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Guerre et Paix en Asie du Sud-Est

De
336 pages
Pour ce qui concerne l'Asie du Sud Est, l'étude de la période se situant entre le début de XIVè siècle à la fin du XIXè a été particulièrement négligée. Quelques uns des meilleurs spécialistes apportent ici leur contribution à l'histoire de cette période, déterminante pour la compréhension du présent notamment la formation des grandes aires culturelles et des Etats contemporains.
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GUERRE ET PAIX EN ASIE DU SUD-EST

Collection Recherches Asiatiques dirigée par Alain Forest
Dernières parutions

Catherine DESPEUX et Frédéric OBRINGER (dir.), lA maladie dans la Chine médievale -lA toux, 1997. Marie-Odile GÉRAUD, Regards sur les Hmong de Guyane française, 1997. Jean DEUVE, Guérilla au lAos, 1997. Gérard HEUZÉ, Entre émeutes et mafias. L'Inde dans la mondialisation, 1997. Bernard HOURS, Monique SELIM, Essai d'anthropologie politique sur le lAos contemporain, 1997. Seong Chang CHEONG, Idéologie et système en Corée du Nord, 1997. Michel BODIN, Soldats d'Indochine - 1945-1954,1997. Lionel PAUL, lA Question tamoule à Sri lAnka, 1977-1994, 1997. Viviane FRINGS, Le paysan cambodgien et le socialisme. La politique agricole de la République Populaire du Kampuchea et de l'État du Cambodge, 1997. TÙ CHI NGUYEN, lA cosmologie Muong, 1997. Marc LEMAIRE, Le service de santé militaire dans la guerre d' Indochine, 1997. Pierre L. LAMANT, Bilan et Perspectives des Etudes khmères (langue et culture), 1997. Hartmut O. ROTERMUND, «lA sieste sous l'aile du cormoran» et autres poèmes magiques, 1998. Luc LACROZE, L'Aménagement du Mékong (1957-1997). L'échec d'une grande ambition ?, 1998. S. PHINITH, P. SOUK-ALOUN, V. THONGCHANH, Histoire du pays lAo, 1998. S. FERHAT-DANA, Le Dangwai et la démocratie à Taiwan, 1998. DO CHI-LAN, La mère et l'enfant dans le Viet Nam d'autrefois, 1998. Alain FOREST, Les missionnaires français au Tonkin et au Siam (l7e-18e siècle). Analyse comparée d'un relatif succès et d'un total échec. Livre I, Histoires du Siam, Livre II, Histoires du Tonkin, Livre III, Organiser une Eglise. Convertir les Infidèles, 1998.

@ L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-6930-2

Collection Recherches Asiatiques dirigée par Alain Forest

NGUYÊN THÊ ANH
et Alain FOREST (eds.)

GUERRE ET PAIX
EN

ASIE DU SUD-EST

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Ouvrage publié avec le concours du Laboratoire « Péninsule Indochinoise» et de l'École Pratique des Hautes Études

(Section des Sciences historiques et philo logiques )

A V ANT-PROPOS

Laboratoire

Nguyên Thê Anh « Péninsule Indochinoise»

Cela fait longtemps que l'Asie du Sud-Est est considérée comme constituant un tout. Le terme même, devenu courant depuis la Seconde Guerre mondiale, a été accepté comme une affirmation de l'unité de la région, tout en ne préjugeant pas de la nature de cette unité. Des auteurs comme O.W. Wolters) ont mis l'accent particulièrement sur les liens et le dialogue culturels réunissant les peuples qui ont en partage un « même océan». Récemment, un certain nombre d'articles et d'ouvrages ont essayé d'attirer l'attention sur le synchronisme des influences apportées par la mer sur la formation étatique et la propagation de religions universelles dans ces eaux maritimes. Ambitionnant d'appliquer les méthodes de l'Ecole des Annales à l'étude de l'Asie du Sud-Est, et d'écrire une histoire totale de la région sur le modèle de l'étude du monde méditerranéen par Fernand Braudel, certains sont allés jusqu'à comparer la mer de Chine et ses bassins affluents, le Nanyang des Chinois, à une Méditerranée asiatique. Or, mer plurielle gorgée d'histoire, de cultures, de religions, de guerres, la Méditerranée ne définit pas, au premier abord, un espace culturel unique, la mer paraissant être le seul principe d'unité. Elle apparaît comme un espace diversifié, avec des cultures, des niveaux de développement, des religions, des régimes politiques variés. Néanmoins, il y a bien, au-delà des spécificités locales, ce qu'on pourrait appeler une identité méditerranéenne, qui fait concevoir l'unité de ce qui est multiple, et aussi la diversité de ce qui est un. Cette unité est le résultat de l'action des hommes qui se sont rassemblés sur ses rivages: depuis le mare nostrum de l'époque romaine, la Méditerranée a toujours existé dans les subjectivités occidentales. On peut se demander par contre si l'Asie du Sud-Est ne représente pas un cas totalement différent: la force des nationalismes locaux fait en effet qu'aucune unité politique n'y semble avoir jamais été possible. Au plan géographique même, la carte religieuse fait apparaître au moins deux Asies du Sud-Est, celle de l'islam et celle du monde bouddhiste, la mosquée
)

O.W. Wolters, History, Culture, Singapore, ISEAS, 1982, p. 38.

and Region

in Southeast

Asian

Perspectives,

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Guerre

et paix en Asie du Sud-Est

et la pagode. Si on y ajoute des disparités que seules expliquent des conditions de localisation spécifiques, telles que la confucianisation du Viêtnam et la christianisation des Philippines, on voit qu'il y a des clivages fondamentaux qui, s'inscrivant dans l'espace, le fragmentent et le circonscrivent. Du fait de sa diversité géographique, culturelle et ethnographique donc, il semble difficile de dégager dans le processus historique de l'Asie du Sud-Est des traits distinctifs qui seraient communs à tous les peuples de la région. Cependant, les recherches et travaux publiés montrent par leur nombre croissant qu'il ne s'agit pas là d'une simple expression géographique. Nicolas Tarling, dans la préface écrite pour l'un des ouvrages généraux les plus récents sur la région, The Cambridge History of Southeast Asia, pam en 1992, reconnaît que son historiographie n'a pas encore atteint la maturité, en ce sens que certains aspects ont été relativement mieux étudiés que d'autres. Si la littérature historique sur cette partie du monde est devenue plus substantielle et plus compréhensive, elle s'est davantage occupée de considérer chaque pays, chaque culture dans son cadre local particulier, plutôt que de l'englober dans une perspective plus large, à l'échelle de toute la région. Il nous apparaît, quant à nous, que jusqu'à présent la période se situant entre le début du XIV ème siècle et la fin du XIXème siècle a été négligée, particulièrement pour ce qui concerne la partie continentale de l'Asie du Sud-Est, au profit de l'histoire et de l'archéologie des grands royaumes bâtisseurs d'avant le XIIIème siècle, au profit aussi de l'histoire contemporaine depuis le début du XXème, les préoccupations de la décolonisation et de la guerre froide y contribuant, au profit enfin des recherches ethnologiques (ou de l'anthropologie sociale selon la terminologie anglo-saxonne) et des études de science politique sur les sociétés d'aujourd'hui. L'analyse des comportements politiques des sociétés contemporaines nous a certes introduits à des concepts fort éclairants et féconds, comme par exemple l'idée d'involution créée par Clifford Geertz2, ou la notion d'imagined communities trouvée par Benedict Anderson3. Mais elle s'est essentiellement attachée à fonder une théorie politique cohérente pour arriver à cerner la situation contemporaine des pays d'Asie du Sud-Est, surtout dans les institutions qui y favorisent ou qui y contrecarrent la démocratie, l'efficacité gouvernementale et le développement économique. La connaissance du passé plus ancien n'importe dans ces préoccupations que. si elle révèle, par exemple, l'oppression coloniale ou le réveil de la conscience politique nationale. Pourtant, la connaissance de 1'histoire de la période se situant entre le XIIIème et le XXème siècle semble déteffilinante pour la compréhen2 C. Geertz, Agricultural Involution. The Processes of Ecological Change in Indonesia, Berkeley, Univ. of California Press, 1963. 3 B. Anderson, Imagined Communities. Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, Londres, Verso, 1991, éd. rev.

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Avant-propos

sion du présent, avec notamment la formation des Etats contemporains, la détermination des grandes aires culturelles (pays de bouddhisme thera. vâda, pays de confucianisme et de bouddhisme mahâyâna, sociétés islami. sées ou christianisées), l'esquisse de la place de l'Asie du Sud.Est dans la vision occidentale du monde (comprise au sens large, c'est-à-dire englo. bant les intérêts et ambitions des puissances ~uropéennes) et ensuite le partage de cette aire en zones de colonisation ou d'influences. De concert avec l'Institute of Asian Cultures de Tokyo, l'International Institute for Asian Studies de Leiden et Ie Département des Langues et Cultures de la Péninsule Indochinoise de l'Université de Hambourg, nous nous sommes donc donné pour objet de chercher à appréhender cette période dans toute sa complexité. Pour ce faire, il a été convenu d'adopter une approche historique, c'est-à-dire de s'attacher à l'étude des facteurs dynamiques convergents ou divergents qui ont orienté l'histoire des diverses sociétés de la région, qui les ont fait se rapprocher ou se heurter au cours de cette histoire, qui sont à la source des clivages contemporains mais qui pourtant ont conduit à l'émergence d'une aire originale où les sociétés se voient de plus en plus liées par un destin commun. Ici, je tiens à souligner l'abnégation de Wim Stokhof qui, malgré sa qualité de linguiste renommé, a bien voulu accepter que sa discipline s'efface dans cette série de séminaires dont il porte pourtant la co-responsabilité. Nous accordons la priorité à l'étude des situations de contact, car nous pensons que c'est dans de telles situations qu'une société se livre dans ce qu'elle a de plus essentiel (préoccupations économiques, préoccupations démographiques, systèmes éthiques, culturels et religieux, structurations socio-politiques...). Par situations de contact, nous entendons: les phénomènes de diffusion, les situations de conflit ou de paix, les mouvements d'échanges entre les diverses sociétés; -les réactions aux phénomènes qui arrivent de l'extérieur, soit d'autres aires asiatiques, soit d'Occident (commerce maritime, diffusions religieuses comme l'islam ou le christianisme) ; -les premiers rapports avec les puissances coloniales. Cependant, nous nous gardons dans la mesure du possible d'une approche chronologique qui comporte le danger d'accentuer l'effet des facteurs extérieurs, en particulier le facteur européen. Le temps n'est pas loin en effet où les travaux sur ce qui s'était passé pendant la période de l'expansion européenne considéraient l'évolution de l'Asie du Sud-Est comme faisant partie intégrante de I'histoire européenne, d'où une périodisation qui tenait compte davantage des rythmes européens que des rythmes asiatiques. Mais il est évident que l'étude de l'histoire de la région ne peut plus être réduite simplement à un établissement de cycles dynastiques ou à un enregistrement de guerres entre royaumes combattants. Au contraire, il s'agit de tenter d'arriver à une périodisation basée non seulement sur l'évolution politique, mais encore et surtout sur les grands changements structurels dans les relations sociales, économiques et politi-

