Etudes sur l'impact culturel du Nouveau Monde

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Parler de l'impact culturel du Nouveau Monde, c'est évoquer un thème immense, aux multiples ramifications, et qui, près de cinq siècles après Colomb, reste encore un objet vivant d'études et de débats. De fait, c'est une présence lourde de problèmes qu'allait imposer l'Amérique, prodigieuse actualité, à ceux-là mêmes qui, l'ayant découverte, auraient souci de l'identifier et qui, l'ayant conquise, et tout en s'arrogeant le droit de l'exploiter, entreprendraient de l'intégrer dans l'univers traditionnel de leur propre culture. Au coeur de cette épineuse problématique du Nouveau Monde, d'embarrassantes interrogations géographiques et anthropologiques, voire de pressantes inquiétudes philosophiques et théologiques, n'ont cessé de voisiner ou d'interférer avec les plus redoutables questions d'ordres juridique, politique, économique et social. Les travaux rassemblés ici s'inscrivent tous de quelque façon dans ces schémas. De l'époque de la découverte à celle de l'indépendance, ils portent sur l'ensemble des siècles coloniaux, et traitent de sujets largement représentatifs des apports culturels du Nouveau Monde, ainsi que de l'enrichissante remise en cause de la culture de l'Ancien.
Publié le : jeudi 1 octobre 1981
Lecture(s) : 148
EAN13 : 9782296278974
Nombre de pages : 132
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~TUDES SUR L'IMPACT CULTUREL DU NOUVEAU MONDE

Dessin de couverture: Capitan mitero dirigiendo a un indio para trabajar en las minas de plata. «Nueva Cr6nica» de Poma de Ayala.

Marie-Cécile BENASSY,
Alain MILHOU, Enric Carlos QUESADA,

Jeanne CHENU, MIRET, André paNS, André SAINT-LU

STUDES SUR L.IMPACT CULTUREL DU NOUVEAU MONDE
Séminaire interuniversitaire sur l'Amérique espagnole coloniale

Tome 1

Editions L'Harmattan
7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Cet ouvrage a été publié avec le concours Scientifique de l'Université de Paris III.

du Conseil

@ L'Harmattan, 1981 ISBN: 2-85802-198-8

Présentation

Le Séminaire interuniversitaire sur l'Amédque espagnole coloniale, dont la présente publication offre les premiers travaux, a entamé ses activités voici un an et demi, sur l'initiative de l'auteur de ces lignes et avec l'accord de deux de ses collègues de l'Université de Paris III spécialisés dans la même discipline. Rattaché à la Sorbonne Nouvelle (Paris III) en tant que Formation de Recherche, il s'est aussitôt élargi en accueillant une vingtaine d'universitaires de Paris et de province que leurs études personnelles, relevant d'un domaine commun mais menées jusqu'alors de façon trop isolée, incitaient à une collaboration scientifiquement prometteuse*. a été consacrée au choix. de quelques thèmes de recherche collective et à la mise au point d'une méthode de travail.

La première des réunions - trimestrielles - du Séminaire

Retenu en priorité, le thème de « l'impact culturel du Nouveau

Monde », autrement dit du choc et des répercussions de la découverte, la conquête et la colonisation du Nouveau Monde (par les Espagnols) sur la culture, entendue au sens le plus large, de l'Ancien, a débouché sur une série d'études ponctuelles dont une partie seulement constitue la matière de ce pre. mier volume, le reste devant paraître dans la suite de la collection, pour laquelle le rythme d'un volume par an a pu être envisagé. Chacune de ces études est signée de son auteur, mais le caractère collectif de la recherche a été assuré à la fois par l'accord unanime sur le thème retenu et, plus encore, par une étroite collaboration du groupe au travail de chacun, tant au niveau du choix des contributions mdividuelles, toujours soumises à l'agrément de l'équipe, qu'à celui de leur élaboration, celle-ci ayant donné lieu, avant la mise en forme définitive, à des présentations orales suivies de longues, de fécondes, voire de pointilleuses discussions.
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..

