Crises, Mutations et Conflits Politiques au Congo-Brazzaville

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La crise qui secoue le Congo-Brazzaville n'est pas politique, en dépit des apparences que nous offre le prisme, parfois trompeur, de ce que l'on nomme communément l'actualité. C'est donc un renversement de perspective qu'il faudra opérer pour en saisir la portée. Tel est le but de cet ouvrage, qui se propose d'ouvrir de nouvelles pistes. L'hypothèse de départ insiste sur un déficit de lecture des moments forts et des mutations profondes qui se sont produits ces trente dernières années. Devant la destruction des relais sociaux, la société a basculé sur une rationalité nouvelle, déstabilisant de manière spectaculaire les bases classiques du jeu politique.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296355248
Nombre de pages : 206
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CRISES, POLITIQUES

MUTATIONS ET CONFLITS AU CONGO-BRAZZAVillE

Collection Études Africaines

Dernières parutions

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@, L'Harmattan, 1997 -ISBN: 2-7384- 6175-1

Grégoire NDAKI

CRISES, POLITIQUES

MUTATIONS

ET CONFLITS

AU CONGO-BRAZZAVillE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Remerciements
L'auteur tient à exprimer sa profonde gratitude à tous ses amis qui l'ont encouragé à terminer cet ouvrage. Plus particulièrement: Katia BARILLOT, Evelyne-Gilberte BATOLA, Ruben CAMARA, Karine GONDJOUT, Sophie HALUK, Louisiane LABOR, Eric LEMARIE, Hugo et Xavier LINSENMAIER, Didier et Laure MALANDA, Françoise MARTIN, Hélène MBUYU, Nathalie MBUYU, jean-Pierre ND lAYE, Raïssa SITA .

AVANT-PROPOS
Au milieu de cet insaisissable magma de chambardements qui transforment l'Afrique en un vaste chantier de ruines, le CongoBrazzaville ne pouvait demeurer un îlot de terre ferme. Il était fatalement destiné à subir «la loi» du renouvellement des consciences qui s'exprime tout aussi confusément que parcellairement à travers une vague mais irréversible aspiration à la démocratie et au multipartisme. Mieux, l'incroyable accumulation de son expérience politique, tantôt vantée sur le continent, tantôt raillée, ne pouvait que prédisposer le Congo-Brazzaville à donner une réponse décisive aux sollicitations du temps, le contraignant à transgresser le formalisme des Conférences nationales africaines précédentes. Auparavant, c'est-à-dire bien avant l'inattendu bras de fer qui opposa le syndicat unique (CSC)l au gouvernement en septembre 1990, on put s'inquiéter de l'apparente léthargie de l'opinion congolaise. Coincé entre le Gabon largement engagé dans les replâtrages constitutionnels et l'ex-Zaïre déjà officiellement favorable à l'ouverture démocratique, le Congo-Brazzaville fit franchement figure d'entité hérétique. Non sans dérouter les esprits simplistes. C'était évidemment évincer de l'histoire des luttes politiques au Congo-Brazzaville, le rôle des syndicats et leur capacité de subvertir les lieux, les instances, les espaces de pou vairs et de discours. C'était surtout ignorer que les gouvernements et les régimes politiques en Afrique, même en l'absence d'une société civile déclarée et reconnue, ne sont que des sujets partiels en butte à des sujets en constante dissidence, dans le silence des consciences apparemment apprivoisées. La constellation des sujets anonymes, comblant les espaces inoccupés, aura produit sur le régime de Denis Sassou Nguesso, un désagréable effet d'encerclement. Elle aura été tàtale au régime le plus durable de la vie politique congolaise, faute pour ce dernier de n'avoir pu soupçonner l'existence de ces sujets latents, mais toujours mobiles, ne serait ce que sous leur forme embryonnaire. L'ébranlement subit de toutes les institutions du pouvoir en aura été la conséquence amplifiante, non la cause génératrice. Ici, une histoire
1 Confédération syndicale congolaise 9

