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ESPACES MAGHRÉBINS: LA FORCE DU LOCAL?

Hommage à Jacques Rerque

@L'Harmattan, 1995 Isbn: 2-7384-3731-1

Sous la direction de Nadir Marouf
En collaboration avec Omar Carlier

ESPACES MAGHREBINS: LA FORCE DU LOCAL?

~

Hommage à Jacques Berque

Les Cahiers du CEFRESS Université de Picardie Jules Verne
--------------------------------------------Atelier « Fondements anthropologiques de la norme»

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

SOMMAIRE

AVANT PROPOS INTROD UCTION GENERALE LE LIEU PRIMORDIAL: ET PRAXIS Norme et écosystème L'espace touareg: de l'ordre pastoral à l'ordre agricole Echelle des terroirs, rationalités paysannes et stratégies alimentaires... Le désert pourquoi faire? Une rencontre à Ghardaïa Imaginaire, construction normative d'un espace temps: portrait d'un chroniqueur médiévaL Du rural à l'urbain ou la ville incontournable: espace social de la « médina» MORPHOLOGIES

9 15

25 27 51 73 91 117 135

SOCIALISATION ET SOCIABILITE: LES LIEUX DU POLITIQUE EN ALGERIE (1895-1954) Socialisation, temporalité, sociabilité: problème de définition La maîtrise d'un « savoir» : lexique scolaire et technique sociétaire (1900-1919) L'acculturation« de masse» : vers la « société politique» (1919 et 1936) GLOSSAIRE COMPTES RENDUS DE LECTURE

163 165

171 223 251 259

Translittération et sigles

Le présent texte était destiné initialement au lecteur maghrébin, auquel pouvait s'ajouter le chercheur occidental spécialisé en sciences sociales du Maghreb. La destination actuelle de ce livre, ouvert au large public, nécessite un lexique des mots étrangers, notamment arabes ou berbères (transcrits en italique dans le corpus) à l'exclusion des noms propres (cf. p. 251 ). Ce glossaire sera élargi aux abréviations et sigles. En ce qui concerne la translittération, nous avons privilégié la méthode la plus répandue dans le domaine de la recherche (usitée par le C.N.R.S.). Ainsi les mots étrangers au pluriel ne prennent pas de « s », contrairement à la formule traditionnelle de l'école orientaliste. De même, la première lettre reste en minuscule pour les noms propres transcrits, sauf ceux qui font partie de l'usage en ftançais. Par ailleurs, les mots étrangers figurant dans une citation sont restitués suivant la version de son auteur. Quant aux personnes dont le nom est popularisé dans la langue ftançaise, celui-ci est restitué suivant l'usage vernaculaire. Enfin, les mots berbères, notamment « touareg », compte tenu des différences régionales voire locales, sont transcrits suivant notre appréciation phonétique personnelle. N.B.: Les « Cahiers du CEFRESS» publient en marge du thème central de chaque édition, des comptes rendus de lecture. Jean Copans a eu l'amabilité d'y contribuer (p'. 257 et s.). L'avant propos, l'introduction et le glossaire sont de Nadir Marouf, ainsi que les annotations et corrections du corpus. Enfin, chacun des auteurs est entièrement responsable du contenu de ses propos.

