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Dans ma France c'était bien autrement...

De
179 pages
Amoureuse de la France au point d'avoir choisi d'y vivre depuis maintenant plus de trente ans, Christa von Petersdorff est une observatrice lucide du couple franco-allemand. Elle confronte son lecteur au travers commun qui consiste à avoir d'un peuple ou d'une nation une représentation plus conforme à des fantasmes qu'à la réalité. Examinant les grands débats de notre temps, sans négliger des problématiques en apparence plus futiles, elle nous incite à une bénéfique cure de désintoxication pour l'épanouissement d'une fraternité authentique de part et d'autre du Rhin, et au-delà.
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Dans ma France, c'était bien autrement...
«
Réflexions sur la mésentente franco-allemande

»

Collection Allemagne d'hier et d'aujourd'hui dirigée par Thierry Feral
L'Histoire de l'Allemagne, bien qu'indissociable de celle de la France et de l'Europe, possède des facettes encore relativement méconnues. Le propos de cette collection est d'en rendre compte. Constituée de volumes réduits et facilement abordables pour un large public, elle est néanmoins le fruit de travaux de chercheurs d'horizons très variés, tant par leur discipline, que leur culture ou leur âge. Derrière ces pages, centrées sur le passé comme sur le présent, le lecteur soucieux de l'avenir trouvera motivation à une salutaire réflexion.

Dernières parutions
Georges SOLOVIEFF, une enfance berlinoise (1921-1931),2002. Christian GREILING, La minorité allemande de Haute-Silésie 19191939, 2003. Thomas ROSENLOCHER, La Meilleure Façon de Marcher, 2003. Andréas RITT AU, Interactions Allemagne-France, Les habitudes culturelles d'aujourd'hui en questions, 2003. Thierry FERAL, La mémoire féconde. Cinq conférences, 2003. Martin IMBLEAU, La négation du génoscide nazi, 2003. Michel DUPUY, Histoire de la pollution atmosphérique en RDA, 2003

Christa VON PETERSDORFF

« Dans ma France,

c'était bien autrement... »
Réflexions sur la mésentente franco-allemande

Préface de Boris Cyrulnik

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Viâ Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@

L'Harmattan, 2003

ISBN: 2-7475-4960-7

Christa von Petersdorff est née à Fribourg en Brisgau et est agrégée de lettres et de psychologie Elle est membre de l'Association Internationale d'Histoire de la Psychanalyse et chargée des relations avec l'Allemagne. Elle était membre d'une équipe de traduction de Freud dans le cadre de l'édition des Œuvres complètes par les Presses Universitaires de France.
La liste de ses publications:
- Cryptogrammes - LLz Chevelure de Bérénice

Poèmes

Poèmes Poèmes
Poèmes

- Avec Ondine - Jusqu'au Cygne sur la voie la~tée
- Au Jil de l'Onde

Poèmes Poèmes

- Et si le Grand Ours (en français et allemand)
- Le Freud que les Français ont connu à partir des premières traductions

Ed. de l'Athanor 1978 Paris Ed. Caractères 1983 Paris Ed. Caractères 1985 Paris Ed. Caractères 1986 Paris Ed. Caractères 1987 Paris Ed. Caractères 1988 Paris
Revue Internationale de l'His toire de la Psychanalyse PUF 1991

ln

- Der jrühe Tod des Giovanni Segantini und des Karl Abraham

ln

Luzifer-Amor edition dis cord, Tübingen 1997
Topique, 2000

- Sabina 5pielrein, patiente et analYste, dans sa ~'orrespondance avec Jung

ln

Pour lIse Barande

Quand l'animal voit qu'il se réfléchit dans l'eau, l'homme réfléchit aux problèmes qu'il invente. Boris Cyrulnik

