Expédition pount

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L'origine de la navigation se perd dans la nuit des temps. Très tôt, les hommes ont compris qu'ils pouvaient utiliser le vent pour pousser leurs embarcations. Mais il leur a fallu des millénaires d'expérience pour perfectionner ce qui allait devenir, sous diverses formes, le navire de l'Antiquité et acquérir une certaine maîtrise de sa manoeuvre. L'auteur du présent ouvrage a tenté d'analyser le processus de cette lente évolution. Puis, à partir de l'iconographie et dans le cadre de l'archéologie expérimentale, il a reconstitué un navire de mer des pharaons avec lequel il s'est lancé sur la route présumée dans Phéniciens de Néchao (mais 1988-juin 1991). "En faisant le tour de l'Afrique sur le Pount qu'il a lui-même conçu et réalisé, André Gil-Artagnan, accompagné de son épouse Nady et de leurs deux enfants, a non seulement accompli un exploit de courage, de ténacité et de persévérance, mais il a aussi amassé une somme d'observations qui seront du plus haut intérêt pour les historiens de la navigation. Désormais, ceux qui travaillent sur les problèmes que posent l'histoire de la navigation dans l'Egypte pharaonique mais aussi le fameux périple de Néchao mentionné par Hérodote, devront prendre en considération toutes les notices qu'André Gil-Artagnan a méthodiquement rassemblées durant les trois années de son propres périple..."
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296300521
Nombre de pages : 192
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EXPÉDITION POUNT
Essai de reconstitution d'un navire
et d'une navigation antiques@ L'Harmattan, 1994.
ISBN: 2-7384-3124-0ANDRÉ GIL-ARTAGNAN
Expédition Pount
Essai de reconstitution d'un navire
et d'une navigation antiques
(1975-1991)
Éditions LHarmattan
5-7,rue de l'École-Polytechnique
y.PARISA ma femme Nady qui, renonçant à une vie plus
facile, m'a toujours aidé et suivi et sans laquelle le
projet Pount n'aurait pu exister,
à nos enfants Bérénice et Aurélien qui n'ont connu
dqrant cinq ans que la vie qui leur a été proposée:
celle de nomades des mers,
à nos amis du début qui ont toujours bien voulu croire
à ce projet utopique,
à nos amis africains qui nous ont accompagnés durant
la longue route,
et à tous ceux qui, rencontrés en chemin, ont permis
au Pount d'avancer,
je dois des remerciements chaleureux et une profonde
reconnaissance.
André Gil-Artagnan
47310 Lamontjoie
Automne-hiver 1991-1992Préface
OUR faire un explorateur, il faut assembler beaucoup de
qualités. D'abord, la curiosité qui pousse à connaître duP
nouveau. Puis, l'initiative sans quoi rien n'est entrepris, l'esprit
d'observation nécessaire pour voir et comprendre l'environne-
ment; le courage enfin, fait d'abnégation, de patience et d'endu-
rance. Ajoutez-y, comme en une bonne recette, une certaine
dose de culture intellectUelle et, sur le plan moral, une propor-
tion équilibrée d'attention aux autres et d'autorité pour
convaincre et entraîner l'entourage, sans oublier un grain
d'humour nécessaire pour exciter l'enthousiasme et supporter
les épreuves.
Tout cela n'a pas manqué à André Gil-Artagnan et à Nady,
son épouse, pour oser entreprendre ce qui n'avait jamais été
tenté en notre temps: une circumnavigation africaine d'est en
ouest, dans le sillage des expéditions antiques. Il a. fallu conce-
voir et construire un bateau en s'inspirant des modèles des
Anciens; Lui donner un nom paraît chose minime. Il n'en est
rien: Pount est une évocation des parfums et des mirages de la
reine de Saba: pas moins que cela! Il a fallu trouver de l'argent
et des appuis: le lecteur en lira plus loin les démarches, presque
aussi éprouvantes que la tempête sur les océans. L'Association
((Pount »qui s'est faite dame patronnesse a choisi le même nom
pour l'étude des navigations égyptiennes. L'étude! IlIa fallait
aussi pour concevoir le bateau, connaître les précédents
antiques, bref une thèse de l'École pratique des hautes étUdes
(Ne section: sciences historiques et philologiques) a précédé
l'expédition et en a exploité les résultats.
