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Forgerons d'Afrique Noire

De
271 pages
Transmissions des savoirs traditionnels en pays malinké.
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FORGERONS D'AFRIQUE NOIRE
Transmission des savoirs traditionnels en pays malinké

Nambala KANTE avec la collaboration de Pierre ERNY

FORGERONS
D'AFRIQUE NOIRE
Transmission des savoirs traditionnels en pays malinké

ÉDITIONS L'HARMATTAN 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

Dans la collection
Anthropologie Dirigée

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Connaissance des hommes par Jean-Pierre Wamier

Jean Girard, Les Bassari du Sénégal, Fils de Caméléon, 1985. Dominique Casajus, Peau d'Ane, et autres contes touaregs, 1985. Bernard Hours, L'État sorcier. Santé publique et société au Cameroun, 1986. Maurice Duval, Un totalitarisme sans État. Essai d'anthropologie politique, à partir d'un village burkinabé, 1986. Fabrizio Sabelli, Le pouvoir des lignages en Afrique. La reproduction sociale des communautés du Nord-Ghana, 1986. Sylvie Fa inzang, L'Intérieur des choses. Maladie, divination et reproduction socia!e chez les Bisa du Burkina, 1986. Christine Buhan et Etienne Kange Essiben, La mystique du corps. Les Yabyan et les Yapeke de Di bomba ri au Sud-Cameroun, 1986. Collectif, Côté femmes. Approches ethnologiques, 1986. Marceau Gast et Michel Panoff, L'accès au terrain en pays étranger et Outre-Mer, 1986. Didier Boremanse, Contes et mythologie des Indiens Lacandons, 1986. Vincent Coudert, Refuge, réfugiés. Des Guatémaltèques sur terre mexicaine, 1986. Bernard Formoso, Tsiganes et sédentaires. La reproduction naturelle d'une société, 1986. François Cousin, Tissus imprimés du Rajasthan, 1986. Cécile de Rouville, Organisation sociale des Lobi, Burkina FasoCôte d'Ivoire, 1987. Salomon Simon, Chelm, les héros de la bêtise, suivi de Freud et la bêtise de Chelm. De Max Kohn, 1987. Danielle Jonckers, La société minyanlea du Mali. Traditions communautaires et développement cotonnier, 1988. Christine Bastien, Folies, mythes et magies d'Afrique Noire, 1988. Suzanne Lallemand, La mangeuse d'âmes. Sorcellerie et famille en Afriq ue, 1988. Sylvie Fainzang, Odile Joumet, La femme de mon mari. Anthropologie du mariage polygamique en Afrique et en France, 1989. Michel Boccara, La religion populaire des Mayas, entre métamorphose et sacrifice, 1990. Claude Rivière, llnion et procréation en Afrique, 1990. Laurent Vidal, Rituels de possession dans le Sahel. Préface de Jean Rouch, 1991. Inès de la Torre, Le Vodu en Afrique de l'Ouest, rites et traditions, 1991. Suzanne Lallemand, L'apprentissage de la sexualité dans /es Contes de l'Afrique de l'Ouest. Noël Ballu, Les Pygmées de la Grande Forêt. Michèle Dacher, Prix des épouses, valeur des sœurs, suivi de Les représentations de la Maladie. Deux études sur la société Goin (Burkina Faso).

@ L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-1625-X

A V ANT-PROPOS

Quand en 1987 Nambala Kanté est venu à l'Université des Sciences Humaines de Strasbourg pour un doctorat en sciences de l'éducation, je me suis vite aperçu que j'avais à faire à un « étudiant» peu ordinaire, ayant une connaissance parfaite du milieu coutumier malinké et de ce qui s'y passe derrière la façade des apparences. Issu de la caste des forgerons, d'une famille aux multiples fonctions, artisanales, sociales, médicales, rituelles et religieuses, qui dans son histoire et ses généalogies peut remonter aux alentours de l'an mille, il m'étonnait par son extraordinaire enracinement en un lieu et dans une tradition, et par l'intense sentiment d'identité et la fierté non dissimulée qu'il en tirait. Ce n'est certes pas rien de pouvoir ainsi se dire qu'on appartient à un groupe qui représente comme le point focal de toute une société, celui où les savoirs majeurs se concentrent, où les choses les plus essentielles, celles qui touchent à la vie et à la mort, se nouent, et où se développent des relations très concrètes et des pouvoirs qui transcendent notre monde ordinaire. Un collègue lui avait proposé de faire une thèse sur le syndicalisme enseignant des années trente en France. Je lui ai dit alors qu'en se plaçant dans une perspective plus ethnologique il pouvait parfaitement envisager de travailler sur la formation des jeunes dans son propre milieu. Il ne demandait que cela, mais n'en voyait pas la possibilité! C'est ainsi qu'a débuté une longue collaboration... Au 5

départ je pensais surtout, avec un forgeron, à une analyse des processus techniques et de leur acquisition. Mais très vite le champ s'est considérablement élargi vers un panorama plus global des savoirs et des savoirfaire. Au cours de ma carrière, j'ai assisté à une évolution très significative qe la population étudiante africaine. Au début des années soixante, la plupart de ceux qui venaient aux études étaient encore issus de milieux ruraux dont ils connaissaient assez bien la langue et la culture. Même s'ils avaient grandi en ville, les liens avec le village d'origine de leur famille étaient généralement demeurés intenses et vivants. Puis, progressivement, on vit s'amplifier le nombre de ceux qui, issus des nouvelles bourgeoisies urbaines, ne connaissaient plus que lointainement le milieu coutumier, avec ses manières de penser et de vivre. Aujourd'hui, l'information sur leurs sociétés que l'ethnologue peut obtenir des étudiants africains est en général plutôt mince, y compris sur place, dans les universités nationales. Des hommes comme Kanté sont devenus rares. Ils sont d'autant plus précieux. Le présent ouvrage se veut essentiellement descriptif Avant de réfléchir en ethnologue ou en pédagogue, il faut savoir dans le détail de quoi on parle. L'objectif poursuivi par l'auteur est très simple: montrer de l'intérieur, à partir de son expérience personnelle, à quels apprentissages un jeune forgeron malinké est soumis, quels savoirs lui sont transmis, par quelles voies et de quelle manière cette transmission s'opère au sein d'une lignée, d'une famille, d'un village et d'une confrérie initiatique. Quand on grandit dans une telle caste artisanale, quels éléments est-on amené à intrdjecter, selon quelles étapes, selon quelle dialectique de la contrainte, de la sélection et de la créativité? Comment parvient-on à monter des acquisitions techniques, sociales, intellectuelles, artistiques, religieuses amples et précises, à façonner sa sensibilité, à intérioriser toute une manière de percevoir l'homme, la société, la nature, l'Invisible, en la quasi absence de tout enseignement systématique de type scolaire? Le cas examiné est certes privilégié du fait de la pluralité des fonctions 6

