégorie comprend les récits dont les personnages principaux sont les dieux et les héros. Certains d'entre eux sont véritablement des «mythes d'origine» qui ont trait à la création et à la destruction du monde, et à d'autres thèmes eschatologiques et cosmologiques. D'autre part, il y a les «contes» et les «fables », dont les protagonistes sont de simples mortels ou des animaux. En fait, la plupart des récits tendent vers l'un ou l'autre modèle, mais ne s'en approchent qu'imparfaitement. On a résolu de commencer par les «mythes)} et de terminer par les «contes» et les «fables ». Entre ces deux pôles s'ordonnent des récits qui seraient difficiles à classer dans l'une ou l'autre de ces deux catégories. Le livre se subdivise en deux parties, qui correspondent respectivement à la littérature des Lacandons septentrionaux et à celle des Lacandons méridionaux. Dans l'introduction qui suit, le lecteur trouvera une esquisse de la culture et de la société des «Lacandons}) qui lui permettra de mieux apprécier leur tradition orale. Non seulement, la littérature des Hach Winik nous révèle la mentalité et les croyances d'un peuple maya mystérieux et original, nous décrit leur vie sociale et religieuse, ainsi que leur adaptation remarquable à la forêt tropicale, mais encore elle nous informe au sujet de la culture maya des Basses-Terres méridionales (Péten), durant la période postclassique, dont les «Lacandons» actuels sont les derniers représentants. Il me reste à souhaiter au lecteur autant de plaisir à lire ces récits que j'en ai eu à les écouter, les enregistrer, les transcrire, et les traduire... Cette tâche de longue haleine n'eût pas été possible sans la collaboration de mes amis lacandons (le vieux Chan K'in et son fils K'ayoum, Nouchi, et K'in Youk), ni l'aide généreuse de Gertrude Blom et de ses assistants à Na-Bolom (San Cristobal de Las Casas, Chiapas), en particulier mon ami, Ken Nelson. Je tiens à exprimer ma profonde gratitude à mon père, Roger Boremanse, qui a financé toutes mes expéditions dans la forêt chiapanèque. Enfin, j'aimerais dédier le présent ouvrage à mon épouse, Veronica Leija, et à mon ami, Henri Mamarbachi, qui n'ont cessé de me prodiguer conseils et encouragements tout au long de sa rédaction. Guatemala de la Asuncion, novembre 1984

9

INTRODUCTION:

« LES VRAIS HOMMES»

Les Indiens mayas nommés «Lacandons» comptent aujourd'hui entre trois et quatre cents personnes, et vivent dans la forêt tropicale du Chiapas, à l'ouest du rio Usumacinta qui marque la frontière entre le Mexique et le Guatemala. Le terme «lacandon» leur fut appliqué par erreur. Eux-mêmes se donnent le nom de Hach Winik (1), expression qui signifie « les Vrais Hommes» dans la langue yucatèque. Ces Indiens ne descendent pas, comme d'aucuns l'imaginent, des anciens Mayas de l'ère classique (2) qui construisirent les temples de Palenque et Yaxchilan, sculptèrent les stèles de Seibal et Piedras Negras et peignirent les fresques de Bonampak. Ils ne sont pas non plus les descendants des Lacandons de langue cholti qui habitaient la même région depuis les temps précortésiens, et furent conquis, puis déportés par les Espagnols durant les seizième et dix-septième siècles (3). Contrairement à ce que l'on a prétendu, les Lacandons actuels arrivèrent tardivement au Chiapas, probablement pas avant le dix-huitième siècle (4). D'où venaient-ils? Durant la période postclassique, les Basses-Terres (5) du pays maya comprenaient deux grandes aires linguistiques: au sud-ouest du rio Usumacinta, les langues chontal, chol et cholti étaient parlées du Nord au Sud respectivement (Scholes et Rays 1948 : 316-317) ; tandis qu'au nord-est de ce fleuve, on parlait les variantes dialectales yucatèques : l'itza, le lacandon (actuel), le maya de Campeche, etc. Sir Eric Thompson (1977) a montré que les tribus mayas appartenant à la seconde catégorie constituaient un sous-groupe culturel et linguistique, apparenté aux Mayas du Yucatan, mais suffisamment différent pour n'être pas confondus avec eux. Les ancêtres des Lacandons (Hach Winik) que nous connaissons aujourd'hui se trouvaient parmi ces Mayas du Péten. Ils vivaient au nord de l'Usumacinta et du rio de la Pasion; leur territoire s'étendait de Sayaxche au sud de Ténosiqué. Sir Eric (1977: 14-18) pense que les Hach Winik ont occupé cette région durant de nombreux siècles, peut-être même depuis l'âge classique. Les données ethnographiques semblent confirmer l'idée que la culture lacandone est bien une culture indigène du Péten (Guatemala), et non un produit importé Il

par des fugitifs venus du Yucatan qui seraient entrés dans le bassin de la Pasion et de l'Usumacinta durant l'époque coloniale.

D'autre part, la mythologie des

«

Vrais Hommes» donne à penser

qu'ils sont arrivés dans la région après l'effondrement de la civilisation maya classique, tout comme les Putun de Seibal et les Itza du lac Péten. Mais, quoi qu'il en soit, nous ne connaîtrons jamais leur origine exacte. tout le territoire compris entre Palenque et le lac Miramar au Chiapas, et les fleuves Chixoy et la Pasion dans le Péten. Cette région, située au sud du rio Usumacinta, était habitée par divers groupes mayas de langue cholti. L'un d'entre eux occupait une île du lac Miramar qui portait le nom d'Akan Tun, expression qui signifie en chol: «Grand Rocher» (6), et en yucatèque: « pilier qui soutient une pierre », ou encore «pierres levées» (idoles de pierre) (7). Ces indigènes féroces et insoumis furent appelés los deI Acantun par les Espagnols et leurs mercenaires indiens. Puis El Acantun se changea probablement en Lacantun (nom actuel d'un fleuve de cette région), et puis en Lacandon, et vint à désigner non seulement le Roc du lac Miramar, mais aussi toute la région et ses habitants (Scholes et Roys 1948: 41). Les Lacandons du lac Miramar furent attaqués et vaincus par les Espagnols durant la seconde moitié du seizième siècle; et les missionnaires réussirent à déporter vers Ocosingo (Chiapas) et dans la province du Verapaz (Guatemala) une bonne partie de leur population. Mais le terme «lacandon» ne disparut pas pour autant, vu que les conquérants et les Indiens convertis continuèrent de l'appliquer, sans discrimination, à n'importe quel groupe d'Indiens « barbares» habitant le territoire mentionné plus haut. Ainsi, les Mayas cholti de K'ak Balam (Dolorès), conquis à la fin du dix-septième siècle, et déportés dans le sud du Guatemala dans les années 1700, furent également appelés des « Lacandons ». A mesure que la population autochtone, de langue cholti, diminuait, d'autres
groupes mayas

D'où vient le terme « lacandon » ? Et que signifie-t-il? Durant la période coloniale, on appelait « lacandon»

-

mais de langue yucatèque

-

qui,

jusque-là,

avaient

vécu au nord-est de l'Usumacinta, commencèrent d'envahir le territoire dépeuplé situé au sud-ouest de ce fleuve. Ces nouveaux venus dans la forêt du Chiapas furent, eux aussi, dénommés « Lacandons », bien qu'ils fussent différents, tant du point de vue culturel que linguistique, de leurs prédécesseurs dans la région (Helmuth 1972 : pp. 182207; De Vos 1980, chap. V,VII,IX, et pp. 259-263). Dès le dix-septième siècle, on trouve des Lacandons de langue yucatèque à l'ouest du rio Usumacinta; mais les habitants de Nohha, en 1646-1648, ne ressemblaient guère, si l'on en croit l'excellente description ethnographique de Lopez Cogolludo (Thompson 1977: 18), aux Lacandons actuels, les «Vrais Hommes », qui n'arrivèrent dans la même région qu'un siècle après eux. En 1786, en effet, quelques Rach Winik entrèrent en contact avec les habitants de Palenque avec qui 12

ils entretinrent des relations commerciales jusqu'au début du siècle dernier, et peut-être même au-delà. Le curé du village, le père Manuel Joseph Calderon, en baptisa une trentaine qui acceptèrent de s'établir dans le voisinage. C'est ainsi que fut fondé, en 1793, le hameau de San Jose de Gracia Real, à huit lieues au sud de Palenque (AGCA, 1795). Cependant, les Indiens conservèrent leurs encensoirs, et ne purent être convertis, vu qu'ils n'entendaient ni l'espagnol, ni le chol (langue des indigènes de Palenque), et que les catéchistes du père Calderon ignoraient le yucatèque (AGCA, 1790). Mais l'intérêt des Hach Winik était, avant tout, économique. Ils servirent d'intermédiaires entre les habitants de Palenque et les autres « Lacandons» dispersés dans la forêt. Aux premiers, ils apportaient de la cire, du tabac, du cacao, et du coton; aux autres, ils fournissaient du sel, de la toile, des perles pour les colliers, et surtout des outils de fer (haches et machettes). Ils tiraient, bien entendu, profit de ce commerce (AGCA, 1790 ; Orozco y Jimenez, 1911, II: 169-170; Hellmuth, 1972: 211). Les Hach Winik ne se rendaient pas à Palenque uniquement pour s'y livrer au troc; ils y allaient aussi pour se divertir lorsqu'il y avait une fête, ou pour faire baptiser un malade, croyant peut-être que ce rite aiderait à obtenir sa guérison. On signale également cinq mariages mixtes entre Lacandons et indigènes de Palenque ou Tenosique (AGCA 1795).

