Ethnologie des techniques

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296286382
Nombre de pages : 200
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ETHNOLOGIE

DES TECHNIQUES

Architecture cérémonielle Papago au Mexique

Dans la collection

Anthropologie

- Connaissance

des hommes

Dirigée par Jean-Pierre Warnier
Dernières parutions: Danielle Jonckers, La société Minyanka du Mali, traditions communautaires et développement cotonnier, 1987. Christine Bastien, Folies, mythes et magies d'Afrique Noire, 1988. Suzanne Lallemand, La mangeuse d'âmes. Sorcellerie et famille en Afrique, 1988. Sylvie Fainzang, Odile Joumet, La femme de mon mari. Anthropologie du mariage polygamique en Afrique et en France, 1989. Michel Boccara,La religion populaire des Mayas, entre métamorphose et sacrifice, 1990. Claude Rivière, Union et procréation en Afrique, 1990. Laurent Vidal, Rituels de possession dans le Sahel. Préface de Jean Rouch, 1991. Inès de La Torre, u Vodu en Afrique de 1'0 uest, rites et traditions, 1991. Suzanne Lallemand, L'apprentissage de la sexualité dans les Contes de l'Afrique de l'Ouest. Noël Ballif, Les Pygmées de la Grande Forêt. Michèle Dacher, Prix des épouses, valeur des soeurs, suivi de Les représentations de la Maladie. Deux études sur la société Goin (Burkina Faso). Nambala Kante (avec la collaboration de Pierre Erny), Forgerons d'Afrique Noire. Transmission des savoirs traditionnels en pays malinké, 1993. Véronique Boyer- Araujo, Femmes et cultes de possession au Brésil, les compagnons invisibles, 1993. Nicole Revel et Diana Rey-Hulman, Pour une anthropologie des voix, 1993. Albert de Surgy,Nature etfonction desfétiches en Afrique Noire, 1994. Marie-Christine Anest, Zoophilie, homosexualité, rites de passage et initiation masculine dans la Grèce contemporaine, 1994.

Philippe GESLIN

ETHNOLOGIE

DES TECHNIQUES

Architecture cérémonielle Papago au Mexique

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'HARMATTAN,

1994 ISBN: 2-7384-2367-1

SOMMAIRE

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ANNEXE
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PRÉSENTATION GÉNÉRALE......

9 27

LE PROCESSUSTECHNIQUE..... ANALySE ....... ........

105
129
137

B~A N . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
1 : Liste des opérations. ..... ......................

ANNEXE 2: Synthèse de l'infonnation ANNEXE 3 : Données chiffrées
OUVRAGES CITÉS. . ... . ... .. ... ... ... ... ... ... ... ... . ... .. ...

157 183
195

A VANT-PROPOS
L'étude du processus de construction de la hutte cérémonielle papago a pu être menée à bien grâce au travail et au soutien des habitants du village de Quitovac, Sonora, Mexique, aux chercheurs de l'Institut National d'Anthropologie et d'Histoire (INAH) à Hermosillo et au Centre d'Etudes Mésoaméricaines et Centre Américaines (CEMCA) de Mexico alors dirigé par f. Meyer. Elle s'intègre dans un projet plus vaste d'ethnoarchéologie, dirigé par F. Rodriguez Loubet avec la collaboration de Mme N. Silva (archéologue), M. Antoschiw (ethnohistorien), f. Galinier (ethnologue), f.M. Le Clézio (écrivain) et E. Arau (géologue). En raison du caractère inattendu de l'évènement, ce type d'enquête n'avait pas été prévu dans la définition du ''projet Sonora". La décision de procéder à l'enregistrement d'un tel processus, en l'absence du Directeur de projet au moment des faits, a été prise par Mme Nelly Silva (CEMCA), sa collaboratrice. Cela n'entravait pas le déroulement du programme prévu et permettait au contraire de spécifier certaines données archéologiques relatives à l'ancienne structure cérémonielle. Toutes les facilités matérielles pour mener à bien ce travail de terrain intensif et parfois fastidieux m'ont été octroyées par Mme Silva. Qu'elle trouve à travers ses lignes l'expression de ma profonde gratitude. Les déterminations botaniques ont été réalisées par le Dr f. N. Labat du Museum d'Histoire Naturelle de Paris, à partir de diapositives, ce qui n'a pas rendu la tâche facile. Une partie de