politique lue à l'envers deviendrait innocente falsification que le pouvoir des événements se chargerait de réparer. C'est à cet égard que le bilan de la déjà très lointaine Conférence nationale reste nécessaire dans le souci de rendre intelligible ce mode de règlement de conflits alimentés par une crise politique à dominante institutionnelle. Localiser les points de fracture et de dysfonctionnement d'où se soient dégagés puis accumulés les facteurs de crise, voilà un aspect de l'intérêt de ce travail mené et conçu loin des passions meurtrières et des groupes partisans. La Conférence nationale réussie, du moins dans son moment théâtral, et contre les prophéties les plus apocalyptiques sur son destin, il a bien fallu tout aussi hardiment planter un nouveau décor institutionnel et mettre en route les mécanismes d'une reprise d'initiative nationale, platement dénommée transition. Or, celle-ci, selon l'analyse de Guy Menga 1, fut intentionnellement sabotée, comme si les acteurs politiques congolais, toutes rives confondues, s'étaient ingénieuse"ment fait livrer le principe explicatif de l'accélération des mutations combinées pour en maximiser les marges politiques. Avec Guy Menga par conséquent la société congolaise tout entière se réduit à une mise en forme mécanique du "pouvoir. Trop de ruses, de calculs politiques et de coups fourrés constituent la trame explicative de la «transition», pendant que les Congolais désenchantés assistent avec résignation à la ruine de la théorie du rôle des hommes dans l'histoire ainsi qu'à l'inefficience de tout discours de salut collectif. Une telle société, qui ne se laisse lire qu'à travers les avatars d'une classe politique incapable de se renouveler, donc de dépasser par la même logique ses chicanes, pourrait bien n'être que l'antichambre d'enjeux complexes et décisifs: enjeux de pouvoir évidemment, de renouvellement des générations, de modernité politique et surtout de réappropriation d'une identité nationale désormais fortement polycentrée. De plus, la société congolaise, à faible intensité démographique couplée à une faible stratification sociale, peut se prévaloir d'une relative et imperceptible homogénéité socio-économico-linguistique (ces trente dernières années, les deux langues nationales ont été des facteurs essentiels d'intégration nationale malgré les apparences). Cette caractéristique fait d'elle un espace fluide où la moindre crise
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Guy MENGA : Congo - la transition escarnotée, l'Hannatlan, Paris, 1993, 217 p. 10

acquiert automatiquement une dimension politique en imprégnant l'ensemble du tissu social et en déstabilisant les bases du pouvoir politique. « Au-delà de la diabolisation des uns et des autres et même de la soif évidente de pouvoir, ne se dissimulent-ils pas d'autres enjeux non encore à la portée des acteurs politiques congolais? » Avons-nous osé demander au cours d'une conférence de presse. « Si vous êtes plus intelligent que nous, allez donc gouverner », nous fut-il vertement répondu. Grande consternation dans la salle. Aussi nous culpabilisâmes-nous d'avoir ainsi égratigné la respectabilité factice d'un dignitaire du régime. Mais, passé le moment de ces remords sans fondement en réalité, nous réalisâmes à quel point, entre autres paradoxes, la société congolaise se laissait ravager par une explosive disproportion entre la complexité accrue des problèmes et même des problématiques et le simplisme affiché, souvent candidement par les acteurs politiques. Pourtant, la localisation des enjeux complexes et la mise en relief des mutations qui traversent la société congolaise conditionnent le pouvoir politique. Cette exigence d'élucidation, sans toutefois pouvoir garantir des conclusions définitives, nous l'appelons l'œuvre de «nomination». Elle seule peut nous éclairer et nous départager sur ce qui se joue sous nos yeux dans l'opacité des fausses certitudes. Car trente-sept ans après une vitalité postcoloniale autoproduite grâce à des modes et des styles de vie, des formes de perceptions, des registres de discours, des modèles identificatoires, des circuits autonomes de production des valeurs d'échange etc., la société congolaise ne saurait béatement se lire en termes d'imbrication de modes de production ou de structures dualisées. Elle s'est configurée en une totalité qui incite à la construction de nouveaux outils d'analyse afm de restituer les phénomènes sociopolitiques dans leurs justes proportions. D'où, une réorientation de la réflexion susceptible de saper les fondements des lieux communs les plus répandus. Par exemple les affrontements de 1993 et de 1997 relèvent-ils d'une guerre civile? Peuvent-ils avoir eu pour moteur la haine tribale? Le tribalisme aujourd'hui au CongoBrazzaville constitue-t-il un mode d'énoncé pertinent? Peut-on se contenter de considérer l' « œcuménisme Kongo » comme ayant été seulement malicieusement ébréché par les hommes du Nord?