Ces faits méritent d'être mentionnés, car ils montrent que les « Vrais
Hommes» n'étaient pas « entirely free from all close contact with the Spanish-Mexican element of the population », comme le pensait Tozzer (1907 : 1) au début de ce siècle. Au reste, un certain nombre de contes « lacandons » portent la marque d'influences étrangères à leur culture; et ce syncrétisme est dû, sans doute, aux contacts, directs ou indirects, que les Hach Winik ont eus avec les Hispano-Mexicains, les métis, et d'autres Indiens mayas à partir du XVIIIe siècle, ou peut-être même avant. La description ethnographique des habitants de San Jose, que nous a laissée le père Calderon, prouve qu'ils sont les ancêtres d'une partie des «Vrais Hommes» d'aujourd'hui, et qu'ils sont culturellement distincts des Indiens cholti qui occupaient la forêt lacandone dans les temps précortésiens. Les Hach Winik des années 1790 ne vivaient pas en villages, mais sous forme de petits groupes, isolés et dispersés dans la forêt. Ce mode d'habitat leur permit de passer inaperçus et d'échapper aux raids des conquérants espagnols, mais il ne les protégea point des épidémies que ceux-ci apportèrent. Leur culture matérielle (8) était des plus simples. Leurs huttes, dépourvues de murs, se réduisaient à un toit de palmes supporté par des poteaux de bois. A l'intérieur, on apercevait quelques pots en terre cuite, des pierres à moudre le mais et de grandes quantités de flèches. Des hamacs étaient suspendus aux poutres. Les hommes avaient les cheveux longs, leur tombant sur les épaules; ils portaient 13

une tunique en coton, de couleur blanche, qui leur venait jusqu'au dessous des genoux. Les femmes portaient une tunique semblable à celle des hommes, mais plus ample, ainsi qu'une jupe; elles se paraient de colliers composés de fruits sauvages, de coquillages, et de pièces de monnaie (Helmuth 1972: 210-211). Cet accoutrement est typique des Lacandons septentrionaux. Les Hach Winik du Sud, nous le verrons, ont un aspect physique différent. Dans leur champ de maïs (milpa), ils plantaient aussi des tubercules, comme le manioc et la patate douce, ainsi que du tabac (9). En plus de l'agriculture, les Indiens pratiquaient la pêche, la cueillette et la chasse. Le singe, le pécari et divers oiseaux constituaient leur gibier favori. Ils pratiquaient aussi la collecte du rocou, du coton, du cacao, du miel sylvestre, de plusieurs variétés de palmes, et ramassaient les fruits du sapotier (Hellmuth, 1972: 212). Les Hach Winik n'avaient ni chefs politiques, ni prêtres; seuls les chefs de famille exerçaient leur autorité, mais pas au-delà de leur entourage immédiat (op. cit., p. 211). Ils pratiquaient la polygynie. Plusieurs hommes n'avaient pas moins de trois épouses, et parfois davantage. Les mariages entre cousins germains étaient fréquents. Le lévirat était en usage (Orozco y Jimenez 1911, II: 163-164). Le père Calderon mourut vers 1797, et la mission de San Jose de Gracia Real fut progressivement abandonnée. Ses habitants retournèrent à la forêt. Aux environs de 1806, le hameau était complètement désert (AGCA, 1790; Orozco y Jimenez, 1911 ; II : 176-177; Hellmuth, 1972 : 210).

Il est probable que les contacts commerciaux entre

«

Ladinos

»

(10)

et Lacandons se soient poursuivis durant tout le XIXe,mais ce sont surtout ceux du Sud-Est qui sont mentionnés à cette époque. On n'entend plus parler des Hach Winik septentrionaux. Mais qu'entendon par «Lacandons du Nord» et « Lacandons du Sud» ? Il s'agit de deux variantes d'une même culture maya du Péten. Les Lacandons septentrionaux pénétrèrent au Chiapas en passant de l'est à l'ouest du rio Usumacinta. Peut-être venaient-ils du pays des Chinamita (Thompson, 1977: 19) ? En tout cas, il est fort possible qu'ils aient connu depuis longtemps les sites de Piedras Negras et Yaxchilan. Quant aux Lacandons méridionaux, ils habitaient le sud du bassin de l'Usumacinta et la Pasion, ainsi que le territoire compris entre les rios Chixoy et Lacantun, qu'ils avaient coutume de remonter en pirogue. Ils n'est pas douteux qu'ils connussent le site de Seibal, situé au bord du rio de la Pasion, et celui de Yaxchilan, situé au bord de l'Usumacinta. Ces Indiens émigrèrent dans le sud-est de la forêt lacandone, au Chiapas, en franchissant le rio Lacantun vers la fin du siècle dernier. Il est probable que d'autres sous-cultures de Rach Winik aient existé dans le Péten durant l'ère postclassique, mais elles se sont éteintes, semble-t-il, au cours du XIXesiècle. Les Rach Winik du Nord et ceux du Sud forment deux sociétés traditionnellement endogames et n'ayant 14

que peu de contacts entre elles. Les Lacandons méridionaux sont plus agressifs; et ils pratiquaient.. jadis.. le rapt des épouses. Ces deux sociétés parlent deux dialectes mutuellement intelligibles de la langue yucatèque.. et ont, en outre, de nombreux traits culturels communs. Cependant les Lacandons méridionaux portent une tunique plus

ample (11) que celle des « Vrais Hommes» du Nord, et dans le SudEst, aucun détail vestimentaire ne permet de distinguer entre les sexes. Les femmes, dans le Sud, se coiffent comme les hommes, divisant leur longue chevelure noire d'une raie tracée au sommet du crâne; tandis que dans le Nord, les femmes font une tresse au bout de laquelle elles attachent des plumes de toucan. J. Soustelle (1937 : 9) a observé des différences entre les types physiques du Nord et du Sud. Les habitants de la région de San Quintin (Sud-Est) présentent un indice de brachycéphalie supérieur à celui des Lacandons septentrionaux, et un indice nasal inférieur. La moyenne (1,52 n1) des tailles, à San Quintin, est inférieure à celle des Indiens du Nord-Ouest. A ces différences physiques, il convient d'ajouter des différences de mentalité. Les Hach Winik méridionaux sont plus ouverts, plus directs, plus chaleureux, plus généreux, mais aussi plus agressifs et plus violents que leurs congénères du Nord-Ouest. Ces derniers sont plus timides, plus réservés, plus courtois, plus dociles, plus pessimistes, et peut-être aussi moins amicaux que ceux du Sud-Est. C'est là bien sûr une description très impressionniste. Dans l'ensemble, un humour insolite et noir caractérise tous les «Vrais Hommes », et ressort d'ailleurs très bien dans leur littérature. Les différences d'ordre sociologique entre les deux groupes sont plus objectives. Dans le Sud-Est, la résidence matrimoniale est strictement uxorilocale (le gendre s'établit toujours chez ses beaux-parents) ; tandis que dans le Nord-Ouest, la règle de résidence est mal définie, et le taux de virilocalité est important. Ces différents modes de résidence déterminent, dans une certaine mesure, différentes perspectives dans la façon de définir et classer les parents et les alliés, et différentes formes d'opposition entre « donneurs d'épouses» et « preneurs d'épouses» (Boremanse 1978). Bien que peu nombreux, les Lacandons actuels témoignent d'un manque d'homogénéité culturelle et physique qu'il ne faut pas exagérer,

mais qu'il faut souligner.

({

Chez certains indigènes, écrit J. Soustelle

(1937 : 10), la face est très large, la bouche large et les lèvres épaisses, le nez large et aplati, un peu déprimé à la racine,. chez d'autres, la face est plus haute et moins large, la bouche plus étroite avec des lèvres toujours assez épaisses, le nez proéminent, busqué, et relativement étroit, évoquant d'une façon saisissante les figures sculptées de l'époque maya. Ces deux types se retrouvent côte à côte dans les divers groupes,. ils n'ont pas de localisation géographique déterminée. On peut se demander si leur existence n'est pas la marque d'une hétérogénéité fondamentale ou d'un apport de populations... » 15

La question que pose Soustelle est intéressante. Il y a des raisons de supposer que les Hach Winik sont le résultat d'un mélange de populations et de cultures diverses. Peut-être sont-ils les descendants de groupes marginaux qui pénétrèrent dans le bassin de la Pasion et

de l'Usumacinta peu après la chute du

«

Vieil Empire» maya, et qui

se mélangèrent aux autochtones ayant survécu au cataclysme. Les Putun qui s'établirent à Seibal à la fin de l'âge classique, ou les Itza qui arrivèrent dans le Péten central durant le XIIe ou le XIIIe siècle ont-ils été en rapport avec les lointains ancêtres des Hach Winik? Nul ne le sait. Toujours est-il que ceux-ci, lorsqu'ils émigrèrent du Péten vers le Chiapas, étaient les héritiers d'une culture en voie d'extinction luttant pour leur survie. Les raisons qui les poussèrent à abandonner ce qui, des siècles durant, avait été leur territoire et à pénétrer dans un pays nouveau sont dues, pour une part, au grand zèle des missionnaires guatémaltèques qui, depuis le début du siècle dernier, exploraient le Péten en vue de regrouper et convertir les Lacandons mais aussi, peut-être, à des pressions exercées sur eux par des réfugiés originaires du Yucatan. Nous avons dit qu'à partir du XIXe siècle, on ne fait plus guère mention des Lacandons septentrionaux (établis au sud de Palenque et Ténosiqué) ; ce sont les Hach Winik du Sud qui apparaissent désormais dans les écrits des missionnaires. Un rapport rédigé au début du siècle dernier nous apprend que ces Indiens entretenaient des relations commerciales avec les habitants du village de San Mateo Ixtatan (Guatemala), situé au sud de la forêt (AGCA), 1803). Dans les années 1814-1815, le père Manuel Maria de la Chica tenta de convertir des Rach Winik qui vivaient le long du rio la Pasion. Il rédigea même un petit vocabulaire maya-espagnol dans le but de permettre à ses prosélytes de se confesser. J'ai pu consulter ce lexique dans les Archives générales d'Amérique centrale, à Guatemala (AGCA, A1.12 Exp. 7065. Leg. 334, 1817), et j'en ai conclu que la langue parlée par ces Lacandons était exactement la même que celle des Hach Winik méridionaux, chez qui j'ai séjourné en 1974-1976. En 1865, des pères capucins, ayant appris la langue yucatèque, réussirent à convertir un certain nombre de Hach Winik qui se trouvaient dans l'ouest du Péten (Thompson, 1977 : 14). Ces missionnaires découvrirent également des groupes de Lacandons mélangés à des réfugiés yucatèques ayant fui la guerre des Castes, disséminés dans la région du lac Yaxha, au nord du Péten (AGCA, 1862). Durant les siècles qui ont suivi la conquête, des migrations successives dues aux pressions exercées par d'autres populations, un mode d'habitat fort dispersé, peut-être déterminé par la nécessité de passer inaperçus, et une baisse démographique, causée par des épidémies, ont sans doute contribué à modifier considérablement le nombre et l'héritage culturel des Hach Winik. Leur organisation sociale, au XVIIIesiècle, n'était plus que le vestige 16