7

l'herbier constitué sur place a malheureusement été égarée entre Quitovac et Mexico. Les dessins sont l'oeuvre de Robert Cottura dessinateur au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM) de Paris. L'ensemble du processus a été enregistré par mes soins sur plus d'un millier de diapositives archivées au CEMCA à Mexico. (Film: Fuji 100 ASA,' boîtiers motorisés: Canon Al et Leica M4P ,. optiques: Canon 35/70mm et Leitz 35mm). Je tiens enfin à remercier le Pr M. Godelier (EHESS) et les Drs Ph. Descola, (EHESS) J. Galinier (CNRS), P. Lemonnier (CNRS), F. Sigaut (EHESS), E. Taladoire (Paris I) et J. Escouteloup (Bordeaux II), pour leurs conseils et l'intérêt qu'ils ont porté sur ce travail qui a constitué une étape importante de mes
recherches en ethnologie des techniques.

Remarque sur la finesse du processus technique

de la description

Une description minutieuse constitue un bon moyen d'oeuvrer dans une perspective comparatiste en ethnologie. Affiner les descriptions, c'est donner la plus grande palette d'entrées possibles à quiconque souhaiterait par exemple confronter ses données d'architecture "traditionnelle" avec celles du présent travail. Il faut rappeler que les desc.riptions de processus techniques ne sont pas légions en ethnologie. Nous devons aussi préciser, plus modestement, qu'il s'est agit pour nous d'acquérir une expérience supplémentaire en technologie culturelle. Elle nous a permis de tester certains concepts élaborés par les représentants de ce courant de l'ethnologie et de porter a posteriori un autre regard sur les méthodes de description et d'analyse des processus techniques qu'ils produisaient. Nous avons pu ainsi envisager ce qui se faisait ailleurs, notamment en ergonomie, et finalement orienter nos recherches vers les problèmes de développement et sur la place que peut occuper la technologie culturelle dans le cadre des transferts de technologies. C'est enfin répéter, après d'autres, que la "culture" est dans les phénomènes les plus
élémentaires.

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I-PRÉSENTATION

GÉNÉRALE

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ig 1 Etablissements papagos ( modifiée diaprés Fontana 1983 fig. 1 )

Localisation

géographique

de l'enquête

La zone à laquelle cette é~ude se réfère est connue depuis plusieurs siècles sous le nom de Papagueria. Dès 1699, le capitaine Manje visite la région avec le père jésuite Eusebio Kino. Il nomme ses habitants "Papabotas" . Avant 1745, le Père Ignacio Keller élabore une carte sur laquelle apparaît clairement le terme "Papagueria". Il est aujourd'hui encore usité et les habitants de la zone sont appelés "Papago" (R.A. Hackenberg 1974 : 41). De nos jours, les Papago ('papa, go) de langue pima (famille de langue uto-aztèque) se répartissent sur les deux tiers ouest du sud de l'Arizona et du nord du Mexique. Du côté américain, 16000 d'entre-eux vivent dans les réserves de Sells, San Xavier, Akchin et Gila Bend. Hors réserve ils se répartissent près de Ajo, Marana, Gila Bend, Florence et les zones métropolitaines de Los Angeles, San Jose, Tucson et Phoenix. Du côté mexicain ils sont disséminés dans de petits établissements isolés sur une zone qui ne s'éloigne pas à plus de 100 miles au sud de la frontière internationale (B.L. Fontana 1983 : 125). L'étude proprement-dite se situe du côté mexicain, dans le village de Quitovac (fig. 1), au nord-ouest de l'état de Sonora, à 50 kilomètres au sud de la frontière actuelle avec les Etats-Unis d'Amérique. Ce village est considéré comme le centre religieux des Papago.