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Guerre et paix en Asie du Sud-Est

ques, sur la dynamique interne des différentes sociétés et la convergence entre les tendances mondiales et les transformations locales. Cela, sans trop sacrifier toutefois à une longue durée qui à force de schématisation réductrice risque d'induire en erreur sur la véritable nature de ces sociétés dont on n'est pas encore parvenu à mesurer toute la complexité. Nous distinguons ainsi quatre grands axes de réflexion et de synthèse, que nous pensons examiner à tour de rôle au cours de quatre séminaires successifs: - les convergences et divergences évaluées à partir de l'analyse des situations de conflits et de paix; - les convergences et divergences évaluées à partir de l'analyse des mouvements de la navigation et du commerce; - les convergences et divergences évaluées à partir de l'analyse des diffusions religieuses et des échanges culturels; -les réponses à l'affirmation de la puissance occidentale. Il se trouve par suite que guerre et paix constituent le thème des discussions de la première de cette série des quatre rencontres projetées. Ce choix n'est néanmoins dicté par aucune volonté de notre part de démontrer que l'Asie du Sud-Est a toujours été une zone de contestation et de confrontation - les politologues disent qu'elle est une des zones les plus polémogènes du monde - et que les indépendances retrouvées à une date relativement récente ont fait resurgir des rivalités endormies ou occultées par l'ordre colonial européen. La coïncidence avec le vingtième anniversaire de la fin de la guerre du Viêt-nam, ou avec le cinquantenaire de l'occupation japonaise de l'Asie du Sud-Est si lourde de conséquences, est purement fortuite, et l'on ne saurait y voir aucune intention cachée, consciente ou inconsciente. En fait, ce n'est pas uniquement au bruit et à la fureur des comhats que s'intéressent les différents articles de cet ouvrage. Ils traitent surtout de la conduite des relations entre sociétés et Etats, de la façon dont chacune des sociétés considérées conçoit son espace, son ordre intérieur, ses rapports avec les sociétés voisines, en s'attachant à faire ressortir non seulement les causes, les formes et les développements des différents conflits, mais aussi leurs facteurs fondamentaux, leurs enjeux, et les diverses manières dont ces conflits sont menés et terminés. A première vue, la table des matières fait apparaître des déséquilibres flagrants: la partie maritime de l'Asie du Sud-Est est beaucoup moins bien représentée que sa partie continentale, et en péninsule indochirtoise le Cambodge et le Viêt-nam semblent bénéficier d'un traitement de faveur. Ce n'est là aucun parti pris de notre part; ce sont seulement les difficultés d'ordre pratique qui nous privent aujourd'hui des lumières de collègues spécialistes que nous aurions souhaité avoir parmi nous. Raison de plus pour moi d'adresser les plus vifs remerciements aux auteurs des différents articles.

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RÉFLEXIONS SUR L'ESPACE FRONTALIER BIRMANO-SIAMOIS ET SES ENJEUX TRADITIONNELS (XIIIème -XIXème SIÈCLES)

Guy Lubeigt Laboratoire « Péninsule Indochinoise»

Un espace naturel montagneux, limité au nord par le plateau yunnannais et au sud par l'isthme de Kra, long de plus de 1500 km et parfois large de plusieurs centaines de km, sépare les bassins de l'Irrawaddy et du Ménam Chao Phraya où se sont peu à peu constitués autour des ethnies dominantes, les Birmans à l'ouest et les Thaï à l'est, ce que nous appelons aujourd'hui la Birmanie (ou Union de Myanmar) et le royaume de Thaïlande (autrefois appelé Siam). Depuis le XIIIème siècle les deux pays se disputent cet espace montagneux qui joue entre eux un rôle de frontière naturelle. La période considérée, qui va du XIIIème au XIXème siècle, correspond pour l'Indochine centrale et occidentale à deux périodes charnières. Au XIIIème siècle le premier empire birman, constitué autour de Pagan, s'effondre tandis que se développe l'expansionnisme shan/thaï favorisé par les visées sino-mongoles. Au XIXème siècle, l'empire birman reconstitué s'effondre à nouveau mais, cette fois, l'expansionnisme siamois est bloqué par l'intervention des puissances occidentales en Indochine continentale et péninsulaire. Il convient donc de s'interroger sur les diverses raisons qui, au cours des siècles, ont poussé les Thaï et les Birmans à s'affronter dans d'interminables conflits destructeurs pour la possession de ces territoires montagneux, souvent quasi inaccessibles, au climat particulièrement éprouvant, où les gens des plaines étaient considérés même les «frères» thaï des populations shan comme des intrus. On peut également se demander si dans cet espace, où Birmans et Thaï n'ont jamais cessé d'intervenir, la volonté, les genres de vie et les besoins des diverses ethnies autochtones qui occupent ces hauteurs et bassins intra-montagnards ont été pris en compte par les pouvoirs hégémoniques.

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Guerre

et paix en Asie du Sud-Est dans l'espace birmano-siamois

La terre et les hommes

Il convient avant tout d'analyser les caractères géographiques, le peuplement humain, et l'évolution historique de cet espace si convoité.
Un milieu naturel difficile

Au plan physique la région se présente comme une zone de moyennes montagnes entrecoupées de vallées profondes, de pitons escarpés et de hauts plateaux. A l'ouest, l'escarpement du plateau shan, prolongé au sud par celui de la chaîne de Tenasserim, s'élève de 800 à 1000 mètres audessus de la dépression de l'Irrawaddy et de la mer d'Andaman. A l'est, depuis le nord de la Thaïlande jusqu'à l'isthme de Kra, une série d'étroits plissements dominent le bassin du Chao Phraya et le golfe du Siam. L'ensemble de cette vaste masse montagneuse avec ses plis abrupts, ses fractures et ses entailles, est constitué d'une multitude de compartiments bien individualisés. Des falaises infranchissables dominent parfois d'un millier de mètres (gorges du Salouen) des fonds de vallées étroits et humides où s'engouffrent des rivières torrentueuses hachées de rapides et de chutes et qui serpentent entre les escarpements rocheux. Les crues, souvent rapides et violentes, peuvent atteindre en quelques heures une amplitude de dix à vingt mètres. L'étroitesse et les fortes pentes de ces vallées interdisent à la fois la circulation permanente des hommes qui vivent sur les hauteurs et se déplacent en suivant les lignes de crêtes -, l'agriculture et l'élevage. Quand les vallées s'élargissent, elles forment des bassins marécageux difficilement aménageables où les hommes répugnent à s'installer quand ils n'y sont pas forcés par les circonstances. La majeure partie du pays est naturellement recouverte par une végétation très dense composée de forêts mixtes (diptérocarpacés et teck) sur les pentes, de chênes et de pins (pinus mercusii) sur les hauteurs, de forêts de bambous dans les zones dégradées et de savanes herbeuses (imperata cylindrica) sur les hauts plateaux. Si les montagnards sont particulièrement bien adaptés au climat très rude de cette région (chaleur tropicale de la journée, fraîcheur des nuits et même gel sur les hautes surfaces en saison sèche hivernale; chaleur humide et fortes pluies d'orages incessantes pendant les mois de la mousson d'été), il n'en est pas de même pour les gens des plaines habitués à des genres de vie plus agréables et à se déplacer plus aisément. L'ensemble de la région, infestée de moustiques dont les redoutables anophèles vecteurs de malaria mortelles (Plasmodium Jàlciparum et Vivax)l, de sangsues en saison humide, de

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Cf Jean Delvert, « Le paludisme en Asie du Sud-Est. Etudes de Géographie médicale », Bulletin de la Section de Géographie, Tome LXXXIn, 1978, Paris (Bibliothèque N ationale ). 10

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Guy Lubeigt

multiples insectes, fréquentée par une faune dangereuse (tigres, léopards, gaurs, éléphants, serpents vénéneux et boa constrictor), n'est accessible qu'en empruntant des pistes glissantes qui serpentent entre les rochers et les bourbiers marécageux des fonds de vallées avant de remonter brutalement pour passer d'une dépression à l'autre. Les principaux cours d'eaux (Bilu, Salouen, Moeï, Mékong), difficilement franchissables, ne sont pas navigables et leurs affluents sont autant de torrents formant d'innombrables obstacles à la progression. Les conditions naturelles font donc de ce vaste espace frontalier une zone repoussoir où rien ne semble pouvoir attirer les hommes et où les grands royaumes des plaines n'ont rien à gagner.
Un peuplement pluri-ethnique

Au plan humain cette zone inhospitalière aux gens des plaines, bénéficie en réalité d'un peuplement montagnard d'une extraordinaire diversité dans lequel des ethnies majoritaires, dispersées sur un immense territoire, s'entremêlent avec des ethnies minoritaires. Dans la première catégorie on peut classer les peuples de parler tay (Shan, Thaï du nord, L(1o, etc.), et les populations de parler karen (Karenni, Pa-oh, Padaung, etc.). Dans la seconde s'inscrivent les peuples de parler môn-khmer (Môn au sud, Wa au nord) qui appartiennent au vieux fond indochinois; les populations de parler tibéto-birman (Birmans, Lahu, Akha) éparpillées un peu partout; les peuples de parler plus ou moins malais qui sont les nomades de la mer (Chao-Lê en thaï ou Selon en birman), et les négritos de la péninsule (Sakai). Quant aux Chinois yunnannais, ils sont omniprésents dans toute la zone. A cette diversité ethnique correspondent des coutumes et des croyances diverses, non seulement entre les différentes populations, mais également au sein des mêmes peuples. Avant l'indianisation et l'arrivée des Européens toutes ces ethnies partageaient les croyances ancestrales de l'animisme commun aux peuples indochinois. Mais le culte des génies de la terre et des eaux a peu à peu été recouvert par d'autres religions comme l'hindouisme puis le bouddhisme, dont la fonne theravada imposée d'abord à Pagan au Xlème siècle par le roi Anôratha, fut adoptée par les principautés shan qui se développèrent au XIIIème siècle à mesure que s'affaib!issait le premier empire binnan. Le Theravada, d'abord véhiculé par les Shan au XVème siècle puis par les Birmans au XYlème, s'est ensuite répandu à travers le plateau shan jusqu'aux principautés thaï et laotiennes du bassin du Mékong. L'islam et le christianisme arrivèrent plus tardivement dans les montagnes par l'intermédiaire des marchands et mercenaires arabes et européens qui commerçaient dans les grands ports tels qu'Ayuthaya, Pègou et Moulmein, s'enrôlaient à titres divers dans les armées des Etats et principautés de la région, et fréquentaient les pistes commerciales traditionnelles permettant de traverser la zone montaIl

