Cuba.

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296407800
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CUBA
Quelles transformations sociales?

CETRAL
Collection dirigée par Gonzalo Arroyo

Medea Benjamin Joseph Collins Michael Scott

CUBA
Quelles transformations sociales?
Les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation

Traduit de l'américain

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Dans la Collection Cetral

Bernard Dumaz, Guadeloupe: économie agricole, 1986. Christian Coméliau, Mythes et espoirs du Tiers monde. Eugenio Tironé, Pinochet, la structure néo-libérole, 1987.

L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-891-5

Préfaee

Ce livre est original au moins à deux titres. En premier lieu, parce qu'il parle de l'économie et de la société cubaines, ce qui n'est pas à la mode de nos jours où l'on privilégie les critères politiques et pourquoi pas idéologiques pour juger des révolutions du Tiers monde. Il est vrai que le système politique cubain ne correspond guère à ce qu'en

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Europe on désigne sous le nom de démocratie libérale. On oublie cependant les progrès récents et indiscutables dans la participation et dans la décentralisation au sein d'un système, qui reste néanmoins organisé dans le cadre d'un parti unique. La vision négative prédominante sur Cuba mène à un désintérêt presque total à l'égard d'autres aspects de cette révolution qui sont pourtant loin d'être négligeables. Lorsqu'on dresse un bilan économique (pour autant qu'on puisse séparer l'économique du social), Cuba ne se trouve pas parmi les pays à plus hauts revenus dans le Tiers monde, mais pas non plus parmi ceux qui sont les plus démunis en dépit du blocus subi de la part des Etats-Unis. Pour prendre un exemple, le revenu par tête à Cuba est nettement plus élevé que celui de la Chine et de maints autres pays. e erIes, il est vrai que le revenu par tête cache

s

souvent d'énormes disparités sodales. Mais dans ce domaine justement, Cuba se pose en modèle. Il s'agit d'une société où les grands problèmes vitaux de l'alimentation, de l'éducation, de la santé ont été résolus de manière globalement satisfai~nte pour l'ensemble de la population. Et ceci fait un contraste saisissant avec d'autre~ pays de l'Amérique latine, même ceux qui disposent d'un revenu par tête plus élevé. Dans ces pays les inégalités sociales sont structurellement liées au modèle de développement capitaliste des pays périphériques. Le livre qu'on va lire porte sur l'un de ces aspects méconnus du socialisme cubain: l'alimentation et ses enjeux. La seconde originalité de ce livre réside en ceci qu'à travers l'analyse de cet élément central qu'est l'alimentation, il réussit à! nous faire revivre l'expérience quotidienne des Cubains, leur organisation sociale, la profondeur de leur culture. Les auteurs parle du food window, ce qui leur permet de faire jouer deux méthodes de recherche: d'un côté, l'investigation de données empiriques et les entretiens avec les divers responsables et acteurs de l'île, en allant de ceux qui sont placés aux niveaux les plus élevés du pouvoir jusqu'aux membres des coopératives et aux paysans petits propriétaires. De l'autre côté, une recherche plus anthropologique, menée au .contact des ménagères dans les magasins d'alimentation et des voisins de palier et de quartier, chose qui eût été impossible à réaliser sans une inmersion prolongée dans la réalité cubaine. Et, de fait, les auteurs ont fait trois longs séjours dans l'île de 1980 à 1983. L'un d'eux a habité de façon continue à Cuba, de 1979 à 1982. Ainsi, ce livre, plus que tout autre, nous fait pénétrer dans une société socialiste du Tiers monde avec ses problèmes, ses succès, ses limites, ses espoirs, sous la forme d'une fresque saisissante
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pour

nous qui sommes éloignés de cette expérience,

à la fois sur le plan géographique et vital: manger ne nous fait pas problème... Ajoutons pour terminer que ce livre enrichit notre connaissance de certains débats actuels du socialisme: le rationnement, la distribution, le fonctionnement du marché, la planification. Il y est question de l'effort fourni par les autorités cubaines pour améliorer la distribution, surtout en ville, des fruits, légumes et autres produits agricoles. En 1980, les « marchés libres paysans» ont été autorisés: autrement dit tant les producteurs privés que les coopératives ont pu écouler dans des marchés spéciaux leurs excédents agricoles. Les prix étaient réglés par le jeu de l'offre et de la demande locales. Cette expérience, qui a fait florès, a finalement été supprimée au cours de la seconde Rencontre nationale des coopératives en mai 1986. Les raisons invoquées étaient que ces marchés libres devenaient un obstacle pour le mouvement coopératif des producteurs agricoles et favorisaient le surgissement d'une série d'intermédiaires qui se sont indûment enrichis (Cuba Socialista n° 23, sept-oct 1986, p. 50). Décision différente de celle prise en Chine, où la vente libre des excédents agricoles (c'est-à-dire ce qui reste à la disposition des producteurs agricoles une fois accomplis leurs contrats de livraison des produits à la commune) tend à se généraliser et qui apparemment a contribué fortement à une hausse de la production des denrées alimentaires. La Chine" malgré son énorme population, est devenue aujourd' hui un pays pratiquement autosuffisant en termes alimentaires. Le débat n'est sans doute pas épuisé sur les limites à apporter dans l'introduction de quelques éléments capitalistes au sein d'une économie socialiste. En la

