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CRISE DES DEUX CONGO

225 pages
Au sommaire de ce nouveau numéro : Crise au Congo-Kinshasa (R. Phambu Masanga) · Usage politique de la terreur (P Yengo) · Femmes congolaises et politique (S. Dianzinga) · Guerre au Congo-Brazzaville (S. Benga) · Frontières en Afrique Centrale (A. Ndinga Mbo) · Vérité historique sur le Congo-Brazza (M. Okoundji) · Etat de droit en Afrique de l'Ouest (T.A. Seck) · Sénégalais des Etats-Unis (A. Guèye) · Sénégalais en France (M. Faye et P. Hug) · Les Africains de France (E. Mikano Moukoury) · Francs-maçons en Afrique (C. Wauthier).
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SOCIÉTÉS

AFRICAINES.



12

SEPTEMBRE

2001

revue

uni versi

taire

et pluridisciplinaire

SOCIÉTÉS AFRICAINES
et diaspora

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Le dossier sur les deux Congo a été préparé sous l'égide de Boniface Mongo Mboussa et de Ivan Vangu-Ngimbi.

cg L'HARMATTAN, 2001 ISBN: 2-7475-1351-3

ONANA

Sommaire

Septembre 2001

- numéro

12

CRISE DES DEUX CONGO

Esquisse d'une histoire immédiate sur la crise politique et mili taire au Congo-Kinshasa....................................................... Romain PHAMBU MA SANGA Le Général, les milices et l'usage politique de la terreur Patrice Yengo Les femmes congolaises et la politique Scholastique DIANZINGA La guerre du Congo-Brazzaville 1997) : les vérités non dites Soni BENGA ÉTAT DU SAVOIR La problématique de la frontière Berlin (18 85) Abraham NDINGA MBO (du 5 juin au 15 octobre .

7

25

47

65

en Mrique Centrale depuis 79

De Brazza au Congo ou le scotome d'une vérité historique Mamonomé Entsika Raphaël OKOUNDjI Les fondements anthropologiques Mr ique del' 0 uest Tom Amadou SECK ENTRETIEN avec Jao VARELA de l'Etat de droit en

95

10 1

115

FENÊTRE SUR Quand les Sénégalais s'organisent déclassement de la France Abdoulaye GUEYE
Dynamique
F rance.

aux Etats-Unis:

le 121

entrepreneuriale

des migrants

sénégalais

en
139

...........................................................................................

Mor FAYE et Pascal HUG Et si demain les Mricains de France aussi... ? Emmanuel MlKANO MO UKOURY LIBRES PROPOS Les francs-maçons en Mrique francophone Claude WA UTHIER Pratique politique et formation sur le cas algérien Moustapha HAMMOUCHE du discours politique: Essai 197 159

185

ESPACES LIVRES ET AUTEURS
Ela Jean - Marc. .............................................................................. 203

jean-Baptiste FOTSO-DjEMO La période française de Richard Wright: Syvie KANDÉ Poème: A Gorée Geneviève BUONO l'art du Haiku 217

223

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Romain PHAMBU

MASANGA

ESQUISSE

D'UNE

HISTOIRE

Esquisse d'une histoire immédiate sur la crise politique et militaire au Congo-Kinshasa

par Romain

PHAMBU MASANGA

Résumé: Loin d'être un événement « injustifé» ou fortuit, la crise politique et militaire au Congo-Kinshasa peut être perçue comme une traduction de sa culture politique, telle qu'elle s'est si souvent exprimée, depuis son accession à l'indépendance en 1960. Elle est, comme d'aucuns ne le pensent, une consécration de la criminalisation du politique, en tant que mode de « gouvernance» dans la quasi-totalité des «États néo-patrimoniaux» de l'Afrique Subsaharienne.

La pratique du pouvoir basée sur le «personnalisme» et le « clientélisme» dans cette région de l'Afrique légitime l'usage de la violence aux fins de stratégie de maintenance et d'accumulation. Il s'ensuit une réduction des espaces de libertés pouvant favoriser le dialogue des intérêts multiples de chaque société, et une institutionnalisation des «dictatures politiciennes» pour la simple jouissance du pouvoir. Au-delà de l'argumentaire « nationaliste» et « sécuritaire » développé par les uns et les autres, se profile en fait une lutte pour les richesses et pour le pouvoir. Mots-clés: violence. Démocratie, gouvernance, pouvoir, néo-patrimonialisme et