Il

Autant d'interrogations qui interpellent les Congolais dont le seul souvenir des atrocités de I993 et 1997 compromet encore pour longtemps la paix sociale. Pourtant, il va falloir vivre ensemble et construire une nation dans la différence et la complémentarité. C'est à ce niveau de regard que ce que d'aucuns ont appelé guerre civile ne saurait être laissé en dehors de I'histoire. L'épuration du stock traumatique de ces affrontements restera sans effet salutaire en l'absence d'un recensement des formes de crimes commis et d'une consignation dans les annales nationales de l'identité de leurs auteurs. Il n'y a ici aucun appel à la chasse aux brebis galeuses, mais simplement le soin d'éliminer la trace nationale mnésique. Reste que la problématique du pouvoir et de la réinvention de nouveaux sites historiques nationaux ne saurait à son tour faire l'économie d'une réflexion sur ce que nous appellerons la « nécessité ». Dans un pays meurtri par les affrontements armés, avec leurs lots de morts, de disparus, de mutilés, de rançonnés, d'expropriés, de sans-abri, de fonctionnaires clochardisés, d'hôpitaux mouroirs et où pla.ne encore par la logique de la sunnilitarisation de toutes les factions, le spectre d'un embrasement national, l'urgence consiste à parer à la crise de l'imagination politique. Il n'est pas certain que la houle du temps précipite cette thérapie au chevet du Congo meurtri.

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PREMIERE PARTIE
RESURGENCES DE L'HISTOIRE

CHAPITRE

PREMIER

LES PAR~DOXES

D'UNE

LOINTAINE

CONFÉRENCE

NA TIONALE Rien que de cinglants paradoxes tout au début du renouveau politique au Congo-Brazzaville. Tant et si bien que le 12 mars 1991, après l'adoption du règlement intérieur fixant les objectifs de la Conférence nationale, nul prophète ne peut prévoir l'issue de ce grand forum. Pas plus qu'il n'est aisé d'imaginer à partir de la mosaïque des soixante-quatre partis et cent trente-quatre associations, les lignes forces de la recomposition de ces derniers. La grande incertitude sur le destin national. Ce qui n'empêche, au milieu de tant d'équations ouvertes, que les mille deux cents délégués survoltés, passionnés, exultent au cri de «Mbongo é bima» (rendez-nous l'argent volé en lingala). Au plus fort du doute national par conséquent, on peut ainsi assister à un étrange phénomène d'infantilisme collectif, incarnation de la gestation intrautérine d'un Congo-Brazzaville encore mal défini. Le plus déconcertant est sans doute le contraste poignant entre la candeur des conférenciers, leur air de vacanciers insouciants, bref l'ambiance bon enfant qui déride les visages des « damnés du CongoBrazzaville» et la gravité massive des problèmes auxquels la Conférence nationale est supposée trouver des solutions. D'autant que grisés par les retransmissions radiotélévisées de tous les débats, les Congolais ouvrent une longue parenthèse à l'activité économique. L'aspect d'abord ludique de cet exercice se transforme vite en devoir civique, puis en impératif patriotique, où le complexe de l'exclu se change en arrogance de 1'humilié enfin vengé. Résultat? un gigantesque phénomène national d'appropriation des médias jusque-là superficiellement greffés sur le quotidien des Congolais. Se brisent dans la foulée la magie de ces mêmes médias par laquelle ils élèvent les individus au statut d'entités désincarnés, mais également la chape de leurs discours, lesquels ignorent souverainement l'existence de 15