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rendant ainsi plus «flexible », au moyen, par exemple, de ces marchés libres, en dénature-t-on le sens ou se donne-t-on les moyens d'élever l'efficacité d'un système de production trop souvent bureaucratisé? Nous devons remercier les auteurs qui ont essayé, nous l'avons dit, de s'immerger dans une expérience socialiste sans perdre pour autant leur sens critique. Ils réussissent à nous introduire dans une réalité problématique, dont les acquis certains ne sont pas sans susciter également des interrogations utiles.
Gonzalo ARROYO

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CHAPITRE

I

A la veille de la révolution

Partout dans le monde, les observateurs ont été surpris en 1959 lorsqu'après seulement deux années de combats, une armée révolutionnaire de fortune comptant moins de deux mille combattants réussit à vaincre une armée bien équipée et forte de trente mille hommes. Un regard sur la vie sociale, économique et politique de la Cuba pré-révolutionnaire nous fera comprendre pourquoi la grande majorité des Cubains de toutes les classes de la société a donné son soutien à la guerre contre la dictature de Batista, même si seulement une poignée d'entre eux a effectivement pris les armes. Les détracteurs de la révolution cubaine affirment d'ordinaire que Cuba était un pays déjà considérablement développé avant la révolution. Parmi eux, les spécialistes s'appuient généralement sur les statistiques des Nations unies afin de «prouver» leur thèse. A Cuba, dans les années 50, le revenu per capita - environ 500 dollars - était plus élevé que celui de tous les autres pays latino-américains excepté le Venezuela, exportateur de pétrole, et l'Argentine, pays industrialisé. Rares étaient les pays du Tiers monde dont les disponibilités alimentaires égalaient celles de Cuba. En ce qui concerne la viande - critère par excellence de prospérité alimentaire en Occident, - les habitants de l'île pouvaient se vanter d'en consommer 70 livres par 9

personne et par an, près du double de la consommation du Pérou (1). Mais pour Simon Caraballo ainsi que pour un million et demi d'ouvriers agricoles, de paysans pauvres et de chômeurs cubains, de telles estimations auraient fait figure d'une cruelle plaisanterie (2). La moitié des familles paysannes essayait de survivre avec un revenu de quarante-cinq pesos par mois (3). Si chaque année 70 livres de viande étaient théoriquement disponibles sur le marché pour chaque Cubain, en fait, seulement 4 % des familles d'ouvriers agricoles en consommaient régulièrement, d'après un sondage effectué en 1956-57 par l'Association catholique universitaire. Seules 2 % des familles consommaient régulièrement des œufs. (Beaucoup de familles rurales qui élevaient des poules devaient vendre les œufs pour être en mesure d'acheter des produits de base.) Seulement 11 % des familles buvaient régulièrement du lait. «La réalité est plus accablante que les chiffres ne le laissent penser», commentaient les auteurs de cette étude. Les statistiques ne peuvent exprimer l'angoisse d'une famille qui se met jour après jour à table - ou à ce qui fait office de table pour manger, sauf variantes mineures, toujours la même chose: du riz, des haricots et des viandas (bananes cuites avec des féculents tels que le manioc, le taro, la patate douce). Même avec un tel régime, les familles pauvres étaient obligées de consacrer plus des deux tiers de leurs revenus aux dépenses alimentaires (4). En 1950, le sociologue Lowry Nelson décrivait la campagne cubaine avec son «paysage humain désagréable et peu attrayant», «les enfants nus dont les ventres ballonnés témoignent d'un régime alimentaire déséquilibré et de l'action de vers parasitaires» (5). Le poulet au riz est le plat le plus apprécié, constatait-il, mais « il est inutile de préciser qu'il n'est pas à la portée de la majorité de la population rurale et même d'ailleurs, de la population urbaine» (6). La pitance des pauvres gens, d'après Nitza Villapol qui a longtemps étudié les habitudes alimentaires cubaines, était la sopa de gallo. Ce nom (<< soupe au coq») pourrait peut-être

