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Didier BOURGEOIS

CRIMINOLOGIE POLITIQUE ET PSYCHIATRIE
Essai

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatian,2002 ISBN: 2-7475-2642-9

A Marie-Louise, A Laura et Benoît,

SOMMAIRE

A van

t - prop

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Chapitre I : Pourquoi parler de criminologie psychiatrique politique?

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Chapitre II: De l'action au contexte

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Chapitre III : La criminalité politique est-elle une criminalité du XXe siècIe? 45 Chapitre IV : Les crimes politiques et le modèle sociologique 59 Chapitre V : Différents crimes politiques Chapitre VI : Réponses et dérives Chapitre VII: Les crimes en tant qu'actes pervers, revendiqués comme actes responsables de gouvernement Chapitre VIII: La situation des malades mentaux durant la Deuxième Guerre mondiale: un crime d'Etat. Chapitre IX : Du crime et de la politique Chapitre X :Vers de nouvelles réponses 69 91

95

103 127 135

Chapitre XI : Ebauche d'un catalogue de l'horreur politique.153 Chapitre XII: Les pratiques de guerre: crimes ou folies.. 173

Chapitre XIII: Terrorisme et psychiatrie. Chapitre XIV: Les conséquences psychiques retrouvées chez les victimes de violences extrêmes Chapitre XV : Les crimes intellectuels. Chapitre XVI: La notion de folie col1ective. Conclusion. Bib Ii0graphie Filmographie
Appendice. .........................................................................

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211 235 267 303 305 315
3 16

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Avant-propos Criminologie politique et psychiatrie

La politique, la criminalité et la folie sont-elles le propre de l'homme? Le vingtième siècle fut, par certains aspects, celui d'une criminalité politique sans précédent, terrible par ses conséquences. Ces crimes, par leur ampleur, leur monstruosité intrinsèque ou par le fait qu'ils modifiaient irrémédiablement le contexte social et les infrastructures de l'humanité furent, pour certains, de véritables folies meurtrières collectives, cataclysmiques, comme le furent les deux guerres mondiales, ou parfois plus larvées, infiltrant profondément les mentalités. Ils ne furent pas toujours considérés ainsi par leurs protagonistes immédiats, trop proches de l'événement. La mise à distance des faits, rendue possible par l'approche synchronique et historique, permet de se demander parfois, mais trop tard sans doute: comment cela fut-il possible? comment ont-ils pu se laisser berner ainsi? Comment ont-ils pu l'accepter? Le crime et la folie ont ceci en commun qu'en dehors de l'éclair du passage à l'acte, perte de lucidité fulgurante, acte psychomoteur paroxystique, il reste possible d'espérer, de concevoir, un regard critique sur l'action, de la part de l'auteur même du passage à l'acte. -C'est, en clinique psychiatrique, la «critique du délire», restituée a posteriori par un psychotique meurtrier, une fois amélioré par un traitement neuroleptique et capable d'émerger de sa bizarrerie, ramenée à une réalité partageable.

- C'est, en matière de pénologie, la prise de conscience secondaire et la culpabilisation du criminel qui reconnaît les faits, admet ses torts et accepte la sanction reconstructrice. - C'est, en politique, l'autocritique forcée du dissident qui pulvérise le sens de toute une existence de combat courageux. Les crimes politiques, véritables folies collectives parfois, ne bénéficient pas toujours de la même capacité critique, de la part des individus impliqués dans leur mise en œuvre, ni sur le moment, ni même a posteriori. Le phénomène génocidaire, paroxystique à l'échelle historique mais intemporel quant à ses implications sociopsychologiques et à la façon dont il détermine l'espèce humaine, a culminé dans l'Holocauste nazi. Exception faite de quelques négationnistes et nostalgiques cacochymes, il se voit désormais unanimement considéré comme un «crime contre l'humanité», et traité comme tel. Il a pourtant existé bien avant ce siècle. La disparition effective des Indiens caraïbes sous les coups de boutoir de la colonisation européenne en est un exemple. Pourtant, jusqu'à ce vingtième siècle, le simple mot pour le dire pas plus que le concept intellectuel n'existaient. Celui-ci apparaît comme une invention du siècle susceptible d'autoriser une lecture rétroactive de I'histoire. D'autres passages à l'acte du politique, criminels et/ou fous, porteurs de conséquences gravissimes à long terme pour la civilisation humaine, sont à définir ou à recadrer comme tels. La liste est longue, hétérogène. Les modèles forgés par la psychiatrie et la criminologie, qui sont deux sciences humaines neuves et nouant des rapports de contiguïté dans le sens où elles s'adressent à l'étude de déviances fondamentales, ont été mis en place pour évaluer et sanctionner au sens propre les troubles psychologiques, comportementaux et les déviances criminelles individuelles. Ils s'avèrent, de fait, inappropriés pour appréhender complètement certains de ces actes criminels collectifs inscrits profondément dans le corpus politique car contribuant à modifier irrémédiablement le contexte dans lequel ils sont apparus, à 10

engendrer une mutation sociale, et disqualifiant ainsi toute tentative rétrospective critique. A travers un catalogue de l'horreur qui ne résume malheureusement pas l'ampleur du phénomène, en s'appuyant sur des concepts issus de la sociologie, des divers courants psychologiques et aussi de la réflexion historique, cet ouvrage se donne donc pour objectif d'explorer librement les rapports parfois complexes ou paradoxaux existant entre la politique, la criminologie et la psychiatrie. Il est fait d'un cheminement non linéaire qui, s'il peut paraître peu académique, recherche sans cesse des mises en contiguïté fructueuses ou incongrues, que l'on pourrait appeler «hypertextes» ou associations d'idées selon le référentiel choisi. Son objectif est aussi de pousser le lecteur-citoyen à ne plus regarder l'actualité politique économique et polémique, ainsi que sa réaction personnelle à cette actualité, de la même façon. Didier Bourgeois

Il

Chapitre l

POURQUOI PARLER DE CRIMINOLOGIE PSYCHIATRIQUE POLITIQUE?