Il

~ig. 2

Déroulement

de l'enquête

L'enquête s'est déroulée sur une période de 18 jours, en décembre 1987. Cette durée correspond au temps nécessaire à la construction. C'est-à-dire, de la collecte des matériaux de base, au dégagement final de la zone périphérique de la hutte pour en faciliter l'accès depuis la piste la plus proche. Cette hutte fut détruite dans les années cinquante. Son utilisation était liée à une série de rituels dont certains sont encore pratiqués aujourd'hui à Quitovac et du côté américain. Depuis cette époque, elle n'a jamais été reconstruite. En 1987, la fouille archéologique de cette aire cérémonielle parfaitement circonscrite fut entreprise. Elle révéla une partie du plan au sol de l'ancienne structure, associée à quelques fragments du remplissage végétal des parois calcinées et les vestiges de larges jarres (ollas) qu'elle 12

renfennait. La construction de la nouvelle hutte cérémonielle qui constitue l'objet de la présente étude, a été décidée et réalisée par les habitants, quelques jours avant la fin de la fouille. Elle s'opéra à l'emplacement même de l'ancienne structure. Le caractère inattendu de cette décision, en fin de séjour, a imposé un travail soutenu et limité dans le temps. Il en résulte par conséquent de nombreuses lacunes d'ordre ethnographique qui réduisent d'autant l'analyse et les inférences proposées. On peut toutefois considérer que la construction d'une telle hutte cérémonielle est un fait rare, voire unique en territoire mexicain. Sa restitution, même partielle peut enrichir les connaissances générales qui touchent à l'architecture "traditionnelle" dans cette région. Dans un premier temps, l'étude de la tâche1 a constitué le point central de l'enquête pour la simple raison qu'en l'absence de problématique véritable au début de la construction, elle était susceptible de fournir les bases fondamentales d'une approche différentielle. La problématique véritable est née dans un deuxième temps, de l'observation de l'activité2, au moment où l'articulation des enchaînements d'opérations, des moyens d'action sur la matière et surtout des connaissances mis en oeuvre par les différents opérateurs s'est révélée inadéquate. La construction de la hutte s'est en effet interrompue à un moment précis du processus. Après la pose des deux portiques parallèles égaux et l'enchassement des piquets d'armature des parois, il est apparu aux deux opérateurs qu'aucune espèce végétale présente dans cette zone désertique ne pouvait fournir la longueur de tronc nécessaire à la réalisation des solives. Le cercle fonné par les piquets de soutènement de parois avait un diamètre supérieur à dix mètres. Les opérateurs ont alors fait appel à un troisième personnage qui par ses connaissances techniques, a pennis de modifier l'annature et de poursuivre le processus de construction.

1. On regroupe sous le terme tâche, par convention (en ergonomie francophone en particulier), l'ensemble des éléments objectifs qui constituent les "données" pour l'opérateur: la machine, les procédures prescrites, les objectifs à atteindre (Montmollin (de) 1984 : 113). 2. L'activité regroupe l'ensemble des comportements réels des opérateurs sur leur lieu de travail, physiques (ses gestes, ses postures...) et mentaux (ses raisonnements, ses verbalisations...) (Montmollin (de) 1984: 108). 13