PREFACE
Pourquoi faut-il que nous soyons tellement soumis au poids de notre histoire? N'avons nous pas la moindre liberté, la plus petite possibilité de discuter et d'infléchir notre destin? Le poids du passé nous permet de donner sens à ce que nous percevons. Sans mémoire et sans rêves, nous serions soumis à l'immédiat, intense et absurde. Nous aurions une vie plate interrompue soudain par des urgences de manger, dormir ou nous défendre. Le monde des représentations passées et à venir caractérise notre condition humaine, mais faut-il que nous en soyons prisonniers? Puisque la science nous permet parfois d'agir sur le réel, n'avons-nous pas aussi une possibilité d'agir sur les représentations du réel? Alors, nous plongeons dans nos mémoires et fabriquons des mythes. Le sens apparaît, le lieu aussi que nous tissons avec ceux qui partagent la même mémoire, jusqu'au moment où nous découvrons que les voisins que nous côtoyons sont nos cousins ou nos frères, mais qu'ils n'habitent pas le même monde de représentations. Que faut- il faire: les ignorer, ou les découvrir? La haine se nourrit de l'ignorance, mais l'étonnemen t et parfois le désarroi suivent la découverte. Mon choix est fait, ce sera la découverte, l'exploration étonnée, amusée, agacée, initiée qui me permettra de m'enrichir d'un monde proche et pourtant différent. Ma découverte du peuple allemand s'est mal passée. Dans les années d'avant-guerre, ce mot était connoté de dangerosité, de méchanceté, et pour ne pas en avoir peur, il convenait d'en rire en le ridiculisan t. La première fois que j'ai vu des allemands à Bordeaux en 1940, j'ai été fortement impressionné. Leur armée défilait rue Sainte Catherine, 9

