Ecole et société en Guyane française

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La Guyane, 9 000 km environ de terre française sur le continent américain, est durablement projetée dans l'actualité par la présence sur son sol, à Kourou, d'une partie importante de l'activité spatiale européenne. De l'extérieur, ce pôle prestigieux de développement peut faire écran sur les réalités socio-culturelles de la population guyanaise traditionnelle. Celle-ci, peu nombreuse - moins de 100 000 habitants - est constituée de groupes très contrastés où se distinguent les créoles, les populations tribales nègres et amérindiennes et les immigrés d'origine diverse. Ici la formation des hommes constitue un enjeu d'intérêt supérieur. Mais en Guyane, l'école et la société entretiennent des relations fortement marquées par l'histoire. Depuis un siècle, ce territoire est doté d'un système scolaire calqué sur le modèle français. Le choix de l'assimilation politico-administrative de la Guyane à la métropole entraîne naturellement, et pour l'essentiel, la même réglementation scolaire, les mêmes objectifs officiels annoncés aux maîtres et aux familles. Or, ce système a été élaboré et a d'abord fonctionné dans un pays modelé par quelque deux mille ans de " civilisation " et deux siècles d'industrialisation où la majorité de la population savait déjà lire et écrire et où les trois quarts des enfants scolarisables étaient déjà scolarisés. Il a été appliqué à un territoire très faiblement peuplé, à peine mis en valeur au cours de trois siècles de colonisation et à une société post-esclavagiste comptant plus de 80 % d'analphabètes. Il s'agit de savoir comment les choix initiaux en matière scolaire pour la Guyane conditionnent de manière quasi irréversible le développement de ce système scolaire et celui de la société guyanaise à laquelle il est désormais lié.
Publié le : dimanche 1 janvier 1989
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EAN13 : 9782296176102
Nombre de pages : 200
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ÉCOLE

ET SOCIÉTÉ EN

GUYANE FRANÇAISE

Yvette

FARRAUDIERE

...

ECOLE ET SOCIETE EN GUYANE FRANÇAISE
Scolarisation et colonisation

"

"

"

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0356-5

Je dédie ce livre aux premiers instituteurs et institutrices de la Guyane française, soldats anonymes d'un combat, quotidien pour que vive l'école publique sous l'Equateur.

AVANT -PROPOS

Le présent ouvrage est tiré de la thèse de doctorat de sciences de l'tdu-

cation que j'ai soutenue à Paris VIII en juillet 1987. Le thème

«

Ecole

et société en Guyane» semble procéder d'un truisme. Peut-on en effet étudier l'école indépendamment de la société dans laquelle elle fonctionne? Il traduit néanmoins la difficulté pour le chercheur de transformer un sujet passionnel en objet d'étude traité scientifiquement, pour au moins deux raisons: D'une part, à cause de l'importance du fait scolaire dans la réalité et la mentalité guyanaises. L'école est en effet présente et contestée: École chargée de missions de plus en plus nombreuses et portant

.

l'espérance des familles;

elle doit, entre autres, œuvrer « à la transfor-

mation, la cohésion et à la -dynamisation de la société» (1) et contribuer au décollage économique attendu depuis près de deux siècles. École, centre de convergence des critiques rassemblées dans le discours sur l'échec scolaire basé sur la comparaison avec la France métropolitaine à partir de bilans quantitatifs (taux de réussite scolaire, taux de redoublement...) . Et pourtant, école mal connue, surtout en ce qui concerne l'histoire de la mise en place du système éducatif en Guyane et ses modalités de fonctionnement dans la société guyanaise.

.