Fondements

théoriques

de l'enquête

La démarche fondamentalement descriptive du départ a été reconsidérée en fonction de cet évènement. Cette intervention illustre en effet une notion important en technologie culturelle: celle, très spécifique, de savoir-faire technique3, avec ses modalités de transmission et d'appropriation au sein d'une unité restreinte (un village) et entre des individus appartenant à un même groupe (papago). L'intérêt s'est porté sur la réalité sociale reflétée par ce "moment stratégique"4 à partir d'une analyse systématique de la tâche et de l'activité des opérateurs et au regard des infonnations contextuelles classiques recueillies. Ce type de recherche s'intègre dans la voie ouverte par des auteurs tels que Mauss, Haudricourt, Leroi-Gourhan et Cresswell qui globalement avancent, à titre d'hypothèse "... que l'analyse des processus techniques (tâche et activité), étude de l'organisation relative des chaînes opératoires ou des éléments qui les composent, pourrait constituer une voie nouvelle de la recherche anthropologique" (Lemonnier 1980 : 8). Cet isolement du fait technique, envisagé comme fait social à part-entière n'est qu'un artifice d'analyse. Il s'agit d'en faire une approche systémique (voir Akrich 1989, Gille 1976, Lemonnier 1976) qui constitue le point fort de la méthode. Il faut rappeler que cette approche repose en particulier sur la prise en considération de l'interaction d'éléments dont l'ensemble constitue un "tout" allant au delà des logiques propres de chacun. En technologie culturelle elle englobe en général trois étapes d'analyse développées par Lemonnier (1983) :

3. Par savoir-faire on entend l'ensemble des connaissances et des savoirs humains qui permettent à la fois la mise en oeuvre du couple outilmatière première, le déroulement des chaînes opératoires et l'obtention d'un résultat proche de celui désiré (Chamoux 1983 : 99). 4. La mise en évidence de tâches stratégiques constitue un moyen immédiat d'établir un pont logique entre système technique et système social. Cette notion de tâche stratégique est essentiellement relative. Sera "stratégique" une tâche dont l'accomplissement est nécessaire à la poursuite du processus, c'est-à-dire qui ne peut être différée, annulée ou remplacée sans le perturber gravement. On trouvera ainsi des opérations dont l'ordre de succession est immuable, qui doivent intervenir simultanément, ou dont le déroulement doit tenir dans un laps de temps déterminé, etc. (Lemonnier 1980 : 9). 14

- la considération des articulations intra-technique; "une technique fonne système (elle regroupe des objets, processus et connaissances)". Elle ne peut être isolée; - La considération des articulations inter-techniques; "Les techniques sont en rapport les unes avec les autres à différents niveaux (chaîne opératoire, couple geste-outil, connaissances spécifiques)". Un système technique n'est..." par conséquent"... que la combinaison de multiples processus qui s'articulent les uns aux autres, avec autant d'ajustements et de dépendances réciproques, au gré de leur succession ou de leur convergence". "Les éléments d'un système technique ne sont plus alors uniquement limités aux seuls moyens d'action sur la matière et connaissances techniques propres à une société. La notion de système technique (et cela constitue la troisième étape) est étendue aux relations sociales mises en oeuvre lors des activités matérielles des sociétés, l'interrogation portant sur les liaisons entre système technique et autres composantes du système social" (Lemonnier 1980 : 2). Les restrictions imposées par le temps ne nous ont pas pennis d'approfondir l'ensemble des paramètres constitutifs du fait technique, généralement retenus pour ce type d'étude qui par ailleurs est encore fort rare (voir par exemple Descola 1986, Digard 1981, Geistdoerfer 1987 et Lemonnier 1980, 1984). L'étude du geste n'a été abordé qu'à travers le relevé systématique des postures caractéristiques de chaque opération et pour l'ensemble des opérateurs impliqués. Nous n'avons pas eu recours aux moyens d'enregistrement adéquats tels que la prise de vue cinématographique. De plus, la description du continuum gestuel nécessite la maîtrise de méthodes d'analyse encore balbutiantes, que certains auteurs s'attachent à développer (voir Brill 1984, Koechlin 1972 et Pelosse 1950). L'étude des connaissances techniques relève des mêmes contraintes. Le recueil du vocabulaire technique exige un séjour plus long qui aurait pennis d'aller plus avant dans la compréhension des processus cognitifs liés au contexte. Des travaux importants qui ont en commun"... la prise en compte du concept de représentation comme concept opératoire pour analyser les pratiques..." (Belisle 1984 : 5) soulignent l'intérêt d'une telle

