Dictature et lutte pour la démocratie au Brésil

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Ce travail examine les années du pouvoir militaire au Brésil (1964-1985) d'un point de vue à la fois historique, économique et politologique. Il analyse dans un ordre chronologique rigoureux les différentes étapes de ce régime autoritaire et les différentes politiques économiques. Il constitue une des rares tentatives de présenter une vue d'ensemble de cette période dans un cadre de réflexion marxiste.
Publié le : vendredi 1 juillet 2005
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EAN13 : 9782296392304
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DICTATURE ET LUTTE POUR LA DÉMOCRATIE AU BRÉSIL (1964 - 1985)

~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8076-8 EAN : 9782747580762

Severo SALLES

DICTA TURE ET LUTTE POUR LA DÉMOCRATIE AU BRÉSIL (1964 - 1985)

Préface de Michael LOWY

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique

7500SParis FRANCE

Harmattan Kilnyvesbolt IOS3 Budapest, Kossuth L. u. 14-16

HONGRIE

L'Harmattan Italfa Via Degli Artisti IS 10214 Torino ITALIE

Recherches Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s'étend du Mexique et des Caraibes à l'Argentine et au Chili.

Déjà parus
STRESSER-PEAN, Le soleil-Dieu et le Christ, 2005. Pierrette BERTRAND-RICOVERI, Mythes de l'Amazonie. Une traversée de l'imaginaire shipibo, 2005. Jean-Pierre BLANCP AIN, Immigration et nationalisme au Chili. 1810- 1925, 2005. Marc LENAERTS, Anthropologie des Indiens Ashéninka d'Amazonie, 2004.

Pietro LAZZERI, Le conflit armé en Colombie et la
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(XVI-X/X),2004. Michel MONER et Christine PÉRÈs (textes réunis et présentés par.), La littérature pour enfants dans les textes hispaniques, 2004. P. LESBRE et M. 1. VABRE, Le Mexique préhispanique et colonial, 2004. Carlos AGUDELO, Enjeux du multiculturalisme, 2004. Federica MORELLI, Territoire ou Nation: Réforme et dissolution de l'espace impérial en Équateur, 1765-1830,2004. Lionel BAR, Communication et résistance populaire au Nicaragua, 2004. Martine DAUZIER (coord.), Le Mexiqueface aux Etats-Unis, : stratégies et changements dans le cadre de l'ALENA, 2004. DAVID DIAS Mauricio, Dynamique et permanence des exclusions sociales au Brésil, 2004. TETT AMANZI Régis, Les écrivains français et le Brésil, 2004. CRUZOL Jean, Les Antilles - Guyane et la Caraïbe,
coopération et globalisation, 2004.

A Miota, Ricardo, Claudia, Paulo e Irina,

PRESENTATION

Cette réflexion sur quelques concepts marxistes et sur la formation sociale brésilienne est le résultat de recherches commencées il y a plus de trente ans à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes à Paris dans le cadre du séminaire dirigé par le professeur Charles Bettelheim. Ces travaux ont été continués à l'Université Nationale Autonome du Mexique (UNAM), et à l'Université de Brasilia. Ce livre a comme origine la thèse de Doctorat d'Etat en Sciences Economiques « Le Brésil 1964-1985 : l'Economie, la Politique et la Question de la Démocratie» soutenue à l'Université de Paris tO Nanterre, en 2003. La question de la démocratie au Brésil, analysée sur une période plus brève, 1968-1978, a fait l'objet d'une première thèse doctorale en Science Politique présentée à la UNAM en 1966. Notre travail - à l'égal de celui de nombreux auteurs - garde les empreintes de notre solidarité militante avec tous ceux qui ont été les victimes de la dictature au Brésil: les classes populaires, les militants et les démocrates en général.

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PREFACE
Le capitalisme des pays périphériques et dépendants, dominés par les multinationales et par une oligarchie vorace, est-il compatible avec la démocratie? L'histoire de l'Amérique Latine et du Brésil au XXème siècle semble suggérer une réponse négative. Après le Chili, la dictature militaire brésilienne a été une des plus tenaces du continent: vingt et une années d' {(état d'exception». Pourtant ce terme n'est pas très adéquat; dans l'histoire du Brésil moderne c'est la démocratie qui a été l'exception, et les pouvoirs autoritaires, la règle. Le coup militaire d'avril 1964 ne fut pas seulement l'initiative d'une clique de hauts gradés, mais une conspiration mOrement préparée des élites dominantes et des services nord-américains, pour mettre fin à l'expérience, jugée trop démocratique et trop {(populiste », du président constitutionnel, Joao Goulart. Ont suivi vingt années de répression, de violations des droits de l'homme, d'autoritarisme borné, de tortures et d'exécutions extra-judiciaires, au service d'un modèle de développement profondément injuste et inégalitaire, exclusivement favorable aux propriétaires fonciers et au grand capital, brésilien et multinational. Mais aussi des années de lutte et de résistance, menée d'abord par la guérilla urbaine, et, après sa défaite, par les coutants progressistes de l'Eglise brésilienne - jusqu'à la fin des années 1970, quand la classe ouvrière, à commencer par les métallos de la pétiphérie de Sao Paulo, prend la relève, et finit, en convergence avec toutes les forces démocratiques du pays, par obliger les militaires à quitter le pouvoir. Comme beaucoup d'autres intellectuels brésiliens, Severo Salles a été contraint à l'exil par le régime militaire. Mais, contrairement à tant d'autres anciens opposants devenus {(réalistes» - c'est-à-dire ralliés aux dogmes néolibéraux et aux règles du {(Consensus de Washington» Salles est resté fidèle à son point de vue indépendant et critique. II ne craint pas d'affronter le conformisme ambiant en affichant tranquillement son intérêt pour l'approche marxiste, et en utilisant les instruments théoriques du marxisme pour analyser les rapports entre dictature, capital et classes sociales. Ce livre est une version remaniée d'une thèse de doctorat d'Etat en Sciences Economiques soutenue avec succès à l'Université de Paris X Nanterre. L'auteur a considérablement raccourci et allégé son texte, le rendant ainsi plus dense et plus « lisible». II l'a aussi actualisé à la lumière des derniers développements politiques au Brésil. II s'agit d'un travail scientifique de très grande qualité, d'inspiration inter-disciplinaire, qui examine les années du pouvoir militaire au Brésil (1964 1985) d'un point de vue à la fois historique, économique et politologique. Il analyse, dans un ordre chronologique rigoureux, les différentes étapes de ce régime autoritaire, et les différentes politiques économiques qu'il a imposées au cours de cette époque. L'auteur exa-