D'autre part, du fait également de l'intérêt que je porte à la cause scolaire, en tant que membre du système éducatif puisque j'ai enseigné à des degrés divers depuis mes débuts d'institutrice à l'école maternelle jusqu'à mes fonctions actuelles de professeur d'École normale et en tant qu'épouse de l'inspecteur d'Académie dans ce département. Je suis consciente de mon implication personnelle à un degré élevé dans cette recherche. L'obstacle majeur à surmonter est la subjectivation de l'étude. A l'heure actuelle, le fonctionnement des instances académiques aux 7

Antilles et en Guyane relève d'un cas de figure unique puisqu'il s'y trouve le seul recteur et le J'eul inspecteur d'académie, directeur des services départementaux de l'Education, qui soient issus de la population de couleur dans l'ensemble français. Michel Giraud (2) a analysé comment fonctionne le préjugé de race dans une société engendrée par un type de développement historique au cours duquel deux siècles d'esclavage ont contribué à intérioriser des valeurs liées à la couleur de la peau, de telle façon que dans la mentalité collective, l'ordre social doive forcément se confondre avec l'ordre racial selon une hiérarchie telle que le Blanc doive se trouver au sommet de la pyramide sociale et le Noir en bas. La révolution créée par le fait de confier des fonctions importantes à des responsables de couleur et qui aurait pu plaider en faveur de l'école émancipatrice dérange l'ordre établi et les idées reçues, et engendre des comportements aberrants. Face à une telle situation, les risques de dérive idéologique ne sont pas à négliger. Mais la vigilance épistémologique acquise au cours d'une formation universitaire polyvalente et l'utilisation simultanée de méthodes différentes pour appréhender une même réalité sociale sont autant d'atouts entre les mains du chercheur pour dépasser les positions subjectivantes. J'ai donc choisi d'étudier la société guyanaise en sociologue et en historien sans tenter d'illustrer la formule de Paul Veyne selon laquelle, « la sociologie est de l'histoire que les (historiens) négligent d'écrire (3) ". L'approche sociologique est liée à la nécessité d'étudier les modalités de fonctionnement d'une institution scolaire élaborée dans un système de civilisation et appliquée à une autre société morcellée racialement, économiquement, culturelle ment. La méthode historique permet d'appréhender les prémisses de la scolarisation. L'accent sera mis en particulier sur les conditions dans lesquelles ont été scolarisés au cours de la période coloniale, les anciens et les nouveaux libres dans le cadre de l'enseignement congréganiste et sur la mise en place de l'école laïque, gratuite obligatoire à partir de 1888. Mon objectif est de tenter de consolider les bases objectives res à une réflexion non passionnelle sur l'école en Guyane. nécessai-

Souhaitons que les enseignements de l'histoire puissent contribuer à clarifier un débat rendu nécessaire par une double échéance: celle de la décentralisation largement entamée par l'application de la loi du 2 mars 1982 sur le transfert des compétences de l'Etat aux collectivités locales; celle du centenaire de la laïcisation des écoles publiques de Guyane ( 1988-1989). Pour les encouragements qu'ils m'ont prodigués, je remercie Paul de Gaudemar qui, dans le cadre de son séminaire de 3e cycle à l'université 8

de Paris VIII, a bien voulu diriger mes recherches; Bertène Juminer, recteur de l'Académie des Antilles et de la Guyane de 1981 à 1987 ; et surtout mon époux Sylvère Farraud~ère, inspecteur d'Académie de la Guyane depuis 1983. Cayenne, le 1 er mars 1988

(1) Plan régional de développement (IXe Plan 1984-1988), Conseil régional de la Guyane, p. 49. (2) GIRAUD Michel, Races /t classes à la Martinique: les relations socialesentre enfants de différentescouleurs aux Antilles, Editions Anthropo~, Paris, 1978. (3) VEYNE Paul, Comment on écrit l'histoire, Editions du Seuil, 1971, p. 192.
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10

