Géopolitique de l'intégration en Afrique Noire

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296278516
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GÉOPOLITIQUE DE L'INTÉGRATION EN AFRIQUE NOIRE

Marc-Louis ROPIVIA

GÉOPOLITIQUE DE L'INTÉGRATION EN AFRIQUE NOIRE

Travaux du Centre d'Études et de Recherches en Géopolitique et Prospective (CERGEP)

Éditions L'Harmattan 5-7, Rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Ouvrage publié avec le concours de la Mission française de Coopération et d'Action culturelle
@ L'HARMATTAN, 1994 ISBN: 2-7384-1957-7

A la mémoire de ceux de l'au-delà que la mort m'a précocement et violemment arrachés: mon oncle paternel Michel Aworet mes cousins Michel Ndiaye (Rémbangwè) et Edouard Rousselot,

monprofesseur Joseph Ambourouè-Avaro.

A mon épouse Jacqueline Eloumi et à mes enfants Michael Aworet Dorothée Afinizo pour la compréhension et l'affection qu'ils m'ont manifestées durant le long éloignement qu'ils ont enduré.

SOMMAIRE
AVANT-PROPOS INTRODUCTION - Chapitre préliminaire
I. Le cadre géographique de l'étude du fédéralisme africain II. Le fédéralisme africain: position du problème

..11 13
13 15

III. Le cadre de référence théorique.
IV. Le cadre méthodologique

23
.4

PREMIÈRE PARTIE CRITIQUE DES FONDEMENTS CONCEPTUELS DE L'UNITÉ POLITIQUE DE L'AFRIQUE INTROD UCTI ON CHAPITRE PREMIER: Le panafricanisme utopique en tant qu'héritage conceptuel négro-américain et le blocage de l'unification politique négro-africaine Section I -Les quatre foyers de la littérature sur la panafricanisme et l'unité africaine: une invariable unicité d'approche 47

51

52

Section Il La diaspora et l'Afrique noire: divergence de vécus et de problématiques face à la domination blanche Section.. - Deux directions d'unité et d'intégration: III ,.. pana fncamsme et panamencamsme

-

...60 ........68
77

CHAPITRE 2: Les grands mythes culturels de l'Afrique Noire et le mirage de l'unification politique

Section 1- L'unité culturelle de l'Afrique noire (Cheikh Anta Diop) 78 Section Il

-L'africanité

( L. S. Senghor)

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Section III - Revue critique des mythes de l'unité culturelle de l'Afrique ou l'unité et la diversité culturelles à travers les théories du vivant
CHAPITRE 3 : La diversité culturelle de l'Afrique noire Section I Les considérations philosophiques attachées à la perception de la diversité culturelle Section 11- L'édifice conceptuel de la diversité culturelle Section III Race et culture: le mécanisme de la diversité culturelle

89
95 96 104 ..113

-

-

Section IV - La diversité culturelle de l'Afrique noire
Section V Le milieu, les aires culturelles, comme principes de construction de la diversité culturelle et de réorganisation de la carte politique de l'Afrique noire CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE

114

-

127 130

8

DEUXIÈME PARTIE FÉDÉRALISME ET DÉMOCRATIE

CHAPITRE 4 : Le totalitarisme comme frein à l'épanouissement de l'intégration économique et du fédéralisme 137

Section I - Les tares de l'État-gaspilleur africain postcolonia1137 Section II La philosophie politique des dirigeants africains face aux préceptes élémentaires du fédéralisme 140
CHAPITRE 5 : L'État postcolonial face aux exigences intérieures du fédéralisme africain ..143

-

Section I - Le problème des libertés démocratiques SectionII Le problème du consentement Section III - Les fédéralismes-décrets.

-

143 145

146

TROISIÈME PARTIE LE FÉDÉRALISME NUCLÉAIRE. ESQUISSE D'UNE GÉOGRAPHIE PROSPECTIVE DU FÉDÉRALISME AFRICAIN INTRODUCTION CHAPITRE 6 : La charnière fédérative comme base du fédéralisme nucléaire... Section I - Le fédéralisme nucléaire et sa problématique Section II
-

151 ..153 153

La charnière fédérative et sa méthodologie

162
..185

Section III Un exemple de charnière fédérative en Afrique centre-occidentale 9

-

Section IV . En guise de conclusion: liens fédératifs théoriques et pratiques erronées d'intégration en Afrique noire; utilité pratique des charnières fédératives 204
CONCLUSION GÉNÉRALE BIB LIOGRAPHIE LISTE DES FIGURES. LISTE DES SOURCES DES FIGURES LISTE DES TABLEAUX 207 .213 231 233 ..236