leurs destinataires. Réconciliation des Congolais avec leurs médias, réhabilitation de l'image télévisuelle, en ces mois de mars, avril, mai et juin 1991, le Congo-Brazzaville entre à coup sûr dans l'ère de la fonctionnalité de la radiotélévision qui ne relève. plus du luxe superfétatoire. Réconciliation également de tout un peuple avec lui-même dans sa communion à un événement unique, inédit, presque univoque. Au-delà des clivages, au-delà d'une polarisation qui distribue selon un axe Nord-Sud, l'audiovisuel reconfigure en soumettant tout le pays au poids et au temps de l'événement à chaque instant se relatant luimême au moyen du direct radiotélévision. Ici le commentaire, c'est-àdire le dédoublage subjectif de la matière brute de l'événement s'abolit de lui-même par ce qu'on pourrait appeler..l'intensité du « coefficient événementiel». C'est en raison d'elle que la non retransmission des débats put apparaître comme une anomalie à l'égard d'une trame globale, voire un écart non tolérable. D'où réparation urgente des émetteurs de la télévision nationale au moyen d'une quête dira Caroline Dumay sur les antennes de RF!. Ainsi au service du rétablissement des proportions désagencées, le sacrifice vient empêcher l'hérésie, source de confusion et dans le cas d'espèce de sécrétion de facteurs de délégitimation de la Conférence nationale. Etant entendu que le risque encouru ici est celui de la carence d'une double explication expos,ant les délégations à la Conférence nationale à produire les éléments d'une intelligibilité d'un mandat non conféré et d'une opacité non résorbée. Sur le sillage de l'abrogation d'un écueil susceptible d'amplifier les tentatives d'accaparement qui se développent dans les couloirs de la Conférence nationale, s'ouvre un véritable marché de dupes. Les Congolais, pourtant las de toute usurpation, de toute représentativité non plébiscitée, applaudissent suivant un classique phénomène de foule au lancement de nombreux « scud1» qui s'écrasent sur l'édifice déjà bien fissuré de Denis Sassou Nguesso. Mieux, ils reconnaissent à travers la tonitruance des déclarations, l'écho de leurs ressentiments intérieurs et l'explicitation de leurs
I Pendant la Conférence nationale, il est largement fait appel aux notions apparues pendant la guerre du Golfe. Sont ainsi considérées comme des scud toutes les critiques ou toutes les révélations fracassantes censées affaiblir l'ennemi Denis Sassou Nguesso 16

intuitions dormantes. En tout état de cause, la Conférence nationale apparaît comme une tumultueuse caisse de résonance, le langage enfin trouvé de ceux qui, face au monopole de la légitimité, vocifèrent, bricolent dans la jérémiade et balbutient dans des formes variées de métalangages. Cette gémellité du peuple congolais avec la Conférence nationale ne génère pas que des problèmes psychologiques, voire intellectuels, de cécité vis-à-vis des débats, en ce qu'elle s,e révèle comme un obstacle à la pensée critique. Elle introduit de plain-pied au cœur des ambiguïtés juridiques dans lesquelles s'empêtre la Conférence nationale autoproclamée souveraine. Où situe-t-on désormais les espaces d'une nouvelle légitimité des hommes, des discours et des actions? L'obsolescence des institutions de la bientôt défunte République populaire laisse pourtant un terrain propice à une réinvention de la loi, de I'histoire. et du politique, mais ne saurait indiquer à elle seule ni les formes, ni les orientations des césures à opérer pour basculer dans un non encore advenu déjà là dans ses nombreuses virtualités. Le PCT (parti unique) lui-même pris dans les limites d'un jeu consistant à circonscrire les lieux de légitimité, s'évertue à dénoncer le coup d'Etat civil, mais face à un discrédit grandissant qui culmine dans une irrémédiable crise d'autorité, la bataille semble perdue d'avance. Pour autant, le PCT ne capitule pas honteusement ~ aussi lance-t-it dans la bataille de nombreux partis et associations nés sous sa frénétique impulsion, But de l'opération: déserter les arcanes d'un juridisme mouvant en tentant de rechercher les effets d'une arithmétique falsifiable. Une implacable loi du nombre qui ne tarde pas à rencontrer le couperet de la vérification des mandats, La démocratie congolaise encore dans sa forme fœtale s'ab'reuve à la source des restrictions et des exclusions, au moment oÙ elle affirme tapageusement promouvoir des espaces de synergie de toutes les différences, obligées hier de s'éliminer pour s'imposer. C'est d'ailleurs sur le terreau fécond de tels atermoiements que des éléments d'un discours aussi confus qu'étonnamment tendancieux sur
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la Conférencenationaleprennentcorps. Ainsi, avant même que ne soit
levé le rideau sur les travaux de la Conférence nationale, JeuneAfrique dans son numéro 871 entonne allègrement l'antienne d'une grand-messe dont les airs sont massivement et unanimement repris dans la pure tradition des discours ritualisés, La méthode utilisée est 17