Guerre et paix en Asie du Sud-Est

gneuse séparant les bassins du Chao Phraya et de l'Irrawaddy. Au gré des circonstances locales et historiques, et en fonction de leurs propres traditions, les populations montagnardes ont donc adopté des religions étrangères sans toutefois abandonner définitivement leurs pratiques ancestrales liées au culte des génies. Tous ces peuples, avec des parlers et des coutumes si différents les uns des autres, ont souvent peu de choses en commun, non seulement avec les ethnies qui ont constitué des Etats dans les bassins de l'Irrawaddy et du Chao Phraya, mais aussi entre eux. Les groupes humains, leurs modes de vie, leurs croyances et leurs préoccupations varient d'une vallée, d'une montagne ou d'un plateau à l'autre. Au total, on constate que l'ensemble de cette vaste région montagneuse présente une extraordinaire diversité de ses caractères géographiques, tant physiques qu'humains. Ceci explique que les pouvoirs centraux, même s'ils ont toujours su y faire sentir leur influence, n'ont jamais réussi à intégrer véritablement cette zone dans leur giron, ni à y faire reconnaître leur autorité autrement que d'une manière ponctuelle et limitée dans le temps. Du XlIIème au XIXème siècle l'espace frontalier birmano-siamois est multifonctionnel. C'est à la fois un espace naturel difficile à franchir; un espace mouvant dont l'influence déborde tantôt sur le bassin du Chao Phraya et tantôt sur celui de l'Irrawaddy, où circulent des populations nomades et où la situation politique des chefferies se révèle particulièrement instable; un espace repoussoir où les gens des plaines, qui en ont peur, hésitent à s'aventurer et exilent leurs seigneurs corrompus ou dangereux pour la stabilité politique des dynasties. Au total, cet espace, qui fonctionne comme un lieu de transition obligatoire pour passer de la zone d'influence d'un pouvoir central à un autre, et où parfois les influences de plusieurs pouvoirs se recoupent, est une zone difficile où l'on ne s'engage pas sans « garanties» qui nécessitent des négociations préalables avec tous les intéressés. On peut s'interroger sur la façon dont les Indochinois conçoivent d'une part l'espace dans lequel ils vivent et d'autre part l'espace qui les sépare de leurs voisins proches ou lointains. A partir de quelle limite, visible sur le terrain ou invisible pour les hommes, un Thaï, un Birman ou un membre d'une quelconque tribu montagnarde a-t-il conscience de quitter son propre territoire ou celui de sa tribu et de pénétrer sur le territoire de son voisin? On peut également se demander quel est le rôle traditionnellement attribué par les uns et les autres à cet espace frontalier, quelles sont les fonctions qu'il remplit, et si ces fonctions sont restées immuables à travers les âges?
Les perceptions de l'espace frontalier

Au cours des siècles les pouvoirs centraux thaï et birman n'ont jamais ressenti le besoin de fixer avec précision la limite qui les séparait. 12

Guy Lubeigt

Les gens des plaines savaient tout au plus qu'ils étaient séparés les uns des autres par une zone montagneuse plus ou moins large qu'il fallait traverser pour accéder au territoire du grand royaume voisin. Mais nul n'ignorait qu'au delà de telle rivière ou de telle montagne commençait le territoire traditionnel de telle ethnie ou chefferie montagnarde qui prêtait allégeance aux royaumes thaï ou birman et parfois aux deux. Quant au caractère linéaire de la « frontière », il ne signifie rien pour les populations qui vivent dans les espaces frontaliers. Les anciens royaumes ne définissaient pas de frontière fixe séparant deux principautés ou Etats. Pour atteindre un autre pays il fallait traverser un espace plus ou moins vaste, plus ou moins sauvage et dangereux, habité par des dieux, des hommes et des animaux plus ou moins connus. Cet espace apparaissait d'autant plus dangereux que les points de repères coutumiers à une ethnie étaient méconnaissables pour une autre. L'espace frontalier était donc un espace extrêmement complexe où les protagonistes eux-mêmes avaient quelquefois du mal à se repérer. Cette situation s'est prolongée jusqu'à la fin du XIXème siècle, époque où les cartographes modernes ont tenté de déterminer à qui appartenait telle ou telle portion du territoire afin de fixer la frontière linéaire séparant les deux Etats2. Pour les gens des plaines l'espace frontalier du plateau shan est d'abord perçu comme un espace repoussoir. Thaï et Birmans voient dans ces régions montagneuses, où ils ne vivent pas, un espace lointain entouré de forêts impénétrables, infesté d'animaux sauvages et peuplé de primitifs aux cultures inférieures. En dehors des voies de circulation on ne retrouve plus les marques traditionnelles, notamment la pagode (zédi ou chédi) qui traduit la présence du monde bouddhisé, donc « civilisé ». A moins d'y être obligé le Thaï ou le Birman ne s'attarde pas dans ces zones. C'est ainsi par exemple que les rois de Chiang Maï exilaient leurs princes les plus remuants à Mae Hong Son, bourgade isolée située dans un bassin intramontagnard, difficile d'accès, et qui séparait traditionnellement leur royaume des remuantes chefferies shan et karenni du plateau shan3. L'espace frontalier apparaît donc comme un espace instable aux pouvoirs dominants qui s'efforçent de le contrôler pour mieux l'annexer. Pour les gens des montagnes l'espace frontalier représente au contraire un espace de liberté. Les tribus de ceux qui y vivent (Shan au nord et au centre; Karen au centre et au sud; Mon-Khmer au nord et au sud, et Tibéto-birmans partout), considèrent que cet espace, où ils se déplacent librement et dont ils contrôlent les voies d'accès, même s'il est limité à une vallée ou à un petit massif montagneux, leur appartient. Tout ce qui vient des plaines de l'est ou de l'ouest ne peut que constituer une menace pour leur indépendance et les modes de vie auxquels ils sont attachés. Ils sont donc prêts à tout pour les conserver. C'est pourquoi, afin d'assurer
Cf Thonchaï Winichakul, Siam Mapped. A history of the geo-body of a Nation, Silkwonll Books, University of Hawaï Press, 1994, pp. 62 et suiv. 3 Au XXème siècle Bangkok continue d'y envoyer certains fonctionnaires corrompus. 13
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Guerre et paix en Asie du Sud-Est

leur sécurité, les ethnies ayant créé leurs propres principautés prêtaient traditionnellement allégeance aux pouvoirs locaux (Keng Tung, Chiang Maï), qui eux-mêmes reconnaissaient la suzeraineté d'Ava, Ayuthaya puis Bangkok en leur versant un tribut. Par suite l'ensemble des chefferies, principautés et royaumes locaux constituaient une vaste zone frontière composée d'une multitude de petits Etats montagnards aux limites territoriales perpétuellement mouvantes, plus ou moins indépendants mais rattachés les uns aux autres par des liens féodaux qui s'établissaient ou se dénouaient au gré des circonstances. Dans ces conditions les royaumes centralisateurs des gens des plaines, qui exerçaient plus ou moins une influence formelle dans ces régions montagneuses ethniquement et politiquement instables, considéraient la totalité de cet espace comme une zone frontalière qui d'une part les séparait du grand royaume voisin et d'autre part constituait une zone de sécurité qui les en protégeait.
Histoire d'un espace convoité

Au plan historique l'espace frontalier birmano-siamois apparaît comme une zone de confrontation séculaire où s'affrontent les influences de deux puissances expansionnistes indochinoises: celle des Birmans qui veulent maintenir un empire et celle des Thaï qui ont toujours souhaité en créer un. Thaï et Birmans s'efforcent ainsi depuis des siècles d'assurer leur hégémonie sur cet espace. La montée de l'expansionnisme thaï (XIIlème

- XVème

siècles)

Au XIIIème siècle le Premier Empire birman de Pagan est en plein déclin et s'effondre peu à peu sous les coups conjugués des Mongols (bataille de Ngasaunggyan en 1277-1278)4 qui occupent Pagan (1287) pendant quelques années, des Môn révoltés au sud et des invasions thaï au nord et à l'est. Cet effondrement de la puissance birmane, qui dominait depuis deux siècles et demi toute ou partie de l'indochine occidentale, centrale et péninsulaire, correspond au moment où se créent les premières principautés des peuples de parler tay (Maw Shan) au nord et à l'est de la Birmanie (Mogaung, 1215 ; Monhyin, 1223 ; Muong Naï, 1223), et au nord du bassin du Chao Phraya (Sukhothaï, 1253 ; Chiang Raï, 1262). En 1292 le roi Rama Kamheng (1287-1317) s'empare de la principauté de Lamphun, dernier vestige de la puissance môn dans le bassin du Chao Phraya, et en 1296 le prince Mangraï fonde Chiang Maï qui devient la capitale de son royaume, le Lanna ou « pays du million de rizières ». Le dernier roi de Birmanie, Kyaswar, sans pouvoirs et qui ne réussit pas à
4 Certains historiens placent la date de cette bataille en 1277-1278, tandis que d'autres la situent en1283. 14

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Guy Lubeigt

s'entendre avec les Mongols, en est même réduit à offrir des vice-royautés (Myinsaing, Mekkara et PinIe) à des chefs shan en Birmanie centrale. Les Thaï au contraire s'allient avec les mongols et entretiennent avec la cour de Pékin des relations régulières dès 1282. Les annales chinoises, qui mentionnent toutes les ambassades étrangères reçues à la cour, notent la venue de Rama Kamheng en personne une première fois en 1294, période au cours de laquelle il aurait rencontré Kubilaï Khan (mort en 1295), et une seconde fois en 1300. Pour les Mongols le royaume de Sukhothaï était vassal de la Chine. De ce fait, tous les cadeaux offerts par Sukhothaï à l'empereur de Chine étaient considérés comme le versement d'un tribut et non pas comme une simple marque de courtoisie entre les deux souverains. Entre 1291 et 1300 les Thaï du bassin du Chao Phraya envoyèrent ainsi cinq missions tributaires en Chine. Ces relations cordiales permettaient à Rama Kamheng d'être officiellement reconnu par la Chine, ce qui faisait de lui et des princes thaï situés dans sa mouvance des interlocuteurs privilégiés, ce à quoi les Birmans ne pouvaient plus prétendre malgré le succès relatif de la mission de paix du moine Shin Ditharparmoukka auprès des Mongols en 1284. De la fin du XIIIème jusqu'au milieu du XYlème siècle les Thaï/Shan sont les maîtres des plaines de Birmanie centrale - où leurs princes fondent des villes comme Sagaing et Ava (1364) et se maintiendront jusqu'en 1597 et septentrionale. Ils dominent également toutes les zones montagneuses du plateau Shan où le royaume de Lanna, dont la capitale est Chieng Mai, devient avec celui de Sip Song Pan Na «( Les Douze Mille Rizières », centré sur une série de bassins intra-montagnards situés entre le Yunnan et le plateau shan), l'un des plus puissants royaumes de la région entre les XIVème et XYlème siècles.