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A V ANT -PROPOS

Le morcellement politique de l'Afrique noire étant un obstacle à sa croissance économique et un appât pour sa domination par des puissances traditionnelles et montantes, l'on remarque de ce fait aujourd'hui, en dépit de la prolifération des slogans intégrationnistes, que notre continent est vainement en quête de grands ensembles étatiques fédéraux pour surmonter le défi du sous-développement. Cette problématique n'est pas nouvelle dans les réflexions prospectives des intellectuels et hommes d'Etats négro-africains. Elle a connu une période particulièrement faste en 1958, au tournant de la décolonisation, au moment même où le colonialisme vacillant et les nouvelles élites politiques africaines montantes orchestraienJ, chacun dans sa direction, les grandes manoeuvres des regroupements d'Etats. Mais q,epuis bientôt trois décennies, on peut dire que la problématique des grands Etats fédéraux s'est enlisée du point de vue des hommes d'Etat, quoiqu'elle continue de vivre en sourdine dans les études, débats et souhaits des intellectuels négro-africains. L'unification politique de l'Afrique souhaitée et recherchée d'abord par les intellectuels négro-américains, puis par les intellectuels et gouvernants négro-africail)s n'a jusqu'ici réussi à forger aucune union panafricaine ou régionale d'Etats indépendants. Les raisons de cet échec lamentable incombent sans aucun doute à la Il1anière imprécise dont les premiers théoriciens et les premiers hommes d'Etat ont établi les fondements de l'idée fédéraliste africaine à travers: la confusion qui a entouré l'idée de base de panafricanisme; la méprise qui est survenue dans l'interprétation moniste des relations interculturelles africaines; le leurre subséquent st:;lon lequel l'Afrique noire tout entière pouvait former spontanément un Etat fédéral unique; enfin, à travers le système politique et le régiIl1e de gouvernement dominants qui se sont instaurés dans l'ensemble des Etats africains postcoloniaux, à savoir, la centralisation outrancière et le parti unique. Ces limites sérieuses ont fait oublier certaines réalités fondamentales associées aux espaces historiques et géographiques millénaires négro-africains; et l'une d'elles, dont l'avènement du fédéralisme ne saurait se passer, est la diversité des éléments socioculturels. Ce fait qui, au cours de cette étude, a été substitué au mythe de l'unité culturelle de l'Afrique noire condamne d'emblée toute tentative d'édification d'une organisation économique ou d'une entité politique unique d'envergure continentale. La réponse la plus adéquate se trouve ainsi dans l'avènement d'un pluri-fédéralisme régional s'appuyant lui-même sur la pluralité des aire$ culturelles négro-africaines. En principe, c'est sur la base des actuels Etats souverains que l'unification politique de l'Afrique doit s'opérer. Comment dès lors concilier la pratique

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politique autocratique des gouvernants de l'Afrique postcoloniale avec leurs prétentions à vouloir édifier un mode d'association politique interétatique, le fédéralisme, qui, justement, est d'essence démocratique? En fait, là est le dilemme, et cette contradiction est aujouf(rhui permanente au point de laisser croire que laconstruction des grands Etats fédéraux est hypothéquée par la pratique totalitaire de la plupart des gouvernements africains. Sans présumer du prix que cela coûtera de la résoudre, les réponses proposées gans cette étude exigent que la philosophie de gouvernement à l'intérieur des Etats change radicalement et passe du monisme au pluralisme, de l'autocratie à la démocratie, de la centralisation à la décentralisation, afin que surgisse progressivement un fédéralisme interne par ségrégation, condition nécessaire, dans le cas de l'Afrique, à l'avènement d'un fédéralisme interétatique par agrégation. Le mode d'édification de ce dernier constitue, sous le vocable de fédéralisme nucléaire, l'ultime partie de ce travail. Cet ouvrage est donc une modeste contribution à la réévaluation et à la réadaptation de la théorie fédéraliste dans le contexte sociopolitique négroafricain. C'est pourquoi il importe de remercier vivement les Professeurs Guy Héraud et François Constantin de l'Université de Pau et des pays de l'Adour pour les conseils et les encouragements qu'ils nous avaient prodigués.