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Parler de l'impact culturel du Nouveau Monde, c'est évoquer un thème immense, divers et ramjJfié. En schématisant, on pourrait le ramener à un double phénomène:

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PRÉSENTATION

culturels du Nouveau Monde, à savoir connaissances dans les domaines naturel et humain, l'intérêt principal étant de voir comment ces con. naissances ont été reçues en fonction de la culture traditionnelle et des préventions des Européens; celui de l'ébranlement culturel du Vieux Monde, c'est.à-dire les mises en question de la culture traditionnelle, l'intérêt initial résidant dans la coïncidence chronologique entre le renouveau culturel du Vieux Monde à partir de sa propre cul. ture (Renaissance et Humanisme) et la remise en cause de cette culture par l'existence soudain révélée du Nouveau Monde. Cette problématique du Nouveau Monde comporte en particulier la question de son identification (géographique, anthropologique, philosophique, théologique, etc.) et celle de son intégration Uuridique, politique, économique, sociale, etc.). Apparue dès la découverte, amplifiée et avivée au XVI"siècle, prolongée au XVIIe, réactivée au XVIne et au début du XIxe, il semble qu'elle soit encore très actuelle. Les travaux publiés ici s'inscrivent tous de quelque façon dans ces schémas, tout en gardant leurs propres perspectives. Ils portent, réunis, sur l'ensemble des siècles coloniaux, sans parfois s'interdire d'en outrepasser les limites, tant en deçà qu'en delà. Ordonnés en Ifonction de la chronologie, le premier d'entre eux (A. Saint-Lu) s'attache à définir la part de subjectivité sous-jacente à la perception de la différence chez Christophe Colomb. Le deuxième (A. MiIhou) met en évidence l'importance du thème destruction/restauration dans le monde ibérique depuis le Moyen Age, réservant pour une seconde partie l'étude de sa postérité hispano-américaine. Le troisième (M.-C. Bénassy) analyse 1'« anthropologie africaine» curieusement antithétique - infér,iorité terrestre mais supériorité céleste des Noirs - d'un Jésuite, le Père Sandoval, évangé1isateur des esclaves nègres au XVIl" siècle. C'est encore aux témoignages des Jésuites, bons connaisseurs des réalités hispanoaméricaines, que s'intéressent les deux articles suivants: ceux du Père Juan Patricio Fernandez, du début du XVIll" siècle, sur les missions de Chiquitos (E. Miret), et du Père Antonio Julian, de la fin du même siècle, sur la province de Santa Marta (J. Chenu). Le premier, où l'histoire voisine avec la légende, a été largement utilisé un siècle plus tard, et dans une perspective déjà ethnographique, par le Français Alcide d'Orbigny; le second est représentatif d'une époque où persiste l'esprit de mission mais où se fait aussi sentir l'idéologie des lumières. Avec l'avant-dernier article, qui aura une suite (C. Quesada), nous sommes au cœur de la querelle idéologique du XVIIIesiècle sur l'homme américain, modèle à imiter pour Rousseau, anti-modèle pour De Pauw. La série se termine par une étude largement renouvelée (A. Pons) de l'idée que se ll'aisaient les libéraux écossais de l'Amérique espagnole à la veille de l'Indépendance.