de ce qu'elle avait été auparavant. Le système de «lignages» (onen) impliquant la transmission de patronymes mayas associés à des noms d'animaux est tombé en désuétude, aussi bien au Nord qu'au Sud, et il est impossible aujourd'hui de savoir quelle fut sa fonction. Quant à leur religion, sur le point de disparaître, elle a de nombreux traits communs avec celle des Mayas du Péten et du Yucatan durant l'ère postclassique (Soustelle 1959 : 184-186). Des encensoirs du type lacandon ont été trouvés non seulement dans les grottes et les ruines de la vallée de la Pasion et du Chiapas oriental, mais aussi dans le sud de l'Etat de Quintana Roo, ainsi qu'à Bélize et dans l'est du Péten (Thompson, 1977: 30-31). L'offrande d'encens, brûlé dans des pots en terre cuite ayant une tête à forme humaine stylisée, et l'usage du ba'che', pour parvenir à un état d'ébriété rituelle, jouaient un rôle important dans la vie religieuse des Mayas péninsulaires, avant et après la Conquête; et ces rites sont encore pratiqués aujourd'hui par un petit nombre de Hach Winik (Soustelle, G. 1959 : 184-186 ; Morley, 1947 : 382 ; Landa, 1978 : 38,46). Ajoutons encore cette observation intéressante de Georgette Soustelle: «A l'époque de Landa, les Indiens du Yucatan considéraient les villes maya abandonnées comme des lieux de pèlerinage sacrés, tout comme les Lacandons vont à Yaxchilan}} (op. cit., p. 185). Les « Vrais Hommes» croient, en effet, que les temples de ce site archéologique abritèrent autrefois les dieux célestes, avant que ceux-ci ne montassent au firmament. On sait que les populations qui survécurent à la décadence de la civilisation classique continuèrent de vénérer les anciens lieux de culte, et d'aller brûler de l'encens dans les ruines désertes. Une autre caractéristique de la religion des Hach Winik, déjà signalée dès le début du XVIIesiècle par Sanchez de Aguilar à propos des Indiens de Bacalar (Quintana Roo), est le respect sacré des grottes et des cavernes également utilisées à des fins cérémonielles (Soustelle, 1959: 186). Etant donné ce patron culturel, il n'est pas étonnant que, lors de leur migration au Chiapas, les « Vrais Hommes aient incorporé dans leur mythologie et leur rituel les grottes ayant servi d'ossuaires aux Mayas cholti qui furent, longtemps avant eux, les maîtres de la forêt lacandone. Cette région possède un climat variable entre mi-chaud et chaud et humide, avec des températures allant de 16° à 20°C, et de 23° à 27 °C. En dehors de la saison sèche, qui ne dure que du mois de mars
)}

au mois

de mai, il pleut

toute

l'année

-

les pluies

les plus fortes

tombant de juin à janvier. La formation géologique est faite de rocl1es sédimentaires datant de la période crétacée, et se caractérise par des sous-sols relativement imperméables facilitant les écoulements de surface et l'érosion rapide des sols. Ajoutons à ce facteur les pluies abondantes qui font déborder les nombreux cours d'eau, les lacs et les étangs, et nous comprendrons pourquoi, durant certains mois de l'année (de novembre à janvier), des portions de forêt sont inondées. La végétation luxuriante est formée de grands arbres toujours verts 17

(à feuilles persistantes), tels que l'acajou, le cèdre, le fromager, la sapotier, le chêne vert..., et d'une grande variété de palmiers, ainsi que de pins dans les zones plus élevées; sans oublier le lierre, les lianes, et d'autres épiphytes, des arbustes, et d'exubérants sous-bois au sol tapissé de feuilles mortes. Le sol de la forêt est composé d'une couche d'humus de dix à trente centimètres d'épaisseur peu favorable à l'agriculture. Néanmoins, une population peu nombreuse et dispersée, comme les Hach Winik autrefois, peut vivre fort bien de la culture sur brûlis. Celle-ci leur donne le mais, les haricots, les tomates, les tubercules, les calebasses, les cucurbitacées, le manioc doux, la papaye, le piment, et le tabac. Jadis, le gibier abondait. Les Indiens chassent deux espèces de singe, deux espèces de pécari, deux espèces de chevreuil et de petits mammifères tels que l'agouti, le paca, le coati, le tatou; enfin des oiseaux gallinacés: le faisan, la perdrix, la caille; et grimpeurs: le toucan et le perroquet. Ils pêchent et attrapent aussi des tortues, des crabes, et des bigorneaux d'eau douce. Les Hach Winik qui franchirent les rios la Pasion et Usumacinta, et s'établirent au Chiapas, ne réussirent pas pour autant à échapper

complètement à la

«

civilisation ». Vers 1870, le commerce de l'acajou

prit de l'essor au Chiapas et au Tabasco ; et en 1876 on avait remonté tout le cours du rio Jataté. Des camps de bûcherons (monterias) (12) furent établis le long des rios Lacantun et Lacanha. Les « Vrais Hommes» obtinrent des monteros du sel, des hameçons, et des machettes; et aussi des maladies infectieuses. En outre, les chercheurs d'acajou abusèrent d'eux et les maltraitèrent. Dès lors, les Indiens évitèrent systématiquement tout contact avec les étrangers, changeant de résidence dès que ceux-ci les avaient découverts. Dans les années 1920, le

commerce de l'acajou s'effondra, et les « Vrais Hommes» furent rendus
à leur solitude. Après la Seconde Guerre mondiale, la forêt lacandone commença à être envahie par des Indiens choI, tzeltal et tolojabal, venus des régions voisines et attirés par les espaces vierges. Ils furent suivis par les Tzotzils des Hautes-Terres du Chiapas. Ces pauvres paysans fuyaient la misère ainsi que le joug des grands propriétaires terriens. Ils espéraient trouver une vie meilleure dans la forêt, qu'ils envahirent et défrichèrent énormément. Non contents de déboiser, les colons polluèrent les rivières avec leurs porcs et leurs mules, et ils chassèrent les Hach Winik du territoire que ceux-ci occupaient depuis des décennies. Les «Vrais Hommes» durent renoncer à leur mode d'habitat dispersé, et ils formèrent des groupements plus compacts, encore qu'à l'intérieur de ceux-ci la population fût relativement disséminée. Il existe à présent trois communautés lacandones, celles de Naha et Mensabak-Ts'ibatnah dans le Nord-Ouest, qui comptent chacune une centaine d'habitants, et celle de Lacanha Chan Sayab, dans le Sud-Est, dont la population s'élève à plus de cent dix personnes (13). Il y a une vingtaine de familles dans chaque communauté. Des groupes de trois 18

ou quatre familles constituent des unités résidentielles, situées à quelques centaines de mètres les unes des autres. Bien que séparés, ces groupes ne sont jamais très loin de la piste d'atterrissage.

Ce nouveau mode d'habitat permit aux « Vrais Hommes» de mieux
résister aux. pressions des envahisseurs qui empiétèrent sur leurs terres, et de conserver une certaine identité culturelle; mais il les a mis à portée des missionnaires, touristes, ethnographes, cinéastes, reporters, photographes, et de tous ceux qui, par vocation, curiosité, ou intérêt, ont voulu et veulent connaître la forêt lacandone et ses mystères. Ces contacts avec le monde extérieur (sans oublier les nombreuses visites effectuées par les Indiens eux-mêmes, en avion, dans les villes voisines) ont miné peu à peu les derniers vestiges de cette culture maya postclassique du Péten, venue mourir au Chiapas. Hors quelques familles, la plupart des Hach Winik ont renoncé à leur religion traditionnelle et pratiquent les rites que leur ont enseignés les dignes représentants locaux de diverses sectes protestantes nord-américaines. Leur littérature orale est en passe de tomber dans l'oubli, et c'est pourquoi il est urgent de la préserver. La culture matérielle des Lacandons a changé énormément depuis un demi-siècle. Les huttes aux toits de palmes se sont transformées en baraques couvertes de tôle ondulée, ou même en petites maisons de ciment. Les ustensiles de cuisine, les outils, les armes, les hamacs sont des produits manufacturés, extérieurs à la forêt. Le fusil a remplacé l'arc et les flèches; la torche électrique a remplacé la chandelle; le moulin métallique a pris la place de la pierre à broyer le maïs (métate) ; la radio et le tourne-disque ont éliminé la flûte et le tambour. Les techniques du tissage, de la vannerie, et de la poterie ne subsistent que dans quelques familles. Des meubles, des coffres, des lampes à pétrole, des machines à coudre, des casiers de bouteilles ont envahi le sol en terre battue des huttes indiennes. Dans la plupart de celles-ci, le feu ne brûle plus entre les trois pierres du foyer, mais dans un fourneau. Les ciseaux, les aiguilles, les plats en plastique, les couverts, les poêles à frire, et les casseroles sont d'un usage courant. L'aspect physique des adultes appartenant à la jeune génération ne ressemble guère à celui de leurs ancêtres. La majorité portent pantalon et chemise, chaussettes et souliers; et nombreux sont ceux qui ont les cheveux courts.

