Histoire contemporaine de l'or de Guyane (de 1947 à nos jours)

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Histoire contemporaine de l'or de Guyane (de 1947 à nos jours) constitue la suite de L'or de Guyane, son histoire et ses hommes. Ce fut à partir de 1947 que des mineurs guyanais d'un nouveau style transformèrent un orpaillage désuet en méthodes modernes d'exploitation aurifère. Surmontant le scepticisme, l'ironie, parfois même l'hostilité ou la calomnie, ces Guyanais d'origine ou d'adoption ne manquèrent pas d'énergie, d'efficacité, d'astuce, tout en conservant cette fantaisie qui métamorphose les moments les plus durs en souvenirs chaleureux. Sans le savoir, ils écrivirent une nouvelle page de gloire dans l'histoire de la Guyane. Ce livre cherche à témoigner de leurs succès ou de leurs déceptions et à leur rendre justice. Les descriptions des techniques modernes utilisées ne peuvent rebuter le non-initié : des anecdotes véridiques sont plus explicites q'un développement technologique hermétique valorisent davantage l'activité quotidienne du mineur de Guyane. Le chercheur d'Or novice, avide de découvertes, s'évitera aussi les erreurs de ses Anciens.
Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296277816
Nombre de pages : 262
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L'HISTOIRE CONTEMPORAINE DE L'OR DE GUYANE 1947-1982

JEAN PÉTOT

L'HISTOIRE CONTEMPORAINE DE L'OR DE GUYANE (1947-1982)

EDITIONS L'HARMATIAN 5-7, RUE DE L'ÉCOLE-POLYTECHNIQUE 75005 PARIS

Du même auteur - L'or de Guyane, Editions Caribéennes, 1986,248 pages.

En couverture: Laverie gravimétrique Délice, 1980. (Photo de l'auteur).
@ L'HARMATTAN, 1993 ISBN: 2-7384-1917-8

de la mine de

...ces pionniers n'en ont pas moins montré beaucoup d'initiative, de l'intelligence et de l'audace. Henri Froidevaux

AVERTISSEMENT

Les termes techniques et les mots ou expression rpiquement guyanais ont été définis dans un glossaire à la fin e l'ouvrage.

A V ANT -PROPOS

La Guyane n'aime que l'or et dédaigne ses mineurs. Eux pourtant l'ont aimée passionnément. Il fallait foi et courage aux pionniers des lendemains de la Seconde Guerre mondiale pour reprendre de leurs mains souillées non plus seulement de boue mais de cambouis, un flambeau qui ressemblait à une chandelle fumante. Les uns et les autres connaissaient mal l'histoire de la Guyane et le souvenir des Guyanais entreprenants qui avaient créé et développé les Grands Placers jusqu'aux toutes premières années du XXe siècle, s'était estompé dans une indifférence à peu près générale. "Nul n'a jamais écrit la légende des mineurs guyanais" se plaignit Jean Galmot en 1922: sa voix resta sans écho. Le désintérêt de la plupart des habitants de la Côte et plus particulièrement de Cayenne, envers ceux qui les avaient pourtant enrichis, est assez représentatif d'une mentalité qui considérait "l'homme des bois" avec condescendance, simple manuel sans grande respectabilité, surtout lorsque des liens familiaux ne les unissaient plus. Depuis, les choses ont peu évolué et les Guyanais des temps présents confondent pêle-mêle orpailleurs, aventuriers clandestins, mineurs de chantiers artisanaux et de "Petites Mines". On surprend beaucoup de gens en rappelant que l'orpaillage ne fut jamais autorisé sur le territoire national. Il faut toutefois leur reconnaître l'excuse qu'aucun écrit, aucun organisme, en fait personne ne prit la peine de leur expliquer ces différences. Pourtant, dans cette période contemporaine de 1947 à 1982, ces hommes qui se côtoyèrent souvent, passionnés les uns comme les autres, restèrent très attachés à leurs caractères propres, tout en conservant entre eux une estime et même une amitié réciproque. 9

La réglementation ne peut donner une définition juridique de l'orpailleur puisque, pour la loi, il n'existe pas. Cependant son appartenance pendant de longues années au paysage sociologique de la Guyane, sa méthode de travail archaïque et sa mentalité si particulière, ne peuvent accepter ce silence. A un moment où l'industrialisation des exploitations aurifères est devenue prépondérante en Guyane, on est bien obligé de distinguer ce personnage du mineur véritable, qu'il soit artisan, ingénieur ou ouvrier. Sans en faire une règle générale, on remarque que l'orpailleur est une personne âgée qui, de bonne foi, récupère de l'or sans autorisation ni titre minier, par des méthodes archaïques non mécanisées. Cette définition s'adapte essentiellement à la situation dans laquelle se trouvaient ces gens dans les trente-cinq années qui nous intéressent. En 1982, ils étaient au nombre de vingt et un, rassemblés à Saint Élie, Saül, Dorlin, Dégrad Roche, Saint Lucien et Espérance. Les enquêtes de la Gendarmerie et du Service des Mines sont précises et fiables. Les habitués de la Guyane intérieure les connaissaient bien et nombreux sont ceux qui gardent le souvenir du Père Grégoire, décédé depuis à Saint Élie. Ce petit homme, alors âgé de plus de quatre-vingts ans, était un peu voûté mais restait "vaillant" pour reprendre l'expression traditionnelle. Sa joie de vivre, ses éclats de rire spontanés qui ridaient davantage son bon visage, faisaient le bonheur de ceux qui l'approchaient. Son carbet était si pauvrement meublé (peut-on même employer ce terme !) qu'il paraissait immense. Il avait surtout la particularité de pencher d'un même côté. Lorsque l'inclinaison devenait excessive, les voisins unissaient leurs efforts pour le redresser et le consolider. Malgré tout, quelques mois plus tard, il reprenait cette position oblique qu'il semblait affectionner. Il en existait d'autres disponibles, en meilleur état, que Grégoire aurait pu occuper, mais il était habitué à celui-là et n'en voulait pas changer. Un trésor y était peut-être caché. Ses yeux pétillaient de malice lorsqu'il consultait le matin son almanach imprimé au Surinam, qui explicitait les jours favorables. Il avait confiance en un éditeur particulier, les autres lui paraissaient moins fiables. En présence de funestes prévisions, il allait à son abattis ou le travail était moins risqué. Dans le cas contraire, la chance l'appelait au chantier et il ne fallait pas la manquer. Il préparait alors son casse-croûte de la matinée. Souvent sa "chaudière" se remplissait toute seule, par l'intervention miraculeuse d'une bonne fée providentielle qui aurait pu emprunter la silhouette d'une dame du village. Sa casquette qu'il semblait ne jamais quitter, enfoncée jusqu'aux sourcils, il franchissait à petits pas les cinq cents mètres qui le séparaient de son chantier, situé dans une terrasse en bordure de la crique Saint Élie. Cette poche minuscule un peu minéralisée lui assurait des réserves pour les quelques années qui lui restaient à vivre. Le canal qu'il avait autrefois creusé lui apportait le mince filet d'eau qui suffisait au lavage du peu de terre jaunâtre, pas très dure qu'il piochait au cours d'une journée. IlIa poussait

