Découvertes et explorateurs

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296294158
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DECOUVERTES ET EXPLORATEURS

" HISTOIRE AU PRESENT

MAISON DES PAYS IBÉRIQUES JNIVERSITE " MICHEL DE MONTAIGNE

- BORDEAUX III

DECOUVERTES ET EXPLORATEURS
Actes du Colloque International Bordeaux 12 -14 Juin 1992 VneColloque d'Histoire au Présent

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L'HARMATTAN

Histoire au présent BORDEAUX

Couverture:

Graphisme

de Michel URBAIN

Service des publications : Secrétaire de rédaction : Maquettes texte : Cartographie : ISBN: 2-7384-2782-0 ISSN 0765-0124 @ Histoire au Présent - Bordeaux

Maison des Pays Ibériques Francisca BOISSON Jacqueline VIVÉS Françoise JARRY

-1994.

COMITÉ SCIENTIFIQUE Juin 1992

M. Jean-Bernard MARQUETTE Professeur d'Histoire du Moyen Âge Vice-Président de l'Université de Bordeaux III, Conseil Scientifique Président du Comité Scientifique du Colloque Découverte et Explorateurs M. Serge BRIFFAUD Chercheur en histoire moderne, Membre du Conseil d'Administration d'Histoire au Présent, Maître de Conférences, École d'Architecture - Bordeaux M. Paul BUTEL Professeur d'Histoire Moderne à l'Université de Bordeaux III Directeur du Centre de Recherches sur l'histoire des Espaces Atlantiques M. Jack CORZANI Professeur de littérature à l'Université de Bordeaux III Directeur du Centre d'Études Littéraires Maghrébines, Africaines et Antillaises M. Claude DUBOIS Professeur de lettres à l'Université de Bordeaux III Directeur du Centre d'Études sur Michel Montaigne et son temps M. Pierre GUILLAUME Professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Bordeaux III Directeur du Centre d'Études Canadiennes Mme Nadine LY Professeur de littérature hispanique à l'Université de Bordeaux III Directrice de l'Institut d'Études Ibériques et Ibéro-Américaines M. François-Olivier TOUATI Maître de Conérences Histoire du Moyen Âge, Université de Paris XII - Créteil Président de l'Association Histoire au Présent

COMITÉ D'ORGANISATION

Représentent l'Université Michel-Montaigne et la Maison des Pays Ibériques M. Pascal ARNAUD Mme Anne-Marie COCULA

Représentent l'association Histoire au Présent

Mlle Fabienne GAMBRELLE

M. Philippe JANSEN Mme Nathalie MOUTHON-SEPEAU
M. Michel PHILIPPE Mlle Catherine POMEYROLS M. Stéphane TAURAND

Mme Sylvie GUILLAUME
M. Christian HUETZ DE LEMPS M. Bernard LAVALLÉ Mme Patricia BUDO

REMERCIEMENTS Le Comité d'Organisation remercie vivement les autorités, collectivités territoriales, institutions et entreprises qui ont apporté leur soutien au colloque: Conseil Régional d'Aquitaine Librairie Mollat, Bordeaux Société Générale, Bordeaux Air Inter Air France SNCF Fédération Historique du Sud-Ouest Mairie de Bordeaux Mairie de Pessac Mairie de Talence Mission Historique française à Gottingen

AVANT-PROPOS

L'idée de ce colloque est née du paradoxe de la plus célèbre des découvertes: celle de l'Amérique par Christophe Colomb. Elle faisait rentrer dans l'histoire des relations humaines le continent qui domine aujourd'hui l'économie et la politique de la planète. L'incalculable portée historique de l'événement a été soulignée ailleurs en cette année 1992 par des rencontres scientifiques internationales de très haut niveau. Il est devenu emblématique de la découverte et de la modernité dans nos repères historiographiques - un monde nouveau apparaît, une ère nouvelle s'ouvre... - . Il est pourtant, on le sait bien, le résultat d'une erreur et d'un malentendu. La malice de l'histoire du navigateur dépassé par une découverte qu'il n'avait pas comprise lui-même invite à s'interroger sur la signification historique de la démarche heuristique: quels motifs, quels intérêts attiraient les explorateurs dans leurs entreprises, comment s'organisaient-ils, quelles étaient les conséquences de leurs découvertes? Les quelques quarante participants réunis à Bordeaux les 12, 13 et 14 juin 1992 à l'initative commune de l'Association Histoire au Présent, de l'Université Michel de Montaigne Bordeaux III et de la Maison des Pays Ibériques, ont confronté leurs recherches pour mieux cerner la signification historique de l'action de découvrir, l'évolution des liens qui s'établissent entre l'explorateur et sa découverte. La curiosité, depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, a poussé les hommes à s'organiser pour partir à la recherche d'une réalité qu'ils ne connaissent pas, mais dont ils pressentent l'existence; la découverte se définit ainsi comme une démarche de vérification et de progrès des connaissances, bien distincte de l'invention créatrice des arts ou de la technique. Activité humaine constante, elle répond à des motifs, utilise des instruments et met au point des méthodes qui évoluent avec les transformations de la science et la capacité de mettre en œuvre des techniques toujours plus élaborées.Toute entreprise de découverte est par conséquent un fait anthropologique, historique et

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culturel. On est en droit de se demander en retour ce que la découverte nous apprend de la société qui en encourage le dessein. C'est donc à la découverte comme phénomène historique en elle-même plutôt qu'en ses objets d'investigation qu'ont été consacrées les contributions réunies dans ce volume, sans prétention d'exhaustivité. La diversité des situations qu'elles étudient souligne cette irréductible historicité. Tout explorateur aborde des espaces nouveaux et inconnus de lui à partir de ses propres références culturelles: la manière de penser à priori ses buts, sa destination, d'observer les réalités humaines et vivantes de ces terres; d'en rendre compte, de s'approprier enfin les espaces nouveaux sont des étapes d'un contact et d'un échange permanent entre sa culture originelle et celle qu'il découvre. Cette approche culturelle demandait que l'on s'interrogeât sur les conditions matérielles, intellectuelles et sociales dans lesquelles les explorateurs préparaient leurs expéditions; comment s'opérait l'échange culturel en retour, quelles attirances, quelles résistances elles provoquaient, - car les découvertes sont aussi histoires de passions, individuelles ou collectives - ; comment, enfin, l'interaction de réalités connues et asssimilées et des découvertes a généré des visions, des idéologies, des mythes nouveaux qui à leur tour enrichissent l'histoire culturelle issue de cette démarche. Quatre rapports de synthèse rappellent les conditions générales dans lesquelles se mouvaient les explorateurs en leur temps, et nous avertissent de ne pas aborder les découvreurs des temps passés par une problématique identique et réductrice. Dans chaque thème retenu, les communications soulignent certains faits dont le lecteur jugera de l'originalité. Découvrir la terre, c'est voir, mais aussi situer, nommer. Toponymie et cartographie renseignent sur l'origine des premiers explorateurs. Les noms expriment surtout l'imaginaire de ceux qui se sont aventurés dans l'inconnu: atteindre le Cathay par la rou.te des caravanes et voguer vers la Chine, ce n'est pas découvrir le même monde. De la première découverte à la mise en valeur coloniale, les changements de nom révèlent aussi les changements de regard. La découverte du monde s'accomplit en trois dimensions: l'ascension des montagnes et la spéléologie (des grottes mythiques de la cosmographie médiévale à l'exploration contemporaine) ont repoussé les limites des terrœ incognitœ, aussi fascinantes que les mythiques sources du Nil au XIXe siècle. La dénomination peut révéler les buts des explorations, qu'elles soient œuvre collective, pousuivie pendant des décennies, ou qu'elles décident d'un destin individuel. Quatre itinéraires personnels de découvreurs, du XVIe au XIXe siècle, disent comment ces hommes animés du désir d'en savoir plus furent capables d'accepter en elle-même la réalité qui s'offrait à eux, ou au contraire conservèrent leurs préjugés initiaux. L'approche cognitive était prolongée dans les ateliers des cartographes, les cabinets scientifiques, qui recueillaient une information abondante à distance, mais

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l'Amérique latine; dans ce jeu de miroir entre les anciens et nouveaux mondes, les "pays neufs" nient leur caractère en s'appropriant le discours civilisateur retourné contre les pays "arriérés". Le champs des interrogations est vaste; ce colloque n'avait pas la prétention d'en proposer une synthèse, mais de susciter une confrontation, encourager de nouvelles approches, et favoriser les échanges entre spécialistes de réputations internationale et chercheurs au commencement de leur enquête. Si la publication de ces actes peut favoriser la communication entre les disciplines et les hommes qui s'intéressent à la découverte, les organisateurs auront la satisfaction que leurs efforts étaient utiles.
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AV ANT

- PROPOS

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quelquefois plus fiable que le récit du seul témoin oculaire, grâce aux recoupements vérificateurs. A l'attrait de la connaissance succédait presque toujours l'intérêt pratique d'une mise en valeur. Cet autre mode d'appropriation des découvertes géographiques suscita des expéditions collectives plus ou moins fortement organisées en fonction des conceptions intellectuelles ou religieuses de départ: Protestants et Jésuites n'avaient pas la même vision de l'Autre en Amérique du Sud; les échanges qui résultèrent illustrent l'interaction entre la société exploratrice et la société explorée révélée aussi par les objets échangés - qui peut être définie comme une pratique du pouvoir. Au contact de deux réalités naturelles et culturelles à l'origine parfaitement étrangères l'une à l'autre, la découverte ajoute un second échange entre ceux qui y participèrent directement et ceux qui la connurent d'une manière doublement médiate, à travers le récit des acteurs et le prisme culturel de la société qui impulsa la découverte. L'importance du vecteur d'information, de ses sources, de sa richesse d'information et de style, est évidente. Entre le journal de voyage de l'explorateur et le pamphlet qui déforme sciemment la réalité découverte, sur la base de stéréotypes polémiques, existent toutes les formes de récit journalistique ou d'ouvrage à prétention scientifique plus ou moins fondée. Elles posent le problème de communiquer la découverte: le discours veut-il flatter le public au risque de trahir la vérité ou cherche-Hl à atteindre une explication sereine et indépendante? Mais l'analyse qui se veut positiviste est rarement neutre: qu'il s'agisse du psychiatre ou de l'écologiste, les observations exposées sont souvent empreintes de visées politiques. C'est en fait le problème de la formalisation du langage scientifique qui est posé, et illustré pour le domaine de la thermodynamique. Elle ne saurait être formulée a posteriori, indépendamment de la méthode d'investigation. Puisque l'opération de découverte n'est pas dissociable de schèmes de pensée préétablis, la réalité nouvelle court le risque d'être déformée sitôt perçue. Plusieurs contributions approfondissent le problème des distorsions plus ou moins conscientes dans la compréhension de ce que l'on voit de l'Autre. Le découvreur tend à devenir la propre référence de sa découverte lorsqu'il projette des conceptions esthétiques, théologiques ou colonialistes plutôt que de saisir pour elles-mêmes les implications culturelles de ce qu'il observe. Une lecture croisée de sources de nature différente se rapportant à un même objet de découverte peut mettre en lumière les schémas communs d'une pensée interprétative, et souvent imaginaire. On classe alors les objets de découverte selon des catégories de jugement: il y a les bons et les mauvais Indiens comme les bons Kabyles et les mauvais Arabes. Ces réductions ne sont pas exclusivement européocentristes. Les deux dernières communications montrent comment s'exprime et se modifie, selon des à priori culturels tout aussi évidents, la vision de l'Europe à partir de

RAPPORTS DE SYNTHESE :

..