9C'est tout cet effort que raconte le présent ouvrage. À sa base,
il y a beaucoup de travail, mais son exposé a voulu se dépouiller
de la lourdeur, pourtant nécessaire, de l'érudition. On retrouve
les récits, il faudrait dire, avec un néologisme franglais, le
suspense des rapports envoyés par André Gil-Artagnan au fur et
à mesure des escales du Pount : ici se posa le problème de recru-
tement de l'équipage, là l'affrontement avec la mer et le vent au
large de l'Afrique australe, ailleurs les difficultés pécuniaires,
enfin les souffrances physiques. Sous toutes les latitudes, le souci
de se rapprocher des conditions des navigations antiques, avec la
modestie d'en connaître l'impossibilité totale. Du moins il
semble que furent expérimentées et surmontées les difficultés de
la remontée au vent au loin des côtes africaines de l'ouest
(Mauritanie, Maroc) que les Portugais, au temps d'Henri le
Navigateur, avaient déjà eu le talent de vaincre au xve siècle.
Voilà, souhaitons-le, de quoi ouvrir l'appétit et promouvoir la
lecture d'une expédition exceptionnelle et qui fait honneur à
ceux qui l'ont imaginée et réalisée.
MICHEL MOLLAT DU }OURDIN
de l'Institut
10Avant-propos
E résultat de l'étude que je présente dans œt ouvrage est le fruit d'une
L longue quête dans laquelle ma femme Nady et moi nous sommes engagés
pendant plus de vingt ans de notre vie. Nos enfants, Bérénice et Aurélien,
ont pris le train en marche, à mi-chemin. Aujourd'hui, ils ont dix et onze
ans ; nous, bien davantage.
N'étant pas universitaires de formation, nous avons dû apprendre, au fur
et à mesure que notre projet se nouait, l'histoire ancienne, un œrtain aspect
de la construction navale ainsi que la navigation et les responsabilités du
commandement.
Nous avons abordé l'histoire maritime par des sentiers inhabituels. La
technologie des navires de l'Égypte pharaonique n'avait jusqu'alors été trai-
tée que dans les cabinets d'érudits. Nous l'avons portée sur le plan pratique,
sans parti pris, sans préjugé, en essayant seulement de respecter la logique des
impératifs physiques.
Quand on aborde un problème, sans en posséder au départ toutes les
données, les solutions que l'on propose peuvent comporter des lacunes. Dans
notre expérience de navigation, le souci permanent d'assurer la sécurité et
notre méconnaissanœ de l'art de la navigation empirique que pratiquaient
les Anciens, nous ont toujours maintenus en deçà des peiformanœs que œs
derniers devaient être en mesure de pouvoir réaliser.
Néanmoins, si nous n'avons pu percer tous les secrets de ces navires
oubliés, notre expérience, même si elle est limitée, a permis de mieux en
comprendre le fonctionnement. Nous avons ainsi acquis la œrtitude que les
Anciens avaient su se donner les moyens de réaliser les grands voyages de
découverte que l'Histoire leur prête.
Durant ces longues années de préparation, et pendant la réalisation du
projet Pount, nos amis historiens et marins nous ont honorés de leur compré-
hension, souvent de leur mansuétude, toujours de leur confiance. Nous leur
devons une part de notre réussite.
11I.