La confrontation des concepts de criminologie, de politique et de psychiatrie peut paraître incongrue. Pourtant, la politique, comme action positive sur le contexte, qui devrait être considérée comme un axe majeur et noble de l'activité humaine, plus prosaïquement conduite des affaires de la cité par les hommes, telle qu'elle se présente de nos jours aux yeux de l'observateur, oscille sans arrêts entre ces deux butoirs culturels capables d'en disqualifier les acteurs: La criminalité, déviance incivique, trouble de l'ordre civill d'essence sociale, dissidence parfois, et l'aliénation mentale, déviance d'origine psychique, sont deux des troubles extrêmes du comportement susceptibles, par définition, de rendre le sujet malade étranger à sa cité. La criminologie est une discipline plurifactorielle, récente dans sa formulation, appartenant à la constellation des sciences humaines. Le crime ne peut se concevoir logiquement que dans un contexte d'humanité. Ce serait donc paradoxalement un acte humain et inhumain au sens d'asocial ou d'antisocial, un acte porteur d'une contradiction intrinsèque rédhibitoire, faisant référence à la société et à la dynamique collective des agrégats humains. Malgré les efforts d'identification anthropomorphique, les animaux, même ceux qui sont organisés
1 « Le terme de civil a été introduit en Droit où l'adjectif qualifie ce qui concerne les citoyens en tant que particuliers, notamment par opposition à criminel (cause civile 1290) et à militaire)) in item civil, Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, sous la direction d'Alain Rey, p. 427, 1992, Paris.

en pseudo-sociétés (69), ne peuvent être criminels. Ils tuent pour se défendre, protéger leur territoire, ce qui renvoie à la notion biologique d'espace vital pervertie et mise en avant par les nazis; ils tuent pour se nourrir, ils se battent pour répondre à leurs pulsions; ils sont totalement gouvernés par leurs instincts et leurs prédispositions. Leur agressivité clinique est inhérente à leur condition animale. On a abandonné les procès d'animaux, de cochons anthropophages par exemple, depuis le Moyen Age mais on continue pourtant à exécuter systématiquement sans procès préalable !) les animaux meurtriers. La rubrique des faits divers relate de telles exécutions immédiates de chiens d'attaque (les Pit-Bulls) subitement devenus «fous» l, redevenus naturels (synonyme de sauvage) ou dressés pour tuer par leur maître, ou bien des histoires d'animaux familiers ayant brusquement blessé ou égorgé des enfants. Ces exécutions apparaissent comme une réminiscence d'une loi du talion implicitement adaptée aux animaux et comme, surtout, une manière d'évacuer la culpabilité de l'entourage. La criminologie revendique pour objet d'étude les causes, les conséquences à terme et les aspects polymorphes de la criminalité ainsi que l'approche pluridisciplinaire des criminels au sens large, c'est-à-dire des auteurs d'infractions aux règles de vie, des déviants comportementaux qui sont vite catalogués comme déviants psychocomportementaux, c'est-à-dire fous. Au-delà de l'énoncé factuel du crime, une mise en perspective psychopathologique, voire sociopathologique, peut contribuer à restituer du sens à des comportements si aberrants par leur contenu, au sens de l'intérêt social, qu'ils en marginalisent d'emblée leurs auteurs. Rejetés aux marges sociales, considérés comme inhumains et
l

(B) L'existence de «psychiatres pour animal», qui ne sont pas des

vétérinaires, illustre cet anthropomorphisme. Le «psychiatre pour animal» soigne plus le « maître» et sa relation à l'animal que l'animal lui-même, ce qui implique un maître; c'est-à-dire que seuls les animaux domestiques de proximité sont concernés. Le bétail destiné à l'abattage n'a pas encore de spécialiste destiné à gérer son stress.

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maltraités en conséquence si leur crime fut particulièrement odieux ou cruel, les criminels et les fous font néanmoins toujours partie intégrante de l'humanité dont ils dessinent à leur façon les contours en négatif. Ils admettent une fonction centrale dans la détermination de la cohésion sociale. Fournir une explication forcément non directement causale, tant les comportements humains collectifs sont complexes, relève d'un choix révélateur du prisme culturel stéréotypé qui aide tout un chacun à trouver sens à son monde à l'admettre simplement parfois, à s'y mouvoir et à s'y autovalider en tant que sujet. L'élaboration d'une échelle des valeurs est un travail social permanent, une dialectique qui fait appel à la morale. La morale est un concept complexe, à la fois subjectif et collectif, qui a bien évolué depuis les «leçons hebdomadaires de morale» dispensées par les instituteurs dans les écoles publiques de la Ille République. Ce sont pourtant les étalonnages déterminés à partir d'une morale des événements ou du changement qui situeront ces faits sociaux dans l'échelle des transformations comme criminels, fous (catégorie du régressif) ou comme progrès social. Ceci soulève le problème de l'historicité des sociétés, (du Mythe à l'Histoire) à évaluer en fonction d'une échelle commune de l'évolution sociale. L'évolution sociale, définie comme ensemble des transformations connues par une société pendant une période dépassant la vision d'une génération, tendance séculaire à mettre en perspective linéaire historique, suppose l' effectivité des changements sociaux et la constatation des transformations sociales, empiriques ou idéologiques, observables sur de plus courtes périodes. Les changements sociaux sont eux-mêmes différents (par leur envergure et leurs implications sur les mentalités) des évènements sociaux, plus ponctuels et plus factuels. C'est la différence entre la Révolution française et la prise de la Bastille. La criminalité politique est à resituer constamment en fonction de son impact supposé, voulu et réel, à chacun des niveaux de cette échelle. 15