INTRODUCTION

La réflexion sociologique établit que la société et l'école se construisent mutuellement. Mais cette constatation, tirée de l'exemple français, valable pour les sociétés européennes et celles des pays développés en général, l'est-elle aussi pour la Guyane? Depuis un siècle, ce territoire est doté d'un système scolaire calqué sur le modèle français. Le choix de l'assimilation politico-administrative de la Guyane à la métropole entraîne naturellement et pour l'essentiel la même réglementation scolaire, les mêmes objectifs officiels annoncés aux maîtres et aux familles. Or, ce système a été élaboré et a d'abord fonctionné dans un pays modelé par quelque 2 000 ans de « civilisation» et deux siècles d'industrialisation. Il a été appliqué à un territoire très faiblement peuplé et à peine mis en valeur au cours de trois siècles de colonisation. Quelles relations la société réceptrice a pu entretenir avec ce système scolaire: dépendance, domination, entraînement ou échanges adaptatifs? Notre propos n'est pas de souligner, ce que plusieurs auteurs ont fait déjà, les aberrations auxquelles peut conduire cette uniformité des contenus d'enseignement au niveau des élèves descendants d'esclaves noirs à qui il est demandé d'ânonner: « nos ancêtres les Gaulois avaient... » ou qui seraient poussés à l'admiration béate du Roi Soleil ou de Napoléon 1er en oubliant leurs rôles respectifs dans l'asservissement des ancêtres africains. Il n'est pas non plus, de prendre parti dans le débat qui conduisit à préférer historiquement le courant assimilationniste au courant associationniste (1). François Furet et Jacques Ozouf ont montré que l'alphabétisation des Français s'est faite de Calvin à Jules Ferry, c'est-à-dire pendant une période où la fréquentation scolaire n'était pas obligatoire. Selon ces auteurs, l'essentiel fut fait, dans ce domaine, dans des instances dominées, par la transmission orale des manières et du savoir « la famille, le groupe villageois, la communauté de loisir ou de travail (2) ». Ils affirment de même: « la transportation mécanique du modèle scolaire de l'Europe occidentale au monde et, notamment au Tiers-Monde, à travers la colonisation,... s'est souvent soldée par un échec». Notre objectif n'est pas non plus de faire 11

l'étude comparée et systématique des résultats acquis par le même système scolaire fonctionnant d'une rive à l'autre de l'Atlantique. Il s'agit pour nous de voir comment les choix initiaux en matière scolaire pour la Guyane conditionnent de manière quasi irréversible le développement de ce système scolaire et celui de la société guyanaise à laquelle il est désormais lié. Il est souvent arrivé que la réglementation administrative à l'intérieur du système éducatif français vienne entériner un état de fait: c'est ainsi que les lois scolaires de Jules Ferry ont été appliquées en France métropolitaine à un moment où la majorité de la population savait déjà lire et écrire et où déjà les trois quarts des enfants scolarisables étaient scolarisés. Ce n'est pas ce qui s'est passé en Guyane où le système scolaire français sera appliqué au cours du XIXe siècle à une société postesclavagiste comptant plus de 80 % d'analphabètes. Or, qu'est-ce que le système scolaire français? Guy Vincent démon-

tre que l'école primaire française est la

«

bonne forme

»

fortement enra-

cinée dans le temps et résultant d'une adaptation aux besoins d'une société (3). En Guyane, l'école apparaît donc comme une des instances d'acculturation en ce sens qu'elle réalise pour plusieurs des groupes sociaux constituant la société guyanaise le moyen d'intériorisation des pratiques et des normes culturelles occidentales et plus particulièrement françaises. C'est ainsi que l'école, a fait partie de l'œuvre missionnaire de l'Église avant la laïcisation. Après la laïcisation, elle a conservé son caractère pionnier. L'obligation légale de scolariser les enfants a conditionné le mode d'équipement du pays et l'orientation professionnelle de plusieurs générations de jeunes adultes guyanais. Ce rôle d'entraînement joué par l'école dans la société guyanaise persiste jusqu'à maintenant et constitue un aspect singulier des relations que l'école et la société entretiennent en Guyane française. Nous mènerons notre effort d'investigation à travers la société guyanaise et le système éducatif en visant deux objectifs: d'abord dégager les axes de développement de la formation sociale, il s'agit entre autres démarches de rechercher des permanences et des changements au sein d'une société et d'une institution; ensuite mettre l'accent sur le choix initial fait par les autorités et l'élite en matière d'enseignement. Aussi, nous sommes-nous plus particulièrement intéressés à l'étude du siècle de l'histoire coloniale post-esclavagiste (1848-1946) au cours de laquelle ont été posées les questions fondamentales sur le devenir de la colonie et de ses habitants, en matière de mise en valeur économique, de gestion politique et de scolarisation. D'où notre choix de privilégier la méthode historique en ne sous-estimant pas les deux pièges qui guettent ceux qui entreprennent d'étudier une société sous l'aspect de son historicité. D'une part, se maintenir à l'intérieur de la causalité linéaire, avec les effets négatifs soulevés par Durkheim:

12

«

Ne dit-on pas couramment

que l'Histoire

a précisément pour objet

les événements selon leur ordre de succession? Mais il est impossible de concevoir comment l'Etat où la civilisation se trouve parvenu à un moment donné pourrait être la cause déterminante de l'état qui suit. Les étapes que parcourt successivement l'humanité ne s'engendrent pas les unes les

autres (4).