L'HISTOIRE DES DÉCOUVERTES ET EXPLORATEURS

HISTOIRE ANTIQUE

Patrick COUNILLON"

L'Antiquité aussi a connu ses explorateurs, voyageurs des confins de l'Orient ou de l'Occident1. Skylax de Caryanda explore pour le roi Darius les côtes du golfe Persique, Pythéas de Massalia remonte les côtes de l'Europe jusqu'au nord de l'Écosse, d'autres découvrent la route des moussons vers l'Inde et Ceylan, et jusqu'en Birmanie. Leur souvenir a même guidé et entraîné bon nombre des découvreurs qui sont partis sur leurs traces et nous ont été présentés ici. Mais les traces que ces premiers explorateurs nous ont laissées se sont malheureusement brouillées avec le temps et les transmissions successives: il est illusoire de vouloir remonter à l'origine de la tradition, à l'explorateurs lui-même, sauf à tomber dans les fantaisies historico-géographiques de ceux qui ont cru à la véracité du Périple d'Hannon 2. Aux sources géographiques anciennes manquent à la fois la transparence du texte, contaminé pendant des siècles, la transpa~ence du langage et des modes de description, la description de la relation entre la description et le site, transformé par les siècles, noyé sous les eaux ou pris dans les terres. Même dans le meilleur état, même transmises dans leur intégralité, ces sources manquent de limpidité. J. Desanges le disait dans sa conférence, la
" Université
1. 2. Michel de Montaigne - Bordeaux III. L'édition de référence de ces auteurs reste celle de Müller, Geographi Graeci Minores, Paris: Firmin Didot, 1861. D'autres analyses y ont reconnu un faux littéraire en forme de périple, et ont su en donner une lecture renouvelée: J DESANGES.- Recherches sur l'activité des Méditerranéens aux confins de l'Afrique, Coll. de l'École Française de Rome, 1978,36 s. ; C. Jacob.- "Aux confins de l'humanité: peuples et paysages africains dans le Périple d'Hannon", Cahiers d'Études africaines, XXXI-1-2, 1991, p. 9-27.

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Patrick COUNILLON

géographie grecque s'est faite en strates successives. Les voyages d'exploration étaient indéfiniment copiés et imités, finissaient souvent par servir à la distraction d'un public friand d'aventures exotiques: pour un Périple de la Mer Érythrée, véritable carnet de navigation d'un commerçant grec au premier siècle avoJ.-c.3, combien de Périple d'Hannon ou de Voyage d'Iamboulos, de récits de Ctésias sur les Indes ou la Perse, ou le merveilleux le dispute a l'absurde? À l'origine, un pilote grec du VIe siècle arrivait4 en un point inconnu des côtes du Pont-Euxin, en quête d'esclaves, de fourrures ou d'or. Dans son livre de bord, il relevait la durée de ses navigations, la position et la forme des caps, des golfes où il trouvait un port, un fleuve navigable, un village d'indigènes. Il ignorait leur langue, mais notait leurs coutumes les plus caractéristiques: ils étaient souriants ou hostiles, habillés de noir, ou habitaient des maisons sur de hauts pilotis; dans son livre, ils devenaient Manteau Noirs, ou Mossunoikoi, ou prenaient un nom grec proche de celui qu'ils se donnaient, Achaioi, ou Héniochoi, ou Zygioi. Ce livre de bord, vraisemblablement enrichi de notes additionnelles, s'est peut-être transmis jusqu'à nous, intégré dans le Périple du PseudoSkylax, ou les périples du Pont-Euxin, ou la Géographiede Strabon. Mais entre temps, les Grecs avaient fondé des villes dans cette région, inventé à ces peuples des ancêtres grecs empruntés aux légendes de Troie (Achaioi) ou des Argonautes (Héniochoi, Zygioi) ; les peuples eu-mêmes avaient parfois émigré et été remplacés par d'autres, les cités grecques détruites et reconstruites un peu plus loin sans même changer de noms. Le texte était arrivé à Alexandrie, avait servi à l'élaboration de la géographie scientifique, et pris sa place dans les querelles théoriques entre savants, jusqu'à devenir peut-être un argument de controverse, peut-être à propos des positions respectives du méridien de Rhodes et de l'embouchure du Tanaïs. Si bien qu'arrivés au lIe siècle de notre ère, au moment où Ptolémée a tenté de recenser les coordonnées géographiques de tous les toponymes de l'antiquité, chaque toponyme initial devait présenter au moins trois orthographes officielles différentes (sans parler de sa transcription en latin),

3. Ce livre vient d'être remarquablement réédité et commenté par L. CASSON.- The Periplus Maris Erythraei, Princeton, Princeton University Press, 1989. Le voyage d'Iamboillos est raconté par Diodore de Sicile, II, dont on trouvera une traduction récente dans M. CASEVITZ.- Diodore de Sicile, Naissances des Dieux et des Hommes, Paris: Belles-Lettres (La Roue à Uvres), 1991. 4. Ce cas est imaginaire, mais les noms des peuples et leur histoire sont empruntés au livre de la Géographie de Strabon. 5. Cf. P. COUNILLON."Arrien et Kérasous, un cas de toponY':!lie rétroactive", Actes du Congrès International sur la Mer Noire, IFEA/ Ondokus Mayis Univeritesi, 1-3 juin 1988, Samsun, Université Mayis ; Institut Français Anatoliennes, 1990, p. 493-500.

HISTOIRE

ANTIQUE

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différentes localisations dans un rayon de plusieurs kilomètres, avec des propositions d'identification différente pour le cap et le fleuve, et plus aucun moyen pour qui que ce soit d'en vérifier la validité. À cela s'ajoutait très certainement un énorme appareil littéraire, car le texte devait être une pièce importante dans le débat fondamental entre lettrés sur la polymathie d'Homère: la géographie grecque, à l'exception de la plus scientifique des géographies alexandrines, est autant littéraire que géoraphique, se plaît au moins autant à reconnaître la trace de la culture grecque sur le monde qu'à le découvrir. Cette contamination, de plus en plus grande au fur et sa mesure que l'esprit scientifique reculait en Grèce et à Rome, a dû trouver sa touche finale avec le naufrage général de la littérature grecque qui a accompagné l'ère chrétienne, d'un Ératosthène à Cosmas Indicopleustès et sa Topographie chrétienne... Ensuite, ce fut le tour des copistes byzantins, de lire mal, de copier fautivement, de transformer les noms, de sauter les mots... Ainsi nous retrouvons-nous avec des collections de toponymes, de descriptions tronquées, des mélanges invraisemblables de lieu bizarres qui émigrent sans qu'on puisse jamais les situer, comme l'Azanie que J. Desanges a montré se déplaçant au fil du temps, émigrant des bords de la mer Rouge à ceux de l'Océan Indien. Et les Amazones quittent les environs d'Amisos pour le Caucase, le Caucase émigre lui-même pour une part jusqu'en Inde... les Anciens eux-même ne s'y retrouvaient plus! Comment ferions-nous mieux qu'eux, alors que les paysages ont changé, les mers monté ou descendu de plusieurs mètres, et que notre vision du monde nous interdit bien souvent de comprendre les raisonnements des géographes antiques, à nous qui pensons cartes quand ils pensaient itinéraires, ou kilomètres lorqu'ils pensaient jours de voyagé. À vouloir retrouver chez nos géographes la trace des explorations premières, à analyser les restes de ce qui fut sans doute à l'origine leur trace littéraire, on se heurte à de telles difficultés que l'on doit reconnaître que ces premiers explorateurs ne sont plus pour nous que des noms ou de courtes notices. Ce matériel est-il pour autant inutilisable? La question ne se pose pas en ces termes, car nous n'avons pas le choix, et la connaissance de l'antiquité ne progresse que dans un fragile équilibre entre textes, archéologie, épigraphie, numismatique et tout ce qui peut contribuer à la compréhension d'un époque et d'une pensée... faire flèche de tout bois: une nouvelle

6. Cf. P. LANNI._ La mappa e il periplo. Cartografia ar/tica e spazio odologico, Univ. di Macerata, Pubbl. della Fac di Lett. et Filos. 19. Roma, 1984.

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Patrick COUNILLON

découverte, qui amène à lire différemment un texte que l'on croyait connaître, change l'éc1airge de toute une période ou toute une région7. Et voici pourquoi les récits de voyageurs modernes ont tant d'intérêt pour les antiquisantsB : certes, les temps, les lieu, les moeurs sont différents, et Sassetti n'est pas Pythéas. Mais comprendre les raisons qui ont poussé Sassetti à partir, ou Jacquemont, la façon dont ils s'y sont préparés et ce qu'ils en ont retiré nous laisse au moins entrevoir l'inaccessible; et les analyses que les conférenciers nous en ont proposées, renouvellent nos regards sur des textes que l'habitude a pu transformer à la longue en base documentaire désincarnée.

7. On ne peut que proposer comme modèle de ce type de réflexion l'ouvrage de L. ROBERT.- A travçrs l'Asie Mineure: poètes et prosateurs, monnaies grecques, voyageurs et géographie, Paris, Ecole française d'Athènes, De Boccard, 1980. 8. Voir ici même l'article d'A. ARNAUD, sur la découverte archéologique du Maroc.

LE MOYEN ÂGE

William G. RANDLES'

De la géographie du globe, l'Antiquité a légué au Moyen Âge trois modèles, que les savants médiévaux devaient redécouvrir en plusieurs étapes. Dans un premier temps, qui va de la fin de l'Antiquité jusqu'à la fin du XIe siècle - et que Madame Christiane Deluz appelle le temps des "esquisses" ou des "brefs éclairages sur la forme de la terre" -, on voit apparaître les représentations d'Isidore de Séville, de Bède le Vénérable et de Raban Maur; tous trois s'appuyaient sur l'héritage scientifique relativement médiocre des Romains, comme Pline ou Hygin par exemple. Chez tous, on note

-

dit Madame

Deluz

-"une

absence

de raisonnement

mathématique

ou

physique". Au XIIe siècle, se réclamant de Martianus Capella et de Macrobe (Ve siècle), Lambert de Saint-amer et Guillaume de Conches font connaître (c'est l'époque des grandes mappemondes) la théorie cratésienne du globe, théorie qui, sous sa forme simplifiée, sera à l'origine d'une longue polémique entre, d'une part, les tenants de la symétrie grecque de quatre œcumènes posés sur le globe et, de l'autre, les théologiens attachés au dogme de l'unicité de la création. Le XIIIe siècle verra la diffusion en Occident des œuvres d'Aristote et de sa doctrine de la concentricité des sphères des éléments, qui avait l'inconvénient d'amener à supposer la terre recouverte par l'eau. Pour "sauver les phénomènes", les théologiens invoqueront une intervention de la Providence divine, qui aurait fait émerger une partie de la terre: l'unique œcumène. Quant aux antipodes, enfouis sous les flots de l'Océan, ils ne posent

.École des Hautes

Études en Sciences Sociales - MPl.

