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EL SALVADOR 1989

De
118 pages
Une française de 16 ans décide de partir au Salvador qu'elle a découvert à la " télé ". Les années 1980 ont fait de ce pays d'Amérique Centrale une zone hautement périlleuse où une rébellion armée - le Front Farabundo Marti - affronte le régime militaire " conseillé " et épaulé par Washington. La jeune occidentale découvre ce qu'est l'extrême pauvreté, la misère chronique, la déréliction où végète l'immense majorité du Salvador et de l'Amérique dite Latina. Quelques années plus tard la paix de 1992 sera négociée entre la dictature et la guérilla.
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Béatrice MAYANCE

El Salvador 1989
Guérilla et Répression

L'Harmattan 5-7, Rue de l'Ecole Polytechnique 75005 P ARlS

Béatrice MA Y ANCE est née le 20/0671 dans l'Oise.

1986 A 15 ans, elle effectue son premier voyage au Salvador. 1987 Elle retourne dans son pays de prédilection. 1988 Elle obtient une bourse d'études de l'Association Zellidja et réalise un reportage sur les "Indiens au Guatemala". 1989 Elle obtient une seconde bourse, par la même Association et réalise une étude sur le Salvador. Elle reçoit le Grand Prix en 1990. Elle est retournée régulièrement au Salvador jusqu'en 1997.

Photos couvertures:

1- Guérillero ( El Salvador 1992 ) 4- Le salut des guérilleros du Front FARAB UNDO MARTI pour la Libération Nationale (FMLN) devant leur banderole. L'auteure est assise au premier rang.

Copyright L'Harmattan 2002 ISBN: 2-7475-2066-8

Remerciements

Je remercie l'Association Zellidja sans laquelle ce voyage n'aurait pas été possible. Merci également à ma mère pour sa contribution. A Monsieur Sylvain Josserand (Z 72) qui a corrigé et amélioré mon "Journal de route". Merci à toutes les personnes qui ont croisé et illuminé ma route au Salvador en cet été 1989.

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Source: F. NETZI, Por los caminos de (~halatenango, Universidad Centro-Americana (DCA) editores, San Salvador 1988.

Introduction

Quand et comment cette passion pour l'Amérique Latine a-t-elle pris naissance? Dès l'âge de 9 ans, je commence à m'intéresser à l'Amérique du Sud. Je lis des livres, je déchiffre des encyclopédies sur tout ce qui se rapporte à cette partie du monde. A Il ans, mon attention se fixe plus particulièrement sur la Colombie et surtout le Pérou à cause de la civilisation Inca qui me fascine. Je m'identifie aux personnages de romans et de vidéos, persuadée qu'un jour, je serai à leur place. D'ailleurs, dans mon esprit, cela ne fait aucun doute! Mes livres de chevet sont alors: "Le guide de survie de l'armée Américaine" et "L'espagnol en 40 leçons". Je m'imagine souvent que je pars en voyage vers ces pays, préparant soigneusement mes listes de vêtements, de médicaments, mes pellicules. Faute de mieux, je m'entraîne à photographier. C'est ma deuxième paSSIon. Aux alentours de 13 ans, je visionne deux films sur le Salvador. Le premier, "Les disparues", retrace l'assassinat de trois sœurs missionnaires. Le second relate l'enlèvement d'une autre sœur missionnaire. Alors que ces sujets horribles auraient dû m'éloigner à tout jamais de ce pays - c'est l'effet inverse qui se produit - ils me rapprochent encore davantage. Suis-je en mal d'aventures fortes? Toujours est-il que du jour au lendemain, mes rêves et mes projets basculent d'un seul coup. Quelques mois plus tard, j'ai la chance de voir à la télévision un reportage sur le conflit armé Salvadorien. Je l'enregistre et le repasse sans cesse. Chaque image s'imprime dans ma mémoire. C'est décidé! Dès que je le pourrai, j'irai rejoindre les guérilleros au Salvador. Mais ma majorité est encore lointaine. Tous les ans, au moment des grandes vacances, je renouvelle ma demande, mais sans résultat. Enfin, à quinze ans et dix jours, je reçois le plus beau cadeau d'amour et de confiance de ma mère: un billet d'avion Paris/San Salvador. Je sais maintenant ce que cela 7