»

Soulignons cependant que l'événementialité peut être utilisée à d'autres fins que pour établir des rapports de causalité. En effet, pour déterminer laquelle des deux tendances, changement ou permanence, prédomine dans le développement de la société guyanaise, ne doit-on pas en établir

le procès? Guy Rocher définit le procès ou processus social comme

«

la

séquence et l'enchaînement des événements, des phénomènes, des actions dont l'ensemble constitue la démarche du changement (5) ", Nous ne renoncerons pas à la valeur opératoire de l'histoire diachronique permettant de mieux mettre l'accent sur les permanences, en pri-

vilégiant ce que Braudel appelle

«

turale (6). C'est sur ce palier qu'histoire et sociologie se rencontrent ou mieux se confondent. D'autre part, confondre le passé des sociétés concrètes et le discours idéologique produit sur ce passé. Certes, je ne pourrai conclure en quelques mots le débat sur l'objectivité en histoire qui a déjà fait couler beaucoup d'encre, mais il est préférable de procéder à la collecte directe de données sur les documents d'archives afin de réduire le nombre d'interprètes entre ce passé et nous. En abordant d'ailleurs l'étude de ces témoignages par les deux questions fondamentales suscitées par la critique marxiste: Qui parle? Et dans quel but? C'est dans ces conditions que la méthode historique garde toute sa valeur. D'où cette

le temps long ", celui de l'histoire struc-

remarque de Paul de Gaudemar :

«

On peut noter que même les criti-

ques les plus farouches de l'objectivité en histoire comme M.R. Aron, admettent que certaines structures peuvent être dégagées et comme lues dans le réel même, avant qu'il ne soit question de théorie (7). " Manuscrits ou imprimés, les documents utilisés ont été pour la plupart collectés sur place, compte tenu des difficultés d'exploitation, à partir de la Guyane, des archives conservées à la Bibliothèque nationale et au dépôt d'Aix-en-Provence. A Cayenne, j'ai pu bénéficier des conditions d'accueil et de travail agréables à la bibliothèque Franconie et aux Archives départementales. Trois séries de documents manuscrits se sont révélées particulièrement utiles: 1) La correspondance entre le gouverneur et le ministère des Colonies ou entre le chef de service de l'Instruction publique et le gouverneur. Nous y trouvons des réponses aux questions posées par Paris sur le fonctionnement du système éducatif, l'exposé des problèmes rencontrés et les solutions envisagées, autant d'éléments qui permettent d'établir le décalage au niveau de la vision du monde colonial entre le ministère et le gouvernement local. C'est dans cette catégorie qu'il faut placer 13