- celui des apports l'enrichissement des

-

PRl1SENTATION

7

Qu'il nous soit permis de formuler l'espoir que cette pre. mière publication, en attendant les suivantes, sera favorablement accueillie. De nos lecteurs, et en particulier des univer. sitaires, nous attendons aussi des réflexions critiques que nous voudrions sans complaisance. Nous adressons nos remerciements au Conseil Soientifique de la Sorbonne Nouvelle qui nous a accordé un crédit, dans les limites de ses trop modestes possibilités. Il reste que notre Séminaire n'a pu jusqu'ici fonctionner, et cette publication voir le jour, qu'avec le complément d'importantes dépenses et partioipations individuelles. Est-il besoin de dire que nous souhaiterions être mieux aidés? André SAINT-LU

* Liste des participants (non limitative) : Marie-Cécile BÉNASSY (Paris III) Marc BOUYER(Paris VIII) Jeanne CHENU(Paris VIII) Jean-Pierre CLÉMENT (Poitiers) Marie-Danièle DEMELAS(Professeur agrégé, Orléans) Jean-Paul DUVIOLS(Paris VIII) Charles FOIN (Professeur agrégé, Saint-Nazaire) Thomas GOMEZ (Paris IV) Roland LABARRE (Paris VIII) Evelyne LAGOUTE (Professeur agrégé, Paris) Raymond MARCUS(Paris VIII)
Alain MILHOU (Rouen

Marcelle MIQUEL(Paris IV) Enric MIRET (Poitiers) Monique MUSTAPHA (Nice) Jean PIEL (en poste au Gabon) André PONS (La Rochelle) Carlos QUESADA (Paris III) Marie-Laure RIEU-MILLAN(Casa de Velâzquez) Paul ROCHE(Nantes) Miguel ROJASMIX (Par,is VIII) André SAINT-Lu (Paris III) Participent aussi aux travaux du Séminaire les étudiants de Troisième cycle de Paris III (certains étant déjà docteurs) dont les noms suivent: Elsa BENTLER Jean-Philippe HUSSON Marguerite LEYRIS Isabelle LIS Christine P ALOMEQUE.

- Casa

de Velazquez)

Résumés

analytiques

André SAINT-Lu,La perception Colomb.

de la nouveauté chez Christophe

Les commentateurs des textes colombiens ne s'accordent pas toujours sur la façon dont le Découvreur a perçu les réalités du Nouveau Monde. On a cherché ici à déterminer la part de la subjectivité dans le Journal du premier voyage. Il est apparu notamment que les connotations proprement paradisiaques des descriptions des premiers contacts - merveilleuse abondance de la nature tropicale, état d'innocence des indigènes - n'étaient pas aussi évidentes, ni surtout aussi anodines, qu'on le pensait généralement. Alain MILHOU,De la destruction de l'Espagne à la destruction des Indes: histoire sacrée et combats idéologiques. Le schéma de la destruction/restauration de l'Espagne était essentiel dans l'historiographie dérivée des chroniques médiévales. Il s'intégrait aussi dans les cycles prophétiques qui circulaient dans le monde ibérique depuis le XIII" siècle. Ce schéma et cette matière prophétique pouvaient être utilisés soit dans un sens subversif, soit conservateur. Dans un prochain article, on étudiera cette utilisation dans l'Espagne et l'Amérique des XVI"et XVIIesiècles. Marie-Cécile BÉNASSY, Père Alonso de Sandoval, les Jésuites Le et la descendance de Cham. Evangélisateur des esclaves noirs débarqués en Amérique espagnole, le Jésuite Alonso de Sandoval a professé une doctrine selon laquelle d'une part les Africains ont une vocation éminente, d'autre part Hs ont hérité de la malédiction réservée à la descendance de Cham. La Compagnie de Jésus semble avoir approuvé ses idées, mais n'en a pas fait une idéologie orocielle. Enric MIRET, Les missions nandez et A. d'Orbigny. de Chiquitos à travers le P. Fer-

La « Relaci6n HistoriaI de Indios Chiquitos» est un texte peu connu dont la paternité, attribuée au P. J.-P. Fernandez,

