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Hanoï 1975

De
112 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 49
EAN13 : 9782296280755
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Collection Mémolr" aslatJq.ue, diriSée parAlaînPorcst

PhilippeRICHER

HANOÏ 1975
Un diplomate et la réunification du Viêt-nam

Editions L'Harmattan '-7ruede l'Beole-Polytechnique 7SOOSParis

DU MÊME AUTEUR:

- La Chine et le Tiers-Monde

(Payot) - L'Asie du Sud-Est au XXème siècle (Imprimerie Nationale)
(PUF)

- Jeu de quatre en Asie du Sud-Est
- La Chine 1949-1984 (Imprimerie avec J.L. Domenach).

Nationale,

en collaboration

@ L'HARMATTAN,

1993 ISBN: 2-7384-2077-X

" Les gens ne se fientplus à la cloche sachant qui la sonne... "
TRIBUS SA

I -- Un si bon choix

Au cœur d'Hanor, l'ambassade de France se niche dans un imposant rectangle de verdure: lianes énormes, flamboyants de haute taille et petites fleurs des tropiques. Ceint de hauts murs, l'enclos français est proche de ce « Petit Lac» dont. malgré l'humide tristesse du crachin tonkinois, rêvent les « Anciens d'Indo » : missionnaires, colons, administrateurs, marsouins, légionnaires, etc. En rêveront, à leur tour, diplomates et coopérants qui habite-

ront les six maisons - toit de tuile et volets verts -

dernie.r carré des biens français dans le Nord du Vietnam.

En effet, c'est là tout ce qui, aujourd'hui encore, appartient à la France glorieuse: celle des gouverneurs généraux de « la perle de l'Empire ». Et par chance: en 1950, l'année française avait eu l'idée d'acheter sur ses fonds propres, et non sur le budget de la colonie, le siège social

des Brasseries Générales d'Indochine

(BOl) pour y

installer l'Etat-major du général de Lattre de Tassigny, commandant en chef du Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient (CEPEO).Etait-~e pour rendre un dernier

service à ces

BOl,

une des grandes et vénérables institufrançaise? Un éventuel touriste

tions de l'Indochine

s

pourra retrouver au Muséed 'Hanoï la plaque qui signalait le siège de cette société 52 rue Gambetta. Symbole panni d'autres de la présence française, cette plaque y est accrochée au mur d'une salle aménagée après 1954 et dont l'objet n'est pas d'illustrer le vers du poète selon lequel la

France est « Mère des armes, des arts et des lois ».
Quoi qu'il en soit, le 17 janvier 1975, j'entrais dans l'ex-siège des BGI.Pour la première fois, j'allais m'asseoir dans le bureau qu'avait occupé de Lattre de Tassigny. Etaient-ce mes .« aptitudes» qui me valaient de me poser là ? Un autre agent du Quai d'Orsay, dont le nom se trouvait juste avant le mien à l'annuaire diplomatique, avait refusé le poste! Il ne serait pas toutefois correct d'en déduire que seul le hasard de I'alphabet avait conduit à ma désignation comme ambassadeur à Hanoï. * * *

En fait, l'Indochine, je connaissais. Pas tant d'ailleurs le Vietnam que le Laos, ce qui d'ailleurs est tout comme pour un bon Français. Au début des années trente, à un capitaine de l'Infanterie coloniale qui, une fois débarqué à Saïgon, avait été affecté à Vientiane (Laos) sa mère, recevant la nouvelle, n'avait-elle pas répondu: « Tu m'écris: je suis au Laos; je te croyais en Indochine! » Et moi aussi, parti fin mai 1946, pour la colonie, jeune sous-lieutenant frais émoulu (sic) de Saint-Cyr, j'avais débarqué à Saïgon en juin, après quinze jours de mer: le Canal de Suez et deux escales de rêve: Aden! Colombo ! Désireux de rejoindre le Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient, à une époque où le Japon n'avait pas encore capitulé, j'arrivais un peu tard: le CEFEOavait 6