dont les forgerons sont investis, donc de leur polyvalence et de la richesse en éléments de culture dont ils sont les vecteurs. Puisque parler d'une société «de l'intérieur., c'est d'une manière ou d'une autre parler de soi, autant le faire explicitement et avec clarté. D'où l'importance que prendra dans ce texte le fil autobiographique. Si N. Kanté mentionne souvent les Malinkés en général, sa contribution porte essentiellement' sur le bourg de Naréna, et plus précisemment encore sur sa famille. Une étude plus extensive mettrait certainement au jour de nombreuses variantes dans les coutumes et les croyances, non seulement selon les régions, mais aussi en fonction de groupes beaucoup plus restreints. Le regard ainsi jeté sur le milieu malinké est donc partiel. Cela n'enlève rien à sa pertinence, bien au contraire: il y gagne en relief et en vérité. Le contexte évoqué est parfaitement actuel, caractérisé par la scolarisation, les transformations de l'économie et une islamisation rapide, massive et nivelante, malgré sa superficialité. La littérature existante sur les peuples de la vallée du Niger est considérable, y compris sur les sociétés d'initiation. Il peut sembler exagéré de parler encore de secret... Il se trouve que dans le monde entier les initiations sont très largement fondées sur des secrets de polichinelle. Mais le fait que des bibliothèques entières aient été consacrées à notre franc-maçonnerie, où tout a été dit depuis longtemps, n'enlève rien à l'aura de mystère dans laquelle baignent les loges. Il en est de même des bois sacrés d'Afrique. Ne confondons pas la connaissance objectivante que l'ethnologue peut tirer d'une documentation qui s'etoffe d'année en année, avec la connaissance par participation qu'a acquise celui qui a passé par des rites dont la loi du secret fait partie intégrante. A plusieurs reprises, j'ai fait remarquer à N. Kanté que tel détail qu'il pensait ne pas pouvoir mentionner éfait déjà connu par telle publication sur les Bambaras. Il n'en a pas moins tenu à l'omettre, parce que lui avait promis de ne pas le divulguer. Certains éléments d'un savoir initiatique vulgarisés dans ce texte ont fait l'objet d'une évaluation avec les 7

détenteurs majeurs. Les chants du Komo dont il sera question à la fin insistent eux-mêmes sur la dégradation inévitable dont ce savoir est et sera l'objet. Nous nous trouvons aujourd'hui dans une situation intermédiaire délicate dont les chercheurs comme Kanté, qui sont partie prenante de ces institutions, sont hyper-conscients et qu'il leur faut gérer à la fois avec prudence et hardiesse: il y a d'une part les exigences internes par lesquelles ils se sentent tenus; et il y a d'autre part la nécessité et l'urgence à mettre les choses par écrit si l'on ne veut pas que disparaisse brutalement, sans laisser de traces, une forme particulièrement élaborée de culture, un pan entier de la mémoire collective. Il y a là pour eux deux responsabilités antinomiques difficiles à concilier. Le travail entrepris par N. Kanté, et dont j'espère que ce n'est qu'un début, s'est intégré dans un programme de recherches sur l'enfance et l'éducation en Afrique Noire mené à l'Institut d'ethnologie de Strasbourg. Il illustre bien les voies complexes d'une socialisation étonnamment diversifiée. L'école est présente, mais manifestement ce n'est pas là que se trouve le centre de gravité de l'expérience ainsi décrite. Les modes de socialisation se superposent, du plus informel au plus formalisé. Si les cultures en leur fond se transmettent toujours par simple osmose et imprégnation, on trouve même ici des entraînements en tout point conscients et élaborés, après sélection rigoureuse. L'ensemble de l'information est tiré de la thèse de Nambala Kanté, à laquelle le lecteur qui souhaite davantage de détails ou avoir accès aux textes cités dans leur version originale malinké devra se reporter. Mon travail a été de condenser, de restructurer et de réécrire entièrement cet ouvrage afin qu'il puisse être édité à l'intention d'un public plus large, puis de lui donner une conclusion. Je l'ai fait parce que, par son authenticité et son caractère littérairement et ethnologiquement brut », il me semble constituer une remarquable introduction à l'Afrique profonde.

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Pierre 8

Erny

Eh! Eh! Eh ! Les forgerons sont des hommes de l'art! Soumaro, maître de l'arc, avait raison, lui le premier roi forgeron à être resté longtemps sur le trône! S'il faut nommer les forgerons, on cite en premier ceux dont le nom est Kanté! Si on veut en connaître d'autres, on fera appel à ceux dont le nom est Bagayoko! Si on demande d'en nommer d'autres encore, on mentionnera les Sinaba ou Sinayoko! A la question: qui encore est forgeron? on évoquera les Kamissoko et les Cissoko! Le mortier dans lequel on pile provient des familles de Soumaro: le monde entier existe donc grâce à eux! La houe avec laquelle on remue la terre vient de chez les forgerons: l'humanité existe donc par eux! La poterie dans laquelle on prépare les mets provient des familles de forgerons: le monde subsiste donc grâce à eux! Kounkounba, Bantanba, Niani Niani sont les villes qu'ils ont conquises et qui ont donné les noms à leurs familles! Makan, l'ancêtre, maître du vent, tout provient des familles issues de toi! Toute chose prend là son origine ! Faire de la fillette une femme, c'est le travail de la potière! Faire du garçon un homme, c'est la tâche du forgeron! Eh! Eh! Eh ! Les forgerons, ce n'est pas n'importe qui! (Louages traditionnelles des forgerons du Mandé)