15

approche (voir Belisle et Schiele 1984, Chamoux 1978, Darre 1985, Delbos et Jorion 1984, Lefébure 1978). Compte tenu de ces restrictions méthodologiques, nous présentons dans une première partie ce qu'est sur un plan purement architectural une "hutte cérémonielle" papago, au regard de celle de Quitovac mais aussi en confrontant nos données de terrain aux témoignages écrits qui fournissent de précieuses informations dans le cadre d'une étude comparative. Le processus de construction est décrit en deuxième partie, avant d'aborder son analyse proprement-dite en troisième partie. Les modalités de transmission des connaissances techniques sont ensuite étudiées à travers l'étude de la répartition des tâches entre les opérateurs. Le moment stratégique observé est alors confronté aux autres composantes du système social.

1- PRÉSENTATION CÉRÉMONIELLE

DE LA HUTTE

Dans le village de Quitovac, l'origine de la hutte cérémonielle (fig. 2) ne nous est pas connue. Son apparition résulte d'un long processus de sédentarisation lié à l'installation progressive dans cette région, de deux communautés papagos aux activités économiques distinctes (économie de prédation et économie de production). Avec l'expansion embryonnaire de l'habitat qui suit cette installation apparaissent certains rituels aux caractéristiques spécifiques tant par leurs pratiques que par le secteur sur lequel ils se déroulent. Il s'agit, selon des textes qui ne font pas référence au village de Quitovac, d'une aire (Llano) située à la périphérie de la zone d'habitation proprement-dite et sur laquelle est édifiée la hutte cérémonielle. "...L'aire cérémonielle réunissait en son sein une hutte circulaire dans laquelle personne ne vivait. A l'est de celle-ci, se dressait aussi une structure sans toit, constituée d'une simple paroi de branchages. Plus loin, à quelques mètres à l'est, il y avait un foyer pour les cérémonies nocturnes. Les réunions n'avaient pas lieu dans la hutte. Cette aire devait se trouver à un jet de pierre de l'habitation la plus éloignée du village. En effet, les appels étaient lancés de 16

cette maison occupée par le leader du groupe local, qui était aussi le gardien des lieux. Plus important encore, sa charge était symbolisée par le droit qu'il avait de faire le feu lors de chacune des réunions. On nommait la maison publique (hutte cérémonielle) "maison de la fumée" car "fumer" signifiait "se réunir". Elle était aussi appelée "Vahki", un mot que l'on traduit généralement par "maison de la pluie". Au XXème siècle on lui attribue une troisième appellation, "oolas kio", littéralement "maison ronde". Aujourd'hui, dans les villages papagos contemporains, il s'agit de la seule structure sans terre encore construite selon un plan circulaire". (Traduit de Bahr 1983 : 178-179). Comme il l'est souligné, ce type de construction a perduré jusqu'au XXème siècle dans sa forme et dans le choix des matériaux constitutifs. Ces huttes cérémonielles (vahki) sont présentes du côté nord-américain. L'existence de l'une d'entre-elles est attestée par Nabokov et Easton (1989 : 346) dans le village de Big Fields en Arizona. Toutes sont de forme circulaire d'où leur appellation anglaise "round house". Le tenne espagnol usité à Quitovac est "Queso" (fromage), sans qu'il soit possible d'en déterminer l'origine. Il n'a pas été possible de visiter les "round house" américaines qui sont les seuls éléments auxquels il aurait été possible de se référer pour la détermination des types de constructions et l'analyse de la signification sociale des variantes éventuelles.