« réoccupé» l'Indochine y compris le Laos, non sans difficultés, car ni les Anglais ni les Chinois, chargés de recevoir la reddition des troupes japonaises, les premiers au Sud du 16° parallèle et les seconds au Nord, n'avaient cherché à faciliter la tâche des Français. Les Chinois avaient même fait beaucoup pour la compliquer au Tonkin sur lequel ils n'ont, chacun le sait, jamais sincèrement renoncé à leurs « droits historiques ». En juin 1946, à mon arrivée, de Langson à Camau la paix était revenue. Du moins tel était le sentiment de la grande majorité de ces nouveaux venus de France, tous fabuleusement ignorants de I'histoire récente et notamment de la portée des événements qui avaient fortement secoué l'Indochine ces dernières années. Pour eux, en gros, l'amiral Decoux avait collaboré avec les Japonais, ce qui le condamnait a priori. Que des forces se soient mises en mouvement et se préparent à élargir les lézardes de l'Empire, cela dépassait mon imagination! Que des Vietnamiens (le mot n'était pas encore d'usage très courant) réclament à cor et à cri et au besoin à coup de feu leur indépendance, qu 'Hô Chi Minh, leur leader, vogue vers la France: tout ceci échappait aux officiers dits subalternes et, sans grand doute, à beaucoup de ceux dits supérieurs ou même généraux. Personne n'informait la base qui campait dans les dortoirs des lycées Petrus-Ky et Chasseloup-Laubat. Et la Joyeuse animation de la rue Catinat (du nom d'un Maréchal de France de Louis XV donné à une des premières frégates françaises qui avait abordé en Indochine au temps de la conquête) ne la poussait guère à s'interroger. Quand on demanda aux officiers fraîchement débarqués, qui souhaitait partir pour le Laos encadrer un bataillon de chasseurs, soucieux de ne pas végéter trop longtemps au dépôt, je répondis: présent. Et commença 7

initiation .t.la vie indochinoise. Initiation exemplaire par la srande voie de pénétration des ---qui -- ont -- fait -- l'Indochine, c'est-à-dire par le Mdkona. Premièrepe : SaIgon -- Phnom Penh. L'Etat-major m'avaicconfi6 le commandement d'un tr&s toussoteux convoi fluvial. .BAtimentamiral: un très ancien vapeur sur lequel une plaque de fonte attestait qu'il avait 6t6 construit ~ la fin du siècle dernier dans un arsenal chinois. Derrière lui, au bout de cAbles peu résistants, sept chalands boums de jerrycans d'essence. Escorte de protection :quinze sous-officiers plus leur chef (moi) qui allaient devoir vivre sur ces cibles! Pourquoi cette escorte? La question ne se posait vraiment ni aux civils (pilotes et familles) ni aux militaires, pr6occup6s d'abord de faire progresser la flote. Compte tenu de la faible puissance du remorqueur, la tache n '6tait pas aisée. Très vite une seule envie partag6e par tout l'6quipage : arriver au plus tÔt dans la capitale cambodgienne. La v6i6tation sans splendeur des rives du fleuve n'6tait vraiment pas assez exotique pour combler l'ennui des passagers! Après treize jours et treize nuits d'une navigation lente mals sans danger (moyenne un mille nautique à l'heure et pas un coup de fusil) Phnom Penh apparut brusquement. Et même le cœur de la ville. D'après le Recueil de voyage d'un vieuxjournalist', que j'avais achet6 à un bouquiniste

rue Catinat, la capitale. pour qui anivait par la voix
royale, s'apercevait de loin: scintillements et pa16tuviers ! En fait, sans sommation, le convoi accosta devant le Palais royal. En quelque sorte, l'exposition coloniale nous saluait et les navigateurs regardaient 6tonn6s. Sourires d'enfants,monuments et femmes gracieuses pour un spectacle cette fois-ci « exotique »,nOU8 étions au Cambodge... pour trois jours seulement. Brève halte avant

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de gagner Stung-Trenglvec quelques chalands. Le convoi

fluvial poursuit son chemin, mais l'escorte a perdu
l'app6tit de découverte qui avait aiguisé l'ardeur des pionniers. Troisième et dernière 6tape : Stung Treng-Thakek via Savannaket (Laos). Des OMCtvétérans des campagn.es d'Italie, de France et d'Allemagne sont à pied d' œuvre. Ils

nous emportent à travers la forêt clairière là où l'Indochine prend sa taille de guêpe. Un effort et c'est Thakek, terme du voyage. Dans ce gros bourg, allongé au bord du Mékong, se trouve le commandementdu 2' bataillon de chasseurs laotiens à la 1. compagnie duquel je suis finalement affecté. Cette unité est installée à Ban Naphao en pleine chatne annamitique. Ban Naphao ? un village de Khas c'est-à-dire littéralement de sauvages. A vrai dire, ceux-ci sont doux et pouilleux. Le seul ennemi c'est la boue. Le Vietminh,réduit en fait à quelques hommes réfugiés en Tha11ande, 'apparait pas (encore) comme tel! La n compagnie monte la garde au pied du Col de Mugia sur une piste qui va en Annam; elle a pour instructions précises d'intercepter les petites bandes rebelles qui, d'aventure, passeraient par là. La compagnie ? Une
centaine d'hommes avec des annes hétéroclites: du fusil de la conquête à la mitraillette Sten. un petit mortier d'origine japonaise et tous. chefs compris, peu ou pas prêts pour le conflit qui se prépare! A Ban Naphao le plus important n'est-il pas, dès lors, d'apprendre la langue des autochtones? Etalées en demi-couronne sur une table, des lampes à huile m'apportent assez de lumière pour recopier un lexique franco-laoden, exemplaire unique emprunté à un missionnaire. Et voilà comment à trente ans de
distance je me prépare à partir pour... HanoY.