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évoquer quelque chose d'appétissant, mais il n'y avait pas de quoi s'enthousiasmer car ce n'était qu'un mélange d'eau et de sucre roux (7). La «soupe au coq:\) était particulièrement importante pendant les huit à neuf mois que durait la «morte saison:\), entre deux récoltes de canne à sucre. La récolte commence en janvier, mois de sécheresse, et se termine trois ou quatre mois plus tard, avant les premières pluies de mai. Chaque année, ce cycle affaiblissant qui fait se succéder mois maigres et mois gras réglait le rythme de vie de la plupart des Cubains, en particulier celui de la majorité indigente des campagnes. Un observateur américain, jugeant des conséquences de la morte-saison, parlait de «dizaines de milliers de familles dont le régime alimentaire tombe aux derniers degrés de la sous-alimentation avec une consommation journalière ramenée à une poignée de haricots et un peu de manioc ou de taro» (8). Avant la révolution, à Cuba comme dans l'ensemble du monde actuel, le régime alimentaire variait en fonction du revenu. Si on avait les moyens, on pouvait y manger aussi bien que n'importe qui aux Etats-Unis ou en Europe occidentale. Mais avant la révolution, l'inégalité des revenus était considérable. Cette inégalité était le reflet des différences de situation entre ceux qui possédaient la terre et le capital, et les autres; entre ceux qui avaient un emploi stable, et les travailleurs saisonniers ou les chômeurs; entre les ouvriers syndiqués et les non-syndiqués; enfin, entre la population urbaine et la population rurale. Avant la révolution, il n'y avait pas de chiffres officiels concernant la répartition du revenu, mais les estimations concordantes de deux chercheurs indiquent que parmi les Cubains, les 20 % les plus pauvres ne recevaient que 2 à 6 % de l'ensemble du revenu national, alors que les 20 % les plus riches en recevaient plus de 55 % (9). Le vice-président Carlos Rafael Rodrfguez, économiste distingué, estime que les familles les plus aisées, soit 15 % de la population, accaparaient 43 % du revenu (10). Du fait que la majorité des Cubains vivait dans la 11

campagne du travail de la terre, le contrôle de celle-ci était un facteur-clé de la répartition des richesses du pays. Le sommet de l'échelle économique était occupé par les propriétaires des immenses plantations de canne à sucre et des fermes d'élevage. A la veille de la révolution, 9 % de la population, c'est-à-dire les plus gros propriétaires fonciers, possédaient 62 % des terres, alors que 66 % n'en possédaient que 7 % (11). Au bas de l'échelle se trouvaient quelque cent mille fermiers locataires, métayers et occupants de fait qui ne possédaient pas de terre du tout. 70 % des fermes étaient exploitées par des paysans sans terre souvent contraints de payer des fermages excédant de loin les normes légales. Quelques producteurs de café, par exemple, payaient des loyers pouvant atteindre 40 % de la valeur de leurs récoltes (12). Selon un rapport du gouvernement américain (13), une des «grandes préoccupations» des gros propriétaires fonciers était d'empêcher les paysans sans terre d' « occuper» des terrains pour les consacrer à la production de leur propre nourriture, afin d'être moins dépendants des salaires saisonniers. Dans certaines régions, notamment dans la Sierra Maestra où F. Castro établit son quartier général pendant la guerre contre Batista, les paysans qui occupaient illégalement des terres en étaient chassés par des mercenaires à la solde des propriétaires, ou par l'armée elle-même. Tout en bas de l'échelle économique on trouvait les 570 000 ouvriers agricoles et leurs familles. Contrairement à la plupart des autres pays de l'Amérique latine, la majorité de la population des campagnes à Cuba, avant la révolution, était plutôt composée d'ouvriers agricoles que de petits fermiers propriétaires. Vers le milieu des années 50, les ouvriers agricoles et leurs familles représentaient un peu plus du tiers d'une population de sept millions, mais ils ne bénéficiaient que d'environ 5 à 10 % du revenu national (14). Les effectifs employés à plein-temps dans les sucreries ne dépassaient guère 10 % du total. Le reste se composait de journaliers qui, quels que fussent leurs efforts pour trouver du travail, n'étaient employés en moyenne