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INTROD UCTION- BIOGRAPHIE

C'est au village malinké de Naréna, poste frontalier entre le Mali et la Guinée, à 90 km de Bamako sur la route vers Siguiri et à 55 km de Kangaba, le centre de l'ancien empire du Mali, que je suis né en 1952 dans la caste des forgerons. Géographiquement, notre région se subdivise en deux parties: d'abord une série de plateaux de 500 à 700 mètres de haut qu'on appelle le Mont Manding, ensuite des plaines et des vallées, au sol alluvio-limoneux en bordure des cours d'eau et argilosiliceux en pays plat. La saison des pluies va de mai à fin septembre. J'ai vécu dans mon village jusqu'à l'âge de dix-huit

ans. Notre concession s'appelle Noumoussala,

te

chez

Noumoussa», un de nos ancêtres. Elle est située à l'ouest, dans le quartier de Bankouma, à côté du grand fromager. C'est près de cet arbre que se trouvent les deux maisonnées des Kantenumu, les forgerons dont le nom est Kanté: Nankountena et Naïma Fodela. Quand j'étais petit, j'avais peur de passer sous ce fromager après le crépuscule pour me rendre chez moi: on disait que c'était un lieu de rencontre des sorciers et une demeure de djinns. Quelquefois, j'hésitais à aller à l'ombre du fromager même durant la journée. Les vieux venaient se reposer là le soir ou au moment des fortes chaleurs. Autour de son tronc se célébraient certains rites de circoncision et de funérailles animés par le frère aîné de mon père. C'est le lieu de rendez-vous privilégié Il

des jeunes du village qui viennent y battre le tambour les jours de fête. Mon père était le cadet de trois frères qui vivaient dans la cour de Nankounté. Celui-ci était fils aîné et komottgi, prêtre de la société du komo, et de ce fait devin et maître des rites. En tant que. vieux des forgerons., il était également généalogiste et démarcheur de mariages, médecin traditionnel et circonciseur. Cet homme inspirait beaucoup de respect, mais aussi beaucoup de crainte, et j'en avais une grande peur. On le disait capable de jeter des mauvais sorts et de tuer ainsi par la simple pensée. Il est mort en 1980. Le deuxième frère de mon père, qui est aujourd'hui le chef de famille, est à la fois forgeron, guérisseur et chasseur. Mon père a été le seul membre de notre famille à avoir embrassé l'Islam. Il était habile forgeron, guérisseur expérimenté et artisan du bois. Les outils qu'il a confectionnés sont jalousement conservés par les paysans en raison de leur qualité. Il a été le maître de la nouvelle génération de forgerons de notre lignée. Il est mort il y a quelques années. En tant que femme de forgeron, ma mère était potière. Mais elle avait aussi une grande expérience dans le soin des mères et des enfants, du fait de sa connaissance des formules magiques et des plantes médicinales. Elle faisait fonction d'accoucheuse traditionnelle et d'exciseuse. Elle est morte en 1987, alors que j'étudiais en France. Elle m'a dit avoir reçu son savoir de sa propre mère et des Coulibali de Kiniéma. Ma grand-mère maternelle était une potière redoutable et l'exciseuse la plus sollicitée de la région. On dit qu'elle avait le pouvoir de se transformer en animal et de se rendre ainsi dans plusieurs villages au cours d'une même matinée afin d'y procéder à l'excision de trois à quatre dizaines de filles. Elle n'aimait pas monter à cheval, même si les villageois, craignant son retard, le lui proposaient; or, elle arrivait toujours à destination avant le cavalier... On dit de son mari, issu de la famille des forgerons Coulibali, qu'il était le docteur noir. du village: tous les matins, il se rendait très tôt en brousse et en rapportait des remèdes qu'il distribuait gratuitement aux malades. Il passait à pas feutrés derrière les

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cases, écoutait la respiration des habitants, leur manière de tousser et de se moucher, pour déceler les cas de maladie. A ma naissance, ka. toko di ne ma., «on m'a attribué son nom.. J'occupe la cinquième place parmi les neuf «fils. de Nakountela. Mais dans le foyer de mon père, je suis l'aîné de trois enfants, dont une fille. Dans la maisonnée de Naïrna Fodé vivent les cousins de mon père. Parmi eux il y a des batteurs de tam-tam. Ils ne se sont guère jntéressés au travail du fer et excellent surtout comme entremetteurs dans les mariages. Mais leurs épouses sont des potières. Mon grand-père paternel s'appelait Sayan Famoroba. C'est pourquoi notre cour porte un second nom: Sayonna, «chez Sayon It.Il était le fils unique de Mamadi. Celui-ci avait pour demi-frère Kani Mori, et leur père s'appelait aussi Famoroba. Ce dernier avait été le seul fils de Noumoussadian à s'installer à Naréna. Il avait accompagné son père lors d'une guerre célèbre entre Sambou Konaté et Djédian Kéita. Ces forgerons étaient en effet les armuriers des Kéita. Le père de Noumoussadian se nommait Nouwalibakoro, qui lui-même était le fils de Banbakoro, ce qui veut dire «vieux crocodile ». On dit qu'il a été tellement jalousé par ses demi-frères qu'ils voulaient le tuer; il en avertit sa mère qui avait pour double (nyètèma) un crocodile. Elle lui recommanda de se sauver à toutes jambes vers la rive du fleuve si ses frères le pourchassaient. Tout se passa comme prévu, et le crocodile maternel le porta jusqu'à l'autre rive. Banbakoro s'y installa et donna naissance à une lignée dont je suis issu. Comment ai-je eu connaissance de cette généalogie de ma famille? Mon père aimait beaucoup que je m'asseye sur un escabeau près de lui pour l'écouter. Comme il n'arrêtait pas de dire que lui et ses deux frères avaient souffert à Sayonna, je lui ai demandé de retracer l'histoire de notre lignée. Quand il dressait le tableau de nos ancêtres en partant de son père, je l'écoutais avec attention, et une fois que j'avais pris congé de lui, je me remémorais intérieurement cette liste. Il m'arrivait de la réciter de mémoire en compagnie de mes frères. Durant la saison des pluies, mes parents se livraient 13