Donc, c'est la paix. Un temps pour prendre contact avec les hommes et les choses. La rotation des unités veut 9

qu'après cinq ou six semaines la compagnie change de garde: elle va à Hin Boun sur le Fleuve, là où tout devient plus sérieux. De l'autre côté, en Thai1ande, les « Viets» (le mot commence à être employé) s'agitent. Un peu. Ils s'organisent et le poste situé au confluent de la Nam Hin Boun et du Mékong doit se protéger. Murailles de rondins, emplacements de combat, soit un minimum de précautions à prendre sans affolement. Rien n'empêche le Laos, facile aux fêtes, aux danses et au chant, de passer tranquillement les heures, même si la compagnie reçoit mission de sonder quotidiennement le calme environnant. De retour de patrouille, à cheval, à pied ou en pirogue., les chasseurs vivent sur les terrasses près du coin réservé aux génies de la maison. A mes yeux, le monde, la France, l'Indochine se réduisent à ce village laotien, à mon village. Fier de ses deux cents cases sur pilotis, d'une pagode, de trois commerçants chinois... Hin Boun vit pleinement indifférent aux grands problèmes dont l'écho lui parvient, si faible! Calme sans ennui. Soudain sans préavis: la guerre. On la croyait morte. Au village, nul ne sait pourquoi ni comment, ni même exactement où elle a éclaté. Quelques jours s'écoulent avant d'apprendre qu'au Tonkin, le 19 décembre 1946, s'est ouverte une page de I'histoire terrible de la « perle des colonies ». Innocent, je la croyais revenue à la maison mère. Et personne ne devine, bien entendu, que je représenterai la France à Hanoï le 30 avril 1975 lorsque de « guerre française» en « guerre américaine », prendront (presque) fm trente ans de tragédie. Fin décembre 1946, la compagnie de chasseurs laotiens participe à une manœuvre baptisée d'une lettre

grecque flanquée d'un chiffre: « OpérationAlpha 1 ».
C'est un début! La tactique choisie consiste à s'infiltrer par une piste dite des contrebandiers (un élément de la 10

future et célèbre piste Hô Chi Minh) pour dégager une garnison franç.aise assiégée dans Dong-Râ par le VietMinh. Ce qui n'exige ni trop de peine, ni trop de sang. Puis, petit à petit, la guerre s'installe pour durer. Au Laos mon séjour se prolongera encore des mois et des mois durant lesquels la compagnie poursuivra des petites bandes viet-minh mais aussi, envoyée dans le Bas Laos, se heurtera aux premiers éléments d'une « résistance» plus autochtone, celle des Lao-Issarak. Des accrochages rapides, pas très graves et en rien comparables aux durs combats du Tonkin, voire à' ceux qui avaient la Cochinchine pour théâtre. Le sens de cette lutte ne m'apparaissait pas clairement. Autour de moi, ni les Français (officiers et sous-officiers) ni les Laotiens (sousofficiers et soldats) n'avaient de troubles de conscience. Au contraire, il me semblait que la place d'un vrai soldat était dans le delta du Fleuve rouge. Mais à une demande de mutation, la réponse tomba, sous forme de jugement dernier: « Tous les officiers sans exception sont dans le cas du Lieutenant Richer: on sert où on est» - Bon -. Il restait, pour tenniner mon expérience indochinoise, la monotonie d'une campagne coloniale, somme toute assez calme. A mon retour en France, fin 1949, la« guerre d'Indochine» m'apparut dans sa vraie dimension. Plus que certains, et comme beaucoup d'autres, Je suivis inquiet les événements de très près. Quand tout prit fin, ayant quitté l'uniforme, en grande partie à cause de ma perte de confiance dans les grands chefs et par prise de conscience de l'inutilité des efforts et du prix à payer, j'étais entré dans la carrière diplomatique. Et en 1975... le directeur du personnel du ministère des Affaires étrangères n'ignorait pas mes divers services militaires. Il savait, en outre, que, dans les années Il