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Etat, ville et sociaux au Maghreb et au Moyen-Orient

350 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296165663
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ÉTAT, VILLE ET MOUVEMENTS SOCIAUX AU MAGHREB ET AU MOYEN-ORIENT URBAN CRISES AND SOCIAL MOVEMENTS IN THE MIDDLE EAST

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0258-5

ÉTAT, VILLE

ET MOUVEMENTS SOCIAUX

AU MAGHREB ET AU MOYEN-ORIENT

URBAN CRISES AND SOCIAL MOVEMENTS IN THE MIDDLE EAST

Actes du colloque C.N.R.S.-E.S.R.C. Paris, 23-27 mai 1986 Proceedings of the CN.R.S.-E.S.R.C. Symposium Paris, May 23-27th, 1986

Réunis pari Edited by
Kenneth BROWN, Bernard Michèle JOLÉ, Claude Peter SLUGLETT, Sami HOURCADE, UAUZU, ZUBAIDA

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

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LISTE DES PARTICIPANTS AU COLLOQUE LIST OF PARTICIPANTS AT THE SYMPOSIUM
Al AZMEH,A. : University of Exeter (Arabic). AYUBI,N. : University of Exeter (Politics). BOURGEY, : Institut national des langues et civilisations orientales, A. (Géographie). BROWN,K. : University of Manchester (Sociology). BURKE,Ed. T. III : University of California, Santa Cruz (History). CHABBI,M. : District de Tunis (Sociologie, Urbanisme). CLÉMENT,J.-F. : Nancy (Histoire). DAVIDJ.-C.: C.N.R.S., Lyon (Géographie).

Paris

DE GROOT, : University of York (History). J.

,

DEPAULE, .-C. : Ecole d'architecture, J Versailles (Sociologie). FINDLAY, : University of Glasgow (Geography). A. GELLNER,E. : University of Cambridge (Social Anthropology). GILSENAN, . : University of Oxford (Social Anthropology). M GLAVANIS, University of Durham (Sociology). P.: GUZEL,S. : Université de Paris VII (Histoire). HOURCADE, : C.N.R.S., Paris (Géographie). B. BARBI,M. : Université de Paris VII (Histoire). JOHNSON, .: Richmond College, London (Social Anthropology). N JOLE, M. : Université de Paris-Val de Marne (Sociologie-Urbanisme). ILBERT,R. : Université d'Aix-en-Provence (Histoire). KANDIYOT D. : Richmond College, London (Sociology). l, KING,A. D.: University of London (Sociology). LIAuzu, CI. : Université de Paris VII (Histoire). LONGUENESSE, : C.N.R.S, Lyon (Sociologie). E. MÉTRAL,J. : C.N.R.S., Lyon (Sociologie). MITCHELL,T.: University of Oxford (History). MUSSALAM, : University of Cambridge (Oriental Studies). B. NACIRI,M.: Institut national de recherche agronomique, Rabat (Géographie). NASR,S. : Centre d'étude et de recherche sur le Moyen-Orient contemporain, Beyrouth (Sociologie). NUNES,O. : Université de Paris Val-de-Marne (Sociologie). OSTLE, R.: School of Oriental and African Studies, London (Near and

Middle Eastern Studies).
'

PICKY ANCE,C. : University of Kent, Canterbury (Sociology). SEDDON,D. : University of East Anglia, Norwich (Social Anthropology). 7

SIGNOLES, P.:

Université de Poitiers (Géographie).

SLUGLETT, .: Université of Durham (Oriental Studies). P TROIN,J.-F.: Université de Tours (Géographie). ZAMm, R. : C.E.R.E.S., Tunis (Sociologie). ZUBAIDA, : Birkbeck College, London (Politics). S. Etait également invité au colloque/Also invited: SEURAT, M.: Centre d'études et de recherches contemporain, Beyrouth (Sociologie).

sur

le Moyen-Orient

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AVANT-PROPOS
Kenneth BROWN, ernard HOURCADE, B Michèle JOLÉ Claude LIAUlU,Peter SLUGLETT, Sami ZUBAIDA

Ce volume présente les actes du Colloque franco-britannique «Etat, ville et mouvements sociaux au Maghreb et au Moyen-Orient» qui s'est tenu à Paris du 23 au 27 mai 1986, dans l'ancienne Ecole polytechnique. Il fait suite au symposium « Recherches sur les villes arabo-musulmanes » qui s'est déroulé à .Londres en mai 1984 (1) et où ont été posés les premiers jalons et la problématique d'ensemble sur l'étude des villes du « Middle East» (2). Cette recherche a été organisée et financée conjointement par l'Economie and Social Research Council (E.S.R.C.) en Grande-Bretagne, et le Centre National de la Recherche Scientifique (C.N.R.S.) en France, dans le cadre d'une «Action Thématique Programmée» de coopération francobritannique (A.T.P. internationale du C.N.R.S.) (3). L'organisation collective des recherches et du colloque et de sa publication ont été assurés du côté britannique par Kenneth Brown (université de Manchester), Peter Sluglett (université de Durham) et Sami Zubaida (université de Londres, Birkbeck College) et, du côté français, à l'univer-

sité de Paris VII, dans le cadre du « Réseau scientifique et documentaire »,
Eta~ villes, rapports sociaux et lnouvements urbains dans le n10nde arabe (Commission «Monde arabe» du ministère de la Recherche et de la Technologie) animé par Claude Liauzu (université de Paris VII), avec André Bourgey (Institut national des Langues et Civilisations orientales, Paris), Bernard Hourcade (C.N.R.S., Paris) et Michèle Jolé (université de Paris XII, Val-de-Marne). Ce réseau dont le secrétariat est assuré par J. Allard a facilité la préparation scientifique et matérielle du colloque en organisant en avril 1985à Ivry des journées d'étude sur « la crise urbaine au Maghreb et au Moyen-Orient» et en publiant plusieurs Bulletins d'information. Les thèmes et le programme du colloque de Paris ont été mis au point grâce à plusieurs réunions et rencontres entre-Ies organisateurs et avec la participation active d'autres collègues, en particulier de Elizabeth Picard (Fondation nationale des sciences politiques, Paris) et du laboratoire C.N.R.S. Urbama animé par Jean-François Troin (université de Tours). Pour favoriser les débats la réflexion, le nombre de participants a été volontairement limité et chaque thème ou étude de cas confié à une personne responsable de la coordination et de l'harmonisation des diffé-

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rentes interventions qui ont été étudiées avant le Colloque par descommentateurs dont les analyses, publiées ici pour la plupart, ont permis de mieux centrer les discussions. Claude Liauzu a coordonné la préparation des thèmes sur « la notion de mouvements sociaux » et « la Tunisie »,Peter Sluglett «Alep et Hama », André Bourgey «Beyrouth », David Seddon « Emeutes, grèves et révolutions », Sami Zubaida « Classes, communautés et mouvements sociaux » ainsi que « Etat et ville », Michèle Jolé «L'aménagementurbain» et Kenneth Brown « Les dimensions culturelles des mouvements sociaux ». La publication de cet ouvrage a été possible grâce à l'aide financière du Réseau scientifique et documentaire «Etat, vine, rapports sociaux et mouvements urbains dans le monde arabe» (de l'université de Paris VII), de l'université de Londres (Birkbeck College), et de l'université de Manchester.

NOTES
(1) Les communications présentées au Colloque C.N.R.SjE.S.R.C. de Londres ont été publiées par Kenneth Brown, Michèle Jolé, Peter Sluglett, et Sami Zubaida: Middle Eastern cities in comparative perspectives/Point de vue sur les villes du Maghreb et du Machrek, Ithaca Press, Londres, 1986, 340 p. (2) En français, il n'y a aucune expression équivalente à «Middle- East» pour désigner raire culturelle et géopolitique qui va de Casablanca à Caboul. « Moyen-Orient» exclut le Maghreb, « Monde arabe» exclut la Turquie et le monde iranien, quant au « Monde islamique» il englobe un espace beaucoup plus vaste allant jusqu'au nord du Nigeria et à l'Indonésie. Par souci de simplification on a donc employé parfois ici l'expression « MiddIe-East» pour désigner « le Maghreb et le Moyen-Orient ». (3) Le bilan des recherches de cette A.T.P., repris dans l'avant-propos et l'introduction du présent volume, a été présenté par Claude Liauzu et Sami Zubaida dans un « Rapport de synthèse» publié dans le vol. 6 du Bulletin du Réseau « Etat, ville, rapports sociaux et mouvements urbains dans le monde arabe ».