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AVANT -PROPOS

Ce volume s'inscrit dans le cadre de l'Atelier «Fondements anthropologiques de la norme », du CEFRESS. L'une des équipes formant cet atelier poursuit des recherches sur «Norme et écosystème ». Des travaux de cette équipe, il résulte deux publications: la première sanctionne l'état d'avancement des recherches doctorales pour les uns, ou reprend des recherches plus anciennes placées sous la direction de nos collègues, pour les autres. Il s'agit d'une publication consacrée à l'espace européen, notamment à 1'Hexagone. Le deuxième volume restitue d'autres travaux, également anciens, et menés par des chercheurs rattachés soit au CEFRESS, soit à d'autres institutions, et collaborant avec nous. Ce volume, qui est présenté ici, porte sur les «Espaces maghrébins: la force du local? ». Il est utile cependant d'indiquer l'importance à la fois académique et morale de ce travail dans le contexte de nos recherches communes. L'intérêt académique de cet ouvrage est patent à plusieurs titres: il permet, tout d'abord, de mettre en évidence que, au-delà de la communauté d'intérêt de l'équipe pour l'espace en général, la spatialité ressortit à une problématique différentielle dans la mesure où elle doit prendre en charge une temporalité et une spatialité différentielles: à titre d'exemple, l'une des problématiques à mettre à jour dans le contexte de l'Hexagone, c'est l'émergence potentielle ou réelle, en tous cas signifiante, de deux polarités dynamiques: la régionalité d'une part, et l'européanité d'autre part. Non pas que ces deux niveaux 9

de réalité émergent ex nihilo, mais leur élaboration à la fois conceptuelle et institutionnelle est récente tout autant que volontariste. Le processus de socialisation ou de re-socialisation de ces deux polarités touche directement, non seulement le politique et l'économique, mais le culturel, voire l'anthropologique. A l'instar du schéma corporel, il y a un schéma spatio-culturel qui se met en place, de façon certes conflictuelle, en même temps que se joue le sort de l'Etatnation, de sa charge symbolique (par exemple, quid de la nation souveraine, quid des valeurs républicaines en dehors du cadre national? etc.) de la redéfinition de ses prérogatives, et de sa capacité à réguler le social dans un contexte géopolitique en mutation. Quel que soit le point de vue exprimé, la problématique bipolaire «europe-région» comme porteuse de sens est indiscutable. Nous sommes placés devant le devenir de la « régionalité », en tant que catégorie sui generis et en tant qu'entité chargée d'inventer un nouveau rapport au monde. Or, le régional - par extension du local - dont il s'agit dans le présent volume, se situe dans le paradigme du régionalisme et non de la régionalité. Certes, le régionalisme n'est pas exempt de volontarisme et l'histoire des pays du Tiersmonde est fertile en exemples illustratifs, mais les ressorts praxéologiques du régionalisme - interface du tribalisme dans le Maghreb pré-colonial - sont toujours immédiatement politiques, à savoir que la logique du «clan» ne se donne à voir sur la scène de la vie publique «moderne» que par instrumentation oligarchique: soit par action à partir du centre, permettant d'accroître le leadership et jouant sur les solidarités mécaniques, ce qui indique un certain degré de maturation ou de cristallisation de l'Etat et de son rapport patrimonial aux morphologies sociales infra-étatiques et sub-nationales ; soit par action à partir de la périphérie, à l'encontre du centre ès qualité, ce qui indique le rapport à l'Etat, d'une société en gestation, et d'une manière générale, ce qui indique le degré de socialisation 10

envers l'Etat en tant qu'espace public, en tant qu'idée au sens hégélien du terme. Il y a une nuance à faire - que l'Etat luimême n'a pas faite - entre la chose publique et la chose commune - res communis - qui elle, est prégnante dans l'espace maghrébin (blad-al-j 'ma 'a). Que le protagoniste provienne du local, ou qu'il manipule ce dernier à partir du centre, le diagnostic est symétrique et converge dans le même registre anthropo-historique. Il me semble que ces questions de méthode d'approche de la spatialité, de part et d'autre de la Méditerranée et les enjeux épistémologiques qu'elles recèlent, suffisent amplement à la raison d'être de ce travail. Par ailleurs, au delà de l'intérêt comparatif, la spatialité maghrébine est exemplaire par ses singularités, voire singulière. par son exemplarité, dans la mesure où elle génère des analyses et des contenus typiques. Cela n'est pas différent pour d'autres aires culturelles d'Afrique, d'Amérique ou d'Asie, mais il se trouve que la prégnance du Maghreb est liée au hasard des recherches et des chercheurs eux-mêmes. La spatialité maghrébine, qui est certes singulière mais pas exclusive, recèle une historicité et un champ de significations qui, si elles arrivent à être objectivées avec bonheur, peuvent donner une clé de lecture, non seulement du drame qui se joue sur la scène du Maghreb, et singulièrement en Algérie, mais peut-être aussi, sur des questions moins
immédiates, plus phénoménales - ce en quoi le Bourdieu du « sens pratique» ne me contredira pas mais aussi le drame qui