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CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

Dans le cadre du présent ouvrage, nous nous proposons d'étudier le fédéralisme africain. Doudou Thiam le définit comme le "processus par lequel s'organise la société africaine à l'intérieur du continent pour cons!ituer de vastes ensembles régionaux, ces ensembles pouvant être soit des Etats, soit des organisations régionales" I. n s'agit là d'un objet complexe dont l'étude des principaux aspects exigerait un travail qui dépasse de beaucoup le cadre d'un simple ouvrage. Aussi est-ce sous l'angle particulier du géopolitologue que nous nous proposons de l'appréhender, ainsi que l'indique le titre choisi: Géopolitique de l'intégration en Afrique noire. De cette manière, le sujet s'inscrit dans le champ de la géographie politique et annonce notre ambition qui est celle de fournir une approche théorique nouvelle de la construction du fédéralisme ou de l'intégration économicopolitique en Afrique noire. Mais un tel titre risque de paraître encore trop général pour certains. Aussi, pour lui donner sa dimension réelle, convient-il d'en discuter et d'en nuancer chacun des termes. C'est pourquoi nous entreprenons de donner aux mots-clés de Géopolitique, Afrique et Fédéralisme le sens dont nous entendons les revêtir dans le cadre de cette étude.

I - LE CAD~E ÇÉOGRAPHIQUE DE L'ÉTUDE DU FEDERALISME AFRICAIN
Pour fixer le cadre géographique dans lequel nous entendons traiter du fédéralisme ou de l'intégration africaine et le limiter essentiellement à l'Afrique noire, nous allons recourir: - aux facteurs géographiques qui sous-tendent la division et l'évolution historique macro-régionales de l'Afrique dans son ensemble; - aux facteurs économiques qui ont individualisé et consacré certaines grandes divisions du continent; - et enfin, au cadre analytique dans lequel les théoriciens antérieurs ont débattu du problème de l'unité africaine.
1. Doudou Thiam, le Fédéralisme africain. Paris, Présence Africaine, 1972, p. 23. 13

L'Afrique noire, pour l'observateur commun, est une entité interdésertique. C'est d'abord l'Afrique au sud du Sahara et, pour l'essentiel, l'espace au nord du Kalahari. Ces deux frontières, comme partout ailleurs, ont été forgées dans l'interdépendance de l'histoire et de la géographie, cette dernière conditionnant et déterminant la première. Cependant, il est à noter que la limite méridionale de l'Afrique noire, que nous faisons coïncider aujourd 'hui avec le Kalahari, est un fait historico-politique artificiel d'évolution très récente qui est venu s'ajuster à un obstacle naturel permanent antérieur. En fait cette frontière est celle de l'Apartheid 90nt le pouvoir en pleine mutation pourrait bientôt composer avec les Etats environnants. Lorsque ce régime raciste aura disparu, la définition de l'Afrique noire aura elle aussi été simplifiée car on l'identifiera essentiellement à l'Afrique subsaharienne. Dans la partie septentrionale, le facteur géographique par excellence demeure le Sahara. Dans l'antiquité, mais surtout au moyen-âge, le Grand Désert n'a jamais empêché les échanges entre la Méditerranée et le Soudan, bien au contraire, il les a favorisés dans l'impulsion qu'il a donnée au commerce caravanier transsaharien. Malgré cela, le Sahara demeure le grand trait physiographique d'individualisation du Maghreb et de l'Afrique noire. Il a fait du premier une entité centrée sur le bassin méditerranéen et dont l'histoire, l'évolution politique et la culture ne sont compréhensibles que replacées dans le grand moule de la conquête arabe. De ce fait, l'évolution unitaire du Maghreb se poursuit dans une orientation islamique ayant pour toile de fond l'arabité (Grand Maghreb, Ligue Arabe) et son intégration économique dans une direction transméditerranéenne. Une fois achevé le déclin de la Méditerranée, l'Afrique noire tourne le dos au Maghreb, se replie sur sa façade atlantique et commerce avec l'Europe. Ce début de l'expansion capitaliste outre-mer, qui constitue un des moments de "l'accumulation à l'échelle mondiale", est encore appelé mercantilisme. En Afrique noire, et en Afrique noire seule, cette période se caractérise par l'implantation du commerce triangulaire dont l'axe principal fut la traite des esclaves qui déporta les noirs d'Afrique vers les Amériques pour le travail des plantations. Cette diaspora négroaméricaine prit très vite conscience d'elle-même et accéda rapidement aux grands idéaux d'émancipation dont la conséquence fut la revendication de l'Afrique comme "pays natal". Dans la suite de cette revendication de la diaspora, la réflexion fédéraliste, ou tout au moins la réflexion sur l'intégration et l'unité africaines fut dès l'origine inscrite par les théoriciens dans une perspective historique et une problématique relationnelles entre la diaspora et l'Afrique noire; ces théoriciens allant même jusqu'à attribuer le titre de "pères fondateurs" de l'unité et de l'indépendance africaines aux intellectuels négro-américains que furent les Sylvester Williams, Garvey, Dubois et Padmore. Le sujet à ce deuxième titre ne pourrait donc non plus concerner l'Afrique du Nord. Cette dernière, n'ayant pas été touchée par la traite, est exempte de la problématique

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d'identification

négro-américaine

et des implications
,

unificatrices

du

monde négro-africain qu'on lui attribue.