Depuis l'apparition des routes, des camions sillonnent la forêt

ce qu'il en reste et bientôt, le canot à moteur remplacera la pirogue sur les lacs. Au cours de ces vingt dernières années, l'alimentation des «Vrais Hommes» s'est singulièrement détériorée. La destruction de la forêt chiapanèque a pris des dimensions apocalyptiques et le gibier a pratiquement disparu. En vingt mois de séjour sur le terrain, je n'ai mangé du pécari que deux fois, et du singe à peine deux ou trois fois, et cela bien que mes généreux hôtes aient toujours partagé leur nourriture 19

-

-

ou

avec moi. Ces viandes succulentes sont devenues rares, et l'ordinaire ne comprend généralement que des galettes de maïs et des haricots noirs. Au début des années 1970, 662000 hectares de forêt furent, par décret présidentiel, attribués aux Hach Winik, considérés à tort comme les descendants des Lacandons de l'époque coloniale. Le gouvernement fédéral espérait-il, par cette mesure, protéger ou sauver la forêt? Les invasions continuèrent néanmoins, y compris à l'intérieur du territoire lacandon. Aux émigrés tzeltal, tzotzil, chol, et tolojabal vinrent s'ajouter des colonies de péons venus d'autres États mexicains, et de grands éleveurs dont le rêve est d'éliminer la forêt et de la remplacer par de vastes pâturages, sans même épargner assez d'arbres pour donner de l'ombre au bétail. Le gouvernement du Mexique encourage la production et l'exportation de viande de bœuf; et la décision de créer un parc national ayant les Hach Winik pour seuls résidents légaux avait un autre objectif que de préserver l'écologie. Cet objectif n'est autre que les millions de pésos que représente le bois précieux de la forêt lacandone, en particulier le cèdre et l'acajou. Des milliers d'arbres furent, et sont encore, brûlés presque inutilement par des colons affamés, ignorant que le sol de la forêt est impropre à l'agriculture. Une fois les arbres abattus, une fois disparue la voûte épaisse de leur feuillage, la mince couche d'humus du sol ne tarde pas à disparaître. Les cendres de la végétation brûlée constituent un engrais naturel pour la milpa, et les premières récoltes sont abondantes. Mais, au bout de quelques années, le sol s'érode et devient pierreux et stérile. Et il n'y a plus qu'à s'en aller ailleurs, à déboiser davantage. En 1974, les représentants d'une compagnie forestière subventionnée par l'État visitèrent à plusieurs reprises les communautés lacandones, et convainquirent aisément les «Vrais Hommes» d'apposer leurs empreintes digitales au bas d'alléchants contrats qu'ils n'étaient pas à même de lire (14)... La majeure partie (70 0/0)des revenus provenant de l'acajou des Hach Winik serait administrée par une agence gouvernementale, et le reste (30 0/0)serait distribué à chaque chef de famille lacandon. Durant les dix dernières années les Indiens ont donc bénéficié d'une aide économique et médicale importante, encore que souvent inefficace. Mais les millions de pesos qui leur appartenaient furent mal gérés et dilapidés par des fonctionnaires peu scrupuleux. A partir de 1979, des routes furent construites par la compagnie forestière, et l'on proposa alors aux « chefs» des différents « villages» désormais reliés entre eux, ainsi qu'aux villes voisines, de leur donner des camions en guise de paiement pour le bois précieux. La proposition fut acceptée, mais pas à l'unanimité. En fait, les camions furent monopolisés par quelques individus qui refusèrent d'en faire bénéficier la collectivité, et les utilisèrent comme s'il se fût agi de biens personnels. L'injustice existe désormais dans cette société qui était pourtant, il y a encore quelques années, fondamentalement égalitaire. D'intermi20

nables conflits la minent et empêchent les Indiens de s'unir pour défendre leurs droits et leur forêt en voie d'être complètement détruite. Que vont devenir les Hach Winik? Leur nombre augmente sans cesse (15), et la quantité de terres cultivables diminue. L'économie traditionnelle ne suffit plus, et personne ne leur a enseigné à s'adapter à la situation nouvelle. Les Indiens continuent d'aller vendre leurs flèches aux touristes de Palenque et autres lieux, ce qui leur permet d'acheter des vivres pour suppléer aux maigres produits de la chasse et de la milpa. Mais, avec la crise mondiale actuelle, l'abondance des années 1970 n'est plus qu'un souvenir, et la pauvreté qui s'abat sur le Mexique tout entier n'épargnera point les «Vrais Hommes», dont le sort est désormais lié à celui de l'économie nationale. Il serait illusoire d'espérer que le gouvernement mexicain sauvât la forêt chiapanèque, et les derniers Lacandons, alors même que c'est tout le pays qui se trouve menacé de ruine, et que c'est ce même gouvernement (16) qui l'a conduit au bord du gouffre. Les contes et les récits fabuleux qui suivent témoignent d'un monde englouti, d'une époque à jamais révolue durant laquelle les Hach Winik vivaient libres, en communion avec la nature, perdus et oubliés dans les profondeurs de la forêt vierge. Certes, leurs conditions d'existence étaient dures, voire cruelles; mais la forêt tropicale est plus clémente à l'homme que la civilisation industrielle. Et si l'on devait comparer leur vie d'antan à leur lot présent et à venir, on exagérerait à peine en concluant que les «Vrais Hommes» ont été chassés du paradis.

NOTES
(1) Rach signifie «vrai », «réel », «authentique ». Winik veut dire « homme », « peuple», etc. (2) L'histoire de la civilisation maya se divise en trois périodes: préclassique

(2000 avant J .-C. - 250 après J .-C.); classique (250- 900); postclassique (900 1540). C'est durant l'ère classique que la civilisation maya atteignit son apogée. (3) Des recherches ethno-historiques récentes démontrent amplement ces faits (cf. Hellmuth 1972, De Vos, La Paz de Dios y deI Rey, Fonapas Chiapas,
1980) . (4) « Tout semble indiquer une pénétration relativement tardive des Mayas dans la région située au sud-ouest de l'Usumacinta. Néanmoins, certains d'entre eux s'y étaient établis dès avant la moitié du XVIIe siècle», écrivent Scholes et Roys (The Maya Chontal Indians of Acalan-Tixchel, Washington D.C. 1948: 45). (5) Les Basses-Terres mayas comprennent les Basses-Terres méridionales qui sont couvertes d'une dense forêt tropicale s'étendant de Bélize au Chiapas, et sur tout le Péten (Guatemala) ; et les Basses-Terres septentrionales, c'està-dire la péninsule du Yucatan. Les Hautes-Terres mayas comprennent les régions montagneuses du Chiapas, Guatemala, et Honduras. (6) Scholes et Roys (1948: 40), ainsi que De Vos (1980: 57) écrivent que

-

21

l'expression lacam tun signifie, en langue chol, « grand roc» (île sur laquelle
vivaient les Indiens insoumis). Ils tirent cette information de Fray Antonio De Remesal. (7) D'autre part, Roys (1965: XIV), se référant à une description ethnographique de Diego de Landa (1978: lOI), traduit acantun par « fût de pierre» (stoneshaft) (piliers situés aux quatre points cardinaux supportant chacun un encensoir). Bruce (1975: 4) étend cette signification à «pierres levées» ou «idoles de pierre », et enfin il propose aussi «adorateurs de pierres» (tun signifie «pierre»). (8) Pour une description plus complète et plus détaillée de la culture matérielle des Hach Winik, on se référera à l'article de Jacques Soustelle: «La Culture Matérielle des Indiens Lacandons », publié en 1937 dans le Journal de la Société des américanistes, tome XXIX (fasc. 1); ainsi qu'à la seconde partie de l'ouvrage de Baer et Merrifield: Los Lacandones de Mexico, Dos Estudios, Mexico, 1972 (édition américaine en 1971). (9) Les modes de subsistance traditionnels des Rach Winik ont été bien étudiés par Baer et Merrifield (op. cit.), ainsi que par Nations et Nigh (1980). (10) Le terme espagnol ladino désigne, au Mexique, les métis, descendants d'Indiens et d'Espagnols, qui coexistent avec les indigènes de «race pure», et les exploitent. Au Guatemala, le même terme s'applique à tout individu non indien, blanc ou métis. (11) C'est pourquoi les Lacandons septentrionaux appellent leurs congénères du Sud des «Longues Tuniques» (Chukuch Nok); ils refusent de les considérer comme des Hach Winik. (12) Au Mexique, le terme monteria désigne le campement des exploitants forestiers (monteros). (13) Ce recensement approximatif date des années 1974-1976. n 1980,plusieurs E familles du Nord-Ouest émigrèrent à Lacanha (Sud-Est) pour cause de conflits; désormais des Lacandons du Sud et du Nord se marient entre eux. (14) Quelques individus seulement ont appris à lire et à écrire. (15) En 1980, les Hach Winik étaient plus de 400. (16) Depuis plus de cinquante ans, le Mexique est gouverné, sans alternance, par le Parti révolutionnaire institutionnel (P.R.I.).

22

1
Folklore et mythologie des Laeandons septentrionaux

La naissance des dieux et la création de la forêt

Au commencement était Ka'koch. Ka'koch n'est pas le dieu de tous; les Vrais Hommes ne le connaissent point. Notre Vrai Père, Hach Ak Yum, lui, connaît Ka'koch; celui-ci est son dieu. Ka'koch créa la terre. Il ne fit pas une bonne terre. Elle n'était pas dure. Il n'y avait point de forêt, ni de pierres. Il n'y avait que de la terre et de l'eau (1). Ka'koch créa la tubéreuse (2), pour avoir des adorateurs. On ne sait comment il les fit. Il les créa, les transforma dans la tubéreuse. Illes créa tout d'un coup. D'abord, il créa Sukunkyum, le Frère Aîné de Notre Père (3) ; ensuite Ah Kyantho ; enfin il fit le puîné, Rach Ak Yum, Notre Vrai Père (4). On raconte qu'une fois écloses les fleurs de la tubéreuse, ils naquirent. Ils n'eurent point de mère. Ils naquirent des fleurs (5) de la tubéreuse, ce fut leur mère. Elle avait beaucoup de fleurs. Celles-ci s'ouvrirent, et ils en sortirent. D'abord les trois frères ne virent que la tubéreuse; il n'y avait point de forêt. Sukunkyum vit que la terre n'était pas vraiment bien faite, et il ne dit rien. Ah Kyantho non plus ne dit rien; mais il vit que ce n'était pas bon. Ils ne descendirent pas de la tubéreuse. Rach Ak Yum sortit de la fleur et il posa son pied sur le sol. Il marcha et dit: - Ah! pourquoi la terre n'est-elle pas dure? Ce n'est pas bien! La terre était bourbeuse, on s'y enfonçait. C'était comme un grand marécage. - Je ne m'y habituerai point! dit Notre Vrai Père. Comment ferai-je? La terre était molle, avec de petits îlots de dureté très peu! Hach Ak Yum invita ses aînés à descendre de la fleur sur laquelle ils étaient restés assis, et à le suivre. Après avoir abandonné la tubéreuse, les dieux grandirent. Ka'koch leur apparut alors, et il dit à Notre Vrai Père: - Ceci est à toi, cette terre...