ESQUISSE

D'UNE

HISTOIRE

IMMÉDIATE

L'histoire est un perpétuel recommencement nous apprend Teilhard de Chardin. Cette assertion se vérifie, lorsqu'on observe l'évolution de la situation socio-politique en République Démocratique du Congo. En effet, qu'il s'agisse de la première république de M.J.Kasa-Vubu (1960-1965), de la seconde république du maréchal Mobutu ou de la troisième république de M. Laurent-Désiré Kabila, une constance demeure: " la pratique de la politique au Congo-Kinshasa s'est souvent déroulée sur un fond de violence" . Les sécessions du Katanga, du Sud-Kasaï, du Kwilu et du Maniema entre 1960 et 1963, la grande révolte des étudiants de Lovanium en 1968, les guerres du Shaba en 1977 et en 1978, les attaques de Moba en 1980, les pillages de 1990 et de 1993, la rébellion de l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo-Kinshasa et celle des Banyamulenge appuyés par le Rwanda et l'Ouganda à partir de 1998, sont autant des signes témoignant de la persistance de cette culture de violence. La criminalisation du politique au Congo-Kinshasa ne relève pas du tout d'une actualité brûlante et spontanée comme semble l'insinuer Jean-François Bayart dans ses écrits (1), elle est une donnée inhérente à l'historicité même de cette société. Comme l'écrit Nlandu Tsasa, journaliste-reporter de l'Agence Congolaise de Presse, l'histoire du Zaïre est une succession des folies: "folie de Léopold II qui s'approprie le Congo, folie de la colonisation qui soumet les populations à une domination étrangère, folie de la décolonisation avec toute l'impréparation qui l'a marquée, et enfin folie de la société mobutiste avec la panoplie de ses déviations (..). A cette allure, il paraît impérieux de tirer la sonnette d'alarme afin d'empêcher que d'autres folies, peut-être déjà et plus meurtrières, ne viennent s'installer et assombrir
davantage le spectacle désolant qu'offre aujourd'hui le Zaïre "(2).

Cet appel prémonitoire n'a pas hélas, été entendu, puisque, le Zaïre redevenu République Démocratique du Congo connaît, aujourd'hui, une des plus grandes crises de son histoire. Mais, à la différence des crises précédentes, celle-ci n'est pas seulement d'une envergure nationale, mais aussi régionale et continentale, parce qu'elle implique plusieurs pays de la région et du continent. Nous aborderons donc notre analyse sous la triple approche nationale, régionale et continentale, en parlant du Congo-Kinshasa, de la région des Grands Lacs et du Continent africain. Si d'une manière générale, la plupart des chroniqueurs de la presse surtout internationale, et même certains académiciens se voulant "spé8

Romain

PHAMBU

MASANGA

cialistes de l'Mrique", se sont risqués de focaliser leurs analyses de la crise sur une hypothétique fin de règne à Kinshasa, le cours des événements doit les avoir obligés à revoir leurs copies. L'ampleur et la complexité de l'actuelle crise congolaise imposent une grande prudence dans l'approche des faits, avant d'en tirer les conclusions qui peuvent être considérées comme sérieuses. Pour l'instant, toute tentative d'analyse quelque scrupuleuse qu'elle soit, ne peut être considérée que comme provisoire et doit être inscrite dans le cadre d'une définition d'un tableau devant permettre la lecture pertinente de la situation. L'objectivité de l'analyste devrait constituer le souci primordial, tant il est vrai que dans ce genre d'exercice, la frontière entre ce qui est objectif et ce qui ne l'est pas, reste souvent difficile à tracer. C'est donc en puisant dans les discours et dans les faits et gestes des différents protagonistes de la crise que nous entendons écrire notre paragraphe sur ce que nous croyons être la plus grande crise des Etats de la région des Grands Lacs.

Fondement de la Crise: les arguments en présence
L'analyse des différentes déclarations faites par les principaux protagonistes impliqués dans la crise politique et militaire au CongoKinshasa révèle que les raisons de celle-ci sont tout aussi diverses que confuses. La démarche de chacun est de pouvoir justifier la légitimité de son action, pour essayer de donner un caractère "juste" à cette barbarie. Dans son message du 16 septembre 1998 à la population de Kinshasa, à la Place Sainte Thérèse de Ndjili, le Chef de l'Etat congolais, a donné sa version de la crise, dans des termes qui voilent à peine sa malice. Le motif de l'agression, selon l'homme fort de Kinshasa, "c'est d'abord notre plan triennal le plan de la reconstruction qui a commencé à pousser les belles fleurs de la réussite qui allait graduellement de bas en haut Le motif de l'agression, c'est tous ceux qui ne veulent pas notre bonheur, des fleurs qui allaient éclore pour vous faire voir que le plan triennal devait aboutir à une réussite totale. Ils sont jaloux, ils ne l'ont pas voulu, ils veulent briser cet élan... Ils sont contre notre détermination à
compter sur nos propres forces. Parce que nous leur disons que notre pays est très riche et que ces messieurs étaient ici pour piller nos richesses pendant trente-sept ans, mais que maintenant nous allions renverser les choses. Nous

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ne nous étions pas arrêtés au verbe. Nous avons traduit notre théorie en pratique et nous nous sommes basés sur nos richesses pour commencer à réparer nos routes, nos ponts cassés, à utiliser cette richesse pour chasser la pauvreté. "(3). Cette déclaration publique du président congolais, feutrée de populisme et de nationalisme rappelle étrangement le vieux style révolutionnaire des anciens régimes marxistes-léninistes d'Mrique. Elle révèle, en même temps, l'ambiguïté de l'oligarchie congolaise quant à ses responsabilités effectives sur le déclenchement de la crise. En effet, de manière tout à fait simpliste, le président de la république démocratique du Congo veut faire admettre à sa population que le désordre dont le Congo est "victime" n'est pas le fait d'une fatalité, mais le résultat d'un complot minutieusement ourdi contre lui et contre son pays, par les "ennemis de son pouvoir et de son succès": "Nous sommes, dit-il un peuple courageux, nous venons de le démontrer après ces quelques mois de pouvoir. C'est vous, peuple congolais, qui êtes au pouvoir, parce que nous ne faisons que traduire vos intérêts et c'est pour cela que vous vous êtes battus contre les agresseurs, parce que vous saviez bien que nous défendions vos intérêts, vos intérêts à tous... "(4).