celle du réquisitoire sans appel; et l'individu livré à la vindicte populaire n'est personne d'autre que Jean Michel Bokamba Yangouma, figure emblématique d'une opposition sortie droit de quelques décennies de cuisine monopartiste. En jetant l'opprobre sur Jean Michel Bokamba Yangouma dont sont minutieusement dévoilés les méandres de l'itinéraire politique, Jeune Afrique éclaire à son corps défendant l'énigme de l'effondrement du régime de Denis Sassou Nguesso au moment même où dans les alcôves des chancelleries occidentales, le Président congolais pourtant en sursis bénéficie encore de toutes sortes de soutiens. Au-delà de la fureur qui scande la biographie du secrétaire général de la Confédération syndicale congolaise (CSC) se mettent en relief, avec un irréductible entêtement, les mécanismes des logiques fractionnelles, productrices d'effets résolument délétères pour le régime de Denis Sassou Nguesso. Se dévoile simultanément, la principale caractéristique d'une opposition plus que redoutable car désormais en possession des armes d'un pouvoir dont l'édification et la consolidation auront été son œuvre. Restitution donc des logiques fractionnelles au-delà des apparences monolithiques du régime chancelant de Denis Sassou Nguesso, voilà le précieux cadeau que nous laisse Jeune Afrique sous l'emballage d'une fougue bien suspecte. Incontestablement, c'est là un démenti à une certaine science politique des régimes politiques africains opérant à travers des couples sémantiques inefficaces devant la complexité des phénomènes de pouvoir et la diversité des registres de gestion du politique. En la matière le Congo-Brazzaville manifeste une indéfectible fidélité à sa vocation de laboratoire politique en Afrique. En quelques mois en effet, le pouvoir change de lieu, inversant ses. symboles et transgressant chaque jour la sacralité de ses sites de mémoire. Notons que la douloureuse réécriture de l'histoire, fût-elle à coups d'imprécations, se fait au palais des congrès de Brazzaville, siège de l'ancien parti unique. Non d'ailleurs sans une curieuse continuité dans les méthodes de celui-ci. Le fameux per diem perçu par chaque conférencier, exprime à ce titre et dans la confusion du processus engagé, la difficulté à rompre avec les pratiques enracinées, en même temps que le désir conscient d'évincer, sans réellement le déconstruire, un type de rapport au pouvoir. Pourtant, de ce dernier, 18