-

se joue ici et là, à Sarajevo, comme en Tchéchénie, à Jakarta, comme à Barbès... Notons enfin que la première proposition du titre «Espaces maghrébins» suggère la pluralité des niveaux de réalité, ce qui exclut d'emblée toute vision moniste. Quant à la deuxième proposition du titre « la force du local », elle entend donner tout son sens à l'interrogation, c'est-à-dire à la quête de bilan.
Il

Je dois signaler que l'essentiel des faits analysés dans ce livre, notamment dans la deuxième partie, est spécifique à la réalité algérienne. Nous aurions pu tout aussi bien donner à cet ouvrage le titre plus restreint de « Espaces algériens: la force du local? ». En revanche, concernant la première partie, un certains nombre d'articles ont été rédigés dans une perspective plus large, c'est pourquoi la référence au Maghreb et non seulement à l'Algérie en particulier revient fréquemment dans le texte. Néanmoins, le terrain qui a servi de base à ce travail est circonscrit à l'Algérie pour l'essentiel. Il faut ajouter enfin, que les questionnements majeurs sur la force du local et de l'enjeu à la fois culturel et politique qui le sous-tend, interpelle de façon prioritaire l'Algérie, aujourd'hui secouée par une crise profonde, et c'est ce pays qui reste, en définitive, la préoccupation cardinale de ce travail, même si, sur bien des aspects, l'histoire de l'Algérie d'aujourd'hui semble anticiper celle du Maghreb de demain...

* *

*

Un autre message est porté par ce livre: celui du témoignage. La plupart des réflexions qu'il contient ont été faites, sousfàrme d'articles à diffusion restreinte (les conditions éditoriales algériennes étant ce qu'elles sont), ou de cours, ou de communication verbale, avant les événements d'octobre 1988, c'est-à-dire avant la grande fracture au sein de la société algérienne, même si les auteurs ont apporté des annotations nouvelles, ou quelques aménagements de forme. Ce témoignage veut dire, s'i! en était besoin, que les réflexions qui sont menées ici, restent représentatives d'une partie non négligeable de l'intelligentsia algérienne, et ce au moins depuis les années 70.

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Il n y a sans doute pas dans cette rhétorique, place pour la contestation militante, ni pour le criticisme véhément, mais il y a surtout une pensée libre, une pensée en rupture avec le discours dominant. Beaucoup parmi les intellectuels et universitaires qui furent assassinés avaient cette pensée libre et de rupture. Leur mort est celle d'une Iphygénie sacrifiée à l'autel de la purification culturelle, comme elle peut s'interpréter comme les coups portés lâchement par des gaudillos revanchards et agissant sous des pr~te-noms, etc... Mais on n'a pas le droit de dire ou d'écrire publiquement et de façon péremptoire, comme l'ont fait certains journalistes, et certains universitaires en quête de sensation, précisément à l'intérieur de l 'Hexagone, à savoir que ces intellectuels-là ne furent que les «clercs du Prince », ou que pour le moins leur complicité avec les régimes antérieurs de l'Algérie étaient à la mesure de leur silence. Je voudrais m'inscrire en faux contre de telles affirmations, en attendant qu'une revue voie lejour pour restituer des extraits de textes des auteurs défunts et que leur mémoire enfin ne soit plus profanée. A ces collègues et amis qui nous ont quittés, je dédie le présent ouvrage.