mine ainsi, au fil des chapitres, la crise du populisme sous la présidenc~ de Joâo Goulart (1961-64), le coup d'Etat de 1964 et le changement de modèle d'accumulation, le dit « miracle économique» du début des années 1970, la restructuration qui a suivi, et finalement la crise des années 1980, conduisant au déclin de la dictature. Le découpage des chapitres suit celui des différents généraux et maréchaux qui se sont succédés au pouvoir - Castelo Branco, Costa e Silva, Medici, Geisel, Figueiredo non que ces personnages aient été particulièrement importants c'était l'institution militaire qui régnait à travers eux - mais pour mieux permettre de suivre l'évolution du régime et son déclin graduel. Un des points forts du livre c'est sa cohérence: explicitement inspiré du marxisme, l'auteur met en évidence les liens entre les classes sociales, les divers modèles d'accumulation capitaliste et les pratiques autoritaires de l'Etat. Ce travail est probablement une des rares tentatives pour présenter une vue d'ensemble de cette période, dans un cadre de réflexion marxiste. La question de la démocratie, et les mouvements sociaux, en rapport avec l'antagonisme de classe, occupent une place centrale dans l'analyse. La question agraire est examinée dans une section à part, annexe au chapitre 2. Un post-scriptum passe en revue, de forme plus succincte, les années de la « Nouvelle République» (1985-2002), après la fin du régime d'exception, prenant en considération aussi bien les continuités que les changements dans la politique de l'Etat brésilien. Si la démocratisation a été une grande victoire populaire, les divers gouvernement qui se sont succédés n'ont fait que poursuivre et même intensifier les politiques économiques néo-libérales - inspirées par le Fonds Monétaire International - qui ont fait du Brésil le champion mondial des inégalités sociales, une sorte de « Suissinde», où les riches vivent comme à Zurich ou Davos et les pauvres comme à Calcutta ou Mumbay. Un grand désir de changement a permis la victoire en 2002 de Lula, le candidat du Parti des Travailleurs, mais sa politique économique ne

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semble pas, jusqu'ici,

rompre avec le modèle précédent.

Si l'objet principal de la recherche sont les périodes politicoéconomiques du régime militaire, les activités de résistance ne sont nullement négligés; le livre examine les principales forces qui se sont opposées à la dictature, parfois au prix de la vie: les combattants de la lutte armée, les chrétiens même les évêques - proches de la théologie de la libération, le nouveau syndicalisme et le Parti des Travailleurs. Severo Salles s'intéresse aussi à ceux qui tentent de s'opposer, après 1985, à la dictature des marchés financiers et aux désastreuses politiques néolibérales, à commencer par le Mouvement des Paysans Sans Terre (MST). Ce livre, sans doute destiné à devenir une référence pour les étudiants et chercheurs qui travaillent sur le Brésil, intéressera aussi tous ceux qui se sentent concernés par les aventures de la démocratie et des luttes d'émancipation dans les pays du Sud. Michael Lôwy

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ABREVIATIONS A., S. et C. ABOIB AD AP ARENA BC BID BNDES COI CENIMAR CGT CLT CMN CNBB Cr CUT Cz II PND ESP ESG FIBGE FIESP FSP GM Ibidem Idem IC JUC MDB
org. et orgs

ET SIGNES CONVENTIONNELS

PC do B PCB PFL PSD PSDB PTB R RAIS RJ SAS SNI SP STM UDN USAID

D'Araujo, Soares e Castro, 1994 Association Brésilienne de l'Industrie de Base Front Démocratique Action Populaire Front National Rénovateur Banque Centrale Banque inter-Américaine de Développement Banque Nationale de Développement Economique et Social Conseil de Développement Industriel Centre d'Informations de la Marine Commandement Général des Travailleurs Consolidation des Lois du Travail Conseil Monétaire National Conférence Nationale des Evêques Brésiliens Cruzeiro Centrale Unique des Travailleurs Cruzado II Plan National de Développement L'Etat de Silo Paulo Ecole Supérieure de Guerre Fondation Institut Brésilien de Géographie et Statistique Fédération des Industries de l'Etat de Silo Paulo Feuille de Silo Paulo Gazette Mercantile (extrait) de la même page (extrait) de la même œuvre Internationalisation du capital Jeunesse Universitaire Catholique Mouvement Démocratique Brésilien organisateur( s) Parti Communiste du Brésil Parti Communiste Brésilien Parti du Front Libéral Parti Social Démocratique Parti de la Social-Démocratie Brésilienne Parti des Travailleurs du Brésil Real Inventaire Annuel d'Informations Sociales Rio de Janeiro Severo de Albuquerque Salles Service National d'Informations Silo Paulo Tribunal Supérieur Militaire Union Démocratique Nationale Service d'Aide des USA

INTRODUCTION

Ce texte se veut situé dans l'univers théorique du marxisme. Il s'appuie sur divers courants et thématiques de la pensée radicale et de la tradition libertaire et reprend d'un point de vue critique le pluralisme ainsi que quelques apports récents des sciences sociales. Nous envisageons d'intégrer, en les transformant, ces apports à la problématique marxiste, et, en même temps, de mettre en valeur le contenu libertaire et démocratique de cette problématique. Nous essayons ainsi de saisir la complexité sociale contemporaine. Notre objectif principal est de produire une vision d'ensemble des transformations politiques et économiques au Brésil au cours de la période 1964-1985, en nous focalisant sur la question de la démocratie. Cependant, nous ne prétendons pas faire une analyse exhaustive de la démocratie, et, moins encore, du capitalisme: l'objectif de cette recherche ne l'exige pas. Nous saisissons le régime politique comme un exposant, un enjeu et un terrain des luttes concernant la question de la démocratie. Cette histoire sociale privilégie l'analyse du rôle de "ceux d'en bas" pas précisément d'en bas, parfois, mais, au moins, placés à un moment donné à côté de ceux qui visent une transition vers la démocratie -, sans négliger les autres acteurs. Dans ce sens, nous privilégions l'analyse de l'intervention des nouveaux mouvements sociaux, du syndicalisme ouvrier et des mouvements pour les droits de l'homme, pour la démocratie et l'Etat de droit, et en faveur des intérêts nationaux. I Les luttes livrées par ces mouvements gardent un rapport profond avec celles des classes, dont dles sont souvent une modalité. La mise en lumière de ce dernier rapport nous livre le secret ultime du mouvement historique. Nous souhaitons y contribuer. Nous nous reportons également à quelques idées qui, assum~es par ces acteurs ou par le parti de l'ordre, sOnt devenues des forces sociales. Deux familles d'idées ressortent, acquérant une mystique et la force d'une idéologie: celle de l'ordre autoritaire et celle de la démocratie. Cette dernière fera l'objet d'une discussion conceptuelle, et son développement dans des groupes de base et dans l'opposition en général sera analysé. Ces deux familles d'idées politiques sont en rapport avec des projets économiques plus ou moins définis, projets qui souvent gardent l'état embryonnaire d'aspirations. Notre sujet se trouve donc à l'intersection de l'économie et du politique, surtout en ce qui concerne la question de la démocratie. Il s'agit ici
I Hegel affirmait: seul le peuple. incarnation éphémère du sens de l'histoire universelle daris ses actes historiques est capable d'une vraie création [capable d'inventer] (1944).