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FOREWORD
Kenneth BROWN, ernard HOURCADE, B Michèle JOLÉ Claude LIAUlU,Peter SLOOLETT, Sam ZUBAIDA

This volume contains the proceedings of the Franco-British symposium on "The State, Urban Crisis and Social Movements in the Middle East and North Africa" held in Paris from 23-27 May 1986 in the former Ecole Polytechnique. It follows on from the symposium on "Comparative Research on Arab and Muslim Cities", held in London in May 1984 (1), which attempted to set out the principal outlines of the main theoretical fields concerned with the study of "Middle Eastern" cities (2). The project was jointly organised and financed by the Franco-British programme of the Economic and Social Research Council (ESRC) in Britain and le Centre National de la Recherche Scientifique (C.N.R.S.)in Paris (3). The organisation of the research programme, the symposium and the publication of the proceedings was carried out on the British side by Kenneth Brown (Manchester University), Peter SIuglett (Durham University) and Sarni Zubaida (Birkbeck College, London University), and on the French side at the Université de Paris VII by the "Réseau scientifique et documentaire" Eta~ villes et rapports sociaux dans le monde arabe (Ministry of Research and Technology's Commission "Monde arabe"), directed by Claude Liauzu (Université de Paris VII), with the collaboration of André Bourgey (Institut national des langues et civilisations orientales, Paris), Bernard Hourcade (C.N.R.S.,Paris) and Michèle Jolé (Université de Paris XII, Val-de-Marne). The "Réseau", under the administrative direction of J. Allard, undertook the technical and material preparation for the colloquium, published a number of "Bulletins d'information" and organised a workshop on "Urban Crisis in the Middle East and North Africa" at Ivry in April 1985. The themes and the programme of the Paris symposium were prepared in the course of several meetings of the organisers, and with the active participation of other colleagues, particularly Elisabeth Picard (Fondation nationale des sciences politiques, Paris) and the Laboratoire C.N.R.S. Urbama directed by Jean-François Troin (Université de Tours). The number of participants was deliberately limited in order to encourage discussion, and each theme or case study was organised by a particular individual who was made responsible for the coordination and structuring of the various presentations. The papers were circulated Il

before the symposium in order to ensure a more focussed discussion, and also to enable discussants to comment upon them. Most of the comments have been reproduced in this volume. Claude Liauzu acted as coordinator for 'The notion of social movements" and 'Tunisia", Peter Sluglett for "Aleppo and Hama", André Bourgey for "Beirut", David Seddon for "Riots, strikes and revolutions", Sami Zubaida for "Classes, communities and social movements" and "State and city", Michele Jolé for "Urban planning" and Kenneth Brown for "Cultural dimensions of social movements". The publication of this volume was supported by grants from the "Réseau scientifique et documentaire" Etats, villes et rapports sociaux dans le monde arabe at the Université de Paris VII, Manchester University and Birkbeck College, London University.

NOTES
(1) The papers presented at the C.NR.SjESRC symposium in London in May 1984 have been published as Middle Eastern Cities in Comparative Perspective/Points de vue sur les villes du Maghreb et du Machrek, edited by Kenneth Brown, Michèle Jolé, Peter Sluglett and Sarni Zubaida, Ithaca Press, London 1986, 340 pp. (2) There is no expression in French equivalent to the English "Middle East" to designate the cultural and geographical region from Casablanca to Kabul "MoyenOrient" excludes the Maghreb, "Monde arabe" excludes Turkey and Iran, while ..Monde islamique" includes a much larger area, from Northern Nigeria to Indonesia. ln order to simplify matters the English term ..Middle East" has occasionally been used in the French text in the sense of .The Middle East and North Africa". (3) Cf. Final report by Claude Liauzu and Sarni Zubaida in Bulletin, vo1.6, "Réseau Etat, ville, rapports sociaux et mouvements urbains".

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INTRODUCTION
Kenneth BROWN, ichèle JOLÉ,Claude ÙAUlU M Bernard HOURCADE, Peter SLUGLETT, Sami ZUBAIDA

On ne peut plus penser les problèmes du Maghreb et du Moyen-Orient comme on l'a fait dans le dernier tiers de siècle en mettant en valeur les caractères permanents de cette région. On ne peut pas non plus cultiver les images dominantes depuis quelques années, de sociétés qui seraient des nefs des fous. C'est pourquoi les récentes recherches conjointes franco-britanniques, qui ont été présentées et discutées à l'occasion de deux colloques à Londres (1984) et à Paris (1986), ont eu pour but de tenter de lier d'une part les recherches sur la ville menées par les orientalistes avec les problématiques urbaines contemporaines, et d'autre part les recherches sur l'islamisme avec les travaux sur de nombreux autres types de mouvements sociaux (grèves, « émeutes du pain »,révoltes régionales, résistances...). Il s'agit donc dans cette publication de poser quelques fondements d'un champ d'étude original, jusqu'ici mineur dans la connaissance du «Middle East ». Après la Seconde Guerre mondiale, l'émergence d'une Amérique latine nouvelle avec ses immenses métropoles, ses masses paysannes misérables, sa jeunesse démographique, ses crises politiques, et son dynamisme économique dans un contexte de profond sous-développement, a été au centre de recherches très élaborées, à l'origine de théories pertinentes et de modèles d'analyse universellement reconnus. Après Nasser et la décolonisation du Maghreb, avec le poids de l'économie pétrolière, et en toile

de fond ou au premier plan le problème palestinien, le « Middle East» a
pris un rôle géopolitique majeur que la révolution islamique en Iran a accentué, mais à l'évidence les modèles latino-américains ne peuvent pas s'appliquer tels quels au Maghreb et au Moyen-Orient et l'on ne dispose pas encore pources pays d'outils épistémologiques adaptés. Cette zone d'ombre des savoirs est d'autant plus accentuée que ce sont les villes et non plus les campagnes qui sont au centre des enjeux sociaux et politiques. La croissance démographique des villes et leurs fonctions nouvelles posent en effet en termes originaux les rapports économiques et culturels entre les villes et les campagnes, entre les générations, entre les quartiers. Le développement urbain est enfin allé de pair avec celui du pouvoir de l'Etat qui s'identifie souvent à sa capitale. La crise des villes n'est pas sans rapport avec la crise sociale, la crise de l'Etat et aussi celle de l'identité. La forte homogénéité culturelle du Maghreb et du MoyenOrient est pourtant sans équivalent dans le monde, en raison bien évi13

demment du rôle de l'islam, mais aussi de J'identité arabe d'un grand nombre des Etats concernés et d'une économie ayant largement les caractères marquants du tiers monde. Ces facteurs d'unité ont cependant leurs limites car certains pays ont du pétrole et d'autres pas, l'islam est vécu différemment selon les communautés, et les diversités ethniques ou linguistiques sont grandes, ne serait-ce qu'entre Arabes, Turcs, Persans et Kurdes. L'histoire contemporaine et les alliances politiques avec rune ou J'autre des grandes puissances génèrent enfin des différences notables dans l'identité des peuples et des Etats situés au sud de la Méditerranée entre le Marocet l'Afghanistan. Pour éclairer les multiples dimensions des mouvements sociaux contemporains dans les villes du Maghreb et du Moyen-Orient aucune école ou discipline n'exerce de domination, ni ne structure la réflexion, il fallait donc conjuguer dans ce colloque de Paris en 1986 les approches les plus diverses, en se fondant sur l'expérience du colloque précédent qui s'était tenu à Londres. A ce stade de la recherche, un certain empirisme était indispensable à la pertinence de la recherche conceptuelle, la réflexion a donc été menée à partir de plusieurs études de cas: ont ainsi été présentés lors du colloque les exemples des villes de .Syrie, d'Egypte, du' Maroc et de Turquie, mais aussi les cas de Téhéran et bien sûr de Beyrouth. Par ailleurs, un temps important a été consacré aux débats que les auteurs ont intégrés dans la version définitive de leur contribution ou qui ont été publiés à la suite de chacun des thèmes principaux. Pour enrichir cette recherche en cours d'élaboration, on a également publié ici les remarques faites par les « commentateurs» chargés de préparer le débat dans chacune des séquences de travail. La diversité des thèmes proposés à la discussion répondait au souci d'envisager les composantes de la société urbaine de façon quasi analytique dans un premier temps. On a envisagé successivement le rôle de l'Etat, celui des dimensions culturelles, des classes sociales, et des communautés, la place de l'urbanisme et de l'aménagement urbain, et enfin l'exemple de quelques mouvements sociaux récents. La diversité des écoles nationales et des participants a permis de confronter avec profit des approches et des points de vue différents; de même, la grande variété des disciplines mises à contribution a facilité la confrontation des méthodes et des niveaux d'analyse. Les études partant de r espace urbain proposées par des urbanistes, des géographes, ou des sociologues ont été confrontées aux études politiques et idéologiques1 les analyses situées dans le présent ont été comparées à celles qui se placent dans la longue durée. Le bilan de ces premières études est certes incomplet, provisoire et certainement disparate, mais quelques points importants se dégagent: la causalité multiple des mouvements sociaux urbains, le rôle des facteurs culturels, et de la politique urbaine, et bien sûr l'omniprésence de l'Etat. L'analyse d'ensemble des mouvements sociaux et la définition des problématiques qui sont présentées dans le premier chapitre confinne la 14

nécessaire multiplicité des méthodes et des points de vue pour mieux cerner un sujet encore mal connu. Les auteurs font ressortir l'impossibilité de réduire des phénomènes aussi complexes à des paramètres simples, et la nécessité de décomposer la difficulté en utilisant plusieurs méthodes d'analyse, en ne s'enfermant pas dans une école de pensée qui

apparaîtrait rapidement inadaptée.