-

- Bien.
-

-

Tu sauras quoi en faire, dit Ka'koch. Oui, Seigneur, fort bien! répondit Hach Ak Yum.
25

Ils se trouvaient à Palenque. Voici ta maison, dit Ka'koch à Notre Vrai Père. Il leur donna pour demeure les temples de Palenque (6). Merci, ô Seigneur! fit Hach Ak Yum. Lorsqu'ils eurent fini de converser, Ka'koch s'en fut, et ne reparut plus. Ils étaient donc trois dieux sur la terre, et ils eurent cette conversation : - Ah! la terre n'est pas dure. Comment faire? dit Hach Ak Yum. - Elle n'est pas bonne, en effet, Seigneur! fit Sukunkyum. - En vérité, Seigneur, la terre n'est pas bonne, elle n'est pas dure,. dit Ah Kyantho. - Ah! comment ferai-je? répétait Notre Vrai Père. Ses frères aînés ne savaient que faire non plus. - Attendez, je vais voir, leur dit-il, il faut que je trouve un moyen de terminer la terre; elle n'est pas dure; ce n'est pas bien. Il réfléchit. Puis il entraîna ses frères avec lui... Il y avait un petit monticule. - Ah! du sable! fit Hach Ak Yum. Je vais essayer avec ce sable pour voir si la terre ne devient pas dure. Ce serait bien! Il prit du sable et le jeta sur la terre; il l'y répandit. Elle devint sablonneuse; il y eut des pierres. Notre Vrai Père attendit. - Ai-je bien fait de jeter le sable? Nous allons voir... se dit-il. La terre devint dure partout. Il l'examina en marchant, et dit à ses frères: Fort bien, Seigneurs! Maintenant, c'est de la terre! Elle est très dure!

-

-

-

Voyant que la terre était bonne, Hach Ak Yum fit la forêt. Il créa tous les arbres. Il fit des lacs et des collines. Très bien! Et rien que de la forêt. Il n'y avait ni serpent, ni oiseau, ni faisan, ni pécari, ni singe, rien. Il vit surgir les pierres. Il y eut des pierres (7) dans la forêt. C'était bien. Quand il eut fini de créer la forêt, tout fut en ordre. Désormais, la terre était bonne. Cinq jours après naquirent les autres dieux, les assistants (8) de Notre Père: Itzana; Siik Ah Pouk; K'ulel, le balayeur; K'ayoum, le Seigneur du chant; Bor, l'échanson; K'in, le joueur de flûte. Tous naquirent de la tubéreuse, mais on ne sait pas quel était leur lignage (9).

Hach Ak Yum et ses frères sont du lignage

«

Singe-araignée ». D'une

autre tubercule naquirent les dieux du lignage «Pécari» qui vivent ici, dans la forêt (10) : Mensabiik, le faiseur de suie; Ts'ibatnah, qui peint les maisons; Itzanohk'uh, le faiseur de grêle; et Kanank'ax, le gardien de la forêt; ainsi que K'ak, le dieu de la chasse et du

courage, qui est du lignage « Chevreuil ». Ensuite naquirent les dieux
mineurs. Ils sont très nombreux. tous. 26 Il n'y a personne qui les connaisse

Dix jours plus tard naquirent de la tubéreuse les épouses de Hach Ak: Yum, Sukunkyum et Ah Kyantho. Auparavant, Ka'koch avait créé le mais pour Notre Vrai Père, et celui-ci montra à son épouse comment préparer des galettes et de la bouillie. Il fabriqua la pierre à broyer le mais et lui enseigna à moudre les grains pour faire la pâte. Ensuite, Notre Mère fit les galettes de maïs sur une feuille de bananier et les cuisit sur le cornaI (11). Après avoir fait les tortillas, elle apprit à préparer la bouillie de maïs (12). Hach Ak: Yum vivait à Palenque. Il avait fini de refaire la terre, et il songeait. Il avait réarrangé la terre, créé les arbres et la forêt. La terre était bonne. Notre Vrai Père était assis, et pensait. Puis il créa Kisin. Ille créa, et lui donna son nom: « Kisin» (13). Ille créa

dans la fleur « écume de nuit» (14). C'est la fleur d'un arbre. Elle éclot durant la nuit et son parfum est délicieux. C'est la « tubéreuse» de
Kisin, car c'est là qu'il naquit. Hach Ak Yum prit de la terre et du bois pourri, et il les mit dans

la fleur

«

écume de nuit », et Kisin en sortit à la tombée de la nuit.

Ainsi naquit Kisin, et sa femme naquit en même temps que lui. Kisin posa ses pieds sur le sol, et il dit '(IS) :

- C'est moi, Seigneur. - C'est toi, Kisin, répondit Rach Ak Yum.

-

à

- Aucun, dit Hach Ak Yum, quand j'aurai du travail pour toi, je te le dirai.
Entendu! fit Kisin. Tu sauras quel est mon travail. Notre Vrai Père montra à Kisin quelle serait sa nourriture. - Les champignons des arbres et les mouches vertes (17) sont ta nourriture, lui dit-il, pour toi ce sont des haricots noirs; et tu les mangeras. Hach Ak: Yum lui donna des champignons à goûter, et Kisin les trouva délicieux. Il était ravi. Kisin n'avait pas de tunique. Il portait un pantalon. Pour sombrero,

- Voici ton épouse, dit Rach Ak: Yum à Kisin, pour qu'elle manger (16). - Ah! j'ai une épouse! Fort bien! fit Kisin. Il était content. - Tu resteras ici peu de temps, lui dit Hach Ak Yum. - Bien, dit Kisin, et quel travail ferai-je? -

Eh! oui ! C'est bien moi, vieux Seigneur!

te fasse

- Fort bien! dit Kisin.

il avait la fleur de la liane « oreille puante ». C'était ça le chapeau
que lui avait donné Hach Ak: Yum. Autrefois, les anciens racontèrent la naissance des fils de Rach Ak Yum. Ce dernier voulut tenter la procréation, afin que ses créatures, plus tard, pussent, elles aussi, se multiplier. Pour la première 27

fois, Notre Vrai Père vit quelqu'un (son épouse) tenter la parturition. Et ses fils aînés naquirent: le Garçon Rouge, feu de la chair de Notre Père; et le Garçon Rouge, enfant de Notre Père (18). A leur naissance, Hach Ak Yum ramassa de la poussière, des grains de terre, et il en couvrit le sang de l'accouchement. Il ne voulait point que ses congénères vissent quelque chose d'indécent. Il jeta donc de la terre sur le sang, et de là sortirent les fourmis. Celles-ci mordraient tous ceux qui voudraient venir voir, que ce fussent les autres dieux, ou des dieux mineurs, ou qui que ce rut. La morsure des fourmis serait douloureuse! Et les voyeurs s'encoureraient. Ainsi furent créées les fourmis. A peine répandue la poussière sur le sang, il en sortit des fourmis, une multitude de fourmis, toutes les fourmis terrestres (19) ! La poussière et le sang furent transformés en fourmis, en fourmis rouges, en fourmis noires, en fourmis-soldats, en fourmis-porteusesde-feuilles... Elles étaient innombrables. - Ah ! très bien! dit Notre Vrai Père. Désormais les fourmis resteront à jamais sur la terre, elles se multiplieront dans la forêt, pour toujours... C'est pourquoi les fourmis sont si nombreuses. Rach Ak Yum les rassembla et les enterra dans les fourmilières. Après les Garçons Rouges, naquit X-Nouk, la fille de Notre Père, épouse de Ah K'in Chob. Ensuite naquit T'oub, le puîné. Quant au gendre de Notre Père, Ah K'in Chob, il eut un père et une mère aussi (20). Ses parents vivaient en amont du fleuve Usumacinta, au Guatémala, mais où ?... On raconte que Rach Ak Yum était le cousin (21) du père de Ah K'in Chob. Mais depuis le mariage de ce dernier avec la fille de Rach Ak Yum, le père de Ah K'in Chob est la haachil (22) de Rach Ak Yum, c'est-à-dire le père de son gendre.

NOTES
(1) Ce paragraphe, omis dans les versions que j'ai enregistrées, a été publié par R. Bruce (Gramàtica del Lacandon, I.NA.H., Mexico, 1968: 110-111). (2) Tubéreuse (Maya: Biik Niktè') : «Plante (Amaryllicadées) herbacée, vivace, à hautes tiges florales, portant des grappes de fleurs blanches très parfumées» (Robert 1973: 1848). (3) Sukunkyum, contraction de u sukun iik yum (u, son; sukun, frère aîné; tik, notre; yum, Seigneur, père...). L'étymologie de «Ah Kyantho» m'est
inconnue.

(4) Hach Ak Yum, ou Hachiikyum (hach, vrai; tik, notre; yum, père...). (5) top' signifie fleur éclose (Barrera Vazquez, 1980: 807), u top'or (<< naît », il

I ~1 !{J~rJI

ou «sa naissance}» signifie donc étymologiquement

«

sortir d'une fleur».