les statistiques du service de l'Instruction publique fournies par les archives de la colonisation d'Aix-en-Provence concernant la période du Second Empire ainsi que certaines années postérieures (1896, 1905 à 1910) ; statistiques commentées par le chef du service de l'Instruction publique qui révèle du même coup les objectifs et la stratégie du gouvernement local en matière de scolarisation. 2) Les rapports des premiers instituteurs laïcs des écoles de Guyane peu après la laïcisation. Ces maîtres ont effectivement adressé des rapports mensuels à leurs supérieurs au cours de l'année scolaire 1891-1892 et 1892-1893. Ils analysaient la situation de leur école et évoquaient celle de leur commune. 3) Les dossiers d'une partie des enseignants en place avant la Première Guerre mondiale comportant les étapes de la carrière, les appréciations des supérieurs, les sanctions et les distinctions honorifiques. Les sources imprimées utilisées sont les journaux officiels de la Guyane, l'annuaire de la Guyane, des écrits d'instituteurs, mais aussi les témoignages d'écrivains. La Guyane a été dotée d'un journal officiel au XIX. siècle, le Moniteur de la Guyane paraît le samedi de chaque semaine. Sa structure ne change guère jusqu'en 194-6. La partie officielle comprend la promulgation des décrets et les actes de l'administration coloniale comme par exemple les arrêtés concernant les enseignants (nominations, sanctions, congés...). La partie officieuse est très diversifiée et livre des informations sur les événements politiques en France, sur les relations internationales et les relations avec les colonies voisines. On y trouve aussi les renseignements sur la vie de la colonie: élections (liste des électeurs, dates...), relations avec le bagne (cession de main-d'œuvre...), vie scolaire (calendrier scolaire, fonctionnement du Comité de l'Instruction publique, vie du collège de Cayenne, distribution des prix, chronique des examens et concours scolaires ou non, déroulement des cours d'adultes...) L'annuaire de la Guyane est édité chaque année par l'imprimerie gouvernementale. La bibliothèque Franconie de Cayenne en possède une collection incomplète mais suffisamment abondante pour renseigner sur la Guyane à l'époque coloniale (son histoire, sa géographie, ses ethnies, les plantes cultivées...), l'armature administrative (composition de l'administration coloniale: gouverneurs, chefs de service, liste des administrations), la composition des assemblées locales (conseil général, conseils municipaux). On y trouve aussi quelques renseignements d'ordre démographique et économique fournis de manière lacunaire (population, agriculture, commerce. . .), une présentation succincte du système éducatif (nom du chef de service de l'Instruction publique, liste des enseignants qui y sont attachés, listes des boursiers de la colonie). Trois instituteurs, Paul Laporte, Ulrich Sophie et Jacques Lony, ren14-

seignent par leurs écrits sur le fonctionnement du système éducatif et sur la société guyanaise de leur temps. Paul Laporte, né à Cayenne en 1875 commence sa carrière d'instituteur le 19 janvier 1893, et devient directeur de l'école communale de Cayenne en 1901. Il fait partie des premiers instituteurs laïcs et même des premiers instituteurs guyanais. Son livre, La Guyane des écoles paru en 1915, a été réédité récemment. Il s'agit plutôt d'un commentaire des statistiques officielles de l'annuaire de la Guyane, document en grande partie élaboré par Paul Laporte lui-même. Ce livre porte donc l'empreinte de ce document officiel et si une présentation du système éducatif est faite (pages 102 à 106) l'auteur met entre parenthèses sa propre expérience d'instituteur pour donner une vision valorisante des écoles dans la tradition du « combat laïc ». C'est un inventaire des particularités de la colonie: histoire, géographie, populations tribales, plantes cultivées, structure du commerce (importations, exportations), présentation de l'administration coloniale, des services publics, des communes. Cet ouvrage tire donc un grand intérêt de ce qu'il présente une photographie de la Guyane coloniale à travers le prisme de l'idéologie assimilationniste. Ulrich Sophie, publie Le cultivateur guyanais, paru en 1958. Né en 1892, à Sinnamary, il fut l'un des rares enseignants de cette époque à avoir suivi avec succès une formation professionnelle technique puisqu'en 1904, il obtint le brevet des écoles nationales professionnelles. Comme la plupart des maîtres, il a d'abord enseigné dans les écoles les plus isolées de la colonie Mana, Malmanoury notamment avant d'assurer des cours de français au collège de Cayenne. Il renonça aux avantages de la retraite pour encadrer la section professionnelle du collège de 1938 à 1946. Son ouvrage est une présentation de la vie des ruraux, en particulier celle « des propriétaires-éleveurs dans les régions dites sous le vent comprenant les communes de Macouria, Kourou, Sinnamary, Iracoubo, Mana, des propriétaires-exploitants dans les autres, tous vivant de leurs mains par la culture plus ou moins intensive de denrées vivrières... ». On peut donc trouver dans cet ouvrage les techniques agricoles de l'abattis et de la transformation de produits du sol (la fabrication du couac à partir de la tubercule du manioc et du sirop à partir de la canne, les traditions telles que le Mayouri, la sortie du dimanche, les fêtes familiales, les superstitions, les contes et proverbes guyanais. C'est donc un retour aux sources opéré par ce fils d'agriculteur qui tenta de remettre à l'honneur une Guyane oubliée après plusieurs décennies d'assimilationnisme effréné. D'où la grande valeur ethnographique de son ouvrage. Jacques Lony est devenu instituteur au cours de l'Entre-deux-Guerres (à partir de 1932). Il entama sa carrière dans l'école de quartier de Malmanoury où il enseigna pendant dix ans et la termina comme chef d'établissement (son dernier poste: principal du collège Zéphir à Cayenne de 1971 à 1974). Après une retraite acquise au bout de 30 ans de service, il publie des livrets relatant ses souvenirs et proposant des solutions aux 15