pour passer sous un petit arc de triomphe, près de la Garonne. Je les trouvais très beaux, avec leur musique magnifique, leurs cheveaux harnachés et leurs armes qui dégageaient une impression de puissance muette. Je me demandais pourquoi ceux que j'aimais pleuraient tant. Quelques jours plus tard, sur la même avenue, les soldats, sans armes, mais par petits groupes se promenaient en souriant. A la poste où j'accompagnais ma mère, un gentil soldat a sorti un énorme paquet de bonbons de sa poche et a voulu m'en donner un. Ma mère m'a arraché le bonbon et l'a rendu au soldat avec des mots rageurs. Elle parlait couramment leur langue et le soldat, intimidé, n'a pas insisté. J'ai admiré ma mère d'avoir eu le courage de s'opposer à un homme qui savait défiler avec tant de panache, de musique, de chevaux et d'armes et, dans ma mémoire d'enfant, le plaisir de l'admiration pour ma mère a compensé la déception de la perte du bonbon. Deux ans plus tard, ma famille avait disparu: les hommes engagés dans la légion étrangère, les plus jeunes garçons et filles dans la résistance et les enfants arrêtés au petit matin par la police française associée à l'armée allemande. En 1944, j'étais caché à Castillon, dans une école que l'armée allemande en déroute avait occupée pour se reposer. Les officiers me paraissaient élégants avec leurs casquette brodée. Certains parlaient français et nous disaient qu'ils aimaient notre pays. Les soldats, plus rustiques jouaient avec moi, me donnaient des pâtes de fruit et m'expliquaient le maniement des armes. Soudain, très vite, ils sont partis et l'école a été étrangement silencieuse. Les adultes, autour de moi, s'étonnaient d'une telle faute militaire: l'armée allemande s'était réfugiée au milieu du village entouré de collines. L'armée irrégulière des résistants les a donc encerclés et pilonnés pendant plusieurs heures. Ils ont subi l'enfer du feu, ont eu beaucoup de morts et beaucoup de mutilés. Alors, j'ai vu sur la route un long ruban de malheureux, chacun suivant l'autre, hébétés, sales, débraillés, blessés, saignants et boitants, se déplacer sans un mot, avec juste le bruit des chaussures frottant par terre, vers le camp de prisonniers où allaient les surveiller deux ou trois gamins mal armés. Les seigneurs se traînaient comme des misérables, eux qui avaient détruit mon pays, ma famille et mon enfance. Si je raconte ce souvenir, c'est pour souligner l'ambivalence qui donne de l'espoir. En même temps que l'horreur, j'avais connu des relations humaines: un bonbon, une musique, un jeu, un sourire, une phrase en français. Ceux qui n'ont pas connu le réel ont des idées
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beaucoup plus claires que les miennes. Pour eux, puisqu'ils se sentaient du côté du Bien, les allemands ne pouvaient qu'être du côté du diable. Ces catégories trop pures désignent l'axe du Mal mais les blessés qui ont connu l'ambivalence du réel savent bien que ce n'était pas si simple. Le Diable et le Bon n'existent pas chez les humains. Les hommes sont parfois proches de l'un, parfois de l'autre. A l'âge de sept ans j'avais compris cela et refusais de me laisser piéger par le passé. J'ai donc décidé d'apprendre la langue et la culture allemandes pour continuer la tradition de mes parents disparus qui parlaient aussi cette langue et beaucoup pour me signifier à moi-même que la guerre était terminée et qu'il faudrait à nouveau bâtir d'autres maisons et d'autres mentalités. Peu de gens ont réagi comme ça. On me disait « Tu as la chance d'être victime, tu es donc en droit d'agresser le bourreau ». On ne me le disait pas comme ça, bien sûr, mais tous ces conseils avaient un parfum de légitime vengeance, masque moral d'un sadisme secret. Je préférais vivre avec le goût du bonheur et le désir de comprendre cette invraisemblable aventure, cette folie sociale dans laquelle tout peuple risque un jour de plonger. Ce même état d'esprit, j'ai cru le déceler chez Christa von Petersdorff. Une blessure bien sûr, celle que l'Histoire nous a infligée, mais aussi un goût du bonheur et un besoin de comprendre organisent son livre. J'ai beaucoup aimé son style clair, son authenticité, sa manière d'aimer les grands hommes, les petits, des amis de passage, quelques animaux domestiques et de partager avec eux le plus possible d'affection. Mes amis Gérard Mendel et André Bourguignon qui participaient avec elle à la nouvelle traduction de Freud me parlaient avec beaucoup d'estime de sa rigueur et de son amour de la France et de la psychanalyse. C'est donc elle qui devait écrire ce livre sur les étranges rapports entre la France et l'Allemagne. Il ne s'agit pas d'envolées diplomatiques mais au contraire de découvrir la richesse du banal quand le moindre événement quotidien donne à réfléchir. Je me rappelle avoir éprouvé un tel sentiment en visitant à Hampstead, dans la banlieue de Londres, la dernière maison de Freud. Ce qui m'avait le plus ému, c'était l'aspect quotidien de la vie de l'homme nommé Freud: ses livres, ses tapis, son fauteuil et sur les murs les photos d'Anna sa fille, son« Antigone », avec les photos des chiens, ses deux chows-chows qui assistaient aux consultations du maître, sans dire un seul mot, en se couchant au pied du divan et se
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contentant de remuer la queue juste un peu avant la fin de la séance. Seule Anna avait le droit à un Berger allemand pour la protéger lors de ses promenades solitaires. Or, l'ambivalence dont je parlais tout à l'heure se trouve dans la vie quotidienne de Freud qui avait dansé de joie quand les armées allemandes avaient pénétré le territoire français en 1914, mais qui, en 1939, a été sauvé de la gestapo allemande par une française, Marie Bonaparte. Christa von Petersdorff est capable de comprendre ça, elle parle très simplement quand elle nous explique que le traumatisme psychique des enfants de la Shoah est le même que celui des enfants de S.S.. La revanche des opprimés ne supprimera jamais le malheur, nous dit-elle, c'est la compréhension, la rencontre, le partage d'un projet et le tissage d'un nouveau lien qui nous permettront de nous découvrir mutuellement et de nous étonner. J'ai passé quelques belles heures en compagnie de ce livre dont l'élégance simple n'empêche pas de poser des problèmes de fond, et peut-être d'avenir. Décembre 2002
Boris Cyrulnik