à l'agriculture en plus des fonctions liées à leur caste, forge et poterie, qui occupaient surtout la saison sèche. Dès que le temps devenait pluvieux, nous allions implanter un «hameau de culture. (buguda) pour éviter de perdre inutilement du temps de travail par des allées et venues. Pour les céréales on préférait les terres des plateaux. Ce choix n'était pas le fait du hasard. Mes parents voyaient dans les hauteurs naturelles le symbole de l'ascension sociale. Mais la raison majeure en est que notre lignage est lié depuis toujours à une famille de djinns qui habitent la montagne: mon père me l'a souvent répété, rapportant lui-même les paroles reçues de nos ascendants. En implantant notre hameau sur le Mont-Manding, il s'agissait de se rapprocher le plus possible du lieu d'habitation de ces êtres amis et alliés. Chez nous, la relation avec les génies de la terre, de l'eau, du vent ou du feu prend un aspect très concret et familier. Lorsque j'avais environ huit, ans, j'ai souvent vu un nain quitter la broussaille le vendredi, tard dans la nuit, pour venir rendre visite à mon père dont il était l'ami, le confident et le conseiller. Une grosse pierre avait été préparée sous l'auvent de la case, près de la porte, pour le recevoir. La chose était connue de tout le village. Les djinns sont des êtres supérieurs à l'homme par leur aptitude à prévoir le futur, par leur richesse et leur bonté. Voisins de Dieu, ils ont le pouvoir de se montrer à ceux avec qui ils veulent lier amitié et de rester invisibles pour les autres. Ma mère m'a raconté que son mari ne s'entendait pas toujours bien avec son ami-nain; certaines nuits, il rentrait complètement essouffié, et on a même expliqué sa mort prématurée par un conflit avec ce génie de la brousse qui pouvait se montrer vindicatif et malfaisant. J'ai été témoin de la maladie envoyée à mon cousin Moro Kanté par un djinn de la «colline rouge. (kumni ulen). Au flanc de la montagne se trouvait le champ de son père, et Moro s'y rendait souvent. Vint un temps où on le vit perdre progressivement du poids. Ma mère, l'ayant remarqué, le questionna: «Famoroba, que se passe-t-il? Ton père te prive-t-il de nourriture? ou te frappe-t-il ? A toutes ces interrogations il répondit 14

négativement. Mais harcelé de plus belle, il promit de rapporter à ma mère la cause de son mauvais état. Deux jours après, il lui confia ceci: Quand je suis seul au champ, quelque chose m'appelle. En me rendant là

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d'où la voix sort, je n'aperçois que la queue d'un boa.

»

Ma mère encouragea Moro à surmonter sa peur et lui dit: Le jour où ce boa te montrera sa tête, il te révèlera

de grands secrets.» Mais Moro répliqua: . Ce jour-là je deviendrai fou.» Trois jours plus tard, il fut à nouveau apostrophé par le génie, qui lui montra une bonne partie de son corps. Ce soir-là, au retour, Moro ne se présenta pas au repas. Je suis allé le chercher, mais il n'avala pas la moindre bouchée. Subitement, il se leva, le regard vaguement dirigé vers le sud. Son père savait que l'état de Moro était dû à un djinn, et il s'était proposé, la veille, d'effectuer un rite pour apaiser ce dernier. La nuit venue, le cousin rejoignit la case où d'habitude il couchait en compagnie de ses camarades. Mais ils ne purent fermer l'œil, car il se mit à les banre l'un après l'autre. Un des garçons alla aviser N'Fa (. père., nom par lequel nous désignions le frère aîné de mon père). Il fut conduit en famille. Au moment du petit déjeuner, dès qu'il sentit l'odeur de la bouillie de mil, il courut à toutes jambes vers kuruni ulen. Une fois rattrapé, il n'a voulu prendre ni eau ni repas. N'Fa insista auprès de ma mère afin qu'elle supplie le cousin de manger. Le malade s'assura que les mets qu'elle lui présentait étaient cuisinés par elle seule. Une fois rassuré, il accepta de boire et de manger, mais comme un animal, en prenant les aliments directement avec la bouche, sans se servir des doigts. Au bout de trois jours, l'amélioration attendue ne se produisit pas. Nous étions pourtant dans une famille de guérisseurs réputés, mais la folie n'était pas de leur compétence. Moro fut transporté au centre psychiatrique de Bamako. Aujourd'hui il est marié et père de cinq enfants. Le djinn ne lui a pas révélé ses secrets, puisqu'il avait pris peur. Mais il est malgré tout bon guérisseur et bon voyant. Tout descendant pur sang de Noumoussala est de naissance et de par sa lignée devin et voyant; il est renseigné par les songes autant sur le passé que sur l'avenir. On dit que ce sont des djinns qui provoquent
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chez les membres de ma famille des rêves de (:e genrelà. D'habitude ils se manifestent sous forme de nains ou de gros serpents, de préférence des boas. Pour nous, l'existence de ces êtres fait partie des évidences, puisque nous avons l'expérience d'une communication qui s'établit entre eux et nous. Je ne sais si j'allais être moi aussi un des élus des génies de notre clan. Mais voici ce que ma mère m'a raconté de mon enfance, récit qu'elle a répété à mon épouse. Je m'étais un jour rendu à Kiniéba chez ma tante maternelle. Les premières nuits de mon absence, les camarades qui partageaient la même case que moi étaient obligés de la quitter, car chaque fois qu'ils étaient prêts ~ se coucher après leurs jeux, ils trouvaient à l'intérieur une chose entièrement recouverte de tissu blanc. Ils allèrent dire à ma mère que je ne les avais pas prévenus en partant, et qu'un objet bizarre hantait les lieux. Ma mère, intriguée par les propos des bambins, s'est rendue sur place. Elle trouva effectivement la chose revêtue de blanc et eut très peur. Elle referma la porte et sien alla. Moi-même ne me souviens de rien. Il est un autre fait que, selon les dires de ma mère, je n'aurais dû révéler à personne: à tout moment, je rêvais d'un vieux qui m'apprenait des formules magiques. A l'époque où je travaillais à l'École Normale Supérieure de Bamako, j'ai marché un jour le long du fleuve Niger. Soudain, un homme en boubou blanc m'apostropha et me poursuivit. J'essayai de le reconnaître, mais en vain. Il me recommanda d'acheter un âne, de lui mettre une corde autour du cou et de me présenter la nuit au bord du fleuve. Je lui dis que je ne pouvais pas satisfaire une telle demande puisque je n'avais pas encore touché mon salaire. L'homme me dit: «Il ne fallait pas répondre ainsi; tu aurais dû me dire que tu voulais bien t'exécuter à condition que je t'aide. ,. A ces mots, on se quitta. J'ai pensé que c'était un marabout qui voulait me tromper, mais ma mère m'a assuré que c'était un djinn. Les songes tiennent une grande place dans notre vie. Mon épouse aussi eut de telles expériences durant sa grossesse. Voici ce qu'un jour elle m'a dit: «Depuis que je suis enceinte, je rêve quotidiennement de serpents. Quand je cherche à connaître la signification de ces 16