lui a coûté de courage. Mais pour moi, c'était l'aboutissement d'un rêve vieux de 7 longues années. Je passe deux mois de vacances au Salvador. En atterrissant, j'ai la foudroyante impression d'être enfin dans mon véritable pays. Ce qui va se confirmer dans les jours à venir: les gens, le climat, la langue, la nourriture, la façon de vivre. Tout m'est familier et naturel comme si j'étais de retour après une longue absence. Ma mère me rejoint sac au dos, au bout d'une semaine. Nous visitons la capitale puis, nous partons presque quotidiennement en excursion dans les départements. Nous faisons tous les trajets en bus pour mieux partager la vie des Salvadoriens. Souvent nous effleurons les zones dites à risques dans les départements sous le contrôle de la guérilla. Partout l'accueil est extraordinaire et chaleureux. Partout nous sommes invitées. En revenant, je n'ai plus qu'une seule idée: repartir. Mais comment ? Avec quels moyens? L'année de mes 16 ans j'y retourne grâce aux cadeaux et surtout aux petits boulots. C'est là que je rencontre la plupart de mes amis: la famille D..., Manuel, Hector, Juan José, Rachel... J'ai mon premier vrai contact avec la guérilla, ce qui me vaut d'ailleurs une arrestation. Qu'importe! Au fil des jours mon amour grandit pour le Salvador. A 17 ans, je dépose un projet de voyage auprès de l'Association Zellidja qui encourage les jeunes à partir seuls afin de s'ouvrir aux autres et d'acquérir plus vite leur autonomie. Un rêve pour la jeune fille que je suis et qui veut construire son avenir sur le terraIn. J'obtiens une première bourse en 1988. Je réalise avec passion mes photos et mon journal de route. Ce reportage s'intitule: "Les Indiens au Guatemala". Je suis retenue parmi les meilleurs boursiers. Je dois présenter un deuxième projet qui fait l'objet de ce livre et pour lequel l'Association Zellidja m'a donné le Grand Prix en 1990.

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Les retrouvailles Je suis très motivée par l'obtention de cette seconde bourse d'études Zellidja. J'ai la ferme ambition de mener à bien mon projet. Le jour du départ est enfin arrivé. J'entre dans Orly-Sud. La foule aux couleurs bigarrées et aux langues variées m'accueille. Ici, chose admirable, chacun accepte, l'espace d'un instant, les différences sans chercher à comprendre. Il arrive que l'on s'échange un petit sourire entre deux avions. Ce sourire réchauffe toujours le cœur dans ce monde meurtri par le fossé des différences et ravagé par les guerres. Les gens ont quelque chose en commun à partager: le voyage. J'apprécie par-dessus tout le décollage. C'est l'instant magique où mon esprit se sépare en deux: d'un côté la vie française de l'autre la vie au Salvador mon pays d'adoption. Quelques quatorze heures après, l'avion amorce son atterrissage dans l'air saturé de chaleur. Les lettres rouge El Salvador se détachent sur le toit de l'aéroport. Nous applaudissons le pilote. L'accent chantant de l'espagnol remplit l'air. Des larmes d'émotion perlent à mes paupières. Je suis enfin de retour chez moi. La famille D... est au rendez-vous et les retrouvailles incroyables. Deysi onze ans m'enlace tendrement. Miguelito six ans et Karlita trois ans, m'embrassent en riant. Leur mère me prend dans ses bras et leur père me serre la main chaleureusement. Nous louons un pick-up qui nous conduit à la capitale. Les soldats pullulent. Je suis debout à l'arrière du véhicule. Mes cheveux dansent dans le vent. Je dévore des yeux tout ce que nous croisons sur la route: les petits commerces à l'air libre, les vendeuses de refrescos (rafraîchissements), de tamales (pâtés ;de viande et de farine de maïs), etc. Le temps que je passe sur cette terre est si court que je veux tout mémoriser pour le garder au plus profond de moi. Je serre mon scapulaire et ma dent de requin, cadeaux salvadoriens qui ne m'ont pas quittée 9