(6) Palenque est un site archéologique maya datant du VIle siècle après J.-C. (7) Les pierres et les rocs sont nombreux dans la forêt chiapanèque. (8) Le nom de Itzana fait songer à Itzamna, dieu principal des anciens Mayas. Il est le premier assistant (rituel) de Hach Ak Yum. Sak Ah Pouk est

28

son second assistant (Sak signifie « blanc», Ah est un proclitique masculin que l'on trouve devant les noms de lignage (Barrera Vazquez, 1980: 3), Pouk

est le patronyme du lignage

«

Jaguar », et signifie aussi «destructeur»

(Bruce,

1967: 101). K'ulel est chargé de balayer la maison de Hach Ak Yum. Bor est le dieu du ba'che' (boisson cérémonielle fermentée à partir de jus de canne à sucre ou de miel dilué dans de l'eau dans lequel on submerge durant vingtquatre heures des bandes d'écorce de l'arbre Lonchocarpus longistylus); c'est lui qui prépare la boisson rituelle que son maître offrira à Ka'Koch. K'ayum (de k'ay, chant, et yum, seigneur) est le dieu du chant; c'est lui qui chante le chant au copal et le chant au « ba'che'» en jouant du tambour durant la cérémonie offerte par Hach Ak Yum. K'in (ce mot signifie soleil, temps, jour, prophète, prêtre) est le dieu de l'encens et de la flûte: c'est lui qui joue de la :flûte durant la cérémonie de « ba'che' ». (9) Selon Bruce (1974: 26-29), ils appartiennent au même lignage (Singearaignée) que leur maître. (10) Par opposition à Hach Ak Yum, sa famille et ses assistants, qui vivent dans le ciel. Etymologie des noms des dieux terrestres d'après Bruce (1967): Mensabak (men, racine de « faire », sabiik, suie ou poudre noire) fabrique la poudre noire qu'il vend aux dieux de la pluie. Ts'ibatnah, son frère cadet, est le dieu qui peint les maisons des dieux avec le sang humain lors de la fin du monde (ts'ib, écrire, dessiner; nah, maison). Itzanohk'uh (noh, grand; k'uh, dieu; et I tza: «grand dieu des I tzas ») fait la grêle et garde les crocodiles. Kanank'ax (k'ax, forêt; kiiniin-t-ik, garder) est le gardien de la forêt; et K'ak (Feu) est le dieu du courage. (11) Mince disque d'argile ou de métal qu'on pose au-dessus du feu et sur lequel on cuit les galettes de maïs (tortillas). (12) Source: R. Bruce, El Libro de Chan K'in, I.N.A.H., Mexico, 1974: 35-42. Cet épisode n'est pas mentionné dans les versions que j'ai recueillies. (13) Kisin, Seigneur de la mort et de la putréfaction; il cause les tremblements de terre. L'étymologie de ce nom est ambiguë. Sir Eric Thompson (communication personnelle, 1974) pense qu'il s'agit de kiis (mauvaise odeur, pet) + in, suffixe d'abstraction. Dans ce cas, kisin signifierait «quelque chose qui pue », «l'odeur de la mort et de la putréfaction ». Selon R. Bruce (1974: 368-369), kisin dériverait de kim-s-in et signifierait alors «celui qui cause la mort». (14) 'aak'li (nuit), yom (écume), « écume de nuit ». Le parfum de cette fleur ressemble à celui de la fleur de la tubéreuse. Il s'agit d'une plante nocturne. (15) Le dialogue qui suit a été transcrit et publié par Bruce (1974: 100-104). (16) La fonction du mariage, selon l'idéologie lacandone, est que l'on soit nourri par le conjoint (Boremanse, 1984). (17) Mouches vertes qui pondent leurs œufs là où il y a de la matière organique en putréfaction. (18) U (son) k'ak (feu) biik-el (corps, chair) lik (notre) yum (seigneur) chiik (rouge) xib (garçon) ; et U (son) paal( al) (fils) iik (notre) yum (seigneur) chiik (rouge) xib (garçon). (19) lu'um-i sinik (lu'um, terre; sinik, fourmi), genre de fourmis qui vivent sur le sol, opposé à celles qui vivent sur les arbres. (20) Ici, ma version diffère de celle de Bruce, bien que nous ayions obtenu notre information du même narrateur (Chan K'in, à Naha). Selon la variante obtenue par Bruce (1974: 43-44), c'est Ah K'in Chob qui naquit le premier et les fourmis furent créées de la terre jetée par Hach Ak Yum sur le sang de l'accouchement. Ses propres fils naquirent ensuite. (21) Le terme mam signifie «cousin croisé », «beau-frère », «grand-père maternel », etc. (Boremanse, 1979). (22) Le terme haachil, «consuegro» en espagnol (Barrera Vazquez, 1980: 167), n'a pas d'équivalent en français. On peut le traduire par « père du gendre », ou «père de la bru ».

29

La création des hommes et des animaux

Après cela, Hach Ak Yum créa les Vrais Hommes, avec Notre Mère, son épouse (1). C'est eux qui firent les Vrais Hommes. Ils firent des figures d'argile. Notre Mère-épouse-de..Hach Ak Yum créa les femmes, et Bach Ak Yum créa les hommes. En ce temps-là, les animaux n'existaient pas encore (2). Notre Vrai Père annonça à Kisin: Moi, je vais travailler. Ah ! que vas-tu donc faire? répondit Kisin. - Je vais créer ceux qui vénéreront mes encensoirs (3), dit Hach Ak Yum. - Ah, bien! fit Kisin, vas-y; je verrai comment tu fais. Dès l'aube, Notre Vrai Père alla creuser la terre glaise, et puis il s'en fut chercher du sable. Le jour suivant, il pétrit l'argile avec le sable (4), et il façonna des figures. Nos yeux étaient d'argile. Nos dents n'étaient pas d'argile; Bach Ak Yum nous enfonça des grains de mais dans les gencives: ce furent nos dents. Il déposa les figures d'argile sur un tronc d'arbre, sur un cèdre (S), et dit: Ah! très bien. Demain, ce sera terminé. Mes créatures (6) sont bien molles... Notre Mère, son épouse, avait, elle aussi, fini de modeler ses figures. - J'ai fini de pétrir, dit-elle, ce que j'ai façonné est mou. Demain, tout sera prêt, répondit Hach Ak Yum. Il sépara les figures d'argile. Chacune d'elles représentait un lignage distinct. - J'ai d'abord modelé les gens du lignage (7) Singe-araignée, les Karsyah-o, dit Notre Père, ensuite j'ai façonné ceux du lignage Pécari, les Koh-o; puis j'ai pétri les Nawat-o, du lignage Faisan... Après, il avait fait les Keh-o, du lignage Chevreuil; les Ouk-o, gens du Pigeon; les Pouk-o, gens du Jaguar; et enfin, les Mis-a, gens du Perroquet. Il y a, en fait, deux lignages du Perroquet, celui de l'ara et celui du petit perroquet vert.

-

-

-

30

Hach Ak Yum déposa ici la figure du Pécari, et là '* celle du Singearaignée. Les gens du lignage Faisan, il les mit un peu plus loin '*'*.

Les gens du lignage Chevreuil étaient plus loin encore
du lignage Perroquet, encore plus loin '*'*'*'*. Un autre

'* '* '*,

et ceux
un

territoire,

autre lignage... Les Mis-o, gens du Perroquet, étaient féroces et s'entretuèrent. Ainsi en décida Notre Vrai Père. Les Longues Tuniques (8) sont très féroces aussi. Parmi eux, on trouve les gens du lignage Pécari. (Il s'agit d'un autre pécari: le pécarià-tête-blanche) (9). Ce sont d'autres hommes, les Longues Tuniques de Lacanha. Les gens de ce lignage s'entretuent, eux aussi. Ils volent les femmes, tuent leurs congénères. Tels les créa Notre Vrai Père.
,

Ici, les gens du lignage Pécari et du lignage Singe échangent les

femmes, ils ne les volent pas. Très bien. Les gens du lignage Pécari donnent des femmes aux hommes du lignage Singe-araignée, et ceux-ci donnent des épouses à leur tour aux hommes du lignage Pécari (10). Les Keh-o et les Nawat-o se volent les femmes réciproquement. Eux n'échangent point les femmes, ils les enlèvent. S'ils voient une femme qui leur plaît, ils assassinent son mari et enlèvent la femme. Ainsi le voulut Hach Ak Yum lorsqu'il dit à T'oub : - T'oub, j'ai créé un lignage Pécari proche du lignage Singe afin qu'ils se marient entre eux, sans se quereller. Tandis que les hommes du lignage Pécari plus éloigné, eux, volent les épouses, ils tuent leurs semblables, ils sont féroces. Ce sont d'autres hommes (11). Notre Vrai Père attendit un jour pour que durcît la glaise avec laquelle il nous avait façonnés, pour qu'elle séchât. II se reposa. Il alla manger. Durant son absence arriva Kisin. II trouva les peintures de Hach Ak Yum, et se mit à noircir (12) les figures d'argile. Illes abîma. Nos yeux, il les abîma. Auparavant nos yeux étaient plus jolis, mais Kisin nous fit des sourcils noirs. Nos poils, il peignit nos poils... Il nous peignit des poils aux aisselles et au pubis. A l'origine, les Vrais Hommes avaient la peau blanche et les cheveux clairs, comme les Blancs, c'est Kisin qui leur fit la peau brune et les cheveux noirs (13). Après avoir gâché le travail de Hach Ak Yum, Kisin s'en fut à sa maison en se disant: Moi, je vais faire de même; j'aurai des créatures qui m'adoreront... Et il fit des figures d'argile semblables à celles qu'avait faites Hach Ak Yum. Cependant, lorsque ce dernier revint voir son travail, il s'exclama: - Oh! Kisin est venu, et il a tout gâché! Kisin est mauvais! - Ah! c'est vrai, dit Notre Mère, il a aussi abîmé mes créatures.

-

'*

...
'* '*

à 30 cm de distance (comme nous l'indiqua à 80 cm des deux premiers à 2,50 m de distance à 3 m des premiers

notre informateur)

31

Hach Ak Yum eut beau nettoyer les figures d'argile, en vain. - Ah! Ça ne s'efface pas bien, dit-il, ça restera comme ça. Tant pis! Mes créatures auront de la barbe (14). - Il a abîmé les miennes aussi, dit Notre Mère-épouse-de-Hach Ak Yum. - Peu importe, dit Rach Ak Yum, nous les réveillerons ainsi. Le jour suivant (15), il nous éveilla. Il prit une feuille de guano (16), et ilIa passa au-dessus des figures d'argile. Notre Vrai Père passa la palme de guano au-dessus de nos têtes, là où nous étions couchés, et il nous éveilla. Nous étions de l'argile. Ce jour-là, nos yeux s'ouvrirent, nous nous éveillâmes, nous nous levâmes. - Tu es éveillé, fils, dit Rach Ak Yum. - Je suis éveillé, Seigneur, répondirent les Vrais Hommes. Notre Mère, son épouse, éveilla, elle aussi, ses créatures. Elle avait créé les femmes. - Je suis éveillée, Mère, lui dirent-elles. - Levez-vous, que je vous voie. Elles se levèrent. - Levez-vous, dit Hach Ak Yum à ses créatures. Les hommes se levèrent. - Ah! très bien! dit Rach Ak Yum, vous êtes vêtus. Et son épouse dit aux femmes: - En effet, vous avez une jupe et une tunique (17). Une autre femme se leva. - Oh ! tu n'as pas de jupe, lui dit Notre Mère, tu as seulement une longue tunique (18). - C'est certain, dit Notre Père, et il en sera ainsi à jamais pour ses descendantes. Les autres femmes dirent à Notre Mère: Moi, j'ai une jupe. - En vérité, répondit-elle, et il en sera ainsi toujours pour tes descendantes. Après avoir créé les Vrais Hommes, Rach Ak Yum se frotta les mains pour en faire tomber l'argile. Les premiers morceaux de glaise qu'il jeta touchèrent la palme de guano en tombant, et ils se changèrent en serpents. - Oh! des serpents! fit-il, désormais, il y en aura toujours dans la forêt. Ils tueront mes créatures, car ils ont des crochets à venin. - Pauvres créatures! dirent ses frères aînés, Ah Kyantho et Sukunkyum, si tu n'avais pas dit cela, Seigneur, il n'y aurait point de serpents. - Oui, dit Hach Ak Yum, c'est vrai. Tant pis! D'abord il créa les serpents « longs)} (19). Ensuite il fit les serpents « courts», pas très venimeux. Notre Vrai Père continua de se frotter les mains, et les morceaux d'argile qui tombaient se transformaient en fourmis géantes, en scorpions, en beaucoup de choses...