songes, les vieilles femmes de ta famille me demandent de me ta!re, ou bien on me répond que ce sont là des choses de l'enfant que je porte dans mon ventre. Parfois je rêve aussi de crocodiles. Ta mère m'a dit que c'est le double de l'enfant qui est en route.Ma mère a été sévère tout au long de mon enfance. Elle ne. laissait rien passer sans réagir, et les châtiments corporels étaient courants. Mes cadets n'ont pas connu de sa part la même sévérité, signe de son amour pour moi. Par contre, mon père était tendre, je dirais même effacé. Il ne voulait pas que son fils passât par les mêmes tracas que lui-même avait connus durant son jeune âge. Je n'ai pas reçu un seul coup de fouet de sa part, et pas une seule insulte. Presque tous les deux jours, il égorgeait un poulet dont les cuisses m'étaient offertes. Je brandissais l'une d'elles le matin à mon réveil comme le font les enfants quand ils reçoivent un cadeau. A cause de cela, les voisins m'ont surnommé Sewodo Balla, Balla-cuisses-de-poulet -. Quand au village les anciens amis de mon père veulent plaisanter à son sujet, ils disent qu'il est mort à cause du nyama des poulets, c'est-à-dire de la force vitale qui en émane et qui crie vengeance. J'ai été tellement choyé par lui que mes petits camarades m'enviaient et que de ce fait j'ai eu des difficultés à m'intégrer à leur groupe. La manière dont mes parents se comportaient à mon égard durant la première phase de mon enfance, en gros jusqu'à huit ans, se comprend du fait que j'étais leur premier enfant et avais donc droit à tout, aux apprentissages aussi bien masculins que féminins. Je n'avais d'ailleurs aucun pouvoir de décision. Je devais le respect à mes parents; toute inconduite d'un garçon envers sa mère peut lui attirer une malédiction, et c'est là une des menaces les plus redoutables qui soient. J'ai dû m'habituer même aux travaux ménagers, qui normalement sont réservés aux femmes. Nous passions l'hivernage au Mont Manding et ne revenions au village qu'après les récoltes. Seul le chef de notre famille et une partie de son ménage y restaient à demeure pour régler différentes questions qui nécessitaient la présence d'un forgeron. Avec ma mère, j'ai escaladé la montagne pour nous rendre à notre rizière

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dans la vallée de Kouroubande. Ma préparation à certains rôles liés à la vie agricole était entièrement assurée par elle. J'ai appris à cultiver, à protéger les champs, puis à prendre soin d'un enfant en bas âge pendant que la mère était occupée. Ainsi, dès six ans, j'ai fait fonction de nurse. Maman me confiait ma petite sœur à notre arrivée au champ. Je la tenais sur mes genoux à l'ombre d'un arbre, non loin de là. Quand elle commençait à pleurnicher, je l'amenais pour la tétée. Je ne savais pas chanter pour la calmer, et aurais eu honte de le faire. Au retour du champ, ma mère s'occupait des travaux domestiques. Elle préparait tous les deux jours le repas commun de notre famille. Elle partageait cette fonction de ménagère avec la mère de mes cousins. Je l'aidais à nettoyer l'intérieur de sa hutte, ainsi que celle de mon père. Je remplissais notre jarre avec l'eau d'une rivière qui passait près de là. Pendant les jours de fortes pluies, nous n'escaladions pas la montagne, mais allions au champ d'arachides à proximité du hameau. Ce n'est qu'à huit ans que mon initiation aux techniques agricoles a commencé. C'est alors que ma mère m'apprit l'usage de la houe dans les semailles, le labour, le sarclage et le défrichage de nouveaux champs. C'est d'eHe aussi que j'ai appris le maniement de la hache pour abattre les arbres, couper ou fendre du bois de chauffage. Certains jours où les singes devenaient menaçants, ma mère vaquait seule à ses affaires et je gardais le champ collectif en compagnie de mes cousins. Avec nos lance-pierres et nos cris nous faisions notre possible pour les éloigner. La seule occasion qui habituellement nous regroupait tous était le repas du soir, durant lequel nous n'avions pas le droit de parler. Vers huit ans, j'ai commencé à manger avec le groupe de mon père. J'ai expérimenté alors le passage d'une discipline douce à une autre plus stricte et plus contraignante. Ici le droit d'aînesse était de règle. Le dîner débutait par l'ablution des mains, car nous puisions avec les doigts dans le plat commun. Le récipient d'eau passait d'abord chez les plus vieux, puis descendait l'échelle des âges. Même si l'eau était très sale en arrivant chez moi, il ne m'était pas permis de la 18

renouveler. On considère que le fait que tous se lavent les mains dans le même récipient et la même eau favorise la cohésion familiale et stimule l'amour réciproque au sein du groupe. Quand deux individus se séparent à la suite d'un différend on a coutume de dire:
«

ils ne se versent plus l'eau sur les mains l'un à l'autre..