depuis mes quinze ans. La Datsun se fraye péniblement un chemin dans les rues encombrées de véhicules. Il est dixhuit heures. Comme partout c'est l'heure d'affluence à San Salvador car les travailleurs rejoignent à la hâte leur logis. Nous croisons des bus bondés de passagers qui n'hésitent pas à s'installer sur la galerie. Je hume l'air. Le vent moite et chaud est chargé des gaz d'échappement et des effluves de la montagne d'ordures située près du bidonville de Soyapango. Cet air vicié me fouette le visage. La soirée est remplie de rire et de discussions. J'ai espéré ce moment depuis au moins deux ans!

Premier matin La lumière pénètre dans la chambre. Deysi, souriante, le corps à demi enroulé dans un drap, flotte encore dans un pays sans frontières: celui du sommeil. Ses mèches de cheveux sont plaquées sur son front. Elle est très belle, ses traits en grandissant reflètent à merveille ses origines indiennes. Miguelito discute avec son père. Karlita dort elle aussi. Un hélicoptère passe bruya~ment au ras des toits des maisons de la c%nia (quartier). Ana, bien que fatiguée par sa nuit de labeur à l'usine électronique, m'a préparé mes pupusas (crêpes de maïs fourrées avec des haricots rouges ou du bœuf ou du fromage fondu) préférées. Quelle délicate attention!

Ma carte de presse Dans la matinée, je me rends à l'ambassade de France pour signaler ma présence. Quelle chance! L'ambassadeur qui m'a libérée il y a deux ans est absent! Qu'aurait-il pensé de moi? En sortant, je prends le bus jusqu'à COPREFA (Le Comité de presse des Forces Armées). Je dois absolument obtenir ma carte de presse pour plus de 10