Une psychosociologie de l'historicité doit admettre que la société soit mouvement et changement car la société est Histoire et historicité (réflexion sur l'Histoire). L'un ne va-t-il pas sans l'autre sous peine d'animalité? Pourtant tous les facteurs de ce changement à évaluer, qui sont des mutations, des accidents naturels (catastrophes naturelles) ou des passages à l'acte, individuels ou collectifs, ne sont pas équivalents: certains peuvent ressortir à la criminalité et d'autres à la folie. Une approche psychosociologique dynamique, à différencier des approches statiques se bornant à étudier l'ordre des choses, pourra donner sens aux transformations sociales fondant une histoire de l'humanité. Ces transformations observables obéissent à des modèles mathématiques variables et intriqués transformations rectilignes, ondulées, cycliques, voire déclinantes. Le changement social, pour être changement, doit affecter les structures sociales: infrastructures et superstructures (dont mentalités et institutions sont les deux grands génériques). Un regard sur ces changements exige, pour être pertinent, d'être situé à l'extérieur (métaposition). La mise en dialectique permanente d'un point de vue psychologique et d'un point de vue sociologique serait, à notre sens, de nature à ébaucher cette métaposition comme gage de neutralité conceptuelle. Par contre, une approche criminologique politique ne devrait pas ressembler à un traité de morale même si la Morale et ses valeurs, dans leurs dimensions philosophiques, infiltrent toujours la conscience collective (et l'inconscient) de l'observateur, même si chacun (et le politicien aussi), a toujours tendance à s'accommoder avec sa conscience. Il n'y a pas de neutralité affective et, plus, la neutralité affective est un affect. Concernant les criminels, l'apport initial de la criminologie et des sciences pénales et judiciaires se voulait au départ purement répressif mais l'intérêt du Pouvoir, dans ses dimensions policières et judiciaires, s'est complété peu à peu d'autres perspectives objectivantes ou positivantes : 1)Par l'intégration de la dimension médicale et physiologique à l'investigation policière: la médecine légale à 16

travers l'art du médecin légiste est habilitée à déterminer par exemple l'heure exacte du décès ou à explorer l'hypothèse de l'empoisonnement criminel ce qui est naturellement précieux pour les enquêteurs et peut devenir fondamental dans l'établissement indiscutable de la culpabilité d'un suspect. Le terme argotique de «mouchard» se réfère à l'utilisation des connaissances sur le cycle biologique de reproduction de la mouche commune par les médecins légistes pour déterminer l'heure du décès. Dans les commissariats et les prétoires, on est passé de la religion de l'aveu, autrefois obtenu par des moyens musclés considérés aujourd'hui comme peu déontologiques, à une logique de la preuve «scientifique» donc à la course à la technique. L'un et l'autre sont le plus souvent à relativiser. Les aveux peuvent être extorqués, l'évidence et la logique peuvent être trompeuses: Omar ma tuer. En conséquence, l'aveu étant devenu moins déterminant, l'évolution humaniste actuelle des conditions de garde à vue en France consiste à envisager l'enregistrement audiovisuel de cette période cruciale, du moins en ce qui concerne les mineurs pour le moment. Le médecin légiste ne soigne pas; il est à la fois auxiliaire de la justice et collaborateur de la police. 2) Par la prise en charge médicale immédiate ou à distance des victimes, quelles qu'elles soient, et des sujets mis en examens, ce qui est plus conforme à la déontologie médicale, avec la réserve toutefois que le rôle du médecin requis par l'autorité investigatrice ne sera jamais de participer à l'interrogatoire d'un suspect et encore moins, bien sûr, de le maintenir en état physiologique d'être torturé, voire de déceler en lui les failles psychologiques susceptibles d'être exploitées par les bourreaux: le rôle du « profileur ». De telles dérives déontologiques ont pu exister malheureusement il y a peu: en Argentine et au Chili, sous les dictatures militaires qu'ont connues ces pays. Dans ce domaine, l'approche psychologique est devenue fondamentale: la typologie psychique des criminels recherchés 17

à partir d'indices est devenue une discipline à part entière qui, étant susceptible d'apporter des éléments psychologiques pouvant mieux faire appréhender les ressorts intimes des criminels les plus étranges, les plus fous parfois et les plus déroutants pour les enquêteurs, permet de percer les motivations intimes de leur passage à l'acte ou de leur récidive (vengeance, folie hallucinatoire, pulsion morbide), de pénétrer la logique interne de leurs modes d'action souvent stéréotypés en fonction du milieu social dont ils sont originaires et de les identifier plus aisément. C'est dans cette logique que certaines polices modernes rétribuent des psychiatres légistes spécialisés dans le profilage et la traque des seriaI killers ou la prise en charge des individus victimes des agissements de sectes ou d'agressions sexuelles. En outre, la société, dont le dispositif répressif en matière de criminologie n'est qu'une émanation défensive, ne peut plus se détourner des criminels, les nier, car quels que soient leurs forfaits, ils restent à jamais, nous l'avons dit, membres de la collectivité. En ce sens, le profilage illustre les rapports souvent intimes que tissent un criminel, la société en ses multiples acceptions au cœur de laquelle éclôt l'acte criminel, et le crime lui-même. C'est bien parce que le forfait signale son auteur que le principe du profilage est pertinent. L'ostracisme dans l'antiquité romaine était une forme d'exclusion-négation du déviant politique comme du déviant familial ou conjugal (la répudiation). Cette forme était certes moins barbare que l'exécution pure et simple mais tout aussi tragiquement significative du point de vue social. Dans cette culture comme dans beaucoup d'autres, l'exil condamnait à ne plus être à cette époque où on existait essentiellement en référence à ses possessions, sa lignée ou à sa caste sociale. L'ostracisme fabriquait ce qu'on appelle, sous d'autres latitudes et dans d'autres cultures, des intouchables, des parias. Il aliénait totalement l'individu touché. Plus symboliquement, plus définitivement encore, en Egypte pharaonique, on détruisait au burin toutes les 18

