De la dictature des Khmers rouges à l'occupation viêtnamienne

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296290761
Nombre de pages : 240
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DE LA DICTA TURE DES KHMERS ROUGES À L'OCCUPATION VIETNAMIENNE

Mémoires asiatiques Collection dirigée par Alain Forest

Déjà parus:

- Philippe RICHER, Hanoï 1975,..un diplom£lte et la réuni~ fication du Viêt-nam.
- DONG SY HUA, De la Mélanésie au Viêt-nam, itinéraire d'un colonisé devenu francophile.

- Gilbert

DAVID, Chroniques secrètes d'Indochine (1928-

1946 ) tome 1 - Le Gabaon . tome 2 - La Cardinale

.

-

Robert GENTY, Ultimes secours pour Dien Bien Phu, 1953-1954.

- TRINH DINH KHAI, Décolonisation au Viêt Nam. Un avocat témoigne, Me Trin Dinh Thao.

-

Guy LACAM, Un banquier au Yunnan dans les années trente.

KEN

KHUN

DE LA DICTATURE DES KHMERS ROUGES , A L'OCCUPATION VIETNAMIENNE Cambodge, 1975-1979

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@

L'HARMATIAN, 1994

ISBN: 2-7384-2596-8

Je remercie tous ceux qui m'ont encouragé à rédiger ce témoignage, particulièrement Monsieur René Laporte, ancien Directeut de l'Office de Radio-Télévision française à Phnom-Penh (Cambodge). Et Grand Merci à Monsieur Bernard Hamel, Journaliste, qui m'a beaucoup aidé dans cette tâche.
MERCI et MERCI

A la mémoire de tous mes compatriotes innocents qui ont souffert et qui sont morts à cause des vicissitudes politiques cambodgiennes et des rivalités d'influence des puissances étrangères.

INTRODUCTION

Le protectorat français sur le Cambodge (1863-1953) semble avoir été, à son début, un remède efficace pour préserver l'existence de cet Etat en butte aux visées expansionnistes de ses voisins de l'est et de l'ouest. Mais, peu à peu, les protecteurs se sont faits oppresseurs, suscitant un mouvement francophobe qui se développa avec pour objectif la libération des Cambodgiens du "joug des Français". Ce mouvement aboutit enfin à l'obtention de l'Indépendance nationale, le 9 novembre 1953. A l'issue de la conférence de Genève du 21 juillet 1954 sur l'Indochine, le Cambodge, indépendant, monarchique et neutre, connut alors une période de prospérité qui dura de 1954 jusqu'aux premières années de 1960. Malheureusement, le gouvernement du "Sangkum Reastr Niyum" du Prince Norodom Sihanouk conduisait le pays, sous les apparences d'une splendeur glorieuse, vers un déclin dangereux de la vie politique et de la vie économique: droits politiques inexistants, libertés surveillées... crise financière. Devant l'impasse évidente résultant des problèmes budgétaires, le Prince Norodom Sihanouk créa en 1969 un Casino d'Etat (pour compléter le paiement des fonctionnaires de l'Administration !) et, enfin, essaya de redresser la situation générale du pays en formant un "Gouvernement de Sauvetage". A la grande surprise de tout connaisseur des problèmes politiques khmers, le Général Lon Nol fut désigné comme chef de ce gouvernement. Ce dernier, après avoir chassé le 18 mars 1970 le Prince Norodom Sihanouk de la 9

scène politique, gouverna la jeune République, proclamée le 9 octobre, à travers un chaos inextricable d'intrigues~ jusqu'en mars 1975, pour l'abandonner enfin aux hordes de Pol Pot. Et tout de suite, le gouffre infernal s'ouvrit... dès le 17 avril. C'est au fond d'un véritable enfer que vécut le peuple cambodgien, surveillé par les cerbères de Pol Pot, Ieng Sary et Khieu Samphân. Survive le peuple cambodgien! Oui, mais à peine la moitié des Khmers d'avant 1970, ceux qui ont survécu à eet enfer, se trouvèrent confrontés avec les envahisseurs viêtnamiens et ils se demandèrent: Faut-il se soumettre à eux? Faut-il errer sans fin ? Se réfugier ?...Lutter ? "A beau mentir qui vient de loin". On pourrait peut-être m'appliquer ce proverbe, mais ce serait au détriment de mon honneur personnel. Car je vais rapporter des faits vécus et dénoncer des maux qui ne font qu'empirer dans mon pays: le pays des hommes-cobayes, le Cambodge, qui fut jadis une oasis de paix et qui, actuellement, mérite bien de retenir l'attention de l'opinion internationale.