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dans son sous-marin et la dalle qui lui faisait suite. Il ne la déplaçait plus, elle aurait été d'ailleurs trop lourde pour lui et se contentait de creuser davantage en amont au fur et à mesure du recul du front de taille. n trouvait un peu d'or fin, des paillettes relativement nombreuses, parfois des pépites assez belles qu'il vendait aux touristes de passage. Il aimait les visites et racontait volontiers les souvenirs de ses découvertes passées, plus ou moins enjolivées, avec force gestes accompagnés de ses éclats de rire malicieux. Lorsque ses visiteurs repus de ses contes merveilleux prenaient le chemin du retour, il arrêtait son travail et les raccompagnait jusqu'au village. Il ne marchait pas très vite, mais prenait soin que cela ne se remarque pas de peur qu'on l'imagine atteint d'une infirmité. De temps en temps pour souffler un peu, il laissait prendre de l'avance à ces accompagnateurs, invoquant un motif quelconque et lorsque ceux-ci suspendaient leur marche pour discuter entre eux sans prendre garde à lui, il se mettait à courir en sautillant pour rattraper son retard. Arrivé à leur hauteur, il reprenait la conversation sans laisser apparaître un essoufflement. Lorsqu'il mourut, on fouilla son carbet de fond en comble, on sonda le sol, sans trouver le fameux trésor que l'on supposait caché depuis longtemps. Sans atteindre ce pittoresque, les orpailleurs qui subsistaient en 1982 ne manquaient pas non plus de fantaisies ni d'originalité. Le chercheur clandestin est d'une toute autre espèce, beaucoup plus récente ~ c'est un individu qui récupère de l'or dans une illégalité délibérée et par n'importe quel moyen. Il s'agit essentiellement d'aventuriers ignares, sans grande force de caractère et assez feignants. Ils pensent affirmer leur personnalité et leur indépendance d'esprit en travaillant, si l'on peut dire, volontairement en marge de la loi. Cette attitude est d'autant plus stupide qu'une "Autorisation Personnelle Minière" s'obtient facilement, sans grandes formalités et ne coûte que cinquante francs. Leurs chantiers comportent le plus souvent un abattage au monitor avec des pompes mal adaptées à ce procédé. Ces dernières années, les dragues suceuses avaient leurs faveurs et ils montIèrent la même incompétence. Leurs élucubfations ne durent pas très longtemps, quelque six mois au plus,. puis ils viennent grossir le lamentable groupe des ratés dont les pays chauds ont bien du mal à se débarrasser. D'abord bien accueillis par les orpaineurs qui conservent toujours le sens de l'hospitalité, les relations se dégradent assez vite en raison de l'indélicatesse de ces individus. L'incident qui se produisit à Saül en 1980 et qui faillit dégénérer est assez représentatif de cette mentalité. Deux garçons relativement jeunes,. venus d'on ne sait où. débarquèrent un beau matin à Cayenne et exposèrent leurs projets d'exploitation aurifère dans les différents bars de la ville. Avertis par quelques mineurs II

de l'existence du Bureau d'Aide Technique Minière qui pouvait leur apporter soutien et informations, ils affirmèrent avec condescendance qu'ils n'avaient besoin du secours de personne. Le nouveau procédé révolutionnaire d'exploitation qu'ils avaient inventé ne nécessitait plus qu'un simple réglage sur place et ils allaient réaliser une fortune aussi rapide que certaine. Ils ne voulaient pas encore en dévoiler tous les secrets, mais des ingénieurs seraient stupéfaits d'une telle invention. Ils se rendirent à Saül pratiquement sans bagages, assurés de trouver sur place tout le nécessaire pour la construction de l'appareil rustique, mais performant, imaginé. Parvenus au village, ils s'aperçurent que les articles de quincaillerie proposés dans le petit commerce de Saül se limitaient à peu près à des ouvre-boîtes de conserve et du fil de fer, inadaptés à la réalisation de l'appareil. Le bois ne manquait pas, mais il était sur pied. Il fallait d'abord l'abattre puis le débiter en planches. Comme toujours, un orpailleur bon enfant leur offrit spontanément le gîte et le couvert pour les dépanner pendant les quelques jours qui précéderaient leur installation. Bien entendu ce délai se prolongea au-delà de la décence. Comme tous les touristes qui séjournaient à Saül, nos deux compères admirèrent le filon de quartz de Boeuf Mort dont un orpailleur tirait le meilleur profit. Pour cela, il utilisait une technique aussi simple qu'ancienne puisqu'elle fut employée dans les carrières de l'Égypte des Pharaons. Il allumait un grand feu de bois sec dans les fissures du filon et lorsque la chaleur était suffisante, projetait rapidement de l'eau qui refroidissait brusquement la roche. Elle éclatait en nombreux morceaux qu'il suffisait de trier et récupérer les quartz aux gros points d'or spectaculaires. S'il avait en même temps des cristaux cubiques de pyrite saine et brillante, la beauté de l'échantillon n'en était que rehaussée. Illes vendait aux touristes tels quels, un peu à la tête du client. Ces derniers ne faisaient pas une mauvaise affaire car certains étaient de véritables pièces de collection. Il broyait les autres éclats dans un mortier et récupérait l'or en lavant cette poudre fine à la batée. A Saül et dans les environs, il existe de nombreux affleurements de quartz, qui n'atteignent ni la taille ni la richesse du filon de Boeuf Mort, mais présentent parfois certaines analogies. Chacun des quatre orpailleurs qui demeuraient encore au village, s'estimait propriétaire de la plupart d'entre eux, en .raison d'une tradition très ancienne. En fait il n'en était rien puisqu'ils se situaient tous dans le permis du Bureau de Recherches Géologiques et Minières qui fit beaucoup de travaux de prospections par sondages et creusements de galeries. Il n'en demeure pas moins que ces orpailleurs étaient convaincus des énormes quantités d'or que devaient receler certains de ces affleurements. Ils les conservaient pour l'instant dans leur état, les réservant pour subvenir, peut-être, à leurs vieux jours.