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d'une analyse concrète d'une situation concrète; autrement dit de l'analyse d'un objet historique déterminé. Aborder ce sujet - Le Brési11964-1985 : L'Economie, la Politique et la Question de la Démocratie - est une tâche qui présente des difficultés particulières. Comme nous le disions, il recouvre une totalité complexe, dont divers aspects sont pris en considération. Il s'agit d'une totalité constituée par des rapports sociaux. Notre objet de recherche exige donc de décrire et d'analyser les principaux rapports sociaux, processus, acteurs et événements concernés: chacun d'eux pris séparément, et tous, dans leur totalité. La difficulté principale est d'ordre théorique et consiste à rechercher les rapports internes de ce tout,2 dans son développement historique, sous la poussée des luttes des classes. Quelques remarques sur les concepts de classe sociale et de lutte de classes seront faites au premier chapitre. Dès maintenant, assumons comme des formulations de départ deux propositions de Lénine: « On appelle classes de vastes groupes d'hommes qui se distinguent par la place qu'ils occupent dans un système historiquement défini de production sociale, par leur rapport (la plupart du temps fixé et consacré par les lois) vis-à-vis des moyens de production, par leur rôle dans l'organisation sociale du travail, donc, par les modes d'obtention de la part de richesses sociales dont ils disposent» (1961, v. 29 : 425) ; et, une classe sociale «C'est ce qui permet à une partie de la société de s'approprier le travail d'autrui» (1971, v. 31: 302). Notre recherche présente une autre difficulté qu'il convient de mentionner. C'est le rapport entre l'économie et la politique. Les aspects les plus intéressants de cette relation se font par l'entremise de médiations. Celles-ci ont trait, en particulier, à des transformations de la structure des classes sociales, à leur organisation et conscience, ou encore, à des questions culturelles générales. Nous voudrions, en outre, avertir le lecteur du fait que les processus sociaux déployés dans l'espace rural ne sont pas tout à fait intégrés au corps de cette recherche. Leur analyse fait l'objet d'une annexe au chapitre 2. Nous reconnaissons toutefois qu'il est indispensable de les prendre en considération afin de mieux saisir les transformations politiques au Brésil. Il suffit de rappeler que le nombre de travailleurs ruraux syndicalisés dépasse celui des travailleurs urbains dans 19 unités de la Fédération, contre 7 unités où la force de travail urbaine syndicalisée est plus nombreuse. En plus, il n'est pas possible de concevoir la constitution de la classe ouvrière industrielle et la marginalité urbaine sans étudier les

2 « Il (MIIIX)Y (dans le 18 Brumaire de Louis Bonaparte) expliquait toute la marche des événements survenus en France depuis les Journées de février dans leurs rapports internes, montrait comment le miracle du 2 décembre n'était que le résultat naturel, nécessaire de ces rapports» (MIIIX, 1963 : Il. préface d'Engels à la troisième édition allemande, 1885).

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processus sociaux à la campagne. Au tournant du siècle, ce sont toujours les paysans sans terre qui constituent l'avant-garde des luttes populaires. La problématique de l'écologie n'est pas prise en considération dans le texte non plus, ce qui constitue une lacune considérable.3 Les organisations et partis de gauche ne sont l'objet de notre attention qu'à l'avant-dernier chapitre. Ils sont aussi repris, quoique d'une façon brève, dans le troisième et le cinquième chapitres. Ces modulations sont liées à l'importânce de l'action que ces partis ont pu développer, sous des conditions politiques adverses, durant la plus grande partie de cette période. La présente recherche tire son originalité de la totalité qu'elle-même constitue. A notre connaissance, c'est la première fois qu'est réalisée une recherche qui prend comme thème la conjonction de processus économiques et politiques - articulés comme nous le faisons ici - sur toute la période de la dictature militaire de 1964-] 985 au Brésil, en saisissant le régime politique, en insistant sur la question de la démocratie, et en particulier, le rôle que les travailleurs y ont joué; une recherche qui part des prémisses et engagements ici présentés et se situe dans la problémâtique du marxisme; enfm, un ouvrage qui ait un développement équivalent. La période 1964-84 a marqué l'histoire de la.formation sociale brésilienne de traits profonds, tant du point de vue économique que politique et culturel. Un nouveau régime d'accumulation fut articulé: le taux d'exploitation de la force de travail s'est élevé, ainsi que son intensité, la productivité et la discipline du travail ont augmentées, la déréglementation du rapport salarial fut mise en œuvre, la concentration des revenus s'est accrue, de même que la centralisation des capitaux, le rapport de force entre les classes fondamentales a évolué, défavorisant les travailleurs; les rapports capitalistes à la campagne se sont largement étendus; l'intégration dépendante du système fmancier international s'est approfondie ; la structure industrielle s'est diversifiée, et son intégration verticale a augmenté; le pays est devenu un exportateur de produits manufacturés ; l'emprise de l'industrie sur l'agriculture s'est accrue ainsi que celle du capital financier sur le capital industriel; le déséquilibre régional a âugmenté. En outre, au cours d'importants affrontements politiques, les ouvriers ont créé le nouveau syndicalisme - phénomène notable -, les nouveaux mouvements sociaux ont surgi, les uns et les autres caractérisés par une participation politique sans précédents; des campagnes démocratiques massives, auxquelles des millions de citoyens ont pris part, eurent lieu, marquant de leur sceau l'histoire du Brésil.
3

« La question de l'écologie est, à mon avis, le grand défi auquel le marxismedoit faire

face au début du XXI siècle en vu de son renouveau ». (LOwy, in Sader et Gentili (orgs.), 2001 : 97).