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La reconstitution de l'empire birman (XVlème-XVIIlème siècles) A partir du XYlème siècle les rois birmans de Toungoo (ville située au pied du plateau shan, dans la vallée du Sittang, au débouché de l'une des voies permettant traditionnellement de traverser l'espace frontalier allant du bassin de l'Irrawaddy à celui du Chao Phraya en empruntant les territoires contrôlés par les tribus Karenni), sous l'impulsion de Tabinshweti (1531-1549) puis de Bayinnaung (1554-1581), réaffirment peu à peu la suprématie birmane sur les territoires occupés par les peuples de parler tay au point de former pour la seconde fois un empire avec Ava comme capitale. Dès 1541 Tabinshweti récupère le contrôle des antiques routes de portage qui traversaient la chaîne de Tenasserim pour rejoindre les villes môn-siamoises du bassin du Chao Phraya. En 1548 il attaque le royaume d'Ayuthaya qui voulait reprendre le contrôle des ports du Tenasserim et réussit à lui faire reconnaître sa suzeraineté. En 1557 son successeur intervient dans les Etats shan, reprend le contrôle de Chiang Maï un an plus tard, celui de Sukhothaï en 1563, s'empare d'Ayuthaya une première fois en 1564 puis une seconde en 1569. En 1574 les frontières de l'empire 15

Guerre

et paix en Asie du Sud-Est

sont même repoussées jusqu'au royaume de Vientiane. A la fin du XVlème siècle on peut donc considérer que le centre de gravité de l'empire birman, qui englobe tout l'espace montagneux situé entre le Yunnan et les bassins du Chao Phraya et de l'Irrawaddy, se trouve au centre du plateau shan. Les succès birmans ne s'expliquent peut-être pas seulement par le génie stratégique des rois conquérants: la réussite de ces expéditions militaires a certainement été facilitée par la présence, au sein des armées birmanes, de contingents bien organisés de mercenaires portugais. Les Européens ont notamment introduit la mousqueterie et les techniques d'utilisation de l'artillerie qui appuient les fantassins et l'éléphanterie de guerre. Du XVlème au XVIIIème siècle, les Birmans ne cesseront pas d'intervenir dans les Etats shan et d'y envoyer des expéditions pour rétablir leur tutelle sur les royaumes du nord du Siam trop proches d'Ayuthaya ou pour s'opposer à leurs visées, notamment celles du royaume de Chiang Maï sur la principauté de Chiang Tung (Keng Tung) et sur les chefferies qui prêtaient allégeance à la cour birmane. Après plus de deux siècles de guerres incessantes la puissance birmane culmine en 1767 avec la prise de la capitale siamoise, Ayuthaya, victoire qui consacre la suprématie momentanée des Birmans sur les Thaï, et la force de la nouvelle dynastie Konbaung créée en 1752 par le roi Alaungpaya (1752-1760). La reprise de l'expansionnisme thaï/siamois (XVIllème-XIXème siècles) Les Siamois ne restèrent pas longtemps soumis aux Birmans. Dès le règne de Nandabayin (1581-1599), ils se joignent aux Môn pour rejeter la tutelle birmane. Cinq invasions successives du bassin du Chao Phraya sont ainsi repoussées avec de lourdes pertes pour les Birmans. Dès la fin du XVIIIème siècle, après avoir repoussé plusieurs invasions chinoises en subissant de lourdes pertes, puis deux attaques siamoises dans le Tenasserim (1787 et 1793), les Birmans affaiblis ne sont plus en mesure d'intervenir efficacement contre les Thaï du nord pour maintenir leur suzeraineté, ni de menacer directement les Siamois. Les Thaï profitent de cet affaiblissement pour commencer à constituer leur propre empire en récupérant les territoires soumis à la tutelle du royaume d'Ava. Ils abandonnent Ayuthaya, trop vulnérable aux attaques birmanes, pour installer leur nouvelle capitale plus au sud à Thonburi, puis à Bangkok en 1782 où le général Chakri (1782-1809) fonde une nouvelle dynastie. Dès 1774 Thonburi avait commencé par rétablir son influence sur les principautés du nord, notamment Chiang Maï et Vientiane (1778). Le but des Siamois était clairement, en s'appuyant sur les liens de parenté ethnique entre les Thaï et les Shan, de prendre le contrôle des chefferies traditionnelles du Laos et des Etats shan. De leur côté, et pour assurer leur indépendance, les Sôbouas qui dirigeaient ces chefferies prêtaient allégeance tantôt aux Birmans de la cour d'Ava (avec lesquels ils avaient de nombreux liens

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traditionnels)5 tantôt aux Thaï du royaume de Chiang Maï, et souvent aux deux à la fois6. Dans la première moitié du XIXème siècle, les Thaï ont encore saisi toutes .les occasions et multiplié les tentatives pour incorporer les territoires de la rive orientale du Salouen dans leur zone d'influence. En 1839 Chiang Maï attaque et pille trois chefferies situées au nord-ouest du royaume. En 1845, au moment où se situe l'épisode de Thao Sitthimongkhon (voir ci-dessous), les Birmans réussissent quand même à empêcher un rapprochement avec Keng Tung et lancent une opération contre les chefferies karen qui souhaiteraient prêter allégeance à Chiang Maï. En 1849 et 1852-1854 les Thaï profitent du nouvel affaiblissement birman, consécutif à la seconde guerre anglo-birmane, pour envoyer des troupes afin de s'emparer de Keng Tung et Keng Hung (Jinhong au Yunnan), sans résultat. A la mort du roi Mindon (1852-1878) de nombreux Sôbouas7 dont ceux de Keng Tung et Muang Naï, entrent en rebellionet se déclarent indépendants. Mais ils ne cherchent pas pour autant à s'allier avec Chiang Maï, dont ils connaissent les ambitions, ni à reconnaître sa tutelle. Malgré quelques succès très localisés les Thaï n'ont jamais réussi à contrôler la rive orientale du Salouen, même dans les chefferies karen. Ces dernières, qui refusaient la tutelle des Birmans, ne voulaient pas non plus tomber sous celle des Thaï, même quand elles entretenaient de bonnes relations avec eux. Le coup d'arrêt des Occidentaux Le XIXème siècle marque une nouvelle rupture dans l'histoire de l'Indochine. C'est le moment où les Birmans, affaiblis mais vainqueurs des Chinois et des Thaï, entrent directement en conflit avec les Britanniques. Trois guerres désastreuses avec ces derniers (1824, 1852, 1885) conduisent à la chute de la dynastie et la Birmanie est annexée en 1886. Depuis le début du siècle, les Thaï, Môn et Karen étaient au contact des Britanniques mais, contrairement aux Birmans dans l'Arakan, ils ne partageaient pas de frontière commune avec eux. A partir de 1852, date de l'annexion définitive du Tenasserim par les Britanniques, les Thaï se retrouvent face à face avec les nouveaux venus et non plus avec leurs adversaires birmans traditionnels. Dès lors ils ne peuvent plus lancer d'attaques dans cette zone sous peine de représailles britanniques. Par suite leurs ambitions territoriales dans ce secteur furent abandonnées.

5 Depuis Anôratha les rois binnans prenaient des épouses panni les princesses des Etats shan. Par suite toutes les dynasties binnanes ont entretenu des rapports privilégiés avec des chefferies et principautés shan. 6 Certains Etats du nord du plateau shan reconnaissaient également la suzeraineté de la Chine. Sur ces questions voir Thongchaï Winichakul, op. cil., pp 95 et suiv. 7 Nom traditionnel des princes qui gouvernaient les principautés tay, notamment sur le plateau shan. 17

Guerre et paix en Asie du Sud-Est

Les enjeux

traditionnels

de l'espace

frontalier

L'intervention britannique en basse-Binnanie eut des conséquences profondes sur la perception et les fonctions de l'espace frontalier birmano-siamois. Au moment où le pouvoir binnan est définitivement écarté du jeu politique régional par les Anglais qui assument son rôle à leur profit, les acteurs qui évoluaient dans cet espace depuis des siècles s'aperçoivent soudain que des intrus étrangers ont pénétré dans la zone et cherchent à s'impliquer dans leurs conflits séculaires. Ces derniers découlent des fonctions traditionnelles de cet espace, qui ont donné naissance à deux séries d'enjeux pennanents: les enjeux géostratégiques et les enjeux économIques. Les fonctions traditionnelles de l'espace birmano-siamois Le passage des grandes voies commerciales Au sud du plateau shan, la longue échine du Tenasserim fonne une longue barrière qui, de Myawaddy au nord à Mergui et Kraburi au sud est percée d'innombrables voies de passage entre les bassins de l'Irrawaddy et du Chao Phraya. Ces pistes étroites servent de voies de transbordements et pennettent de passer en quelques jours de l'océan Indien à la mer de Chine du Sud. Elles constituent une série de grandes voies de passages historiques entre les mondes indien, chinois, indochinois et malais. La volonté de contrôler ces grandes routes commerciales entre les plaines de l'Irrawaddy et le bassin du Chao Phraya est une constante historique pour les Etats môn, binnan, shan, karen et thaï qui se sont constitués dans cette zone. Ces routes représentent en effet une importante source de revenus que les grands royaumes et principautés n'ont jamais cessé de se disputer. Au nord les routes du plateau shan, plus difficiles et dangereuses, sont au contraire restées dans une grande mesure sous le contrôle des populations montagnardes. Pour rejoindre Chiang Maï, souvent en rebellion contre la tutelle d'A va, les expéditions binnanes devaient parfois traverser des territoires gardés par les Karen. Un roi de Binnanie en campagne fut même obligé de payer des guides karen pour que l'année puisse atteindre rapidement son objectif en traversant le territoire d'une chefferie karenni. L'espace frontalier représente en outre pour les royaumes centralisateurs une inépuisable source d'approvisionnements en matières premières et marchandises diverses. Les chefferies montagnardes, qui assurent une partie de leurs revenus grâce au contrôle des voies de passage traversant leurs territoires, commercent aussi avec les Siamois et les Birmans pour échanger les productions de la montagne et de la chasse (bois, sous-produits de la forêt, animaux vivants et peaux, métaux précieux, etc.). 18