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AVANT-PROPOS

Le 10 février 1886 Freud écrit à sa fiancée Martha Bernays: « Paris est un pur enchantement!» Et le 19 mars de Berlin: « Dans ma France, c'était plus beau. » Il croit citer une phrase d'une pièce de théâtre de Schiller Maria Stuart, mais il s'agit en réalité de Don Carlos. Au début de la scène 6, Elisabeth de Valois, l'épouse française du roi espagnol Philippe II, se révolte. Le roi lui reproche de s'être promenée seule dans les couloirs du palais et envoie sa dame de compagnie en exil, pour dix années, comme punition. Elle enlève sa ceinture et la remet à la Marquise de Modécar :
Vous avez courroucé le roi. . . non moi. Prenez ce souvenir de ma faveur Et de cette heure. . .quittez le rqyaume: Vous n 'avezpéché qu'en Espagne: Dans ma France, j'on se plaira à esst!)!er Ces larmes -là. Ah faut-il t01fjours m'en souvenir? Dans ma France, c'était bien autrement.

Ces deux lapsus de Freud: c'était plus beau au lieu de c'était bien autrement, et la confusion entre deux pièces de théâtre de Schiller témoignent de toute son admiration et son amour pour la France. Il a passé entre 1886 et 1887 six mois à Paris pour un stage à la Salpêtrière dans le service du professeur Charcot, le grand neurologue qui, à ce moment-là, se consacrait exclusivement à l'étude de l'hystérie.

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J'ai choisi un sous-titre provocateur parce que je pense que Français et Allemands n'ont pas l'impression d'être faits l'un pour l'autre; rarement un coup de foudre les jette l'un dans les bras de l'autre, et ils n'ont pas, a priori, d'atomes crochus. Il faudra de la bonne volonté et de la tolérance des deux côtés pour permettre le rapprochement; mais il est certainement plus constructif de parler des différences et des possibles conflits, que de fermer les yeux et de se cacher la tête dans le sable. C'est un pays qui a tant de contradictions comme nul autre pays au monde. De Gaulle, moins poétiquement, parlait de fromages... et disait que la France était ingouvernable car il y existait 293 espèces de fromages. Il n'y a aucune analogie avec nos contradictions à nous, Allemands, avec notre conflictualité à nous, à cause de ces deux âmes logées dans notre poitrine, desquelles se plaint si amèrement le Faust de Goethe: Deux âmes, hélas, habitent dans mon sein, et chacune voudrait de l'autre se défaire. . .

L'abîme qui sépare Français et Allemands a déjà des raisons historiques. Fiers de leur appartenance à une nation séculaire, une grande nation dont le long parcours à travers le temps a permis à ses citoyens d'être sûrs d'eux-mêmes et d'assumer leurs actes même quand ils sont critiquables, les Français ont des difficultés à s'imaginer les affres dans lesquels nous sommes, nous autres, pauvres Allemands, aux prises avec de graves problèmes identitaires, qui nous contraignent à notre insu à osciller entre présomption et Minderwertigkeitskomplexe, les « Miko », des complexes d'infériorités, qui nous amènent à douter de nous, des autres, de tout - et de nos doutes. .. « Ils sont difficiles, les Allemands, ils ont toujours besoin qu'on leur dise qu'on les aime », me disait un collègue. Surtout à cause de leur méfiance vis-à-vis des Allemands, les Français regardent avec une certaine ambivalence le projet européen. Ainsi, l'ancien Ministre de l'Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, a-t-il réagi violemment, lorsque le Ministre des Affaires Etrangères allemand Joschka Fischer a proposé sa vision utopique d'un fédéralisme européen. Il a cru y flairer les traces de la tendance allemande à rechercher la fusion, ce que les Français abhorrent, car la trop grande proximité avec l'Allemagne leur semble présenter un danger d'ébranlement des structures identitaires de la société française... Ou bien se souviennent-ils encore d'une conférence de presse du 15 mai 1962, lorsque le Général de Gaulle réagit en termes sévères au projet de
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Walter Hallstein d'une Europe supranationale, disant qu'il le considérait ce dernier surtout comme « un Allemand ambitieux pour sa patrie. Car, dans l'Europe telle qu'il la voudrait, il y a le cadre où son pays pourrait gratuitement retrouver la respectabilité et l'égalité des droits que la frénésie et la défaite de Hitler lui ont fait perdre, puis acquérir un poids prépondérant...» (Max Gallo: DE GAULLE) Une Europe des Nations et des Etats sera donc la seule solution acceptable pour un avenir commun. Les mots de de Gaulle hantent certainement encore l'esprit des Français, à leur insu, surtout chez les générations plus âgées... Le fédéralisme a pour les Français la connotation de totalitarisme, même si un Allemand exprime un tel projet en toute innocence, bien entendu, surtout mû par son amour pour l'Europe. Ce n'est pas que les Français ne connaissent pas l'amour et la passion, mais la raison y est en général présente, et ils ont surtout
peur du sentiment océanique.