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Pourtant, la nouvelle floraison du mouvement populaire survenue dès que la dictature eüt entamé son déclin n'a pas encore atteint un horizon utopique de la même ampleur que celui des forces sociales d'avant 1964, et de celles qui ont existé jusqu'au tournant des années 60. La "démocratie" néolibérale qui succéda à la démocratie populiste, qui était, elle aussi relativement limitée, suscita une certaine réduction provisoire: nous n'avons pas de raisons de penserautrement - de l'élan révolutionnaire de la plupart des mouvements populaires. Des limites furent posées à la contestation que seuls les paysans sans terre osent dépasser collectivement, aujourd'hui, au tournant du siècle. Tel fut l'héritage du terrorisme d'Etat et de l'intégration dépendante de la mondialisation fmancière qui s'ensuivit; pour ne pas parler de la destruction de dizaines de millions de vies humaines par une condamnation à la misère et au désespoir. En ce qui concerne l'organisation par périodes que nous avons établie, nous croyons que, pour saisir notre objet d'analyse, en mettant au clair les rapports entre l'économie et le politique, il est nécessaire de commencer par un rappel de la conjoncture immédiatement précédente. Nous nous arrêtons sur celle qui s'ouvre avec la démission de Jânio Quadros et, en conséquence, avec l'accès de Joâo Goulart à la présidence de la République en aoQt 1961. Ceci parce que, le coup d'Etat de 1964 qui installera la dictature, aura comme cible le gouvernement Goulart, en premier lieu. Il y a des sous-périodes, des phases et des conjonctures qui se succèdent, se traversent et s'enchevêtrent, s'étirent ou se raccourcissent selon le principe de découpage adopté, sans qu'il soit possible d'établir une hiérarchie stricte qui permette de les emboîter les unes dans les autres comme des poupées russes. Avec ces réserves, nous envisageons l'organisation suivante qui met en lumière la politique et l'économie. Du point de vue politique, trois sous-périodes se dessinent: La première (chapitres III et IV, première section) va du début d'avril 1964, quand a eu lieu le coup d'Etat qui installa la dictature militaire, au treize décembre 1968, date de l'édition de l'Acte Institutionnel numéro 5 (ces dates précises ne sont, en général, que des jalons symbolisant des fléchissements du processus social). Ces quatre années et demie se caractérisent, d'une part, par un développement saccadé des luttes populaires qui atteignirent leur apogée au second semestre de 1968, et d'autre part, par le parcours tortueux qui mena le courant le plus dur au noyau du pouvoir, au détriment du groupe relativement moins arbitraire, qui avait certains traits libéraux. C'est aussi le moment où le populisme en tant qu'idéologie d'Etat et modalité de domination fut détruit dans ses fondements. La deuxième sous-période (deuxième section du chapitre IV et chapitre V), qui va de décembre 1968 à la fin du gouvernement Médici début 1974, c'est le terrorisme d'Etat. Plus que jamais le régime a fait usage de

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la coercition. Plus que jamais il a recouru délibérément à la propagande en vue de constituer une large base sociale, sans y avoir réussi. La troisième sous-période (chapitres VI et VII) correspond à un processus d'institutionnalisation, et au déplacement progressif du rapport de force au sein des militaires, ainsi qu'entre les classes fondamentales, entre la dictature et la démocratie, entre le libéralisme et l'autoritarisme. Cette sous-période s'étend de mars 1974 à mars 1985. Il faut tenir compte de plusieurs phases à l'intérieur des souspériodes: La première sous-période contient trois phases: a) Une première phase qui va du 1/4/64 à 26/10/65 : afflux et décrue d'une vague répressive ; l'afflux est défini par la durée (du 1/4/64 au 1/10/64) des pouvoirs exceptionnels établis par le premier acte institutionnel, la décrue qui s'ensuit se terminera avec la crise politique au sein du régime, qui donnera lieu à l'édition du AI-2 en septembre 1965. b) La deuxième phase une seconde vague répressive finissant en mars 1967 - se caractérise par la première poussée des militaires les plus à droite et autoritaires vers le pouvoir: Castelo Branco y perdit le contrôle de sa succession. c) La troisième phase, 1967 et 68, les deux premières années de Costa e Silva, dont l'élévation au pouvoir marqua l'arrivée des durs au noyau de l'Etat, commença avec quelques mois indécis, et continua avec une année d'extraordinaires luttes de masses, interrompues par l'Acte Institutionnel numéro 5 le 13/12/68. La deuxième sous-période c'est le terrorisme d'Etat. Elle comporte deux phases ~ et b) : celles-ci s'étendent du 13 décembre 1968 jusqu'à la fin du gouvernement Médici en mars 1974: c'est l'apogée de la violence d'Etat. Les trois premiers quarts, approximativement, sont marqués par la lutte armée - les guérillas urbaine et rurale - ; la conjoncture reçoit donc cette empreinte. A la fin du gouvernement Médici, ce cadre se modifie en raison de l'anéantissement de la gauche armée. Ces deux phases se différencient entre elles du fait que, pendant la phase ~ (13 décembre 1968 jusqu'à la fin ao1Ît 1969, quand le triumvirat militaire succéda à Costa e Silva), le terrorisme d'Etat a précédé la lutte armée, et que, à ce même moment, le noyau du pouvoir était relativement hétérogène et sa place, moins fixée: il était relativement indécis entre des appareils militaires et la présidence de la République. La seconde phase va de l'installation du triumvirat à la fin de la présidence Médici. La troisième sous-période comprend le gouvernement Geisel et les années de Figueiredo. Elle contient, à son tour, deux phases. Celles-ci ont en commun l'animation progressive du mouvement démocratique, et un processus tortueux d'institutionnalisation de la domination bourgeoise sous une modalité nouvelle, ainsi que, de réduction de sa dimension arbitraire; soit, le retour à l'Etat de droit bourgeois (légalité toujours précaire, d'ailleurs). Ces phases diffèrent en ce que, au cours de la première,

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le gouvernement arriva à contrôler le mouvement politique; durant la seconde, le gouvernement perdra assez rapidement le contrôle de la situation et se démoralisera. La première phase recouvre le gouvernement Geisel (1974-1978), durant laquelle se sont produits plusieurs déplacements (nous les verrons au chapitre VI). Si la répression la plus violente dura jusqu'au début 1976, dès l'arrivée de l'équipe Geisel au pouvoir, l'objectif d'institutionnaliser le régime fut poursuivi. Ceci donne une marque particulière aux années 1974-78. Ce fut l'amorce du retour des militaires à l'arrière-plan de la scène politique. Ce retour signifiera le retrait de la conduite des affaires courantes, disons. Ils ont conservé, toutefois, leur capacité d'intervenir sur les questions décisives. Une fois évincé le régime de dictature, au fil des années, ce retrait progressif donnera lieu, à son tour, à une réduction relative de la capacité d'intervention mentionnée. De plus, durant les années 1974-1978, on observe que le mouvement populaire et démocratique commence à s'éveiller. La présidence Geisel se divise en deux conjonctures principales. La première conjoncture se présente sur les deux premières années de ce gouvernement; elle va jusqu'à la mort de Fiel Filho (ouvrier, militant syndical et dirigeant de l'action catholique, arrêté à la porte d'une usine distribuant de la propagande) sous la torture le 17 janvier 1976. Cette conjoncture se différencie de la période Médici par le fait qu'au rejet de la société envers le terrorisme d'Etat, est venue s'ajouter la volonté du sommet de l'Etat de le réduire. Ce qui a ouvert un espace considérable pour des manifestations publiques démocratiques. En même temps, elle a en commun avec les années Médici, la suprématie des durs sur la scène politique; en particulier, l'incapacité du gouvernement de contrôler ces derniers. L'épisode Fiel Filho, cet excès, marque un tournant vers l'exercice effectif du contrôle centralisé sur les appareils répressifs; néanmoins, ceci tardera une année ou pJus à mieux se fixer. On peut considérer que cette transition se prolonge jusqu'en décembre 1976, quand s'est produit le massacre (chacina) de la Lapa, où plusieurs dirigeants et militants du Parti Communiste du Brésil furent assassinés