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Un espace de transition jalonné de postes-frontière L'espace frontalier est une vaste zone de transition quadrillée d'innombrables voies de communications traditionnelles que peuvent emprunter les hommes, les chevaux, les boeufs et les éléphants. Ces routes ou pistes sont protégées par de multiples points d'appuis sous forme de garnisons, fortins, postes-frontière et postes de garde où s'observent Thaï, Birmans, Môn, Shan, Lao, et Karen. La connaissance de ces voies de passages, où tous les peuples circulent depuis l'antiquité, donne un avantage fondamental sur l'adversaire potentiel. C'est ainsi par exemple que la colonisation de la dépression du lac Inlè, qui a donné naissance à un genre de vie et à des techniques uniques au monde, s'est faite à partir du XIIème siècle grâce à la déportation d'une tribu birmane vaincue par Pagan dans la région de Tavoy. Installés dans quatre villages situés sur les rives du lac mais confrontés à des peuples hostiles les membres de cette tribu, devenus des lntha (<< Fils du lac»), n'ont pu survivre qu'en abandonnant les berges aux marécages et en colonisant le lac lui-même. En effet certaines ethnies montagnardes, notamment les Karenni, semblent avoir été spécialisées dans le commerce des esclaves qu'ils se procuraient en lançant des razzias dans les plaines avoisinantes. A Inlè le pouvoir impérial a inauguré au Moyen-âge ce qui allait devenir une politique systématique de création de postes-frontière installés dans un espace incontrôlé et dotés de garnisons mixtes composées en partie de peuples extérieurs à la région. Il s'agissait pour les Birmans de créer une sorte de barrière permettant à la fois de surveiller les montagnards hostiles et de s'en protéger en installant chez eux une population vaincue, les Tavoyans, mais qui parlait la même langue que les vainqueurs et non pas celle des Shan et Karen. A partir du XVlème siècle le roi Bayinnaung fut particulièrement actif dans ce domaine. Pour mieux contrôler les zones soumises il a parsemé tout l'espace frontalier de postes, fortins et points d'appuis dotés de garnisons mixtes; a introduit le bouddhisme theravâda sur le plateau shan en y envoyant des moines missionnaires et fait construire des centaines de monastères dans tous les territoires reconnaissant sa suzeraineté. Bayinnaung fut peut-être le premier à utiliser systématiquement le bouddhisme comme facteur d'intégration, ou de « birmanisation », des ethnies montagnardes dans la zone d'influence birmane. A travers les siècles le contrôle partiel ou total des communications assurait à un pouvoir la possibilité d'accéder rapidement au coeur du territoire de ses voisins ou de les empêcher d'atteindre le sien. Mais les Birmans furent les premiers à englober les zones montagneuses et leurs populations dans leur empire et à les jalonner de fortins. Sur le plateau shan les Thaï ne pourront jamais parvenir à leur disputer cette maîtrise, sauf dans le Tenasserim plus proche, où ils intervinrent à maintes reprises pour s'emparer des ports de Yé, Tavoy, Tenasserim et Mergui qui reliaient directement l'océan Indien avec Ayuthaya et les ports de la mer de Chine à travers la chaîne du Tenasserim. 19

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Un espace régulateur favorable aux échanges relationnels Du XIIIème au XIXème siècle les zones montagneuses séparant les bassins de l'Irrawaddy et du Chao Phraya constituent un espace neutralisé dans lequel se côtoient, au milieu des chefferies montagnardes attentives à leur indépendance, les puissances hégémoniques régionales. Les relations entre gens des montagnes, quels que soient leur éloignement du pouvoir central et leur statut de dépendance formelle, et gens des plaines sont des relations de complémentarité. Les montagnards remplissent une fonction régulatrice en favorisant les renversements d'alliances qui rétablissent les équilibres. En échange de la reconnaissance formelle d'une suzeraineté lointaine, les Sôbouas obtiennent la légitimation de leur pouvoir local par le pouvoir central, et un degré d'autonomie équivalant à une quasi indépendance. Ceci leur permet de jouer un rôle d'équilibre entre les grands royaumes. Dans cette zone les chefs correspondent directement entre eux aussi bien qu'avec les rois des pouvoirs expansionnistes qui doivent prendre des précautions pour ne pas les heurter. Au cours de ces contacts. commerciaux et diplomatiques avec les royaumes centralisateurs ou leurs représentants, les chefferies renseignent les uns et les autres sur ce qui se passe chez leurs voisins. Ceux qui se croisent dans l'espace birmano~siamois échangent également des informations sur les activités des uns et des autres. L'ensemble de ces renseignements, tels que des préparatifs militaires avec regroupements d'hommes, de chevaux et de provisions en un point donné pouvaient avoir une importance cruciale pour les pouvoirs centraux. En janvier 1593, après une série d'offensives infructueuses les années précédentes, une armée birmane débouche sur le bassin du Chao Phraya, probablement après avoir passé le col des Trois Pagodes et emprunté la vallée de la rivière Kwaï. Commandée par le propre fils du roi Bayinnaung, le prince couronné, elle se dirige vers Ayuthaya. Une armée thaï conduite par le roi Naresuan lui bloque aussitôt la route près de Nong Sarai, à l'ouest de Suphanburi et l'oblige à rebrousser chemin~. Dans la mesure où il fallait un certain temps pour rassembler une armée avec l'éléphanterie, les troupes, le matériel et les provisions avant qu'elle puisse se mettre en marche, il faut supposer qu'il existait des services d'espionnages efficaces et des communications rapides, notamment des pistes permettant de traverser rapidement l'espace frontalier puis d'atteindre Ayuthaya par voie terrestre en évitant les marécages du delta et les multiples défluents du Chao Phraya9. A l'évidence des agents de renseigne8 Les circonstances de cette bataille sont étudiées dans l'article de B.l Terwiel. 9 Les anciennes villes mônes du delta du Chao Phraya: Petchburi, Rajburi, Kanchanaburi, Suphanburi, Dvaravati (Nakhorn Pathom), Thonburi, Cholburi, étaient des ports fluviaux installés sur des défluents et rivières en communication avec le haut pays et la mer. La carte nous montre qu'elles étaient également situées en arc de cercle autour du delta, à la limite des zones marécageuses et de mangroves, où l'influence des marées n'interdit plus la culture du riz, base de l'alimentation de leurs habitants. On peut donc 20

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ments travaillant pour les Thaï circulaient en territoire birman et dans l'espace frontalier, s'informaient chez les montagnards et envoyaient régulièrement des informations sur les levées de troupes et la direction des offensives. Grâce à ces indications les Siamois d'Ayuthaya eurent ainsi le temps de rassembler leur propre armée et, semble-t-il, de se porter en toute hâte au devant des assaillants. Ceci avait également pour avantage d'éloigner le champ de bataille de la capitale et de limiter les conséquences d'une défaite en conservant un endroit pour se réfugier. Deux siècles et demi plus tard les Thaï s'intéressent toujours aux principautés shan tributaires du royaume d'Ava. Le rapport de Thao Sitthi, nous fournit un exemple du contenu de ces renseignements militaires et de la façon dont ils pouvaient être recueillis. Les enjeux géostratégiques : l'exemple du rapport de Thao Sitthi Thao Sitthimongkhon détaille clairement ce qu'étaient les préoccupations stratégiques des Thaï dans l'espace frontalier: ils s'intéressaient aux routes, aux points de passages, aux possibilités de recrutement de troupes, aux moyens de transports, aux productions, etc. Autant de renseignements qui avaient une importance géostratégique... Les circonstances historiques du rapport En 1845 tandis que les Birmans menaient campagne contre les Karens, le royaume de Chiang Mai, soutenu par Bangkok mais sous sa tutelle, envisageait la possibilité d'incorporer Keng Tung dans sa zone d'influence. Mais il lui fallait l'accord du Sôboua de cette principauté qui, bien que favorable en principe à une alliance avec son cousin thaï du nord, était lui-même sous la tutelle d'Ava. En cas de réussite se posait le problème de savoir à qui Keng Tung devrait payer tribut: à Chiang Maï ou à Bangkok? La question fut d'abord réglée par la mise en résidence surveillée, par les Birmans, de Thao Sitthi à Muang Naï pendant plus d'un an afin qu'il ne puisse ni transmettre des renseignements à Chiang Maï ni
servir de négociateur entre Thaï et Shan

- et

ensuite par le succès de l'opé-

ration birmane contre les Karen. Muang Naï ne retenait pas que l'attention de Chiang MaL Elle intéressait aussi Bangkok car cette petite chefferie shan, qui était tributaire d'Ava, contrôlait 17 villes shan situées sur la

supposer que ces villes communiquaient uniquement par bateaux. Il était cependant impossible de transporter massivement l'éléphanterie, les chevaux et le matériel dans des embarcations qui auraient dfJ transiter par la mer pour se rendre d'un point à un autre du delta. Les nécessités du déplacement rapide des années et de leurs équipements lourds donnent à penser qu'il existait également lme série de pistes ou voies de passages terrestres permettant de traverser le delta et reliant ces villes au delà de la limite des marécages et des hautes eaux. Dans ces conditions les déf1uents du Chao Phraya qui entrecoupaient ces pistes ne devaient présenter que des obstacles mineurs pour une armée en campagne. 21

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et paix en Asie du Sud-Est

rive occidentale du Salouen, au coeur du pays shan. Les Thaï s'y intéressaient parce qu'elle était située dans une position stratégique à seulement quelques jours de marche d'Ava. Dans la mesure où ils envisageaient une opération d'envergure contre les Birmans ils avaient besoin de renseignements sur la région. Thao Sitthi, qui agissait officiellement pour le roi de Chiang Maï, fut chargé de collecter ces informations. Les potentiels militaires Au début de son rapport Thao Sitthi ne manque pas de rappeler que la principauté de Muang Naï (où il a été retenu prisonnier un an, un mois et trois jours), est gouvernée par un noble shan dépendant d'Ava Les fonctionnaires birmans qui y sont installés reçoivent des informations en provenance de ces 17 villes et les transmettent ensuite à la cour d'A va. La ville se trouve à 17 jours de marche de Keng Tung et est défendue par 6000 hommes, dont 1500 Birmans. Il précise comment fonctionne l'administration de la principauté et les forces qui peuvent être levées dans. chacune des 17 villes qu'elle contrôle: au total 20.000 hommes disponibles pour le service militaire, et qui sont tous shan. Il n'y a pas de Birmans et aucun fonctionnaire birman ne les contrôle. Les voies de communications Thao Sitthi s'intéresse ensuite aux routes qui relient Muang Naï à Ava. La connaissance précise de ces routes, et leur contrôle, permettait dans une optique offensive d'accéder rapidement à la capitale birmane, et dans une optique défensive de connaître le temps qu'il faudrait aux Birmans pour intervenir à tel ou tel point donné du plateau shan et au-delà.