Plus concrètement, le pouvoir de Kinshasa considère qu'il est victime d'une agression extérieure du Rwanda, de l'Ouganda et du Burundi, sous l'oeil complaisant de la Communauté internationale et plus précisément de certaines puissances étrangères de l'occident, en l'occurrence, les Etats-Unis, la Belgique et la France. Si cette thèse semble avoir fait du chemin jusqu'à s'imposer comme la plus plausible, il n'en reste pas moins qu'elle masque une partie du secret des princes, puisque les autres protagonistes dans le conflit semblent la réfuter, en proposant un argumentaire tout à fait différent. Pour M. Wamba-dia-Wamba, président du Rassemblement Congo-lais pour la Démocratie (R.C.D), branche politique de la rébellion congolaise à l'Est du pays: "après le renversement de Mobutu, certaines tâches urgentes n'ont pas été accomplies: débloquer le processus de démocratisation, s'ouvrir aux formations politiques. Il aurait fallu instituer une direction collégiale et, au lieu de cela, Kabila a écarté tous ceux avec lesquels il avait renversé Mobutu. En plus, au lieu de mettre en place une armée à partir des trois groupes existants, les kadogos (enfants-soldats venus du Kivu), les katangais et les anciens militaires de Mobutu, Kabila s'est appuyé sur les katangais et a marginalisé les autres. Tout cela a créé une dissension au sein de l'armée, qui s'est traduite par une tentative de coup d'Etat en juin-juillet 98. Kabila se préparait déjà à la guerre en septembre 1997, il avait déjà recruté des miliciens hutus. La menace que 10

Romain PHAMBU MASAN GA

représentaient de tels préparatifs a précipité la rébellion du 2 août 1998 "(5). Pour ce vieux professeur d'histoire de l'université de Dar-Es- Salam en Tanzanie, le pyromane, c'est Kabila qui n'a pu s'ouvrir à la culture démocratique, après avoir été à la tête d'une coalition qui a renversé la dictature de Mobutu On assiste finalement à une espèce de "Bouc-émissairisation" dans la détermination des responsabilités de la crise, du moins au niveau des acteurs congolais. Si pour la "bande" de Kinshasa, la crise est le fait d'un complot ou d'une agression extérieurs, le "collectif hétéroclite" de Goma noyauté par la minorité banyamulenge du Kivu et téléguidé par Kigali et Kampala, considère que son action est une libération dans une libération. On l'a vu d'ailleurs dans la suite, la diabolisation de l'homme fort de Kinshasa dans le discours de tous ces anciens alliés dans l'AFDL, a fini par susciter une opinion ayant conduit certains observateurs du Congo-Kinshasa, à se demander si Kabila n'était pas finalement le clone de Mobutu (6). Le "R.C.D. " se targue une légitimité, en considérant que la population de la République Démocratique du Congo devrait être libérée d'une nouvelle dictature, pire que celle de Mobutu. Quant au Rwanda, au Burundi et à l'Ouganda, après avoir nié pendant très longtemps la présence de leurs troupes sur le sol congolais, ils ont fini par le reconnaître devant l'évidence des faits; soutenant, à cet effet, que leur intervention constitue un " acte de légitime défense". Le président ougandais Yoweri Museveni ne s'en est d'ailleurs pas caché, lors du Sommet de la Francophonie à Paris du 27 au 28 novembre 1998, en déclarant: "La crise des Grands Lacs tire son origine d'un génocide. Un million de victimes, cela laissefortement des traces. Les génocidaires se sont réfugiés en R.D. C, et le régime de Kabila ne les a pas empêchés de poursuivre leurs opérations macabres. Notre intervention dans

ce pays est un acte de légitime défense. Quant aux propos de Monsieur
Mugabe, ils tiendraient si Kabila était un président élu. Or ce n'est pas un régime, mais une faction au pouvoir qui est contestée par une autre. Ceci dit, si la sécurité sur nosfrontières est rétablie, nous sommes prêts à retirer
nos soldats "(7).

Le groupe d'agresseurs, notamment le Rwanda et l'Ouganda considèrent que la stabilité et la pérennité de leur pouvoir dépendent de la capacité du régime congolais d'éradiquer les mouvements rebelles rwando-ougandais, opérant à partir de leur territoire. 11

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Vraisemblablement, cet objectif était le gage du soutien de Kigali et de Kampala à Kabila, dans sa conquête du pouvoir au Congo-zaïre. Le chef d'Etat ayant choisi d'adof'ter un profil bas par rapport à cet accord léonin, les hommes forts de Kampala et de Kigali se sont résolus finalement d'assumer eux-mêmes cette sale besogne, en s'appuyant une fois de plus sur quelques congolais en mal de pouvoir. Et comme si cette invasion barbare ne suffisait pas, le président rwandais poussera son cynisme jusqu'à réclamer une révision des frontières avec le Congo: " Je souhaiterais, dit-il que le débat tourne autour desfrontières artificielles héritées du colonialisme. L'Afrique a besoin
d'une nouvelle conférence de Berlin "(8).