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que cent vingt-trois jours par an. Les familles de paysans où les hommes adultes avaient un emploi stable étaient une exception (15). L'emploi était un problème critique autant pour la population rurale que pour la population urbaine. Quelques 700000 Cubains - un tiers de la population active chômaient pendant la plus grande partie de l'année (16). Les catégories les plus démunies comprenaient, outre les ouvriers agricoles, les chômeurs des bidonvilles de La Havane, de Santiago, et d'autres cités. Pour eux, l'existence était une lutte pour la survie, une vie au jour le jour, passée à accomplir de petites occupations, à laver les voitures, à vendre des billets de loterie, à voler ou à mendier. A La Havane, on comptait au moins 5 000 mendiants (17). Dans les villes, environ 250000 Cubains tiraient leur subsistance des «habitudes luxueuses des riches indigènes et des touristes», comme l'exprimait un écrivain (18). C'étaient des colporteurs, des cireurs de chaussures, des prostituées, des proxénètes et des saltimbanques. Les noirs et les mulâtres, qui représentaient au moins un tiers de la population, étaient parmi les plus pauvres (19). De même les femmes, qui ne représentaient que 9,8 % de la population active au début des années 50, travaillaient pour la plupart comme employées de maison, et gagnaient des salaires de misère, de 8 à 25 dollars par mois (20). Les femmes étaient souvent dans un tel état de pauvreté qu'elles étaient obligées d'abandonner leurs enfants aux nombreux orphelinats de Cuba. Le Centro de Beneficiencia était considéré par certains comme une attraction touristique dans la Cuba pré-révolutionnaire. Dans son guide de voyage de 1956, Sydney Clark le range dans la rubrique des «Curiosités à ne pas manquer ». Il y avait dans la porte de l'orphelinat une sorte «de berceau pivotant dans lequel une mère pouvait déposer l'enfant dont elle ne voulait pas et en fermer l'ouverture rapidement pour n'être vue de personne si ce n'est de l'impassible agent de service» (21) (Valdès est un nom de famille courant à Cuba car tous les enfants de l'orphelinat recevaient le nom de son fondateur). C'était un spectacle habituel que celui des

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mères mendiant le dimanche sur les marches de l'église, leurs enfants en bas âge dans les bras (22). Dans les villes, 400 000 travailleurs avaient des revenus relativement stables, s'élevant à 1600 dollars par an en moyenne chiffre considérable selon les critères latino-américains et qui s'explique par la puissance syndicale (23). Mais les écarts entre les salaires étaient considérables: de 40 dollars en moyenne par mois pour un ouvrier du textile à 500 dollars pour un électricien (24). 11 % des Cubains possédant un emploi travaillaient pour le gouvernement au niveau national ou local. Etant donné que l' « objectif majeur, quoique inavoué» du gouvernement (25) était «l'enrichissement individuel», un nombre non négligeable de ces fonctionnaires occupaient des postes administratifs inutiles créés en fonction du parrainage politique ou du népotisme. En 1950, on constate avec effarement que 80 % du budget national était consacré aux salaires de la fonction publique (26)! Il y avait aussi, bien sûr, les riches, infime minorité, qui se taillaient la part du lion dans le revenu national. L'historien Hugh Thomas estime qu'il y avait plus de millionnaires à Cuba que dans tout le reste de l'Amérique latine. En 1954, il s'était vendu plus de Cadillac à La Havane que dans aucune autre ville du monde (27). Dans les grandes villes, les riches vivaient dans des quartiers résidentiels protégés, versions tropicales de Chevy Chase ou de Beverly Hills, tel le quartier connu sous le nom de «El Country Club». «La haute société se retrouve au Yacht Club pendant la journée et au casino le soir», écrivait en 1946 un visiteur américain.

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« Le Yacht Club est un véritable palace au bord de la mer... Sur les plages, des corps robustes et bronzés exhibent les maillots de bain les plus chics ainsi que les meilleures techniques de nage et de plongeons. Des enfants accompagnés de servantes noires entament une carrière sociale qui les conduira dans des clubs semblables partout dans le monde... En été, la haute société migre vers le nord. Les Cubains connaissent tous les stations réputées, depuis le Maine jusqu'à la Caroline 14

du Nord, et ils s'arrêtent en chemin pour faire leurs achats à New York (28) ~. Les Cubains qui aspiraient à monter dans l'échelle sociale, ainsi que ceux qui avaient atteint le sommet,

singeaient les modes de vie américains

(<< Même

notre

mauvais goût était d'importation », notait le poète Pablo Armando Fernandez) (29). Pour ces Cubains, La Havane ne devait pas rivaliser avec d'autres villes latina-américaines, mais avec Miami. L'air conditionné était un signe distinctif de statut social et plus il faisait froid dans la maison, le bureau ou le restaurant, plus le rang social du propriétaire était élevé.

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« Les Américains trouvent stupide que nous portions des fourrures (étant donné la chaleur tropicale):., disait une maîtresse de maison avant la révolution. «Mais, au Nouvel An, la soirée la plus chic se déroule en plein air au Country Club - et il va sans dire que les fourrures sont indispensables (30) ~.