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Nos lascars voulurent bénéficier eux aussi de ce trésor, dédaignant un droit coutumier instauré par ces vieux hommes qui les avaient pourtant recueillis de si bon coeur. Cette situation nouvelle bouleversait leurs plans et la mise en oeuvre de leur invention était reportée à plus tard. L'un d'eux prit l'initiative de massacrer à la masse un gros bloc de quartz si blanc qu'il était peu engageant pour un expert. Il ne montra pas d'or et les débris éparpillés aux pieds de ce "casseur" paraissaient bien moqueurs. Les orpailleurs constatèrent les dégâts: ce fut l'indignation générale. En premier lieu pour avoir passé outre au. droit de propriété, ensuite ruiné un espoir de richesses si consolateur dans les vicissitudes de la vie. Renouant avec les vieilles coutumes ancestrales, malgré leur grand âge, la réaction fut vive: après les éclats de voix, les sabres d'abattis devinrent menaçants. Il n'en fallut pas plus pour faire perdre au coupable toute son arrogance et la fierté de ses muscles. Il chercha refuge à la Gendarmerie dans une fuite éperdue qui manqua de dignité. L'unique gendarme de Saül, très estimé de la population, fut plongé dans un embarras inaccoutumé. Pour faire échapper cet individu à la vindicte villageoise, il le maintint dans le bâtiment sans lui ménager ses reproches, hélas non accompagnés d'explications plus musclées. Il embarqua ces deux incapables dans le premier avion de passage pour Cayenne et l'on n'en entendit plus parler. Ce cas est exceptionnel. D'autres aventuriers parvinrent à une petite production qui ne couvrit jamais les dettes contractées. Malheureusement ce sont souvent des exploits imaginaires et non crédibles dans "l'enfer vert guyanais" que les publications métropolitaines relatent volontiers au lieu de décrire la vie quotidienne, réelle et laborieuse des mineurs locaux. Les chantiers artisanaux qui sous leurs formes actuelles datent d'une époque relativement récente, trouvent leurs origines dans l'orpaillage dont ils ont conservé quelques pratiques. Leur développement fut lié à l'évolution du matériel, en particulier au perfectionnement des moteurs et des pompes. Les anciennes sociétés, Saint Élie et Élysée entre autres, employèrent dès la fin du siècle dernier le monitoring, avec des appareils lourds et peu maniables. Ce fut dans les années cinquante que les groupes motopompes s'allégèrent avec, de plus, un surcroît de puissance. Leurs champs d'application devint donc plus vaste mais en même temps l'utilisateur plus spécialisé, mécanicien avec une mentalité d'artisan prévoyant et disposant d'un petit capital. Les premiers chantiers artisanaux, la plupart éphémères, apparurent en 1955 sur des permis miniers, sollicités dans les formes légales par souci d'être protégés contre les empiétements intempestifs. Ils devinrent plus nombreux en 1960 et se modernisèrent progressivement. Les dragues suceuses qui apparurent en 1978 entrent dans cette catégorie, l'utilisation des pompes à gravier également. 13

Il n'existait en 1975 qu'une seuIe exploitation artisanale en activité, couverte par le permis de Maraudeur, bordé par la crique Eau Claire, dans le bassin de l'Inini. Le chantier se situait plus précisément à un kilomètre au nord de l'ancien village Bernardin, Maraudeur désignait seulement le dégrad qui servait de dépôt pour le carburant, acheminé depuis Saint Laurent en fûts de deux cents litres. Il était alors transvasé dans des bidons de vingt, portés à dos d'homme jusqu'au moteur de la pompe par un étroit sentier de cinq kilomètres. Malgré tout, dans le prix d'achat, l'entrepreneur avait acquitté une taxe supplémentaire au profit du Fonds Routier de la Guyane (les agriculteurs de la côte, plus favorisés, en étaient dispensés). Le titulaire du permis faisait bon ménage avec les deux orpailleurs installés depuis longtemps. L'épouse de l'un d'entre eux entretenait les caféiers qui donnaient toujours de très bons grains. Le Bureau Minier Guyanais avait prospecté en 1961 par loaming les éluvions de ce secteur et Jacques Lenormand avait effectué quelques recherches pour le compte de ce mineur en 1970. En raison de la rareté de l'eau, il ne pouvait travailler qu'en saison humide et exploitait une paroi de six mètres de haut en l'abattant au monitor. Il avait peu de moyens financiers, mais bon mécanicien, avait fabriqué un matériel astucieux, adapté au terrain. Entraînée par un moteur de voiture la pompe était d'une puissance suffisante à condition d'approcher la lance au plus près de la paroi: celleci sous-cavée, il se reculait précipitamment lorsqu'elle commençait à s'effondrer et il n'y eut jamais d'accident. Il avait construit un barrage et réaménagé tout un système de vieux canaux,. très longs, qui serpentaient à flanc de colline, amenant l'eau en une vingtaine de minutes jusqu'au front de taille. Avec cet apport, les produits abattus étaient entraînés régulièrement dans la colonne de sluices où il récupérait l'or. Celui-ci était souvent assez gros, en paillettes et en pépites: la plus grosse trouvée pesait quatre cents grammes, une autre de cent seulement avait une curieuse forme qui ressemblait à une Guyane stylisée. Il employait quelques bonis et deux orpailleurs. Ces derniers avaient coutume de se quereller en permanence dans un langage créole imagé qui divertissait tout le monde sans grande gêne pour Ie travail. La mécanisation était modeste, mais ce chantier représentait un premier effort réel d'organisation. Les améliorations progressèrent les années suivantes sur d'autfes chantiers. Joseph Constable installa même un petit débourbeur à chaîne fabriqué localement sur son chantier dans le secteur de la crique Ipoucin. En Guyane, même pendant la Période des Grands Placers, il n'y eut que des "Petites Mines". Ce terme qui n'implique ni amateurisme ni rentabilité douteuse, est à présent entré dans les moeurs. Il n'existe pas malgré .tout de définition précise de celles-ci. C'est en effet à une date 14

relativement récente que l'on a redécouvert leur existence et leur efficacité. Se fondant sur les avis d'experts de bureaux d'études, la Banque Mondiale a proposé une définition, dans le cadre de l'Afrique, mais qui pourrait s'appliquer au reste du monde. Sans entrer dans les détails techniques de ce rapport, on remarque qu'une telle mine exploite un gisement de petite taille avec des méthodes et du matériel spécifique, adapté à ces dimensions réduites. Il ne s'agit donc pas d'une miniaturisation d'une mine moyenne ou grande. Le montant des investissements qu'elle nécessite est un premier caractère qui permet de la définir. Il est relativement peu élevé, de l'ordre de un à trois millions de dollars. Cela n'est évidemment pas à la portée de n'importe qui, mais, regroupés, des industriels entreprenants sont susceptibles de rassembler une telle somme. Un financement plus faible ne permettrait qu'une exploitation artisanale même complètement mécanisée. Le tonnage du minerai extrait et traité annuellement est aussi un caractère important, mais de plus en plus on préfère prendre en compte sa valeur. Il est encore plus pratique de connaître le rapport (pour être scientifique on dit le "ratio") entre le montant des investissements et le chiffre d'affaire annuel: celui-ci doit être compris entre les chiffres 2 et 3 environ. Une petite mine n'occupe qu'une cinquantaine de personnes, toutes fonctions confondues. Tout le monde se connaît, est habitué à vivre ensemble et à compter sur les autres avec les rapports humains que cela comporte. La hiérarchie est très simplifiée, les frais de gestion à peu près inexistants. Sans étaler des chiffres et des calculs lassants, on peut alors affirmer que toutes les mines de Guyane, passées ou présentes, correspondaient à ces caractéristiques lorsqu'elles furent en pleine production; Ce "ratio" fut de 2,5 pour la mine de Saint Élie dans sa plus belle période, c'est-àdire entre 1880 et 1900, mais bien entendu le nombre du personnel employé était alors beaucoup plus élevé en raison de la part importante du travail manuel. La mine de Paul Isnard en 1982 avait un ratio de 2 et à Délice, il était un peu inférieur à ce chiffre. La géologie a aussi des exigences et il faut convenir que les gisements de Guyane furent toujours de dimensions réduites. Il est donc normal que la durée de vie de ces exploitations fût courte. Saint Élie, dont l'activité s'échelonna de 1873 à 1955 sur ses propres concessions du Sinnamary, donne une impression fausse de cette caractéristique. Elle exploita en fait toute une foule de petits gisements, proches les uns des autres mais distincts et qui s'éparpillaient sur près de quatre cents kilomètres carrés. Cette période contemporaine est attachante car elle fut marquée par un passage progressif, lent sans doute mais irréversible, des techniques manuelles désuètes à une industrialisation prépondérante. Cependant on comprend mal les raisons pour lesquelles cette transformation passa 15