découlent les discours généraux qui condamnent les hommes, les . régimes du passé et leurs modes de reproduction. A signaler que même les religieux admis et réclamés à la Conférence nationale pour leurs qualités supposées (humilité, neutralité, serviabilité, exemplarité), n'échappent pas au piège du per diem. Car au-delà de simples émoluments, c'est un pouvoir disloqué et désagrégé qui désormais sourit à tous, sans refuser la moindre opportunité à la moindre, autorité civile. Malgré cette pluralité inhabituelle des candidats aux privilèges, donc au pouvoir, Denis Sassou Nguesso peut encore parader, feignant d'ignorer ou en tout cas persistant à sous-estimer l'ampleur de l'épuisement des ressources de son régime. Fort de ses illusions ou simplement de sa témérité, le chef de l'Etat congolais impitoyablement malmené, se croit encore en mesure de brandir l'arme de la menace. Ainsi dans une interview accordée le 16 avril 1991 : au quotidien catholique français La Croix, Denis Sassou Nguesso réaffirme plus virulemment que jamais son opposition à la « souveraineté» de la Conférence nationale: «Est-ce que des partis et des associations qui se regroupent par décret ont le pouvoir de légiférer, de décider d'une constitution? Moi je dis que non! Il faut savoir qui triomphera: soit la démocratie, soit l'insurrection. Car ils sont nombreux ceux qui d'un côté parlent de démocratie et de l'autre commettent des actes insurrectionnels ». De toute évidence, la Conférence nationale induit conjonctureHement une grossière ligne de partage qui abolit les nuances. S'affrontent désormais deux camps, deux discours tendus vers un seul objectif: la lutte pour le pouvoir. C'est elle qui entraîne dans ses sinu.osités, les associations de jeunes, de femmes, de corps de métiers etc. venues pourtant pour affirmer l'existence de nouveaux pouvoirs, dans leur pluralité reconnue et leur autpnomie suggérée.

POUVOIR ET CRISE INSTITUTIONNELLE
Visiblement, la Conférence nationale qui pour la première fois au Congo-Brazzaville amplifie la question du pouvoir dans les conditions d'une exceptionnelle théâtralisation, l'éclipse en l'édulcorant. Tant ce grand forum national s'organise avant tout comme un impitoyable étau autour de la personne de Denis Sassou Nguesso. On 19

en oublie presque le PCT, grand rouleau compresseur, rejeton historique de Marien Ngouabi et cadre légal de l'investiture de Denis Sassou Nguesso. Un grand moment d'amnésie collective ou de refoulement historique donc où les transfuges du PCT subrepticement convertis à la démocratie, sont «héroïsés» par la Conférence nationale. Raison de cette disculpation avant la lettre au moment où tout le débat national prend l'allure d'un implacable procès: le courage d'anciens disciples d'avoir bravé un chef redoutable et leur entrain à monter les conférenciers contre un seul homme. A ce phénomène de personnalisation du pouvoir entretenu par la Conférence nationale au travers des accusations qui replongent les consciences dans les douleurs et les rancœurs du passé, Denis Sassou Nguesso répond par un sens plutôt surprenant de la répartie. Le chef de l'Etat congolais n'est pas seulement le grand absent de ces assises où il est désigné comme l'accusé numéro un. Au milieu d'une inflation verbale qui libère les frustrations accumulées et désinhibe les traumatisés de la «révolution congolaise», il est le grand, sinon le seul silencieux. De telle sorte que l'opposition congolaise d'abord agacée, s'affole toute seule devant l'absence du face-à-face auquel se refuse irréductiblement Denis Sassou Nguesso. Cependant, le Président congolais qui connaît mieux que quiconque ses adversaires, agit, teste les dernières opportunités d'un terrain mouvant, et se laisse prendre à la remorque des événements, faute de pouvoir objectivement les devancer. Quitte à sacrifier en passant quelques alliés encombrants, avant qu'il ne lui fassent l'affront de quitter un bateau sérieusement naufragé. Autrement dit, aux divers bénéficiaires «du miel et du lait 1» des périodes passées de faste, revient le devoir passablement périlleux d'assumer la part de pouvoir et de responsabilité que suscite l'urgence de la situation. Mission franchement peu aisée, que le général de brigade Louis Sylvain Ngoma accomplira néanmoins solennellement. D'abord en acceptant de diriger un soi-disant gouvernement d'union nationale le 8 janvier 1991, puis en présidant le présidium de la Conférence nationale jusqu'au 12 mars 1991. En quittant la tribune de la Conférence nationale, Louis Sylvain Ngoma émet des réserves sur «le règlement intérieur», tentant d'exercer les dernières tranchées de
1 En 1991, cette expression cOIU1aît n succès populaire. Elle désigne la période de u grande prospérité survenue avec le bOOInpétrolier. 20