10

RtSUM~S

ANALYTIQUES

S.J., a été discutée. Ce qui est établi, c'est que le P. Fernandez a joué un rôle important dans la fondation des premières missions. A côté de récits hagiographiques, d'exagérations et de fables, ce texte apporte des données du plus grand intérêt pour l'histoire des missions et la vie des Indiens Chiquitos (Paraguay) avant leur conversion. A. d'Orbigny, qui a parcouru la province en 1831, et qui en a laissé une description minutieuse, s'est beaucoup appuyé, tout en la discutant, sur la «Relaciôn Historiai» : ainsi les deux textes s'éclairent mutuellement. Jeanne CHENU, Une interprétation éclairée de la province de Santa Marta: vision d'un Jésuite exilé, le Père Antonio Julian. Dans les limites de cet article consacré à l'évocation de la Perla de América» (Nouvelle Grenade) par un Jésuite catalan exilé (1787), on s'est attaché à montrer les caractères propres à une certaine vision du monde américain et de l'histoire à la fin du XVIII" siècle. D'une part, la compréhension du monde indien et l'appréciation de la conquête passent par les schémas traditionnels de l'interprétation biblique et providentialiste. Par ailleurs, le souci de démythifier et de promouvoir un réel progrès économique basé sur l'agriculture et le commerce reflète les perspectives de l'illustration espagnole. En ce point de convergence, les modèles peuvent être inversés et l'européocentrisme voisiner avec une dynamique américaniste.
«

Carlos QUESADA, istoire hypothétique H dienne au XVIIIe siècle.

et idéologie

anti-in-

Cette étude vise à mettre en lumière deux conceptions antithétiques au sujet de l'Indien américain. Celui.ci est pour Jean-Jacques Rousseau un modèle à imiter; pour Cornélius de Pauw, au contraire, l'Indien n'est qu'un anti-modèle que l'Europe se doit d'ignorer. André PONS, Vision de l'Amérique espagnole par les libéraux écossais de la «Edinburgh Review», 1806-1811. Cette étude réagit contre une conception historiographique traditionnelle qui voit dans la Edinburgh Review un reflet unilatéral de la thèse créole émancipatrice. Exprimant l'idéologie libérale et «encyclopédiste» des rédacteurs, les articles américanistes dépassent l'héritage de la Leyenda Negra et, par leur visée scientifique, composent un tableau nuancé de l'Amérique espagnole, trop documenté pour n'être pas au service de certains intérêts politico-économiques. La connaissance objective des réalités socio-économiques coloniales aboutit à la démystification de l'optimisme nationaliste créole et à des vues prophétiques sur une indépendance jugée prématurée.

La perception de la nouveauté chez Christophe Colomb
par André Saint-Lu

Les commentateurs des textes colombiens ne s'accordent pas toujours sur la façon dont le découvreur du Nouveau Monde a perçu les réalités qui s'offraient pour la première fois aux yeux d'un homme de l'Ancien. Certains lui attribuent de très réelles qualités d'observation, voire une authentique sensibilité aux attraits du monde tropical (1). D'autres estiment qu'il manquait de curiosité, que ses descriptions restent vagues, et qu'il ne « sentait» pas l'exotisme des paysages antillais (2). Mais par-delà ces divergences d'appréciation, la vision qu'il nous a laissée des premières terres découvertes et de leurs habitants est généralement, et sans grandes nuances, qualifiée d'édénique, même si l'on est obligé d'admettre que cette impression a évolué dans un sens défavorable à la suite de contacts de moins en moins prometteurs. «El hombre estaba de nuevo en el jardîn deI Paraîso : la pr6vida naturaleza se vertîa en una generosa ofrenda y los hombres se mostraban desnudos, sin la contaminaci6n deI pecado» (3). Cette connotation paradisiaque des descriptions colombiennes - merveilleuse abondance de la nature, état d'innocence des indigènes a été maintes fois relevée. Or