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William G. RANDLES

plus de problème dans les milieux scolastiques, auxquels la physique du globe paraissait plus importante que sa géographie. Ils ne resurgiront qu'à la Renaissance, lors du retour de la théorie cratésienne, sous l'influence du néo-platonisme. Mais aux XIIIeet XIVesiècles, si d'un côté - comme le déclare Madame Christiane Deluz - le mythe d'hommes antipodéens perdure dans la littérature folklorique et vernaculaire, d'un autre, les Franciscains, grands voyageurs en Asie, feront connaître, par leur expérience dans ces régions, l'existence d'une étendue de terre habitable bien plus grande que le quart de sphère admis par les universitaires péripatéticiens. Si un Roger Bacon et un Albert le Grand font preuve, dans ce sens, d'une plus grande ouverture d'esprit, ils demeureront néanmoins des exceptions. Les rapports entre la culture universitaire scolastique (presque indifférente à la cartographie des mappemondes) et l'expérience des voyageurs, franciscains et autres, méritent une réflexion et une recherche plus poussées qu'elles ne l'ont été jusqu'à présent. Les voyageurs en Orient, comme Marco Polo et Odoric de Pordenone, savent bien que l'existence d'une zone torride rendant inhabitable la région équatoriale est un mythe, mais les universitaires en tiennent-ils compte? Albert de Saxe (c. 13161390), maître parisien, ira même jusqu'à affirmer que l'Atlantique est infranchissable,
"... en signe de quoi Hercule avait érigé [au détroit de Gibraltar] des colonnes, afin que personne ne tente d'y naviguer",

et cela à l'époque où Italiens, Portugais et Espagnols allaient jusqu'aux îles Canaries (l'humaniste Pétrarque en parle en 1356) ! La connaissance scientifique du globe a-t-elle connu une croissance continue à travers tout le Moyen Âge et même au-delà, le voyage de Colomb étant - selon la formule de Madame Christiane Deluz "...non comme aboutissement" ? la fin du Moyen Âge, mais comme son

Pour Monsieur Klaus Vogel, si la nouvelle du premier voyage de Colomb laissa relativement indifférents les savants d'Europe centrale, celles des voyages des Portugais en Orient et d'Améric Vespuce le long des côtes de l'Amérique du Sud furent accueillies comme des événements sensationnels par les humanistes allemands, qui les comparaient avantageusement aux exploits des Anciens. Le voyage de Vasco de Gama reproduisait avec succès un modèle familier, celui des périples de l'Antiquité, alors que celui de Colomb fut tout juste perçu comme la découverte de quelques îles. La lettre de Johann Kallauer, que cite Monsieur Klaus Vogel, datée d'Anvers le 4 mai 1503 et adressée à l'humaniste Konrad Celtis, à Vienne, témoigne de la rapidité de la diffusion à travers l'Europe de la nouvelle du voyage portugais de 1501, auquel prit part Vespuce et qui, pénétrant loin dans l'hémisphère

LE MOYEN ÂGE

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austral, révéla l'existence n'y avait que la mer.

d'un continent

là où, selon les péripatéticiens,

il

"... Les marins portugais [...1 - écrit-il - [...] racontent des choses stupéfiantes et tu serais saisi par l'inutilité de tous les auteurs anciens [...] On a trouvé un autre monde inconnu aux anciens ".

Vienne, explique Monsieur Klaus Vogel, deviendra, à la fin du XVe siècle et au début du XVIe,un important foyer culturel. Son Université avait attiré des milliers d'étudiants et une partie de l'élite des humanistes, dont Konrad Celtis. L'un d'eux, Jacob Spiegel, en préface à son édition d'une lettre du roi de Portugal D. Manuel au Pape, fit l'éloge du monarque portugais, dont la flotte est allée "... jusqu'aux antipodes et à la partie inférieure de la terre". Et l'Abbé du monastère bénédictin de Vienne, Benedictus Chelidonius, déclarait en 1519 que
"u.

un autre orbis terrarum et d'autres gens ont été ajoutés à

l'empire chrétien [...] et ceci parce que les Espagnols et [...] les Portugais ont franchi [...] les deux tropiques et la mer extrême des antipodes".

Les réactions chaleureuses et élogieuses devant les exploits des peuples de la Péninsule Ibérique, qui avaient étendu les connaissances géographiques du globe, marquent la prise de conscience, par les humanistes de Vienne, d'une nette rupture entre expérience nouvelle et autorité ancienne; prise de conscience d'autant plus remarquable, qu'elle eut lieu à une grande distance de l'Océan et des milieux maritimes en question. Si les humanistes de Vienne proclamaient la supériorité des modernes sur les anciens, ce ne fut pas le cas de tous les humanistes européens, dont certains comme, par exemple, l'Écossais George Buchanan (1506-1582) et le Portugais Antonio Ferreira, tenaient avec obstination la position contraire. En effet, si sur beaucoup de points l'autorité des savants de l'Antiquité s'est vue battue en brèche par les découvertes océaniques, il en fut un sur lequel elle resta inébranlée: la méthode mathématique de Claude Ptolémée en cartographie. Les cartographes de la Renaissance, Martin Waldseemüller en particulier, consacrent un effort considérable à tenter d'intégrer dans le cadre mathématique de Ptolémée, apte à la représentation de la totalité de la surface du globe, les enseignements des cartes nautiques des marins. Waldseemüller échoua et dut se contenter de dresser deux cartes du monde différentes, l'une, de 1507, selon la projection homéotère de Ptolémée, l'autre, sa CartaMarina de 1516, d'après le modèle des cartes nautiques. A l'inverse de la démarche de Waldseemüller, le mathématicien
portugais Pedro Nunes, critiquant sévèrement les défauts nautiques, tenta d'y introduire des principes mathématiques qu'il jugeait utile de mettre à la disposition des navigateurs. des cartes ptoléméens

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William G. RANDLES

Ce fut finalement, comme le montre Madame Marie-Thérèse Gambin, Gérard Mercator qui réussit, avec son principe des latitudes croissantes, à proposer aux marins une carte avec des méridiens et des parallèles droits; mais sa méthode ne fut définitivement adoptée par eux qu'à partir de la fin du XVIIe siècle. Mercator - note Madame Marie-Thérèse Gambin - travailla notamment sur le problème posé, à propos de la cartographie du Canada, par le décalage entre le nord magnétique et le nord géographique. Ce problème, reconnu par les Portugais dès 1504, ne se trouva enfin en voie de solution que lorsque l'Anglais Halley dressa, au XVIIIe siècle, la première carte à lignes isogones. Mercator fut le premier à jeter les bases d'une cartographie mathématique et systématique de la surface du globe. Sa grande carte de 1569 marque le tournant majeur entre les cartes nautiques, fondées sur des rhumbs magnétiques et des distances à l'estime, et une cartographie moderne, fondée sur des coordonnées de latitudes croissantes et de méridiens droits. Mercator fut surtout le premier à unifier la cartographie: après lui, la carte de l'humaniste et celle du navigateur devinrent - Madame Marie-Thérèse Gambin insiste sur ce point -"un seul et même document". Les nouvelles terres révélées par les découvertes des navigateurs ayant été fixées sur les cartes, on assiste à des discussions sur la correspondance entre les lieux et leurs noms. Il s'est en effet écoulé un certain temps avant que l'on ne se rende compte que la "Chine", découverte par les Portugais en 1513, n'est autre que le Cathay de Marco Polo. Si c'est surtout - comme le pense Mademoiselle Pascale Girard - la Géographie de Ptolémée qui a rendu possible l'ï"ntégration de la Chine dans la représentation du monde, il ne faut pas négliger le rôle des cartes nautiques portugaises du début du XVIe siècle, notamment celle dite de "Cantino" (1502) : elle donnait à la Chine une frontière maritime, que n'avait pas fait Ptolémée, qui prolongeait l'Asie indéfiniment vers l'Est. Sur la carte nautique portugaise de Lopo Homem, de 1519, le Petit Sinus Magnus de Ptolémée "explose" pour ébaucher, avant le Voyage de Magellan, les futures limites du Pacifique. Le terme "Chiis" (Chinois) apparaît pour la première fois, chez les Portugais, dans une lettre du roi adressée au navigateur Diogo Lopes de Sequeira, en 1508 ; la première description systématique de la Chine paraîtra en 1563, dans le troisième volume de l'Asie de l'historien portugais Joao de Barros. Cette description ne connaîtra qu'une diffusion restreinte, car elle ne sera pas traduite dans la célèbre collection de voyages de Ramusio, qui a fait l'objet de nombreuses éditions. Si le mot "Cathay" disparaît progressivement de la cartographie, il va - comme le montre Mademoiselle Pascale Girard - se trouver, vers le milieu du XVIe siècle, revêtu par l'orientaliste français Guillaume Postel, d'un sens millénariste ; la découverte de nouvelles terres est le signe évident

LE MOYEN ÂGE

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que la parole divine est en train de se réaliser. En affirmant que les Tartares et les Japonais descendent du peuple juif, Postel cherche à établir un lien entre l'histoire judéo-chrétienne et les peuples d'Asie. Ce sera surtout - dit Mademoiselle Pascale Girard - l'historien espagnol Juan Gonzales de Mendoza dans son Historia dei Gran Reyna de la China (1585) qui, cherchant délibérément à promouvoir l'évangélisation de l'Extrême-Orient, développera cette idée et s'emploiera à le rattacher au monde judéo-chrétien, en donnant au mot "Chine" un sens biblique et en bâtissant autour de lui un discours prophétique. Lorsqu'ils traçaient leurs cartes nautiques, les cartographes des Grandes Découvertes attribuaient aux caps, aux rivières, aux baies, une riche toponymie, faite en grande partie de noms européens, mais souvent aussi de noms clonnés par les ethnies locales. Dans le cadre d'un programme ambitieux de recherche, Monsieur Serge Daget se propose de procéder à une analyse de la toponymie sur les cartes de l'Afrique occidentale durant la longue période 1450-1870. Pendant ces années, les toponymes changent souvent de forme, en passant de portugais en français, de français en des formes africanisées; les lieux qu'ils désignent changent également; ils peuvent donc fournir d'importants enseignements, concernant non seulement l'ethnographie, mais également les conjonctures économiques et politiques internationales. L'informatisation de ce projet, en cours, devra permettre une exploitation très rapide des données accumulées. Au cours de la longue période considérée, l'image de la terre est passée du stade de schémas théoriques conjecturés à celui des cartes nautiques médiévales, très précises, des côtes des pays du monde méditerranéen, puis enfin, à la Renaissance, en une brusque mutation, à la représentation de hi surface du globe en son entier, avec toutes ses masses terrestres, ses montagnes, ses fleuves et ses villes, disposés les uns par rapport aux autres dans une exacte proportion mathématique. Cette représentation, achevée vers le milieu du XVIe siècle, ne devait plus recevoir par la suite de modification de structure: c'est celle des Atlas d'aujourd'hui.

HISTOIRE MODERNE

Maurice A YMARD*

La "découverte", par excellence, est celle du monde "nouveau" rencontré par Colomb par erreur - c'est "l'ancien" monde asiatique qu'il cherchait à atteindre -, mais non tout à fait par hasard, tant elle avait été préparée par un patient travail, tout au long du XVesiècle, consacré, au premier chef par les Portugais, à la "construction de l'Atlantique" (V. Magalhaes Godinho). Elle efface par ses conséquences à long terme tous les "périples" qui l'avaient précédée. Et elle servira de modèle à toutes les autres, qui suivront. Mais elle ne signifie pas, d'un coup, l'unification du monde. Celle-ci ne se fera que par étapes, laissant jusqu'au début du XXesiècle de larges zones d'ombre, qui ne seront repérées, maîtrisées et colonisées que peu à peu : l'Afrique profonde dans la seconde moitié du XIXesiècle, l'Arctique et l'Antarctique au XXesiècle, et encore. Son importance, son originalité, c'est que, complétée par l'autre découverte, celle de la route du Cap et de l'accès direct à l'océan Indien, qui, elle, avait été patiemment et longuement recherchée, elle fixe à l'avantage de l'Europe un modèle qui vient conforter, comme s'il s'inscrivait dans un ordre préétabli, le sentiment nouveau de sa propre supériorité. Les deux découvertes lui donnent en elle-même une confiance peu à peu poussée jusqu'à la démesure: comme si l'Europe engagée dans la conquête du monde avait le droit de tout s'approprier et de tout organiser autour d'elle, les hommes comme les choses, les ressources matérielles comme les champs du

.

Maison des Sciences de l'Homme

- Paris.