Nadir MAROUF

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INTRODUCTION

GENERALE

En 1987, paraissait aux éditions ENAL-CNRS un ouvrage sur «Espace maghrébin: enjeux et pratiques». C'étaient les actes d'un colloque que j'avais organisé un an auparavant dans l'oasis de Taghit, au Sud de Béchar'. Les événements d'octobre 1988, en Algérie, et, à l'échelle plus vaste, l'ébranlement du mur de Berlin, comme un peu plus tard, la Guerre du Golfe, inauguraient, en dépit de la contingence apparente de ces événements, un autre ébranlement: celui des consciences, c'est-à-dire une crise sérieuse dans le déchiffrement du monde. De nombreux travaux littéraires, pratiques, ou théoriques, convergent, avec des styles différents, dans l'idée de désordre inaugurée, il est vrai, quelques années auparavant par Georges Balandier, et dans un registre tout autre, par Raymond Boudon. Même si les références empiriques ne sont pas comparables, il y a une curieuse coïncidence - en cette fin des années 80 - dans l'intérêt intellectuel manifesté, toutes disciplines confondues, pour ce qui va devenir un paradigme. Que ce paradigme ne soit que pure
Si les actes de ce colloque furent publiés sous ma direction, je dois signaler

.

que Mourad Chaouch-Yellès en fut la cheville ouvrière, avec d'autres collaborateurs, sans quoi cette publication eût été impossible. 15

métaphore du concept d'entropie, utilisé d'abord par les thermodynaciens, c'est là une autre affaire. Mais c'est le signe, plus que l'objet, qui me parait intéressant à relever, car il s'agit d'un tournant au terme duquel apparaît une vision brouillée et troublée du réel. Cela transparaît à l'échelle internationale (1), comme à l'échelle locale. Les anciennes taxonomies s'effondrent au profit d'un processus d' identificationconflictualité, tout à fait a-typique, par rapport à des partitions duales (qu'elles fussent dialectiquement liées ou posées comme socialités) qui s'ordonnaient autour de deux pôles antinomiques: l'identité locale et l'identité totale, une telle partition reste encore canonique, si je puis dire, mais elle n'est plus lisible ès qualité. Certes, la propension à l'identité totale, désincarnée de tout substrat confine aujourd'hui à l'intemporel et au messianique; elle constitue la conséquence, à retardement, de la désaffection à l'égard de l'Etat-nation, dont il s'avère enfin de compte, que, imprimé par le capitalisme colonial aux pays africains, par exemple, il n'a pas pu être consolidé par le volontarisme institutionnel succédant aux indépendances, bref, qu'il n'a donc pu être socialisé. L'Etat-nation est, en Afrique, à l'instar du transfert de technologie, un modèle d'importation. Mais ne nous y trompons pas, l'Etat vécu comme instance surnuméraire, sur le mode de l'étrangeté, de l'extériorité, etc., ne fut pas inauguré par le pouvoir colonial et, a fortiori, au terme des déceptions accumulées, par son succédané implicite que constitue le pouvoir post-colonial, à quelques différences nationales près. Il y a, en effet, les pesanteurs historiques, quasiarchétypales, d'un rapport social et culturel à l'Etat, dont l'impact sur l'histoire contemporaine n'est pas négligeable. Si ce fait peut être posé comme constat général, il y a lieu cependant d'en envisager la modalité et l'ampleur au cas par cas. Il est vrai, par exemple, que la formation sociale marocaine a une imprégnation de l'Etat qui, quels que soient les soubresauts et les désapprobations temporelles venant de 16

l' arrière~pays notamment, voire des grandes périphéries urbaines, n'est que faiblement affectée. L'allégeance populaire à l'égard de la centralité monarchique relève d'une culture dynastique ininterrompue, ou presque (les exceptions dans la 2ème moitié du XVllème siècle, concernant la zawia de di/aa).