inscriptions et tous les cartouches immortalisant le nom d'un défunt honni ce qui le condamnait immanquablement à l'oubli pour l'éternité et compromettait son Au-delà, ce qui était la pire chose qui pouvait arriver à un homme dans cette civilisation de structuration religieuse. La relégation (les communards en Nouvelle-Calédonie, 1871) ou la déportation dans les bagnes exotiques (l'affaire Dreyfus, le cas «Papillon») peuvent être comprises, avec la distance, comme les survivances contemporaines policées de ces pratiques ostraciques. Ces hommes, une fois condamnés, étaient comme rayés du monde des vivants. On voit donc que la prise en compte sociale du criminel oscille toujours entre le réflexe défensif de la négation/exclusion et la prise en compte sociologique. Ceci n'est pas contradictoire et constitue même un moteur de progrès. Les mesures pénales sont destinées à lutter contre le crime, y compris par la répression, et à atténuer ainsi l'impact désastreux des dérives antisociales sur 1'harmonie sociale. Elles relèvent de la science pénitentiaire (pénologie), dans la mesure où le principe fondateur de la décision du législateur est qu'une exécution de peine idéale, efficace, constitue un agent de prévention secondaire des infractions (limitation des récidives), pour ce qui concerne, bien sûr, les sujets étant déjà passés au préalable par le dispositif pénitentiaire. L'exemplarité de la sanction (la peine de mort appliquée cruellement en place de Grève autrefois) pouvait passer pour un argument de prévention primaire auprès des populations. Elle était destinée à « faire passer l'envie» de pratiquer de tels actes. Ce postulat idéologique dura jusqu'à ce que le Docteur Guillotin, conformément aux principes égalitaires révolutionnaires, en démocratise et en humanise la pratique. En ce sens, la Terreur montagnarde, même replacée dans le contexte d'exception d'alors, fut tout autant un crime politique (au sens où des innocents périrent sans doute au nom de la raison d'Etat qui avait érigé en système la peine capitale) que l'expression d'un progrès social.

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Durant la Terreur, nul ne pouvait s'extraire ou se mettre entre parenthèses des événements. Il fallait prendre parti: être d'un côté ou d'un autre. On retrouve le système de pensée paranoïaque à l'œuvre dans certaines psychoses passionnelles individuelles. Ces malades s'emparent littéralement de l'existence de l' objet de leur délire, la colonisent et l'incluent dans leur délire. « Je ne veux pas rentrer dans son histoire» est l'expression la plus fréquemment retrouvée chez les victimes de tels processus. Pourtant il leur est impossible de continuer à vivre comme avant. Pendant la Terreur, nobles ou roturiers, partisans ou adversaires de la révolution sociale en cours, à une échelle différente bien sûr si on était à la ville ou dans les campagnes, vivaient dans cette histoire tumultueuse qui se confondait alors avec l'Histoire. L'ensemble cohérent de la criminologie et de la pénologie forme la Politique criminelle, c'est-à-dire le dispositif élaboré (et adapté aux évolutions sociales) par l'Etat pour prévenir, limiter et réparer si besoin est les infractions criminelles. La sanction, qui en est le volet répressif, n'est donc qu'une partie de la politique criminologique du pouvoir. Le contenu de la criminologie peut se résumer en deux grandes parties: 1) L'étude de l'accomplissement du crime qui comprend une approche phénoménologique criminelle par l'étude descriptive minutieuse (science d'observation) de l'acti-vité criminelle dans ses patterns, ses modes et ses constantes, par la prise en compte ethnocriminologique de la « culture criminelle» et du mode de vie des déviants: l'approche linguistique de l'argot des bas-fonds au XXe siècle ou du verlan des «apaches» avant la Deuxième Guerre mondiale, était destinée à permettre aux forces de l'ordre de mieux pénétrer le Milieu. L'approche ethnoculturaliste du code d'honneur des Yakusas ou des mafieux permet aujourd'hui de mieux les traquer. A ce sujet, il faut garder en mémoire que de tout temps cette démarche criminalistique concernait préférentiellement les classes défavorisées réputées les plus criminogènes et que ce 20

n'est que très récemment (phénomène prometteur d'égalité!) que l'on s'intéresse également aux micro-cosmes fermés des hackers et des crackers (les pirates informatiques), des pédophiles branchés en réseau Minitel ou Internet (le procès «Ado 71 »), des casseurs de codes de carte bleue, de la délinquance en col blanc en général. A partir du moment où le dispositif pénal aura commencé à s'y intéresser, il sera amené à recruter des informateurs, des agents susceptibles de s'infiltrer, à construire une jurisprudence adaptée. Dès lors, l'incarcération de sujets connus, en provenance de cercles politiques ou économiques «hypervisibles» n'est plus exceptionnelle (de Bernard Tapie au Docteur Garetta). Parce que ces individus culturellement privilégiés, habitués à s'exprimer, maîtrisant parfaitement les moyens de communication, ont les moyens de parler des souffrances endurées ainsi que des conditions de leur incarcération, ces événements favorisent rétroactivement une sensibilisation de l'opinion publique à ce milieu. Ils font que les «taulards» ordinaires se voient moins stigmatisés. Avoir le projet d'écrire un livre sur une expérience aussi traumatisante que la détention est, d'autre part, une façon efficace de lutter au jour le jour contre l'isolement dans la promiscuité, la déchéance à ses propres yeux et l'humiliation répétée propre au milieu carcéral. C'est une façon de mettre des mots sur ses maux, de réécrire une histoire dans laquelle on se trouve aussi victime (du système carcéral) et non plus seulement coupable. Le livre de Véronique Vasseur (67), controversé parce qu'il dérange, traduit le point de vue médical. Il est en ce sens exemplaire dans la mesure où la disposition de ce médecin oscille, se situant tantôt du côté de la Loi, de la répression, lorsqu'elle se retrouve confrontée à des patients par trop manipulateurs et désagréables de contact (suscitant un contretransfert négatif pourrait-on dire), tantôt du côté des «victimes du système carcéral» si son interlocuteur lui est sympathique. Cette disposition se modifie également au gré des rencontres (notion de transfert !) ainsi que de son évolution 21