pratiquement inaperçue en Guyane. Le peu d'attrait que montrèrent un certain nombre de Guyanais pour les déplacements à l'intérieur du pays et même le long de la Côte en est peut-être responsable mais n'explique pas tout. Il est également difficile de saisir pourquoi ceux-ci ne cherchèrent pas, ou mal, à approfondir les raisons d'une production manuelle devenue si médiocre, sans comparaison avec celle de l'époque de l'orpaillage. Comme à l'accoutumée, on accusa d'abord la nouvelle législation de 1955 sans apporter par des faits concrets des critiques justifiées. Même de hauts fonctionnaires se laissèrent abuser et entraîner dans ce manque de réalisme. Les initiatives d'un préfet en 1963 sont significatives de cette incompréhension. Cette année, il est vrai, fut sinistre dans l'Histoire de l'or de Guyane; elle vit la fermeture de la mine de Sophie, celle de Boulanger avait cessé son activité deux ans plus tôt; et l'on cherchait toujours un investisseur pour Paul Isnard. Dans une telle conjoncture les bijoutiers avaient des difficultés pour se procurer les cent kilos d'or dont ils avaient besoin annuellement et exposèrent leurs doléances à la préfecture. Une réunion rassembla donc tout ce que Cayenne comptait en personnalités représentatives des intérêts de la Guyane. Pour donner une note plus véridique, on convoqua un ancien orpailleur afin qu'il émette son point de vue. La présence d'un homme du peuple dans cette haute assemblée était insolite mais il y avait eu des précédents. Son chapeau de feutre maintenu sur sa poitrine, il entreprit de raconter ses souvenirs. On dut l'interrompre: on sortait du sujet et la réunion risquait de se prolonger outre mesure. Le vieux projet de la constitution d'une coopérative d'orpailleurs fut débattu une fois de plus mais quelqu'un remarqua avec bon sens que "le caractère individualiste de l'orpailleur s'oppose à ce type d'organisation". Le directeur du Bureau de Recherches Géologiques et Minières essaya d'expliquer que la disparition progressive de l'orpaillage n'était pas un problème de législation mais seulement économique: rapport du prix de l'or avec les salaires, épuisement des gîtes superficiels, conditions de vie... mais cette analyse concrète ne parut pas convaincante. L'affirmation de la présence d'orpailleurs sur des concessions et permis du Bureau ne fut pas appréciée non plus puisqu'elle allait à l'encontre de l'objet de cette réunion. Il signala aussi que la réactivation de petites concessions individuelles risquaient comme par le passé, de ne profiter qu'à quelques familles de la Côte qui en redeviendraient vite propriétaires, en faisant payer aux orpailleurs des redevances exorbitantes; cela déplut aussi. En fin de compte, le préfet décida de faire paraître dans la presse le 18 mai 1963 un communiqué qui stipulait: "Les artisans mineurs désireux de pratiquer l'exploitation aurifère sont priés d'adresser leurs demandes au Maire ou au Chef de Cercle du lieu de leur résidence. Celle-ci devra comporter un plan de détail au

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1/25000 en trois exemplaires de la superficie pour laqueUe ils soUicitent une autorisation d'exploitation. "Cette superficie qui aura la forme d'un rectangle dont les côtés sont orientés Nord-Sud géographiques, Est-Ouest, ne pourra excéder 200 hectares, par demande individuelle, 400 hectares pour les demandes émanant de groupements. "Les sommets du rectangle devront être rattachés à un point origine qui sera matérialisé sur le terrain. "Dans le cas d'une demande émanant d'un groupement, les mineurs devront soumettre à l'Administration la nomination d'un responsable représentant le groupement. "Les autorisations d'exploitations seront délivrées par la Préfecture après avis du Maire ou du Chef de Cercle compétent et du Directeur Régional des Mines pour un an. "EUes peuvent être renouvelées si le bénéficiaire s'est effectivement et personnelIement livré à la recherche et à l'exploitation de l'or dans le périmètre pour lequel il détient son autorisation." Sur le plan strictement pratique, ces dispositions étaient pour le moins iITéalistes. Fournir un plan détailIé au 1/25000 à une époque où les cartes étaient encore à l'échelIe du 1/100000, quand elles existaient, équivalait à une prouesse pour des gens qui étaient souvent illettrés. La carte de la région de Cayenne et quelques secteurs de la Côte existaient déjà au 1/50000, mais toutes ces régions avaient l'inconvénient de ne pas être aurifères. De plus, une surface si réduite imposait une recherche préliminaire parfaitement ciblée, dont les orpailIeurs n'avaient pas l'habitude. Ils étaient plus coutumiers de parier sur un emplacement "à première vue". Des modifications fréquentes de délimitations risquaient de ne pas être très pratiques. Enfin, l'intervention du maire ou du chef de Cercle (ce dernier était le gendarme des environs) dont la compétence sur ce sujet, de l'un comme de l'autre n'était pas évidente, consistait à introduire. inutilement un échelon supplémentaire dans l'examen de la demande. Ces dispositions compliquaient donc celIes qui existaient déjà. Le chef du Service des Mines comprit qu'il était stérile de perdre son temps en dialogues de sourds et rendit compte de la situation au ministère de l'Industrie. La réponse ne se fit pas attendre et dans une lettre assez sèche le ministre rappela au préfet "qu'il n'avait aucun pouvoir pour modifier les lois". Il fut également navrant de constater qu'aucun candidat à l'orpaiIlage ne sollicita de bénéficier de cette aubaine avant l'annulation du décret préfectoral une vingtaine de jours plus tard. De même, pour expliquer la faiblesse de la production de cette époque contemporaine, on soupçonna la rigueur des mineurs industriels: cette baisse n'était qu'un leurre, ne résultant que de fausses déclarations. On affirma avec conviction que des centaines de kilos d'or s'exportaient frauduleusement par d'odieuses machinations machiavéliques. Par leurs exagérations de teUes affirmations perdent toute vraisemblance. 17