problèmes actuels. Aujourd'hui, il est l'un des rares survivants des enseignants de l'Entre-deux-Guerres. Il en garde les principaux traits de mentalité : la fierté d'être instituteur, l'attachement au syndicalisme, puisqu'il fut l'un des animateurs du syndicat des instituteurs pendant toute sa car-

rière. Il prône un retour aux
dant aux maîtres, dévouement

«

vertus laïques" traditionnelles, recommanet probité morale et rappelant aux parents
«

la valeur inestimable de l'éducation familiale. Il est considéré comme

le

Sage" au point que plusieurs écoles de la Guyane portent son nom. Jacques Lony constitue donc une source de l'histoire récente de la Guyane: non seulement par ses écrits, mais surtout par ses conversations émaillées de détails pittoresques sur la société guyanaise en fin de période coloniale, la vie rurale dans les communes au cours de l'entre-deux-guerres, le fonctionnement des écoles et aussi sur la vie politique puisqu'il fut luimême un élu. Il profita de la disponibilité acquise par la retraite pour présider le Conseil régional de 1980 à 1982. Parmi les sources imprimées, il convient de citer les témoignages de deux écrivains: Frédéric Bouyer qui a écrit une relation de voyage inti-

tulée :

«

La Guyanefrançaise notes et souvenirsd'un voyageexécutéen 1862-1863

par Frédéric Bouyer, ouvrage illustré de Dipes, de scènes, de paysages par Riou et defigures d'histoire naturelle par RaPine et Delahaye d'après les croquis de l'auteur et les albums de Messieurs Touboulic, Masson, Farcy, et Rodolphe officiers de la

marine impériale. JJ Nous avons là le point de vue d'un Européen découvrant la Guyane moins de quinze ans après l'abolition de l'esclavage. Le docteur Arthur Henry, dont le livre La Guyane française, son histoire 1604-1946 a été édité en 1950. L'auteur dresse un bilan du régime colonial d'autant plus sévère que les gouverneurs n'étaient plus là, et qu'il ne risquait plus d'être accusé de délit d'opinion. A. Henry est un Guyanais appartenant à la bourgeoisie de couleur qui aime son pays et attribue son état de sous-développement au régime colonial. D'une manière générale, ces sources livrent des indices suffisamment nombreux sur la période coloniale, la société créole et le fonctionnement du système éducatif. Mais sont-elles assez diversifiées? En première analyse, on peut distinguer deux faciès de la société créole guyanaise, à partir du mode de transmission de la pensée: le premier, celui de la Guyane profonde dont la culture populaire de tradition orale, est véhiculée entre autres moyens par la langue créole, elle-même ignorée par les structures officielles. Le second est celui que nous découvrons tout naturellement à travers les sources écrites. Ce système qui privilégie la langue française et l'écrit permet aux groupes dominants (administration coloniale, élite créole), de fournir de manière plus évidente des témoignages en faveur de leur action historique. D'où un déséquilibre dans l'information avec les deux inconvénients suivants: d'abord la prédominance de la vision du colonisateur et de l'élite assimilationniste à travers les lettres, rapports, discours produits par les membres de l'administration coloniale, les procès-verbaux des débats se déroulant dans les as sem16