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Les facteurs culturels et touchant à l'identité de classe ou de communauté tiennent une place tout à fait essentielle. Pour les acteurs du mouvement, l'affirmation de leur identité mythique ou réelle et de leur solidarité communautaire, de quartier ou de classe joue un rôle considérable que les idéologies dominantes comme l'islamisme ou le rapport à la modernité, ne sauraient estomper. L'absence ou le flou de l'identité est par ailleurs un problème majeur pour des populations qui ont rompu avec l'espace rural mais qui n'ont pas encore vraiment donné un contenu culturel satisfaisant à leur espace urbain. Cette dimension anthropologique de l'analyse se retrouve au troisième chapitre dans la présentation de plusieurs mouvements sociaux. Situés dans des contextes historiques et géographiques différents, ces exemples font ressortir le poids de l'Etat qui se trouve être toujours l'adversaire quasi unique lors des émeutes, et même des grèves. En s'identifiant à la ville, l'Etat prend une responsabilité qui n'est pas forcément toujours la sienne, mais qu'il assume, ce qui implique une évolution des mouvements urbains en mouvements politiques. L'interdépendance entre Etat et ville, entre mouvement politique et mouvement social urbain est au centre du chapitre quatre où sont analysés les rapports entre l'espace bâti et les mouvements sociaux. En contrôlant l'aménagement de l'espace urbain, l'Etat a les moyens de contrôler ou du moins d'influencer les mouvements sociaux, mais il n'est pas totalement maître de l'aménagement urbain: les banques internationales, la bourgeoisie locale, et bien sûr les populations concernées, entre autres, interviennent aussi dans l'aménagement urbain. La politique urbaine est un enjeu national, étatique surtout quand il s'agit d'espaces chargés de sens comme les centres villes, les bidonvilles ou le logement ouvrier. L'exemple des mouvements sociaux urbains en Syrie présenté dans le dernier chapitre permet enfin de mieux appréhender la complexité du phénomène. Cette analyse a été possible car ce pays est un des rares sur lequel des études multiples sont disponibles dans tous les domaines concernant les mouvements sociaux dans les diverses villes. L'ancienneté des cités leur a donné une identité collective originale, et accentué la persopnalité des quartiers alors que l'Etat joue un rôle prépondérant. Cette combinaison de facteurs dans un pays qui est aux prises avec l'ensemble des conflits politiques et idéologiques du Moyen-Orient mon.. tre un cas limite, donc un cas de référence. Qui sont les acteurs des mouvements sociaux? Cette question est au centre des conclusions importantes qui ont pu être tirées de ce premier bilan global des études sur les mouvements sociaux dans les villes du

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«

Middle East ».Alors que r on a une connaissance au moins sommaire de

r environnement économique, culturel, politique ou urbain des mouvements sociaux - et ce livre y apporte sa contribution - les recherches sont encore très incomplètes sur la population urbaine nouvelle, sur ces nouveaux citadins des villes du tiers monde qui font les mouvements sociaux; que sait-on de leur identité culturelle, de leur formation, de leur activité de production, de leurs rapports à l'Etat, aux communautés, aux idéologies nationales ou transnationales? Mai 1987

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INTRODUCTION
Kenneth BROWN, ernard HOURCADE, B Michèle JOLÉ, Claude LIAUZU, Peter SLUGLETT, Sami ZUBAIDA

It is no longer possible to discuss the problems of the Middle East and North Africa in terms of concentrating on the "permanent characteristics" of the region, as has been the fashion over the past three decades. Nor is the dominant image of the past few years, of societies which have lost their way, almost lost their senses, any more acceptable. For this reason the papers on recent Franco-British research presented and discussed during the two colloquia in London (1984) and Paris (1986) try to link the research on cities carried out by orientalists with the problems of contemporary urban societies, and research on Islam with work on other kinds of social movement (strikes, "bread riots", rural revolts, resistance). In this book we are attempting to set out the foundations of a new field of study which has hitherto been considered marginal to the study of the Middle East. After the Second World War, Latin America, with its vast cities, its wretched peasant masses, its very young population, its political crises and its economic dynamism within a context of profound under-development, was the focus of detailed research, the inspiration of major theoretical advances and of universally accepted analytical models. After Nasser's seizure of power, the decolonisation of the Maghreb, the influence of oil, and, to a greater or lesser extent, the development of the Palestine problem, the 14Middle Ease' has taken on a major geopolitical role which has recently been accentuated by the Iranian revolution. It seems, however, that the Latin American models as such cannot be applied to the Middle East and North Africa, and we have not so far managed to develop the necessary epistemological tools for the studyof this area. Our lack of knowledge is even more remarkable \vhen one considers that the cities rather than the countryside are the locus of social and political processes. The demographic growth of cities and their new functions have radically changed the nature of economic and cultural relations between cities and their rural hinterlands, between generations and between neighbourhoods. Urban development has taken place alongside the development of state power, which is often identified with the state capital. Urban crisis is linked to the crisis of the state and to the crisis of identity. The striking homogeneity of the Middle East and North Africa is nevertheless unparalleled in the world, partly because of the role 17

of Islam, but also because of the Arab identity of most of the states of the region and because their economies generally share so manyofthe characteristics of the Third World. However, these unifying factors are limited: some of these countries have oil, and others do not; Islam is experienced differently in the different communities, and ethnic and linguistic diversities are significant, whether between Arabs, Turks, Persians or Kurds. Furthermore, the experience of the recent past and political alliances with one or other of the superpowers have generated clear differences in the identities of the peoples and states on the southern shore of the Mediterranean between Morocco and Afghanistan. We have not thought it desirable to allow any particular school of thought or discipline or analytical framework to dominate in our attempts to throw more light on the manifold dimensions of contemporary social movements in the cities of the Maghreb and the Middle East; in line with our successful experience in the previous symposium in London, the Paris colloquium has acted as a forum for the widest possible variety of approaches. At this stage in the resarch a certain empiricism was indispensable as a preliminary to the development of a more analytical and conceptual approach. A number of case studies were presented, of cities in Syria, Egypt, Morocco and Turkey, as well as the particular cases of Tehran and Beirut. In addition, a substantial part of the colloquium was set aside for discussion of the papers; in some cases the authors have incorporated the comments made into the final versions of their papers, and in others a summary of the discussions has been reproduced separately. As a further contribution to research in progress, the comments which the various discussants had been asked to prepare in advancehave also been included in this volume. The wide range of themes put fOIWard for discussion reflects a tentative effort to approach the various components of urban society in a quasi-analytical fashion. These components include the role of the state, cultural dimensions, social classes, communities, the role or urban policies and planning, and examples of particular recent social movements. Thediversity of schools of thought, and the fact participants came from a number of different countries has made it possible to contrast and compare a number of approaches and points of view; similarly, the variety of disciplines facilitated comparisons of method and levels of analysis. Studies of urban space carried out by urbanists, geographers or sociologists appear alongside studies of politics and ideology, and analyses situated in the present have been compared with those streching over a much longer time perspective. The assessment of these preliminary studies is certainly incomplete, provisional and diverse, but several important points have emerged: the multiple causality of urban social movements, the role of cultural factors, of urban policies and particularly of the omnipresence of the state. The analysis of social movements in general and the definition of issues presented in Chapter 1 confirms the desirability of bringing to bear
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a wide variety of methods and viewpoints in order to define a subject which is still inadequately understood. The contributors have shown the impossibility of reducing such complex phenomena to simple parameters, and have stressed the need to dissect the problem by resorting to several methods of analysis rather than becoming locked into one particularapproach which might rapidly prove inappropriate. Cultural factors related to classor community evidently play an essential role. For the actors in a social movement, the affirmation of their identity, whether mythical or real, and of their communal, quarter or class solidarity, is of vital importance, and dominant ideologies such as Islam or attitudes towards modernity do not obliterate these identities and solidarities. The absence, or lack of clarity, of identity is a major problem for those parts of the population which have broken with their rural origins but have not yet been able to develop an adequate cultural context in their new urban environment. This anthropological dimension of analysis appears in Chapter 3 with the presentation of studies of a number of social movements. Situated in a variety of historical and geographical settings, these examples underline the power of the state, which almost always appears as the sole adversary in riots and even in strikes. By identifying itself with the city, the state takes upon itself a responsibility which is not always properly its own, but which it nevertheless assumes, and this implies the evolution of urban movements into political movements. The interdependence between state and cities, between political movements and urban social movements is the main focus of Chapter 4, in which relationships between the built environment and social movements are analysed. By controlling the planning of urban space, the state is able to control or at least to influence social movements, but it is not entirely in charge of urban planning; international banks, the local bourgeoisie, and above all the populations directly concerned, also intervene decisively in the process. Urban policy is a part of the national arena, of the state first and foremost when it concerns urban spaces which matter, such as city centres, bidonvilles, or workers' housing. The example of the urban social movements in Syria discussed in the last chapter facilitates a better understanding of the complexity of the problem. This analysis is possible because Syria is one of the few countries where social movements in a number of cities have been studied. The antiquity of the cities has given them specific collective identities and emphasised the historical personality of the different quarters, even if the state now plays a dominant role. This combination of factors in a country which is affected by all the political and ideological conflicts of the Middle East makes fora useful case study, and thusan important point of reference.. Who are the actors in social movements? This question figures promi... nently in the conclusions which can be drawn from this first attempt at a general evaluation of social movements in uMiddIe Eastern" cities. While we do have some partial knowledge of the economic, 19