Malheureusement ces légendes sont si ancrées dans les mentalités guyanaises qu'il est bon, au début de ce panorama sur l'or de la Guyane contemporaine de leur rendre la part qui leur revient et de dégager des réalités scientifiques et historiques. Les imprécisions, voulues ou non, sur les productions aurifères dans les temps anciens et le monde entier, ont été constatées par tous les historiens. En Guyane, les Sociétés des Grands Placers des temps anciens, suivaient des règles administratives et comptables dont on constate la rigueur dans leurs anciennes archives. On se souvient des contrôles pointilleux qu'Alexandre Coüy fit à la Compagnie de l'Approuague, comptant même les dames-jeannes de tafia et les tonneaux de morue salée. Il en était de même de la production aurifère dans l'intérêt des actionnaires qui, guyanais, n'habitaient pas hien loin et avaient la peur obsessionnelle de "se faire avoir". Les désordres arrivèrent avec le maraudage et les bonnes habitudes disparurent. Au cours de la Période de l'Orpaillage, l'exploitation était effectuée par des gens plus aptes à des travaux manuels qu'à la rédaction de formulaires de déclarations: ces derniers confondaient d'ailleurs, bien à tort, or brut et or raffiné. Les modes d'imposition des particuliers et des sociétés étaient complètement différents que de nos jours et l'on se souvient des querelles que provoqua l'instauration de l'impôt sur le revenu un peu avant la Première Guerre mondiale. Un prélèvement directement à la source était effectué sous la forme d'une taxe "ad valorem" c'est-à-dire suivant la valeur du poids de l'or. Ce procédé utilisé au Brésil, à Diamantine, au cours du XVIIIe siècle, était certes fort simple mais d'une injustice manifeste. Il pénalisait les entreprises éloignées qui supportaient les frais de transports les plus élevés, ou plus généralement les "coûts d'exploitation" les plus forts. Remis dans le contexte de notre époque, cela reviendrait à imposer une entreprise sur son chiffre d'affaire et non sur ses bénéfices. Dans de telles conditions, essayer d'échapper à la douane paraissait à ces mineurs une juste compensation et les postes de douane dans le centre de la Guyane étaient contournables. Il ne fallait toutefois pas abuser, plus par prudence que par scrupules. Depuis, les choses ont bien changés. La production des orpailleurs et des clandestins occasionnels est inexistante, qu'on le veuille ou non. Celle de la Guyane toute entière ne repose que sur les sociétés minières qui sont malheureusement peu nombreuses: même isolées en pleine forêt, elles ne passent pas inaperçues. Pour contrôler leur production, leur chiffre d'affaire en quelque sorte, la présence d'un agent du Service des Mines ne sert pas à grand chose et lui fait perdre beaucoup de temps. Aucun fonctionnaire ne vérifie le soir le tiroir-caisse d'un commerçant ni le nombre de pièces fabriquées par une entreprise. L'analyse détaillée d'un bilan est singulièrement plus instructive et constitue un contrôle beaucoup plus rigoureux; encore faut-il être capable de l'apprécier dans le détail. 18

Il est en effet évident qu'on ne peut augmenter la capacité d'engins ou de matériel minier fIxée par le constructeur. Comme un véhicule de trois tonnes de charge utile ne peut en supporter six, un débourbeur par exemple, prévu pour traiter vingt mètres cubes de minerai à l'heure ne fonctionnera pas du tout avec un cubage supérieur. Les consommations horaires en carburants sont des valeurs qui ne peuvent être modifIées et sont caractéristiques d'une activité réelle. Un approvisionnement mensuel de trente mille litres ne passe pas inaperçu et est vérifiable. Il existe bien d'autres données qui doivent s'accorder entre elles; un ingénieur expérimenté doit les connaître. En d'autres termes, extraire une quantité de minerai supérieure aux capacités de la mine ou du chantier artisanal se heurte à des impossibilités techniques qui ôtent toute crédibilité à des affirmations hâtives. Il est évident aussi qu'on ne peut extraire d'énormes quantités d'or qui n'existent pas. Celui contenu dans le minerai ne peut être plus abondant que les prévisions de prospection. Un écart de l'ordre de cinq à sept pour cent entre les résultats de prospection et ceux d'exploitation correspond à une sous-estimation normale, souvent volontaire pour ne pas risquer de mauvaises surprises. Les plans de prospection des mines guyanaises existent, clairs et précis. mais inintelligibles à celui qui n'est pas de la profession. Une comparaison prospection-exploitation vérifie la crédibilité des chiffres de production. Peut-être par nostalgie du passé, on perd de vue en Guyane que l'instauration du marché libre de l'or dans les pays d'économie libérale rend sans objet les trafics d'autrefois. Les cours de l'or à la Bourse sont connus et appliqués par tout le monde. L'or brut est très diffIcilement commercialisable tel quel (à l'inverse du diamant) et seulement pour de très petites quantités,. insuffisantes pour rendre rentable une mine, même en Guyane. D~s les nations dirigistes où l'or est taxé, les échanges se font en monnaies locales, non convertibles en devises fortes, ce qui est sans intérêt. La proportion d'individus indélicats est la même dans toutes les corporations et les mineurs n'échappent pas à la règle. Il est certain aussi que leur métier ne favorise pas le raffinement dans les comportements et le langage. Critiqués le plus souvent sans raison précise, parfois jalousés, la plupart des chercheurs et des exploitants de la Guyane contemporaine devaient se débattre dans des difficultés que d'autres auraient jugé insurmontables. Ils essayèrent de gagner leur vie de préférence dans la nature, comme les agriculteurs ou les forestiers et non dans les bureaux: peut-on le leur reprocher?

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Chapitre 1

LES CONDITIONS DE VIE DANS LA GUYANE DE 1947
Dans la fine pluie d'un matin de février 1947, une tapouiUe se faufilait lentement dans le canal Laussat. Ses voiles délavées par le soleil et la pluie mais qui paraissaient blanches sur le gris du ciel, essayaient de récupérer les rares frissons de brise pour améliorer la lente progression du bateau. On entendait le "tuf-tuf' du moteur de secours qui faisait de son mieux pour concilier une vitesse réduite et une économie de carburant. Au Brésil ce caboteur avait chargé des bovins pour approvisionner les étalages des boucheries de Cayenne. Les pauvres bêtes avaient assez mal supporté la tempête qu'il avait fallu affront~r au large. Aux dernières heures de la nuit, la mer s'était apaisée et à présent le voilier glissait tout en douceur. Les bovins retrouvaient un peu de tranquillité et rassemblaient les quelques forces qui leurs restaient: ils en auraient besoin au débarquement. On amarra la tapouille à une borne de la Chaussée Laussat, en face d'un hangar qui servait d'abattoir. Avec la haute marée, le pont arrière se trouvait au niveau de la chaussée. Le déchargement commença. Avec des sangles qui passaient sous le ventre des bestiaux, un palan les soulevait les uns après les autres. Chacun restait un instant suspendu en l'air, meuglant désespérément puis reprenait contact avec le sol, sans ménagement, au gré de l'humeur de l'équipage brésilien, pressé de se débarrasser de cette cargaison. Les bêtes traversèrent ensuite la rue en titubant, se serrant les unes contre les autres pour éviter de s'écrouler sur le sol et s'engouffrèrent dans le hangar aux portes grandes ouvertes. On eut toute les peines du monde pour décharger la dernière vache, vautrée sur le flanc au fond de la cale. Après son survol entre le bateau et la chaussée, elle s'affala sur les pavés, les pattes écartées et resta là, résignée, sans mouvement, les yeux clos. Coutumier d'une situation qui ne l'impressionnait plus depuis longtemps, un saramaca s'approcha, lui 21