Un tel cadre analytique exclut également l'Etat d'Afrique du Sud. La raison est que les naufragés du "Harlem" ont, à la suite du "grand trek", conquis un oekoumène dont les déserts du Kalahari et du Namib ont constitué une zone-tampon qui les a presque séparés de l'Afrique noire indépendante. Le régime raciste d'Afrique du Sud, opprimant très durement la majorité noire, a longtemps tenu cette République à l'écart des grands mouvements idéologiques d'origine panafricaniste ainsi qu'en dehors des grandes combinaisons fédéralistes d'inspiration coloniale. Le sujet concerne par conséquent l'Afrique noire, celle qui a connu au cours du dernier demi-millénaire, tour à tour, la traite des esclaves, la colonisation et l'indépendance, chacun de ces moments influençant directement le processus d'intégration politique et économique négroàfricain. Nous l'avons déjà souligné, la traite a produit la diaspora et c'est dans sa problématique d'identification à l'Afrique que les théoriciens de l'unité et de l'intégration africaines ont trouvé le fondement conceptuel de l'unification politique africaine. La colonisation apparaît comme une période d'uniformisation des valeurs africaines en vue de créer l'ordre colonial garant des intérêts métropolitains. Le moyen d'uniformisation étant l'amalgame et la centralisation, il y eut l'avènement d'un "fédéralisme tqritorial" (A.O.F.2, Rhodésie et Nyassaland, etc). Un certain nombre d'Etats fédéraux qui survivent à l'indépendance ne sont rien d'autre que les reliquats de ce "fédéralisme colonial". La période d'indépendance, quant à elle, a vu émerger l'organisati0!l continentale (O.U.A.) 3, tandis que le processus d'intégration entre Etats indépendants se poursuit par le biais de nombreuses organisations économiques régionales ou sous-régionales. Voilà donc fixés le cadre géographique de cette étude et les raisons qui ont conduit à le préciser. Il y a donc lieu d'aborder maintenant la problématique de l'étude que nous proposons.

II - LE FÉDÉRALISME AFRICAIN: POSITION DU PROBLÈME
1. De l'urgence du regroupement des États africains dans la lutte pour le développement et l'équilibre de l'ordre international La politique internationale depuis 1945 se déroule sous le signe des blocs, et une donnée fondamentale, la puissance des Etats, en constitue la pierre angulaire comme facteur d'influence et d 'hégémonie dans les relations internationales. Ces mêmes relations internationales ont depuis été structurées par un certain nombre de conférences qui ont concrétisé les notions de blocs,
2. Afrique Occidentale Française. 3. Organisation de l'Unité Africaine 15

d'alliances et de groupes d'États qui se reconnaissent comme possédant des intérêts communs.4 Les années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale ont consacré le "partage du monde" en deux blocs idéologiques et politiques. A l'origine, cette bipolarisation du monde a pour théâtre le continent européen en proie aux luttes d'hégémonie entre les impérialismes étatsunien et soviétique. Les convulsions de cette lutte d'influence qui risquaient de miner le processus de décolonisation en cours ont abouti à l'émergence d'un troisième bloc se réclamant du non-alignement aux deux premiers. La conférence de Bandoeng en 1955 sanctionne la naissance du tiers-monde et affirme son poids dans les négociations internationales. Mais depuis sa création, les problèmes liés à sa pauvreté, conséquence de l'exploitation de ses richesses par les pays développés, ont entraîné l'adhésion d'un plus grand nombre d'Etats au nonalignement et à la remise en cause d~ l'ordre économique international. C'est dans ce cadre que le groupe d'Etats qui s'étaient identifiés sous le nom de groupe des 77 s'était assigné comme objectif prioritaire la mise en place d'un nouvel ordre économique international à la mesure du poids économique de chacun des blocs alors constitués. C'est donc à partir de cette revendication essentielle des pays du tiers-monde que n'ont cessé de se réunir les conférences ou forums intitulés "dialogue Nord-Sud" . Ces assises internationales avaient placé l'économie au centre des préoccupations en matière de relations internationales. Cependant, la primauté de l'économique sur le politique dans les relations internationales de ce dernier quart du XXe siècle ne constitue pas le seul enseignement du "dialogue Nord-Sud". Il y a surtout les nouveaux axes d'opposition et d'orientation idéologique définis par les actuelles relations Nord-Sud. Alors que les rivalités nées de Yalta étaient d'inspiration idéologique, et leur axe d'opposition Est-Ouest, le nouvel ordre économique international à venir affirme sa prééminence économique et son axe d'opposition Nord-Sud. En un mot le pôle sousdéveloppé du globe s'oppose à son pôle développé. Dans ce cas, quelles sont les chances que possèdent les pays sous-développés du "sud" de la planète d'infléchir le cours actuel de la division internationale du travail et de contribuer à façonner un nouvel ordre équilibré? A cette interrogation, nous répondons que nous sommes loin de penser que le façonnement d'un nouvel ordre économique international puisse se faire par le biais d'un dialogue, d'une négociation entre pays riches et pays pauvres, pas plus que l'actuel n'obéit au même processus de formation. Un ordre international quel qu'il soit est rarement le ~ruit d'une négociation. Il émerge surtq.ut comme une volonté tacite d'Etats et, de plus en plus, de groupes d'Etats liés organiquement ou structureUement et décidant souverainement de promouvoir un modèle de développement qui garantisse leurs intérêts tout en tenant compte des facteurs qui
4. Il ne fait plus de doute aujourd'hui qu'à l'instar de l'Europe des Douze, la plupart des communautés économiques songent à se doter d'institutions parlementaires. Ce geste s'inscrit dans un processus à long terme de fédéralisation. 16