personnelle de praticien immergé quotidiennement dans un milieu difficile et déstabilisant. Cette variabilité de position, peu orthodoxe au regard de la déontologie et des principes de la psychothérapie, démontre bien que si on se retrouve placé en situation extraordinaire, il est humainement parfois malaisé de conserver un système de pensée acquis. 2) L'étiologie criminelle en tant qu'étude des causes du crime: cela va du crime de nécessité (Jean Valjean) au crime par occasion (le gardien de musée complice d'un vol de tableau) ; du crime par folie collective paroxystique (en situation de guerre civile) au crime très échafaudé de pervers sexuel; du crime passionnel, véritable disjonctage psycho-affectif, au crime économique. La psychologie criminelle s'intéresse aux processus psychiques en cause dans le passage à l'acte criminel. Elle s'attache aux grands sentiments passionnels humains que sont la vengeance, la colère, l'amour, la haine, la jalousie, le désespoir, comme à certaines pathologies psychiques ou à la constellation perverse qui est depuis longtemps grande pourvoyeuse de passages à l'acte délictueux. Elle étudie les processus délirants systématisés comme les pulsions addictives et la psychopathie (et ses aménagements cliniques) en tant que structures psychiques également favorisantes. De la psychologie du criminel à la psychiatrie criminologique qui explore le carrefour de la sociologie criminelle et de l'anthropologie criminelle, se déploie le champ de l'expertise individuelle (de la victime comme du criminel), socle clinique initial de la prise en compte médicopsychologique, puis sociale, du criminel et de son acte, de la victime également. La réflexion sur une criminologie clinique psychiatrique politique s'appuiera sur ces éléments, mais aussi sur les statistiques disponibles en matière de criminalité. Elle devra également intégrer l'économie criminelle qui comprend, d'un côté, le coût matériel du crime pour la société (l'économie de la drogue en Amérique du Sud ou l'économie de la prostitution en 22

tant que mode de vie toléré, certains pays allant jusqu'à réclamer des impôts aux prostituées assimilées à des entreprises, ce qui les légitime en acteurs sociaux) et, d'un autre côté, le coût humain parfois considérable de ces crimes politiques. Elle devra intégrer en outre la dimension géographique (à travers la notion de géopolitique criminologique). Nous reviendrons sur les implications humaines de la criminalité politique replacée dans une perspective diachronique, historique et transgénérationnelle qui dessine une sociopsychopathologie du groupe. 3) La lutte contre le crime s'intègre à la «Politique criminelle », c'est-à-dire à l'ensemble des orientations d'essence politique visant à lutter contre la criminalité en tant que dérive et composante constante intrinsèque à la société. Cette politique criminelle articule intervention proprement dite et prévention, ce qui comprend la prophylaxie criminelle ou la resocialisation d'un condamné. Elle se traduit concrètement par l'évolution de la procédure pénale à travers les moutures successives du Code pénal de chaque Etat et sa variabilité géopolitique. Elle finance et structure le soutien technique à la recherche criminalistique en tant qu'étude scientifique des indices (cf. l'étude de l' accomp lissement du crime). Cette recherche criminalistique confiée à la police scientifique se doit, pour s'adapter à l'évolution continuelle de la criminalité, d'élargir constamment la compétence de ses équipes. Aux Etats-Unis, nous l'avons vu, le Federal Bureau of Investigation n'hésite pas à employer d'anciens pirates informatiques, véritables «repentis» ou renégats, dont les compétences techniques sont utilisées dans la traque des délinquants informatiques. En conséquence, certains jeunes « génies de l'informatique» en sont arrivés à accomplir un délit informatique pour justement se faire remarquer par la justice,

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risquer ainsi une incrimination et être, peut-être, embauchés à l'issue de leur peine. Ces dérives éthiques et ces paradoxes apparents montrent la constante et imprévisible interaction entre les constituants du corps social. La criminologie noue donc des liens étroits avec d'autres disciplines incluses dans la constellation des sciences humaines: Psychiatrie, Médecine légale, Anthropométrie, Physico-Chimie, Linguistique, Balistique, Informatique, Histoire, Politique. Dans ces conditions, une approche criminologique politique aura tendance à élargir non contradictoirement son champ interventionnel par la prise en compte de ces interactions fonctionnelles avec toutes les disciplines ayant pour objet la dynamique collective de l'espèce humaine: Droit, Economie, Sociologie, Démographie, Géopolitique, Ethno-Anthropologie. Ce sera une méta-criminologie. La pratique criminologique s'appuie, entre autres, sur les diverses subdivisions du « Droit pénal» et du « Droit civil» (il existe d'autres Droits) dont les buts sont de fixer des règles acceptées par la communauté et déterminant en retour la communauté (des dix Commandements bibliques au Code de la route). Il s'agit d'instaurer un barème clair de sanctions pour les individus situés en infraction et de réparation juste pour les victimes (barémologie). C'est la fonction de régulation sociale du Droit. Dracon, législateur athénien de la fin du VIle siècle av. Jésus-Christ, était connu pour sa sévérité (il serait à l'origine étymologique des mots «dragon» et «draconien»). Il fut le premier à proposer à sa communauté une réforme pénale instituant la notion de sanction type, d'un code des sanctions ne dépendant plus des réactions circonstantielles affectives des juges, ce qui autorisait en retour une jurisprudence. Dès lors la justice pouvait être «le Droit appliqué à l'humain. » Dans cette lignée, une barémologie pénale née de l'étude des aspects synchroniques et diachroniques de la sanction en matière criminalistique politique pourrait constituer une discipline à part entière. 24