political or urban environment of social movements to which this book makes its contribution - research on the new urban populations, the new inhabitants of the cities of the Third World who are the creators and originators of the social movements, is still very incomplete. We know too little about their cultural identity, their backgrounds, their productive activity, and their relations with the state, with communities and with national and transnational ideologies.

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I

Chapitre premier Part one
I

PROBLÉMATIQUES ET DÉBATS QUESTIONS AND DEBATES

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CRISES URBAINES, CRISE DE L'ÉTAT, MOUVEMENTS SOCIAUX
Claude LIAUZU

Vagues de grèves et émeutes de janvier 1978 en Tunisie, affrontements de Casablanca en 1981, émeutes dites du pain en Egypte (1977), au Maroc et en Tunisie (1984), au Soudan (1985), rébellion des policiers du Caire en 1986, soulèvement de Khartoum et chute de Nemeiry, guerre civile à Beyrouth et Tripoli, insurrection des villes syriennes, progression de }'islamisme... Cette énumération ne retient que certains événéments - récents - qui traduisent une remontée des sociétés et des cultures, sans trouver place dans un champ d'étude cohérent. L'écrasement des villes sous le poids de la répression, l'emboîtement de guerres dont le Liban est le terrain, la dispersion palestinienne, l'implosion du mouvement revendicatif et l'installation de la dictature en Turquie en 1970, l'impasse des courants démocratiques en Tunisie montrent les incertitudes de ce vouloir vivre des sociétés. Une seule évidence s'impose: le caractère déroutant d'une histoire qui avance souvent par ses mauvais côtés.

I. Fonder l'étude des mouvements sociaux
Au paysage des années soixante a succédé une période nouvelle, dont les lignes de force nous échappent. La révolution iranienne a marqué la césure, et défie nos systèmes d'interprétations. Comme le souligne E. Burke III, il y a quelque chose d'un «Dunkerque intellectuel» dans cette situation*. C'est donc en relation avec le moment historique et scientifique actuel que la notion de mouvements sociaux prend un intérêt particulier. Le colloque a permis de poser trois types de problèmes : - quelle est la raison d'être d'une approche des questions du monde
* Towards a History of urban collective action in the Middle East. 23

arabe, de la Turquie et de l'Iran en termes de mouvements sociaux? Comment situer cette approche? - à partir de l'importance grandissante du thème urbain, des progrès récents de la connaissance, quel est l'apport d'une étude de la ville en fonction de la notion de mouvements sociaux ? - comment construire un objet d'étude, qui serait défini comme un champ d'action historique? Quels en sont les éléments principaux ? Pour autant qu'un bilan épistémologique soit possible, certains caractères de la production des sciences sociales justifient une telle démarche; le souci nouveau d'articulation entre discipline et thématiques, entre épaisseurs historiques et phénomènes contemporains, le souci également d'une réflexion sur la recherche. En clair, de manière plus ou moins aiguë, se développe la prise de conscience d'une crise des savoirs. Elle n'est certes pas sans précédents. Le processus de la connaissance est ponctué de crises, et c'est précisément en réponse à l'une de ces crises que s'est constitué un corps de savoirs « tiers-mondistes» à partir des années cinquante. Mais les notions, les modes d'approche, les systèmes explicatifs composant ce corpus ne permettent plus de cadrer les problèmes actuels. C'est le cas aussi bien du développementalisme que des critiques qui lui ont été opposées, des théories de la dépendance comme des rapports centre-périphérie. Les blocages du développement et de la reproduction sociale, la déréliction d'une partie grandissante des sociétés du tiers monde, les remontées des fondamentalismes mettent en question l'idéologie de la modernité. De même la pente totalitaire des pouvoirs et les résistances ou les revanches des groupes dominés interdisent de considérer l'Etat comme allant de soi. En l'absence d'alternative scientifique globale, ce qui risque de prédominer, c'est la tentation logomachique et l'effet de mode. La précarité épistémologique des réorientations en cours rappelle que le champ scientifique produit aussi du non-savoir, et n'est pas épargné par les phénomènes de doxa, qui bloquent les renouvellements. Une mise à jour de nos références est d'autant plus indispensable que nous vivons un moment où le scientifique est investi par le politique. Investissement qui prend des allures dramatiques dans le monde musulman, qui bouleverse les rapports entre les milieux scientifiques nationaux, entre les spécialistes et les sociétés en mouvement. Cette situation pose une question de fond, celle des finalités et de la légitimité de la connaissance réciproque des sociétés. Contre notre vieux fond de rationalisme musclé qui érige en universel le modèle européen, contre l'intégrisme qui accentue aujourd'hui la dérive des continents, en posant l'authenticité islamiste comme un universel contre les tensions inter-méditerranéennes, la seule réponse conséquente est d'analyser et
« de

situer la crise qui se développe en nous, autour de nous» comme s'y

est efforcé le colloque de l'Association française des anthropologues tenu en 1985. Dans une telle conjoncture, un débat entre intellectuels occidentaux et arabes, une confrontation entre écoles scientifiques sur les mouvements sociaux prend une importance particulière. 24

Reste qu'il n'est pas facile de choisir comme axe de recherche une notion dont le statut théorique est si approximatif. Les hypothèques qui ont pesé et continuent de peser sur la connaissance des mouvements sociaux dans le monde musulman maintiennent celle-ci dans une situation marginale. Aussi bien les paradigmes de l'orientalisme classique que ceux de la modernité tendent à privilégier l'en-haut de la société et reposent sur une conception implicite ou explicite de sociétés passives. Or, les mouvements sociaux peuvent être définis comme «les interventions politiques des groupes sociaux subordonnés »,c'est-à-dire exclus des processus de décision, de la sphère du pouvoir, de l'initiative du changement historique (1). L'objet d'étude comprend tout ce qui ne se réduit ni à l'Etat, ni au système de domination mondial. Sans adhérer à l'ensemble de leurs analyses, on doit donc beaucoup aux travaux du C.ER.I. (2). Autrement dit, cette démarche vise à éclairer l'espace de relations complexes, ambiguës et contradictoires que constitue la dialectique de l'Etat et de la société. C'est peut-être l'un des ensembles d'interrogations les plus féconds aujourd'hui, car il porte sur les décalages entre l'état des savoirs et les pays réels, et il refuse le discours désespéré et désespérant du «tout Etat» à quoi se réduirait le destin du tiers monde, tout en s'attachant à une critique des mythologies révolutionnaires tiers-mondistes. Plutôt que de remplacer les anciennes explications toutes faites par d'autre, le colloque s'est attaché à formuler les questions les moins fausses possibles. C'est la conscience du caractère très empirique de nos études, de l'impossibilité de maintenir aucune interprétation monocausale, et de la nécessité d'analyser une «riche totalité de détermination et de rapports » qui a dominé. D'où la méthode adoptée, systématiquement pluridisciplinaire et comparative. Elle a permis de s'interroger sur les hiatus et les articulations entre niveaux d'études, entre monographies et synthèses. Comment lier des grilles de lecture différentes, des analyses de cas aussi dissemblables que Tunis, Alep, Hama, Beyrouth, Le Caire, Téhéran, les villes marocaines et algériennes, des analyses de types d'action aussi divers que les grèves, les émeutes, les révolutions iranienne et soudanaise, et la multiplicité des pratiques quotidiennes populaires? L'intérêt de la rencontre aura été de rassembler ces éléments sur un champ de convergences : les rapports de force changeants entre les groupes sociaux, entre ceux-ci et l'Etat, à travers lesquels s'élaborent les conditions de la production de la société. S'agissant des formations composites, en transition, qui ne peuvent être étudiées en termes de structures, de stratifications, où l'on ne peut déduire les faits sociaux les uns des autres en fonction de déterminismes sommaires, la notion de mouvements sociaux contribue à de nécessaires renversements de perspectives.