régissent l'équilibre des relations internationales. Et c'est là que la notion de montée en puissan~e des États prend toute sa valeur. Outre les facteurs économiques, les bouleversements politiques les plus récents qui ont entraîné l'effondrement du communisme en Europe de l'Est et en URSS ainsi que l'avènement de la Confédération européenne en 1993 apparaissent comme autant d'éléments qui orientent l'Europe du XXIe siècle dans son ensemble vers un nouveau destin communautaire. Conséquemment, les formules de "confédération" ou de "maison commune" européennes devraient inciter les élites africaines à raviver la flamme de l'idée fédéraliste africaine retardée depuis par un quart de siècle de blocage de la ,démocratie. Le retour à celle-ci, constaté par la tenue dans de nombreux Etats depuis le milieu de l'année 1990 de conférences nationales, devrait être le ferment d'un nouvel élan de réflexion fédéraliste, sur des bases renouvelées, dans notre continent. Le résultat attendu est l'émergence d'un nouveau type d'ensembles démoterritoriaux dont la montée en puissance cessera de faire de l'Afrique noire un continent essentiellement assisté. De manière générale, la puissance des États se fonde sur les quatre attributs principaux que sont la taille (superficie), la population, les matières premières et la force arnlée. Il y a en plus un cinquième élément que nous appelons génie de la mise en valeur.
, . La taille: Son enseignement fondamental à travers les ~xemples des Etats immenses comme l'ex-URSS, le Canada, la Chine, les Etats-Unis, le Brésil, etc, est que leurs superficies, chevauchant plusieurs latitudes, leur permettent de jouir d'une plus grande variété de climats et de sols. La conséquence est que la très grande gamme de productions agricoles que permet la variété climatique les conduit à l'autosuffisance alimentaire et les met à l'abri des blocus, embargos et autres chantages économiques de tout genre exercés par une puissance rivale. Le cas de la crise alimentaire actuelle dans l'ex-URSS doit être plutôt imputé à l'utopie inhérente au modèle d'organisation socio-économique marxiste qui a prévalu durant presque trois quarts de siècle. Elle est donc momentanée et ne pourrait en aucune manière laisser croire que ce pays se trouve aujourd'hui dans l'incapacité de ,mettre en valeur ses immenses possibilités agricoles. De plus, dans un Etat de grande superficie, on peut rencontrer une panoplie de structures géologiques aptes à renfermer de grandes concentrations de minerais. L' autosuffisance alimentaire et l'autosuffisance en ressources minérales apparaissent de nos jours comme les facteurs moteurs du processus de développement ainsi que les deux clés primordiales du pouvoir de décision dans les relations internationales.

. La population: Son importance numérique constitue une abondante source de force de travail et de population active. Au titre de la mainsd'œuvre, une population importante contribue plus aisément à la réalisation des grands travaux d'infrastructures et d'industrialisation. Lorsqu'elle est employée dans l'agriculture et en attendant la mécanisation, elle assure mieux l'approvisionnement de tout le pays en 17