Deux routes sont identifiées:

-la route sud-est: au départ d'A va il faut 4 nuits de marche jusqu'à Lawksawk, puis 5 autres nuits pour atteindre Muang Naï. En 9 jours les
Birmans peuvent donc arriver au coeur des Etats shan, mais il s'agit d'une route difficile où les boeufs et même les éléphants ne passent pas ; la route nord-est est plus facile mais elle nécessite 14 jours de marche. Son gros avantage est d'être utilisable par les boeufs et les 'éléphants, et elle présente un atout supplémentaire dans la mesure où il n'y a pas de villes sur la route. On y trouve seulement quelques petits villages shan de 9 à 15 maisons séparés les uns des autres par une demi-journée ou un jour de marche. Une armée peut donc s'y déplacer discrètement mais les possibilités d'approvisionnement chez l'habitant y sont limitées. Thao Sitthi répertorie et décrit ensuite les pistes qui, au départ de Muang Naï, permettent d'atteindre le Salouen. Ce fleuve torrentueux, enfoncé dans des gorges profondes parfois d'un millier de mètres, sépare traditionnellement le plateau shan en deux parties. Il n'est franchissable qu'en certains endroits par lesquels transitent toutes les pistes permettant de passer de la zone occidentale à la zone orientale. La connaissance de

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ces points de passages et des voies qui y aboutissent est donc fondamentale pour une année en campagne. Cinq pistes sont identifiées: -la piste nord-est, facile à suivre avec des boeufs, pennet de rejoindre le fleuve après 3 nuits et demie de marche. De là on peut traverser le Salouen et marcher encore une nuit; la piste est, est encore plus facile pour les boeufs et les éléphants. Il suffit d'une nuit de marche pour atteindre le fleuve et le traverser, la seule difficulté étant une colline à franchir; la piste sud-est qui ne nécessite que deux nuits de marche apparaît comme la piste principale, mais elle présente un inconvénient majeur: c'est la route qui conduit à Chiang Maï. Les Binnans ont peur que les troupes de Chiang Maï arrivent de ce côté. Pour parer à cette éventualité ils ont installé des postes frontière sur la rive du Salouen à Muang Pan et Tha Pha daeng. « Il y a toujours des Binnans qui patrouillent la zone» précise Thao Sitthi ; la piste sud pennet d'atteindre le fleuve en deux nuits, mais c'est une route difficile « que seuls les chasseurs et les patrouilles peuvent emprunter» [car] « il y a des collines et des torrents; les éléphants et les boeufs ne peuvent pas passer» ; la piste sud-ouest est si difficile qu'on y voyage seulement de jour. Dans ce cas il faut un jour pour se rendre de Muang Naï à Môkmai, où la route se divise en deux. Une piste se dirige vers Tha Sop Teng sur le Salouen mais, ajoute Thao Sitthi, « personne ne l'emfrunte car elle traverse la forêt dense et il y a des animaux dangereux» 1 . Pour compléter son rapport sur Muang Naï, Thao Sitthi mentionne également l'existence d'autres pistes pennettant d'atteindre le Salouen: « Marchez une nuit de Môkmai à Kantu et une autre nuit jusqu'à Tha Sritô du Salouen. C'est une route facile, mais elle est proche de Yangdaeng. Les Birmans ne patrouillent pas dans cette région car ils ont peur des Karen Rouge et parce qu'ils craignent que Chiang Maï ne les capture». Il ajoute que pour atteindre «les frontières des Karen Rouge» on voyage de jour (saùf la première nuit), pendant 6 jours. De retour à Keng Tung Thao Sitthi s'enquiert encore des détails concernant les trois pistes permettant de rejoindre Chiang Raï. Les précisions fournies sur ces itinéraires permettent de constater qu'au milieu du XIXème siècle la partie shan de l'espace frontalier birmano-siamois était suffisamment sûre pour que les voyageurs puissent se

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déplacer de nuit d'un point à un autrel . Par contre, aux environs de la
zone contrôlée par les Karen, Thao Sitthi insiste bien sur le fait qu'on ne s'y déplace que de jour, ce qui laisse quelques chances de détecter les
10Cette région n'était sans doute pas plus dangereuse que le reste du plateau Shan, mais elle correspond à lill autre espace frontalier. C'est la limite sud de la zone occupée majoritairement par les Shan et la limite nord de celle occupée par les Karen. Il Ce mode de déplacement, qui se pratique encore de nos jours, permet d'éviter les fortes chaleurs du jour et d'atténuer la fatigue des hommes et des animaux de bât. La journée est réservée au repos. 23

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embuscades à l'avance. L'ensemble de ces renseignements nous montre qu'à cette époque Muang Naï est encore une ville de garnison importante dans l'espace frontalier. Centre de regroupement d'une partie des contingents shan qui entrent dans la composition de l'armée birmane en campagne, la ville apparaît comme une plaque tournante, un véritable centre névralgique contrôlant les principautés thaï du nord. Elle commande des voies d'accès vers la Chine et les pays thaï du Yunnan (Chiang Rung/Jinhong) à travers la principauté shan de Keng Tung, et les voies d'accès au Siam par les principautés thaï de Chiang Raï et Chiang Maï, où les Birmans interviennent depuis des siècles, et vers les chefferies karen qui ont réussi à conserver un large degré d'autonomie. Du côté birman, il semble que le Salouen soit considéré comme une sorte de frontière naturelle entre la zone occidentale du plateau shan, où toutes les chefferies se trouvent sous la tutelle d.irecte d'Ava, et la zone orientale où les Etats tributaires, qui semblent plus autonomes, prêtent allégeance à Chiang Maï ou Ava au grè des circonstances. Les moyens de transports Thao Sitthi se renseigne aussi sur les possibilités de déplacement et de transport. Par exemple il cherche toujours à savoir s'il y a des éléphants car ces derniers, s'ils avaient depuis longtemps perdu leur fonction guerrière, continuaient à jouer un rôle fondamental dans cette zone comme moyens de transports lourds et rapides, ce que les bovins bâtés moyen de transport traditionnel des montagnards ne pouvaient faire. Or ce type de transport était indispensable pour les armées en campagne. Par ailleurs les éléphants conservaient un rôle honorifique. Leur présence indiquait celle d'un personnage important et leur nombre permettait de le situer dans la hiérarchie. « A Muang Naï il y a des chevaux, des boeufs et des buffles, mais je n'ai pas vu d'éléphants. J'ai parlé avec les Shan et ils m'ont dit qu'il n'y avait d'autre éléphant que les deux appartenant au [Sôboua]. A Keng Tung il y a beaucoup de chevaux mais je n'ai vu d'autre éléphant que les huit possédés par Maha Khanan [le Sôboua de Keng Tung] ».

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La nourriture Thao Sitthi remarque que les bovins et bubalins sont en nombre insuffisant pour cultiver les rizières irriguées. Il constate que les villageois font des cultures sur brûlis et plantent beaucoup de riz de montagne. Mais la production est sans doute insuffisante pour la région car il souligne que le prix du riz est élevé r 80 baht pour une charretée « birmane» de paddy, ce qui suppose que la région importait du riz de Birmanie centrale. Et il ajoute: « Les Shan pensent que le coût d'une charretée thaï [ne] serait [que] 25 baht »12. Dans des zones où le riz est la nourriture de base on
12Le baht correspond traditionnellement à un poids d'argent de 15 grammes. 24

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imagine que l'argument peut avoir un certain poids pour obtenir le soutien des populations. Les dépôts de riz, tout aussi nécessaires pour une armée, n'échappent pas non plus à son attention. Il précise qu'à Keng Tung il a repéré «derrière la maison de Maha Khanan deux greniers larges de six mètres, hauts de trois mètres cinquante, longs de onze chambres et recouverts de nattes en bambou tressé et d'un toit de tuiles ». Il note encore l'existence à côté d'« un bâtiment avec un toit de tuile, de cinq mètres de long et large de cinq chambres. Les Shan disent qu'il est utilisé pour entreposer les armes et les munitions, environ deux cents [petits canons] et 2000 fusils à pierre. II n'y a pas de gros canons ». Au total le rapport de Thao Sitthi fait apparaître que l'espace frontalier birmano-siamois, après six siècles de disputes, conserve ses caractères multifonctionnels et reste au milieu du XIXème siècle un enjeu géostratégique pour les Thaï et les Birmans. Il apparaît comme un espace privilégié pour les tractations et négociations diplomatiques en tous genres, où se confrontent de multiples influences en lutte perpétuelle et où chaque puissance s'efforce, pour mieux l'emporter sur l'autre, d'acquérir le maximum d'amis, tributaires ou alliés. Au plan stratégique il présente un autre avantage: il peut servir de champ de bataille limité où l'on peut tester les forces et la volonté de l'adversaire avant d'engager le principal corps d'armée. Dans ces conditions les pouvoirs centraux cherchent égaIement à l'utiliser pour éviter aux conflits, destructeurs de personnes productives et de biens matériels, de déborder sur leur propre territoire. Dans cette optique on constate que les Thaï ont rarement réussi à pénétrer en territoire birman après le XVème siècle et que toutes les grandes batailles qui ont opposé les deux peuples ont eu lieu dans le bassin du Chao Phraya. Ceci démontre que l'espace frontalier birmano-siamois était plutôt dominé par les Birmans et que les Shan, malgré leurs affinités linguistiques avec les Thaï, n'ont jamais voulu laisser ces derniers s'installer dans leurs principautés. Les enjeux économiques Aux enjeux géo-stratégiques viennent se greffer une série d'enjeux économiques qui les renforcent et expliquent la lutte acharnée que Thaï et Birmans se sont livrés jusqu'au XIXème siècle pour la possession de cet espace frontalier. L'exploitation des ressources naturelles L'espace frontalier ne possède pas de richesses agricoles. L'essentiel des cultures, qui se pratique sur des brûlis de montagne, est le fait de populations semi-nomades. Les terres cultivables des fonds de vallées, qui peuvent être utilisées pour la riziculture irriguée, nécessitent une forte main d'oeuvre et des animaux de trait. Or les uns et les autres sont généralement employés dans des activités plus lucratives: la guerre et les 25

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transports. Les forêts, qui couvrent l'ensemble de la zone montagneuse, ne sont que partiellement exploitées pour le bois d'oeuvre et la construction des palissades qui protègent les rares agglomérations. Ce n'est qu'en 1825, à partir de l'installation des Britanniques en basse Birmanie, que les bois d'oeuvre et notamment le teck utilisé dans la charpenterie de marine, prennent de la valeur. Vers 1890 Moulmein est devenue un grand port qui draine le teck des territoires du Salouen. Cette modification des priorités économiques de la région a des répercussions politiques: les Karen, alliés traditionnels de Chiang Maï, commencent à se tourner vers les Britanniques. Le plateau shan et la chaîne du Tenasserim sont riches en minerais et en pierres précieuses. Dès le XVIème siècle on trouve des Chinois installés dans les villes du Tenasserim où ils font venir leurs compatriotes pour exploiter les mines d'étain. Les Shan se sont toujours assuré le contrôle de la production des mines de jade au nord. Pour les pouvoirs centraux, l'espace frontalier constitue un vaste réservoir de ressouces naturelles et humaines que l'on exploite en y prélevant les tributs des allégeances, et où l'on peut se procurer aisément des hommes, des animaux, des produits forestiers (bois d'oeuvre, résines, laque, thé), des pierres précieuses et des métaux.
Un réservoir de main d'oeuvre