Une première tentative de clarification se dessine à travers la notion d'aliénation d'entendement, terme spécialisé à partir de 1811 au sens de folie mentale, qui a trouvé son origine dans le vocabulaire du Droit (1225) (57, p.45.) La détermination des règles renvoyant au politique, il est licite d'attendre d'une criminologie politique non assujettie qu'elle s'affirme au-delà de ce binôme avec pour projet de se libérer, dans ses concepts et sa pratique, de la logique politique. Mais qui, placé en métaposition, peut dire la loi s'appliquant au législateur défaillant? Crime et folie; l'homme politique se doit de ne participer ni de l'un ni de l'autre même si ceci ne constitue pas une définition. Une criminologie clinique ne peut faire l'impasse sur le fait psychiatrique, d'autant que les champs criminologiques et psychiatriques se recoupent, et cela montre bien que la politique, le crime et la folie sont eux aussi (avec le rire), le propre de l'homme! Il n'est donc plus si paradoxal de postuler l'existence d'une politique psychiatrique ne se réduisant pas à la constatation élémentaire de l'existence potentielle de malades mentaux ou de criminels parmi les gouvernants (il n'y aurait aucune raison pour qu'il ne s'en trouve pas), mais se concevant comme une entité particulière du génie humain à policer. Dans nos cultures l'acte de folie est antinomique, par nonlieu pénal, du crime (hors l'expression populaire de «folie criminelle») ; il extrait immédiatement son auteur du droit commun, l'aliénant au sens archaïque social du terme, le plongeant, à l'occasion, dans le champ tout aussi inconfortable de l'obligation de soin psychiatrique, s'il l' irresponsabilise car la définition du crime, en France tout au moins, implique la responsabilité pleine et entière de son auteur. L'obligation de se soumettre à des soins psychiatriques, régie en France par I'hospitalisation d'office pour les individus dangereux pour eux-mêmes ou pour autrui ou par l'injonction thérapeutique pour les toxicomanes (Loi du 31 décembre 1970), pour les alcooliques dangereux (Loi du 15 avril 1954) ou pour les délinquants sexuels, reste l'une des réponses sociales à des 25

déviances comportementales présumées être des conséquences d'un trouble mental. Paradoxalement mais logiquement, on n'oblige pas une personne à se soigner« à cause d'une affection susceptible de la mettre en danger », ce qui est le contexte habituel et prévu par la loi à une mise sous protection par la justice du type de la tutelle par exemple. On rend les soins obligatoires en raison d'un comportement déviant mettant en danger autrui. La Loi du 31 décembre 1970, en France, était néanmoins une avancée dans le sens où elle intégrait pour partie le consommateur de drogue dans la catégorie des malades, donc des sujets relevant du soin. L'infraction à la législation sur les stupéfiants n'était constituée qu'en cas de trafic de substance illicites. Le législateur différenciait l'usager simple de l'usager renvendeur. L'évolution du dispositif pénal français depuis l'époque de la Révolution jusqu'à nos jours est claire.
Projet de code criminel an X de la République Française: Article 70 : Il n'y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au moment de l'action ou de l'omission (ou lorsqu'il a été contraint par une force à laquelle il n'a pas pu résister.) L'auteur d'un crime ou d'un délit, tombé dans la démence, n'est pas poursuivi ni puni tant que dure l'état de démence.

L'enjeu politique de la psychiatrie s'est concrétisé lors de la révolution française qui marqua une rupture décisive avec les régimes antérieurs, dans ce domaine y compris. Par principe, depuis cette époque, tout homme est en Droit un citoyen à part entière. Ce principe démocratique selon lequel nul n'est plus extérieur à la société, ni le roi, ni le fou, n'est pas à prendre au sens de la contrainte mais de l'espace social. Nul n'échappe à l'espace social. C'est la fin de l'exil forcé, de l' embastillement arbitraire et de l'ostracisme. L'organisation sociale nouvelle, issue du Siècle des Lumières, vise explicitement à dépasser et intégrer les différences. C'est une sorte de « droit à la différence» avant 1'heure et, en soi, une réappropriation des aliénés par le corps social. L'aliéné est devenu l'homme à changer par la société par

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excellence, ce qui explique le geste fon-dateur de Philippe Pinel.
Code Pénal français de 1810 : Article 64 : Il n'y a ni crime ni délit lorsque la personne était en état de démence au moment de l'action ou lorsqu'il a été contraint par une force à laquelle il n'a pas pu résister.