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la

direction du Parti Communiste Brésilien avait été massacrée l'année précédente. Vers la fm de cette conjoncture, le terrorisme de J'extrême droite para-militaire se substitua au terrorisme d'Etat. La seconde conjoncture, qui dura des années 1976 à 1978, est caractérisée par Ja matérialisation des premières mesures d'institutionnalisation du régime proposées par l'équipe Geisel. C'est aussi Je moment où la grande bourgeoisie joua un rôJe démocratique et libéral. b) La deuxième phase de la sous-période 1974-85, qui commence avec J'arrivée du général Figueiredo à la présidence en mars 1979 se caractérise par J'ouverture d'un processus de décadence de la dictature qui se poursuivra tout au long de cette dernière présidence militaire. Cette

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phase se divise aussi en deux conjonctures (i! et h). Le gouvernement perdra, progressivement, au cours de cette phase, l'initiative politique. En même temps, et en corrélation avec ceci, surgit le terrorisme de l'extrême droite para-militaire, qui se poursuivra jusqu'à la fm de la conjoncture!!. La fin de la première conjoncture est symbolisée par un attentat réalisé par l'extrême droite para-militaire - ou, tout simplement, militaire contre un spectacle musical de protestation réalisé au centre commercial Rio-Centro, le 30 avril 1981. Comme suite de cet attentat, et surtout, comme résultat d'importantes actions de masses menées dès le début de la sous-période en question, l'initiative politique est passée aux mains de l'opposition; par contre, le gouvernement a réussi à mater l'extrême droite militaire. La dernière conjoncture durera jusqu'à la fin du gouvernement Figueiredo (mars 1985). Ici, le mouvement de masses atteint de vastes proportions et la décadence du régime se précipite. Au cours du dernier gouvernement militaire - les conjonctures!! et h signalées -, se sont produits plusieurs changements de rapports de force; au sein de l'opposition (accentuant l'emprise des libéraux bourgeois) où le virage se situe quand le mouvement pour les élections directes échoue, et entre le gouvernement et l'opposition, avec la démoralisation de la dictature, ce qui, dans une certaine mesure, signifia un déplacement du rapport entre autoritarisme et libéralisme politique. Du point de vue économique, il y eut une sous-période de mise en place de nouveaux rapports (1964-1967), une autre de croissance accélérée, de mars 1967 à 1973, qui ont été suivies d'un troisième moment 1974-1978 - de crise et de transformations économiques, et une dernière, marquée par l'approfondissement progressif de la crise et de la dépendance financière internationale, 1979-1985. Depuis lors, cette dépendance s'est accrue continuellement, sauf, peut-être, durant le bref intermède de la fin 1992 à la fm 1994, qui correspond au gouvernement Ita-

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marFranco.

.

Dans la sous-période 1964-67 les rapports de production furent renouvelés, avec le démantèlement du populisme, la centralisation des capitaux, la bienveillance envers l'impérialisme et des politiques monétaire et financière restrictives. La mise en œuvre de la modernisation conservatrice est commencé. . La deuxième sous-période, qui comprend les gouvernements de Costa e Silva, du triumvirat militaire et de Médici, fut celle du "miracle économique" et du redoublement de l'exploitation du travailleur, où une même politique économique fut pratiquée sous la direction de Antonio Delfim Neto, ministre des finances. La troisième sous-période signalée se divise, à son tour, en deux parties: a) 1974-76, caractérisée, en particulier, par un fléchissement modéré de la croissance, par une sorte de nationalisme autoritaire, et par des transformations structurelles, soit dans la structure de la production, soit,

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dans l'extension de l'intervention de l'Etat. Celle-ci a rencontré l'opposition d'importants secteurs de la bourgeoisie. b) 1976-78, où l'envol nationaliste céda à l'intégration financière dépendante, la croissance connut un nouveau décroissement, et un important secteur du patronat - distinct de celui qui mena une campagne "contre l'étatisation" adopta des thèses libérales et progressistes. La quatrième sous-période contient de même deux phases; chacune dura trois ans. La première, stagnante, de crise économique mitigée, et la deuxième, qui commence par une récession, de crise approfondie. Nous aurions pu regrouper différemment les phases signalées, concernant la politique et l'économie, de façon à construire une périodisation faisant coYncider chaque gouvernement à une sous-période - à l'exception du gouvernement Costa e Silva (mars 1967 à rm aoOt 1969), qu'il aurait toujours fallu scinder en deux (la séparation se situe au moment de l'édition de l'Acte Institutionnel numéro 5 qui a fait redoubler la coercition d'Etat). La succession de ceux-ci a toujours coYncidéavec des inflexions dans la modalité de domination politique: des substitutions, plus ou moins brusques, de différents courants au pouvoir, sous la poussée de modifications des rapports de force et des luttes sociales, toutes les deux, en relation avec des transformations du capitalisme. Mais, pour les raisons évoquées - mieux mettre en valeur les changements des rapports
politiques, des rapports économiques et des rapports de force

-, nous

avons préféré l'élaborer un peu pIUS.4Cependant, pour faire plus simple, ce livre est organisé en chapitres qui correspondent aux périodes présidentielles. Nous devons avertir le lecteur pour le premier chapitre. Nous avons jugé nécessaire de présenter à l'ouverture de ce texte, un certain nombre de réflexions générales sur le concept de démocratie et sur les rapports de celle-ci avec l'économie et les libertés individuelles afin d'éclaircir le point de we à partir duquel nous abordons l'analyse historique proprement dite. Toutefois, la plupart des questions théoriques suscitées par cette analyse seront abordées au fur et à mesure que l'exposé les évoque (soit, dans les chapitres II à VII) et selon les besoins de celui-ci. Pour résumer, en écartant précisions et nuances, notre analyse de l'économie, de la politique et de la question de la démocratie considérera principalement la conjonction d'éléments en jeu suivante: 1) Le cadre historique spécifique à la formation sociale brésilienne y compris la portée des trarisformations économiques et politiques envisagées, et de celles qui ont effectivement eu lieu où se sont développées les luttes sociales durant la période 1964-1985, où le coup d'Etat fut perpétré, les aléas de la dictature militaire se sont produits, notamment, le

-

4 Néanmoins, nous reconnaissons que réunir les gouvernements Geisel et Figueiredo, si différents l'un de l'autre, dans une même grande sous-période a ses inconvénients.