Ce n'est certes pas le cas de la formation sociale algérienne, dont la substance territoriale fut à géométrie variable. Le fait national a pu se cristalliser dans des conjonctures fastes, notamment de «guerre sainte» contre l'envahisseur chrétien (reconquista et mouvements maraboutiques de la fin du XVIème siècle) ; mais en dehors de ces temps forts (et, plus tard, de la fin du règne colonial), les polarités politiques, ou tout au moins les leaderships s'opéraient dans le cadre régional, voire tribal, en dehors des métropoles qui constituaient entre elles un réseau d'alliances marchandes d'abord, matrimoniales ensuite mais qui tournaient le dos au
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monde rural. Il est curieux de mesurer en Algérie, en effet, l'impact sur les mentalités de cette récurrente extériorité de l'Etat (romain, arabe, turc, colonial... post~olonial mimétique). Le sentiment de «contre~Etat », ou de «non~Etat» est une constante, ce qui n'exclut pas les alliances oligarchiques entre les dignitaires des périphéries et le centre, voire même les attitudes de soumission, ou tout au moins de docilité ludique, utilitariste, pragmatique enfin, quand le salariat urbain et même rural est venu à point nommé assurer la relève d'une économie paysanne en pleine agonie. L'aspect «behavioriste» de ces

manifestations, auquel nous

~

intellectuels maghrébins

-

attachions trop d'importance dans nos recherches antérieures, dissimule à peine les traits culturels, plus morphologiques, latents et ne se signalant qu'à la faveur d'un regard

sémiologique, un regard plus intime
~

~

anthropologiquement

parlant des choses et des êtres: en juin 1970, lors d'une visite, en compagnie de Jacques Berque, du lieudit Taweghzout, près de Frenda, où Ibn Khaldoun a vécu en transfuge quand il rédigeait sa « mûqaddima », un vieux paysan, qu'on interrogeait sur les terroirs environnants, nous répondit: «Ces terres 17

n'appartiennent pas aux Arabes, elles appartiennent à la hûkûma» (Etat). Qui aurait pensé qu'une telle «topique» fut à l'époque déjà, bien plus qu'un lapsus? Mais l'Etat post-colonial en Algérie le lui a bien rendu, si je puis dire: au «non-Etat» correspond le «non-peuple» sauf quand celui-ci est évoqué, mythifié, encensé pour l'obtention du plébicite et pour le fairevaloir politique au nom d'un système de compétition conflictuelle à l'intérieur de l'oligarchie elle-même. A cela s'ajoutent les politiques gouvernementales qui, puisant quand elles le peuvent dans la rente énergétique ou minière, le moyen de fabriquer l'Etat mimétique, calent devant leurs projets respectifs d'intégration nationale, car elles auront fabriqué, à défaut de consensus, soit un compromis douteux, soit un monolithisme automatique qui n'est que l'interface du premier cas. Quand les valeurs symboliques de l'unanimisme ne sont plus relayées par les ressources redistributives que permet la rente, et quand celle-ci se tarit, la réponse au statu quo ante est souvent brutale, voire inattendue, comme nous l'a montré l'exemple algérien. L'idée d'entropie prend place au détriment des solidarités canoniques, qu'elles fussent claniques ou familiales, voire même fonctionnelles. La longue durée maghrébine nous a maintes fois permis de constater que, face aux grandes crises du sens qui affectaient la société globale, le recours à la « tribu» ou, pour le moins, à l'entité villageoise, plus intime, plus proche du lignage, des ancêtres et de leur sépulture, prend le relais des grandes «extraversions du social ». Ce mouvement quasi-cyclique est au centre du paradoxe khaldounien. De la même manière, nous assistons à l'alternance multi-séculaire entre le primat de l'orthodoxie et de la religion des clercs, attestant de l'hégémonie urbaine d'obédience marchande d'une part, et la primauté diversifiée, voire éclatée des religions populaires, plus proches du terroir, mais plus propices à d'éventuels regroupements messianiques, à d'éventuelles fusions millénaristes, d'autre part. 18