Même si cette expression a été créée par un Français, l'écrivain Romain Rolland dans une lettre à Freud du 5 décembre 1927, on l'attribue volontiers aux Allemands car elle caractérise ce sentiment qui a tendance à ne respecter ni limites ni frontières; un amour à double face, qui peut basculer étrangement d'un sentiment océanique exalté à une froideur glaciale et meurtrière, une absence totale d'amour dans un monde sans pitié.
Sans amour, les choses neprennent pas sens. Mais lorsque l'amour ne s'éteint

pas, lafusion créeun mondesiamois,écrit le psychiatre Boris Cyrulnik dans son livre Sous le signedu lien. Il me semble, à moi, Allemande, que nous ne devons pas nous étonner de cette allergie des Français vis-à-vis de la façon allemande d'aimer. Ils ont fait l'expérience que l'espace entre tout ou rien est peu sûr, même dans le quotidien, et que la pendule bascule facilement d'un extrême à l'autre. Dans le monde du sport, où il n'y a pas le risque, vor Liebe aufgefressen werden,d'être dévoré par amour, Français et Allemands zu partagent le même enthousiasme passionnel. Les Français vont encore plus loin et ne cachent pas leur patriotisme: le coq gaulois gonfle ses plumes et chante à plein gosier. Jamais on n'oserait en Allemagne, à la radio ou à la télévision, dire, comme je!' ai en tendu pendant le Tour de France: « C'est la France qui est au bord de la route )), ou après la victoire des Bleus sur l'équipe nationale de football )). italienne: « La Franceest entréedans la légende