25

II. Les mouvements urbains: un espace central, une masse critique
La ville contemporaine a été retenue comme un espace central critique. Articulation dépendante entre le système mondial et l'intérieur des formations, elle est aussi un système spécifique, fonctionnant selon sa logique propre, et une composante clef des sociétés musulmanes. La transition urbaine qu'elles connaissent fait de la ville le lieu déterminant des crises où se joue le devenir de cette région du monde. Des opportunités scientifiques expliquent aussi ce choix. La redécouverte de la complexité de r espace par des sciences sociales pour lesquelles cette catégorie allait de soi, les progrès des études urbaines permettent de confronter plusieurs registres d'interprétation, celui de la sociologie urbaine, celui des études orientalistes de la ville musulmane, celui des mouvements tiers-mondistes.

1) La reproduction sociale, enjeu des mouvements

urbains

Les émeutes dites de la faim constituent l'aspect le plus spectaculaire de la conjugaison des impasses du développement: impossibilité de r autosuffisance alimentaire, dépendance et contraintes internationales. On connaît le schéma des secousses qui se sont répétées dans les grandes villes, mais aussi dans de nombreux centres des trois continents. Les interventions du FM.I. imposant des restrictions budgétaires accompagnent une tendance (en Egypte, en Tunisie, au Maroc...) au désengagement social des pouvoirs. Or, l'application du juste prix, au sens financier du terme, se heurte à une contradiction insurmontable: les nouveaux modèles de consommation, qui se généralisent, et le jeu du marché condamnent au paupérisme une masse coupée des systèmes économicosociaux précapitalistes, et qui ne parvient pas à s'intégrer aux rapports du système capitaliste. Autre contradiction, qui explique les explosions actuelles: le contrôle

social exercé par

« l'Etat

des masses» à travers les redistributions du

surplus et le « biais pro-urbain» - c'est-à-dire les privilèges accordés aux villes sur les campagnes - devient de plus en plus difficile à exercer, en raison de son coût et des tournants des stratégies de développement. Si certains pays, tels la Syrie, l'Algérie et les «Etats rentiers» ont jusqu'iti échappé à ces émeutes du pain, le contre-choc pétrolier, en contractant leurs ressources, laisse prévoir qu'ils ne resteront pas épargnés (3). La précarisation de la force de travail, qui est une réponse des groupes dominants à la crise d'un régime d'accumulation, va dans le même sens d'une aggravation des conflits sociaux. C'est la signification de la résurgence des grèves en Tunisie, mais aussi dans des pays où elle a été peu étudiée comme l'Algérie, le Maroc ou l'Egypte (4). Sur ces deux terrains, qui concernent directement la reproduction sociale et l'accès à un seuil minimum de citadinité, l'Etat a été mis en cause dans la dernière décen26

nie, et il a été contraint d'intervenir par la répression de janvier 1978 et janvier 1984 dans les villes tunisiennes, en 1981 et 1984 au M.aroc, en 1977 au Caire, en 1985 au Soudan. Les enjeux urbains se nouent aussi sur la scène du foncier et de l'habitat. Les recherches récentes ont mis en lumière les changements d'échelles, les tendances à l'implosion des villes et à l'extension incontrôlable des périphéries. Ce champ permet l'analyse des degrés d'intégration, des seuils en-deçà desquels sont cantonnés les candidats non désirés ou inassimilables, donc des stratégies des divers acteurs sociaux. Ce sont les politiques urbaines qui sont les mieux connues. Mais le cas de Tunis montre aussi comment les pratiques d'aménagement s'insèrent dans les stratégies globales et varient en fonction de la conjoncture économique et politique. La «réhabilitation» mise en œuvre en rapport avec la Banque mondiale concerne surtout la couronne des bidonvilles anciens, ceux qui s'étaient stabilisés dans les années 1950. Sans doute parce que cette zone, proche du cœur de la capitale, est la plus sensible, parce qu'on privilégie des populations dont le stage citadin est ancien ou qui proviennent du centre (monde du travail ou fractions inférieures des classes moyennes). Enfin, les variations des choix urbanistiques, et l'intérêt actuel pour les opérations de «réhabilitation» sont en relation étroite avec la situation sociale. Ainsi, une politique salariale « d'accumulation excluante »,débouchant sur des affrontements, serait-elle compensée par un compromis en matière d'habitat On touche là à un domaine mal connu des pratiques et des comportements populaires. A la différence de l'Amérique .latine, où la sociologie urbaine s'est développée en étroite relation avec les mouvements des campiamentos et la question du logement, cet enjeu n'a suscité qu'exceptionnellement des mobilisations de masse dans le monde arabe. Refus de déguerpir, résistances, grignotage de l'espace par les gecekondus (<<construits en une nuit »),par les squatters de Téhéran et de toutes les grandes villes, affrontements, ne sauraient être sous-estimés, non plus que les manifestations de la Kasbah et celles d'autres villes algériennes contre les pénuries d'eau et les insuffisances des services. Mais ces pratiques n'ont pas débouché sur des formes directement politiques, et le niveau local n'est pas devenu l'assise d'une vie associative comparable à celle née dans d'autres régions. Comment l'expliquer? Les problèmes ont la même acuité qu'ailleurs. Il est évident, également, que, comme dans toutes les villes du tiers monde, les rapports urbains, nés au Maghreb et au Moyen-Orient, sont beaucoup plus importants que les rapports de travail dans la définition des groupes et des identités (5). Dans tous les cas, les champs d'action collective ouverts par les émeutes de la faim, les mouvements revendicatifs et les luttes pour l'habitat font ressortir les contradictions majeures de l'espace de production et de consommation qu'est la ville. Elle accumule les masses en transition bloquée, cantonnées dans une situation de l'entre-deux, de sous-citadinité. La crise mondiale accentue ces caractères structurels et fragilise les 27

assises du système urbafn. On a pu définir les villes du tiers monde comme les villes des classes moyennes. Or, celles-ci, durement atteintes par la dépression, voient également se réduire le soutien financier dont elles ont bénéficié à travers les politiques foncières et immobilières. C'est dans une telle conjoncture qu'il faut rechercher les raisons de la radicalisation actuelle des luttes et de la conjugaison des mouvements concernant la sphère de la production et la sphère de la consommation. Bargaining, négociations collectives par l'émeute, explosions désespérées se mêlent et se dissocient dans des champs de forces complexes qui mettent le pouvoir en question. D'où les hésitations de ce dernier et les balancements entre deux orientations: un désengagement, laissant à la charge de la ville la gestion de ses contradictions, ou un renforcement du contrôle par peur de tout développement d'une autonomie urbaine, de toute possibilité d'expression d'intérêts et de dynamique lui échappant. La sociologie des mouvements urbains pose donc le problème de la genèse d'une nouvelle citadinité, qui ne sera la copie ni d'un type idéal universel, ni la reproduction de l'ancienne cité, mais une réinvention à partir des sédimentations historiques accumulées.