Les déclarations fracassantes des dirigeants rwandais et ougandais ont tendance à accréditer la thèse du vide du pouvoir au CongoKinshasa, après l'éviction de Mobutu, méprisant toutes les règles d'usage du Droit international. Ils considèrent ainsi la République Démocratique du Congo comme un "no man's land" qu'ils peuvent occuper à leur guise. Une autre faction rebelle anti-kabila, le Mouvement pour la Libération du Congo (M.L.C), est présidé par Jean-Pierre Bemba Gombo, fils du milliardaire congolais Bemba Saolona. Ce mouvement né dans la région, jadis présidentielle, de l'Equateur au nord-ouest du Congo, repose sur les ethnies ngbaka et ngbandi, deux ethnies qui constituaient le creuset du système mobutien . Il inscrit son action dans le cadre de la congolisation de la rébellion. Pour ces rebelles de l'Equateur, en effet, le Rassemblement Démocratique Congolais opérant dans l'Est du pays, semble être un peu trop noyauté par les Tutsis banyamulenge, eux-mêmes soutenus par des rwandais, d'où la nécessité de mettre sur pied une rébellion plus nationaliste (9). Mais, au regard même de la structuration du mouvement, avec l'intégration supposée des faucons du clan mobutiste, notamment les généraux Baramoto et N'zimbi, on peut bien imaginer qu'il s'agit d'une bande des revanchards voulant régler les comptes avec un pouvoir qui les a tant tant humiliés. Le dernier groupe d'acteurs, et pas le moindre, est celui des "Alliés déclarés" du pouvoir de Kinshasa: l'Angola, le Zimbabwe, la Namibie, La Libye et le Tchad. Si, à travers la présence des troupes tchadiennes, bien de gens voient l'ombre de Tripoli, le président de la république du Tchad, M. Idriss Deby lui-même ne partage pas du tout cette opinion. Pour ce dernier, en effet, l'intervention de ses troupes en République Démocratique du Congo est "un acte souverain qui a été décidé par le gouvernement tchadien, après consultations avec les dirigeants 12

Romain

PHAMBU

MASANGA

de l'Afrique Centrale... Cette intervention répond aux principes sacro-saints de l'Organisation de l'Unité Africaine (O. U.A.) et de l'Organisation des Nations Unies (ONU) relatifi à l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation "(9).

L'Angola, la Namibie et le Zimbabwe considèrent que leur présence au Congo est un acte de solidarité interétatique à l'endroit d'un pays membre de la SADC, déstabilisé par des agresseurs extérieurs. Le président Robert Mugabe du Zimbabwe l'a d'ailleurs clairement souligné au Sommet de la Francophonie de novembre 1998 à Paris. En effet, faisant l'historique de l'intervention militaire de son pays, ainsi que celle de l'Angola et de la Namibie, contre ce qu'il qualifie d'agression ougando-rwandaise en R.D.C, il dit: "Je répète devant vous ce que j'ai dit aux présidents Yoweri Museveni et Pasteur Bizimungu : nous n'accepterons jamais cette agression, et nous leur ferons la guerre s'ils ne retirent pas leurs soldats. C'est également ce que j'ai dit à Susan Rice, le sous-secrétaireAméricain pour lesAffaires Etrangères. Les américains jouent aux pyromanes dans cette région en entretenant des camps d'entraînement au Rwanda. Le Zimbabwe est intervenu à la demande du Président Kabila et notre intervention s'est faite sous mandat de notre organisation, la SADC. Nous nous retirerons le jour où le président Kabila nous fera la
demande "( 1 0)

.

Au-delà de la bonne foi des uns et de la mauvaise foi des autres
Ces petites phrases exprimant les raisons d'engagement des uns et des autres ne retrouvent visiblement aucun point de recoupement. Tout se passe donc comme si on était dans un dialogue de sourds, où tout le monde s'exprime mais personne n'écoute. Dans cette situation, les motivations cachées de chaque groupe lui dicteraient un comportement. On réalise ainsi que plusieurs faits objectifs démentent la crédibilité de la plupart de ces déclarations de bonnes intentions. Relevons que l'argumentaire de la sécurité des frontières soutenu par le Rwanda, le Burundi et l'Ouganda, est balayé par le simple fait que le début de leur offensive est parti de la région du sud-ouest, le BasCongo qui, visiblement, ne partage pas de frontière avec les trois pays. L'histoire a montré, surtout avec les malheureux événements de Kinshasa, que ces troupes venues du Bas-Congo n'avaient pour seul objectif que de renverser le pouvoir établi à Kinshasa.