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savoir. Ce qui lui permet, au moment même où elle prend connaissance de civilisations radicalement autres, de surmonter le vertige de la relativisation absolue, en opposant à une rationalité qui symbolise son propre pouvoir et donne sa prétention au monopole de la vérité l'irrationalité de l'Autre, voué aux séductions de l'imaginaire. La révolution n'est pas pourtant au rendez-vous de la découverte. Industrielle ou scientifique autant ou plus encore que politique, elle se fera attendre pendant trois bons siècles. Trois siècles durant lesquels on pourrait penser que l'impact de la découverte a été limité et n'a pas fondamentalement bouleversé les structures d'un Ancien Régime dont l'époque de la "modernité" marque le point d'arrivée, et que les historiens ont pris l'habitude de flanquer de tous les adjectifs de leurs terrain d'enquête (politique, économique, démographique, social, etc). La masse et le nombre prennent, par leur inertie, leur revanche sur une innovation qui semble ne se produire qu'à la marge. Car elle ne met en cause qu'un petit nombre d'hommes et un volume d'échanges proportionnellement réd':lit, et elle vient buter contre la longueur des distances et contre le poids, plus redoutable encore, des structures idéologiques, sociales et politiques en place. Tout se passe en effet comme si les découvertes de la dernière décennie du XVe siècle ne touchaient et n'intéressaient, de manière directe et même indirecte, que des minorités, parmi lesquelles, de plus, on ne connaît vraiment que les élites religieuses, militaires, scientifiques ou économiques, alors que la masse des autres reste dans l'anonymat. Mais les source offrent l'avantage de permettre d'accéder, au moins pour certains membres de ses élites, aux individus eux-mêmes, à leurs manières de penser, de sentir, de rêver, d'interpréter, d'expliquer, de justifier et de critiquer: à tout ce que la nouveauté même du spectacle les encourage à expliciter. Elles multiplient ainsi les points de vue sur un phénomène de longue durée que nous pouvons saisir et suivre, pour la première fois peut-être dans l'histoire, au niveau d'une gamme suffisamment diversifiée d'auteurs. On retiendra en premier lieu des textes rassemblés ici que ces découvertes ne se laissent ni banaliser, ni limiter à leurs aspects économiques, politiques ou religieux. Elles sont dès l'origine, en puissance, un phénomène total. Elles enclenchent une rupture dont les acteurs eux-mêmes n'auront, sur le moment, qu'une conscience partielle, mais dont les effets ne peuvent être identifiés et compris que dans leur somme, autant dire dans le très long terme. Directement lisibles au niveau des élites, elles mettent aussi en cause, mais de façon souvent détournée, et avec des décalages temporels, les masses mêmes des sociétés rurales sédentaires qui composent la majorité de la population de l'Europe occidentale, et dont la recherche des dernières décennies s'est plu à souligner et parfois à exalter la stabilité: l'Europe des clochers, dont les paysans vivent à l'heure de leur village, comme

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emprisonnés sous la carapace des quelques tonnes de pierres et de bois qui constituent leur maison. Mais l'Europe n'est pas seule en cause. Par son intermédiaire, mais non par son seul mérite, les effets de la découverte américaine se trouvent rapidement redistribués à l'échelle de la planète, en direction notamment des anciens mondes connus, ceux de l'Asie et de l'Afrique. L'unification du monde ainsi amorcé va se réaliser par étapes: elle sera d'abord rapidement (trop rapidement !) microbienne - et à ce stade subie comme un drame sans précédent, puis végétale (non sans résistances aux plantes nouvelles dès que l'on prétend les faire sortir des jardins pour les lancer à la conquête des champs et leur faire bouleverser l'ordre ancien de la nourriture), puis animale enfin, avant de commencer à devenir humaine - une entreprise infiniment plus difficile, car l'homme est enfermé dans la diversité de ses cultures et, partout où elles lui en donnent la force, il résiste au métissage. Or celles-ci constituent des ensembles relativement rigides, d'où la tentation de détruire, ou de convertir, avant de reconnaître cette diversité comme une donnée sur laquelle réfléchir et constituer un savoir, puis comme une richesse à préserver, contre les dangers d'une unification qui signifierait appauvrissement. Les découvertes amorcent donc un processus irréversible de mise en communication dont les effets sont encore loin d'être épuisés aujourd'hui. Mais la coexistence, qui n'a rien de fortuit, dans seconde moitié du XVe siècle, entre les explorations maritimes qui vont conduire aux découvertes proprement dites et la mise au point de découvertes techniques de reproduction de l'écrit, nous signale que l'Europe s'était préparée pour l'aventure. Ce qui va lui permettre d'en tirer pour elle, pendant longtemps, l'essentiel des avantages. Elle cumule en fait les effets d'un double processus de capitalisation de ses savoirs, et d'accélération de la circulation de l'information, et, du même coup, de la diffusion de l'innovation. Les effets les plus décisifs de cette mise en communication sont liés au contact direct que les Européens établissent, en quelques décennies, avec l'ensemble des types de civilisation du monde, parmi lesquels on sera tenté de distinguer trois groupes principaux. Au premier rangs, les mondes pleins de l'Asie se révèlent solidement tenus en main par des sociétés rurales à encadrement urbain, assez comparables à l'Europe, par leurs techniques, leur niveau de développement, leur mode d'organisation sociale et politique; ce qui explique qu'elles se soient montrées capables de résister, et que les Européens aient du se contenter de s'établir en quelque sorte à leur marge, et attendre plusieurs siècles pour y imposer, et encore pour un temps, leur ordre en profondeur. Plus divisées et moins fortement structurées politiquement, contrôlant de façon discontinue leur espace terrestre et maîtrisant moins encore leur environnement maritime, les civilisations plus clairsemées de l'Afrique seront

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protégées, au sud du Sahara, par leur isolement même, mais aussi par leur capacité à satisfaire les besoins des marchands européens: ceux-ci leur demandent en fait surtout des hommes qu'elles se révèlent capables de leur fournir. Coupées de tout contact véritable avec l'Asie de leurs origines depuis dix bons millénaires, les sociétés américaines constituent dans leur diversité même le troisième groupe. Elles seront les premières victimes de la mise en communication, celles aussi que l'Europe aura le plus de mal à accepter dans leur différence, et à reconnaître comme "humaines" et non animales ou sauvages. Celles enfin où l'Europe va assez rapidement, et de façon systématiques, construire du neuf, à partir d'une soumission de leurs habitants et d'une appropriation quasi-totale de leurs ressources. Les effets des découvertes sur les mentalités européennes apparaissent dans ce contexte plus fondamentaux encore que leurs effets matériels immédiats ou différés, et leur séquence constitue un ensemble significatif. L'inventaire de plus en plus détaillé des différences vient nourrir, dans un premier temps, l'imaginaire individuel et collectif, puis dans un second temps, à travers la remise en cause des anciens systèmes de classification et d'explication, stimuler la mise au point par étapes d'un nouveau système du savoir auquel on demande de rendre compte, pour chaque secteur de la connaissance de la totalité des phénomènes observés ou observables, et dont la rationalité s'identifie avec la capacité de prévoir ce qui n'a pas été encore découvert et ce qui est susceptible de se produire; ce sera la science. Il y aura donc d'un côté l'Eldorado,de l'autre le savoir, appelé à stimuler des rêves tout aussi tenaces. Mais l'interrogation fondamentale reste sans réponse: pourquoi, à cette date, l'Europe, et en fait ses franges occidentales et méridionales, et non pas d'autres centres de civilisations de niveau compapable ? Impossible, ici, d'y répondre, sauf à expliquer les découvertes par les découvreurs, alors que les premières ont contribué à modeler les seconds. Tout au plus voyons-nous aujourd'hui plus clairement les effets d'une dynamique involontairement amorcée. Mais, moins que jamais nous n'avons de réponse sur les causes. L'un des paradoxes reste cependant que la "bonne carte", celle de la découverte, c'est-à-dire d'une possibilité de rompre pour la première fois les contraintes des équilibres anciens, et de construire du neuf, fut-ce au prix d'un énorme gaspillage de capital humain, soit tombée entre les mains d'une Europe occidentale dont l'avance sur les autres civilisations de l'Eurasie n'a, à cette date, rien d'évident. Et d'une Europe qui se signale, tout au long du XVesiècle, moins par sa curiosité que par son intolérance vis-à-vis de l'autre, intérieur ou voisin: l'érétique hussite ou vaudois, les fraticelli de Toscane, le Juif ou le Musulman, avec lequel il semble qu'il devienne alors impossible de coexister. Cette intolérance préfigure une autre, tout aussi absolue: celle qui va opposer, dans la violence, la destruction et le sang, les Réformés

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protestants et leurs adversaires catholiques. Elle contraste avec la coexistence des religions, des langues et des ethnies qui caractérise, par exemple, le monde islamique dont l'Europe vient, du Moyen-Orient à l'Insulinde, recouvrir (faut-il dire temporairement) l'aire récente d'expansion. L'Europe, en découvrant le monde, découvre l'autre au moment même où elle en refusait l'existence chez elle. On ne sera pas surpris que l'éventail, très large, des communications présentées et discutées au cours de ces deux journées, porte la marque de l'histoire au présent, c'.est-à-dire de l'histoire actuelle, de ses interrogations et de ses consensus (je ne dirai pas de ses modes) ainsi que de ses doutes. Le mental y pèse d'un poids plus lourd que le matériel, l'idéologique que l'économique, la représentation que le réel. Mais aussi les Nouveaux mondes plus que les Anciens, alors que, précisément, l'originalité de l'époque moderne est d'avoir conduit les deux découvertes de front, et d'avoir dû élaborer "à chaud" les hiérarchies permettant de classifier les différences et les contraires, à l'exemple des Jésuites évoqués par W. Randles qui classaient dans l'ordre les Chinois, les Aztèques et les "sauvages". On ne regrettera pas, non plus, que la communication consacrée à l'économie de l'exploitation du Nouveau Monde - celle de Bertrand Gautier l'ait été à Bordeaux et à sa participation à la grande expérience de Terre Neuve, où les navires bordelais viennent rejoindre les bateaux basques et bretons qui les avaient précédés: à cette première étape de la conquête, l'Europe ne se contente pas de demander au continent nouvellement découvert l'or et l'argent de ses rêves, mais aussi, de façon plus immédiate et plus prosaïque, les protéines animales dont elle a besoin, en attendant de lui demander d'autres compléments de nourriture, des céréales pour les hommes, du maïs et des tourteaux de soja pour ses animaux. Mais on ne regrettera pas non plus que l'autre communication qui touche à l'économie, celle de Laurent Turgeon et Evelyne Picot-Bermond, vienne nous rappeler que des produits aussi simples que des chapeaux de castor et des chaudrons de cuivre sont aussi des biens culturels, dont l'échange permet à deux cultures, que l'on pose souvent sur le mode de l'altérité absolue, de réapprendre à dialoguer sur un pied de relative égalité. D'autres produits auraient pu figurer aussi au rendez-vous, et d'abord ceux qui, comme le maïs, la tomate, la pomme de terre, le manioc ou le piment vont faire le tour du monde, sans se limiter à l'Europe. Pourtant, les interrogations de la majorité de la vingtaine des interventions dont le commentaire m'avait été confié se sont portées pour l'essentiel dans d'autres directions, et pour la majorité, à propos du Nouveau Monde: -la conquête et ses justifications idéologique;

- la constitution de sciences;

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Maurice AYMARD

-les -les

mondes de l'imaginaire, du rêve et du mythe; aventures de l'individu.