blées locales (conseils généraux et municipaux...), articles de journaux de la presse locale d'opinion, conférences, ouvrages produits par les écrivains et intellectuels de Cayenne; ensuite, les difficultés pour dresser un tableau, du peuple vu par lui-même. En effet, la vision de la population, de sa mentalité, de ses attentes en matière de scolarisation notamment, est analysée à travers d'autres cadres de référence et en général par ceux qui adhèrent à l'idéologie assimilationniste. Même en faisant appel à la tradition orale, en interrogeant les vieux agriculteurs et les instituteurs retraités par exemple, l'intégralité de cette vision populaire n'a pu être reconstituée. Dans ce cas, c'est plutôt le temps qui joue le rôle de miroir déformant lorsqu'il faut évoquer des événements remontant à plusieurs décennies. En général, la restitution des souvenirs concernant la première moitié du xx. siècle se déroule toujours sur le mode de l'idéalisation, et même l'évocation de certaines difficultés (absence de communication, maladies, disette...) n'altère pas la tendance à l'opposition d'un passé bucolique à un sombre présent. Néanmoins, l'analyse du folklore révèle plus de nuances: la mélancolie, le courage ou la résignation présentes dans les chansons des « placers" ou les mélopées des « mayouris nous permettant d'appréhender la dureté des gen" res de vie sur les abattis et dans les bois. Les possibilités de confronter des témoignages d'origine diverses sont limitées. Par exemple, en ce qui concerne les dénombrements de la population, on ne peut guère disposer que des chiffres fournis par l'administration coloniale. Habituellement, les recensements permettent d'établir la répartition de la population par âge, sexe, nationalité, degré d'instruction ou niveau de scolarisation... Dans le cas de la Guyane, on est tout au plus renseigné sur la répartition par commune et par catégorie (population civile, militaire, population pénitentiaire...). Journaux officiels et annuaires ne livrent aucun indice permettant de calculer le taux d'alphabétisation de la population. Mais même au niveau des chiffres globaux, bien des réserves peuvent être faites. Déjà, à la fin de la période coloniale, le Bulletin de la Chambre de commerce de la Guyane émet des doutes sur la validité des recensements opérés avant 1938. Ils auraient livré des nombres surévalués, surtout en ce qui concerne la population éparse des orpailleurs de l'intérieur: « La population de la colonie n'a donc jamais dû dépasser de beaucoup le chiffre de 40 060 et elle est probablement un peu inférieure... (8) ". En effet, plusieurs obstacles peuvent obérer le bon déroulement des opérations de recensement. En premier lieu, l'extrême éparpillement de la population hors des agglomérations; les enquêteurs se déplaçaient-ils vraiment à travers savanes et forêts pour dénombrer les habitants? De quels moyens de contrôle disposaient les commissions de recensement? En second lieu, l'intérêt des maires à déclarer des chiffres plus ou moins gonflés car les produits de l'octroi de mer sont répartis au prorata de la population. De plus, bien des critiques ont été adressées aux municipalités à travers la presse, surtout lorsqu'on compare la longueur de la 17

liste électorale et le nombre réel d'habitants en âge de voter. C'est qu'ici, comme dans d'autres régions (Antilles, Corse...), on « oublie» souvent de soustraire les morts du nombre de résidents de la commune. Cette incertitude sur l'évaluation de la situation démographique des quartiers isolés est confirmée officiellement. C'est l'une des raisons qui a conduit l'administration coloniale à revoir l'organisation municipale de la commune d'Approuague, ce qui fut concrétisé par le décret d'août 1920 signé du président de la République:
«

Le lieu-dit "Régina"

est éloigné de plus de 25 km (d'Approuague)

et ce n'est que par voie fluviale que l'on peut s'y rendre. Aussi les habitants n'entreprennent-ils pas souvent ce voyage et il s'ensuit qu'un certain nombre de naissances et de décès survenant à Régina ne sont pas déclarés au bourg ou que les déclarations se produisent trop tardivement, hors des délais. Les inhumations se font aussi assez souvent sans l'autorisation du maire. C'est à cette situation que l'administration coloniale a voulu porter remède, en envisageant la création d'un poste d'adjoint spécial à Régina. "