saisit la queue et la tordit d'un seul coup. La douleur provoqua un brusque sursaut d'énergie à la malheureuse bête: sans trop s'en rendre compte, elle se trouva debout, sur ses quatre pattes et s'achemina lentement vers son destin, le fond de l'abattoir où le boucher mit rapidement un terme à cette scène d'horreur. Cayenne manquait de viande en cette période de restrictions: il fallait se hâter. L'importation de viande était alors cruciale en Guyane, d'autant plus que l'élevage périclitait déjà avant la guerre. A présent la situation était dramatique. Elle résultait d'une convergence de causes anciennes plus ou moins indépendantes les unes des autres. L'envasement de la côte était un phénomène naturel contre lequel on ne pouvait rien, mais sans raison bien compréhensible, l'entretien des canaux et des criques qui drainaient les savanes n'était plus pratiqué depuis longtemps. En partie noyées, elles étaient redevenues inutilisables à l'élevage. Les incendies de brousse, allumés sottement à la saison sèche par le "cultivateur guyanais" que Sophie critiqua, avaient réduit davantage la superficie des prairies originelles. A Cayenne, le canal Laussat lui-même fut obstrué pendant la guerre et n'avait été dégagé que depuis peu de temps. Il n'y avait pour ainsi dire pas de vétérinaire et il fallut attendre le retour en Guyane de Roland Gougis en 1951 pour que l'état sanitaire des bovins commence à s'améliorer. Aussi depuis la guerre rapprovisionnement de Cayenne en viande de boucherie se faisait à partir du Brésil, mais il fallait le payer en or. Dans les communes moins peuplées, la pénurie était moins vive avec le gibier qui abendait encore dans les environs. C'était un appoint appréciable aux quelques bovins qui subsistaient. A Saint Laurent, les élevages de la Pénitentiaire parvenaient à ravitailler tant bien que mal les habitants. Chacun avait en effet plus ou moins de relations avec des fonctionnaires de cette administration, en tirait un petit avantage et les "passe-droits" étaient tolérés. La production agricole n'était pas non plus satisfaisante. Au moment où l'on était dans le besoin, la Guyane ne parvenait pas une fois de plus à nourrir ses habitants. Les denrées tropicales d'exportation florissantes avant guerre, étaient à présent en quantité insignifiante. Il ne restait pratiquement rien des plantations de bananes, commencées en 1932, qui avaient été prospères et l'épopée de ces petits planteurs, personnalisée par Simone Binet-Court dans "Le banc des Amandiers" fut longtemps vivace dans le coeur des vieux Guyanais. A la déclaration de la guerre de 1939, les navires bananiers furent réaménagés et affectés aux transports de cargaisons plus dangereuses. Sans moyen d'exportation, ces plantations ne survécurent pas. La production de cannes à sucre suffisait tout juste à assurer la consommation guyanaise de tafia qui n'avait plus le temps de vieillir un peu. Les cultures vivrières locales permettaient aux gens de subsister. Le propriétaire d'un abattis était un homme heureux. Les procédés de 22

fabrication du couac, cette semoule de manioc qui n'a pas besoin d'être cuisinée, s'étaient heureusement conservés. Avec la disparition des cargos bananiers, les pommes de terre de métropole n'arrivaient plus. Cependant les patates douces coupées en fines lamelles et plongées dans l'huile locale bouillante, faisaient des frites très convenables: les dames de la société cayennaise s'échangeaient leurs excellentes recettes. Il n'y eut pas à proprement parler de marché noir, mais la Chambre de Commerce et d'Agriculture déplora dans ses comptes rendus de réunions, la multiplication des maraudages dont les agriculteurs eurent à souffrir: Elle réclamait "la recherche et la poursuite des voleurs de récoltes dans les champs et les jardins". Ces larcins n'entraînèrent toutefois pas des drames comparables à ceux du "Grand Maraudage" sur les placers aurifères du début du siècle et la poudre ne parla pas. Comme en France en 1947 les produits étaient rationnés et délivrés contre tickets. Ces difficultés de ravitaillement durèrent d'ailleurs plus longtemps qu'en métropole et ne disparurent complètement qu'en 1952. Dans ses colonnes "La Vérité" s'en étonna en 1949, d'autant plus que la rareté des bateaux ne paraissait pas être la seule cause. La composition de la cargaison n'était pas toujours cohérente, comme l'odyssée du whisky canadien le révéla. Ce journal s'indigna en effet de l'importation de trente mille caisses alors que les produits de première nécessité faisaient encore défaut. Pour une banale rédaction de connaissement dans des formes incorrectes, ces caisses furent saisies par la douane. En fait elles n'étaient que quinze mille mais c'était tout de même beaucoup pour un pays qui ne comptait que vingt mille habitants, y compris les nouveau-nés qui n'en consommaient pas. Cette importation qui ne s'imposait vraiment pas, fit grand bruit pendant quelque temps, puis on oublia l'affaire. Elle revint à l'ordre du jour six ans plus tard lorsque les services de la douane, soucieux de débarrasser leurs entrepôts, décidèrent de mettre les caisses en vente à un prix si dérisoire que tout le monde s'en procura. Le long stockage ne sembla toutefois pas avoir amélioré ce breuvage, ou bien la qualité originelle était médiocre. Quoi qu'il en soit ce whisky se révéla peu alcoolisé et d'un goût exécrable. Bradé dans les débits de boisson de Saint Laurent, il n'attirait même pas "Bouboule", un "vieux blanc" qui assurait les transports en brouette lorsqu'il était à jeun. Le manque de produits manufacturés était beaucoup plus grave. Les commerçants chinois déployaient des prodiges d'astuces pour s'approvisionner à l'étranger en produits de quincaillerie, mais l'outillage n'était pas leur spécialité. Il était difficile de remplacer les pièces des machines et des moteurs dont beaucoup ne se fabriquaient plus. Les nouveaux modèles de hors-bord n'étaient que chichement approvisionnés en pièces de rechange, ce qui était très gênant pour des engins destinés à peiner beaucoup sur les rivières de l'intérieur. En Guyane hollandaise on trouvait des pièces de moteurs Johnson mais il n'en était pas de même pour les Goyos et les Archimèdes dont s'embarrassait encore l'Administration.

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L'activité industrielle était des plus réduite. Le secteur du bâtiment était tributaire des arrivages de ciment et les bateaux si rares que le chômage sévissait souvent parmi les maçons. Il n'y avait pas d'usine, tout au plus quelques ateliers artisanaux peu importants. Une fabrique de chaussures locales Bata s'était ouverte pendant la guerre et utilisait le balata que l'on récoltait en forêt. Une autre entreprise faisait du savon avec du carapa produit localement. Les limonadiers avaient plus d'ouvrage. Ce produit risqua d'ailleurs de déclencher une petite guerre économique de part et d'autre du Maroni, lorsqu'un Chinois d'Albina mit sur le marché une boisson comparable, de qualité aussi médiocre mais d'un prix inférieur à celui de son concurrent de Saint Laurent. Resté serein, ce dernier affirmait: "S'il veut lutter, je baisserai mes prix à quatre francs ou à deux seulement si cela est nécessaire et je ferai encore cinquante centimes de
bénéfices" .