Pendant le repas, les enfants n'avaient pas le droit de s'asseoir sur un escabeau, même s'il était libre. Nous devions nous accroupir, les yeux baissés, les doigts de la main gauche tenant le bord du plat. Il est impoli de croiser les yeux d'un parent en mangeant. J'ai un jour été frappé et traité d'enfant mal élevé par un cousin plus âgé que moi pour avoir entrevu la couleur de ses yeux... Pourtant mon père n'aimait pas qu'on me maltraitât ainsi. Après le dîner, mes cousins et moi, nous nous regroupions tantôt autour de nos mamans respectives, tantôt autour de mon père ou de son frère aîné le chasseur, assis devant leurs huttes. Ils avaient à nos yeux une expérience dont il nous fallait tirer profit au maximum. Ma mère connaissait beaucoup de contes du village de Kiniéma où elle a grandi. Nous avions droit à une honne dizaine de récits chaque soir. Mon père nous a appris les devinettes, qui apparaissent comme autant de jeux préparant à la réflexion. Quant au «père» chasseur, il avait un discours émaillé de proverbes. Il ne suffisait pas de les mémoriser, il fallait encore apprendre à en faire un bon usage. Enfin, la mère de mes cousins aimait nous entretenir d'histoires qu'elle -avait entendues concernant les doubles totérniques liés à tel ou tel patronyme. Après la moisson, nous revenions au village au moment où les autres paysans rentraient aussi leurs dernières récoltes. Ils entretenaient avec mes parents une sorte de troc. En échange des outils de travail fabriqués avant la saison pluvieuse, ils nous donnaient un panier de mil ou d'arachides. J'ai souvent aidé ma mère dans le transport de ces denrées qui augmentaient le capital alimentaire de mes parents. Les produits de nos propres champs n'étaient consommés qu'au début de l'hiver19

nage suivant, ce qui nous évitait en principe tout risque de pénurie. Si mes premières années étaient fortement marquées par le contact avec ma mère et des tâches en partie féminines, j'ai cependant éprouvé une très grande admiration pour certains hommes. Je voulais d'abord m'idenJifier à mon père, puis successivement au directeur de l'école, à l'infirmier du village, à mon oncle maternel et au douanier... L'admiration que j'ai éprouvée pour le premier directeur de notre école n'est pas fortuite. Elle est liée à un des événements les plus tristes de ma vie. Les_familles africaines cultivent l'unité et la cohésion. Mais elles ne sont pas pour autant à l'abri des sentiments négatifs et des conflits. C'est ainsi qu'à huit ans j'ai assisté, impuissant et profondément troublé, à l'émiettement de la mienne. Mon père a été chassé de notre hameau par son second frère aîné après une bonne moisson. Le prétexte en était qu'il avait mal semé le mil pour l'année à venir au moment des premières pluies. C'était là, pour l'oncle, une manière de garder pour lui tout seul toute notre récolte. Mon père garda la tête froide et revint à sa forge, délaissée quelques mois. La sécheresse avait commencé à s'installer au village. Les nouveaux manches de houes fabriqués par mon père et les poteries de ma mère ne suffisaient plus pour couvrir les besoins de notre petite famille durant cette période de pénurie. Finalement, ils se concertèrent, et mon père alla me donner à leconfier» au directeur d'école (Ala ma di, Allah quelque chose gratuitement »). Celui-ci était ainsi chargé de m'élever, puisque mes parents n'étaient plus en mesure de me nourrir. Le directeur d'école était un Peul, du nom de Bo Sangaré, et un Peul ne peut abandonner un forgeron en difficulté. Il n'a pas accepté d'emblée l'offre de mes parents, mais a promis de les aider durant toute la saison. D'où mon admiration pour lui. Ma mère se souciait de mon avenir et de ma préparation à la vie en adoptant une méthode sévère, qui aurait normalement dû être celle de mon père. Mais celui-ci voulait écrire en moi des pages qui manquaient en lui..

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même, notamment pour ce qui est de l'affection maternelle. Ses préoccupations éducatives apparurent encore dans une autre circonstance: il refusa de me fabriquer le petit tambour qui sert de jouet à la plupart des garçons de cet âge. Il avait en effet appris en songe qu'un de ses fils ferait des études, et il voulait me tenir à l'écart de tout ce qui pouvait retarder la réalisation de cette vision onirique. Durant l'enfance, j'ai eu, selon les dires de ma mère, un léger retard psycho-moteur, notamment dans l'acquisition de la marche et de la parole. C'est surtout le défaut dans l'acquisition du langage articulé qui l'a troublée. Elle a voulu me guérir en passant sous ma bouche le nid d'un perroquet ramené de brousse: cela est censé stimuler l'élocution et conférer à l'enfant les qualités de beau parleur propres à cet oiseau. Mais mon père n'a pas été d'accord. Il n'a cessé de répéter que la retenue dans le geste et la parole était un des objectifs majeurs de la formation du jeune forgeron. Mais il est probable qu'à l'époque il craignait surtout d'attirer l'attention des sorciers sur ses enfants. Mais revenons-en à mes relations avec l'école. Celleci est située dans le quartier de Bankoumana, non loin de la gendarmerie et du grand baobab. Elle fut créée en 1952 et ne compta au départ que trois classes. Aujourd'hui elle en compte neuf. Autour de l'école, il y a les logements du directeur et de certains de ses adjoints. Dans la cour, on peut voir quelques pieds de manguiers et d'acacias. Deux ans après mon inscription, survint la réforme du système scolaire malien. C'était en 1962. Il était question de mettre l'accent sur les activités agro-pastoraIes et artisanales. Mais l'année scolaire n'a pas changé. Notre école ouvre ses portes en octobre et ferme en juin. A ses débuts, la réforme n'a pas touché les horaires: on étudiait le matin de huit heures à midi et le soir de quinze à dix-huit heures. Mais de plus en plus, il y eut des classes cc assises» le matin, consacrées à l'enseignement théorique, et des classes tedebout.. le soir, avec activités pratiques dites de «ruralisation ». L'école primaire a été rebaptisée «cycle fondamental at. Dans -1es classes d'. initiation» (première et deuxième 21