- La conquête et ses justifications idéologiques: la conquête ne va pas de soi, car la découverte n'était pas attendue en direction de l'Ouest: celle de populations dont l'existence était ignorée et insoupçonnée, même pas rêvée, et sur lesquelles on n'avait aucune information directe ni indirecte. Elles posent un problème d'une nouveauté absolue. Celui de la reconnaissance du statut humain à des sociétés très différentes vis-à-vis desquelles les Européens se trouvent précisément contraints de faire un choix; se contenter de les détruire aurait été - et a été -la solution la plus facile, et l'on en est passé tout près dans les Caraibes, le Mexique ou le Pérou du XVIe siècle, ou dans l'Amérique du Nord entre XVIIe et XIXe siècle. Le miracle est peut-être que cette tragédie ait été interrompue avant sa fin et évitée de justesse. Et que son issue ait donné lieu à débat, dont les textes principaux sont dus à certains seuls de ses acteurs: militaires, marchands ou poli tiques s'effacent derrière les religieux dans les communications de Pierre Ragon, de Myriam Saimson ou D. StudnickiGizbert. Or les hommes d'Église ont toujours hésité entre deux pôles. Celui du dialogue permettant un certain degré de communication et d'échange entre les cultures affrontées: ce fut le cas en Araucanie, où la guerre des Jésuites prend une forme "douce". Celui au contraire de l'exclusion et de la réduction à l'animalité qui fait de l'humanisation préalable à tout dialogue une pré-condition à la fois nécessaire et impossible, et sans doute affirmée. comme nécessaire parce que perçue comme impossible. Nul doute dans ces conditions que les sociétés concernées n'aient été contraintes de se refermer sur elles-mêmes pour défendre leur propre culture. Nul doute aussi, comme le suggère l'analyse de P. Ragon, que l'Europe n'ait projeté sur elles pour mieux les exclure ses propres fantasmes. Idolâtrie, sacrifices humains et anthropophagie, sodomie enfin, constituent de ce point de vue une trinité significative des "excès" et de "perversions" d'une Europe catholique qui exalte à la même date le saut des images dans la pédagogie de la religion; qui organise le grand spectacle des autodafés offrant le bûcher des hérétiques en hommage à la divinité; et qui répète enfin trop souvent - ainsi dans les pragmatiques espagnoles du XVIe siècle la condamnation de la sodomie (le péché par excellence, donc peccato nefando)

pour qu'on ne soupçonne pas celle-ci d'avoir été assez communément pratiquée, et d'abord par les élites sociales et urbaines. - La constitution des sciences: Alain Musset et Carmen Val Julian pour la géographie et la géopolitique, André Guillerme pour l'astronomie (qui fournit le premier exemple de mission programmée impliquant

HISTOIRE

MODERNE

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investissement, planification et utilisation d'un matériel de pointe particulièrement performant). Une pratique nouvelle de l'accumulation et de l'homologation des savoirs se constitue par étapes pour intégrer dans un ensemble à la fois cohérent et ouvert l'ensemble des connaissances, et saisir les possibilités nouvelles qui s'offrent d'accumulation ultérieure. Cosmographie et géographie, botanique et astronomie sont ainsi tour à tour chargées d'un contenu renouvelé, et soumises à de nouveaux critères d'établissement de la vérité. Nicolas de La Caille, "inventeur du ciel austral" selon l'heureuse formule d'André Guillerme, symbolise de façon presque exemplaire celle volonté de mesurer, d'inventorier et de classer le monde à laquelle les Lumières viennent donner une dimension systématique et, pour la première fois, les moyens matériels et la reconnaissance sociale nécessaires.

- Le pôle opposé de l'i11Ulginaire : constitue naturellement le cœur de nombreuses interventions, au premier rang desquelles celles de Michel Bertrand, d'Orufio Lara et de Michel Pouyllau. Loin de rompre avec le réel, il cherche à y trouver son insertion, à y créer et situer jusque sur la carte son espace, celui de la Terra Incognita identifiée avec le pays de l'or, l'Eldorado. Cet espace, il le conservera pendant trois bons siècles, avant qu'il ne soit définitivement effacé par les progrès de la reconnaissance cette fois systématique de l'intérieur des terres, tâche énorme devant laquelle l'homme avait jusqu'ici reculé, se contentant, comme le suggère Valéry qui y voit une "victoire énorme", de nommer ce qu'il était incapable de saisir. De ce point de vue, la découverte américaine est à l'origine d'un transfert radical des lieux par excellence de l'imaginaire, puis de l'Orient extrême, où, depuis Hérodote au moins, les Européen~ avaient pris l'habitude de situer les espaces mythiques etles mondes inversés, vers l'extrême Occident, qui, identifié au départ avec l'Inde que les premiers découvreurs avaient voulu atteindre, en conserve le nom et en réactive le prestige et la fascination. Ce transfert recouvre à la fois un déplacement dans la localisation des anciens mythes et l'invention de nouveaux, appuyés sur les réalités et les visions indigènes, mais aussi sur l'image d'eux-mêmes que les Européens, et d'abord les Ibériques, projetaient sur leur nouvelle conquête. Et il porte au premier rang les acteurs de l'entreprise coloniale.
- La placefaite à l'individu: entreprise collective, même si elle est le fait de groupes relativement restreints, quelques poignées d'hommes et le plus souvent, la découverte invente des rôles nouveaux et des identités également nouvelles. On en retiendra en particulier deux figures efficacement mises en évidence dans ces pages. La première est celle de l'interprète, étudiée ici par Martine Dauzier : l'intermédiaire nécessaire pour assurer la traduction entre deux cultures, il voit changer son statut, sa mission, et les sphères sociales de son recrutement quand se modifie la nature même du rapport entre les

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Maurice AYMARD

cultures concernées, et quand l'égalité, et même le respect pour l'autre jugé plus riche ou plus puissant, cède la place, chez le découvreur, à la volonté de dominer d'abord, puis à celle de constituer un savoir scientifique, dont seuls des informateurs locaux peuvent fournir les premiers éléments, et qui passe par la connaissance linguistique et ethnographique. La seconde, proposée ici par Jean Boutier, est celle du voyageur pris au piège de son propre voyage: de celui qui, comme Filippo Sassetti, part en principe pour ses affaires, et pour étendre son savoir et réaliser un vieux rêve totalisant de connaissances, en fait pour échapper à son milieu d'origine, à ses contraintes, à ses limites, et à l'inquiétude chrétienne devant la mort. Préfigurant le wrd Jim de Conrad, un thème littéraire promis à une longue fortune, la vraie découverte qu'aura poursuivie Sasetti, ce sera, par le voyage et jusqu'à la mort comprise, la découverte de lui-même. Cette même découverte que d'autres, à la même époque, commençaient à attendre d'un . voyage à l'intérieur d'eux-mêmes.

L'ÉPOQUE CONTEMPORAINE

Frédéric MAURO'

français, désignant la période qui va de la fin du XVIII e siècle au milieu du XXe siècle. Nous voudrions faire une autre remarque de vocabulaire. Dans une réunion sur les "Découvertes et les Explorateurs", il a été souvent question d'histoire géographique et de géographie historique. Or, il faut le rappeler, ces deux expressions ne sont pas équivalentes. L'histoire géographique est un des grands domaines de l'histoire. C'est la géographie du passé c'est-à-dire l'histoire de l'homme aux prises avec l'espace et avec le milieu naturel qui occupe cet espace. La géographie historique est une science auxiliaire de l'histoire: elle porte sur l'évolution de la toponymie qui peut être éclairante pour l'histoire et qui est, en partie, une histoire linguistique donc culturelle. Nous devons rendre compte de 19 communications. C'est un apport très riche à la discussion et à la connaissance du sujet. Nous ferons d'abord quelques remarques sur les quatre thèmes abordés avant d'en venir à des réflexions plus générales.

Nous prenons cette expression dans le sens que lui donnent les historiens

QUELQUES

REMARQUES

SUR LES QUATRE THÈMES

Le mieux est d'essayer de comprendre le sens de chacun des quatre thèmes et de noter ce qui, dans chaque communication, sur le même thème, nous a paru le plus frappant.

.

Université

de Paris X

- CREDAL.

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Frédéric MAURO

1. Le thème l s'intitule "Découvertes d'espaces géographiques". Il a inspiré quatre communications d'histoire contemporaine. Celle de Jacques Clémens sur "La découverte souterraine" nous fait prendre conscience de cette réalité nouvelle qu'est le sous-sol de la planète. On pense aussitôt au "Voyage au centre de la Terre" de Jules Verne (1864) et aussi à l'exploration du ciel. Pensons à "Cinq semaines en ballon" et à "De la terre à la lune" ou "Autour de la lune", du même romancier. L'imaginaire précède la conquête réelle. Les trois autres communications, celle de Stephen Bell sur Bonpland, celle de Jeanine Potelet sur l'espace brésilien, celle de Colette Dubois sur les explorateurs du Nil ont entre elles un point commun: le rôle du mouvement saisonnier dans les voyages. La navigation à voile sur le Nil nous fait penser aux monçoes des explorateurs paulistes qui remontaient les fleuves de l'intérieur du Brésil en profitant des périodes de crues. 2. Le thème II, "Découvertes et explorateurs", prétend être une sociologie ou plutôt une typologie des unes et des autres, typologie car il s'agit surtout de fortes individualités se moulant difficilement dans un cadre social. Sur celle d'Annie Arnaud subsiste l'ombre de Bonaparte et de l'expédition d'Égypte. On passe peu à peu de l'exploration à l'exploitation. Même idée d'Yvan Paillard pour Madagascar: de l'exploration scientifique on glisse peu à peu vers les préoccupations économiques, stratégiques et politiques. Quant à la communication de Jean-Claude Morisot elle montre bien cette place du découvreur dans la première moitié du siècle. Après 1850 et surtout 1870 ce genre d'hommes sera relativement moins important. On voit bien là la différence entre les deux moitiés du XIXe siècle. 3. Le thème III s'attache à la "réception" des Découvertes. Notre collègue J.J. Perraud montre bien la différence qui existe entre "précurseurs" et "découvreurs". On pourrait ajouter "... et innovateurs" en donnant à ce mot son sens schumpéterien de rentabilisation d'une découverte. Ensuite nous assistons aux démarches les plus variées: celle de Pierre Guillaume, tout à fait classique et fort riche, de la vision qu'un grand périodique peut avoir de l'Ouest canadien dans les années 1860-1890. Celle de Joëlle Chassin s'attache à l'image que l'américaniste Ternaux-Compans au XIXe siècle pouvait donner des Amériques au moment des Découvertes. Michel Dupuy montre comment la rencontre de nouveaux paysages a été un facteur essentiel dans la naissance de la science écologique, Françoise Jacob comment l'expansion coloniale a fait progresser la psychiatrie; Julie Cavignac étudie un explorateur comme colleèteur d'informations et Michel Trébitsch se place entre les deux guerres mondiales, à l'heure où le monde fini commence; où l'exotisme disparaît et se voit remplacé par le nomadisme littéraire d'un Giraudoux par exemple. C'est l'aboutissement d'une évolution qui va du voyageur et de l'explorateur

L'ÉPOQUE

CONTEMPORAINE

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au reporter et au journaliste, au globe-trotter, aux voyages populaires de notre époque. 4. Le thème IV intitulé "Anciens et nouveaux Mondes" pourrait s'appeler aussi "Les regards de l'autre". Ce qui donne deux types de sujet. Dans les trois premières communications on étudie comment les Américains voient les Européens. C'est le cas de Frédéric Martinez qui analyse la vision qu'ont de l'Europe les voyageurs colombiens entre 1850 et 1900. C'est aussi la démarche de Denis Rolland qui montre comment l'influence française a beaucoup souffert en Amérique latine de la Seconde guerre mondiale, dans ce qu'il appelle les mécanismes d'éloignement du Nouveau Monde. Dans les deux autres communications on se demande comment la vision européenne crée une réalité extra-européenne. Dans le travail de C. Leblanc on voit naître des images successives de la beauté tahitienne, de la femme tahitienne dans l'imagination des Découvreurs de Tahiti. Ce sont eux qui créent une esthétique et non pas les Tahitiens. Marc Agostino, de la même façon, révèle le mythe kabyle, "l'invention" d'une Kabylie qui a existé surtout dans l'imagination et pour les besoins des Français même si la population kabyle n'est pas la population arabe. Face à ces deux dernières communications on ne peut s'empêcher de penser à la thèse d'État de Guy Martinière1 sur la manière dont la vision française du Brésil se trouve à la base de l'identité brésilienne et de l'idée que les Brésiliens eux-mêmes s'en font.