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D'autre part, les griefs du RCD au président Kabila d'être dictateur constitue de manière globale un "peché par omission". En effet, bien des ténors actuels de ce cartel de Goma, les banyamulenge en l'occurrence, ont été, avec Kabila, les artisans de cette politique dictatoriale qu'ils condamnent. Il suffit de rappeler, pour l'histoire, que M. Bugera Deogratias a été successivement secrétaire général de l'AFDL et ministre d'Etat du gouvernement de Kabila, et M. Bizima Kahara a occupé le poste honorable et stratégique de ministre des Mfaires Etrangères. L'arrogance et le zèle de ces deux personnalités, hier très proches du pouvoir de Kinshasa ont suscité la grande colère de l'opposition politique interne et surtout de la population kinoise. Leur hargne serait à la hauteur des honneurs et des avantages perdus. Tout aussi réducteur et démagogique paraît le discours du président ramenant la crise en R.D.C à un complot extérieur ourdi contre son peuple et contre son pouvoir, à cause du succès de son action. En effet, même si le pouvoir de Kinshasa bénéficie, conjoncturellement, d'un crédit de popularité plus considérable que les autres protagonistes, il ne peut éluder le fait que cette crise est aussi le résultat des accords nébuleux qu'il a passés avec ses parrains rwandais et ougandais. Ce secret de polichinelle qui relève d'une démarche stratégique et personnelle de M. Kabila reste, à notre avis, une source essentielle de la crise, ne pas l'accepter revient à falsifier l'histoire. On ne peut trop s'en cacher, "le pouvoir actuel de Kinshasa est, à ses origines, une invention de Kampala et de Kigali". Comme le souligne Georges Berghezan: "la victoire de l'Alliance n'aurait sans nul doute été aussi rapide sans la présence de nombreux soldats
étrangers à ses côtés, pour l'essentiel des troupes, officiers et conseillers venus

des pays voisins (..). certaines sources indiquent que l'entraînement par les rwandais aurait débuté une année avant le déclenchement de l'offensive au Sud-Kivu. Selon l'homme fort de Kigali, les troupes de l'Alliance étaient encadréespar des soldats et officiers rwandais et des troupes rwandaises ont participé aux batailles majeures ayant mené au renversement de Mobutu, de Kisangani à Kinshasa. (..). De nombreux soldats ougandais, peut-être deux mille hommes, équipés de missiles sol-air, de tanks et de blindés, ont
également participé à la guerre du Congo... "(11).

De ce fait, une des sources de légitimité du pouvoir de Kinshasa, la plus importante peut-être, réside dans cette première "sacrée" alliance. En bousculant abruptement ses parrains rwandais et ougandais et en dissolvant l'AFDL, M.Kabila a probablement scié la branche la plus solide sur laquelle il était assis. 14

Romain

PHAMBU

MASANGA

Certes, ce revirement d'attitude du président congolais semble avoir été dicté par certaines contraintes politiques et socio-éconmiques internes, mais l'histoire montre qu'une telle entreprise en politique constitue un pari très risqué. Pour avoir fait semblant de ne pas bien le comprendre, M. Kabila paie, peut-être aujourd'hui, le plus lourd tribut de ses mauvais calculs politiciens. Dans le même ordre d'idées, on peut évoquer la révocation unilatérale par Kinshasa, de certains contrats juteux passés avec de grands groupes d'intérêt financier et industriel, comme le groupe "America Mining Field". Ces décisions dont seul le maître de Kinshasa connaît l'opportunité expliqueraient, mutatis mutandis, l'existence de cette guerre sans issue, dans laquelle le rôle des "acteursinvisibles" ne peut être sous-estimé. De même, on peut considérer que la prophétie de foi faite par le Mouvement pour la Libération du Congo (MLC) dirigé par Jean-Marie Bemba relève d'une démarche suicidaire et machiavélique. En effet, ce mouvement de rébellion à base tribale ne semble pas plus crédible que le RCD de Goma (Kivu) qu'il condamne, même si dans le discours, il se montre un peu plus nationaliste et plus messianique pour la population congolaise. Sa fondation est constituée pour l'essentiel des principaux artisans du système mobutien. Ils sont pour la plupart, ces prédateurs "mobutistes" qui se présentent aujourd'hui comme des libérateurs, et qui sont les premiers responsables de la crise. Il paraît de plus en plus perceptible que, dans la conscience populaire des congolais, ces gens se sont disqualifiés et ont leur place dans un bagne. L'histoire semble ne plus vouloir leur accorder une petite porte de sortIe. Certaines révélations du livre d'Honoré Ngbanda (12), pion important du pré-carré mobutiste jusqu'à l'effondrement de l'empire" sont venues peut-être sceller le sort de certains de ces "dinosaures". Pour ce qui est des alliés de Kinshasa, bien de gens s'interrogent sur le bien-fondé de leur intervention, au regard des exactions commises sur les populations civiles du Bas-Congo. Plus énigmatique paraît la présence angolaise au Congo-Kinshasa, eu égard à l'actualité angolaise même, dominée par une guerre civile fratricide opposant, depuis plus d'un quart de siècle, les rebelles de l'Unita de M. Jonas Savimbi aux troupes gouvernementales de M.Eduardo Dos Santos.

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Tout semble indiquer, en tout cas, que l'intervention des troupes angolaises en RDC est surtout justifiée par le besoin de recherche d'une position géostratégique favorable devant lui permettre de mieux gérer sa crise intérieure. La même analyse peut-être faite, toutes proportions gardées, sur l'opportunité réelle de l'intervention des troupes zimbabwéennes, dont l'ardeur de l'engagement semble être proportionnelle au rythme de passation des "contrats mafieux" entre les proches du président Mugabe et le pouvoir de Kinshasa, tel l'accord de "tutélarisation" de la Gécamines. La guerre du Congo-Kinshasa n'est donc pas juste, tant il est de plus en plus visible que la poursuite de l'intérêt général n'en constitue pas la première explication. Il s'agit d'une guerre imposée aux peuples des différents pays engagés et elle ne semble justifée que par des motivations égoïstes et politiciennes des uns et des autres. On se trouve dans une grande lutte des factions, mues par le seul instinct d'assurer leur accumulation et de conserver leur pouvoir. La République Démocratique du Congo est vraisemblablement victime d'une razzia organisée par des groupes d'intérêts politico-financiers ne pouvant justifier leur présence au Congo que par des pactes "léonins" tacitement passés avec le pouvoir de Kinshasa.