-

32

- Oh I dit-il, des fourmis géantes, elles ont un dard I... Oh! Un scorpion! Il secoua ses mains; de petits morceaux d'argile en tombèrent... Ils devinrent des vers, ou encore de grands moustiques (20), de petits moustiques (21), et toutes les bestioles... De cette même glaise, Hach Ak Yum fit toutes sortes d'êtres. Un morceau qui lui collait à la main, il le lança contre un arbre, et ce morceau d'argile, désormais collé au tronc d'arbre, se changea en pic (22). Il se débarrassa d'un autre morceau, et ce morceau d'argile fut transformé en toucan (23). Ce toucan, lancé dans l'air, alla heurter du bec un arbre. C'est depuis ce temps-là que les toucans ont le bec légèrement courbé... Un autre toucan, lancé par Hach Ak Yum, alla se planter dans la gorge d'un homme. Depuis lors, certains toucans (24) ont le bout du bec rouge. Avec ces morceaux d'argile qu'il jeta, Notre Vrai Père fit tous les oiseaux (25).
Après avoir éveillé les Vrais Hommes, il leur dit: Regardez au loin, pour voir jusqu'où vous voyez. - Bien, dirent les Vrais Hommes. Ils regardèrent. - Mes yeux voient loin, dirent-ils. - Très bien, dit Hach Ak Yum, je m'en vais avec votre Mère. - Bien, Seigneur, va! répondirent les Vrais Hommes. Notre Père et Notre Mère s'en furent à une demi-lieue de là; et puis ils revinrent auprès de leurs créatures. Rach Ak Yum leur dit: - Avez-vous vu jusqu'où je suis allé avec votre Mère, fils? - J'ai vu, Seigneur! dirent les Vrais Hommes. J'ai vu ce que tu as fait avec Notre Mère! (26) - Oh ! Vous avez vu ce que j'ai fait, dit Hach Ak Yum, apportez-moi vos yeux, pour voir... Il leur arracha les yeux, posa un cornaI sur le feu, et quand il vit qu'il était très chaud, il grilla les yeux sur le cornaI. Il les retira. Il attendit que les globes oculaires refroidissent. Une fois refroidis, il remit les yeux dans leurs orbites. A nouveau il dit aux Vrais Hommes: - Regardez-moi partir. Rach Ak YUill s'en fut dans la forêt. Lorsqu'il revint il leur demanda: - Serait-ce que vous avez vu d'où je viens? - Je n'ai pas vu, répondirent-ils, je n'ai rien vu. - Racontez, je vous écoute, dit Rach Ak Yum. - Mes yeux ne voient plus aussi loin, dirent les Vrais Hommes. - Ah! biel1. Très bien! dit Notre Vrai Père. Qu'il en soit ainsi toujours pour vos descendants. Et depuis lors il en a toujours été ainsi (27).

-

33

Kisin, ayant vu Hach Ak Yum créer les humains, décida d'en faire autant. - J'aurai mes adorateurs aussi, se dit-il, comme Hach Ak Yum a créé ses adorateurs, moi, je ferai de même. Et il se mit au travail. Que fit Kisin? Les figures qu'il façonna ne ressemblaient guère à celles qu'avait faites Hach Ak Yum. Quand il eut terminé, il vint chercher ce dernier, en lui disant: J'ai créé mes propres adorateurs, Seigneur; j'ai des créatures pareilles aux tiennes. Viens voir! Notre Vrai Père en voulait à Kisin d'avoir abîmé ses créatures. - Bon, dit-il, allons voir. Ils allèrent voir les figures d'argile de Kisin. - Crois-tu qu'ils m'adoreront? demanda celui-ci. - Bien sûr! fit Hach Ak Yum. - Ils me donneront des bandelettes d'écorce (28) et du ba' che? - Certainement, Kisin, dit Hach Ak Yum. Et il dénombra les figures d'argile en pensant: - Il a gâché mon travail, il n'aura point d'adorateurs. Voici les animaux éponymes des lignages de mes créatures... Le singe-araignée, le pécari, le jaguar, le faisan, le chevreuil, le perroquet... Ils ne lui donneront pas de ba'che, rien du tout. Hach Ak Yum les dénombra, et il prit congé de Kisin. - Je m'en vais. Ils t'adoreront... - Ah! bien. Va! lui dit Kisin. Il était ravi.

-

Lorsque Hach Ak Yum atteignit l'orée de la forêt, toutes les créatures de Kisin se levèrent sous forme animale, et s'en furent. Hach Ak Yum les avait transformées en animaux, les avait éveillées sous cette forme. Les singes grimpèrent dans les arbres; les pécaris s'en furent par terre. Le faisan eut des ailes. Le jaguar alla dans la forêt. Tous s'en furent. En un clin d'œil, le cèdre où Kisin avait disposé ses figures fut déserté. Kisin ne sut même pas comment cela s'était passé. Il entendit claquer les défenses des pécaris. Tah ! Tah ! Toutes ses créatures étaient parties. Il était furieux. - Haeh Ak Yum est mauvais, dit-il, il a abîmé mes créatures, et les a envoyées dans la forêt. C'est lui qui les a éveillées. Désormais elles ne m'adoreront point. Tant pis! Hach Ak Yum a des adorateurs, et moi pas. Bien... Je hareelerai ses créatures! Kisin n'eut pas le pouvoir d'éveiller des êtres humains. Et ses créatures devinrent les animaux sauvages. Tandis que Notre Vrai Père créait les Vrais Hommes, Ah Kyantho (29) créa les Blancs, et Mensabiik (30) créa les métis. Ah Kyantho créa les chevaux, les vaches, les porcs, les dindons, les 34

poules, les chiens et les chats; et il les donna à ses créatures en leur disant: Les vaches, elles tirent les arbres (31). Elles ont la chair bonne à manger. Tu mangeras la viande de vache, mais pas celle du cheval (32) qui servira à porter. Ah Kyantho ajouta: - Attachez vos chevaux et vos vaches, vos chiens et vos chats; enfermez vos porcs, vos dindons et vos poules. Au bout de cinq jours relâchez-les, libérez vos animaux; ils ne s'en iront pas, ils seront devenus domestiques. Au bout de cinq jours, ils seront bien. Hach Ak Yum créa les mêmes animaux et les donna aux Vrais Hommes. - Voici pour toi, le cheval. Attache-le, garde-le, donne-lui à boire et à manger. Voici le porc, les dindons et les poules... Prends-les tous. Les Vrais Hommes prirent le cheval, et l'attachèrent par la queue avec une liane. Le lien se rompit et le cheval s'encourut dans la forêt; il devint le tapir. Il en fut de même pour la vache, qui s'échappa et se changea en chevreuil. Les Vrais Hommes ne surveillèrent point leurs animaux domestiques, et ceux-ci devinrent sauvages. Les porcs se transformèrent en pécaris, les chiens devinrent les coyotes, les chats devinrent les margays; les dindons devinrent les cailles, les faisans et les perdrix. Depuis lors, les Vrais Hommes doivent poursuivre ces animaux partout dans la forêt (33).

-

Les Blancs (34) et les Ladinos (35), par contre, prirent soin de leurs animaux. Ils enfermèrent leurs porcs, ils attachèrent leurs vaches et leurs chevaux. Ils les nourrirent et leur donnèrent à boire. C'est pourquoi, depuis lors et à jamais, ils ont des animaux domestiques. Ah Kyantho était très content. Il dit à Notre Vrai Père: - Qu'en penses-tu, Seigneur! J'ai donné ces animaux à mes créatures, pour toujours! - Ah, vraiment, répondit Hach Ak Yum, c'est bien, Seigneur, tu les as créés, ils sont à toi. Ensuite, Ah Kyantho fit l'argent, et il le donna aux Blancs en disant: - Pour que vous payiez les gens qui travailleront pour vous. Puis il créa les maladies et les médicaments. - Je ne donnerai pas d'argent à mes créatures, dit Hach Ak Yum, car ils n'ont pas pris soin de leurs animaux domestiques, et je ne suis pas content. - Ah, bon. Très bien, Seigneur, dit Ah Kyantho, maintenant je vais montrer les haches de fer, les machettes, et les fusils à mes créatures, ainsi que tous leurs ustensiles. Fort bien, dit Rach Ak Yum, quant à mes gens, ils n'auront ni machettes, ni haches. Ils devront chercher des pierres (36) pour essarter leurs champs. Ils chercheront les fourmilières des fourmisporteuses-de-feuilles, et c'est là qu'ils planteront leur maïs (37). Ils

-

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auront des flèches, pas de fusils. Pour fabriquer leurs flèches, ils chercheront du silex. - Ils achèteront leurs machettes et leurs haches, répondit Ah Kyantho, car c'est moi qui enseigne comment on fabrique ces objets. Ils les obtiendront en échange de la cire et du tabac (38), car les Vrais Hommes n'auront pas d'argent. - En effet, dit Hach Ak Yum, les gens des villages auront ces choses, car ils n'ont pas laissé échapper leurs animaux domestiques. Ils auront du sel aussi. Quant aux Vrais Hommes, ils durent obtenir leur sel des cendres de la palme escoba (39). Mais ce sel-là n'a pas la même saveur que le sel de l'homme blanc.