années) nous avons appris les nombres de un à vingt, le syllabaire, les rudiments de l'écriture et du langage parlé. Dans les classes d'. aptitude» (troisième et quatrième années) et d'. orientation» (cinquième et sixième années), nos séances de lecture portaient sur des ouvrages comme Mamadou et Btnéta lisent et écrivent couramment, Mamadou et Btnéta sont devenus grands, ou Mattns d'Afrique. A présent ces ouvrages sont remplacés par ceux qu'a édités l'Institut Pédagogique National. Toutefois, les centres d'intérêt choisis n'ont pas varié. Il s'agit en général de textes en rapport avec la famille (les parents, les grands-parents, les fêtes familiales), l'école, le village, les activités professionnelles, la vie en ville, etc. Ces centres d'intérêt, d'abord étudiés en leçon de langage, puis en élocution, sont approfondis en vocabulaire et en lecture. C'est ainsi que nous avons passé en revue certaines activités des artisans, notamment du forgeron, de la potière, du menuisier, du bûcheron, etc, mais aussi du cultivateur, de l'éleveur et du pêcheur. C'est dans les classes d'orientation que sont introduites pour de bon les leçons d'histoire, de géographie et de sciences d'observation. Nous avons par exemple étudié l'histoire de notre village, de notre arrondissement, de notre cercle, de notre région, leur peuplement, la généalogie d'un de nos condisciples, la création de notre école, etc. La langue d'enseignement est le français. Mais le maître des petites classes est souvent amené à se référer à la langue de ses élèves pour nommer tel ou tel objet étudié. Cet aspect méthodologique dépend de chaque enseignant. En tout cas, durant nos leçons de langage et d'élocution, il arrivait que notre maître nous conduise à un atelier. C'est ainsi que nous sommes allés quelquefois dans ceux de ma famille. La veille de la première visite de la forge, le maître m'a chargé d'aviser mes parents de la venue de la classe. En arrivant, nous avons trouvé Mamadou Kanté en train de forger. Nous l'avons observé et décrit comment il martelait le fer rouge sur l'enclume. Quant est venu le moment de détailler l'activité de l'apprenti forgeron, le maître m'a invité à faire une démonstration. Mes camarades ont dessiné comment je maniais les soufflets. Ils ont aussi décrit la 22

flamme qui monte et les étincelles. Puis je les ai rejoints lorsque le maître a montré et nommé en français les outils du forgeron. Il me demandait pour chacun d'eux de donner le terme malinké. Une autre leçon de langage était consacrée à la poterie: c'était dans l'atelier de ma mère. Là aussi, j'ai été invité à nommer dans ma langue le matériel que le maître montrait. Ma mère était heureuse en constatant que j'étais très sollicité durant ces leçons. Nos travaux pratiques de la semaine portaient sur le même thème: chacun était convié à apporter de l'argile et on s'exerçait à façonner des pots. Par rapport à la famille, l'école représentait pour nous un autre monde, impliquant une rupture. Malgré leurs méthodes apparemment actives, nos maîtres étaient très sévères. Je me souviens par exemple de monsieur Tounkara. Tous les matins, à la rentrée, le responsable de classe était envoyé chercher derrrière l'école une dizaine de rameaux pouvant faire office de fouets. Durant les leçons de lecture, de calcul ou de récitation, c'est la terreur qui régnait dans la classe. Les jours où monsieur Tounkara portait sa chemise rayée que nous avons appelée «peau de panthère." il frappait encore plus fort que d'ordinaire; c'était tous les mercredis et tous les vendredis. Des élèves comme moi étaient frappés non parce que nous n'avions pas appris nos leçons, mais parce qu'elles nous échappaient de la mémoire dès qu'on voyait les mains de cet enseignant armées d'un fouet. Malgré cette discipline excessive qu'on ne rencontre pas dans nos familles, l'école continuait l'œuvre de celles-ci. Le savoir-faire acquis ici était décrit là. De même, certains savoirs de la société traditionnelle tels

que l'histoire du village, l'étude de la faune locale et de
la flore, l'organisation de certaines fêtes, étaient abordés à l'école. Durant les leçons d'histoire, notre maître nous donnait un questionnaire que nous faisions passer dans le village. Ou bien il invitait à l'école un de nos parents, bon connaisseur du passé de la région. A la fin de l'année, les familles étaient conviées à la distribution des prix. Ma vie sentimentale n'a commencé à s'éveiller qu'à 23

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partir de -vingt ans. J'étais trop timide, et le poids de la tradition familiale et villageoise était tel que le manque d'audace en ce domaine ne pouvait que s'accentuer. Quelques filles me fréquentaient quand je venais passer les vacances à Naréna. Je n'étais certainement pas le plus beau des garçons du village, mais j'étais parmi les plus instruits. Il fut un temps où j'avais tellement de succès que ces filles m'ont surnommé Sanu nekeni, petit alliage en or.. Ma mère se faisait du souci pour moi. Elle refoulait mes amies tout en plaisantant. Certains jours elle n'était pourtant pas d'humeur à plaisanter. Je dois reconnaître en moi-même qu'elle agissait avec discernement, car l'engouement de ces filles pour un garçon comme moi était de mauvais augure pour la suite de mes études. Elle a alors demandé à N'Fa de . travailler. un produit capable d'arrêter cette marée d'admiratrices. Celui-ci a associé des poils de chat, de chien, de singe et des écorces concassées que je n'ai pas pu identifier; le tout était emballé dans une étoffe noire et on l'a attaché au toit de la case de mon père que j'occupais après son décès. Il a suffi de deux jours pour qu'une bagarre éclate entre les filles, et moi, j'en avais assez, je ne les supportais plus. Mais même sans cette magie, je ne pouvais nourrir pour ces jeunes femmes qu'un amour platonique. Au village, garçons et filles étaient tenus rigoureusement de s'abstenir de relations sexuelles jusqu'au mariage. Toutes celles qui ne sauvegardaient pas leur virginité étaient torturées jusqu'à ce quelles révèlent à leurs parents les noms des jeunes gens qui avaient abusé d'elles. J'étais tellement conditionné par cette tradition rigoriste que j'étais incapable de manifester mon amour à une fille. Pour compenser cette attitude nonchalante, je me servais de formules magiques et de plantes appropriées pour attirer une cour autour de moi, et ceci explique en partie mes succès féminins. Pourtant les choses n'ont pas toujours été faciles. Un fils de forgeron ne devrait pas aimer une fille peule, et surtout ne pas l'épouser. Or il se trouve que je suis tombé amoureux d'une fille de cette «race.. Mes parents se sont opposés à notre mariage. D'ailleurs, il nous était interdit aussi de nous marier avec d'autres