La Dimension

patrimoniale

de la crise

La crise politique et militaire au Congo-Kinshasa est une meilleure illustration du niveau d'infantilisation du pouvoir politique en Mrique au Sud du Sahara, d'une manière générale. Celle-ci se traduit par une faible capacité de gouvernants à trouver des réponses aux grandes questions que soulèvent les populations, et par une tendance poussée à faire du pouvoir un patrimoine personnel. D'après Tshiyembe Mwayila, le néo-patrimonialisme de l'Etat post colonial en Mrique représente un mode de domination illégitime permettant aux détenteurs de l'autorité de s'arroger, sans rencontrer de résistance, tous les pouvoirs d'allocation des biens matériels, des positions statutaires et des valeurs symboliques (14). Et Jean-François Médard souligne que" le chef patrimonial traite toutes les affaires politiques, administratives ou judiciaires comme s'il s'agissait d'affaires personnelles, de la même façon qu'il exploite son domaine ...Le chef
patrimonial est à l'origine un conquérant, un prédateur, qui, lorsqu'il n'est pas encore établi, traite ses conquêtes comme un butin,. lorsqu'il s'installe et

16

Romain PHAMBU

MASANGA

cherche à rationaliser son autorité, il gère son royaume comme son domaine... "(15). Cette peinture correspond peu ou prou à la situation qui prévaut dans tous ces Etats des Grands Lacs embourbés dans cette crise congolaise. En effet, la guerre en R.d.C est d'abord une affaire privée de quatre individus: Paul Kagamé du Rwanda, Yoweri Museveni de l'Ouganda et Laurent Désiré Kabila du Congo-Kinshasa. Ces trois anciens maquisards devenus par la force des choses, les chefs d'Etat de leur pays se battent d'abord pour la survie de leur pouvoir. Leurs populations respectives se tro~vent impliquées, par la force de la manipulation, dans une situation dont elles ne connaissent pas clairement les tenants et les aboutissants. On peut donc penser que les velléités nationalistes émaillant les discours politiques des uns et des autres, ne constituent que des alibis pour une légitimation, ne fût-ce que de façade, de cette grande entreprise "machiavélique"qui ne veut pas dire son nom. En effet, si on peut déplorer que la République Démocratique du Congo ait à sa tête un président auto proclamé, on peut aussi épingler qu'à Kigali, il règne un "totalitarisme tutsi". En Ouganda, le monarque Museveni applique sa bonne gouvernance dans un système de "sans parti", tandis que le Général Major Pierre Buyoya se dit" père de la nation burundaise", après avoir renversé un pouvoir démocratiquement établi. La région des Grands Lacs constituerait donc un bastion des dictateurs, en dépit de blanchissement démocratique que tous ces chefs patrimoniaux tentent souvent d'opérer par l'organisation des cadres symboliques de concertation: parlement, appareil judiciaire, syndicats... Vu sous cet aspect, la crise politique et militaire au Congo-Kinshasa serait aussi une conséquence de l'absence d'une culture politique démocratique affirmée dans cette région. En effet, le pouvoir politique y est exercé sans concertation effective avec la base, et on n'y trouve guère des mécanismes crédibles de contre-pouvoir susceptibles de rétablir I'équilibre. Il s'ensuit que les dirigeants politiques en mal de légitimité et de restauration autoritaire s'approprient l'usage de la violence aux fins de leurs stratégies de maintenance et d'accumulation. La région des Grands Lacs serait dans ce que Jean-Jacques Roche appelle une crise internationale de gouvernance. Celle-ci se traduit par la difficulté toujours plus grande de concilier l'intérêt général exprimé par les autorités et la multiplicité des intérêts privés qui se reconnaissent de moins en moins dans ce mythique intérêt général (16). Tessy Bakary 17

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IMMÉDIATE

qualifie ce genre de gouvernance d"'Etat-personne". Ce concept signifie d'abord le pouvoir politique, au sens politique où l'Etat prend la figure emblématique du Président. Ensuite, cette notion implique la concentration du pouvoir aux mains d'une seule personne, un "monarque président", selon les termes de David Apter (17). Dans ce cas, des expressions aussi caricaturales que provocatrices telles que: "l'homme fort de Kinshasa", "l'homme fort de Kigali", "l'homme fort de l'Ouganda", ou encore :" Le Rwanda de Kagamé", "le Congo-Kinshasa da Kabila", "l'Ouganda de Museveni" ou "le Burundi de Buyoya", trouvent toute leur signification. Cette gestion personnalisée et totalitaire des Etats, basée sur un clientélisme parental, favorise la montée des intégrismes ethniques menaçant gravement la paix et la stabilité de la région. Le mal de la région des Grands Lacs serait d'abord celui du pouvoir politique'. Tout indique, en effet, que les méthodes patrimoniales jadis d'application par les régimes qu'on a qualifiés de "despotiques", ont refait surface dans les règnes des "pères-libérateurs". Bien d'observateurs avisés pensent, d'ailleurs, que la période actuelle dite de "démocratisation" est bien pire que celle de la dictature. Comme au moment de l'indépendance, les gens risquent bien de commencer à se demander à quand la fin de cette démocratie. Au-delà de la mystification pluraliste et démocratique, plusieurs Etats de l'Afrique au Sud du Sahara continuent à être des "féodalités autocratiques à tentation monarchique mais régnant sur des républiques
esclaves" (18).