Naissance du projet Pount
E colloque de Dakar, qui se tenait du 19 au 24 janvier 1976,L réunissait, à l'initiative du Département d'Histoire de la Faculté
de lettres de Dakar, les grands spécialistes de l'histoire ancienne, sur le
thème:
1 ..« Afrique noire et Monde méditerranéen dans l'Antiquité
Traitant des contacts que les hommes auraient établis entre la
Méditerranée et l'Afrique noire, le deuxième volet des travaux mettait
en valeur une communication de Raoul Lonis qui allait retenir toute
mon attention:
« Les conditions de navigation sur la côte atlantique de l'Afrique
dans l'Antiquité2 ..
En effet, en 1975, avec la participation d'éminents spécialistes de
l'histoire africaine, de l'égyptologie et de l'histoire maritime, nous
avons fondé « l'Association Pount pour l'Étude des Navigations Égyp-
tiennes ..
Avec le concours de Jean Devisse, Raymond Mauny et Théodore
Monod, de Jean Leclant et Jean Yoyotte ainsi que de l'amiral Henri
Labrousse et Michel Mollat de Jourdin, nous proposions de vérifier
par une démonstration pratique si les anciens armements, de l'époque
des périples africains, avaient acquis suffisamment de qualités tech-
niques pour pouvoir réaliser de tels voyages. Le « projet Pount . était
né.
De tous temps, ces périples ont été controversés pour deux raisons
essentielles:
1) l'authenticité des textes;
2) l'impossibilité physique qu'auraient eu les navires de l'époque,
(1) Afrique Noire et Monde MéditerTanéen dans l'Antiquité. Colloque de Dakar: 19-24
janvier 1976 (Les Nouvelles Éditions Africaines, Abidjan, 1978).
(2) Colloque de Dakar, pp. 147-162
13gréés de la seule voile carrée et de la rame gouvernail, à remon-
ter le vent 1.
Si l'on peut encore longtemps polémiquer sur la première question,
on peut en revanche tenter d'apporter une réponse sérieuse à la
seconde en réalisant une expérience pratique dont les résultats pour-
raient aller dans le sens des propos tenus par Raoul Lonis lors de sa
brillante démonstration en faveur des possibilités de ces voyages 2.
En effet, Raoul Lonis a rassemblé quelques extraits de textes qui ne
laissent subsister aucun doute sur la capacité des Anciens à louvoyer
quand les circonstances l'imposaient:
Lucien (ne siècle après ].-C.) : « ... louvoyant contre les vents
étésiens qui leur étaient contraires, ils ont abordé hier au Pirée... .
Sénèque (1er siècle après J.-C.) : « .,. portant l'écoute en avant... .
Virgile (1ersiècle avant J.-c.) : « ... le pilote ordonne de rassembler
les bras, de peser fortement sur les rames et met la voile en oblique
dans le vent... .
(i ... tous ensemble, ils allongent les écoutes et, à l'unisson,
déploient les voiles tantôt à gauche, tantôt à droite; tous ensemble, ils
tournent et détournent la haute vergue. .
Il s'agit donc bien, ici, très clairement, de manœuvres que l'on
exécute sur un voilier à l'allure du près.
Pour remettre en mémoire le problème qui est à la base de notre
étude, j'ai relevé dans l'ouvrage de Jehan Desanges : Recherches sur
['Activité des Méditerranéens aux Confins de l'Afrique 3, les trois textes les
plus anciens concernant les grandes navigations d'exploration et de
découverte des côtes africaines dans l'Antiquité que je me permets de
rappeler ici :
1) Le périple de Néchao, vers 600 avant J.-C.
2) Le périple de Sataspès, début du ye siècle avant J.-C.
3) Le périple d'Hannon, vers le milieu du vesiècle avant J.-C.
(1) LEFEBVRE DES NOETfES (Commandant). - De la Marine Antique à la Man'ne
Moderne. La Révolution du Gouvernail. (Paris. Masson. 1935).
(2) LaNIS (Raoul.) Colloque de Dakar. pp.152-153.
(3) Desanges crehan). - Recherches sur l'Activité des Méditerranéens aux Confins de
l'Afrique. (École Française de Rome. Palais Farnèse. 1978).