QUELQUES

RÉFLEXIONS

PLUS GÉNÉRALES

Nous partirons de l'hypothèse de travail suivante: la découverte est liée à l'expansion et, en particulier, à l'expansion européenne. Lorsque Robert Boutruche, codirecteur de la Nouvelle Clio, nous a demandé d'y écrire un volume sur "L'expansion européenne dans le monde de 1600à 1870",Fernand Braudel, mis au courant, a déclaré: pourquoi l'expansion européenne seulement? Il Y a eu d'autres expansions! C'est vrai et d'abord, avant de parler de l'expansion externe il faut connaître l'expansion interne qui la commande et qui l'explique... Rappelons le livre de Louis Hartz, Les enfants de l'Europe2, où l'auteur montre comment les dissidents religieux anglais, une sorte d'élite vivant dans des conditions contraignantes en Europe, son.t

1. Guy MARTlNIÈRE._
2.

Le Brésil et l'Europe atalnti!lue, XVr-XVIII' siècle. contemporaine de la Brasilianité. Thèse de Doctorat d'Etat ès Lettres et Sciences Université de Paris X, 1986, 5 vol., 2 250 p. Paris, 1968 (traduction française de l'original en langue anglaise).

L'invention humaines,

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Frédéric MAURO

devenus des entrepreneurs dynamiques une fois immigrés dans ce vase d'expansion qu'était la Nouvelle Angleterre au XVIIeet fin du XIXesiècle les anarchistes italiens immigrés au Brésil sont souvent devenus eux aussi des entrepreneurs au sens schumpeterien du mot. Pour les expansions non européennes on ne peut oublier les grandes invasions barbares faisant suite à l'Empire d'Alexandre et à celui des Romains, celle des Mogols en Inde, celle des Aztèques au Mexique, celle des Incas en Amérique du Sud. Mais l'expansion européenne par son ampleur, sa durée, ses moyens, l'étendue de ses domaines, a dépassé toutes les autres. En réalité nous connaissons deux grandes expansions européennes hors d'Europe. La première entre 1500 et 1800, a lieu pendant la Renaissance et l'ancien Régime, à l'époque du capitalisme commercial, du mercantilisme, de l'économie monde et des Etats Nationaux. Cette expansion, liée à ce que les Français appellent les Temps Modernes, a connu une forte poussée au XVIeet même au XVIIesiècle, malgré certaines difficultés. Au X~IIIe siècle, après une nouvelle floraison, est venu le déclin: l'Angleterre a perdu ses Treize Colonies d'Amérique, la France l'Inde et le Canada; l'Espagne et le Portugal devaient, entre 1808 et 1824, perdre toutes leurs possessions d'Amérique sauf Cuba, Porto Rico et les Philippines, îles devenues indépendantes à la fin du XIXesiècle. L'autre expansion recommence timidement avec la conquête de l'Algérie par la France en 1830. Les Anglais s'étaient maintenus en Asie et au Canada. Ils rivalisent avec la France en Afrique et dans le Pacifique. Cette nouvelle expansion, qui va donner à la France le second empire colonial du monde, est liée à la Révolution industrielle qui a commencé en Angleterre et en
France dans le dernier quart ou tiers du XVIII e siècle. Révolution industrielle

mais aussi agricole, commerciale, financière, monétaire, sociale, démographique, politique et idéologique. C'est précisément cette expansion interne à l'Europe qui ralentit l'expansion externe. L'Europe est trop occupée de ses propres affaires pour aller s'occuper de celles des autres - cela dans une période qui s'étend de la fin du XVIIIe siècle au milieu du XIXesiècle et peut-être même à 18701873. Dans ce creux de la vague expansionniste il se produit deux phénomènes: a) La volonté dans plusieurs pays d'Outre-Mer d'imiter l'Europe et de faire aussi une révolution industrielle. C'est la politique que poursuit Mehemet Ali en Égypte, ou les dictateurs du Paraguay, ou le roi Jean VI émigré du Portugal au Brésil, ou le Mexique de la Réforme 3 . Ces pays ne

3. Cf. la thèse de Jean BATOU, Cent ans de résistance au sous-développement, Genève, 1990.

L'ÉPOQUE CONTEMPORAINE

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se sentent guère encore dans la dépendance industrielles.

des grandes puissances

b) L'explosion des voyages, des explorations, des découvertes, des navigations, de l'aventure et des aventuriers, tous ou presque tous francstireurs, agissant de leur propre initiative, peu encouragés par les États ou les financiers qui restent, trop préoccupés des affaires internes. Or le colloque dont nous donnons ici les conclusions montre bien la prédominance de ces francs-tireurs dans les trois premiers quarts du XIXesiècle. Vont-ils disparaître après la crise de 1873 et pendant la "grande dépression" (1873-1896) qui pousse les nations européennes à chercher de nouveaux débouchés pour leurs produits, leurs mains-d'œuvres, leurs capitaux et leurs techniques hors d'Europe? Non pas entièrement car leurs successeurs auront la nostalgie de cette époque héroïque et l'Empire français sera en partie construit par des aventuriers agissant sans l'avis du gouvernement ni l'appui de l'opinion. Les ministres colonisateurs seront regardés comme des traîtres à la patrie parce qu'ils oublieront la ligne bleue des Vosges Waldseemüller. Comme l'a montré Jacques Marseille'l, la théorie de Lénine sur l'impérialisme, dernier stade du capitalisme, ne s'applique guère à l'Empire français, sauf peut-être dans le cas de l'Indochine. Mais, après 1870, les choses changent quand même sous l'influence des nouvelles techniques: le développement du télégraphe et de la presse remplace le voyageur à la manière de Humboldt, par le reporter. Le découvreur tend à disparaître parce qu'il n'y plus de terres à découvrir. L'ère du monde fini commence, dira Valéry entre les deux guerres. Et bientôt Lévi-Strauss annoncera la fin de l'exotisme. Les expéditions scientifiques se multiplieront cependant, plus rapides grâce à l'avion et au jet; et le globetrotter nous tiendra au courant de l'actualité mondiale.

UN PROGRAMME

DE TRAVAIL

À partir de cette pré-enquête sur la découverte à l'époque contemporaine, est-il possible de bâtir un programme de recherche dans ce domaine de l'histoire? Et d'abord comment situer ce domaine dans le vaste champ de la recherche historique? À n'en pas douter, il s'agit d'histoire des sciences et, par conséquent, d'histoire culturelle au sens le plus large du mot, c'est-àdire d'histoire du savoir, de la connaissance. C'est aussi une partie importante

4. Empire colonial et capitalisme français. Histoire

d'uri

divorce, Paris,

1984.

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Frédéric MAURO

de l'histoire de l'expansion car la découverte engendre ou permet différentes formes d'expansion. Pour toutes ces raisons, c'est aussi une partie de l'histoire géographique, c'est-à-dire de l'histoire de l'homme aux prises avec l'espace et le milieu naturel qui occupe cet espace. Une première série de recherches devrait porter sur l'origine des découvertes, leurs causes, le milieu où elles ont été conçues, les conditions qui leur étaient favorables ou défavorables. Elles supposaient des âmes de découvreurs encore que souvent les circonstances aient fait l'homme. Aventuriers, génies précoces ou non précoces, marins, savants, émigrants, dissidents, religieux ou politiques, soldats, missionnaires? Ces découvertes ont souvent aussi été précédées d'inventions techniques et de découvertes scientifiques qui les rendaient possibles ou au moins plus faciles. Le calcul de la latitude existait depuis la Renaissance, mais le calcul de la longitude, mis au point vers 1750 et diffusé seulement un demi siècle plus tard, a grandement facilité la navigation et permis la précision des cartes géographiques, marines ou terrestres. Les inventions, par la suite, ont modifié beaucoup les conditions de travail des Découvreurs. Au voyage long, multiannuel, du "voyageur", se substitue peu à peu le voyage rapide du reporter qui revient souvent à son point de départ et adresse des câbles à son journal. La "Découverte" dont nous parlons ici est surtout la découverte géographique, encore qu'il ne faille pas en exclure la découverte de laboratoire parfois facilitée par les ressources des pays neufs ou nouvellement découverts, comme, en sens inverse, les découvertes et le travail scientifique effectués en Europe facilitent l'étude des mondes extra-européens. Si l'on s'en tient, pour le moment à la découverte des espaces géographiques, il faut s'attacher à une analyse quantitative et à une analyse qualitative: a) quantitative,car il faut dresser une cartographie dynamique des régions du globe déjà connues à diverses époques des XIXe et XXe siècles et des régions encore ignorées (les "blancs" des cartes anciennes). b) qualitative, car pour chaque époque et pour chaque région connue, il faut indiquer la profondeur de la connaissance que l'on en possède: relief, hydrographie, climat, géologie, biogéographie, présence humaine, ressources, degré de développement etc. De plus l'espace, jusqu'à une date récente, était essentiellement un espace plan, sphérique avec des rugosités constituées par les massifs montagneux. Or l'exploration tend maintenant à présenter une troisième dimension en hauteur, avec l'exploration du système solaire et de l'espace intersidéral, et en profondeur avec l'exploration souterraine certes, mais aussi sous-marine. Il est alors possible pour chaque époque étudiée, d'établir le bilan des découvertes. D'abord dans le domaine géographique. Que sait-on à un moment donné de la géographie physique et humaine d'une région, d'une mer? Quels sont les mondes pleins et les mondes non pleins? Où y a-t-il

L'ÉPOQUE CONTEMPORAINE

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encore des "frontières" au sens où Turner employait ce mot? Quel est le rôle des fleuves? Prolongent-ils l'Océan et la mer au milieu du Continent? La navigation y est-elle saisonnière comme dans le cas des "monçoês" brésiliennes ou de la navigation à voile sur le Nil ? Le bassin du fleuve présente-t-il une unité économique? Et par l'intermédiaire de la biogéographie on passe à l'apport des découvreurs et explorateurs aux sciences naturelles: la découverte de nouvelles plantes, de nouveaux animaux et d'une nouvelle écologie dans les pays explorés, leur adaptation en Europe ou ailleurs en même temps que la possibilité pour les plantes européennes de s'adapter aux autres continents. Des remarques analogues pourraient être faites pour les produits du sous sol. Mais ce ne sont pas seulement les produits qui ont été transférés d'un monde à l'autre mais aussi la façon de les utiliser, ce que l'on appelle aujourd'hui la culture matérielle ou la culture implicite. Les découvertes ont été aussi des découvertes archéologiques, en particulier dans les régions où de grandes civilisations anciennes avaient: en Égypte, au Mexique, en Chine etc. Il y a là une base solide pour écrire une histoire, surtout lorsque celle-ci a laissé elle-même une "écriture" que l'on peut déchiffrer et dont on peut compléter l'information par la considération des paysages actuels, l'ethnographie, les récit des premiers découvreurs ou colonisateurs, des soldats, des missionnaires. Cette analyse, comme le montre Annie Arnaud, n'a pas seulement un but historique mais aussi un objectif pratique. Elle permet de mieux comprendre le pays et ainsi de le mettre mieux en valeur. Les Découvreurs ont permis de tracer peu à 'peu une représentation de la terre soit par l'usage des globes, soit par les diverses projections des mappemondes, soit par les formules mathématiques qui donnent toutes les précisions nécessaires à des calculs dont l'exactitude permet une utilisation pratique étonnante. Mieux encore ces calculs débouchent sur la stratosphère et l'espace de notre système solaire et de notre galaxie, permettant à leur endroit des explorations d'une valeur exceptionnelle. Mais peut-être le dernier domaine enrichi par la découverte est-il celui de l'écologie c'est-à-dire de l'équilibre qui existe et a existé depuis toujours entre l'homme et le milieu naturel où il demeure. Domaine d'autant plus important que l'équilibre risque de se rompre sous le choc des inventions modernes. Les géographes et historiens-géographes anglo-saxons semblent s'être intéressés dernièrement à ce domaine. Or, comme le montre M. Dupuy, l'espace extra-européen et son étude ont joué un rôle capital dans la formation de la science écologique entre 1805 et 1915. Dupuy montre que cet espace a été un espace privilégié de l'écologie ("successivement un espace d'interrogation, un espace à intégrer et un champ d'expérience") et aussi un espace préparé par le caractère idéal qu'y prend la nature et par l'état de la pensée européenne au moment où s'est faite la rencontre.