produits vivriers. L'un des problèmes les plus cruciaux du monde sousdéveloppé d'aujourd'hui est la fuite des cerveaux. Mais une population abondante résorbe plus rapidement le problème du "brain-drain" et contribue ainsi à maintenir élevé le niveau de la recherche scientifique, un des atouts de l'actuel modèle de développement. De plus, en cas de menace extérieure ou de cataclysme naturel, une forte population possède une plus forte capacité de maîtrise des sinistres et de relance de l'organisation étatique qu'une population plus faible et cela, même dans le cas où le matériel technique ferait défaut. Par conséquent, un riche capital humain continue de demeurer, dans le cadre de l'actuel modèle de développement, un facteur de compensation du retard technologique. La Chine maoïste l'a prouvé à suffisance dans la construction de ses infrastructures industrielles. . Les matières premières: Dans la mesure où elles permettent l'industrialisation, elles constituent donc le centre de gravité du modèle de développement actuellement dominant. Tant que ce modèle restera en vigueur, les pays du tiers-monde riches en matières premières devraient s'efforcer de concevoir ou d'importer des pays développés une technologie qui leur permettrait une utilisation plus rationnelle de leurs minerais. Ce ne sera pas tout à fait "small is beautiful" mais c'est tout de même à ce prix que se situe le processus du développement indépendant.

. La force armée: Nous ne la considérons pas ici en tant qu'instrument d'agressivité au service d'un idéal impérialiste, mais plutôt comme un outil de, défense et de protection des efforts vitaux de développement de l'Etat. C'est qans ce sens qu'elle devient un élément de dissuasion face à tout autre Etat qui voudrait user du langage de la guerre économique.
. Le génie de la mise en valeur: En tant que concept nouveau, nous pouvons le définir comme la capacité d'une collectivité de déterminer de nouvelles utilités des matières premières qui s'ajustent à ses besoins intrinsèques et authentiques. Avec cette approche, la différence entre l'état de développement et celui de sous-développement peut être désormais envisagée à partir de la manière dont une collectivité met à profit ce génie de la mise en valeur. Dans le cas du Sahel par exemple, alors que le vent, le soleil et l'eau du sous-sol auraient pu engendrer un développement en équilibre avec ce milieu, l'absence d'un génie de la mise en valeur s'est longtemps traduit par la recherche à tout prix de normes d'aménagement classiques plus spécifiques à d'autres milieux. L'ensemble des développements qui précèdent constitue un préalable pour quiconque veut comprendre l'orientation de cet ouvrage. Ce rappel de la conjoncture internationale et des facteurs qui font en même temps le développement et la puissance dans les relations internationales nous permet de préciser la grande option de l'Afrique noire pour les décennies à venir. Ainsi, dans une Afrique noire en proie au désarroi et à la dépendance économique, et au regard du morcellement politique et des différents 18

problèmes qui y sont liés, en particulier ceux du capital humain et de la dotation en ressources, nous voulons souligner les trois arguments CÎaprès qui prennent valeur d'hypothèses: 1° - les États africains, à la fois balkanisés et très variés dans leurs contextes physiographiques et culturels ainsi que dans les relations de leur superficie et de leur population avec les ressources disponibles dans chacun d'eux, ne pourront s'épanouir viablement dans un contexte de développement économique autocentré que s'ils s'unissent en s'intégrant géographiquement (mêmes milieux biophysiques et culturels). Ce principe de superposition des affinités culturelles au milieu biophysique engendre une nouvelle méthode de découpage régional de l'espace négro-africain, méthode que nousJ proposons pour servir de cadres territoriaux futurs à une pluralité d'Etats fédéraux régionaux en Afrique noire. 2°_ Les regroupements régionaux actuellement existant n'ont pu réaliser cette intégration, et ne pourront prétendre la réaliser, parce que la démarche globale initiale qui a présidé à leur naissance est totalement exogène. Le caractère exogène de ces regroupements régionaux est décelable, d'une part, dans des fondements conceptuels inadéquats face à l'évolution politique interne de l'Afrique noire, et là nous mettons en cause l'ambiguïté de l'idée-force de panafricanisme. Ce caractère exogène est décelable, d'autre part, dans la permanence d'un tissu de relations symbiotiques dépendagtes, nouées depuis la colonisation et se perpétuant entre les Etats africains et leurs anciennes métropoles. Dans ce dernier cas, nous faisons allusion au concept d'Eurafrique dont la dimension paraît surtout ~conomique à tra-..:ersles conventions d'association inégale entre Etats africains et Etats de l'Europe communautaire. 3°_ De plus, la genèse d'une idée interne d'intégration politique africaine qui prend la forme d'une pensée fédéraliste a été formulée par les théoriciens négro-africains comme des dogmes sacro-saints qui nous paraissent aujourd 'hui en discordance avec les réalités culturelles de l'Afrique noire. Parmi ces dogmes, il y a d'abord et surtout l'unité culturelle de l'Afrique noire, puis, à un moindre degré, on peut citer l'africanité. Des quatre concepts ci-dessus évoqués: Eurafrique, panafricanisme, unité culturelle de l'Afrique noire, africanité, nous allons essayer de mieux cerner les trois derniers dont la portée, spécifiquement culturelle, constitue en vérité les trois principaux centres d'intérêt de toute analyse qui se propose d'aborder la problématique de l'intégration politique négro-africaine dans le sens d'une construction fédéraliste. 19