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I

LE MAL ABSOLU (L'ENFER KHMER ROUGE)

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- LA DÉPORTATION

DU 17 AVRIL 1975

J'habitais depuis 1970 l'appartement n° 61 D au premier étage d'un des bâtiments sis sur le côté nord du boulevard Sérei-Pheap. C'était dans le cinquième quartier de Phnom-Penh à environ un kilomètre à l'ouest du palais d'Etat de Chamcar-Mon. Le soir du 16 avril 1975, à partir de 16 heures, les obus des Khmers Rouges pleuvaient partout dans Phnom-Penh. Cette sorte de pluie était particulièrement abondante dans les environs de Chamcar-Mon. Alors ma femme et ma belle-mère crurent bon d'aller passer la nuit chez la soeur aînée de ma femme au marché central "PhsarThmey". Je dus les accompagner en yoiture ainsi que tous les autres membres de notre famille. Je rentrai seul chez moi malgré les pressantes objurgations de tous les miens... Seul dans mon logement je n'arrivais pas à m'endormir, tracassé tout le temps par les explosions d'obus, tantôt loin, tantôt tout près de chez moi. A 23 heures, le stock de munitions de la partie sud-est de Chamcar-Mon avait pris feu. Et je restais toujours dans mon appartement malgré l'aimable invitation du vieux Pea, mon voisin du rez-de-chaussée, de rejoindre sa famille. Ce fut une nuit de terreur pour nous qui n'arrivions pas à dormir. De temps à autre je sortais pour voir l'incendie qui ne s'éteignit qu'à l'aube naissante, alors que les obus continuaient de tomber sporadiquement... De bonne heure, M.L..., un doux Sino-Khmer assez gros, dont le logement était adjacent au mien, vint causer avec moi. Il m'encourageait, me voyant très troublé par la situation. En réalité j'avais peur des Khmers Rouges qui harcelaient la capitale sans qu'il y eût une riposte de la part des soldats du Directoire présidé par le Général Sak Sut Sakhân. A neuf heures les obus des Khmers Rouges ne tombaient plus et les rumeurs coururent selon lesquelles les autorités militaires de Phnom-Penh avaient déposé les annes. On criait la joie du retour 13

de la paix. Pourtant les gens qui marchaient ou qui stationnaient sur le trottoir en face des immeubles, et qui parlaient de la paix, avaient en général l'air hagard. M.L... et moi les regardions de la véranda de notre demeure. Soudain, une automobile blindée de l'année de Phnom-Penh passa devant ces badauds. Ce véhicule
portait un fanion blanc et ramenait des soldats vers leur caserne. Il se dirigea vers l'est sous les acclamations de la foule et disparut. Un instant après on cria: "Que chaque maison arbore un drapeau blanc! ". Je déballai un paquet de vêtements que j'avais préparé et y trouvai une pièce d'étoffe blanche que je fixai avec M.L... à une colonne de la véranda. Puis nous nous assimes de nouveau pour attendre, mais nous ne savions pas quoi. Je dis
enfin à M.L... que je devais rejoindre ma famille à Phs ar- TInney.

Mais ce dernier s'y opposa vivement, me disant: "La paix vient; attendez un moment encore. Je compte aussi rejoindre les miens à Phsar-Doeum-Kor, mais pas avant dix heures...". Et à contrecoeur, je restai encore chez moi pour tenir compagnie à M.L... jusqu'à l'arrivée de M.Chhai, le mari d'une cousine de ma femme. Celui-ci cria sa joie débordante après avoir été, lui aussi, tellement agité toute la nuit et toute la matinée: "C'est la paix! C'est la paix! Comme j'en suis heureux...". Et il entra. Je l'invitai à s',asseoir avec nous et, à peine une minute après, il se leva en me disant: "Je dois rejoindre ma famille". La famille de Chhai passait, elle aussi, la nuit chez la soeur ainée de ma femme. Lui seul, comme moi-même, s'était fait le gardien de sa propre maison sise à l'ouest du lycée Beng-KéngKâng, à plus de trois cents mètres à l'est de chez moi. J'avais voulu le suivre; mais M.L... m'en avait empêché. Et je devais rester encore avec luL..
,