Quelques riches Cubains avaient même le souci du nécessaire pour leur vie dans l'au-delà: au cimetière Colon de La Havane, certains mausolées étaient équipés d'ascenseurs, de climatiseurs et de téléphones (31). La majorité pauvre
Les deux tiers de l'habitat rural étaient des huttes couvertes d'un toit de palmes (32), dépourvues de sanitaires, ou même de cabinets à l'extérieur. Moins de 3 % des maisons rurales avait l'eau courante (33), et seulement une sur quatorze avait l'électricité (34). Alors que, comparées à La Havane, certaines capitales des Antilles, telles que Kingston et San Juan, gardaient un air provincial, Thomas observe que «le niveau de vie de la campagne cubaine était en retard par rapport à celui de la Jamaïque et de Porto Rico» (35). Dans les villes, les pauvres vivaient dans des cabanes de fortune qu'ils occupaient sans autorisation, ou bien payaient des loyers élevés pour des logements ouvriers 15

exigus appelés solares. Les nouveaux venus dans les villes vivaient dans des bas-quartiers baptisés par exemple llega y pon: «sitôt arrivé, sitôt installé» (36). Les installations sanitaires les plus élémentaires faisaient souvent défaut. Un cinquième des familles, qui comptaient en moyenne cinq personnes, possédait une seule chambre pour tout logement (37). Alors que l'électricité était chose courante, les charges en étaient notoirement élevées, et on disait que la compagnie américaine de services publics faisait plus de bénéfices qu'aucune autre compagnie de services publics au monde. Les niveaux d'alphabétisation et de scolarisation enregistraient les mêmes inégalités que les niveaux de vie. Dans les années 50, Cuba se vantait d'avoir quatre universités, même si elles furent fermées à la suite de manifestations des professeurs et des étudiants durant les deux dernières années de la dictature de Batista. Mais, ouvertes ou fermées, elles représentaient peu de chose pour la plupart des Cubains: selon les chiffres de la Banque mondiale, «sur 180370 enfants qui entrent en primaire, seulement 4 852 atteignent le secondaire» (38). Vers 1958, à peu près la moitié des enfants cubains en âge de fréquenter l'école primaire (de 6 à 14 ans) n'étaient pas scolarisés, tandis qu'en Amérique latine la proportion moyenne était de 36 % (39). Le taux d'analphabétisme était élevé: un Cubain de plus de dix ans sur quatre ne savait ni lire ni écrire. Mais cette moyenne nationale ne rend pas compte du décalage entre le monde rural et le monde urbain: le taux d'analphabétisme atteignait 42 % dans les campagnes, tandis qu'il était de 12 % dans les zones urbaines (40). Les services de santé accusaient des inégalités du même ordre. Alors que Cuba était le premier pays des Antilles pour le rapport entre le nombre de lits d'hôpital et la population, 80 % des lits se trouvaient à La Havane (41). Dans la province de La Havane on comptait un médecin pour 420 habitants, mais dans la province rurale d'Oriente, la proportion était de 1 pour 2250 (42). L'insalubrité de l'habitat et les régimes 16

alimentaires déficients favorisaient l'existence à l'état endémique de certaines maladies curables. En 1951, la Banque mondiale informait que, dans les zones rurales, 80 à 90 % des enfants étaient atteints de maladies parasitaires intestinales (43). En 1956, 13 % de la population rurale présentaient des antécédents de typhoide, et 14 % de tuberculose (44). Ces inégalités criantes signifiaient que si les classes moyennes et supérieures vivaient dans l'aisance, la grande majorité des Cubains souffrait injustement de la faim et de la pauvreté, et ce, malgré l'importance des richesses naturelles de Cuba.

Le potentiel inexploité de Cuba
La superficie de Cuba est presque égale à celle de l'ensemble des autres îles des Antilles; l'île principale mesure environ 1130 km de long et 100 km de large. La surface totale de Cuba est supérieure au total des superficies du Danemark, de la Belgique et des PaysBas. Par rapport à sa population, les ressources agricoles du pays sont très appréciables. Près de 60 % des terres sont cultivables, ce qui est un pourcentage exceptionnellement élevé (45). Une grande partie de la surface non cultivable est propre à l'élevage. Sa situation sur la frange tropicale nord donne à Cuba l'avantage de jouir d'un climat relativement uniforme, favorable à la plupart des cultures tropicales et à quelques cultures de climat tempéré. La région montagneuse à l'est de l'île se prête à la culture du café, qui exige à la fois un soleil tropical et des températures fraîches. La température moyenne est de 24 degrés, et les paysans cubains, contrairement à ceux de Floride, n'ont jamais à craindre le gel. Mais le climat tropical n'est pas toujours un bienfait. La chaleur et l'humidité créent une atmosphère propice à la prolifération d'insectes nuisibles et de maladies virales qui s'attaquent aux plantes et au bétail (46). Bien que les précipitations soient en général suffisantes à Cuba (tout en étant inférieures aux moyennes tropicales), 17