I-I-L'apport

des témoignages

écrits

Dans la limite des documents disponibles, il appert que le processus de construction, dans ses articulations d'étapes de chaîne opératoire, diffère très peu de celui des huttes d'habitation papagos traditionnelles. Hackenberg (1974 : 47) souligne: "Cette construction est rattachée à toutes les étapes de la célébration des rituels. Elle est du type des maisons d'habitation...". Une bonne description générale de ces habitations nous est donnée par le travail d'enquête de R. Underhill (1951). Il s'agit d'un témoignage recueilli auprès d'une femme papago qui dispense une vision intérieure précieuse du processus général développé, et d'informations contextuelles partiellement utilisables dans une 17

perspective comparatiste et, bien sur, dans l'optique de notre recherche sur les connaissances techniques. "La maison est dans le village, parce que la famille apprécie de vivre de concert avec les autres familles ou parents. Toutes les maisons sont de forme ronde, l'équivalent d'une moitié d'orange reposant sur son côté plat, à même le sol. Vu à une certaine distance, vous pourriez penser qu'il ne s'agit en fait que de petits monticules de terre, érigés par une espèce de chien de prairie géant. Elles sont en effet recouvertes d'une couche d'argile du désert. C'est pour que leur intérieur conserve la chaleur en hivers, et procure un peu de fraîcheur en été. Celle de notre famille est très grande. Elle abrite onze personnes. La maison a été construite après le décès du vieil oncle, il y a cinq étés. A la suite de cet évènement, nous brûlâmes l'ancienne maison. Sans cela, l'esprit du vieil oncle aurait retrouvé son chemin, et qui sait combien des membres de la famille il aurait entraîné au pays des ancêtres La maison fut détruite. Mon grand père, mon père et le plus jeune de mes oncles en édifièrent une nouvelle, à un autre endroit. Au village, ils furent aidés par tous les parents de sexe masculin. Tous les jours, ma mère préparait un grand repas pour l'ensemble des participants... Si vous n'avez jamais vécu dans le désert, vous pouvez vous demander quels types de matériaux ont utilise pour construire une telle maison. Il n'y a en effet ni bison pour fournir les peaux, ni perche pour les supporter. Mon père et mon oncle ne savent pas non plus fabriquer des briques à partir de l'argile du désert, comme le font les hommes blancs, plus au sud, au Mexique. Malgré cela, dans ce désert apparemment vierge, ils trouvent ce qu'il faut pour qu'une maison soit confortable et robuste. Ils assemblent ces matériaux sans clou, ni mortier. En fait il s'agit d'un type de maison que vous pourriez édifier vous-même... Dans un premier temps, ils creusent un puits, de la taille de la future maison. Le sol du désert devient alors le sol de la maison. Il faut qu'il soit vierge de tout cailloux et débris végétaux. Ils creusent à l'aide de pierres plates et tranchantes. C'est là la seule bêche utilisée et ceci, jusqu'à l'obtention d'un "trou" circulaire et profond de deux pieds... Mon père en mesure la profondeur à l'aide de son avant-bras. Le niveau supérieur du sol doit arriver un peu plus haut que son coude. Ensuite, autour de ce puits, ils mesurent un cercle dont le 18