Le Nouveau Code Pénal français, toilettage rendu indispensable après un siècle et demi d'évolution sociale, évoque les causes d'irresponsabilité ou d'atté-nuation de la responsabilité individuelle: Loi du 22 juillet 1992 portant réforme des dispositions générales du ode pénal. Livre 1er, titre II
Article 122-1 : N'est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d'un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes. La personne qui était atteinte, au moment des faits, d'un trouble psychique ou neuropsychique ayant altéré son discernement ou entravé le contrôle de ses actes demeure punissable,. toutefois, la juridiction tient compte de cette circonstance lorsqu'elle détermine la peine et en fixe le régime. Article 122-2 : N'est pas pénalement responsable la personne qui a agi sous l'emprise d'une force ou d'une contrainte à laquelle elle n'a pu résister. Article 122-3 : N'est pas pénalement responsable la personne qui a accompli un acte prescrit ou autorisé par des dispositions législatives ou réglementaires. N'est pas pénalement responsable la personne qui accomplit un acte commandé par l'autorité légitime, sauf si cet acte est manifestement illégal. La protection des incapables majeurs: Elle résulte des dispositions de la loi du 3 janvier 1968 qui prévoit trois régimes: Sauvegarde de justice, curatelle, tutelle. La mise en jeu de la responsabilité civile des malades mentaux est définie par l'article 489-2 du Code civil: Celui qui a causé un dOllllllage à autrui, alors qu'il était sous l' en1prise d'un trouble llzental, n'en est jJas 1110ins bligé à réjJaratiol1. o

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Dans ce contexte, crimes et folies restent relégués à une dimension individuelle même si se profile dans la loi la notion d'un entourage contraignant, constituant une emprise ou un ascendant criminogène, que ce soit une «autorité légitime» poussant au crime ou une contrainte physique ou psychique extérieure. Ces notions restent floues, subjectives, soumises à des variables historiques dans leur interprétation jurispru-dentielle. Le « devoir d'insurrection» ou l'insoumission spontanée face à une autorité illégitime placée en situation d'ordonner un acte manifestement inhumain, criminel mais non illégal puisque le pouvoir politique possède la licence de modifier le cadre légal, reste une position philosophique dans la plupart des cas. Celleci est régulièrement mise à l'ordre du jour par la partie civile ou les avocats des victimes lors de procès de supplétifs d'autorités politiques ou de hiérarchies administratives défaillantes; parmi les cas récents, on relève le procès Papon ou celui du sang contaminé. Dans la psychologie du soumis, sujet auquel font référence ces articles irresponsabilisants, s'entremêlent des émotions et des sentiments, ceux de peur, de lâcheté, de prudence, d'inhibition des réflexes moraux entre autres. Dans celle de l'insoumis, faite de révolte, de masochisme prométhéen, de courage, d'inconscience, de sens des responsabilités et de culpabilité altruiste aussi, on retrouve toute une autre gamme de sentiments humains et de passions. Il n'y a pas forcément de hiérarchisation souhaitable de tous ces sentiments. Le travail de s. Milgram (53) l'éclaire aussi à travers une approche plus objective. Nous y reviendrons ultérieurement. La dialectique de la légalité et de la légitimité se pose par conséquent comme un grand classique de l'argumentaire des grands déviants sociaux (insoumis, rebelles, dissidents), de tous sujets ou groupes revendiquant une évolution parfois violente en rupture avec le consensus social. A contrario, une criminologie politique psychiatrique, qui dans cette acception devient, entre autres, une étude des 28

troubles comportementaux collectifs, concerne le groupe social dans son intégralité et sa diversité; nous serons amené à puiser empiriquement nos exemples cliniques toutes latitudes et toutes époques confondues. La mondialisation, variante moderne du diffusionnisme constaté par les anciens ethnographes, est décriée. Elle est mise au pilori dans le débat actuel portant sur le nouvel ordre économique politique et culturel; elle est pourtant un phénomène ancien qui a trouvé un écho nouveau dans les mentalités du XXe siècle moribond en raison de l'importance qualitative des moyens techniques de communication, et par conséquent d'uniformisation et d'homogénéisation mis à la disposition d'une parcelle privilégiée de la collectivité humaine. Elle s'accompagne d'une considérable dérégulation des conduites, individuelle mais aussi collective, par carence des barrières éducatives et des idéaux structurants, jusqu'alors opérants pour les individus ordinaires: - Fin proclamée des idéologies. - Individualisme forcené, essoufflement des grilles de lecture morales et philosophiques du monde environnant. - Emoussement de l'impact au quotidien du fait religieux en Occident (une entité politico-culturelle encore relativement homogène et qui conserve sa place de moteur socioéconomique de la mondialisation), dans ce qu'il avait de structurant, modérant, contenant, régulant, des rapports sociaux allant de pair, paradoxalement, avec une montée fulgurante de tous les intégrismes radicaux dans d'autres régions ainsi qu'un essor du phénomène sectaire. Les intégrismes religieux peuvent, dans cette approche, se voir considérés à cause de certains de leurs excès comme une tragique folie collective au service, sans doute, d'un dessein d'essence politique criminogène. La mise en avant de la religion s'impose le plus souvent comme un thème-écran de la lutte séculaire pour obtenir le pouvoir ou des changements sociaux. Ces items sont tous discutables et ne sont peut-être que le reflet inconscient et amplifié des angoisses et des sentiments d'une époque placée à la charnière des millénaires. 29

Ils participent néanmoins du façonnage, plus ou moins intégrable, des mentalités actuelles. Ce processus fait que l'Humanité ne peut pas ne pas être soumise à des phénomènes psychiques de masse. Peurs et sentiments d'insécurité, fantasmes collectifs irrationnels alimentant la rumeur (45), perte des facultés d'autocritique et du jugement, individualisme comme modèle collectif, abaissement du sens moral) sont, bien sûr, plus que la résultante des phénomènes psychiques individuels en jeu. Sans extrapoler tout de suite au domaine de l'inconscient qui reste, malgré les travaux Jungiens (notion d'inconscient collectif) un modèle fonctionnel à signification et expression toutes deux individuelles, toute approche politique criminologique psychiatrique se doit de tenir compte, à l'intérieur du système qu'elle circonscrit, des multiples rétroactions spécifiques à l'acte politique.