Neuf heures passées, K., le fils de M.L..., le plus grand

garçon de la famille, rentra. Il était sorti avant l'aube et, souriant, il nous fit part d'une situation de détente. Mais je ressentais toujours une sorte d'angoisse et je voulais à tout prix rejoindre ma famille. Mais j'avais eu tort d'attendre si longtemps. Je comptais quitter M.L... à dix heures quand quelqu'un nous cria d'en bas: "Tous les gens d'en haut! Descendez pour accueillir nos amis qui arrivent. Descendez tous". Je compris que le tenne "amis" désignait les soldats khmers rouges. Il était exactement neuf heures et vingt minutes, car je regardais toujours l'heure pour partir. Nous jetâmes un coup d'oeil vers l'intersection des boulevards Sérei-Pheap et Prâchea-Thippatei. Quelques hommes armés et tous habillés de noir, une casquette

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"Mao" sur la tête, arrivèrent sur une auto blindée. Je descendis avec M.L... Une fois en bas avec les autres qui se tenaient debout sur le trottoir, nous vîmes qu'on était en train de porter secours à un agent de la Prévôté Militaire blessé par le coup de pistolet d'un chef khmer rouge qui avait tiré de son auto pour le forcer à déposer ses armes. J'entendis nettement le coup de feu au moment où je dégringolais l'escalier... Nous étions sur le trottoir pour voir passer les vainqueurs en pyjamas noirs qui se dirigeaient vers le nord en suivant le boulevard Prâchea-Thippatei. Je croyais qu'ils ne s'intéressaient qu'à l'Etat-major général des forces armées de la République Khmère et qu'ils n'imposeraient leur loi que dans les jours à venir. Mais à neuf heures et demie, trois "Yothea" (combattants, chez les Khmers "Rouges) empruntèrent le boulevard Sérei-Pheap et se dirigèrent vers nous. Deux d'entre eux passaient quand le troisième nous fit signe impératif d'avancer vers l'est. Celui-ci se servait de son fusil pour nous faire comprendre son intention. M.L... et son fils K. convenablement habillés, le vieux Pea, sa femme et leurs deux fils (qui ne s'étaient pas habillés comme il faut), moi-même en sarong de soie avec une chemise, ainsi que quelques voisins, nous fûmes contraints d'obéir. Nous nous déplaçâmes vers le carrefour des boulevards Sérei-Pheap et Prâchea-Thippatei. Avant d'atteindre ce carrefour, M.T.Duong, mon collègue de l'Institut National de Khmérisation, me rattrapa. Celui-ci était venu d'une visite chez des amis et voulait rentrer dans son appartement qui se trouvait dans la partie ouest du lycée Beng-Kéng-Kâng et à l'est du boulevard Prâchea-Thippatei. Malheureusement il fut obligé de prendre le même chemin que nous, c'est-à-dire la direction du sud...
.

A environ deux cents mètres du carrefour, nous nous arrê-

tâmes, trop étonnés de ce qu'on nous obligeait à faire. "Nous ne pouvons pas aller loin les mains vides! Il faut que nous descendions par cette rue pour voir ce qui va vraiment se passer", dis-je à tous mes amis qui pensaient, eux aussi, comme moi. Nous quittâmes alors le boulevard Prâchea-Thippatei et nous passâmes devant une villa dont le propriétaire était une connaissance de M.L... Cet homme était un fonctionnaire assez haut placé et il observait, sans sortir de l'enceinte de sa demeure, la pagaille qui se produisait déjà sur le boulevard Sérei-Pheap, à une cinquantaine de mètres de chez lui: des gens terrorisés par des Khmers Rouges se déplaçaient en file indienne vers l'est...