il Y a parfois des périodes de sécheresse, et de temps à autre un ouragan ravage les cultures. Depuis 1800, il Y a eu 85 ouragans, soit un tous les deux ans en moyenne (47). Cuba ne possède aucune des ressources d'énergie d'origine fossile dont l'agriculture moderne est devenue tributaire. Jusqu'à ce jour, on n'y a découvert aucun gisement notable de pétrole ou de charbon et très peu de minéraux utilisables pour la fabrication des engrais chimiques. Les rivières se prêtent mal à l'exploitation hydro-électrique et il n'y a pas de voie navigable. Cependant, tout bien considéré, Cuba occupe une position avantageuse si on la compare aux autres îles de la région des Caraïbes, ou aux autres pays du monde: grâce à ses richesses naturelles, l'île est à même de nourrir sa population. Pourtant, vers la fin des années 50 - à «la veille de la révolution» - l'écart était considérable entre ses performances en matière agricole ou alimentaire, et son potentiel. A cette époque, deux tiers des terres cultivables étaient en friche. Près de la moitié des terres exploitées servaient comme pâture et on n'utilisait généralement pas d'engrais (48). D'immenses ranchs de type texan utilisaient de bonnes terres de culture pour y faire paître en moyenne une tête de bétail par hectare (49). La canne à sucre occupait plus de la moitié de la surface totale cultivée, mais les rendements étaient très faibles. Parmi les dix-huit grands pays producteurs de canne à sucre, Cuba était, dans les années 50, au dixseptième rang pour les rendements (50). Ceux-ci étaient d'ailleurs plus élevés à la fin du XIXe siècle qu'à la fin des années 50 (51). De plus, chaque année, près de 20 % de la canne à sucre plantée n'était pas récoltée. Lorsque les débouchés étaient réduits, le phénomène s'aggravait, comme au lendemain de la guerre de Corée où 43 % de la récolte fut laissée sur pied (52). La monoculture de la canne à sucre favorisait le sous-emploi de la force de travail cubaine car la période de la récolte était suivie d'une «morte saison». Pendant la récolte, l'ensemble des travaux liés à l'industrie sucrière exigeait un surplus de main-d'œuvre de 400 à 18

500000 hommes (53). La plupart d'entre eux étaient employés au travail de coupe toute la canne à sucre était coupée à la main ainsi qu'au transport de la canne vers les sucreries. Le travail était exténuant et misérablement payé, mais c'était un travail: pendant la longue saison morte, il n'y avait pratiquement pas d'emploi dans les sucreries, et très peu pour la plantation. Le travail diminuait aussi dans le transport, le commerce, et le chargement des navires. Quelques-uns étaient assez heureux pour s'embaucher pendant la fin des récoltes de tabac et de café (54), mais en général la moitié des ouvriers chômait pendant la morte saison (55). Sauf exception, les cultures autres que la canne à sucre avaient également de très faibles rendements. C'étaient pour beaucoup des cultures alimentaires, maïs et féculents, principalement. Le faible rendement des récoltes donne une idée de ce que pouvait être la situation des métayers et des exploitants sans titres: ne possédant pas les terres, ils pouvaient difficilement obtenir du crédit et des aides techniques et avaient peu de moyens d'accès au marché. Près d'un tiers des aliments consommés à Cuba étaient importés, y compris les denrées qu'apparemment l'île aurait pu produire en abondance: le riz, le lard, les huiles végétales, les haricots, les pommes de terre, les produits laitiers, les œufs, les légumes, et même les fruits en conserve, le poisson, les volailles et la viande de porc (56). En 1954, le montant des importations de produits alimentaires s'élevait à près de 140 millions de dollars, c'est-à-dire plus d'un quart du total des importations (57).

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Le cartel du sucre
La monoculture du sucre était la conséquence directe de la concentration des ressources agricoles dans les mains d'un petit nombre de Cubains fortunés et de quelques capitalistes et groupes américains. Depuis le début du xxe siècle, lorsque Cuba devint le premier producteur et exportateur mondial, l'économie cubaine a été placée sous l'hégémonie du sucre. 19