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redoublement de la coercition avec le terrorisme d'Etat, et où la transition de régime politique a commencé. 2) Les vulnérabilités de l'alliance dominante qui contribuèrent au dépassement du régime: son incapacité à achever la rupture avec quelques principes de la démocratie représentative, principes, bien sûr, dont la réalisation était repoussée vers le domaine d'une utopie inaccessible; les relations de pouvoir au sein du bloc dominant, bâties sur des bases insuffisantes, donnant lieu à l'architecture inachevée du système autoritaire; l'usure croissante des forces armées due à leur pennanence prolongée sur le premier plan de la scène politique, ce qui pouvait compromettre son autonomie et même sa faculté d'intervenir en dernière instance; la politique économique anti-populaire de la dictature, son autoritarisme et arbitraire ont été des facteurs qui ne lui ont pas pennis de mieux asseoir sa domination qui constituait une hégémonie. 3) Dans le cadre historique ci-dessus, au début de l'assouplissement (distensiio) politique, le poids principal des décisions fut porté par le gouvernement Geisel. Cependant, en ce qui concerne le développement de cette même transition de régime politique, les mouvements populaires et démocratiques ont effectivement défmi directement ou ont surdétenniné le processus. En outre, tout en ne réussissant pas à lui assurer sa direction, les forces populaires y ont constitué l'élément moteur. Ainsi, les luttes sociales, situées sur un fond d'antagonismes de classe, apportent le fils conducteur de l'histoire de cette période. La cohérence des résultats auxquels nous parvenons ne pourrait jamais être absolue: deux auteurs qui se situent aux antipodes tels que Althusser et Huntington coïncident sur ce point. Selon le premier (1967 : 137) : «. Toute science détenninée pense au moyen de sa théorie, unité complexe de ses concepts (unité par ailleurs touiours plus au moins problématique - souligné par nous), les résultats qui sont devenus les conditions et les moyens de sa propre pratique théorique ». D'après le second, (1974: 7). L'explication d'un événement ou un groupe d'événements est « inévitablement complexe, dense, embrouillée et intellectuellement insatisfaisante ». Avant de tenniner cette introduction, nous voudrions rappeler qu'une analyse scientifique visant à mettre en lumière une totalité historique, comme celle qui nous intéresse ici, tient par des fils quasi invisibles (en dépit du dégoût des positivistes) en raison de la multiplicité de facteurs qui interviennent (ainsi que dans l'esprit du chercheur), la diversité de leur intervention, et la nature changeante, souvent difficilement accessible ou fortuite de ceux-ci. Enfin, nous n'avons pas la prétention de fournir une démonstration ultime des thèses soutenues ici. Sans retirer du sérieux à notre analyse,

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nous pensons qu'une vérification d'un tel ordre est du ressort de la praxis.' Par ailleurs, la volonté et l'action impliquées par la pratique, élément de la praxis, requièrent, pour qu'eUe soit envisageable, un optimisme (Gramsci) vis-à-vis du risque de l'échec, une foi que Lucien Goldman (1955 : 99 ; cité par Lôwy, 1998 : 29) jugea analogue, tout en étant d'un ordre distinct (historique et supra-individuel), à la foi religieuse. Distinct, mais, « tous deux (te pari pascalien sur l'existence de Dieu et le pari marxiste sur la libération de l'humanité) impliquent une certaine foi fondamentale qui n'est pas démontrable au seul niveau des jugements de fait» (ibidem). Pourtant, il n'y a pas de raisons de douter de la possibilité de la connaissance.

S

De plus, « Le réel historique n'est pas intégralet exhaustivementrationnel. (...) il n'est

pas non plus un chaos, il comporte des stries, des lignes de force, des nervures qui délimitent le possible, le faisable, indiquent le probable, permettent à l'action de trouver des points d'appui dans le donné. » (Castoriadis, 1975 : 109). Et, en plus: «L'exigence de la prise en considération de la totalité est toujours présente. pour la praxis, mais cette prise en considération, la praxis n'est pas tenue de l'achever, à aucun moment» (Castoriadis, 1975 : 123).

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CHAPITRE I
Pour une critique marxiste du concept de démocratie

Nous exposons dans ce chapitre quelques aspects généraux du concept de démocratie, et des relations de celle-ci avec le capitalisme et avec les libertés individuelles.Nous nous limiteronsaux aspects qui sont les plus intéressants pour cette recherche, et que nous préférons signaler au préalable, afm de mieux clarifier notre approche à l'objet que nous nous proposons d'analyser. Exception faite des aspects généraux mentionnés, les réflexions théoriques suscitéespar l'exposé seront présentées au fur et à mesure qu'elles seront requises.
Sur le concept de démocratie Nous soutenons ici une idée radicale de démocratie selon laquelle celle-ci est considérée comme un processus orienté vers la réalisation la plus large de la liberté et de l'autodétermination - ce qui ne veut pas dire qu'elle soit équivalente à cette possible transformation. Elle n'est pas suffisante, à elle seule, non plus, pour atteindre cette utopie. Cette approche associe la démocratie aux rapports sociaux qui fondent la société. Ici apparaît la contradiction insoluble entre démocratie politique et rapports de production capitalistes (Marx).l De même que, comme nous verrons par la suite, le seul cadre possible pour une réelle démocratie sera le socialisme avancé. Rui Mauro Marine rappelle que: « la démocratie pleine suppose non seulement le socialisme mais eUe y conduit aussi, à moins qu'on puisse concevoir une majorité qui gouverne au bénéfice de la minorité, c'est-àdire contre elle-même». Le socialisme avancé requerra également la continuité du jeu démocratique dans toutes les sphères de la société. Dans ce sens, le socialisme et la démocratie s'excèdent réciproquement. A moIns qu'on conçoive un socialisme où toute diversité aurait disparu. Comme l'élément central du concept de démocratie est constitué par le fait que celle-ci dénote le pouvoir du peuple,3 il s'ensuit que le devoir d'obéir aux lois promulguées par les citoyens eux-mêmes provient du droit et du devoir de les créer et de les appliquer. Par conséquent, le de1

« Toute pratique humaine qui est transformée en marchandise devient inaccessible au

pouvoir démocratique.Ceci signifieque la démocratisationdoit marcherpari passu avec la
"dé-transformation en marchandise". Mais, une telle "dé-transformation" signifie la fin du capitalisme» (Wood, 2003 : 8). 2 Dans un texte inédit. 3 Voir Heller, 1981.