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Chapitre II DE L'ACTION AU CONTEXTE

Action/ Acte/ Acteur/ Auteur/Contexte de l'acte sont des termes que le psychiatre abordant le domaine de la criminologie a pris l'habitude d'étudier en approche dialectique, interactive et soumise à causalité non linéaire même si sa mission (celle du psychiatre-expert par exemple) consiste parfois seulement à éclairer la personnalité de l'acteur incriminé pour le compte de la justice et non pas, bien sûr, à juger du caractère criminel de l'acte en cause. Dans ce domaine précis, un consensus social ponctuel existe, traduit par le Code pénal de chaque Etat ainsi que par l'existence d'un jury populaire dans la plupart des démocraties. La place de la psychiatrie n'est donc, dans ce cadre, que celle d'une discipline scientifique (science molle !), habilitée à être pourvoyeuse d'avis techniques autorisés, portant sur un être humain exposé à son intervention, l'acteur d'un crime, et non pas l'acte lui-même. L'expert s'exprime sur le Sujet qui lui est livré au nom de son art et non en fonction de son sentiment personnel dont il doit impérativement faire abstraction préalable. Cependant, ce regard ne pourra faire abstraction de la question de la folie de l'acte lui-même. Un acte peut-il être fou par lui-même? Il paraît impossible de parler de folie devant un acte considéré isolément car seul le contexte, dont la personnalité de l'acteur par ailleurs si difficilement cernée ou sa maladie psychique patente s'il y en a une, ne sont que des indices, pourra éclairer le jugement collectif sur la nature de l'acte, lui donner sens et ouvrir la voie à une sanction réparatrice.

L'avis expertal sur l'auteur/acteur sera psychologique, voire psychopathologique ; le regard jeté sur l'acte sera sociologiquement déterminé. La sanction ne pourra, cependant, être réparatrice que dans la mesure où elle sera intégrée dans son existence par le sujet sanctionné (et aussi par la victime) et ne constituera pas, à ses yeux, une injustice qui serait génératrice de récidive. La sanction sera sociologique et psychologique mais toujours soumise au politique. Tout un travail sur la sanction, «de la punition à la probation », sera donc nécessaire pour donner un sens social acceptable au processus de la peine, seul pré-ventif de récidive (D. Bourgeois, J. Hayek (16)). Il n'est pas du ressort de l'expertise mais du soin. Le milieu carcéral est un microcosme reproduisant caricaturalement les champs de force politiques et sociopsychologiques qui préexistent à l'extérieur de lui et contribuent à le modeler de façon originale. Dès lors, le recadrage permanent des comportements induits ou émergents au cœur du système répressif organisé (la prison) peut devenir plus qu'une rééducation, une psychothérapie même si la (re)constitution de modèles transactionnels persiste à voir avec le cadre politique. Il existe en prison une organisation politique catégorielle de l'existence infra-muros, originale et caricaturale dans ses excès, illustrée également par la lutte permanente pour le pouvoir à travers des réseaux d'alliance institués pour simplement survivre ou pour dominer. Elle constitue une politique circonscrite. En ce sens le psychiatre et le sociologue auraient sans doute plus à voir dans l'analyse et l'organisation du système carcéral qu'il n'y paraît. Le psychiatre en milieu carcéral ne serait plus seulement le pourvoyeur de « fioles », le dispensateur agréé de la camisole chimique, nommé là par le Pouvoir pour que le calme règne en détention. La prison dans sa forme actuelle, du moins en Occident, émerge par ailleurs en tant qu'un néo-lieu de vie, sinon de soins des malades mentaux qui se voient exclus peu à peu de 32

systèmes complexes d'insertion et de sécurité sociale « libéralisés». Il Ya aussi des malades mentaux authentiques en prison, en France, ce qui pourrait être considéré comme contradictoire avec l'esprit de l'article 122-1 du Code pénal. La proportion de malades mentaux en détention ne fait que croître du fait de la responsabilisation grandissante des déviants par les tribunaux. Les malades, sujets à la fois « mentaux» et délinquants, deviennent l'objet de phénomènes symétriques de rejet par l'une et par l'autre des institutions qui sont pourtant vouées à les accueillir traditionnellement: la Justice et la Santé. Ils sont mal tolérés dans les deux systèmes, car hors-normes. Ils passent souvent de l'un à l'autre sans que le dispositif ne parvienne à leur trouver un lieu spécifique et adapté, et cela est peut-être rassurant. Ce sont ce qu'on appelle des sujets interstitiels. Paradoxalement le système pénitentiaire se met à avoir (à devoir avoir !) des prétentions soignantes ou resocialisantes afin de faire face à des patients délirants chroniques incarcérés en détention ordinaire au long terme comme à des sujets multirécidivistes. Il le fait à grand renfort d'embauche de psychiatres, d'infirmiers, d'équipes socio-éducatives, de psychosociologues. La prison admet maintenant, parmi ses fonctions explicites, un rôle de socialisation. A contrario, le secteur public psychiatrique, amputé de ce qui faisait sa force et son inertie par les réformes successives (les lits, le personnel nombreux et les murs), se découvre dans l'obligation de faire appel ponctuellement aux forces de maintien de l'ordre. La police intervient maintenant de plus en plus souvent dans les centres médico-psychologiques ou au cœur des services hospitaliers d'urgence, lieu géométrique d'accueil des «chroniques d'urgence» ; les vigiles et les services de sécurité se multiplient dans les hôpitaux. Au fur et à mesure que s'affaiblissent les moyens soignants, des dispositifs de la contention traditionnelle, comme les chambres d'isolement, les cellules de dégrisement, les camiso les de force, les entraves diverses réapparaissent dans les

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