141) Le périple de Néchao
Hérodote, IV, 41-43, texte établi et traduit par Ph.-E. Legrand, pp.
71-73 (Les Belles Lettres, Paris, 1949).
« Telle est la configuration de l'Asie, et telle son étendue. Quant à la
Libye, elle est comprise dans la seconde péninsule; car elle fait suite
immédiatement à l'Égypte. Cette péninsule, vers l'Égypte, est étroite:
de cette mer-ci à la mer Érythrée, il y a en effet cent mille orgyies, ce
qui peut faire mille stades; mais, après cette partie étroite, la pénin-
sule est très large, et s'appelle Libye.
« J'admire donc ceux qui ont partagé et divisé le monde en Libye,
Asie et Europe, alors qu'entre ces parties les différences ne sont point
petites. Car, dans le sens de la longueur, l'Europe s'étend tout le long
des deux autres; et, sous le rapport de la largeur, il ne me paraît pas
qu'elle puisse même être mise en comparaison.
« Pour la Libye, en effet, ce qu'on sait d'elle prouve qu'elle est toute
entourée par la mer, sauf ce qui en confine à l'Asie; c'est Nécos, le roi
d'Égypte, qui, le premier à notre connaissance, en a fait la démonstra-
tion ; après qu'il eût cessé de creuser le canal allant du Nil au golfe
Arabique, il fit partir sur des vaisseaux des hommes de Phénicie, avec
ordre, pour leur retour, de pénétrer en passant les Colonnes d'Héra-
clès dans la mer Septentrionale, et de revenir par cette voie en Égypte.
Ces Phéniciens donc, partis de la mer Érythrée, naviguaient sur la mer
Australe; quand venait l'automne, ils abordaient et ensemençaient le
sol, à l'endroit de la Libye où ils se trouvaient chaque année au cours
de leur navigation, et ils attendaient l'époque de la moisson; le blé
récolté, ils prenaient la mer, si bien que, au bout de deux ans, ils
doublèrent la troisième année les Colonnes d'Héraclès et arrivèrent en
Égypte. Et ils racontaient, - chose que, quant à moi, je ne crois pas,
que, pendant qu'ils accomplis-mais que d'autres peuvent croire -
saient le périple de la Libye, ils avaient eu le soleil à leur droite. Voilà
comment on sut d'abord ce qu'il en est de la Libye... .
2) Le périple de Sataspès
(Suite du texte précédent) :
« ... ensuite, ce sont les Carthaginois qui l'affirment; car, pour
Sataspès fils de Téaspis, Achéménide, il n'en a pas accompli le
périple; on l'avait bien envoyé pour cela; mais il fut effrayé par la
15longueur du voyage et par la solitude, et il revint en arrière sans avoir
accompli la tâche que sa mère lui avait imposée. Il avait violé une fille,
vierge, de Zopyre ftls de Mégabyze ; il allait, pour ce crime, être
empalé par ordre du roi Xerxès quand sa mère, qui était sœur de
Darius, demanda sa grâce, déclarant qu'elle lui imposerait elle-même
une peine plus rude que Xerxès ne faisait: car il serait contraint de
faire le périple de la Libye jusqu'à ce que ce périple l'amenât dans le
golfe Arabique. Xerxès accepta à ces conditions; Sataspès se rendit en
Égypte, prit là un vaisseau et des matelots, et fit voile pour les
Colonnes d'Héraclès; après les avoir franchies et avoir doublé le cap
de la Libye qu'on appelle Soloeis, il fit voile vers le Midi; pendant
plusieurs mois, il traversa une grande étendue de mer; puis, comme il
restait toujours davantage à faire, il revint en arrière et regagna
l'Égypte. De là, il se rendit auprès du roi Xerxès; il raconta qu'au plus
loin de son voyage il longeait un pays peuplé de petits hommes dont
les vêtements usuels étaient faits de palmier; chaque fois que lui et ses
compagnons accostaient avec leur navire, ses hommes s'enfuyaient
vers les montagnes, abandonnant leurs villes; eux entraient dans ces
villes sans y faire aucun dégât, y prenant seulement de quoi manger.