2) Les mouvements

sociaux et l'espace de

c(

la ville pour soi

)}

Ce qui fait la spécificité des mouvements urbains dans le monde arabe tient à cette sédimentation, à la richesse et à l'ancienneté d'une civilisation où la ville est centrale. Ainsi, les résistances de Alep, Hama ou Tripoli, l'importance de l'islamisme renvoient aux débats sur la notion de la cité musulmane: débat sur la place de l'Islam dans le modèle de civilisation, entre visions historicistes et culturalistes, débat sur les facteurs de segmentation ou d'unité de la ville,sur les rapports entre celle-ci,l'Etat, la « bédouinité» et le monde paysan. L'orientalisme a posé les questions clefs de la définition de la cité, de sa capacité à se constituer en entité. On le doit aux efforts de renouvellement qui, autour des années 1960, ont réintroduit l'histoire et les sociétés dans les études orientales et les villes dans l'histoire (6). Mais les hiatus entre ces problématiques et les recherches contemporaines n'ont été dépassés que récemment, surtout dans les travaux de Michel Seurat sur les crises du Proche-Orient. Il faut en effet inscrire les mouvements actuels dans la très longue durée et définir les noyaux de « la ville pour soi ». C'est ce que l'analyse des «réseaux sociaux» de centres comme Alep par l'équipe de l'I.RMA.C. met en évidence. Doublant - dans les divers sens du terme l'appareil administratif, les réseaux citadins ont institué un jeu de relations complexes et subtiles avec l'Etat, pour négocier leurs intérêts contre les projets d'urbanisme menaçant la vieilleville et assurer une « respira.tion »

-

28

,
dans les rapports entre institutions du pouvoir et société*. Jacques Berque avait décelé à Fès (dans Le Maghreb entre deux guerres) une même subtilité, faite d'adhésion - de surface et profitable - à l'ordre colonial et de préservation des profondeurs. Une écologie politique du niveau local fait ainsi ressortir des espaces dotés d'un potentiel particulier. Le rôle du Bazar dans la révolution iranienne a été souvent souligné, et Johanna de Groot s'attache à en articuler les diverses dimensions : une analyse sociologique montre la cohésion des rapports entre bazari, clercs, milieux populaires, et la complémentarité entre fonctions économiques et religieuses**. Plus profondément, une anthropologie du Bazar éclaire les liens de solidarité, de voisinage, de sociabilité qui composent une identité où l'appartenance urbaine et l'islam sont étroitement imbriqués. Enfin, la tradition séculaire de défense contre l'Etat et l'aristocratie, les millénarismes, les révoltes populaires ont doté les villes persanes d'une mémoire collective. Au Caire, le succès d'un feuilleton à la Eugène Su~ mettant en scène le pouvoir, les Oulama et le peuple de la « Cité victorieuse» révèle également une sensibilité historique aiguë (7). Les processus constitutifs d'une spécificité urbaine sont donc fondamentaux dans les mouvements sociaux, et comme l'ont montré Ph. Khoury à propos de Damas et M. Seurat à propos de Tripoli, cette spécificité se développe par référence à trois niveaux: le quartier, la ville, la communauté (8). Mais la réactivation récente des appartenances à la ville ne se réduit pas à la répétition des anciennes situations, elle est une réponse aux conditions nouvelles qui pèsent sur la cité, à une crise profonde. Menace de dislocation par la pénétration du système économique mondial, de submersion par l'immigration, d'écrasement sous le poids de l'Etat, telle est la configuration actuelle. La radicalisation des Frères musulmans en Syrie est une réaction contre la désagrégation de l'ordre ancien, la réduction des assises foncières des bourgeoisies, le développement de pôles d'activité qui leur échappent, et la perte des relations privilégiées avec le pouvoir, conquis par des étrangers à la ville. Car, sauf exception, les médinas n'ont pas été les foyers constitutifs des Etats-nations contemporains. Leur légitimité a été mise en question dans la symbolique nationaliste par la résistance bédouine ou par l'apparition de nouvelles forces. Les «bourgeoisies girondines » du Proche-Orient, les élites cosmopolites du Caire, les notables des villes maghrébines ont été supplantés par des groupes plus aptes à capitaliser les dynamiques politiques accumulées avec la mise en mouvement des sociétés. Va-t-on vers le crépuscule des vieilles citadinités, vers l'épuisement de ces mouvements dont « le parfum de société » trouve encore asile dans les «villes intermédiaires» qui ont été, jusqu'ici, relativement préservées de la modernité, comme le pense Michel Seurat?
Communications de J.-Cl. David, F. Métral. * Formation and Reformation of popular movements ** in Iran.

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L

La violence des affrontements à Hama et Tripoli, la destruction de quartiers entiers montrent que des situations limites ont été atteintes. Quant aux villes neuves et aux grandes métropoles, les luttes dont elles sont l'enjeu apparaissent comme ambivalentes. Elles peuvent aussi bien participer à la constitution de nouveaux rapports de citadinité qu'à la dislocation de la centralité urbaine.

3) La ville disloquée
«Le faubourg donne l'assaut de toutes parts... c'est un recours à une vitalité venue des tréfonds, venue du lointain et charriant des forces inattendues. » (9) M. Harbi a étudié une dynamique qui n'est pas celle de la campagne encerclant la ville, mais celle d'un entre-deux indéfini, et il a expliqué sa portée dans le Maghreb des années 50*. Le cas de Skikda est, en effet, exemplaire. Comment la ville coloniale, refusée aux colonisés, est-elle subvertie par ceux-ci? Une telle interrogation vaut pour les centres de peuplement français, pour les fausses villes que sont les agglomérations minières ou agrariennes, et pour une création comme Casablanca. Les traits de ces agrégats se dégagent nettement: quasi-absence des classes moyennes, de groupes capables d'encadrer les populations sousurbanisées et de faire fonction d'intermédiaire avec les groupes dominants et le pouvoir. Une masse flottante s'accumule, que les rapports de travail ne structurent que de manière très limitée. Les organisations syndicales, les associations transcommunautaires, les médiations entre ethnies et entre catégories sociales, entre l'en-bas et l'en-haut n'ont qu'un rôle mineur. Dans ces conditions, la rupture avec la marginalité et l'intégration à la ville ne peuvent s'effectuer que par une conquête. Processus où le poids des masses, que les grandes vagues de manifestations concrétisent, est déterminant. La mobilisation politique amorcée à partir de 1930 au Maghreb et en Egypte, et qui connaît son apogée dans la décennie 1950-1960, s'est développée avec les mouvements de libération et la rationalisation fournie par les nationalismes. C'est cette conjugaison qui

fait, selon la formule d'Allal el Fassi, « la gloire de Casablanca». Le corps
étranger qu'était la métropole économique marocaine devient un symbole de légitimité et le principal espace politique du pays. Espace, sans doute, mais acteur? Comment définir plus précisément la dialectique ainsi nouée entre la ville, la nation et les appartenances multiples des néo-urbains? Les flùx migratoires, les migrations intra-urbaines et les renouvellements des générations fragilisent les racines d'une entité citadine. Ainsi, les rares enquêtes portant sur la conscience collective, aussi bien dans la «Nou* 30 Appartenance sociale et dynamique politique. Skikda (1937-1955).

velie Médina» de Casablanca que dans la Kasbah d'Alger, ont dégagé à la fois la réalité d'une mémoire historique et le flou des identités. Ces contradictions se manifestent également dans le rythme heurté des mouvements, faits d'alternances de lames de fond et de longues phases d'inertie apparente ou de cheminements souterrains. Enfin, autre flou, celui de la topographie dans laquelle se déploient les mouvements sociaux, les hésitations entre l'avancée de la périphérie vers le centre, l'unification de la ville dans les temps forts, et le repli sur des unités de base. Selon Bernard Hourcade, seules les composantes radicales du chiisme ont pu, pendant la phase ascendante de la révolution iranienne, assurer cette fonction indispensable de rassemblement, avant que l'indécision des structurations sociales du mouvement et le gigantisme de Téhéran ne suscitent l'émiettement en localismes multiples (10). S'il est possible de définir des noyaux dotés d'une cohérence - les occupational communities alliant appartenances professionnelles et résidentielles, dans les centres miniers ou certaines banlieues, ou encore les agrégats d'habitat précaire qui s'autonomisent autour de leur mosquée et
d'enjeux liés à la défense des résidents

-,

la constitution

d'une identité

urbaine se joue dans le champ de tensions entre les facteurs de dislocation et les facteurs de recomposition que portent les mouvements sociaux. Aussi, le paroxysme de la guerre qui domine le devenir du Liban ne saurait-il être écarté comme atypique. «Beyrouth vu de l'Akkar, l'Akkar vu de Beyrouth », l'intitulé de la communication de Michaël Gilsenan met en relief les processus qui ont abouti à l'implosion actuelle. La longue marche cmite, c'est le choc en retour sur la ville de la décomposition du monde paysan. En se posant à la fois comme société fermée et .comme cheval de Troie, en imposant l'ouverture à la modernité, la ville produit de la misère. La misère, c'est la pauvreté de moins en moins résignée, c'est la vieille indigence, mais déracinée, c'est la disqualification des valeurs traditionnelles (ainsi l'honneur dans la Bekaa). Après avoir inversé au XIXe siècle ses anciens rapports avec la montagne, Beyrouth a été submergée par les migrants, puis investie par les « barbares », par les communautés d'origine rurale. Ce type de mouvements, « extra-urbains, massifs, accélérés, armés » selon la définition de Salim Nasr - ne vise pas à une intégration dans l'organisme citadin mais traite la ville comme un territoire étranger. Le centre de Beyrouth, c'est-à-dire ce qui «produit du sens », ce qui affirme une identité, menace de disparaître après dix ans de luttes armées. Les mouvements sociaux apparaissent donc comme un potentiel de tendances qui n'est susceptible d'aucune interprétation téléologique. Cependant si l'histoire n'a pas de sens, cela doit inciter non pas à réduire les sociétés à de quelconques nefs des fous, mais à proposer une logique des mouvements, à en décrypter les composantes et à en identifier les acteurs.