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L'homme reconnut M.L... et nous invita à entrer dans sa villa. Une dame, notre voisine, et son mari étaient panni nous, tandis que le vieux Pea et sa famille se séparèrent de nous. Cette dame nous révéla ceci: "Mon mari travaille depuis 1973 pour les Khmers Rouges même s'il est lieutenant dans l'armée de Lon Nol. C'est ainsi qu'aujourd'hui il doit s'habiller de noir et enrouler autour de son cou une écharpe rouge comme signe de reconnaissance pour les siens qui vont arriver". "C'est vrai, affinna l'homme. Mais je suis du secteur sud-ouest; les soldats qui nous chassent de notre maison ne sont pas les nôtres; mais nous n'aurons pas à aller loin; on nous fait partir pendant vingtquatre heures seulement pour ratisser les blocs stratégiques . ennemIS... " . Mes amis se montraient confiants à leur égard plus que moi. Et après que l'homme et la femme nous eurent quittés, je m'agitais de plus en plus tout en répétant à ces amis mon désir de rejoindre ma famille. Mais ceux-ci voulaient toujours que je reste avec eux. Enfin le propriétaire de la villa me rassura lui aussi: "Ne vous inquiétez pas, Monsieur! Ce ne sera pas grave. Restez avec nous; j'ai fait préparer le déjeuner pour vous tous. On va pouvoir manger tout à l'heure. Je crois inutile de se soucier de la situation... Fêtons plutôt le retour de la paix". Et nous déjeunâmes avec la famille du fonctionnaire. Tous arrivaient à dissimuler leur inquiétude mieux que moi qui, toujours préoccupé d'être loin de ma famille, dis enfin à tout le monde: "C'est peut-être la dernière fois que nous pouvons nous mettre convenablement à table comme ça!". Propos insensé; car sans le vouloir, je fis une sorte de prophétie néfaste. Après le repas, le propIiétaire de la villa avait eu ridée de faire marcher son poste de radio. Alors que nous croyions ne rien entendre, la voix calme d'un bonze se fit entendre, à notre grande surprise: "Je me pennets de faire connaître à tout le peuple que nous avons retrouvé la paix par la négociation...". Puis silence. Nous reconnOmes la voix de Son Eminence Samdech Huot Tat, Supérieur de l'Ordre Mohanikay, qui parlait et qui fut interrompu par les Khmers Rouges. Puis une voix grave et pleine. de colère se fit entendre: "Nous avons eu la victoire par les annes et non pas par la négociation...". Silence encore... et peu après la même voix retentit: "Tout à l'heure le Général Lon Non (Frère du Maréchal Lon Nol) est venu se soumettre... Ici, Ministère de l'Infonnation. Tous les autres généraux et officiers doivent aussi se soumettre.

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Qu'ils viennent avec un fanion blanc abaissé". Et cette dernière
phrase fut répétée plusieurs fois à intervalles réguliers... A treize heures de cette journée du 17 avril 1975, M.L.., K. et moi-même pûmes rejoindre notre demeure pour y prendre des vivres pour trois jours. Ce ne fut qu'après avoir imploré deux "Yothe a" armés qui montaient la garde sur le trottoir devant notre bâtiment (pour empêcher, comme tous les leurs, le flot d'hommes et de véhicules de déborder le boulevard Sérei-Pheap) que nous pûmes monter dans nos appartements respectifs. Et en toute hâte, je pris quelques boîtes de riz et une petite quantité de quelques autres denrées alimentaires. Je mis le tout dans un sac et redescendis. Une fois en bas et avec la permission d'un "Yothea" , j'ouvris les portes de ma voiture stationnée devant l'immeuble et y déposai le sac à moitié rempli. J'étais sur le point de remonter chez moi pour prendre autre chose lorsque K. m'appela et me demanda si j'acceptais de prendre un sac de riz de la dame qui nous avait révélé l'antécédent de son mari. Après avoir eu ma réponse affirmative, K. se dirigea vers la dame pour raider à porter le sac; mais il tomba inconscient, pris d'une sorte de crise convulsive qui nous effraya, un grave malaise dû au fait qu'il n'avait pas donni la nuit précédente. Il nous fallut une demi-heure pour le faire revenir à lui. Une demi-heure, c'était trop pour nous pennettre de remonter encore chez nous, car le "Yothea" qui nous regardait ranimer K. nous ordonna: uÇa va. Partez tout de suite...". Nous retournâmes à la villa où nous avions pris le déjeuner. K. se rétablissait progressivement. Nous y passâmes encore l'après-midi. L'endroit était calme. Ce ne fut que vers cinq heures du soir que deux "Yothea" entrèrent dans une villa en face de celle où qgus étion~.<ns y venaient pour chercher quelqu'un, probablemênt le propriétaire, un officier de haut rang qui était absent. Ils en sortirent avec quatre fusils confisqués et regagnèrent le boulevard Sérei-Pheap... Sur l'invitation du sympathique ami de M.L..., nous décidâmes de passer la nuit avec lui. Vers 18 heures, un homme en pyjama noir se présenta à la villa. A la demande du propriétaire, il

nous déclara: "Vous pouvez rester chez vous. Nous n'évacuons pas les habitants de ce quartier. Nous devons faire le ratissage
seulement à partir de la grande voie" . Réponse fort réconfortante. C'est ainsi que je pus donnir de bonne heure sur une natte étalée dans la salle de séjour de la grande demeure. Mais à 22 heures, deux uYotheau vinrent nous réveiller et nous firent sortir sur-Iechamp.