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nyamakala c. manches de nyama., porteurs de force occulte), c'est-à-dire d'autres gens de caste, tels les jaliw ou djeliw, les funew, les garangew, les gaulow, les tyapurtaw, etc, qui sont tous inférieurs aux forgerons. Il fallait nous marier à l'intérieur de notre caste pour éviter tout désaccord avec nos parents. Et moi, je me suis trouvé en désaccord avec eux justement sur cette question... On voulait que j'épouse une forgeron ne qui présentait une lordose, ce qui est signe à nos yeux de mauvais nyama et ne présage donc rien de bon pour l'époux. Je voulais me marier avec une fille de mon choix, forgeronne ou non. Mais cela était inconcevable à l'époque. Heureusement il existe des compromis. Il me fallut renoncer à mon amie peule, et j'épousai finalement une jeune fille issue d'une lignée célèbre de travailleurs du métal, les Camara. Aux yeux de mes parents, nous représentons une caste supérieure, car nous sommes les hommes les plus instruits, les premiers savants de nos sociétés. J'ai souvent entendu des propos de ce type: «Ce sont nos ancêtres qui ont su extraire et façonner le métal et l'argile, qui ont su tailler le bois, qui par la circoncision et l'excision ont permis aux enfants de répondre aux exigences de leur sexe, qui dans les sociétés secrètes du komo ou du nama ont enseigné la connaissance aux adultes, qui ont noué et resserré les alliances, qui ont soigné les malades... Nous sommes les initiateurs dans tous les grands domaines de la vie sociale. Nous sommes la seule catégorie d'artisans à détenir les secrets de la terre et du feu. Nous sommes comme le nœud de la société. Or, ce savoir et ce savoir-faire nous ont été donnés par les djinns. Pour ne pas perdre ce privilège, nous ne devons pas les mécontenter. Il nous faut veiller à la pureté du dépôt dont nous sommes les détenteurs et les responsables. Autrefois, la fonte était de mauvaise qualité lorsqu'un forgeron commettait l'adultère avec une paysanne. Si celui-ci était consommé avec une femme peule, l'artisan ne pouvait plus
s'approcher des hauts-fou maux sous peine de se brûler. » Ces interdits sexuels n'ont nullement disparu. Mon cas personnel est révélateur à ce sujet. Or, de nos jours, ma famille n'extrait plus le fer directement; celui dont 25

elle use pour fabriquer ses lames provient essentiellement de ressorts d'automobiles. Mais les justifications des règles d'alliance sont les mêmes qu'au temps des ancêtres: il ne faut pas tarir ou émousser la force des descendants en épousant une paysanne. S'il s'agit d'une Peule, on dira que le couple sera infécond ou que l'un des conjoints va mourir subitement. Sur cette question matrimoniale, les avis des paysans eux-mêmes sont partagés: certains recherchent le mariage avec une forgeronne pour donner à leur descendance force et bravoure; à d'autres, les forgerons apparaissent comme une catégorie inférieure à l'instar des autres castes d'artisans: ils ne courtiseront donc jamais une fille qui en relève et excluent tout mariage de ce type. Les forgerons sont les aînés des nyamakala. Comme les autres artisans, ils vivent une situation de dépendance

par rapport aux cultivateurs, qui sont horonw, . nobles -, et que nous appelons jattki, «hôtes -, ou tontiki. Ce dernier terme se compose de ton, qui signifie
«bagages., «colis -, et tiki, «le destinataire -. Le dépôt dont nous sommes traditionnellement les détenteurs est destiné aux paysans. C'est pour eux que nous travaillons. Ce sont eux qui nous «reçoivent -. Nous exerçons nos métiers, soit sous leurs ordres, soit sur leur demande. Ils nous appellent de ce fait bolo kano mogaw, les hommes pris en main -. Mais ce serait une erreur de croire que nous sommes leurs captifs ou leurs esclaves. Les forgerons, comme la plupart des autres nya maka la, sont des hommes libres de naissance, remplissant des fonctions spécialisées et héréditaires. Chaque caste d'artisans a ses secrets et ses interdits qui lui ont été légués par ses ancêtres à elle. Même si nous n'exerçons plus les fonctions dévolues à nos familles, nous restons des gens de caste; on ne choisit pas celleci, et on ne peut pas non plus la quitter. La particularité des forgerons par rapport aux autres catégories d'artisans est qu'ils ne mendient pas. En ce sens, nous sommes une caste «noble -. Supposons que les gens de ma famille manquent de mil: ils fabriqueront des houes et des haches et iront les offrir à un tontiki riche, en ajoutant à la limite, mais pas nécessairement: «Mes colis sont à vous; les fils de forgerons

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n'ont plus rien à manger". Le paysan mettra son point d'honneur à fournir une quantité de céréales dont le prix dépasse celui des articles reçus. Par contre, les gens des castes inférieures se prêsentent aux paysans les mains vides. Les griots musiciens et leurs cousins les funew se contentent de chanter les louanges de leurs hôtes, de déclamer l'histoire de leurs familles, quitte à la falsifier en l'amplifiant, de proclamer leurs devises pour les stimuler et les rendre généreux. Ces éloges obligent celui à qui ils s'adressent à faire un don. Quant aux castes connues au Mandé sous le nom de gautow ou encore de tyapurtuaw, elles sont renommées pour leur effronterie, leur liberté de langage et leur absence de toute pudeur. S'ils ne reçoivent pas ce qu'ils demandent, ils n'hésiteront pas à déféquer sur place; leurs femmes se déshabillent publiquement et exhibent leur sexe. Les cultivateurs pensent que de leur refuser un don porte malheur. Ces gens auront ce même comportement envers le forgeron qu'ils nomment n'kodo, «l'aîné., ou n'beren, «l'oncle maternel ». Ils nous exploitent matériellement, alors qu'à nous il est impossible de mendier chez eux, même s'ils sont plus riches que nous. Les hommes du fer étant prêtres du komo, ils sont appelés à faire des sacrifices sur l'autel de cette société; dans leurs prières, ils s'interdisent de courtiser ces «races inférieures". S'il y a une hiérarchie entre castes, il en existe une aussi à l'intérieur même de celle des numu. Il y a les «forgerons allumeurs de hauts-fourneaux" (gantukun numu) et les autres. La première classe est représentée par le lignage des numu piri pirl, ou numu yèrè wolo, ou numu mansa, littéralement «forgerons purs de sang", «forgerons issus d'eux-mêmes., ou «forgeronsrois". Ces forgerons de souche sont les Fané et les Kanté. Les Fané sont des forgerons bambaras qu'on dit "descendants de l'aîné". Les Kanté malinkés sont leurs «cadets)t. Les autres catégories sont des descendants, soit de soldats, soit d'esclaves. Voici comment cela nous
a été expliqué par un vieux forgeron:

guerres, lorsque les soldats manquaient d'armes, de projectiles et de balles pour les fusils, certains d'entre eux étaient détachés pour aider les forgerons. A la fin 27

.Durant

les