En fait les deux limonadiers ne suffisaient pas à la demande. Les Maisons de Crédit restaient inexistantes ou presque. La Banque de la Guyane était surtout une banque de dépôts. Dans ses bâtiments vétustes elle ne pensait pas ou très peu à améliorer les transactions. Elle ne cherchait guère à stimuler la recherche et l'exploitation minière, n'imitant pas l'action de la Banque de l'Indochine dans les colonies françaises et même en Guyane. La départementalisation, effective depuis le 1er janvier 1947, se mettait progressivement en place et éveillait de nombreux espoirs. Robert Vignon, le premier préfet de la Guyane constatait que "beaucoup de travaux ont été,effectués en pure perte, faute d'études et de travaux préparatoires". Cette nouvelle organisation administrative, bénéficiant de l'appui des services métropolitains, apporterait des améliorations techniques. Il citait en exemple la refonte totale du réseau téléphonique de Cayenne qui en fut une brillante illustration même s'il était encore peu étendu aux communes. Le préfet et son entourage de chefs de Services Administratifs gardaient l'esprit pionnier et faisaient de leur mieux pour faire avancer la modernisation. Ils étaient en cela aidés par un plan d'équipement financé par le Fonds d'Investissement des Départements d'Outre-Mer. Malheureusement la départementalisation apporta en même temps la création de services et bureaux comme dans n'importe quel département français et la Guyane se serait bien passée de cette bureaucratie. Les dépenses de personnel augmentèrent et accaparèrent 75% du budget du département. Dans un rapport destiné à la Commission Financière du Conseil Général, Maurice Gougis stigmatisa en avrill952 la pléthore de fonctionnaires et leur manque de ponctualité, qui "semblent même se moquer de la plus élémentaire discipline". Le bagne était appelé à disparaître. Le Préfet Vignon n'avait nullement l'intention de laisser coiffer son autorité par le directeur de la 24

Pénitentiaire comme au temps des gouverneurs. Celui-ci redevenait un fonctionnaire comme un autre. En octobre 1947 le paquebot Colombie assura la dernière relève des surveillants qui ne furent pas remplacés. Leur nombre diminua et les jolies maisons de style colonial de Saint Laurent occupées par ce personnel se vidèrent les unes après les autres. Elles se dégradèrent progressivement pendant quelques années jusqu'à ce que le ministère de la Justice eût l'idée de rentabiliser son patrimoine et de louer ces villas à des particuliers ou aux sociétés qui venaient de se créer. L'exploitation de l'or en ces lendemains de guerre était en complet déclin. Ce n'était pas spécifique à la Guyane. Ce phénomène fut à peu près général en métropole et dans les colonies françaises. Le Gabon fit toutefois exception. Sa production qui n'était que de quatre cents kilos en 1938, atteignit presque une tonne trois cents dix ans plus tard. Ce pays, il est vrai, fut fortement stimulé par les besoins de la France Libre dès 1940. Les gisements étaient vierges puisque les premiers indices ne furent découverts qu'en 1935 et l'exploitation indigène inexistante. Les résultats spectaculaires du Gabon résultèrent de l'efficacité de trois petites entreprises seulement, dirigées par des mineurs véritables, entreprenants et mécanisés. Parmi eux, les Frères Dulos prirent une part importante à ce succès. En 1978, Jean-Marc Dulos s'illustra à nouveau, en Guyane cette fois-ci, en introduisant la première drague suceuse moderne qui travailla dans le cours du Courcibo. Cependant, pour certains pays d'outre-mer et la métropole, ce déclin n'était que conjoncturel et lié à la guerre. Il n'en fut pas de même en Guyane où il était amorcé depuis longtemps. D'une tonne trois cents en 1938 elle ne produisait plus que quatre cents kilos en 1948. Bien entendu il ne s'agissait que d'or déclaré, mais avant de discuter la crédibilité des chiffres de production et rendre à la légende la part qui lui revient, il n'en demeure pas moins que même sous-estimée, cette production était en chute libre. Devant son effondrement, perceptible par la baisse des revenus du département et de certains propriétaires de placers, la plupart des Guyanais ne comprirent pas ce qui se passait. Ils restaient persuadés que l'or existait partout, qu'il suffisait de le recueillir, avec peine sans doute, mais par n'importe quel moyen. On avançait des chiffres de production qui atteignaient l'invraisemblable, même pour des mines industrielles. Avec des arguments fort peu convaincants, ils accusaient l'incapacité des agents des mines et des douanes d'empêcher d'énormes quantités d'or de s'échapper en fraude du pays. On se souvenait pourtant qu'au cours de la guerre, l'Administration avait fait fouiller chez des particuliers dans l'espoir de trouver de l'or qui remplaçait les devises étrangères manquantes. Des "polyvalents" firent ouvrir des coffres-forts, pour ne découvrir que quelques dizaines de grammes ou des bijoux créoles, maigres prises qui ne valaient pas le déplacement. Ils maugréaient contre 25

ces mauvais Français qui cachaient leur or sans soucis du bien public, mais étaient incapables de remettre en question leurs idées simplistes et préconçues. Un article du journal "La Guêpe" de juillet 1947 résume assez bien les mentalités, avec toutefois un peu plus de modération et d'esprit critique. Il rappelait que la taxation de l'or résultait des accords internationaux de Bretton Woods de 1945. Sa valeur fixée à 35 dollars l'once de 31,1 grammes ne tenait pas compte de l'indice des prix. Avec la loi du 27 mai 1947 une prime permettait d'échanger le gramme sur la base de 536 francs de l'époque (environ 114 francs de 1986) mais "La Guêpe" remarquait que cette ristourne de la banque "ne profite qu'au commerçant qui collecte l'or auprès des orpailleurs, soit directement soit par les vivres que ces derniers achètent". L'auteur de l'article accusait aussi la contrebande. Il ne contestait pas les efforts de l'Administration qui pensait pouvoir améliorer les rentrées d'or" en renforçant la surveillance de la douane, mais on doit bien constater que ce service manque de personnel, d'organisation et de moyens matériels". A l'appui de ses propos il cita l'état des quatre postes de douane sur l'Oyapock: celui de Saint Louis "établi à un endroit inhabité, occupé par deux agents qui ne possèdent ni canot ni moteur, à qui il est pratiquement impossible de se déplacer et qui, sans le concours des voiliers de passage, ne pourraient même pas se ravitailler". A Saint Georges les trois préposés "disposaient d'un moteur sans embarcation, de sorte qu'il serait bien difficile d'exercer une poursuite à vue sur la rivière". Il en était de même à Maripa et à Camopi. Les orpailleurs de Sapokaye et de Tampac étaient obligés de descendre leur or à Ouanary. Cette affirmation est un peu exagérée: les relevés du Service des Mines de l'époque ne font état pour cette région du Camopi que d'une centaine d'orpailleurs bien misérables. Ils ne se déplaçaient pour ainsi dire pas, n'ayant plus les moyens de payer "un passage" sur le canot du commerçant de Saint Georges, peu enclin au désintéressement. En fait la richesse de cette région, même au temps de l'orpaillage ne fut jamais comparable à celle de l'Inini, de la Haute ou de la Moyenne Mana. La misère de ces pauvres gens émouvait les gendarmes de l'époque et Monsieur Zabulon, un agent du Service des Mines qui lui se déplaçait, en parlait encore avec tristesse en 1977. Cette pauvreté suffisait à décourager les trafiquants de se rendre jusque-là. Pour d'autres Guyanais, la situation pitoyable des placers leur paraissait irréversible et le découragement fit place à la résignation. L'exploitation aurifère rejoignait dans les souvenirs du passé la splendeur des plantations de l'époque esclavagiste. Cette désaffection plus ou moins nostalgique les dispensait aussi d'investir dans cette branche industrielle. Malheureusement ce désintérêt était communicatif aux sociétés que leurs pères avaient jadis constituées. Elles étaient relativement 26