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- Où faut-il que nous allions, camarades? leur demanda le propriétaire de la villa.
- A votre village natal, si vous voulez, lui répondit l'un des deux. - Voilà qui est bien. Il y a déjà bien longtemps que nous n'avons pas revu notre village natal à Koh-Thom à cause de la guerre et de l'insécurité. Maintenant que la paix est revenue, je serai très heureux de revoirmes vieux parents. - Vous serez les bienvenus là-bas; car nous avons nos comitésde villagequi vous réserverontun accueilchaleureux.
Etant vraiment intéressé par la perspective de retour à son village natal, le propriétaire de la villa se mit en toute hâte à tout préparer pour partir. Lui et les siens avaient deux voitures et avaient emporté beaucoup de choses. Le soldat khmer rouge qui était chargé de faire appliquer les ordres d'en haut semblait assez bienveillant et sincère. Il ne nous força pas à nous hâter. C'étaient les occupants de la villa eux-~êmes qui s'empressaient de partir. Et en moins d'une vingtaine de minutes, ils nous quittèrent en. disant à M.L... : "Nous nous reverrons à Koh-Thom". Et ils nous laissèrent seuls chez eux d'où nous ne voulions pas partir... A contrecoeur je mis en marche ma voiture, M.L... à mon côté et K. sur le siège arrière. Et doucement nous remontâmes le boulevard Sérei-Pheap non éclairé; car déjà il n'y avait plus d'électricité dans tout Phnom-Penh. La nuit était sombre et le ciel étoilé, le boulevard presque désert... Je voulais rentrer chez moi. Malheureusement, la maison était gardée par des Khmers Rouges dont un groupe se tenait devant, sur le trottoir... Je roulais au pas vers l'est; car à quoi bon nous hâter, puisque nous n'étions pas réunis et puisque nous ne savions pas où aller? A l'intersection des boulevards (toujours celle de Sérei-Pheap et de Prâchea- Thippatei), je pris la direction sud, toujours sans me presser. A environ deux cents mètres, je m'arrêtai et nous descendîmes de la voiture. Nous revînmes en arrière et à pied pour voir des gens qui s'étaient attroupés devant l'une des luxueuses villas de ce boulevard Prâchea-Thippatei. Au milieu de la foule, une femme pleurait et appelait au secours, .faisant particulièrement appel à un médecin. Elle avait beau crier, personne ne pouvait venir l'aider, même ceux qui restaient assis autour d'elle, les membres de sa famille probablement, ne pouvaient rien faire pour elle. On nous apprit qu'une grenade avait explosé dans ce lieu et

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que la pauvre femme avait été blessée et un homme tué. Le corps de ce dernier était resté sur le trottoir juste devant le portail de la villa. Une sorte d'angoisse m'envahissait... Nous rejoignîmes ma voiture que nous poussâmes doucement pour retarder notre marche. A quelques centaines de mètres du premier arrêt, nous nous arrêtâmes encore. A cet endroit du boulevard nous étions presque seuls, à part quelques évacués qui
marchaient nonchalamment.
.

J'étalai une toile de tente sur le trottoir et essayai de m'endormir avec K.. M.L. ne pouvait pas nous imiter et resta debout sous un petit arbre à côté de la voiture immobilisée. C'était le début de mon adaptation à l'enfer khmer rouge, mes premières heures à la belle étoile. Le boulevard était presque désert; car à cette heure de cette première nuit de leur présence, les Khmers Rouges ne semblaient pas trop s'acharner sur la population de la zone sud de Phnom-Penh. Nous étions tranquilles, mais cependant je ne pouvais pas m'endonnir.

2 - LES PREMIÈRES LARMES
Quatre heures du matin. Le boulevard Prâchea-Thippatei était toujours presque désert. Je rangeai mes affaires dans ma voiture. D'un commun accord, M.L..., K. et moi-même laissâmes ce véhicule là où il était et revînmes sur nos pas. Nous voulions revoir notre maison et y entrer si c'était possible. Nous nous déplaçâmes sur le trottoir sud du boulevard Sérei-Pheap et nous vîmes que des "Yothea" gardaient encore notre demeure. Nous nous éclipsâmes dans la ruelle qui menait à la villa que nous avions quittée et y restâmes pour guetter les gestes de ces soldats khmers rouges. Ils étaient extrêmement vigilants et ne permettaient pas aux gens (qui étaient de plus en plus nombreux sur le boulevard pour se diriger vers l'est) d'emprunter le trottoir nord de la grande voie. Nous jugeâmes impossible d'aller chez nous; pourtant nous restâmes quand même cachés dans un coin pour voir ce qui pourrait se passer. M.L... murmurait: "Ils évacuent tous les gens... Ah ! que je me soucie du sort de mon petit-fils! fi vient d'avoir un mois. Et sortir comme ça en pleine chaleur, quel malheur! ". Il avait à peine fini de se lamenter que sa femme et ses autres enfants surgirent devant nous, poussant devant eux quatre cyclo-