Le messianisme de cette fin de millénaire s'annonce sous le signe du purisme religieux, ce qui n'est pas un moindre paradoxe: pour la première fois, et en dehors de l'épisode « islahiste » de l'Algérie nationaliste (1930-1954) - qui reflète néanmoins une attitude réformiste et non de rupture politique d'avec l'ordre colonial - les virtualités insurrectionnelles s'annoncent sous le signe de la charia' pure et dure, et du dogme le plus irréductible, à l'encontre de toute intercession maraboutique ou confrérique. Ce hiatus dans la longue histoire n'est pas sans interpeller le chercheur en sciences humaines sur les causes dont il peut être aujourd'hui l'objet. Si les religions plébéennes ont toujours été, jadis, colorées de rituels syncrétiques et portées par les normes et valeurs culturelles ambiantes, le hiatus dont il est fait état plus haut ne provient-il pas de la désaffection à l'égard du local? Autrement dit, la ville algérienne avec laquelle le monde rural était en rupture, et qui apparaissait à ses yeux déjà avant mais surtout pendant l'époque coloniale, comme «Sodôme et Gomorrhe », se donne à voir, depuis l'indépendance comme une « belle captive» conquise enfin par le héros bédouin dans sa nature, sinon dans ses fantasmes, et aspirant au juste repos du guerrier. Le droit à la ville primait ainsi sur le droit au travail. Cependant, la fonction réparatrice qu'on assignait à la Cité était trop lourde à remplir pour que la dette infinie, qu'elle fut condamnée à payer, pût être entièrement acquittée. Le serait-elle un jour? Ce qu'elle n'a pu exorciser par la rente, le commerce informel et la grande mobilité des populations promues aux emplois tertiaires, elle va peut-être l'exorciser malgré elle, sous la forme du tribut. Elle devient autel sacrificiel auprès duquel les valeurs qu'elle porte ou qu'elle est censée porter doivent être immolées, et avec elle, bien sûr, ceux et celles qui l'incarnent.

19

Mais, face à ce nouveau paradigme khaldounien de la partition ville-campagne, la question culturelle reste toujours sans réponse: pourquoi cette fois-ci, l'élan éruptif, irruptif, se fait-il au nom du dogme 7 Le« hilalien repenti », pour parodier Jacques Berque, n'a pas retrouvé le chemin du retour après la tentative avortée de sa prolétarisation (y a-t-il eu vraiment tentative 7). Il a sans doute perdu trace du chemin qui le mène à son hameau. Il a perdu la mémoire de l'itinéraire, à moins qu'il ne traîne le pas volontiers, qu'il ne veuille vraiment pas retourner... Il plonge dans l'itinérance..., on lui a promis trop de choses sur la ville, sur ses charmes et sur les retombées hédonistiques de l'Eden perdu, puis reconquis. La ville assiégée par les gaudillos de l'indépendance n'a pas profité à tout le monde. Il lui faut donc une revanche, une de plus. Ainsi, les prédateurs en quête de reconnaissance chassent aujourd'hui sur les terres des prédateurs précédents. La « virtu» dans les deux cas change de modèle, l'un puisant dans le spirituel, l'autre auparavant dans le temporel, mais se trouvant être, dans leur adversité même, conçus de la même pâte, pétris de la même argile... Ces considérations générales, que m'inspire le drame algérien, ne sont pas sans rapport avec la « force du local». Quelles sont ses pesanteurs propres 7 Quelles ont pu être ses modes de régulation? Que la perte du « local» soit interprétée comme anomique, entropique ou comme synonyme de conflictualité «brownienne », nous sommes loin, certes, de la guerre totale, mais nous ne sommes pas loin du tout de la guerre du « scalp» : «je veux ta femme, je veux ta maison, je veux ton argent». En quoi la réflexion sur le rapport au topos, aux codes de conduites et au rituel que le lieu substantifie, à l'identité communale, et aux socialités inhérentes aux bouleversements que ce rapport a subi et subit encore, peut-elle nous aider à établir un diagnostic du présent 7 C'est à ce type d'interrogations et de façon plus précise au bilan critique de la désatTection du local, dans une perspective à la fois 20