nombreuses mais n'exerçaient plus d'activité minière, même artisanale. Leur existence n'était qu'administrative, tout en restant titulaires d'un grand nombre de concessions et de permis inactifs. Dans le passé comme de nos jours, l'étendue des surfaces concédées ou attribuées ne fut jamais significative de l'activité minière effective d'un pays. Ces sociétés n'étaient en fait que des affaires de commerce, abusant des maigres revenus des orpailleurs encore présents sur le terrain, sans bénéfice ni pour la Guyane ni pour l'exploitation minière. A l'exception de la Société de Saint Élie, qui reprit une activité cohérente à partir de 1945 (elle produisit un peu plus de soixante kilos en 1947) toute la production d'or de la Guyane était réalisée par les orpailleurs. Les maraudeurs avaient complètement disparu dès les années 1920 à 1925. Certains orpailleurs travaillaient seuls, à quelques heures de marche du centre d'orpaillage, mais ils n'étaient en aucun cas assimilables aux maraudeurs de jadis et cette appellation remise en usage récemment ne correspond à aucune réalité historique ou technique. Pas plus que les brigands du début du siècle, ces isolés n'exploitaient l'or à la simple batée qui fut toujours en Guyane un outil de prospection. Ces orpailleurs diffèrent en cela (et c'est tout à leur honneur) de ceux de certaines régions d'Afrique, Mali ou Burundi par exemple, qui concentrent toujours le gravier aurifère avec de simples bassines à fond courbe. Depuis le début du siècle, aucune nouvelle wne aurifère n'avait été trouvée. Le petit rush dans l'Iracoubo en 1935, consécutif à la découverte d'une pépite de trois kilos, ne dura que quelques mois et les chercheurs repartirent désabusés, plus pauvres qu'avant. Il en fut de même à Cachipour en 1938 mais beaucoup de participants ne revinrent pas en Guyane, préférant immigrer définitivement au Brésil pour finalement rejoindre les favellas de Belem ou de Rio. Dans les districts aurifères découverts au début du siècle ou avant, des orpailleurs rencontraient accidentellement quelques plages minéralisées encore inviolées. Ces anomalies, inexplicables pour le géologue Lebédeff, pouvaient avoir des raisons techniques justifiées à l'époque, même si elles nous échappent aujourd'hui. Cependant il faut bien reconnaître que parfois elles résultaient de superstitions, apparitions supposées de signes maléfiques qui avaient entraîné la fuite de l'exploitant. Ces signes ayant disparus ou étant ignorés par les nouveaux venus, on attaquait ces poches

miraculeuses. Peu croyable de nos jours, cette explication est bien
illustrée par une curieuse anecdote. Près du village d'Eau Claire dans le bassin de l'Inini, un chercheur isolé récupérait beaucoup d'or. Un autre plus âgé, d'une expérience indiscutable auprès de ses confrères, fut surpris de cette anomalie indéniable, dans un secteur pourtant si travaillé et qu'il avait lui-même abandonné. Il accompagna donc ce benjamin jusqu'à son chantier pour se

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rendre compte de la véracité de cette richesse peu crédible. En reconnaissant l'endroit, le vieil homme leva les bras au ciel: "Malheureux, s'écria-t-il, c'est ici qu'au cours d'une nuit un zombi élut domicile et pour prouver son implantation, attacha à un arbre la moitié de sa chemise. C'était d'ailleurs une chemise d'enfant". Sincèrement inquiet, il encouragea son compagnon à abandonner les lieux. Celui-ci termina néanmoins son ouvrage si bien commencé et en tira profit sans dommage. Cette anecdote, qui n'a rien d'invraisemblable, fut recueiIJie en 1978 auprès de ce chercheur heureux, devenu vieux, plein de franchise et de sagesse, qui n'hésitait pas à montrer son excavation. Celle-ci, géologiquement, présentait les caractères d'un indice payant. Elle est également significative des superstitions qu'on prêta aux orpailleurs. Fréquentes chez ces hommes, certains, surtout parmi les plus jeunes, n'y attachaient que peu d'importance. Il faut se garder aussi des propos tenus par les personnes âgées des communes, dont la plupart ne quittèrent jamais leurs petits jardins pour monter dans les bois. Mana et Régina furent très liées aux placers et ces personnes, en rapport constant avec les orpailleurs véritables, n'ont pas vécu l'expérience de ces derniers. De nos jours elles reprennent facilement à leur compte des propos plus ou moins bien retenus et interprétés. Contrairement à ce qu'on affirma, l'orpaiIJeur ne faisait jamais de prospections. Bon observateur, il profitait de ses parties de chasse pour regarder le terrain, le tester avec son coui qu'il avait toujours avec lui et remarquer quelques indices comme l'avait fait Paoline en 1854. Mais cela n'est pas de la prospection. Il n'avait jamais une vue d'ensemble du gisement sur lequel il travaillait. Un poche minéralisée ne rapportant plus suffisamment à son goût, il installait sa dalle un peu plus loin sans savoir ce qu'il allait trouver. A défaut de terrains vierges, les orpailleurs attaquaient les bordures des vieux chantiers abandonnés laissant parfois une "banquette" entre deux trous, terrain intact pour assurer un médiocre soutènement, comme on pouvait l'observer dans la région de Paul Isnard. Surtout ils repassaient continuellement les anciens rejets, déjà traités plusieurs fois. Cette activité n'était d'ailleurs pas sotte. Les terrains aurifères contiennent en effet tant d'argile qu'elle enrobe de manière imperméable les particules d'or qui ne peuvent se dégager. Pour s'en débarrasser, on utilise de nos jours des débourbeurs qui sont le plus souvent des tambours rotatifs horizontaux, de quatre à huit mètres de long et un de diamètre, dont les parois intérieures sont garnies d'aspérités ou de chaînes qui cassent cette enveloppe argileuse. Un jet d'eau puissant la transforme en boue liquide qui libère l'or. Mais à cette époque ces appareils n'existaient pas encore et ne furent introduits en Guyane qu'en 1976. Ces rejets abandonnés longtemps aux violentes pluies de la saison humide, au ruissellement puis à la sécheresse de la saison suivante, 28

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