diamètre est égal à six des pas de mon père. Ils ont alors le plan de la maison, avec le sol et la base des murs. Certaines essences d'arbres et de buissons du désert fourniront les matériaux nécessaires à l'édification de ces mêmes murs. Mais ils doivent d'abord édifier une charpente pour tenir tout cela droit. Ils prospectent le long des cours d'eau asséchés, jusqu'à ce qu'ils trouvent de petits arbres couverts de broussailles, longs de six à huit pieds. Ils les brûlent à la base du tronc car la lame de hache de pierre ne peut pas les trancher. Ils taillent la plupart des branches jusqu'à ce qu'ils obtiennent quatre poteaux munis chacun d'une fourche à son sommet. Ils les rapportent ensuite au village. Mon père fait remarquer qu'à l'avenir, lorsqu'ils devront brûler la maison, ils épargneront les poteaux. Ceux-ci sont en effet trop difficiles à obtenir. Les quatre poteaux sont dressés au centre du cercle, de manière à former un carré de deux pas de long sur chacun de ses côtés. Les fourches situées à leur extrémité sont là pour soutenir et maintenir les chevrons du toit, en sorte qu'aucun clou n'est nécessaire. .. Ensuite, ils prennent deux perches, longues et légères, qu'ils placent dans les fourches. Elles fonnent les chevrons du toit. Quand elles sont en place, mon père et mon oncle partent alors à la recherche de branches et de troncs d'arbres plus légers. Ils les placent sur les chevrons. C'est là, le commencement du toit. Pour qu'il soit plus solide, ils peuvent y déposer des branches beaucoup plus légères, dans la direction opposée au premières. Il faut aussi des parois. Les buissons d'ocatilla ont des tiges très résistantes, d'une longueur de dix à quinze pieds. Ils sont de plus recouverts d'épines. Les hommes en cueillent de grandes quantités et les dressent dans le sol juste au sommet du trou profond de deux pieds. Ensuite, ils les font ployer jusqu'à ce qu'elles rejoignent les bords du toit. Nous avons alors, une forme de dôme plat. Bien sûr, les longues tiges doivent être maintenues en place, dans le sol, au fond du trou. A leur sommet, au lieu d'être clouée, on les lie. Pour cette opération, on envoie les femmes et les enfants cueillir de pleines brassées d'herbe à ours, une plante munie de longues et fines feuilles, comme l'épée d'un espadon, parfois longues de trois pieds. Deux feuilles d'herbe à ours liée entre elles forment une corde suffisamment longue pour lier les tiges. A l'aide de cette corde, les tiges d'ocatilla sont maintenues dans une fonne incurvée. 19

Ensuite, pour consolider les parois, d'autres tiges plus solides sont liées autour de la structure, donnant l'image décorative des raies que l'on trouve autour de certains bols. Elles sont liées très fennement. La maison ressemble ainsi à un grand panier. En fait, elle est conçue comme un pallier... Alors qu'ils érigent les parois, ils laissent juste une ouverture. Elle est basse, orientée à l'est et surtout juste assez haute pour pennettre à un homme de la franchir à quatre pattes. En ce temps-là, on se souciait peu d'avoir des fenêtres. Les gens n'étaient pas assez souvent à la maison pour que la fumée s'en aille par une autre ouverture que la porte. Aucune intervention supplémentaire n'est pratiquée sur la maison... La famille peut aussi déposer sur les parois de la terre humidifiée par la pluie. Le sol du désert devient dur et sec sous l'effet du soleiL.. Mon grand-père disait que la couverture de terre
nous pré se IVait du froid".

Ce récit présente une bonne illustration des articulations fondamentales impliquées dans le cadre d'une construction traditionnelle papago et pennet, par comparaison, de dégager les caractéristiques générales de la hutte cérémonielle reposant sur le schéma classificatoire proposé par Leroi-Gourhan (1973 : 241302) en matière d'architectures. Les fondations Il s'agit d'une construction légère dont l'annature est faite de deux portiques parallèles égaux enchâssés dans le sol, sur lesquels reposent les extrémités supérieures des mezquite de parois. Leurs bases sont simplement posées sur le sol. Les parois prennent appuis sur ces piquets.

5. Le vocabulaire étant culturel et parce que les catégories locales coincident rarement avec les catégories occidentales, nous avons privilégié les termes "architecturaux" locaux même s'ils peuvent, en apparence, frapper par leur extrême pauvreté. On ne parle pas, par exemple, de solives en saguaro, mais de lattes de saguaro de toit (latas de saguaro del techo). C'est ici l'espèce, sa morphologie et son po.sitionnement dans l'espace construit qui constituent le terme architectural proprement-dit. Pour les autres matériaux, seuls l'espèce et son positionnement dans l'espace construit sont retenus (par ex. : la rama de toit (la rama deI techo, ou la rama des parois (la rama de las paredes). Lorsqu'un matériau n'est utilisé que sur une partie de la hutte, il n'est fait référence qu'à son nom (par ex. : le mortier présent seulement sur le toit se dit torta). 20

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