Dans les années 50, la canne à sucre représentait 42 % de la valeur totale de la production agricole (58). En outre, une part importante de l'industrie nationale, des transports, de la banque et du commerce, était étroitement liée à la production sucrière. L'élaboration du sucre brut à partir de la canne était de loin la branche la plus importante de l'industrie du pays: les plantations et les sucreries étaient les principaux utilisateurs des chemins de fer et ils possédaient les deux tiers du réseau. La moitié des prêts bancaires étaient alloués à l'industrie du sucre. Le sucre brut et ses sousproduits, alcool et mélasse, représentaient près de 80 % des exportations du pays et servaient à financer l'essentiel des importations (59). La chute des prix mondiaux du sucre entraîna l'effondrement de l'économie toute entière. De fait, même les salaires qui n'étaient pas liés à l'industrie sucrière, et les prix de nombreux produits courants, étaient légalement fixés en fonction du prix international du sucre (60). Le cartel organisé par les principales sucreries et par les producteurs de canne avait établi un système de quotas internes qui, pratiquement, entretenait une sousutilisation tant de la main-d'œuvre que des surfaces cultivables. Constatant que Cuba produisait plus de la moitié du sucre vendu sur le marché «libre» mondial, vers la fin des années 30 les principaux producteurs se mirent d'accord pour limiter la production afin de maintenir le niveau des prix sur le marché du sucre. Le gouvernement établit des quotas de production applicables à toutes les sucreries et à tous les producteurs (61);, Mais, comme ces quotas pouvaient être modifiés au cours de la saison selon les récoltes escomptées, la production de betteraves des Etats-Unis et l'évolution du marché, les producteurs gardaient en réserve de grandes superficies qui auraient pu être consacrées à d'autres cultures, alimentaires ou non. Sur ces terres réservées il était possible en principe d'obtenir des récoltes de différents produits quand la demande internationale en sucre était faible, mais en fait, la majeure partie de ces terres n'était jamais utilisée. Le système des quotas mettait les producteurs à l'abri 20

de la concurrence. Les producteurs incompétents et déficitaires étaient protégés. Les producteurs compétents (62) n'étaient guère encouragés à accroître les rendements par la qualification et la motivation de la main-d'œuvre, par la modernisation des techniques (notamment l'emploi des herbicides, et l'utilisation optimum des engrais), ou par l'introduction de systèmes d'irrigation et de nouvelles variétés de canne. Il n'est donc pas étonnant que Cuba ait développé une seule variété nouvelle de canne en cent ans d'histoire sucrière (63), ou que la plupart des 160 sucreries qui fonctionnaient à l'époque de la révolution dataient du siècle précédent (64). En matière d'agriculture la recherche était réduite au minimum: alors que Cuba avait plus de 6500 avocats, il n'y avait que 294 ingénieurs agronomes (65). Souvent ce qui semblait fondé du point de vue de l'exploitant agricole, de la compagnie sucrière, ou même du paysan pauvre, s'avérait coûteux au plan général et nuisible au développement du pays.

La dépendance vis-à-vis des Etats-Unis
Jusqu'ici nous avons seulement fait allusion à ce qui constituait la pierre d'achoppement la plus importante pour le développement de Cuba: son extrême dépendance par rapport aux Etats-Unis. Le Platt Amendment, introduit de force dans la Constitution cubaine en 1901, pendant l'occupation militaire américaine, donna aux Etats-Unis le droit d'intervenir chaque fois qu'ils estimeraient qu'un gouvernement ne leur convenait pas. Les Etats-Unis débarquèrent des troupes à Cuba en 1906, en 1912, et en 1917. Même après 1934, lorsque le Platt Amendment eût été supprimé de la Constitution, le gouvernement américain conserva une influence dominante sur la politique intérieure cubaine. «Jusqu'à l'arrivée de F. Castro, l'influence des Etats-Unis était si démesurée... (que)... l'ambassadeur américain était l'homme le plus important de Cuba après le président (le dictateur cubain Batista); il était même parfois plus 21

important que lui », témoignait plus tard l'ex-ambassadeur Earl E.T. Smith (66). Une grande part de l'économie cubaine était entre les mains de compagnies américaines et les investissements américains menaient le jeu dans les usines, le commerce, le raffinage de pétrole, l'agriculture, les exploitations minières, les transports, l'électricité, le tourisme. A la veille de la révolution, les avoirs des sociétés américaines à Cuba représentaient plus d'un milliard de dollars (67) - soit un huitième du total des investissements américains en Amérique latine; Cuba venait au second rang après le Venezuela (68). Les firmes américaines employaient directement près de 160000 personnes à Cuba même (69). En 1955, les Américains possédaient neuf des àix plus grandes sucreries de Cuba, produisaient 40 % du sucre et contrôlaient 54 % de la capacité totale de broyage (70). Les agences cubaines des banques américaines détenaient près d'un quart des dépôts bancaires (71). Le service téléphonique était un monopole de l'American Telephone and Telegraph (72). La Compagnie cubaine d'électricité, détenue par des actionnaires américains, avait un monopole de fait sur l'énergie électrique et imposait des prix supérieurs à ceux des Etats-Unis (73). La Standard ail, Shell et Texaco raffinaient le pétrole brut importé. Procter and Gamble, Colgate-Palmolive, Firestone, Goodrich, Goodyear, Coca-Cola, Pepsi-Cola, Canada-Dry et Orange Crush possédaient toutes des filiales à Cuba. Des citoyens américains, souvent liés à la Maffia, possédaient un grand nombre d'hôtels, dirigeaient les maisons de jeu florissantes et contrôlaient le trafic de drogue. «Un groupe relativement réduit d'hommes d'affaires américains exercent un très grand pouvoir économique par le seul fait de tenir les pouvoirs de décision dans les affaires», notait une étude sur les investissements américains à Cuba à la veille de la révolution (74). Tous les ans, le Congrès américain prenait la décision entre toutes la plus importante pour l'économie cubaine: il fixait le «quota» de sucre cubain qui pourrait être 22