voir d'obéir aux lois n'annule toutefois pas la possibilité d'en recréer d'autres, qui modifient ou substituent les antérieures. En plus, il faut admettre que tel devoir est subordonné à tel droit; autrement, la défmition même de démocratie "pouvoir du peuple" serait une idée fausse. La démocratie est un processus historique et social. Historique en ce qu'il est lié à l'histoire d'une formation sociale et il a une histoire propre. Ainsi ce qu'on peut considérer comme démocratique à une époque déterminée peut ne pas l'être à une autre. La démocratie est un processus social puisqu'elle intéresse toute la société et implique des relations sociales déterminées, mais aussi du fait que les diverses classes sociales et courants idéologiques et théoriques ont des visions distinctes sur ce que la démocratie pourrait être à une certaine époque. L'espace de définition par excellence de la démocratie est la société dans son ensemble et, en particulier, l'Etat. Néanmoins, sa portée est étendue aux diverses unités sociales telles que le parti, le syndicat, l'école, l'église, la famille, etc. Soit, tant aux appareils politiques de l'Etat, qu'à d'autres unités sociales, envisageant toujours que la conduction de ceux-ci soit faite selon la volonté de la majorité des intéressés. Le centre de notre intérêt sera la question de la démocratie concernant le régime politique, sous les conditions économiques et sociales à l'époque étudiée. Il est compréhensible que l'exercice de la démocratie dans la société mène à la satisfaction des intérêts de la majorité des citoyens ou, du moins, à la recherche de ladite satisfaction. A son tour, la satisfaction des nécessités élémentaires matérielles et culturelles est une condition pour la pratique démocratique pleine. On suppose que la démocratie exige, en même temps qu'elle conduit à l'exercice des libertés individuelles et des libertés publiques. De cette façon, la démocratie implique la diversité, la pluralité; autrement, il n'y aurait même pas de divergences à résoudre. Ainsi elle désigne aussi un espace de négociation entre la majorité et la minorité, pour ne pas dégénérer dans une sorte de totalitarisme. Ce qui ne veut pas dire que la préservation de l'altérité d'une minorité dominante, en tant que telle, doive
être assurée.

De même, il faut avoir à l'esprit que, selon l'expression de Rousseau, la souveraineté ne peut pas être déléguée ou, pire encore, transférée définitivement, sous peine de stérilisation ou disparition du pouvoir du peuple. Par ailleurs, bien que la majorité de la société soit composée de travailleurs, au sens large, ce serait une erreur de faire valoir cette majorité, comptant pour le jeu démocratique, comme si c'était une classe sociale, dans ce cas, la classe ouvrière. Le rapport entre majorité et minorité n'est pas du tout équivalent à la lutte des classes. Il s'agit de réalités, d'idées et

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de concepts qui se situent à des niveaux distincts, qui renvoient et éclairent des contradictions déterminées différemment. Confondre la lutte de classes avec la lutte démocratique, juger, glosant Marx, que l'histoire serait l'histoire de la lutte démocratique ou que les convictions démocratiques équivaudraient à la conscience de classe pourtant, il y a des rapports entre les deux termes - cela signifierait une perte de profondeur dramatique dans l'analyse. Ou, enfin, faire l'économie de l'analyse de classe dans l'étude de la lutte pour la démocratie ou du processus démocratique. C'est précisément l'analyse de classe, de ses luttes qui peut rendre compte du fondement ultime des processus mentionnés. Quelques remarques sur la portée du concept de classe sociale et de lutte de classes sont nécessaires. Les classes ne parviennent à la pleine existence que quand elles luttent - elles acquièrent leur plus notable signification devant l'histoire. D'où le concept de classe sociale est inutile pour ceux qui supposent qu'il n'y a plus d'histoire - et ils sont nombreux ceux qui fondent leur pensée et/ou leur action sur cette supposition sans l'admettre et souvent sans s'en rendre compte. Nous concevons qu'il faille mettre en oeuvre l'ensemble des concepts fondamentaux du marxisme pour saisir le concept de classe sociale et de lutte de classes (voir le point de départ à la page 20 de l'Introduction) et saisir la centralité de celles-ci. Les classes s'étendent dans tous les domaines des formations sociales, sans pour autant embrasser tous les processus et événements qui s'y produisent. Tout un ensemble changeant de médiations (institutionnelles, matérielles et autres) y est de ce fait noué. De ce point de vue, les luttes des classes constituent le ressort principal de l'histoire d'une formation sociale en tant que totalité. La lutte de classes en général agit sur le rapport interne d'une réalité sociale historique; pour cela, le plus souvent, elle n'est pas immédiatement visible.4 S'il est vrai que la démocratie recouvre un rapport social, il est aussi vrai que les hommes et femmes se présentent souvent individuellement au jeu démocratique: la démocratie moderne suppose l' atomisation de la nation (Bobbio, 1988 : 38). Cette atomisation et le modèle de citoyenneté qui en résulte sont cependant liés aux rapports sociaux qui fondent la société. Quant à la conscience de classe, bien que personne ne puisse se substituet à pèrsonne d'autre dans l'acte d'avoir conscience de quelque chose, la conscience de classe n'existe qu'en tant qu'acte collectif, puisqu'il faut que la classe engage des luttes pour qu'elle devienne une classe pour soi, et qu'ainsi, la conscience puisse se cristalliser. En outre, il s'agit d'une conscience possible (Lukacs) d'une réalité fondamentale qui ~ et d'un avenir possible qui sera. forcément, collectif. La lutte démocratique peut
4 Voir sur les classes sociales, en particulier, Marx 1950, 1955, 1963, et 1973b, BuciGIuksmann 1975, Lukaks 1960, et Nicos Poulantzas 1968 et 1974a.

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dédoubler la lutte de classes et devenir une forme de cette dernière; pourtant ceci ne les rend pas identiques. Comme nous l'avons déjà signalé, du fait que la démocratie garde un rapport avec d'autres réalités, d'autres processus, il y a un risque de l'identifier avec ceux-ci, en attribuant un sens si large à son concept qu'elle perde un sens défini et que l'analyse sombre dans la confusion. Ainsi, liberté et démocraties ne constituent certainement pas des synonymes, pas plus que démocratie et oppression ne sont des contraires polaires exacts. Ceci, en dépit des coIncidences entre les deux premiers termes et de l'opposition entre les deux derniers. Les raisons de la proposition d'un concept élargi de démocratie se trouvent dans ce texte; puisque l'autoritarisme - qui n'est pas l'opposé polaire de la démocratie, tout en s'y opposant - se trouve partout, durablement, y compris en nous-mêmes dès avant notre naissance, et ce partout est indissolublement noué dans une totalité (complexe, différenciée et hiérarchisée, certes), n'est-il pas nécessaire d'élargir le concept de démocratie afin d'investir théoriquement cet ensemble de problèmes? Il va de soi que c'est à la majorité des travailleurs et des exclus que convient une réelle démocratie; les autres classes ne peuvent avoir que des convictions et des liens mitigés avec celle-ci. Ainsi, tant que le pouvoir sera entre les mains d'une minorité, celle-ci fera tout son possible pour entraver les processus démocratiques pouvant conduire au déplacement du pouvoir aux mains de la majorité. Pour sa part, Joachim Hirsch (1998) nous met en garde contre les difficultés de l'élaboration d'un concept de démocratie qui, en dépit de son rapport aux conditions sociales capitalistes, peut être développé et projeté au-delà de ce cadre historique. Le problème réside tout d'abord en ce que projeter l'idée de démocratie sur un horizon si vaste requiert de prendre en considération le fait que la démocratie se révèle, sous plusieurs rapports, un phénomène tout nouveau différent de ses modalités précédentes dans les divers cadres structurels-historiques où elle peut se présenter. Et elle devra être analysée, en ce qui concerne sa signification sociale, sa portée et ses formes institutionnelles, dans le contexte historique pertinent. Autrement, on tomberait dans une vision peu productive, généralisante et essentialiste, étrangère au marxisme, où la démocratie ne comporterait que des gradations. Le risque est réel et son dépassement n'est pas trivial. Nous n'avons pas la pleine certitude d'avoir choisi la meilleure démarche. Néanmoins, l'expérience, et surtout les échecs des luttes populaires et prolétariennes au vingtième siècle, où la question démocratique fut souvent compromise, nous enjoint tous à faire face au défi.