La raison qui l'avait empêché d'accomplir entièrement le périple de la
Libye était, disait-il, que son navire ne pouvait plus avancer plus avant
mais était arrêté. Xerxès n'admit pas qu'il dît vrai; Sataspès n'ayant
pas, en tous cas, accompli la tâche proposée, il lui infligea le châtiment
décidé tout d'abord, et le fit empaler. Un eunuque de ce Sataspès,
aussitôt qu'il apprit la mort de son maître, s'enfuit à Samos avec de
grandes richesses, dont un homme de Samos s'empara; je sais le nom
de cet homme, mais volontairement je le laisse dans l'oubli. .
3) Le périple d'Hannon
Version de Heidelberg (cod. Palat. 398, fol. 55r-56r) :
(CPériple d'Hannon, roi des Carthaginois, le long des parties de la
Libye situées au-dessus des Colonnes d'Héraclès. Suspendu par lui
dans le temple de kronos, ce périple expose ce qui suit:
« 1) Il a paru bon aux Carthaginois qu'Hannon naviguât en dehors
des Colonnes d'Héraclès et fondât des villes de Libyphéniciens. Il
navigua donc, emmenant soixante vaisseaux à cinquante rames, une
multitude d'hommes et des femmes, au nombre d'environ 30 000, des
vivres et tout l'équipement nécessaire.
16(C 2) Après avoir passé à bord au large des Colonnes et avoir navigué
au-delà pendant deux jours, nous fondâmes une première ville que
nous appelâmes Thumiatérion ; au-dessous d'elle était une grande
plaine.
(C 3) Ensuite, nous étant avancés par mer vers le couchant, nous
parvînmes au Soloeis, promontoire de Libye couvert d'arbres.
(C4) Ayant établi là un sanctuaire de Poséidon, nous naviguâmes à
l'inverse dans la direction du soleil levant pendant une demi-journée,
jusqu'à ce que nous fussions parvenus dans une lagune située non loin
de la mer, couverte de roseaux abondants et élevés; il y avait là des
éléphants et d'autres animaux sauvages qui paissaient en très grand
nombre.
(C 5) Après avoir dépassé cette lagune et navigué pendant une jour..,
née, nous fondâmes sur la. mer mdesvilles coloniales appelées le Mur
Carien, Guttë, Akra, Melitta et Arambus.
(C6) Étant partis de là, nous arrivâmes au grand fleuve Lixos qui
coule de la Libye. Sur ses rives, des nomades, les Lixites faisaient
paître des troupeaux. Nous restâmes quelques temps avec ces gens
devenus nos amis.
(C 7) Au-dessus d'eux, habitaient les Éthiopiens inhospitaliers, occu-
pant une terre pleine d'animaux sauvages, traversée par de grandes
montagnes, d'où sort, dit-on, le Lixos. On dit aussi qu'autour de ces
montagnes, vivent des hommes d'un tout autre aspect, les Troglo-
dytes ; les Lixites soulignaient qu'ils sont plus rapides à la course que
les chevaux.
(C 8) Ayant pris des interprètes chez les Lixites, nous longeâmes le
désert dans la direction du Midi pendant deux jours; puis à nouveau
vers le soleil levant, ce fut une course d'un jour. Alors, nous trou-
vâmes, dans l'enfoncement d'un golfe, une petite île ayant une circon-
férence de cinq stades où nous laissâmes des colons, après l'avoir
appelée Cernè. Nous jugions d'après notre cabotage qu'elle était
située à l'aplomb de Carthage, car il fallait naviguer de semblable
façon pour aller de Carthage aux Colonnes et de là à Cemè.