diachronique et synchronique, que les auteurs de ce livre essaieront modestement de répondre.
Cet ouvrage est conçu en deux volets. Le premier a pour titre: Le lieu primordial: morphologies et praxis. Cette partie, écrite par moi-même redonne sa place aux morphologies sociales maghrébines. Sans renouer avec la littérature ethnographique, voire géographique traditionnelle, elle essaie de montrer comment s'opèrent les articulations entre les invariants du paysage social maghrébin aux prises avec les injonctions du milieu. Les réponses apportées par le groupe local sont le fait de l'expérience partagée, de l'épreuve du temps, et restent toujours justiciables de renouvellement. Ainsi, la rationalité locale est un système ouvert. L'interférence du pouvoir central, dans la mesure où les infléchissements de ce dernier répondent plus à des questions posées au Centre, et pour le Centre, a pour effet de brouiller le modèle « indigène» pour le disqualifier au nom d'une rationalité éminente. Il arrive que le décideur national ou que ses relais locaux, tiennent des discours ou mettent en oeuvre des politiques qui reflètent leurs convictions réelles. Ce n'est donc pas le machiavélisme des clercs qui est ici en cause, mais bien plus un quiproquo sur le sens de la modernité et, en ce qui concerne l'axe de ce volet, les socialités inhérentes qui travaillent le rapport entre le local et le national, entre le Sud et le Nord, entre le dedans et le dehors, entre le temporel et le spirituel, et autres topiques binaires posées comme «panoptiques », au sens foucaldien du terme. La base morphologique, une fois identifiée, n'interdit donc pas d'interroger le politique sur la nature de son action, ni même l'analyste sur le présupposé de son examen des lieux. Ainsi, la synergie entre le « local» et le « général» est étayé non seulement par l'expérience des hommes et par les vicissitudes du moment, mais aussi par le regard théorique et critique.

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Les chapitres qui composent ce volet sont des communications ou articles non publiés, et rédigés à des moments différents. Leur insertion dans ce volume m'ont pennis d'y apporter quelques remaniements dans le but d'articuler, en filigranne, des niveaux de réalité qui, dans les découpages académiques restés ténus au Maghreb, apparaissaient comme irréductibles. Leur caractère pennutatif, transpositionnel, est ici requis non seulement comme un souci et une démarche implicites, mais encore comme un sacerdoce, une quête militante tendant à exorciser le renouvellement du regard, sur le terrain maghrébin, dans le sens d'une anthropologie politique à refonnuler.

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*

Le second volet, intitulé « Les lieux du politique» et consacré à l'Algérie, est écrit par Omar Carlier. Si le premier volet est défini comme une morphologie du local, cette partie constitue la « syntaxe». Les déclassements de population durant l'épopée coloniale ont donné l'occasion aux migrants fraîchement urbanisés, de bâtir de nouveaux repères, de s'initier à la signalétique de la « médina». Mais celle-ci ne dévoile ses secrets qu'à ses fils, aux enfants de la hawma (quartier). Les anciennes corporations, les lieux de convivialité confrérique se transfonnent progressivement en locaux du Parti, dans (a clandestinité. Cette re-sémantisation de l'espace public, reste cependant gérée privativement ; le code d'accès n'y est décliné que pour l'usager interne; la médina n'entrouvre ses dédales, ne montre le chemin d'accès qu'aux seuls initiés. Mais la médina, si elle fut le haut lieu de la nIpture d'avec l'allochtone, n'en a pas eu cependant la mission exclusive. Car la médina a été notoirement débordée: c'est que la ville coloniale ,jouxtant souvent cette dernière, soit pour lui tourner le dos, soit pour la soumettre (secteur infonnel, prestations « soukaires » ayant eu 22