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y con (1) «Col6n abordaba su labor con intenciones honorables una libertad de todo prejuicio, una objetividad intelectual y un poder de observacion que, todo bien considerado, eran excepcionales en su tiempo y quiza 10 sean todavfa en el nuestro» (Salvador de MADARIAGA, Vida del muy magnifico sefior don Cristobal Colon, Madrid, Espasa Calpe, 1975, chap. 24, p. 376); «Colon tuvo un sentido muy_preciso para observar e inc1uso para identificar 10 que iba viendo» (Manuel ALVAR, Prologo de l'édition du Diario del Descubrimiento, Las Palmas de Gran Canaria, 1976, t. I, p. 19); «No se puede decir, por mas que de eUo le acusen, que el Almirante carecio de capacidad para identificar 10 que iba viendo» (ibid., p. 31; cf. aussi p. 34). (2) Pour un certain manque de curiosité et l'imprécision des descriptions, cf. Alejandro CIORANESCU,Colon humanista, Madrid, 1967, «El descubrimiento de América y el acte de la descripci6n », pp. 59-72. Et pour l'absence de sensibilité à l'exotisme antillais, opposée à la force expressive des récits de tempêtes, cf. Ramon MENÉNDEZ PIDAL,La lengua de Cristobal Colon, Buenos Aires~ 1940. (3) Manuel ALVAR,op. cit., p. .j2.

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ANDIŒ

SAINT-LU

autant sur la qualité, diversement jugée, de l'observation du découvreur que sur le côté mythique de sa représentation du Nouveau Monde, il m'a semblé qu'une mise au point pouvait être tentée, et notamment qu'il convenait, tout en faisant la part aussi exacte que possible de l'objectivité et de la subjectivité, de mieux saisir, de celle-ci, les véritables dominantes. Pour la commodité de l'exposé, mais aussi parce que cet ordre correspond assez bien à celui des premières notations du Journal de la Découverte, j'envisagerai tout d'abord la vision des habitants, ensuite celle du pays. Dès le premier contact, celui du 12 octobre sur la plage de l'île Guanahani, se dessine en quelques touches un portrait physique et moral des indigènes qui ne laisse pas, il est vrai, d'évoquer un état de nature pour ainsi dire idéal dans son innocente perfection, où la nudité, la jeunesse et la beauté corporelle des natifs (4) semblent s'accorder sans fausse note avec leur dénuement, leur candeur et leur cordiale spontanéité (5). Et les brèves observations ou déductions complémentaires sur leur docilité, leur jugement et leurs dispositions à recevoir la foi chrétienne (6) ne sont pas telles, apparemment, que l'harmonie de cette image initiale s'en trouve d'aucune façon altérée. Une image qui d'ailleurs persistera au fil du Journal de la Découverte (et qui sera encore présente, çà et là, dans les récits des autres voyages), avec une visible insistance sur la nudité et la beauté physique des «Indiens It (7), et plus de précisions sur leurs qualités morales, notamment la douceur, l'absence de convoitise, la générosité spontanée, l'instinct hospitalier, et un amour du prochain qui mieux que tout autre signe !favorable les prédispose manifestement à devenir de bons chrétiens (8).
(4) «ElIos andaban todos desnudos como su madre los pari6»; « todos los que yo vi eran todos mancebos, que ninguno vide de edad de mas de treinta afios; muy bien hechos, de muy fermosos cuerpos, y de muy buenas caras»; «ElIos todos a una mano son de buena estatura de ~randeza, y buenos gestos, bien hechos» (je cite d'après l'édition de Fernandez de Navarrete, B.A.E. LXXV; voir ici p. 96 a). (5) «Me pareci6 que era gente muy pobre del todo»; «ElIos no traen armas ni las cognocen, porque les amostré espadas y las tomaban por el filo, y se cortaban con ignorancia », «les di a algunos de elIos [...] cosas muchas de poco valor con que hobieron mucho placer, y quedaron tanto nuestros que era maravilIa »; «En fin, todo tomaban y daban de aquelIo que teman de buena voluntad» (ibid., p. 95 b-96 a). (6) «ElIos deben ser buenos servidores y de buen ingenio, que veo que muy presto dicen todo 10 que les decfa, y creo que ligeramente se harfan cristianos, que me pareci6 Q.,ue ninguna secta tenfan" (p. 96 a). (7) On peut relever dans le premIer Diario une vingtaine de notations sur la nudité, et presque autant sur la beauté, avec une attention particulière à la blancheur, au moins relative, de la peau. (8) Citons parmi beaucoup d'autres les passages suivants: «esta gente no tiene secta ninguna ni son id6latras, salvo muy mansos y sin saber qué sea mal, ni matar a otros, ni prender» (I2 novembre); «son gente de amor y sin cudicia [...] elIos aman a sus projimos como a sf mismos» (25 décembre).