NOTES
(1) Ak Na' (il) Bach Ak Yum. «Notre Mère (de) Hach Ak Yum ». Il s'agit de l'épouse de Hach Ak Yum, déesse de la parturition et protectrice de la femme lacandone. Dans un contexte rituel, on l'appelle aussi Xka'le'ox (Bruce, 1968: 132-133). (2) Version recueillie par Cline (1944: 110). (3) Nous verrons par la suite que les Hach Winik, tout comme les Mayas du Péten et du Yucatan à l'époque coloniale, adoraient leurs dieux au moyen d'encensoirs en terre cuite. En lacandon, le mot liik signifie « pot» (pot d'argile), et l'expression u liik-i k'uh signifie «les pots des dieux», c'est-à-dire les encensoirs (cf. Bruce, 1979: 185). (4) Version recueillie par Bruce (1974: 112-115). (5) Les versions de Cline et Bruce ne mentionnent pas le cèdre (k'uh che', littéralement «arbre des dieux »). Ayant travaillé avec divers informateurs, j'ai pu obtenir une variante plus détaillée. (6) ln meyah, littéralement « mon travail ». (7) Je traduis librement le terme lacandon on en par «lignage », en fait il faudrait peut-être dire «parentèle », vu qu'en yucatèque onel signifie «parent consanguin» (Barrera Vazquez, 1980: 606). Chaque «lignage» lacandon porte un nom d'animal, et ses membres portent le même patronyme (la filiation est agnatique). Aujourd'hui ne subsistent que trois on en : K'ek'en (Pécari) et Ma'ax (Singe-araignée) dans le Nord, Yuk (Chevreuil) dans le Sud. Ce sont là les derniers vestiges d'un système d'organisation sociale précortésien, probablement typique des Mayas du Péten. Les patronymes (Koh-o pour les gens du Pécari, Karsyah-o pour les gens du Singe, et Keh-o pour les gens du Chevreuil) sont tombés en désuétude, mais ils étaient encore en usage au XVIIIe siècle (A.G.CA., 1790). Ce mythe d'origine semble suggérer que les onen étaient des groupes locaux, échangeurs de femmes. (8) Les Lacandons septentrionaux avaient coutume d'appeler «Longues Tuniques (Chukuch Nok) ceux du Sud, ils refusaient de les considérer comme des H ach Winik. (9) En fait, il s'agit du pécari-à-Ièvres-blanches (lac.: kitam, lat.: Tayassu pecari) différent du pécari-à-col-blanc (lac.: k'ek'en, lat.: Tayassu tajacu), éponyme d'un lignage du Nord. (Cf. Pelham Wright, 1973: 58-59). (10) Le narrateur souligne les différences culturelles entre les Vrais Hommes du Nord et ceux du Sud. D'abord ils vivent dans des régions différentes (cf. distance entre les figures d'argile); le Pécari, éponyme d'un lignage du Nord, se distingue de celui qui sert d'éponyme à un lignage du Sud: les hommes 36

du Sud portent de longues tuniques (les Lacandons septentrionaux ont une tunique plus courte); les Lacandons du Nord échangent les femmes, ceux du Sud les enlèvent. (11) Cet épisode n'apparaît pas dans les versions de Cline et Bruce. (12) Un autre narrateur (José Güero) raconte que Kisin noircit les figures de Hach Ak Yum avec de la suie. (13) Selon la variante des Baer (1952: 185 et 233), Hach Ak Yum avait peint les sourcils et la barbe des Vrais Hommes en rouge et vert, et Kisin les couvrit de peinture noire. Selon Bruce (1974: 118-119), Kisin leur peignit la bouche et tout le corps de rouge et de noir. (14) Faisons néanmoins observer que, comme tous les Amérindiens, les Hach Winik ont le système pileux peu développé. (15) Normalement, il faut attendre plusieurs jours pour que sèche la glaise (Tozzer, 1907: 108-109). (16) Palmier (lat.: Sabal yapa, lac.: xa' an). Les Lacandons septentrionaux, utilisaient jadis les palmes de guano pour couvrir leurs huttes (aujourd'hui les toits des maisons sont en tôle ondulée). Les Lacandons méridionaux mangent le cœur de ce palmier, autrefois ils tiraient du sel de ses feuilles (Baer et Merrifield, 1972: 226-227). (17) Les Lacandones du Nord portent une tunique un peu moins longue que celle des hommes, et dessous elles portent une jupe. (18) Les Lacandones du Sud sont vêtues exactement comme les hommes (con1me ils l'étaient jadis) d'une ample tunique qui leur tombe sur les pieds. (19) U chuk-il, littéralement: «le long». Long serpent très venimeux (lat.: Bothrops atrox). (20) Lac.: chi'bal (litt.: «mordre»), esp.: zancudo; lat.: Culex pipens. (21) Lac.: 'uus, esp.: mosco, mosquito; lat.: Culex pungens. (22) «Oiseau grimpeur de la taille d'un pigeon, nichant dans des trous d'arbres et se nourrissant surtout de vers, de larves qu'il fait sortir des écorces en y frappant à coups répétés de son bec conique» (Robert, 1973). (23) «Oiseau grimpeur, au plumage éclatant, à bec énorme...» (ibid., 1800). (24) Ramphastos sulfuratus (Irby Davis, 1972: 98, pl. 12; Edwards, 1972: 122, pl. 10). (25) Bruce et Cline ne mentionnent pas cet épisode. (26) Sous-entendu: l'acte sexuel. (27) Biihe' binetk'in, littéralement: «maintenant, toujours». Seul Bruce mentionne cet épisode (1974: 128-132). Moi-même, je l'ai entendu raconté sur le terrain, mais j'ai omis de l'enregistrer. (28) Les bandelettes d'écorce teintées de rocou sont offertes aux dieux lors d'une importante cérémonie de ba'che', l'officiant les place sur les encensoirs en les enroulant autour du bol. Les dieux sont censés s'en ceindre le front (ce que font les participants durant la cérémonie les bandelettes offertes aux dieux leur sont ensuite distribuées). (29) Frère aîné de Hach Ak Yum, créateur de la culture occidentale, des Américains et des Européens. Il vit au bord de l'océan, sur le littoral du Yucatan. (30) Dieu terrestre, faiseur de suie, associée à la pluie; créateur des Indiens tzeltals et des métis. Il habite un grand rocher situé au bord d'un lac, c'est là que vont vivre les âmes des morts. (31) Chan K'in, le narrateur, a vu, au début de ce siècle, les chercheurs d'acajou utiliser des vaches pour tirer les troncs. (32) Tsimin signifie à la fois «cheval» et «mule ». (33) Origine de la chasse. (34) Ts'ur, Blanc, Occidental (Américain, Européen). (35) Kah: Tzeltal, métis, Ladino, gens des villages. (36) Allusion aux haches de pierre utilisées jadis par les Lacandons. (37) Avant l'introduction des haches de fer, les Hach Winik plantaient leur

-

37

mais dans des clairières où les fourmis porteuses de feuilles avaient déjà détruit une grande partie de la végétation. Ils se débarrassaient ensuite des fourmis en faisant du feu au-dessus de la fourmilière (Bruce, 1971: 149-150). (38) Origine du troc entre les Vrais Hommes et les Mexicains. (39) Cette technique déjà utilisée au XVIIe siècle par les Lacandons de Prospero Nohha (Lopez Cogolludo, 1955: 347) a été décrite par Baer et Merrifield (1971: 220-221). Les Hach Winik utilisaient la palme d'escoba (lac.: ah kum, lat.: Cryosaphila argentea) dans le Nord, et dans le Sud, ils obtenaient le sel de la palme guano.

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La création du Ciel et du Monde Souterrain

En ce temps-là, les dieux vivaient sur la terre (1). Hach Ak Yum était devenu très vieux, si vieux qu'il n'avait plus de dents... Kisin ne l'aimait pas et s'était juré de le tuer. Il disait: - Hach Ak Yum est très vieux! Sa bouche est édentée. Il ne vaut plus rien! On va l'occire. Il est vieux! Et Notre Vrai Père dut prendre la fuite, avec T'oub, son fils puîné, qui le gardait. Kisin les poursuivit. Rach Ak Yum et T'oub arrivèrent chez les Vrais Hommes. Ils débouchèrent dans une milpa, où un ancien plantait son maïs. - Que fais-tu, fils? lui demanda Hach Ak Yuma - Je plante ma nourriture, Seigneur, répondit l'homme. - As-tu de la bouillie de maïs (2), fils? dit Notre Vrai Père, Kisin me poursuit pour me tuer, et j'ai très soif. - Oui, certainement, Seigneur, fit l'ancien. Il offrit aux dieux une pleine calebasse d'atole. Hach Ak Yum se renversa le contenu du récipient dans la gorge, et quand il se fut désaltéré, il le passa à T'oub qui but lui aussi. Ensuite, Notre Vrai Père posa la calebasse sur le sol, et invita l'ancien à boire. - Bien, Seigneur, dit celui-ci, mais si tu veux boire encore, sers-toi. Si tu as encore soif, j'irai t'en chercher davantage... - Non, fils, dit Hach Ak Yum, cela me suffit; tu dois boire, toi aussi. Il en reste encore un peu; bois donc. - Oui, Seigneur, dit l'homme.

Il pensait:

«

il ne doit rien rester; ils ont tout bu; c'est bien, je

vais tout de même jeter un coup d'œil...» Il saisit la calebasse... Elle était pleine! L'ancien comprit alors que les dieux n'avaient pas vraiment bu l'atole, ils avaient bu son âme (3). - Je m'en vais, fils, lui dit Hach Ak Yum, ne dis pas à Kisin que je suis passé par ici. - Va, Seigneur, je ne dirai rien. - Plante ton maïs, lui dit encore Hach Ak Yum, lorsque le soleil déclinant aura atteint la cime des arbres, tu auras planté tout ton mais. 39

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