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Frédéric MAURO

Les découvertes faites, leurs résultats rassemblés et formulés, il était nécessaire qu'ils soient connus et diffusés largement et qu'on en tire parti. Pour la diffusion, le XIXesiècle a hérité du XVIIIele système des Académies et Sociétés Savantes, vivantes à ces époques, plus même que les Universités. Il faut y ajouter en France les "Grandes Ecoles" et le Collège de France. L'École des Mines, l'École des Ponts et Chaussées datent du XVIIIe siècle. Les livres et les revues, les cours publics et les conférences sont très suivis par le public. Les grandes collections de récits de voyages - Hakluyt Society en Angleterre, Van Linschoten Vereniging en Hollande, la collection de Ternaux Compans en France, étudiée ici par Joëlle Chassin - forment un ensemble impressionnant encore même pour le lecteur d'aujourd'hui. Le Danois Malte Brun, pris par la Révolution à Paris, a créé la Société de Géographie où sont venus parler et ont laissé leurs manuscrits les plus grands voyageurs de cette époque. Malte Brun en a thé une "Géographie Universelle" dont plusieurs éditions ont paru au XIXe siècle jusqu'à la parution de la "Géographie Universelle" d'Élisée Reclus, à la fin du XIXe siècle. Elle précède celle de Vidal de la Blache qui devait au XXe siècle marquer un progrès décisif de la science géographique française. Tirer parti de ces découvertes, telle a été la préoccupation de nombreux savants, industriels, agronomes, vétérinaires, ingénieurs. Un tableau aussi complet que précis serait nécessaire pour savoir quelles sont les inventions qui proviennent de ces découvertes faites dans le champ extra-européen, inventions classées selon le domaine technique dont elles relèvent mais aussi selon leur origine scientifique et géographique. La Seconde Guerre Mondiale a beaucoup stimulé les inventions techniques nouvelles fondées. sur l'utilisation des matières organiques ou minérales découvertes dans les mondes extra européens ou dans des régions encore peu exploitées de l'Europe comme le Portugal, les Açores etc. La médecine et la pharmacie, l'art culinaire y ont trouvé aussi leur compte. Mais les résultats pratiques ont été aussi économiques, sociaux, anthropologiques et politiques. L'établissement de relations avec les peuples extra européens est allé, pour les Européens, du traité d'alliance et de commerce jusqu'à l'annexion, en passant par le protectorat de droit externe et celui de droit interne, le mandat de la Société des Nations, la contrainte officieuse etc. On assiste en deux siècles à un vaste échange entre les pays vieux-industriels et les pays neufs sans savoir qui a pu y gagner et qui a pu y perdre, malgré toutes les théories qui vont dans un sens ou dans l'autre. Comme le montre la communication de Denis Rolland, on a souvent le sentiment qu'au XXesiècle les États Européens pratiquent la "désinvention" du Nouveau Monde: ce sont les "mécanismes du déclin d'une relation privilégiée entre l'Amérique Latine et la France", par exemple, dans le cas du Mexique. Par contre, il est intéressant d'étudier la découverte que les . gens du Nouveau Monde font de l'Ancien.

L'ÉPOQUE CONTEMPORAINE

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c'est pays plus n'est

Enfin ce qui a attiré peut-être le plus récemment l'attention des historiens la création par l'étranger, par l'Européen, de l'identité nationale d'un neuf ou au moins d'une certaine ethnicité. Nous y avons fait allusion haut. Au moment où la carte des frontières nationales dans le monde pas encore fixée, il est peut-être bon de le rappeler.

I DÉCOUVERTE D'ESPACES GEOGRAPHIQUES NOUVEAUX

PRÉMICES MÉDIÉVALES DES GRANDES DÉCOUVERTES

Christiane DELUZ'

Mon propos est de présenter rapidement la longue quête, dans le monde des idées mais aussi dans le monde réel qui, au long des dix siècles que nous assignons au Moyen Âge, a abouti à lancer les caravelles de Christophe Colomb sur la route des Indes par l'Ouest. Des schémas sur la forme de la terre et du monde avaient été légués par les Grecs à travers quelques relais romains. Même en contradiction avec ceux des Sémites véhiculés par la Bible, ces schémas ne pouvaient s'effacer des mémoires et on en trouve trace ou mention explicite dans les textes ou les reproductions figurées de la terre pendant le haut Moyen Âge. Ils se précisent au fur et à mesure que s'affirment des exigences de raisonnement rigoureux et que se manifeste l'intérêt croissant pour les res, toutes les "choses" du monde dont la consistance s'impose de plus en plus aux maîtres et aux étudiants des écoles épiscopales et bientôt des universités. Ils prennent enfin une autorité nouvelle dès lors que les voyageurs d'Occident se lancent sur les routes du monde et que s'instaure un dialogue, parfois difficile, mais toujours fécond, entre géographes de terrain et géographes de cabinet, pour reprendre les heureuses expressions de Monsieur Mollat 1.

.

Université

François Rabelais - Tours. Grands voyages et connaissance du monde, Cours CDU, 1969.

1. M. MOLLAT.-

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Christiane DELUZ

Trois temps donc dans cette lente préparation des Découvertes, celui des esquisses, des brefs éclairages sur la forme de la terre, la répartition des mers, des continents et... des hommes, qui se situe en gros avant 1100 ; celui des certitudes théoriques peu à peu acquises, avec la conviction très forte qu'on ne peut les vérifier par l'expérience, temps qui s'achève aux environs du milieu du XIIIe siècle; celui enfin de la confrontation entre les acquis de plus en plus riches des voyageurs et les interrogations de plus en plus précises des chercheurs, jusqu'au coup d'audace du départ de Colomb. Il est bien évident que l'étude exhaustive d'un aussi vaste sujet est impossible dans le cadre de cette communication et que je devrai me limiter à quelques exemples, que j'espère significatifs. Au commencement est l'imaginaire. À quel penseur grec faut-il attribuer la première affirmation de la sphéricité de la terre? Le débat reste ouvert et ce serait sortir de mon propos et de ma compétence que de m'y attarder longuement. Il faut attendre le VIe siècle avant notre ère pour voir apparaître avec certitude dans les cités d'Asie Mineure, notamment Milet, l'élaboration de modèles d'intelligibilité du monde, fondés sur la géométrie et les mathématiques, permettant de comprendre l'univers par les figures du cercle et de la sphère2. Dans un univers sphérique, tel que l'observation du ciel nous permet de l'imaginer, la terre occupe la place centrale, qui lui est en quelque sorte nécessairement assignée par l'observateur comme par le penseur. Pour Anaximandre, l'élève de Thalès de Milet, elle ressemble à un tronçon de colonne:
"L'une de ses extrémités, planes, est la surface que nous foulons, alors que l'autre se trouve à l'extrémité opposée"3.

Au siècle suivant, les Pythagoriciens transforment la colonne en sphère, figure la plus parfaite, qui s'impose aussi à la terre. Des considérations du Timée,encore marquées par la seule réflexion philosophique, on passe ensuite à la démonstration aristotélicienne, notamment dans le De c~lo, fondée sur des arguments mathématiques étayés par des preuves fournies par l'observation. Puisque la gravitation entraîne les corps lourds vers le centre de la sphère, la terre, le plus lourd des éléments, occupe dans l'univers une position centrale. Les éléments les plus subtils, le feu, l'air, et même l'eau si elle n'en était empêchée par les continents prennent une forme sphérique. La terre elle-même, quoique moins plastique, tend aussi à assumer cette forme parfaite. C'est ce modèle que Pline et Martianus Capella transmettent au Moyen Âge.

2. Voir C. JACOB.3. ANAXIMANDRE.-

Géographie et ethnographie en Grèce ancienne, Paris, Colin, Fragment XI, cité par C. JACOB, op. cit., p. 36.

1991.

PRÉMICES MÉDIÉVALESDES GRANDES DÉCOUVERTES

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Combien de temps met-il à être reeonnu ? Si l'on ouvre les Etymologies d'Isidore de Séville, le De natura rerum de Bède, le De universo de Raban Maur, on ne peut que constater d'abord l'absence de raisonnement d'ordre mathématique ou physique. Il semble que la confiance absolue accordée au récit biblique de la Création dispense de toute autre interrogation. Dieu dit et cela fut, aucune justification n'est à apporter à la Parole toute puissante
"Mundus est cœlum et terra et qUiEin eis opera Dei. De quo dicitur 'Et mundus per ipsum factum est'."

Ainsi s'ouvre le discours d'Isidore sur le monde4. Il n'adopte pas pour autant le schéma sémitique d'un ciel tendu comme une tente au-dessus d'une terre plate; son univers est celui des Grees. Mais ce qui était chez eux hypothèse est devenu une sorte de dogme auquel il semble accorder autant de confiance qu'à l'Écriture: "Nam philosophi dicunt ciElum in sphiEriE figuram undique ...convexum".

Et de comparer l'univers aux balles avec lesquelles jouent les enfantss. Pour la terre, il emploie le terme ambigu d' orbis, prenant l'image non plus d'une balle, mais d'une roue, encerclée par l'Océan. Toutefois, il situe l'enfer dans un centre qui suppose une sphère:
"Sicut autem cor animalis in media est ita et infernus in media terriE esse perhibetur. Unde et in Evangelio /egimus :'in corde terriE"6.

Bède utilise le même terme d'orbis, mais, chez lui, aucun doute n'est possible:
"Mundus est universitas omnis qUiEconstat ex caelo et terra, quatuor elementis in specrem orbis abso/uti g/obata "7.

Cette assertion est appuyée sur les preuves des Anciens: apparitions et disparitions d'étoiles aux yeux des voyageurs. Mais Raban Maur, qui suit pourtant servilement Isidore, s'écarte résolument du savoir antique, omettant tout le passage sur le ciel sphérique des philosophes et se demandant, citations bibliques à l'appui, s'il convient d'assigner à notre terre une figure carrée ou ronde:
"Unde merito iEstimo perquirandum quemadmodum terriE possit et quadratio et circulus convenire"8.

4. ISIDORE DE SÉVILLE.- Etymologiarum sive originum libri XX, édW.M. lindsay, Oxford, 1911, XIII, 1, cité dorénavant: ISIDORE. 5. ISIDORE.- XIII,5. 6. Ibidem.- XIV, 2 et 11. 7. 1. BEDE.- Le Vénérable, De natura rerum, P.L. 90, c. III, col.132 et c. XLVI, col. 264-265. Cité dorénavant: BÈDE. 8. Raban MAUR.- De Universo, P.L. 111, col. 333. Cité dorénavant: MAUR.