importé sur le marché américain aux prix relativement élevés des producteurs américains. Pendant 35 ans Cuba a exporté aux Etats-Unis près de 60 % de sa production de sucre. L'économie de Cuba ne dépendait pas seulement d'une culture unique, mais elle dépendait aussi d'un client unique. La capacité de production de biens de consommation pour sa propre population était anihilée par le quota américain sur le sucre. On accordait à Cuba l'entrée préférentielle sur le marché américain d'une certaine quantité de son sucre, de son rhum, et de son tabac en feuille; en échange, Cuba devait ouvrir ses portes aux produits américains. Les droits de douane furent supprimés sur beaucoup de produits venant des Etats-Unis, réduits sur bien d'autres; les taxes internes sur les produits d'origine américaine furent réduites, ou supprimées; les restrictions concernant les importations de produits américains furent pratiquement supprimées. Les restrictions portant sur la conversion de pesos en dollars furent interdites de telle sorte que les bénéfices réalisés sur le marché cubain pussent être «rapatriés» sans délai aux Etats-Unis (75). Non seulement une moyenne de 80 % des importations cubaines provenait d'un seul « partenaire» commercial, mais encore l'économie cubaine était devenue totalement dépendante de l'importation (76). « Tous les produits imaginables étaient importés, observait un économiste américain, depuis les corn flakes jusqu'à la sauce tomate; depuis les clous et les punaises jusqu'aux tracteurs, aux camions et aux automobiles; depuis le fil à coudre jusqu'à toute sorte de vêtements; depuis des produits de Sears et autres grands magasins jusqu'aux produits ménagers, aux engrais et aux insecticides utilisés dans l'agriculture, aux matériaux et aux équipements pour l'industrie et la construction (77) ». Un memorandum du secrétaire d'Etat américain Cordell Hull, daté de 1934, soutenait que la politique des Etats-Unis devait s'employer à décourager la diversification de l'agriculture cubaine afin que Cuba restât 23

un marché accueillant pour les produits alimentaires et les matières premières américaines (78). Par la suite, le système américain de quotas sucriers suffit pour atteindre l'objectif de Hull, et rendit inutile l'action dissuasive qu'il préconisait. La dépendance forcée à l'égard des Etats-Unis imprima à Cuba, avant la révolution, un certain nombre des paradoxes du sous-développement. Cuba, exportateur de sucre brut, importait des bonbons (79). Cuba exportait des tomates, mais importait pratiquement toute sa sauce tomate. Cuba exportait des fruits frais et importait des fruits en conserve, exportait du cuir et importait des chaussures. Cuba produisait de grandes quantités de tabac mais importait des cigarettes. (On importait tant de marques américaines de cigarettes qu'en 1959, sur vingt-quatre usines de cigarettes cubaines neuf avaient cessé de fonctionner) (80). Et, comme si ce n'était pas assez, il était de plus en plus courant que les cigares «Havanes» fussent fabriqués aux Etats-Unis: Cuba exportait des feuilles de tabac, matière première utilisée par les entreprises américaines de cigares qui avaient transféré en Floride les opérations de transformation, en partie à cause des tarifs douaniers élevés appliqués aux Etats-Unis sur les cigares fabriqués à Cuba (81). Les investissements n'étaient plus orientés vers le développement des capacités de production du pays; ils s'étaient déplacés sur des secteurs peu productifs tels que le tourisme, l'immobilier et l'import-export. Cuba devint un marché voué au pillage. Il n'était guère question d'investissements pour l'avenir: en fait, entre 1952 et 1958, il Y eut un désinvestissement de 370 millions de dollars et une réduction du produit national brut per capita (82). Le système américain de quotas assura au sucre cubain un prix relativement élevé (cela ne concernait cependant qu'une partie de sa production totale). Mais il y avait peu d'espoir d'accroissement de la part de Cuba sur le marché américain. En effet, tout au long des années 40 et 50, le volume de sucre cubain acheté par les Etats-Unis fut constamment en baisse. En même 24

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