On peut penser que ce qui est vrai pour Régina l'a été pour bien des secteurs enclavés de la Guyane au cours de la période coloniale. Avec la différence que l'administration coloniale porte un intérêt plus grand aux communes, telle Approuague, vivifiées par l'activité aurifère. Ailleurs, les communautés rurales vivant uniquement de leurs abattis et des ressources de la forêt ont été davantage livrées à elles-mêmes pendant plus d'un siècle. En dépit de ces incertitudes et de ces lacunes, la critique des documents nous a permis de dégager trois tendances stables dans le développement de la société guyanaise, en particulier: l'isolement des campagnes, non seulement sur le plan géographique, mais aussi culturel dans un système idéologique privilégiant la ville; la stagnation démographique pendant la période coloniale post-esclavagiste, l'importance du fait scolaire.
(1) S;\LON A., L'action culturelle de la France dans le monde, analyse critique, thèse de doctorat d'Etat, université de Paris I-Sorbonne, 1981. (2) FURET F. et OZOUF J., Lire et écrire, l'alPhabétisation des Français de Calvin à Jules Ferry, tome 1, Minuit, Paris, 1977, p. 14. (3) VINCENT G., L'école primaire française, étude sociologique, Presses universitaires de Lyon, 1980. (4) DURKHEIM E., Les règles de la Méthode sociologique, PUF, 1977. (5) Guy ROCHER, Introduction à la Sociologie générale, éditions HMH, 1968, tome 3 : Le changement social, p. 24., (6) BRAUDEL F., Ecrits sur l'histoire, Flammarion, 1969. (7) P. DE GAUDEMAR, « Événement, structure, histoire: limites du rôle de la pensée formelle dans les sciences de l'homme", in Cahiers de l'Institut de sciences économiques appliquées, série M, n° 2, recherches et dialogues philosophiques et économiques, décembre 1958, page 35. (8) Bulletin de la Chambre de commerce, année 1936, p. 4.

18

CHAPITRE

I

LES MODALITÉS SPÉCIFIQUES DE LA COLONISATION EN GUYANE

Le tableau ci-dessous qui schématise la périodisation de l'histoire de la Guyane, révèle les grandes étapes du développement de la société. Pendant plus d'un siècle, la Guyane a appartenu à L'Amérique des Plantations (1), aire socio-culturelle définie par les traits suivants: - prédominance de la culture de la canne à sucre, - production sucrière tournée vers l'exportation, - société contrastée opposant une minorité blanche, propriétaire des moyens de production à une abondante main-d'œuvre servile. Cette phase est déterminante dans le développement de la formation sociale guyanaise, en particulier sur le plan humain et culturel. Après l'abolition de l'esclavage, le siècle suivant (1850-1946) fut marqué par l'activité du bagne, envisagé au départ comme un instrument officiel de colonisation et l'exploitation de l'or qui resta du ressort de l'initiative privée. Cette période correspond à une phase de déstabilisation de la société guyanaise dans un contexte de sous-développement, en dépit de l'euphorie passagère engendrée par l'exploitation des placers aurifères. Dans la recherche des obstacles au peuplement du territoire et au développement économique, l'accusation porte habituellement sur des éléments divers:

-

le milieu

naturel

(climat,

sol,

forêt...),

- les institutions (le statut colonial et le bagne),

-

et surtout

les hommes

(gouverneurs

de passage,

élite guyanaise

peu 19

réaliste, population peu productive...).

LES GRANŒS PERIOŒS

ΠL'HISTOIRE

ΠLA GUYAN:

AMÉRIQUE AMÉRINDIENNE 1500 :
Voyage

de ¥. PINSON EXPLORATION

1500

Le

mythe

de

l'Eldorado

et RIVALITÉ COLONIALE

Débuts incertains de la Colonisation

-

1600

1664 :

Système

COLBERT de la France

(Compagnie Equinoxiale)

f--

1700

Économie Sucrière et Esclavage

1800
1809-1817 : Occupation portuguaise

1848 : 1851 : 1855 :

Abolition Décret Découverte l'Arataye sur

de la de

l'Esclavage transportation l'or sur

~Le

Bagne et l'Or 1933 : Création du Territoire de l'ININI Création des DOM 1946

-

1900

1946

DÉPARTEMENTALISATION

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