S

Voir Bobbio,

1988 et 1997.

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Macpherson, auteur canadien, admet le point de vue classique et prélibéral de la démocratie, dont Rousseau fut un interprète, mettant l'accent Sur les fins et non sur les moyens utilisés, privilégie la conquête des objectifs que les masses populaires partagent, plus que celle des intérêts individuels (1973 : 27). En vérité, ces deux niveaux ne s'opposent pas, à condition de ne pas concevoir les premiers comme sous-produits des seconds, comme le fait le libéralisme ou, inversement, de ne pas écraser les seconds sous le poids des premiers. Macpherson est héritier du meilleur Tocqueville, de son amour à la liberté, objet d'une conquête ardue et réversible (<<Si on veut vivre en liberté, (...) : voici le prix de la liberté », 1957 : t. V, v. 1, 91), libéré de quelques-unes des phobies du dernier: Tocqueville craignait que le développement de l'égalité ne détruise la liberté et que la société de masses ne conduise qu'à la tyrannie de la majorité (ses "phobies" avaient un contenu social bien défini). Dans ce sens, Macpherson a recueilli le contenu libertaire du libéralisme classique et, en l'actualisant, l'a radicalisé. Quand il s'autorise de Rousseau pour affirmer que la démocratie doit graviter sur les fms et objectifs des masses, Macpherson soutient les arguments de notre analyse. Quand il dit naïvement que la démocratie libérale - et par conséquent le contexte économique libéral- est l'empire du choix, il nous offie l'occasion de nous démarquer de son école. Quand il dénonce la rationalité utilitaire, nous retrouvons encore son soutien. Wilhelm von Humboldt, un des auteurs qui a le mieux synthétisé l'idéal libéral remarque que l'unique fm de l'Etat c'est d'assurer la certitude de la liberté dans le cadre de la loi (le maintien de l'ordre interne et vis-à-vis de l'extérieur). Il s'agit surtout de la liberté devant l'Etat. Il fera également l'éloge de la variété et de la fécondité de l'antagonisme entre les individus (une condition du progrès technique et moral), ainsi que la défense de l'autonomie de la personne humaine (voir Bobbio, 1988). La critique du libéralisme nous renvoie au problème de la relation entre démocratie et révolution. Selon Rosa Luxemburg, l'approfondissement de la démocratie passe par le déploiement de la lutte pour le socialisme. L'abandon du socialisme implique de renoncer à la démocratie (1974 : 426). Elle soutient, dans le même texte, l'union indissoluble entre la réforme sociale et la révolution. Se référant à la relation entre démocratie et violence, Heller et Feher (1981) précisent que: « La démocratie formelle n'exclut pas la violence, mais la suppose. Comme le dit Marx : Là où le droit se confronte au droit, c'est la violence qui décide» (p. 236). La démocratie suppose la violence mais ne s'identifie pas à cette dernière ou la comprend. De même que l'hégémonie dans l'Etat plein (Gramsci) suppose la coercition mais ne s'identifie pas à celle-ci. Ainsi, les termes révolution, réforme, démocratie et violence gardent un rapport interne nécessaire et dialectique entre eux. En particulier, en ce sens que chacun d'eux suppose les autres.

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Il convient de rappeler que Marx considère le rôle de la violence dans l'histoire comme une sorte de catalyseur qui peut, dans certaines circonstances, se faire nécessaire tout en n'étant pas souhaitée - pour la mise en oeuvre d'une transformation sociale. Pourtant, le marxisme n'attribue pas à la violence le statut de fondement, matrice ou clé capable de nous rendre le sens de l'histoire. Cette précision sur le rôle de la violence est exprimée dans la phrase de Marx: « La violence est l'accoucheuse de l'histoire». Donc, selon lui, elle n'en est pas la matrice. Quant à la démocratie en tant que pouvoir du peuple, en général elle rencontre encore plus de résistance à son installation. L'histoire - y compris celle du Brésil - nous en donne trop d'exemples, aussi bien positifs que négatifs. Quelques conquêtes relativement modestes des travailleurs, comme le repos hebdomadaire et le droit de grève, ont cofité la vie de militants ouvriers en Suède, aux Etats-Unis ou ailleurs. Ainsi, la séparation conservatrice de la question de la démocratie des conditions matérielles et culturelles d'existence des êtres humains est un artifice, pas toujours abstrait, orienté surtout à vider un régime politique de son contenu social, tout en supposant que la citoyenneté ne soit pas traversée par des conflits de classes. En accord avec ceci, les procès électoraux sont un moment constitutif du pouvoir. Mais ils ne sont pas l'unique, ni la principale source de ce dernier. La démocratie est plutôt un terrain de lutte et de négociation (Andrade in Garcia 1986: 81) qu'un espace qui appelle la formation d'un consensus de plus en plus largement majoritaire, conduit par la classe dominante, ce qui est dans l'esprit de l'hégémonie. La relation de la question de la démocratie avec la problématique des classes sociales garde un statut distinct du contenu de classe de l'hégémonie (nous pouvons dire que celle-ci est directement un rapport de classe). Pourtant, il ne faut pas oublier la juste remarque de BuciGluksman: « De nos jours, la lutte pour l'hégémonie et la lutte pour la démocratie sont inséparables. » (1975: 13). A la fm de cette mise au point dans laquelle il s'agissait de clarifier des aspects importants d'un concept de démocratie, il est nécessaire de rappeler que l'histoire récente de la démocratie est plus certainement constituée d'échecs que de succès; plus, le projet démocratique ne s'est pas concrétisé. Ces promesses non accomplies signalent des obstacles à la réalisation de la démocratie (Bobbio). Ces difficultés proviennent de l'hétérogénéité des acteurs politiques et sociaux intéressés à la démocratie et sont surtout le résultat de la rencontre de ces acteurs avec des forces qui s'opposent à leur objectif. A ce propos, Perry Anderson ressent, adroitement, « le manque généralisé d'une pensée stratégique chez la gauche des pays avancés (dès la

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