2. Éléments de philosophie politique portant sur les grands thèmes culturels de l'Afrique noire
A. Les thèmes conjoints du panafricanisme et de l'unité politique de l'Afrique noire. Il est devenu courant de retrouver chez les auteurs qui traitent de l'unité actuelle de l'Afrique noire, du devenir de son unification, en un mot de son intégration, une filiation directe d'idées dans l'idéologie panafricaine élaborée au tout début du siècle par quelques cercles d'intellectuels noirs originaires d'Amérique. Nous ne saurions de prime abord contester cette opinion. Mais, de cette idée d'influence pure et simple à soutenir, comme le font la plupart, que cette idéologie devait avant tout servir les intérêts des peuples d'Afrique noire et qu'elle visait en premier lieu le continent noir comme théâtre d'opérations! Soutenir cela cependant revient à fournir la matière à un débat qui peut s'avérer fructueux dans la mesure où il aiderait à mieux comprendre l'origine de ce panafricanisme initial ainsi qu'à mieux illustrer l'impasse dans laquelle s'enlise l'intégration africaine d'aujourd'hui et ce, malgré la prqlifération d'organisations régionales et la résurgence d'unions d'Etats qui se réclament du fédéralisme (Sénégambie 1981). Notre opinion sur l'origine du panafricanisme et son évocation comme élément d'initiation de l'unité africaine diverge des conceptions actuellement admises. Tout en reconnaissant aux intellectuels noirs d'Amérique le mérite d'avoir dégagé, à partir d'une problématique d'émancipation, une idée-force (le panafricanisme) qui, par la suite, devait s'avérer le catalyseur de la lutte pour l'émancipation et la libération du monde noir, nous émettons cependant un doute quant à la portée véritablement africaine que l'on assigne à cette idée dès son origine. Voilà pourquoi nous nous attacherons à analyser la signification, le contenu et les objectifs du panafricanisme initial jusqu'à découvrir la discontinuité et les limites à partir desquelles l'idée devient inopérante en terre africaine et empêche d 'a~teindre son objectif pratique initial: "une fédération panafricaine d'Etats-unis" ou "l'Union des Républiques Socialistes d'Afrique Occidentale" 5. En tenant compte des considérations qui précèdent, la présente analyse se fonde sur I'hypothèse selon laquelle le panafricanisme en tant qu'idéologie panafricaine a été initialement conçu comme courant principal d'une lutte extra-africaine qui requérait l'émancipation des peuples opprimés et numériquement supérieurs du continent africain comme condition à la libération d'autres peuples d'ascendance africaine sur la terre. Cette crypto-conception du rôle de l'Afrique noire émane de l'ambiguïté même de la notion de peuple africain dont pourtant seuls les
5. Elenga Mbuyinga, Panafricanisme et néocolonialisme, la faillite de l'O.u A., 2e éd. Paris, publication de l'U.P.C., 1979, p. 82, citant Kwame Nkrumah, Ghana, autobiographie, Paris, Présence Africaine, 1960, pp. 69-70. 20