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pousse très chargés. Une autre famille, les cousins de K., était aussi avec eux et avait le même moyen de locomotion. fis avaient beaucoup de cyclo-pousse parce que Mme Lu. exploitait une trentaine de ces véhicules, les plus communément en usage à Phnom-Penh. Et Mme L... avait eu l'idée d'habiter la maison que son mari venait d'acquérir à l'est du marché Phsar-Doeum-Kor, une demeure assez spacieuse qui facilitait fort son entreprise. Elle se trouvait dans cette maison lors de l'évacuation ordonnée par les Khmers Rouges, alors que K. et Ch... étaient avec M.L... Ce dernier avait eu bien de la chance de retrouver si tÔt sa famille qui, apparemment, se préoccupait peu de l'absence de Ch... depuis le 16 avril!. Et sur l'insistance de tout le monde M.L... et moi-même fûmes obligés de suivre le cortège de l'exode: "Il n'est plus question de s'attarder pour prendre des affaires; car à PhsarDoeum-Kor, des "Yothea" maltraitent déjà les retardataires !", nous dirent Mme L... et son gendre, M.H... Et tous nous rejoi~ gnîmes ma voiture. Notre convoi se dirigeait lentement vers le sud quand une jeep transportant une équipe de "Yothea" s'arrêta à cÔté de nous. L'un des "Yothea" était une connaissance de la famille de M.L... et l'ami d'un des cousins de K.. Il descendit de l'auto, ayant reconnu les siens, et dit à tous : "Vous partez! Oui, il faut partir; mais ne vous éloignez pas trop de Phnom-Penh. Je suis pressé pour le moment. Je compte vous rejoindre dans l'après-midi... Au revoir. A bientôt. Vous voyez, mon chef m'appelle. Nous
.

sommes très pressés".

- Dis donc! Tu peux venir chez moi? Nous allons t'attendre là-bas, rétorqua le cousin de K., fort heureux de retrouver l'ami perdu pendant des années et devenu un "Yothea". - Oui! Tu peux compter sur moi; je te rejoindrai sans faute.
Et il reprit la jeep qui redémarra à toute allure.

Nous reprîmes ma voiture dans laquelle la femme de M.H. bénéficiait de tout le siège arrière pour pouvoir s'occuper de son bébé. Et doucement nous avancions. Devant une villa à la hauteur
1. En 1979, dans cette famille, on ne revit plus: al le petit-fils de M.L..., mort en 1977 atteint de dysenterie amibienne. bl Ch..., retrouvé quatre mois après la déportation et qui s'est suicidé, ne pouvant plus supporter les corvées et la famine. el Ho..., disparu en 1977 et depuis plus aucune nouvelle de lui. 20

de la clôture sud de l'ex-caserne de la Sécurité, nous nous alTêtâmes. Il était environ sept heures. Le bébé pleurait à tel point que sa mère n'alTivait pas à le consoler. Celle-ci pleurait aussi et M.H. l'imitait. J'essayai, mais en vain, d'encourager H. : "Pleurer, cela ne résout pas le problème. Vous avez votre bébé, les autres ont les leurs et tout le monde subit le même sort. Pourtant vous êtes ensemble; quant à moi vous voyez, je ne sais pas si je pourrai retrouver ma famille. Je suis seul". - Grand frère, me répondit-il, je n'ai plus d'espoir. Mon enfant... il est né malheureux. Je ne vois pas qu'il puisse être élevé convenablement comme je l'aurais voulu. Je n'ai plus d'espoir, grand frère. (M.H. avait l'habitude de m'appeler "Grand frère" et il s'appuyait contre la clôture de la villa comme s'il était incapable de se tenir debout tout seul...) A huit heures environ, nous quittâmes le boulevard pour venir au village de Beng-Trâbèk. Nous y restâmes toute la matinée. Toute la famille de M.L... voulait surtout revoir le Khmer Rouge qui pourrnit lui accorder son aide: lui pennettre de rester là où elle était, ou au moins lui donner des instructions utiles pour la suite. Quant à moi, je ne faisais que tenter, à plusieurs reprises, de me diriger vers Phsar-Thmey. Malheureusement, sur chaque chemin que j'empruntais, la présence des Khmers Rouges (qui assuraient la circulation des déportés et qui les empêchaient de se déplacer dans le sens opposé au sens indiqué par eux) me faisait reculer. Et le désespoir m'envahissait. Dans l'après-midi nous avions réussi à entrer dans la demeure du cousin de K., une maisonnette située près du grand égout. Nous nous y cachâmes dans l'espoir de revoir l'ami soldat khmer rouge qui nous avait promis de nous rejoindre, quand, de la piste de l'ouest - la piste de l'égout nauséabond - la voix sévère d'un "Yothea" s'éleva: "Sortez! Sortez tous. Ceux qui ne sortiront pas seront responsables de ce qui leur arrivera" . C'est la première fois que nous entendîmes prononcer le mot "responsable" par les Khmers Rouges qui l'utilisaient dans le sens le plus fort du terme. En effet dans leur système, "être responsable de quelque chose" signifiait "subir une punition pour avoir agi contre les ordres". Spontanément nous compnmes ce que voulait dire le "Yothea" et, sans autre forme de procès, nous quittâmes les lieux malgré le mécontentement du propriétaire de la demeure qui se trouva dans l'obligation de nous suivre... A Beng-