Les pouvoirs centraux des bassins de l'Irrawaddy et du Chao Phraya ont toujours manqué de main d'oeuvre. Pendant la période de Pagan on estime que la population de la totalité de l'empire birman ne dépassait probablement pas deux millions d'habitants. En 1783 un recensement royal, qui exclut les zones montafneuses, permet de situer le nombre des

habitants entre 2 et 2,5 millions] . Dans ces conditions le principal souci
des monarques était de trouver de la main d'oeuvre pour mettre en valeur les terres de leurs royaumes et satisfaire leurs besoins de corvées et de services militaires. Par suite toutes les conquêtes se terminent en razzias fournissant un afflux d'esclaves que l'on affecte à des tâches diverses ou qui sont utilisés pour mettre en valeur certaines régions sous-peuplées. Certaines ethnies comme les Karenni sont même spécialisées dans la fourniture d'esclaves aux uns et aux autres. Ces esclaves proviennent des combats entre tribus montagnardes et des razzias effectuées périodiquement dans les villages des plainesl4.
13Cf Liehennan, Burmese administrative cycles. Anarchy and Conquest c. 1580-1760, Princeton University Press, 1984. ]4 La pratique de l'esclavage, qui ne fut officiellement aboli au Siam qu'en 1920, était traditionnellement chose courante dans ces régions COlUmedans toute l'Asie. Le rnarchand-voyageur-pirate-mercenaire Mendès Pinto (1510-1583), qui revint au Portugal après avoir passé 21 ans en Asie, rapporte dans ses souvenirs (publiés seulement en 1614 sous le titre Peregrinaçiio), qu'il fut capturé 13 fois et si souvent réduit en esclavage pendant son séjour dans ces régions qu'il ne se souvient plus si c'était 16 ou 17 fois... 26

Guy Lubeigt

Traditionnellement les gens de la montagne sont plus guerriers qu'agriculteurs. C'est pourquoi les chefferies et principautés de l'espace frontalier, peuplées d'ethnies guerrières, ne se limitent pas au versement régulier d'un tribut à leur suzerain. Elles fournissent aussi des troupes de guerriers-mercenaires pendant les campagnes militaires des belligérants. Les armées birmanes qui attaquent les plaines du Siam et les principautés montagnardes prêtant allégeance au pouvoir thaï, comprennent, en plus des Birmans et des Môns, de gros contingents de cavaliers et soldats shan, thaï du nord (Chiang Maï) et lao (Vientiane). Ces unités participent à toutes les opérations et aux diverses prises d'Ayuthaya. A l'inverse les Thaï/Shan sont intervenus massivement en territoire birman au point de s'y établir aux XIIIème et XIVème siècle mais, à partir du XVlème siècle, ce sont toujours les Birmans qui ont pénétré profondément en territoire thaï. Les Thaï ne sont parvenus que deux fois jusqu'à Pègou, donc en territoire môn, et pour le reste n'ont fait que lancer des expéditions pour tenter de conserver le contrôle des ports du Tenasserim 15. Du XVlème au XIXème siècle la partie sud de l'espace frontalier siamois-birman a revêtu une importance particulière pour les deux royaumes car les ports môn du Tenasserim étaient facilement accessibles depuis le Siam. Pour chacun des protagonistes ils représentaient d'importantes sources de contacts avec le monde extérieur et d'approvisionnements en marchandises recherchées, armes, nourriture, main d'oeuvre spécialisée, etc. Par suite les Môn ont subi de plein fouet, sur leur territoire ancestral, les conséquences des guerres. Sous la domination d'A va ils devaient cultiver du riz pour les troupes birmanes tandis que les Siamois les harcelaient pour les en empêcher. Quand ces derniers l'emportaient c'était le contraire... Pendant ces expéditions les soldats des minorités s'informent, se familiarisent avec les nouvelles armes et techniques de combat, participent aux pillages résultant des conquêtes et contribuent grâce aux butins à maintenir leurs genres de vie. En contrepartie il n'en reste pas moins que ces tribus montagnardes ont toujours servi de chair à flèche et à sabre pour alimenter les conflits entre les puissances hégémoniquesl6. Les Thaï et surtout les Birmans ont ainsi densifié le peuplement de leurs plaines centrales avec des esclaves raflés au cours de guerres avec leurs voisins, et notamment chez les peuples montagnards. La population de la Birmanie, où ce système a été pratiqué pendant des siècles, reflète ce

Cf Sunait Clmtintaranond & Than 11Ul, On Both Sides of the Tenasserim Range: History of Siamese Bumlese Relations, Asian Studies Monographs, n° 50, Chulalongkom University. Bangkok, 1995. 16Cette fonction coutumière s'est largement maintenue au XXème siècle chez les Chin, Kachin et Karen qui composaient des régiments entiers de l'armée britannique. Depuis l'indépendance ce sont les Lahu, Shan et surtout les Wa qui ont fourni l'essentiel des troupes utilisées par les divers mouvements de rébellion pour lutter contre le pouvoir birman.

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Guerre et paix en Asie du Sud-Est

métissage intense qui en fait la plus indo-chinoise des populations d'Indochine.

La fixation de la frontière

et ses conséquences

A la fin du XIXème siècle la fixation linéaire de la frontière a modifié les relations traditionnelles entre Thaï et Birmans et provoqué une rupture dans les genres de vie des peuples montagnards. La question frontalière: un problème posé par les Occidentaux

Après la première guerre anglo-birmane (1824-1826), les Birmans affaiblis n'étaient plus en mesure de tenir tête aux Britanniques. Mais les Thai, qui avaient accueilli favorablement l'intervention anglaise contre leurs ennemis au point de commencer à négocier à la fin de 1825 avec le capitaine Henry Burney, émissaire de la East India Company, l'envoi de deux ré.piments siamois pour soutenir les Britanniques, le pouvaient encore! . Au début de 1826 les britanniques étaient solidement installés à Tenasserim, Tavoy et Mergui. Pour la première fois les Thaï se retrouvent face à face avec les Britanniques dans leur espace frontalier occidental. Aussitôt Burney propose à la cour de nommer un envoyé pour démarquer la frontière entre le Siam et les nouveaux territoires britanniques du Tenasserim. Mais pour les Siamois cette question ne présente aucun intérêtl8. Ils déclarent que Tavoy et Mergui, qui avaient été repris par les Birmans, sont en fait des possessions siamoises mais que, par amitié pour les Britanniques, ils abandonnent leurs revendications sur ces ports. Burney continuant à réclamer la nomination d'un négociateur, la cour lui répond que: « A propos de ce qui a été dit au sujet des frontières, [et des] pays de Mergui, Tavoy et Tenasserim, aucune frontière n'a jamais pu être établie entre les Siamois et les Birmans. Mais les Britanniques souhaitent qu'elle soit fixée. Qu'ils s'enquièrent auprès des vieux habitants résidant sur les frontières de Mergui, Tavoy et Tenasserim sur ce qu'ils savent au sujet des territoires contigus, et que ce qu'ils montrent soit les frontières entre les possessions anglaise et siamoise ». A Burney surpris par la réponse, un diplomate siamois explique ce qui en fait résume parfaitement la conception siamoise traditionnelle de ce qu'est l'espace frontalier: « Les frontières entre les Siamois et les Birmans consistent en un territoire de monta17Burney avait pour mission de négocier avec la cour siamoise au sujet des Etats malais et d'lm traité de commerce. 18Cf. T. Winichakul, p. 62 et suiv. 28

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gnes et de forêts, qui a plusieurs miles de largeur et dont on ne peut pas dire s'il appartient à l'une ou l'autre nation. Chaque [pays] envoie [dans cette zone] des patrouilles pour s'emparer de toute personne venue de l'autre pays et qui circulerait dans ce territoire ». Toutefois, à partir de I840, une série d'incidents frontaliers, notamment dans la région de Kraburi où la rivière Pakchan servait de frontière naturelle, font que la question de la démarcation d'une frontière entre le Siam et l'empire britannique se pose à nouveau. La chaîne du Tenasserim est riche en étain et divers minerais précieux, et des mineurs, en majorité chinois, exploitent avec profit les mines de la région. Un chef local siamois décide alors de taxer les mineurs des deux côtés de la rivière. Dans la conception traditionnelle de l'espace frontalier, où une chefferie pouvait prêter allégeance à deux suzerains, cette pratique n'avait rien de choquant. Mais les Chinois refusent cette double taxation et se mettent sous la protection des Britanniques qui, considérant que la Pakchan constitue la frontière, font savoir à Bangkok que le chef siamois a empiété sur le territoire britannique. Mais la cour répond que la fron~ tière n'a pas encore été fixée... En 1844 le nouveau commissaire anglais, le major Broadfoot, demande que les frontières soient démarquées de Chiang Maï à la rivière Pakchan. Dans sa réponse, datée du 13 novembre,

Bangkok fait savoir «que le Major Broadfoot

[...]

délimite ce qui doit

être la frontière avec équité et justice [et la cour lui donnera son] accord [...]. La décision devra être juste, afin que les habitants des deux pays puissent vivre à une certaine distance les uns des autres». Au nord les Britanniques avaient le même type de problème avec le royaume de Lanna. Dès 1834-1836 une mission britannique était à Chiang Maï pour négocier la démarcation d'une frontière entre la nouvelle province de Tenasserim et le Lanna. Ils connaissaient la richesse du potentiel forestier de la région et n'ignoraient pas les droits ancestraux de la Birmanie sur les territoires de la rive orientale du Salouen. Ils proposèrent donc de prendre le Salouen comme frontière naturelle, ce que Chiang Maï accepta. Mais en 1847 la frontière n'était toujours pas délimitée. A la demande réitérée des Britanniques Chiang Maï répondit en substance: « Faites le travail vous-mêmes ». En 1849 les Anglais avaient terminé la démarcation. En 1844 les britanniques apprennent que Chiang Maï commence à reconstruire les fortifications de Chiang Raï qui avaient été détruites par les Birmans. Ce geste pouvait être interprété comme un défi contre le pouvoir d'Ava au moment où les Birmans s'apprêtaient à attaquer les Karen qui s'étaient rapprochés de Chiang MaL Or les Britanniques se procuraient du bois de teck auprès des Karen de la vallée du Salouen, et Moulmein était devenu un grand port spécialisé dans l'exportation des bois. Un conflit dans cette région ne pouvait que nuire aux négociants anglais. Dans ces conditions, en janvier 1845, ils proposèrent leur média-

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tion à Bangkok. Les annales thaï rapportent cette correspondance et la réponse qui suivitl9. « Les Thaï et les Birmans se disputent au sujet des frontières. '" Ceci désole énormément les Britanniques car les Thaï comme les Birmans sont amis avec les Britanniques. Selon la coutume, lorsque deux grands pays sont en désaccord au sujet de leur frontière, un autre pays qui a des bonnes relations avec les deux parties doit servir de médiateur. Si [les Thaï] souhaitent que les Britanniques agissent ainsi, les Britanniques le feront puisque l'Angleterre et Bangkok sont amis depuis longtemps ». Les Thaï, qui voyaient le pouvoir britannique se substituer au pouvoir birman dans le Tenasserim, et son influence grandir auprès des chefferies karen du Salouen, ne pouvaient que se méfier d'une telle offre. D'autant que Chiang Maï voulait conserver la tutelle de Chiang Raï et, pour cela, avait envoyé, comme nous l'avons vu, Thao Sitthimongkhon dans les Etats shan afin de négocier un accord avec les principautés de Muang Raï, Keng Tung et Muang Naï. La réponse de Bangkok fut donc négative: « Les Birmans ont informé le gouverneur de Moulmein au sujet de Muang Tuan, Muang Pu, Muang Sap et Muang Chiang Raï, les territoires situés sur la rive nord du Salouen et que nous avons pris à la Birmanie, et leur chagrin au sujet de la recolonisation de Chiang Raï. La Birmanie voulait agrandir le territoire de Muang Tuan, Muang Pu et Muang Sap afin d'obtenir de la nourriture. Les Birmans ont requis l'assistance des Britanniques et par conséquent les Britanniques nous ont envoyé une lettre. Le Roi a demandé aux ministres de préparer une réponse pour les Britanniques. [Les Thaï ont répondu] en disant que les Thaï et les Birmans se battent depuis au moins cent ou deux cents ans. La Birmanie attaque les villes des Thaï afin de les ajouter au territoire de la Birmanie. Les Thaï attaquent les villes des Birmans afin de les placer sous [la suzeraineté des] Thaï. Il en a toujours été ainsi pour les deux parties. Si les Britanniques devaient arbitrer afin que la Birmanie et le Siam ne se querellent plus [cela ne résoudrait rien]. Nous répondrions que c'est une question concernant les Thaï, et qu'elle doit être règlée par les Thaï. Si la Birmanie devait perdre, [elle] ne serait pas d'accord. La Birmanie dirait que c'est encore le territoire birman et qu'il doit être sous [la suzeraineté] de la Birmanie. Si les Thaï devaient perdre, ils ne seraient pas d'accord. [Donc] cela ne marcherait ni pour les Thaï ni pour les Birmans. Chaque partie a toujours voulu le territoire de l'autre ».