pouvoir dont il se croit encore investi. Mais en signe d'hommage à cet homme de caractère, imperturbable devant une marée impétueuse, la salle se lève comme un seul individu. Dorénavant, c'est au milieu de tant d'autres conférenciers que le très éphémère Premier ministre d'un gouvernement prétendument d'union nationale, suivra les débats. Sans toutefois se laisser ébrécher sa respectabilité d'homme d'Etat, contrairement à tous ses collègues, perfidement entraînés par les partis et les associations de jeunes dans la spirale de la violence verbale et les stratégies d' autoj ustifications maladroites. . En tout cas les membres du gouvernement sagement assis aux premières places, écoutant avec un air d'évidente résignation les énergiques décisions de la Conférence nationale, incarnent d'ores et déjà les anachronismes institutionnels, dans le processus d'une histoire qui s'accélère. A tout moment, celle-ci peut se recodifier sans eux, et peut-être contre eux. Fracture, fin d'un cycle, dénouement d'un long déficit de «sacralité », Denis Sassou Nguesso recevant à son palais la presse internationale le dimanche 15 mars 1991, ne croit pas si bien dire en affirmant que seule fonctionne désormais au CongoBrazzaville, la présidence de la République. Une institution visiblement peu représentative pour qu'un minimum de partenariat avec les opérateurs internationaux puisse être préservé. C'est du moins ce qu'on peut déduire sans extrapolation, des propos entachés d'inquiétude du représentant de la Banque Mondiale à Brazzaville. Le fonctionnaire international à sa manière, prononce une sanction contre le passé, fait le constat du vide institutionnel dans lequel s'engouffre la Conférence nationale et place ses espoirs dans un hypothétique renouveau: «Nous attendons que soient mises en place de nouvelles institutions pour pouvoir reprendre nos programmes avec le CongoBrazzaville », déclare-t-il. L'erreur serait de n'y voir que la rigidité des formules protocolaires. En effet au-delà des mots et des choses, se déploie la force d'une profonde dynamique qui oriente les discours. Reste que les trente ans d'histoire qui s'achèvent demeurent consignés dans l'anecdote divertissante ou le fait divers et ponctuel révoltant. De fait la Conférence nationale souveraine survient trente et un ans après l'indépendance et douze après la prise du pouvoir par Denis Sassou Nguesso. Ces repères chronologiques se doivent d'être complétés par une donnée non négligeable: la longévité des régimes 21

politiques congolais. Nominalement, celle-ci est de trois ans pour Fulbert Youlou (1960-1963), cinq ans pour Alphonse Massamba Débat (1963-1968), neuf ans pour Marien Ngouabi (1968-1977), deux ans pour Joachim Yhombi Opango (1977-1979) et jusqu'à la Conférence nationale, douze ans pour Denis Sassou Nguesso (19791991). Soit cinq législatures en trente et un ans, traversées par neuf constitutions. Un vrai record africain! Il Y a de toute évidence en trente et un ans de période postindépendance, une accélération des événements et une précipitation de facteurs vers un seuil de fixation. Cette variation de longévité des régimes politiques congolais ne peut en effet s'expliquer autrement que par une dynamique souterraine, consistant à faire autogénérer par la société congolaise un nouvel épicentre de la vie politique. La finalité à chaque instant différée, est de passer de l'accumulation « contlictualisante des tensions» à une régulation « pacifiante » de celles-ci. Un enjeu éminemment déterminant, cependant éclipsé par les effets décentrés et apparents de la lutte pour le contrôle de l'appareil d'Etat. Un enjeu en tout cas si souvent réitéré, qu'il pose un premier problème au sujet des hommes et leur aptitude à saisir l'opportunité de sa concrétisation. Question inévitable par conséquent: les managers du destin national seraient-ils en cause dans ces nombreux rendezvous manqués avec l'histoire ?Autrement dit, la part de l'humain aura-t-elle été si décisive pour qu'il soit désormais nécessaire de suggérer un profil d'homme d'Etat, formulateur éclairé des enjeux collectifs?

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