Le verrouillage politique semble déjà total au Rwanda, au Burundi et en Ouganda, tandis qu'au Congo-Kinshasa, on assiste de plus en plus à une répétition du mobutisme avec la "katangalisation du pouvoir", la "swahilisation de l'administration" et même la déification de la personne du Chef de l'Etat. Le pouvoir est donc considéré non pas comme une action en commun, réglé par un lien institutionnel reconnu, l'élection en l'occurrence, mais un rapport de domination entre gouvernants et gouvernés, lequel à son tour s'analyse en termes de commandement et d'obéissance (19). Cette capacité de contraindre ne résulte guère d'un soutien populaire qui donne le pouvoir aux institutions d'un pays, mais de l'idée d'un pouvoir comme propriété individuelle dont on détient le monopole de distribution et d'usage. Le problème, comme le souligne Hannah Arendt, "de substituer la volonté du peuple à la domination de l'homme par l'homme, par la 18

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domination par l'exercice de la volonté populaire, car la soumission de l'homme à la loi sans essence naturelle de consentement maintient la confusion entre le pouvoir et la domination" (20). C'est donc toute l'éthique du pouvoir qu'il faut revoir dans ces Etats, en commençant par débattre de l'épineuse question de la manière dont" on devient politicien en Afrique". Question d'autant plus cruciale, parce qu'elle permet de comprendre le pouvoir africain dans sa dimension intrinsèque, en même temps qu'elle peut donner lieu à certaines avancées dans les efforts intellectuels déployés pour la mise sur pied d'une société africaine plus démocratique. On ne le dira jamais assez, le pouvoir en Afrique ne s'obtient pas par le simple fait de déposer un bulletin dans une urne. L'élection "moderne" n'est pas une institution encore bien maîtrisée et bien intériorisée par les Africains. Dans les pays africains, d'ailleurs, il est rare de voir l'opposition ou le perdant accepter le verdict des urnes. On crie toujours à la tricherie des uns et à la mauvaise foi des autres. Les pays africains, notamment ceux des Grands Lacs peuvent éviter certaines crises en attaquant de front les tares existant dans leur mode de conception et de gestion du pouvoir. Cette entreprise délicate n'est réalisable que si les hommes peuvent s'accepter et se rencontrer pour discuter, d'une part, et d'autre part, si ces hommes peuvent fournir un effort d'honnêteté humaine et intellectuelle dans les débats qu'ils engagent. Ce n'est qu'au prix de ce dialogue franc entre les différentes forces politiques que ces pays pourront sortir de ce grand mal dont ils souffrent aujourd'hui.

Démocratie et développement:

Eternels slogans

La crise politique et militaire actuelle au Congo-Kinshasa est un coup fatal porté à l'ensemble du projet de la construction démocratique dans la région des Grands Lacs. Cette démocratie doit être comprise, non comme une juxtaposition des partis politiques sans réelle utilité socio-politique, mais un projet de gouvernance ouvrant au plus grand nombre de gens de participer effectivement à l'édification et à la gestion du devenir de la société. La démocratie se situe finalement en amont et en aval du développement, dans ce sens qu'elle en est un incitateur au développement, en même temps qu'elle en constitue la finalité.

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En considérant le développement comme un processus qui doit permettre aux gens de contrôler leur situation, impliquer un enrichissement spirituel et culturel, représenter un progrès social, garantir aux gens le contrôle des ressources naturelles et à la gestion de celles-ci, la Déclaration Mricaine d'Isolo (21) montre bien la symbiose existant entre les deux notions. La situation chaotique de la région des Grands Lacs amenuise, sans conteste, la réalisation d'une telle harmonie. En effet, tant en R.D.C que dans les autres Etats de la région, on note une absence totale d'un projet mobilisateur viable pouvant justifier la légitimité des pouvoirs établis. La culture de la violence et de la guerre semble être le seul dossier intéressant les gestionnaires politiques de cette région. Cette guerre se déroule d'ailleurs sur un fond des rivalités ethniques opposant le grand groupe bantou de la région à la minorité nilotique. Il en résulte in fine un émoussement de l'unité nationale habilement réalisée par les péres-fondateurs qui ont précédé les pèreslibérateurs. D'autre part, la qualité du débat politique dans cette région est d'une médiocrité telle qu'on se pose des questions sur les possibilités réelles d'une alternance politique crédible dans ces pays. L'opposition politique brille par des luttes intestines pour le positionnement et par le vagabondage politique, et la société civile est devenue le point de cristallisation de la prédation par le bas. Le cercle est donc vicieux et on peut se demander si ces pays sauront un jour se relever. En tout cas, cela n'est pas encore la préoccupation de ces dirigeants politiques au pouvoir parce que, bien qu'ils tiennent quotidiennement des discours très volontaristes, la réalité quotidienne semble constamment les contredire. Le projet démocratique des Etats des Grands Lacs peut donc être qualifié de "brouillon"" ou de "façade", car son contenu reste symbolique et ne se limite qu'à un rôle de propagande orientée vers les bailleurs de fonds occidentaux tenants du principe de la conditionnalité politique et du respect des droits de l'homme. "La politique par le bas en Mrique" de Jean-François Bayart et ses collègues n' a donc pas encore eu l'éclat souhaité, et on peut parier que cela sera encore pour longtemps. En effet, la mobilisation populaire devant permettre l'amorce de cette démocratie y fait largement défaut, surtout à cause de l'handicap important entre la doctrine et la pratique