NOUVEAUT~

CHEZ

CHRISTOPHE

COLOMB

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cativement, l'instant même du débarquement:

On pourrait déjà s'interroger, du seul fait de son harmonieuse simplicité, sur l'objectivité de cette vision. Il s'agit d'ailleurs le plus souvent d'une ,image d'ensemble, et donc globalisante, de la population indigène (ellos, esta gente, los indios), avec toute la schématisation qu'elle pouvait impliquer. Il est bien évident, d'autre part, que malgré la répétition des mêmes traits, l'observation du découvreur, qui ne s'arrêtait guère en chemin, reste superficielle et fragmentaire. Comme exemple frappant, à première vue, de notation hâtive, on relèvera celle de l'absence de « secta» maintes fois signalée par Colomb, bien qu'il ait pu, ici ou là, entrevoir quelques indices d'idolâtrie (9). On peut donc présumer que nombre de ses constatations, en particulier sur le caractère des indigènes, n'allaient guère au-delà de ses impressions immédiates rapidement enregistrées. Cela étant, il reste à se demander, et c'est là l'essentiel, à quelles véritables orientations pouvait éventuellement obéir cette perception colombienne des réalités humaines du Nouveau Monde, ou du moins la représentation qui nous en est donnée. De tous les traits qui la composent, la nudité est le premier dont il soit fait mention. Il figure en effet, et c'est le seul, dans le récit de l'arrivée reconstitué par Las Casas d'après le texte de Colomb, et l'on observera qu'il y précède, signifi«

Luego vieron

gente desnuda, y el Almirante sali6 a tierra» (10). N'était-ce pas à l'évidence la première chose qui sautât aux yeux, for-

cément surpris, de ces découvreurs « civilisés », qui de plus
s'attendaient à rencontrer d'autres civilisés, en l'occurrence les sujets du Grand Khan? Faut-il chercher ailleurs que dans leur curiosité étonnée la raison, et donc la signification, de cette première et inévitable observation? On peut cependant se demander si elle reste, surtout au fil des jours, strictement objective. Dès le 12 octobre et souvent par la suite, la mention de la nudité est assortie de l'expression comparative « como su madre los pari6 », qui évoquerait, prise à la lettre, le plus parfait des états de nature, mais qui n'est guère autre chose, du moins en espagnol, qu'une banale Iformule de style. Plus important peut apparaître le contexte descriptif immédiat de ces notations. On sait que dès le début aussi, mais de façon renouvelée et assez insistante, le regard du découvreur s'attarde sur la beauté physique des indigènes, hommes et femmes, qui s'offraient ainsi librement à la vue de ces étrangers (11).
(9) Il est vrai que le terme de secta, et celui de ley également employe dans le Journal, évoquaient plutôt une religion organisée, COmme celles qui existaient dans l'Ancien Monde en dehors du christianisme. (10) Edit. cit., p. 95 b. Ce trait se retrouve en bonne place dans le fragment du texte colombien du 12 octobre cité ensuite en style direct, et l'on sait qu'il revient à maintes reprises dans les pages du Journal. (11) Pour le 12 octobre, cf. supra, note 4; voir aussi notamment aux 16 et 21 décembre.

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