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Christiane DELUZ

La réponse est donc encore hésitante à la question:
"Où suis-je ?".

Mais les penseurs du haut Moyen Âge se posent aussi la question:
"Où sont mes semblables ?"

Il ne suffit pas en effet d'être persuadé que la terre est ronde pour chercher à en faire le tour, il faut aussi penser qu'elle est habitée sur toute sa surface. Ici intervient une autre forme de l'imaginaire, celle de la représentation de la terre. Pour les cartes antiques, nous sommes réduits à des reconstitutions et, de toutes façons, le Moyen Âge n'a redécouvert celle de Ptolémée qu'en 1410. Les schémas d'ensemble offraient trois propositions: celle d'Aristote où une seule masse terrestre, l'œkoumène, émerge d'une terre recouverte

par. la sphère de l'eau; celle de Cratès de Pergame (II e siècle av.J-c.) qui

répartit quatre masses continentales autour d'une grande croix océane, les Antipodes étant opposés à l'œkoumène et les Periokoi aux Antoikoi ; celle de l'École alexandrine des cinq zones climatiques dont deux seulement sont habitables. Ces schémas soht parvenus aux savants médiévaux, notamment celui des cinq zones, transmis par le Commentaire du songe de Scipion de Macrobe, ainsi que la notion d'Antipodes, à cause du célèbre texte de saint Augustin qui en traite dans la Cité de Dieu9. L'existence d'un "ailleurs" sur la terre où vivraient d'autres êtres devrait donc hanter les imaginations. La plupart des auteurs ne regardent pourtant guère au-delà de l'œkoumène. L'Anonyme de Ravenne, par exemple, ou Oicuil n'offrent que décomptes et nomenclature pour un monde encerclé par l'Océanl0. Mais le refus de sortir de ce monde clos n'est pas partagé par tous. Après avoir énuméré minutieusement les pays, villes et peuples des trois continents, Isidore ouvre une porte sur l'inconnu: "Extra autem tres partes orbis, quarla pars trans Oceanum interior est in meridie qUa! nobis ardore solis incognita est, in cujus finibus Antipodes fabulose inhabitareproduntur"n. Le passage est textuellement recopié par Raban Maur. Quant à Bède, il rappelle que, selon la division du monde en cinq zones, deux sont habitables et évoque les étoiles de l'hémisphère Nord, invisibles à ceux de l'hémisphère Sud, comme celles du Sud sont invisibles à nos yeux12.

9. De Civitate Dei, XVI, 8 10. Anonyme de Ravenne, éd. Parthey-Pinder, Berlin,1860 ; Dicuil, De mensura orbis terra!, éd. J.-J. Tierney, Dublin, 1967. Il. ISIDORE.- XIV,S. 12. J. BEDE.- c. IX, col. 202-204 et c. XLVI, col. 264-265.

PRÉMICES MÉDIÉVALES DES GRANDES DÉCOUVERTES

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Il faut surtout prêter attention à un ouvrage dont la diffusion a été grande dans les milieux monastiques, la Cosmographiad'JEthicus Istricus. Cette Cosmographiaa suscité et suscite encore beaucoup d'interrogations et de controverses sur lesquelles il serait trop long de s'étendre ici13. Mais l'accord est établi sur le fait qu'elle représente un état du savoir d'un lettré chrétien du VIlle siècle, qu'il s'abrite ou non derrière l'autorité de saint Jérôme. L'œuvre se présente comme un traité de cosmographie appuyé sur un récit de voyage. JEthicus situe sur le globe deux îles symétriques. Au nord, l'île Ripharique ne voit du soleil qu'un faible scintillement en juin et juillet, n'a ni fleur ni verdure. L'autre île, au sud, se nomme Syrtinice. Elle est petite, perdue dans le grand océan, inaccessible aux hommes à moins que des vents contraires n'y conduisent quelque navire. JEthicus l'a cherchée, poussé par une témérité excessive, ballotté par les flots et les tempêtes de la mer. Il lui a fallu toute sa science astronomique pour enfin y aborder, voir ses bêtes inconnues et venimeuses, ses arbres aux fruits amers et faire péniblement l'ascension du Mont Austronothus, plus haut que le Caucase. Après avoir gravi des sortes de marches, dominé des abîmes vertigineux par des chemins aux surplombs terribles, les oreilles emplies de stridences effrayantes, il a pu contempler la splendeur du soleil dans toute sa puissance et voir, au-delà de l'Océan, les vents à l'œuvre sur le globe, apportant la pluie à sa face occidentale, tandis que les rayons solaires, aussi grands que des cèdres, désséchaient sa face orientale14. D'hommes, point sur cette partie de la terre; les cartographes seront
plus audacieux. Le Commentaire de l'Apocalypse du moine Beatus (VIlle siècle) comportait une carte, dont dix exemplaires nous sont parvenus, le plus ancien, du Xe siècle. Sur tous figure, au sud de l'œkoumène, un continent austral beaucoup plus petit. Il porte parfois, par exemple dans la carte de Saint Sever (1050 environ), la copie du texte d'Isidore, et parfois la figuration de l'Antipode abrité sous son pied géant, comme dans la carte d'Osma, datée de 1203, mais que beaucoup jugent proche de l'origina115. On le voit, dans le haut Moyen Âge, un au-delà de l'Océan est établi dans l'imaginaire et une question posée à son propos. À partir du XIIe siècle, la recherche des réponses se fait plus active. Une des nombreuses mappemondes dont le chanoine Lambert de Saint-Orner a illustré son Liber Floridus (v.1120) reprend le schéma des cartes de Beatus. Mais le continent

.

13. Voir la récente mise au point de P. GAUTIER D'ALCHE.Ister ?, Journal des Savants, juil.-déc. 1987, p. 175-186.

''Du nouveau sur JEthicus

14. JETHICUS ISTRICUS.- Cosmographia, éd. H. Wuttke, Leipzig, 1854, c. 19, p. 11 et c. 21, p. 12-13. 15. Reproductions dans K. MILLER.Mappremundi, die iiltesten Weltkarten, Stuttgart,189S1898, t. I.

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Christiane DELUZ

austral occupe la moitié de la terre. Une longue légende reprend le texte d'Isidore tandis qu'à l'Ouest une île est indiquée comme la demeure des Antipodes, dont les nuits et les jours sont opposés aux nôtres. Une autre mappemonde donne le schéma des cinq zones, accompagné de légendes témoignant de la même recherche hésitante:
"Zona australis temperata, habitabilis, sed incognita hominibus nostri generis ", "Due (zonœ) su nt habitabiles.. .sed sola superior incolitur ab . hominum genere"16.

L'Imago mundi d'Honorius d'Autun (v.nOO) reste sur une prudente réserve:
generis serpenta hominibus incognita"17.
"Infra Aethiopiam sunt maxima loea deserla ob solis ardorem et diversi

Mais Guillaume de Conches s'enhardit. Dans le De philosophia mundi (v.1140), il traite des habitants de la terre en reprenant le schéma des quatre masses continentales de Cratès. Nous habitons la partie supérieure de la zone tempérée septentrionale, et nos antipodes la partie inférieure, comme dans l'autre zone nos opposés et leurs antipodes. Et d'expliquer longuement comment jour et nuit, été et hiver, sont inversés ou non selon la partie de la terre où l'on demeure. Sans cesse reviennent les termes de nos et illi, donnant à ces autres une existence bien réelle, même s'il est dit au début du chapitre:
"Nullus tamen nostrorum ad illos neque illorum ad nos pervenire potest "18. L'Image du monde de Gossouin de Metz (v.1245) est plus audacieuse:

"La terre est reonde comme une pomme de toutes parz", ainsi s'ouvre le chapitre sur notre globe.
"Se tel chose peüst avenir qu'il n'eüst riens seur terre, ne yaue, ne autre chose qui destornast la voie quel part que l'en alast, l'en pourroit aler environ toute la terre, ou homme, ou beste, sus et jus, quel part qu'il voudroit, ausi comme une mouche iroit entour une pomme reonde... Et s'il aloit adès devant lui, il iroit tant qu'il revendroit au lieu dont il parti premierement".

Le texte est assorti de petits schémas montrant les hommes tournant autour de la terre. Mais à quoi bon? Selon l'auteur,

16. Lambert DE SAINT-OMER.- Liber Floridus,éd. A. Derolez, Gand, 1968, c. XIII, £01.24yO, p.50. 17. Honorius AUGUSTODUNENSIS.- Imago Mundi, P.L. 172, I, 33, col. 131. 18. G. DE CONCHES.- De philosophiamundi, P.L. 172, IV, 3, col. 85-86. (attribuée à tort à Honorius).

PRÉMICES

MÉDIÉV

ALES DES GRANDES DÉCOUVERTES

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"il n'est pas habité la quarte partie que l'en sache... si comme Ii philosophes l'enquistrent qui i mistrent grant painne et grant estude" 19.

La terre est sphérique, aucun doute ne subsiste plus à cet égard et les jeunes étudiants des Arts apprennent le De Sphœra de Johannes de Sacrobosco (v.1221). Mais qui oserait se lancer dans l'inconnu pour la parcourir? Même pour un homme volant comme un oiseau, selon l'audacieuse imagination du Livre de Sydrach (v.1260), ce serait impossible: "Qui vouldroit aller entour le monde, ... il trouveroit... grandes montaignes et horribles qu'il ne pourroit passer en nulle guise et si trouveroit moult de secheresses... et encore il trouveroit moult de diverses bestes... et posé encore que ce fust ung oyseau volant, si n'y pourroit il pas aller en voIlant pour la soif et pour la fain et pour les autres oyseaux qui le tueroient"2o.

Mais si les savants se refusent à prendre nettement parti sur l'existence d'autres hommes et la possibilité d'aller vers eux, les conteurs osent inventer l'impossible, la rencontre avec ces êtres venus d'ailleurs. On peut en donner trois exemples. Dans son Histoire d'Angleterre, Guillaume de Newburg (t 1198), raconte qu'un jour de moisson, deux jeunes gens, un garçon et une fille, ont surgi au milieu des moissonneurs. Leur peau était verte, leurs vêtements d'une étoffe inconnue. On les conduit au village, mais ils refusent la nourriture qu'on leur propose et mettront plusieurs mois à s'habituer au pain. Peu à peu, ils changent de couleur et apprennent le langage des habitants, leur deviennent en tout semblables, si bien qu'on les baptise. Le garçon meurt peu après, mais la jeune fille survit et se marie. Quand on l'interroge sur son pays d'origine, elle dit venir de la Terre de Saint-Martin, un saint très vénéré chez eux, car ils sont chrétiens et ont des églises. Mais la lumière du soleil est faible sur leur terre, comparable à celle de l'aube ou du crépuscule. Quand on lui demande comment elle est parvenue en Angleterre, elle explique que son frère et elle gardaient les troupeaux quand ils ont entendu un son semblable à celui des cloches de l'abbaye; ce son les a ravis et ils se sont retrouvés, sans savoir comment, au milieu des moissonneurs. Dans l'Itinerarium Cambriœ(1188),Giraud de Barri parle d'un adolescent de douze ans qui fuit les leçons et les verges de son maître et se réfugie dans une grotte au bord d'un fleuve. Là, deux hommes de petite taille le conduisent par une voie souterraine et ténébreuse dans une terre "pleine de

19. L'Image du monde de Maftre Gossouin, éd. a.H. Prior, Lausanne, 1913, I, XI, p. 93-95 et II, I, p. 102. 20. La fontaine de toutes sciencesdu philosopheSydrach, Paris, A. Vérard, 1486, q. 215.

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