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Trâbèk, au coucher du soleil, c'est sous une des paillotes abandonnées du bidonvilleque nous nous préparâmes.à passer la nuit. fi était déjà presque vingt heures lorsque j'eus l'idée d'aller voir ma demeure. Je mis M.L... au courant de mon intention. Il me fit alors accompagnerpar ses deux fils afnés K. et Ho Sur le seuil de la porte de mon appartement, un "Yothea", l'une des sentinelles qui occupaient notre demeure, vint à notre rencontre, nous éclairant le visage de sa torche électrique. fi ne disait rien mais promenait le faisceau lumineux de sa torche de haut en bas pour nous observer de la tête aux pieds. Certainement,il craignait que nous n'ayons eu des annes. J'eus très peur et je m'adressai au "Yothea"en disant: "Camarade,j'habite ici. Voici la clef de la porte. Hier, en quittant cette demeure je n'ai rien emporté. Je reviens pour prendre quelques vêtements et quelque chose pour manger. Permettez-moid'y entrer,je vous prie". - Entre, me réponditsèchementl'hommehabillé en noir qui se tourna ensuite vers K. et Ho... Les deux frères lui demandèrent aussi de pouvoir rentrer chez eux. J'ouvris la porte et,en toute
hâte, je ramassai quelques paquets de vêtements que j'avais préparés dans la matinée du 17 avril. Il s'agissait de vêtements assez ordinaires. J'étais en train de plier un costume lorsque K. et Ho... me rejoignirent.

- Il n'y a presque plus rien chez nous, me dit K., on nous
a tout pris parce que nous avons laissé la porte ouverte en partant.

Et avec leur entrain de jeunes gens insouciants, K. et Ho. fouillèrent mon appartement pour trouver des objets susceptibles d'être emportés, quand un inconnu se présenta et me demanda: "Y a-t-il ici du pétrole lampant ?". Je lui répondis: "Oui, il y en a un fût dans la cuisine" . - Ah bon, mais il me faut un grand bidon pour en prendre, dit enfin l'inconnu qui prit un de mes bidons de 25 litres, le remplit de carburant en se selVant d'un bout de tuyau de plastique et repartit sans me remercier. Je compris alors qu'il me prenait pour l'un de ceux qui fouillaient des demeures désertées pour s'emparer des choses nécessaires pour la vie à venir. C'est ainsi que le logement de K. était déjà presque vide dans cette soirée de notre visite d'adieu chez nous. Et la tristesse m'envahissait à la pensée que je ne reviendrais plus dans cette maison. A la différence de K. et Ho., tous deux joyeux et bavards, je ne faisais que les écouter en rassemblant divers objets...