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ln. Analyse sociologique des mouvements
S'il est une évidence, c'est bien l'impossibilité de continuer à raisonner

en fonction d'une catégorie, ou par « opposition binaire »,en proposant la
classe, la communauté ou la nation comme explications toutes faites. Les mouvements sociaux imbriquent des systèmes d'appartenances multiples, parentales, locales, ethniques, religieuses, économiques... Les conceptions évolutionnistes, qui étaient fondées sur le passage supposé des solidarités primaires à des solidarités horizontales, ne sont plus de mise. Il faut donc procéder par analyse de groupes sociaux, tout en mesurant les limites de la méthode.

1) Les classes moyennes
Pour retenir la définition la plus large, les mouvements sociaux sont le mode d'intervention des groupes subordonnés, exclus du pouvoir. Les classes moyennes y occupent une situation aussi paradoxale qu'importante. Contrairement aux visions populistes, en effet, leur intervention est souvent déterminante dans les mouvements de libération nationale, mais aussi dans les processus de démocratisation actuels, ou encore dans le développement des courants islamistes. L'engagement politique récent de la middle class, les nouvelles positions politiques qui accompagnent cet engagement la rappellent à notre attention. Cette mobilisation est liée à la crise qui r atteint directement et durablement, en amoindrissant ses revenus, et en mettant en question à la fois son statut et la mobilité sociale qui est indispensable à sa reproduction. Or l'espace des classes moyennes se situe à la fois dans les activités de production et d'échange et dans les appareils de l'Etat, dans le secteur stratégique des institutions gérant les rapports entre Etat et société. D'où l'ambiguïté de leurs comportements, qui tient au contraste entre une faible capacité économique et un capital politique considérable. D'où aussi un potentiel d'intervention dû à une situation privilégiée dans le milieu de la société. En fonction de quels facteurs ces classes moyennes apparaissent-elles tantôt comme des supports de stabilité pour les systèmes politiques, tantôt comme des forces de rupture (11)? Grèves des enseignants, des médecins et des magistrats à Beyrouth et au Soudan, résistance des architectes et aménageurs de Hama, création de la Ligue des droits de l'homme tunisienne, prolifération d'associations culturelles, sociales, de voisinage: les modes d'action mis en œuvre par les classes moyennes se caractérisent par leur allure polymorphe et leur portée.

32

2) Travailleurs et mOLlvement ouvrier
Si le mouvement ouvrier n'est pas central dans les mouvements sociaux du Maghreb et du Machrek, il en est l'une des composantes. On l'a vu avec les grèves de 1970 en Turquie, de 1972-1974 au Liban, 1977 en Egypte, janvier 1978 en. Tunisie et 1981 au Maroc, pour citer quelques exemples récents. La chute du régime soudanais en 1985 et les ébranlements de nombreux systèmes politiques du tiers monde ,ont été précipités par les grèves générales, qui apparaissent souvent comme un élément décisif des situations insurrectionnelles. Mais l'interprétation du fait ouvrier dans les luttes urbaines est difficile. Cela tient au schématisme du marxisme, à la conception du parti démiurge seul capable de donner tout leur sens aux bégaiements des masses et son sens à l'histoire. Les contours du monde du travail, son poids, sa situation, sa position de classe, le jeu des rapports de production et des autres rapports sociaux, le fractionnement du prolétariat, les spécificités de l'identité de classe constituent autant de problèmes mal connus. Les relations entre l'islam et la culture ouvrière ne peuvent plus être posées de manière simpliste, ou ignorées. Quelques enquêtes effectuées en Iran après 1978 montrent que certains traits de conscience ouvrière sont irréductibles à l'islamisme totalitaire. Ces logiques s'affrontent, parfois durement, dans les conseils (Shura) et au niveau du procès de production, sur des enjeux décisifs: le pouvoir dans les entreprises et les rapports de travail. «Ils disent que nous n'avons pas fait la révolution pour des raisons matérielles. Alors, pourquoi l'aurions-nous faite? Ils disent que c'est pour l'islam. Mais qu'est-ce que l'islam signifie ici?» (12) En sens inverse, on a noté justement les influences de l'islamisme dans le syndicalisme tunisien ou dans l'émigration (13). Les études des comportements politiques mettent à jour des différences entre les diverses fractions du salariat en fonction des degrés d'insertion dans la ville et dans l'univers industriel, de l'ancienneté de cette insertion, de la qualification, du niveau scolaire, et des traditions revendicatives. Ces différences sont analysables dans la grève qui permet de poser, autrement qu'en termes abstraits, la question de l'existence d'une classe. Elle est riche de significations car elle noue les revendications concernant le travail et la consommation collective. Enfin, la portée symbolique et politique de certaines grèves est considérable. C'est cet acte, le plus pleinement ouvrier, qui constitue une classe et lui confère une identité. Demeurent de nombreuses questions: comment le syndicalisme s'assure-t-illa représentation du monde du travail, quelle est l'autonomie des appareils du mouvement ouvrier par rapport à l'Etat? Quelles sont les racines des bureaucraties syndicales? Mais aussi, pour dépasser les débats polémiques, quels facteurs expliquent les cohérences étatiques du salariat dans les systèmes populistes (Algérie, Egypte nassérienne), comment rendre compte des convergences et des divergences entre mouve33

ments de pauvreté et syndicalisme, comme on l'a vu Maroc et en Tunisie (14)? D'autres acteurs et d'autres lignes de partage sont moins connus et les jeunes, les femmes mériteraient des recherches spécifiques, qui sont encore rares. Mais les limites de toute étude des mouvements en fonction d'une sociologie qui s'est construite comme sociologie des structures sont vite atteintes. Les orientations proposées par Salim Nasr conjuguent divers niveaux d'analyse: le niveau du profil social objectif-origine, insertion dans la structure sociale, trajectoire - le niveau du groupe de référence conscience d'appartenance et adhésion à un modèle culturel et le niveau de l'univers symbolique discours, idéologie et mythes mobilisateurs. Pour progresser, il faut donc appréhender les mouvements sociaux comme un champ d'action historique.

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IV. Les mouvements sociaux, un champ d'action historique
Penser en termes de mouvements, c'est procéder à un renversement de perspectives, privilégier les phénomènes de mobilité, d'instabilité, de transition, qui sont bien plus importants que les structures. C'est aussi être confronté à l'impossibilité de déduire les comportements à partir d'appartenances sociales, à l'impossibilité de considérer les actions collectives et les idéologies mobilisatrices comme déterminées par le niveau de l'infrastructure, ou l'action de classe comme découlant de la formation de classe. Tout au contraire, l'instance politique apparaît non seulement comme largement autonome mais comme un facteur de structuration sociale, dans la mesure où elle modifie les rapports de force entre les groupes et les rapports de ces groupes au pouvoir.