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Les fans des Bleus adoptent la coiffure crâne rasé du gardien de but Barthez, et le Président Chirac en personne pose un baiser de félicitations sur la tête porte-bonheur laurée. Les femmes raffolent du beau Zinedine Zidane, le meilleur joueur du monde, et se précipitent pour acheter le parfum que leur chouchou vante dans les publicités, et pleurent son départ, l'été 2001, pour le Real Madrid qu'il rejoint pour la bagatelle de 490 millions de francs et la promesse d'un salaire de 45 millions de francs par an... En tant qu'Allemande vivant en France, j'ai parfois eu moi-même l'occasion de profiter de ce sentiment chaleureux d'appartenance partagée. L'autre jour, au début de juillet 2001 - c'était une de ces soirées d'été comme nous n'en n'avons pas eu souvent cette année-là, délicieuse et voluptueuse -, j'étais à Fribourg, en Allemagne, invitée par un vieil ami à dîner dans un restaurant au milieu des vignobles du 1<:'ais tuhl, cette montagne d'origine volcanique où de très grands ers vins allemands mûrissent dans une chaleur ardente. Aurélie, ma chienne, était restée dans la voiture, dans la cour à l'ombre. Je voulais lui donner de l'eau et en demande à un des serveurs qui ne me comprend pas. Les autres se mettent à rigoler, j'entends quelque chose comme ((.. .Français... ». Aussitôt je lui répète ma demande en français et voilà le garçon littéralement transformé. En rougissant légèrement, il est parti à la cuisine chercher de l'eau, m'a accompagnée à la voiture, a admiré et caressé la chienne en lui parlant en français, bien entendu, et m'a offert à nouveau de l'eau, pendant que j'étais en train de dîner... J'avais chaud au cœur, et en même temps un peu, très peu, mauvaise conscience de profiter ainsi d'une exubérance si agréable. Je suis absolument convaincue qu'une pareille expérience n'aurait pas été possible avec un garçon allemand dans un restaurant à l'étranger! Le patriotisme français ne ressemble en rien au patriotisme allemand qui, d'ailleurs, est actuellement inexistant, après avoir, il y a cinquante ans, embrasé le monde entier, et qu'il faut bien appeler nationalisme. Le mot patriotisme est né au XVIIIe siècle et est synonyme d'amour pour la patrie sans connotation agressive ou destructive. Malgré une émotivité intense, le sentiment national des Français ne ressemble en rien au Volksgeist, l'Esprit du Peuple allemand, tel que Hegel l'a défini. On a pu constater cette différence essentielle encore dernièrement: le chancelier 1<:'ohla certainement mal agi en tripotant des quantités faramineuses d'argent sale, mal lavé ou à laver au Liechtenstein, mais nous savons bien que beaucoup de 16

politiciens de tous les pays ont commis les mêmes fautes. Il aurait été préférable de s'attacher à créer de nouvelles lois pour clarifier la situation ambiguë des fonds spéciaux et des caisses noires des partis plutôt que de déchaîner une telle chasse aux sorcières comme on l'a fait en Allemagne, une chasse à un homme, I<Cohl, auquel les Allemands doivent tant. L'épouse de l'ancien chancelier, Hannelore I<.ohl, a probablement payé de sa vie cette persécution des médias et des foules. Elle a développé une allergie à la lumière, a vécu cachée dans sa maison, n'est plus jamais sortie et s'est suicidée dans une solitude totale. En France, on sait faire la distinction entre les sentiments personnels et les critiques légitimes d'un comportement public incorrect. Jean-François Strauss-I<.ahn a conservé ses amis, et même si sa femme Anne Sinclair a perdu son poste à la première chaîne de télévision, on ne l'a pas persécutée jusqu'au suicide. Et il faut se poser la question: si persécution il y avait eu, est-ce qu'elle se serait suicidée? C'est à nouveau une de ces réactions extrêmes que les Français n'affectionnent pas. C'est d'ailleurs cet acharnement que l'historien Gérard Slama appelle « l'Angélisme exterminateur)), un élan de vertu puritaine qui s'étend sur la cité et perd toute modération réalis te. Ou alors, il faut envisager une autre explication qui soulignera une fois de plus la tendance des Allemands à des comportements extrêmes à cause de l'absence de repères solides dans la propre personnalité qui ne résiste pas à la pression dans les moments de grandes crises... L'écrivain allemand Peter Reichel écrit dans son livre Der schiJne Schein des dritten Reiches (La fascination du nazisme), que l'on pourrait
appeler l'histoire du nationalisme allemand comme un long chemin à la ru'herche d'un modèlepropre d'identification. Cette incertitude identificatoire n'est pas un symptôme nouveau. Déjà, il y a deux cents ans poètes et penseurs proposaient des solutions à cette calamité. Dans les Xénies de Schiller et de Goethe on peut lire: Vous espérez en vain, Allemands, devenir une nation, Formez-vous dont~ vous en êtes capables,plus librement pour devenir des humains. Que ce Bildungsideal, cet idéal de culture, ait, dans un sens, un caractère «l'art pour l'art », ne soit pas fiable dans les moments de

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