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J'ouvris la porte de la cuisine qui donnait sur un quartier appelé Mé-Phloeung. A notre grande surprise un incendie faisait rage et était en train de se propager vers l'est.K. et Ho. me pressèrent de sortir. Mais sans leur dire un mot, je tis brûler trois baguettes d'encens et les plantai dans un support posé sur une petite annoire devant les photos de mon propre père et de mon beau-père, tous deux décédés. Puis je me recueillis devant ces deux photos en m'inclinant un peu, les mains jointes devant ma poitrine, invoquant leur âme que je crois toujours vivante: "Père et beau-père, aidez-moi à retrouver ma femme et mon fils. Ramenez-les vers moi". Je faisais cela silencieusement et mon geste intrigua les deux frères qui se turent en m'attendant. Enfin nous sortîmes de notre demeure pour toujours. Je n'éprouvais aucune satisfaction de ce que j'avais pu emporter, étant tellement obsédé par l'absence des miens. Pourtant, avec la famille de M.L..., je pus quand même m'endormir sous cette maisonnette de la banlieue de BengTrâbèk... Le 19 avril, juste au lever du soleil, je fus de nouveau sur le boulevard Sérei-Pheap. Notre maison était toujours gardée par des "Yothea" et en face d'elle, sur le trottoir, des gens (les déportés d'autres quartiers de Phnom-Penh) dormaient encore, pêle-mêle avec leurs bagages. En revenant là je voulais seulement guetter la présence éventuelle des miens. Ainsi je ne traversai même pas le boulevard où d'autres gens chassés de chez eux se déplaçaient vers l'est... Ne pouvant pas me diriger vers le nord par le trottoir du boulevard Prâchea-Thippatei,je longeai cette voie vers le sud. Un embouteillage de gens avec des véhicules de toutes sortes s'y formait déjà. Pourtant je pus me faufiler facilement entre les groupes de familles ou de connaissances qui devenaient solidaires pour affronter l'inconnu. Ma recherche fut vaine et dans l'aprèsmidi je revins encore sur le même boulevard. Il était vraiment encombré de déportés. Ce qui me frappa le plus, c'est qu'il y avait des lits roulants des divers hôpitaux transportant des malades graves et qui suivaient aussi l'immense convoi d'hommes, de femmes et d'enfants, de vélos, de motocyclettes, de cyclo-pousse, de voitures, de taxis Lambretta et de camionnettes. Le boulevard devenait une sorte de fleuve d'êtres humains et de véhicules, fleuve dont les flots semblaient être refoulés à cause d'un obstacle placé à une embouchure trop étroite. J'avais toujours l'impression que ma femme, mon enfant, ma belle-mère et ses enfants étaient panni les éléments de ce fleuve singulier. Pourtant aucun d'eux ne

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se présentait à moi; cela me plongeait de plus en plus dans le désespoir. Je rejoignis la famille de M.L... vers la tombée de la nuit. Puis, tard dans la soirée, nous nous rendîmes dans la partie la plus au sud du quartier de Beng-Trâbèk. C'est là, sur le trottoir d'une rue adjacente à la clôture d'une grande villa, et en compagnie de beaucoup d'autres déportés inconnus, que nous passâmes notre dernière nuit à Phnom-Penh. Malgré mon âme agitée, malgré le lieu malsain et malgré les mouvements de ceux qui allaient et venaient, je pus quand même trouver un peu de sommeil. De bonne heure, nous quittâmes les lieux. Nous nous arrêtâmes dans un kiosque en paillote, déserté, kiosque où je devais rejoindre les autres à mon retour. Et même si j'étais déjà sur le point de me laisser aller au désespoir, je me lançai quand même à la recherche de ma famille. Mes oreilles bourdonnaient, mon âme était ailleurs alors que mes pieds me ramenaient toujours sur le boulevard Prâchea- Thippatei. Déjà je pressentais une aventure qui ne serait pas heureuse pour moi quand, dans le prolongement du boulevard Sérei-Pheap vers. l'est, Kéo Sophun, un de mes anciens condisciples et ex-professeur de français, m'appela. Sophun tenait une mobylette chargée et suivait une voiture Volkswagen, également chargée. Les lannes aux yeux, je pus à peine lui formuler cette réponse: "Je cherche ma famille" ; et mon pauvre ami eut lui aussi beaucoup de peine à retenir les siennes. Il éprouvait de la pitié pour moi en même temps qu'il pressentait le mauvais sort qui les attendait, lui et sa famille, le mauvais sort qui nous attendait tous. Alors, n'ayant plus rien à nous dire, je le quittai sans pouvoir lui dire un adieu et je décidai de me rendre à Phsar-Thmey. Je longeais la clôture ouest du Lycée Beng-Kéng-Kâng, lorsque Sâr Soeumg, un de mes anciens collègues du Centre de Préparation Pédagogique de Kompong-Kantuot, vint à ma rencontre et me dit: "N'avancez plus vers le nord; un "Yothea" vient de tuer un homme qui s'entêtait à aller en sens opposé au sens indiqué". Encore une fois je me retrouvai sur le prolongement du boulevard Prâchea -Thippatei. Je me déplaçai sur le trottoir de ce boulevard et je longeai la clôture de la Faculté de Droit"où des déportés cherchaient de la place pour se reposer. Tout le trottoir était encombré, surtout de vieilles personnes.qui restaient assises, incapables de pouvoir avancer. Une chose qui se grava à jamais dans ma mémoire fut le spectacle d'une jeune femme qui se trouvait parmi ces gens âgés, veillant sur ses deux bébés, des 24

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