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Cité dans The Burma-Thailand Frontier Over Sixteen Decades, par Constance Wilson

et Lucien M Hanks, Ohio University. Monographs in International Studies, Southeast Asia Series, n° 70, 1985. Ces docmuents sont classés à la Bibliothèque Nationale de Bangkok sous la référence CMH R..3, dans les Annales du Troisième Règne, 1814-1851. 30

Guy It/beigt La fIXation des frontières: un long processus imposé aux Thai

Thaï et Anglais n'avaient pas la même conception de la frontière' les premiers la concevait en terme traditionnel d'espace frontalier et les seconds sous la fonne moderne d'une démarcation linéaire. Mais la principale cause de réticence des Thaï est sans doute liée au fait que chacune des régions de l'espace frontalier était sous la juridiction d'une autorité locale. Chiang Maï ou Bangkok pouvaient difficilement intervenir dans les zones contrôlées par leurs alliés et tributaires. C'est pourquoi il faut attendre 1846 puis le règne du roi Mongkut (Rama IV, 1851-1868) pour que les Siamois acceptent la nécessité de démarquer leur frontière avec les Britanniques, qui s'emparaient progressivement des territoires shan autrefois placés sous la juridiction birmane. Mais certains de ces territoires étaient placés sous la double tutelle thaï et birmane. Finalement la frontière entre Lanna et le Tenasserim ne fut fixée qu'en 1874, sous le règne du roi Chulalongkorn (Rama V, 1868-1910), par le traité siamo-Inde britannique signé à Calcutta. Cette frontière entre la partie nord du Lanna et les Etats shan fut remise en cause après l'annexion de la Binnanie en 1886. Dans cette zone les chefs locaux disaient que la frontière n'interdisait pas aux gens de la traverser ni d'y gagner leur vie. Pour eux les frontières étaient « des pistes argentées et dorées, libres pour les marchands ». Et les tribus nomades, qui n'étaient sous la tutelle de personne, continuaient à passer indifféremment d'un côté à l'autre. Les territoires karenni et leurs riches forêts de teck, qui étaient restés semi-indépendants, furent officiellement incorporés dans la Birmanie britannique en 1892. Le Siam, toujours à la recherche des peuples de parler tay pour constituer son propre empire, recevait Muang Sing en échange. Cet accord, avec les cartes délimitant la frontière, fut ratifié en 1894. Sur la frontière orientale du Siam les Français furent confrontés à des problèmes similaires. Après avoir reconnu l'influence du Siam sur le Cambodge en 1861, ils accordèrent leur protectorat sur ce royaume en 1863 sans en informer Bangkok, mais sans empêcher le Cambodge de maintenir ses relations d'Etat tributaire de Bangkok. L'autorité française sur le Cambodge ne sera reconnue par le Siam qu'au traité de Paris en 1867. Dans la seconde moitié du XIXème siècle le Siam perd peu à peu, au profit des empires coloniaux, ses tributaires traditionnels et les autres territoires qu'il occupait: en 1887, le sud-ouest du Tonkin; en 1893, date de la crise franco-siamoise, la rive gauche du Mékong (Laos) ; en 1904 le nord du Cambodge et le nord-ouest du Laos; en 1907 le nord-ouest du Cambodge et, en 1909, le nord de la Malaisie. Evincé du jeu politique régional indochinois, il est réduit au simple rôle d'Etat tampon entre les grandes puissances coloniales avec lesquelles il doit entretenir des relations prudentes. Mais les spécificités de l'espace frontalier birmano-siamois ont permis aux Thaï d'éviter d'entrer en conflit direct avec les Britanniques. 31

Guerre et paix en Asie du Sud-Est

Les conséquences

de la fIXation de la frontière

Les conséquences de la fixation de la frontière se font sentir à plusieurs niveaux. Au plan géopolitique le Siam et la Binnanie, principaux acteurs du jeu politique indochinois pendant des siècles, en sont exclus par les grandes puissances et se voient désonnais réduits au rôle de spectateurs impuissants de leur propre déchéance. Au plan territorial les répercussions sont doubles: dans l'espace frontalier elles se font sentir à la fois sur les Etats et sur les ethnies. Les rapports traditionnels entre les Etats sont modifiés Les royaumes aspirant à l'hégémonie régionale, soutenus par de longues traditions historiques de prétentions sur le territoire du voisin ne se retrouvent plus directement face à face. Comme la frontière elle-même le jeu est fixé, mais les acteurs et leurs poids respectifs ont changé. Dans l'espace frontalier binnano-siamois les Thaï ne font plus face aux Birmans mais aux Britanniques. La démarcation d'une séparation linéaire entre Etats à tendance hégémonique tend à transfonner la frontière qui en résulte en une ligne de force (défensive/offensive selon le côté où l'on se place). Il suffit à un chef local de pénétrer de quelques dizaines de mètres avec ses hommes dans le territoire voisin pour se rendre coupable d'une intrusion ou d'une « agression », ce qui n'était pas le cas dans les rapports traditionnels entre les Etats et les principautés. La fixation de la frontière conduit ainsi à des situations conflictuelles qui n'existaient pas auparavant. Les tribus perdent leur identité et leur liberté Quand un Etat-Nation étend son contrôle sur un espace frontalier il peut intervenir directement, au prétexte de l'exercice de la souveraineté nationale, dans des zones jusque-là réservées aux communautés locales qui perdent ainsi leur propre « souveraineté ». Le territoire traditionnel des minorités, englobé dans l'Etat-Nation au même titre que les autres régions de l'Etat, peut alors être exploité au seul profit de l'Etat. Dès lors les droits ancestraux et les modes de vie des populations qui vivent dans la région sont totalement ignorés par les pouvoirs centraux. Privées de leurs modes de vie et de leurs circuits commerciaux traditionnels les minorités sont exploitées sur leurs anciens territoires ou chassées par les grands Etats ou leurs représentants. La fixation de la frontière conduit donc à la fin d'un genre de vie nomade et de la liberté de mouvements dans les zones occupées par les ethnies montagnardes. L'attribution précise du territoire entre les grands Etats-Nations se fait au détriment des groupes ethniques minoritaires qui se retrouvent coupés en deux de part et d'autre d'une « ligne )} imaginaire mais qu'ils doivent respecter. La zone de transition frontalière perd son « élasticité}} et devient plus impennéable aux échanges humains, com32

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merciaux et culturels. Les membres des tribus habituées à circuler librement dans cet espace (Karen, Wa, Môn, Lahu, Lao, Shan, Lawa), comme les Thaï des Sip Song Pan Na ou encore des Birmans tels que les Chak et Marma de l'Arakan, s'aperçoivent qu'ils ne sont plus ce qu'ils croyaient être. Ils découvrent soudain qu'ils sont devenus "Thaï" ou « Birmans» peuples des plaines détestés des montagnards - ou « sujets britanniques »... En 1890 le rapport de Naï Banchaphumasathan décrit cette Poerte

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d'identité et la nouvelle situation créée par la fixation de la frontière o.
« ... Les gens qui commercent entre Chiang Maï [...] et Moulmein sont des Shan ou des Môn dépendant de la Grande-Bretagne. Ils peuvent traverser la rivière Moeï ou ils veulent sans avoir besoin d'en informer les postes-frontière. Mais s'ils sont Lao sous la juridiction du Siam [...] le chef des postes frontières, qui a été nommé par Chiang Maï, va chercher un moyen pour faire pression sur eux et leur refuser l'autorisation de traverser ailleurs qu'à un poste frontière ». Avec la fixation de la frontière les revenus tirés jusque-là du transit des hommes et des marchandises sont perdus par les ethnies montagnardes qui « contrôlaient» cet espace. Mais ils sont récupérés par les représentants des grands Etats, et notamment ceux du Siam. Naï Banchaphumasathan poursuit sa description: « Quand on traverse en bateau avec des marchandises, la taxe s'élève à une roupie par personne; avec du bétail c'est une demi-roupie de plus. Si le Lao fait traverser son bétail ailleurs, et si les gardes du poste frontière s'en aperçoivent, ils lui tirent dessus. Cela arrive souvent. Le droit de passage doit être payé dans les deux sens. Au retour s'ils rapportent des boîtes à bétel ils doivent en donner quelquesunes en cadeau au chef du poste. En outre les hommes du chef de poste prennent ce dont ils ont envie [de sorte que, après un certain temps,] ceux qui ont emporté du bétail pour le vendre de l'autre côté de la rivière ne veulent plus rapporter quoi que ce soit. Il en résulte que le bétail est la seule chose qui soit commercialisable dans cette région ». Dès la fin du XIXème siècle s'amorce ainsi la perte d'identité et l'appauvrissement des ethnies de l'espace frontalier. L'économie de l'espace frontalier est bouleversée Avec la fixation de la frontière les courants d'échanges ouest-est sont peu à peu remplacés par des courants nord-sud qui, par les pistes longeant la vallée du Salouen, relient le port britannique de Moulmein au nord du plateau shan. Naï Banchaphumasathan explique ce qui se passait dans la région située entre Muang Cae et Muang Yuam, près de la confluence de la Moeï et du Salouen. En 1888 lorsque des troupes lao de Chiang Maï sont
20 Cf Wilson - Hanks. op. cit. Ce haut fonctionnaire, envoyé par Bangkok pour cartographier les territoires de la rive orientale du Salouen, était tm expert géomètre probablement fonné au Swwy Department créé quelques années plus tôt par 1. McCarthy. La mission s'est déroulée au cours des trois premiers mois de 1890.

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