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des dirigeants, source de démotivation observée chez les masses populaires. Et comme conclut si bien Djelo E: ''Les instances dirigeantes s'identifient à la nation au point de confondre leurs propres intérêts avec ceux du pays. L'Etat qui est lointain, le peuple, dont la loyauté va spontanément aux entités de base, le perçoit politiquement et socialement comme une conspiration permanente contre sa tranquillité, comme le règne d'une élite corrompue qui s'enrichit à ses dépens, comme une domination violente qu'il craint, à laquelle il se soumettra, le cas échéant, mais qu'il évite dans toute la mesure du possible "(22). Le problème est d'opérer une amélioration au niveau de la communication politique assez anachronique entre le haut et le bas, afin de trouver une synthèse qualitative qui pourra être profitable à la société.

En définitive
Les dirigeants de la région des Grands Lacs doivent aujourd'hui réaliser que la violence plutôt de construire une société, ne fait que la détruire. Une guerre, on sait quand on y entre, mais il est difficile de prévoir quand on en sort, surtout quand tous les paramètres ne dépendent pas des belligérants. Un sursaut de responsabilité est donc requis de la part de tous les protagonistes qui ont pris leur peuple en otage, en déclenchant une spirale de violence dont ils ont perdu le contrôle. Plus singulièrement, il faut arrêter ce cycle de violence, en ayant à coeur ces vies humaines qu'on supprime sans raisons défendables. Les peuples n'ont pas besoin des coups de fusils ou de canon, ils ont besoin de nourriture, d'hôpitaux, de salaires, etc. Le pouvoir politique ne peut se justifier que par rapport à la satisfaction de ces besoins. Il est grand temps que les dirigeants africains adoptent des attitudes responsables face aux grands défis des sociétés dont ils conduisent le destin. Ils doivent, pour cela, se conduire en serviteurs des peuples, plus qu'en monarques agissant au nom d'un pouvoir surnaturel qu'ils détiendraien t.

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Ils doivent cesser de donner l'impression qu'ils gèrent leur pays par procuration, en instituant des règles de jeux qui puissent améliorer la qualité de la communication entre la base et le sommet. La rébellion au Congo dans sa dimension interne, tout comme le pouvoir de Kinshasa se doivent d'admettre que leur aventure est de mauvaise augure. L'absence de projet de société crédible de la part de tous les prétendants semblent donner un avantage psychologique à l'occupant de Kinshasa, ce qui limite la marge de manoeuvre des autres. Le pouvoir par les armes ne donne aucune garantie de pérennité, tout le monde le dit, tout le monde le sait, mais personne ne l'applique. Le Congo-Kinshasa, ainsi que les autres pays de la région gagneraient bien du temps en procédant à des grandes réconciliations nationales, en tirant les grandes leçons de l'histoire. La logique du gagnant et du perdant n'aide pas à faire avancer les choses. Il est peut-être temps que les dirigeants de ces pays prennent conscience de l'utilité de définir un cadre juridique de gouvernance, pour en finir avec toutes ces républiques bannières qu'ils ont instaurées. La proposition de Wamba-dia-Wamba d'instaurer une démocratie basée sur la "palabre africaine" n'est certainement pas la bonne voie à suivre, puisqu'elle ne peut que renforcer la confusion.

Bibliographie
(1). Bayart J.F. ; Stephen E. ; Hibou B.; La criminalisation de l'Afrique, Espace International, Ed. Complexes, Bruxelles, 1997, 167 p. (2). Nlandu Tsasa ; La rumeur au Zaïre de Mobutu, Radio-trottoir à Kinshasa, Ed.L'Harmattan, Paris, 1997, pp. 11-12 (3). Bulletin de l'Agence Congolaise de Presse, A.P.C.-Kinshasa, R.D.C, 16 septembre 1998, p.l (4). Bulletin de l'Agence Congolaise de Presse, A.P.C.-Kinshasa, RDC, idem, p.l (5). Interview de Wamba-dia-Wamba à Collette Braeckman, à Goma (RDC) dans le journal Le Soir du 26 janvier 1999, p.2 (6). Lire à ce sujet Euloge Boissonnade; Kabila Clone de Mobutu? Ed. Moreux, Paris, 1998, 416 p. (7). Jeune-Afrique n° 1978, du 8 au 14 décembre 1998, p.24 (8).Jeune-Afrique n01978, idem, p.24 (9). Lire aussi l'article de Lewa francis-Marie et Geslin Jean-Dominique; "Les enfants de Mobutu prennent le maquis", dans Jeune-Mrique n01975, du 17 au 23 novembre 1998, p.32 (10). Bulletin de l'Agence Congolaise de Presse du 10 février 1999, p.2 (11). Jeune-Mrique n01978 du 8 au 14 décembre 1998, p.23 22