quelque fonction d'utilité), voire l'intégrer «à la carte », pourrait-on dire, a sécrété par ailleurs une autre périphérie, forcément récente, nettement cacophonique dans sa morphologie, composite de par la diversité géographique de sa population. L'investissement du lieu, dans cette nébuleuse sousprolétarisée, passait forcément par la verbalisation de nouveaux codes, de nouvelles sociabilités. Le militant nationaliste, ou le syndicaliste de la première moitié de ce XXème siècle n'est pas devenu «Homo pro/etarius », contrairement aux prévisions de Marx sur l'Algérie. C'est pourquoi il est tenu d'inventer, de façon plus ou moins volontaire, un espace social et politique qui assure tout à la fois, sécurité, discrétion et performance. Comme ce militant des années 30 n'est toujours pas devenu un personnage de Zola, les nouvelles sociabilités qu'impose l'action militante s'élaborent à la jonction de l'ancien et du moderne: c'est vrai pour l'habitacle, l'élément matriciel que constitue le topos,c'est vrai aussi pour l'élément sociétal qui fonde la culture politique ambiante, ces deux éléments étant en situation de structuration, ou d'ébullition, suivant la période considérée. Si les deux volets du présent ouvrage réfèrent à des réalités différentes du social, l'une à dominante rurale, l'autre à dominante urbaine, l'une plus attentive aux permanences, l'autre plus à l'affût du changement, etc., la problématique cardinale qui les traverse reste cependant l'inventaire phénoménologique des conduites collectives et individuelles, des propensions, des attentes, des imaginaires, c'est-à-dire tout ce qui fut souvent minoré jadis par le chercheur national, excepté peut-être le domaine littéraire, mais dont les retombées anthropologiques et politiques furent à peine évoquées. Dans le Maghreb Entre-Deux-Gue"es, Jaques Berque soupçonnait déjà, certes la moisson que pouvaient receler de tels constats sur l'innommable, le latent, le quotidien. La méfiance à l'égard de toute forme d'intuitionnisme est sans doute responsable de cette 23

distraction intellectuelle. Espérons que ce travail contribuera à rectifier le tir dans le sens d'un réexamen plus attentif à l'égard du contingent, de l'imperceptible, de l'informulable, bref, du dérisoire souvent redoutable, de l'insignifiant virtuellement suspect.. .

Nadir MAROUF

24

LE LIEU PRIMORDIAL: MORPHOLOGIES ET PRAXIS

Nadir MAROUF

NORME ET ECOSYSTEME.
« Au Maghreb, seul le local est vrai, mais seul le général est juste» Jacques Berque (1958)

Le lien toponymique Qu'est-ce qui, dans sa quête nostalgique, remue tel maghrébin loin de sa patrie: le terroir ou le groupe d'appartenance? Qu'est-ce qui, dans son exil intérieur, captive tel autre maghrébin resté au pays, refusant néanmoins le présent et tourné vers le passé: le paysage ou les ancêtres? La réponse n'est pas simple. Elle peut cependant se déduire de la pratique quotidienne, celle du groupe produisant un discours privé sur son quartier, son village, ou sa ville, et, face aux « autres », sur son pays. La guerre de libération nationale a donné maintes fois l'occasion à l'Aigérien « impliqué» de dresser le palmarès des hauts «lieux» de résistance, sans oublier le sien. Néanmoins dans cette révérence au topos, apparaît puissamment, mais sans toujours la nommer, la raison« agnatique ». La référence toponymique semble à première vue servir de signifiant à une identité archétypale, anthroponymique. Cela est d'autant plus patent aujourd'hui encore qu'on peut se demander, a contrario, quelle est la signification profonde du sort réservé au substrat territorial, à la «vérité du sol », qu'il
. Communication au Congrès de Sociologie IV (Université de Montpellier III, mai 1990). 27

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