ressortissants du continent africain devraient se réclamer mais que ceux de la diaspora négro-américaine ont utilisée aussi pour se désigner. Cette méprise, parmi tant d'autres, est sans doute à l'origine des déboires que connaît l'intégration organique continentale et régionale d'aujourd'hui. Cette ambiguïté et cette méprise font de l'idéologie panafricaine quelque chose d'imaginaire, d'insaisissable à la fois par la diaspora elle-même et par les Négro-africains. En un mot, elles font d'elle une utopie. D'un point de vue idéologique, la présente étude vise à montrer que l'unité africaine d'aujourd'hui sous le label de l'O.U.A., et les regroupements régionaux qui en constituent l'aura, résultent non de l'utopie panafricaine du début du siècle mais des décombres d'une conscience de résistances armées, de renouveaux culturels et de tentatives d'unification amorcées vers le milieu du XIXe siècle par les Samory, El Madhi, Msiri, Tchaka, etc. Cette unité résulte également d'un éveil purement endogène de la conscience des peuples opprimés d'Afrique au lendemain de la deuxième guerre mondiale. C'est pour n'avoir pas entrevu la dynamique interne de l'histoire africaine que les doctrinaires de l'unité africaine ont perdu le fil conducteur qui va des tentatives d'intégration, de "recentrage" de l'Afrique sur elle-même, suscitées au XIXe siècle par les lettrés islamisés par exemple, à celles d'unification politique de la période postindépendance. Cela n'est pas surprenant car ces doctrinaires avaient, en dehors du continent, constitué une petite bourgeoisie intellectuelle déracinée traitant des problèmes de l'Afrique comme d'une mode. Et comme c'est d 'Amérique que vint la vogue du retour en Afrique, il leur fallut l'adopter pour dépouiller les masses africaines de leur conscience endogène d'unification. Dès lors, il devient naturel de considérer l'idéologie panafricaine comme le fondement conceptuel d'une théorie extravertie de l'unité ou de l'unification africaine propre à une élite petite bourgeoise déracinée. Et comme cette élite a depuis regagné l'Afrique pour occuper les rênes du pouvoir politique, il n'y a pas lieu de s'étonner que les concepts idéologiques et géographiques de l'intégration africaine continuent de participer de cette même exogénèse dont il découle aujourd'hui une absence totale d'enracinement. B - Les difficultés de l'unification politique de l'Afrique noire à partir de la théorie de l'unité culturelle (Cheikh Anta Diop) La difficulté de valider la thèse de l'unité culturelle de l'Afrique noire vient de ce que ses promoteurs l'ont établie pour postuler une unification politique. Il y a dans cette tentative un danger de globalisation. On pourrait de prime abord penser que l'unité culturelle une fois démontrée, l'unification politique viendrait d'elle-même. Donc à une uniformité culturelle doit correspondre une uniformisation politique. En fait il y a plutôt lieu de parler d'un leurre. Et ce demjer n'est-il pas à l'origine de tant de tentatives spontanées d'unions d'Etats en Afrique noire? Ne serait-ce pas par la présence de divergences culturelles profondes que ces 21

tentatives ont avorté, n'ayant trouvé aucune "raison d'être" pour se maintenir? Pour éclairer la notion d'unité culturelle de l'Afrique noire, il y a lieu de s'attarder sur le fait que, dans le domaine des rapports entre nature et culture, l'unité, notion biologique par excellence, ne peut se maintenir indéfiniment. Elle finit par éclater au cours de l'évolution pour engendrer une série d'éléments conservant certaines caractéristiques de leur origine commune certes, mais à la fois toutes aussi différentes et inconciliables les unes que les autres. L'unification d'éléments différenciés à partir d'un tronc commun originel ne peut plus être envisagée de manière globale mais seulement parcellaire. Cette constatation nous indique l'urgence qu'il y a de reconsidérer le problème de l'unification politique de l'Afrique, de son intégration, non plus de manière globale, c'est-à-dire à partir d'un postulat d'unité, voire d'unicité culturelle, mais plutôt de manière parcellaire; c'est-à-dire en faisant ressortir la diversité des parcelles de cultures qui présentent les mêmes caractéristiques de base. C - Les difficultés de l'unification politique de l'Afrique noire à partir de la théorie de l'africanité (L. S. Senghor) La notion d'africanité constitue un deuxième obstacle interne à la solution de l'intégration africaine. Ses concepteurs l'ont forgée pour servir de support idéologique à l'O.U.A. Dans cette perspective, l'africanité se veut une somme de la négritude et de l'arabité. Toutefois, nous signalons qu'en début de cette introduction, dans la section qui se rapporte au cadre géographique, nous avions anticipé les raisons qui rendent ce concept inopérant. Nous lui réservons une analyse plus détaillée dans le corps même de l'ouvrage (Chapitre 2). A partir des deux derniers thèmes culturels, toute une approche socioculturelle du fédéralisme négro-africain s'est organisée, principalement autour de Cheikh Anta Diop et de son école, en privilégiant la thèse de l'unité culturelle de l'Afrique noire. L'idée d'aborder l'unité politique de l'Afrique noire par le canal socio-culturel se retrouve également chez les tenants de l'africanité. Le lien entre ces deux conceptions est que leurs doctrinaires partagent la même démarche d'unité culturelle comme condition nécessaire à l'unification politique du continent. Mais la grande faiblesse théorique de ces auteurs est de n'avoir pas saisi l'antinomie, la contradiction flagrante, qui existe entre une forme quelconque d 'uI)i té préétablie et la construction d'un fédéralisme par association d'Etats indépendants. Linvingstone insiste sur le fait que "le fédéralisme est essentiellement un phénomène de diversité sociale" 6. C'est dire qu'il est une solution politique pour la diversité culturelle ou régionale et que lorsqu'une quelconque forme d'unité se trouve au point de départ de sa construction, cette forme d'organisation
6. W. S. Linvingstone, Federalism University Press, 1956. and Constitutional Change, London, Oxford

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