sécurité. La bâtisse est imposante. Des armes dépassent des tours de surveillance. Des "Alto Zona Militar !" (Halte Zone Militaire) peints en jaune fluorescent et des soldats gardent toutes les entrées. Je me présente aimablement. Je suis légèrement impressionnée tout de même! Après un long moment, ils acceptent de me laisser pénétrer dans l'enceinte avec mes documents à condition que je dépose toutes mes affaires à l'entrée. Qu'à cela ne tienne! La secrétaire du Major Chavez Caceres, l'actuel chef de COPREF A, m'invite à patienter. Une heure plus tard, le major vient me chercher. C'est impensa~le le temps qu'il fait attendre avec le secret espoir que les personnes vont se lasser et partir. J'ai l'habitude et de la patience à revendre. Après une après-midi de palabres acharnées mais courtoises, le major me demande de revenir avec un certificat de l'ambassade prouvant l'existence de "Zellidja" et 55 colones (le colon est l'unité monétaire du Salvador). Il me promet de me remettre la carte en question. Pour fêter cela, je passe au supermarché avant de rentrer chez mes amis afin de leur préparer un petit repas. Sur le chemin du retour, je marche d'un pas assuré quand, soudain, en passant devant les tas de briques d'une maison en construction, deux militaires surgissent. Leurs armes sont braquées sur moi. L'un est devant l'autre derrière. - Ne bougez plus! Les mains contre le mur! Donnezmoi votre sac à dos. Je suis surprise mais je préfère leur obéir calmement. - Tes papiers me dit l'un des soldats d'un ton sans réplique pendant que le second essaie vainement d'ouvrir mon sac à dos. Lorsqu'il y parvient enfin, sa main plonge nerveusement au fond. Il brandit un poulet, un peu déçu tout de même. J'ai du mal à contenir mon fou-rire. - Tu n'es pas armée au moins, enlève ton T-shirt !. Je lui réplique: - Si vous voulez voir une femme nue, payez-vous donc une prostituée!
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- Tu nous manques de respect, suis-nous, nous allons nous expliquer à la caserne! Je suis catastrophée à l'idée de perdre mes heures derrière les barreaux au risque de me faire expulser. Je me rattrape: - Je suis désolée mais vous m'avez fait peur! - Pour cette fois, nous n'allons pas appeler la patrouille! Je les remercie et m'éloigne doucement. Je me rends compte que la situation a empiré depuis deux ans. Le climat est tendu.
Enquête sur les Droits de l'homme J'ai obtenu ma carte COPREF A. Je vais commencer mes reportages par une enquête sur les D(oits de l'homme. Je me rends au CDHES (Comité des Droits de l'homme d'El Salvador) situé dans la colonia Esperanza. Ce n'est pas le moment d'aborder la première personne que je rencontre pour lui demander ma route. Je repense à mon ami journaliste qui m'a dit: "Je n'ose plus me rendre au CDHES car la Policia de Hacienda, chargée des enquêtes, vous prend en photo et ensuite, on risque de gros ennuis". Le grand portail noir donne un air lugubre au bâtiment. Dans la salle d'attente, une femme tient un bébé dans ses bras. Son regard lourd se heurte au mur gris exprimant à la fois un immense désespoir et une lassitude qui font mal à voir. Les personnes présentes sont en majorité des femmes. J'engage la conversation. Curieusement, comme si ces murs nous séparaient de la répression et du danger de s'exprimer librement, elles me parlent ouvertement, soulagées. Certaines cherchent la trace d'un fils enrôlé de force dans l'armée ou celle d'un mari enlevé, disparu ou emprisonné et tenu incomunicado (au secret). D'autres viennent faire un rapport sur ce qui leur est arrivé: séquestration, arrestation arbitraire, mauvais traitements. 12

Certaines évoquent des faits qui ont eu lieu dans leur village: bombardement, mitraillage, etc. L'attaché de presse m'accorde une interview. La cassette vidéo qu'il me fait regarder a été filmée en secret par deux de leurs membres. Elle retrace les ~oments les plus dramatiques de la vie des Salvadoriens. C'est bouleversant. Comment un gouvernement peut-il se permettre tant de cruauté envers son peuple 7 Comment rester insensible devant cette grand-mère qui sanglote et veille à la lumière vacillante d'une bougie son petit-fils assassiné 7 Ou devant cette jeune femme au regard désespéré, entourée de ses enfants qui ne cesse de répéter dans un flot de larmes: "Pourquoi mon mari a-t-il disparu 7" Ou devant cet homme au corps mutilé 7 Mais par qui 7

Premières angoisses En fin d'après-midi, je rentre chez Ana lorsque retentit brusquement un bruit sourd d'explosion. Le tir des fusilsmitrailleurs qui crachent le plomb et le feu lui succède répandant en quelques secondes la peur, la souffrance, peut-être la mort. Les bus se vident à une vitesse incroyable, les gens cherchent un abri derrière un mur, sous une voiture. Les gémissements, les pleurs, les cris fusent créant ainsi un univers irréel et terrifiant. Je ne dois pas paniquer car j'aperçois Deysi assise sur le trottoir en face de la boutique. Elle est pétrifiée, le visage inondé de larmes, les mains bouchant ses oreilles. Sans réfléchir, je traverse la rue les jambes tremblantes. Les rafales se rapprochent. Je l'entraîne à l'intérieur de la maison et ferme la porte à clé. - Calme-toi, c'est fini mon poussin, tu n'as plus rien à craindre. Elle appelle son père et sa mère. Les coups de feu retentissent dans la rue, des pas résonnent entre deux accalmies de tir. Je ne suis pas rassurée. C'est la première 13