(C 9) De cet endroit, étant passés avec nos vaisseaux par un grand
fleuve, le Chrétès, nous arrivâmes à un lac. Ce lac renfermait trois îles
plus grandes que Cernè. A partir de ces îles, après un jour entier de
navigation, nous parvînmes au fond du lac que dominait une chaîne
de très grandes montagnes pleines d'hommes sauvages, vêtus de peaux
de bêtes, qui nous assaillirent en jetant des pierres, nous empêchant
de débarquer.
17« 10) De là, sur nos navires, nous entrâmes dans un autre fleuve,
grand et large, rempli de crocodiles et d'Hippopotames. Puis nous
rebroussâmes chemin et retournâmes à Cernè.
« Il) Nous naviguâmes de là vers le Midi, douze jours, en serrant la
côte toute entière occupée par les Éthiopiens qui fuyaient sans nous
attendre. Ils parlaient une langue inintelligible, même pour les Lixites
qui étaient avec nous.
« 12) Or donc, le dernier jour, nous abordâmes à des montagnes
élevées, couvertes d'arbres dont les bois étaient odoriférants et de
diverses couleurs.
« 13) Ayant contourné en bateau ces montagnes pendant deux
jours, nous arrivâmes dans des parages démesurément béants. En
face, du côté de la terre, il y avait une plaine; là, durant la nuit, de
tous côtés venaient frapper nos yeux un feu qui brillait par intervalles,
avec plus ou moins d'intensité.
« 14) Après avoir fait de l'eau, nous naviguâmes plus avant, longeant
la terre pendant cinq jours, au bout desquels nous arrivâmes à un
grand golfe, que les interprètes nous dirent s'appeler la Corne de
l'Occident. Dans ce golfe se trouvait une grande île et, dans l'île, une
lagune, qui renfermait une autre île. Y ayant débarqué, nous n'eûmes,
de jour, sous notre regard, rien d'autre que de la forêt, mais, la nuit,
beaucoup de feux étaient allumés et nous entendîmes un bruit de
flûte, un vacarme de cymbales et de tambourins et mille et mille cris.
La peur nous saisit et les devins nous exhortèrent à quitter l'île.
« 15) Ayant appareillé en hâte, nous longeâmes une contrée embra-
sée dans la fumée des parfums; de très grands ruisseaux ardents en
sortaient et se jetaient dans la mer. La terre était inaccessible du fait
de la chaleur.
« 16) À la hâte donc nous nous éloignâmes aussi de ce lieu, sous
l'empire de la crainte. Pendant quatre journées de navigation, nous
vîmes, la nuit, la terre couverte de flammes; au milieu était un feu
inaccessible, plus grand que les autres, touchant, à ce qu'il semblait,
les astres. Mais, de jour, il apparaissait que c'était une très grande
montagne, appelée le Support des Dieux.
« 17) Durant trois jours, à partir de là, nous naviguâmes auprès de
ruisseaux ardents. Nous arrivâmes au golfe nommé la Corne du Sud.
« 18) Dans l'enfoncement se trouvait une île, semblable à la précé-
dente, contenant un lac, à l'intérieur duquel il y avait une autre île,
pleine d'hommes sauvages. Beaucoup plus nombreuses étaient les
femmes. Elles avaient le corps velu et les interprètes les appelaient
18.tOURANT VENT
J~Yi.f ..,. __.
Ju,U~ __
PROJET
Corte générale des courants et des vents autour de l'Afrique
gorilles. Dans la poursuite, nous ne pûmes nous saisir des mâles; tous
nous échappèrent, car ils escaladaient des lieux escarpés tout en se
défendant [...] ; mais des femmes, nous en saisîmes trois qui, mordant
et griffant ceux qui les entraînaient, ne voulaient pas les suivre. En
conséquence, les ayant tuées, nous les écorchâmes et rapportâmes
leurs peaux à Carthage. Car nous ne navigâmes pas plus avant, les
vivres étant venus à nous manquer. .
On remarque que ces trois périples ont en commun la navigation le
long des côtes atlantiques du Sahara - de la Mauritanie au Maroc -
19

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