1) L'instance politique
Afin de décomposer la difficulté, on peut distinguer la dynamique de l'événement, les formes de mobilisation et d'organisation politique et les acteurs qui y jouent un rôle prépondérant. Mais un préalable s'impose, celui que représentent les enjeux idéologiques dans la définition du politique. Le discours du pouvoir vise à disqualifier l'insurgé ou l'opposant. Barbares, bandits, pétroleuses de la Commune de Paris ont leurs équivalents dans le vocabulaire contemporain qui prive de toute légitimité, exclut du politique les luttes populaires. La comparaison avec la Commune de 1871 mérite attention à un autre titre. Dans sa communication 34

J.-F. Clément montre que la répression frappe non seulement les «coupables » mais aussi les suspects, les villes frondeuses, les classes dangereuses, les groupes qui inquiètent le parti de l'ordre*. Aussi, la notion d'infra-politique ne peut-elle justifier l'économie d'une réflexion sur l' épistémé populaire, sur des références culturelles qui ne sont ni celles du pouvoir, ni celles des chercheurs. Comme le soulignent J.-F. Bayart et

J. Leca, tout est potentiellement politique, « c'est le rapport de force entre
les groupes qui en détermine les frontières». Ainsi, combien d'émeutes sont-elles issues d'un fait prétendu divers - incident de la rue, match de football... ? C'est bien le sens donné par les acteurs à tel ou tel fait qui est déterminant. Une grille d'analyse doit donc intégrer: a) les divers champs où se situent les modes d'action collective: - la participation aux institutions du système dominant (élections, partis, syndicats) ; - les « arts de faire» spécifiquement populaires (parole codée, contreinformation populaire, ce qu'on appelle silence, résistances, constitution

de sous-systèmes autonomes, « escapisme »...); b) les terrains et les enjeux économiques, sociaux (rapports de tra-

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vail, secteur informel, consommation collective), politiques (position à l'égard du maillage étatique), urbains (habitat, services), anthropologiques (rapports privé-public, vie quotidienne...) ; c) la multiplicité des pratiques mises en œuvre, pour lesquelles on ne dispose pas même d'un inventaire et d'un classement permettant de distinguer tactiques et stratégies, de comprendre des dynamiques faites de replis et d'avancées, d'émiettement et de convergences en mouvements centraux. Là encore, seule l'accumulation de monographies éclairerait les configurations originales que constitue chaque mouvement, les forces en jeu, les relations instables qu'elles nouent, les interactions entre quantité de facteurs, la fluidité des situations. Cette démarche est aussi l'un des moyens de lier les niveaux sociologiques et factuels. Ce ne sont pas en effet des classes, des communautés ou des masses qui apparaissent dans les dynamiques sociales, mais des acteurs dotés d'un capital politique particulier, à partir duquel ils s'assurent la représentation des groupes. C'est ce qui explique l'importance des intelligentsias prolétaroïdes dans les mouvements sociaux. «Groupe sous les remparts» de Tunis, noyau populiste qui, autour de Mohamed Ali et Tahar Haddad, a constitué la C.G.T.T., militants de l'Etoile nord-africaine, plèbe cléricale, «cultivés» égyptiens appartiennent à une même famille (15). Ils ne se confondent ni avec l'aristocratie du savoir sacré, ni avec les intellectuels dominants de la modernité. Privés de statut légitime, condamnés à une situation précaire, ils retournent leur exclusion en engagement. Ces jeunes «vont au peuple »,ou plus simplement encore, n'ont pu le quitter dans des sociétés
* Les révoltes urbaines de 1984 au Maroc.

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qui tendent à se bloquer (16). Leur radicalisation dans les moments de crise et celle des milieux populaires composent les charges politiques qui font les grands mouvements historiques. Le rôle de certaines corporations dans le syndicalisme relève aussi d'une capitalisation politique. Ainsi, la rupture de l'ordre colonial que réalisent les >dockers>de>Tunis par leur grève de 1924 les fait naître à la fois comme forc~'collective>et co~e groupe charnière des mouvements populaires. Le statut de héros symboliques qu'ils conquièrent leur permet de tirer parti de la situation stratégique qu'ils occupent entre la ville moderne et la médina} entre l'économie de marché et la société colonisée, entre le mouvement revendicatif et le mouvement national. Des positions d'hégémonie peuvent être dues aussi dans les conjonctures d'affrontements - au poids physique de certains acteurs, tels les violent middle men que sont les qabada, zuar~ loutis... Ce très ancien type social de la société classique, qui semblait appelé à disparaître avec l'urbanisation contemporaine, a trouvé dans des conditions nouvelles des raisons d'être qui expliquent sa survie. Intermédiaire entre le ZaÏm Ge guide) et son corps électoral, pièce maîtresse du système clientéliste, il est aussi l'intercesseur entre son territoire et la sphère des pouvoirs. Type ambigu donc, qui tient du marginal, et qui est pourtant très enraciné dans son quartier ou sa rue, qui tient de l'exploiteur mais qui est aussi un protecteur. Aussi, les renversements des rapports et des fonctions qu'il assure sont-ils fréquents comme le montrent l'autonomisation des qabada libanais dans la guerre civile, le retournement du lumpen dans la bataille d'Alger, le rôle des bandes de rues dans le quadrillage populaire lors des émeutes tunisiennes et marocaines. Les convergences avec les luttes populaires des hors-la-loi, des bandits d'honneur sont un domaine à explorer. Une deuxième approche du niveau politique consiste à définir des formes de regroupements spécifiques. Michel Seurat s'y est efforcé à propos des milices libanaises, en empruntant à CI. Cahen et I. Lapidus pour en retrouver les racines historiques dans la ville>musulmane, à M. Castells et A. Touraine pour en rechercher ]es composantes issues de mouvements urbains tiers-mondistes, à E. Hobsbawm pour les comparer avec les «primitifs de la révolte» (17). D'autres approches méritent atteI!tion, par exemple les dictionnaires biographiques, qui permettent d'analyser la genèse d'un tissu social militant, de le mettre en rapport avec les rythmes des mouvements, et de poser le problème des fonctions intellectuelles et de l'encadrement de ces mouvements. Dans cette recherche de fils conducteurs dQ «passage au politique »,il faut relire les derniers travaux de Michel Seurat, et en particulier les passages concernant une forme de regroupement telle l'açabiyya, c'està-dire l'esprit de corps, la force collective, l'identité, qui se constituent dans un mouvement en fonction de diverses appartenances, et par opposition à d'autres groupes.

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On voit donc que ce sont les dimensions culturelles qui donnent leur sens aux mouvements sociaux.

2) Les dimensions

culturelles des mouvements

sociaux

Comme on l'a noté tout au long de cette étude, les traits spécifiques de

la « ville pour soi» révèlent une capacité de reproduction culturelle dans
la très longue durée qui suppose des domaines préservés. Paul Vieille a également souligné l'importance du « privé », comme moteur de la reconquête islamiste (18). Mais les mouvements contemporains ne se réduisent pas à cette reproduction. Ils sont aussi «invention de la tradition» et réinvention... C'est qu'ils ne sont pas seulement produits par les cultures, mais aussi producteurs de culture populaire. On ne comprendrait pas autrement la genèse du mouvement ouvrier et la constitution d'une conscience ouvrière, qui s'ancre dans des comportements tels la grève et le militantisme. La meilleure définition des rapports entre cultures et mouvements sociaux est celle qui les pose comme mémoire, c'est-à-dire comme une relation entre présent et passé, fondée sur la réactivation d'un potentiel d'expériences et de signes, l'actualisation de ce potentiel. Ainsi, l'ambivalence du culte des martyrs dans le chiisme soumission à l'inéluctable, « quiétisme », ou au contraire «sainte colère » - est liée aux dynamiques populaires. Quand la plèbe n'accepte plus de jouer les rôles négatifs dans les Mystères, elle crée une culture d'opposition, l'imam Moussa Sadr fait de même quand il élabore une théologie de la libération et une pédagogie des opprimés. Il faut sans aucun doute aussi interpréter la violence comme une composante de la culture populaire et non comme un phénomène« simplement» pathologique. L'ordre urbain dominant, fait de rationalité technique et du totalitarisme de l'Etat, le caractère exogène des symboles de la modernité, le hiatus entre les modèles de consommation et la sphère du possible portent en eux cette violence. C'est elle qui est centrale dans la réponse élaborée par les sous-prolétaires de Skikda, dans le contrôle physique des adversaires, le contrôle des mœurs (la hisba) et l'exclusion des «douteurs »*. Elle réaffirme contre l'univers colonial une légitimité anthropologique, qui a été notée également dans la Turquie d'aujourd'hui (19). De même, les millénarismes et leurs resurgissements contemporains surtout révèlent des zones de refus. Les émeutes du pain donnent toute la mesure de la polysémie des mouvements sociaux. Première référence, « l'économie morale» qui sous-tend la notion de prix juste, est un élément d'un modèle idéologique plus général, celui du souverain juste et du souverain injuste, celui des rapports entre Millat et Dawlat. La légitimité

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* Communication de M. Harbi 37