Histoire de la Police Nationale du Laos

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Ce livre n'est pas seulement ce que son titre promet, une histoire rigoureuse, c'est aussi une projection de la société lao de l'époque. C'est aussi le récit d'une adaptation de la police à des tâches inconnues de nos polices européennes, à la lutte contre les pirates qui traversent le Mékong sur des troncs de bananiers, contres les " invulnérables " contre qui " balles, poisons ou années blanches sont inopérants ". C'est la plongée dans de sombres complots ou dans les intrigues " asiatiques ". A travers cet ouvrage, la découverte d'un pays qui en dépit de la guerre reste fabuleux
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296371705
Nombre de pages : 192
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Histoire de la police nationale du Laos

@L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7016-5

Jean DEUVE

Histoire de la police nationale du Laos

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

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1949

LA POLICE AU LAOS EN 1949

La Constitution, promulguée le Il mai 1947, crée le Royaume du Laos, formé par la réunion de l'ancien royaume de Luang Prabang et des provinces qui relevaient jusqu'alors de l'administration directe française. Le roi Sisavang Vong, roi de Luang Prabang, devient roi de ce nouveau royaume, qui reprend le nom traditionnel de Royaume du Million d'Eléphants et du Parasol Blanc. La première Assemblée Nationale, formée de députés élus au suffrage universel, se réunit le 21 novembre 1947 et, le 25 de ce mois, le premier gouvernement du Royaume du Laos, présidé par le prince Tiao Souvannarath, est investi. Le 19 juillet 1949, la Convention Générale entre la France et le Laos matérialise les deux concepts des rapports franco-lao, à savoir, l'indépendance du Royaume et l'Association avec la France, sur un pied d'égalité, au sein de l'Union Française. Le Laos reçoit sa pleine souveraineté, interne et externe, dispose de ses finances, d'une Justice, de son armée, de sa police, établit des missions diplomatiques de son choix à l'étranger. Certaines restrictions sont prévues, toutefois, à l'exercice pratique de cette pleine souveraineté, tenant: a) à l'état de guerre régnant en Indochine, b) aux intérêts communs aux quatre pays associés, Cambodge, France, Laos, Vietnam. Ces dernières restrictions seront levées au fur et à mesure des progrès enregistrés au cours de conférences quadripartites. Cette Convention doit être suivie, aussitôt que possible, d'accords d'application pratique transférant au royaume du Laos les compétences exercées jusqu'alors par la France. Pour les 7

assumer, le Laos est dans l'obligation d'étoffer ses services existants, de les réorganiser ou d'en créer de nouveaux. Le gouvernement royal, présidé par Tiao Souvannarath, s'est, dès 1948, notamment préoccupé des problèmes que la souveraineté va poser dans le domaine de la police et a demandé à un officier français d'accepter la responsabilité de bâtir une police nationale, tâche pour laquelle le pays ne dispose d'aucun technicien. Tiao Boun Oum, qui prend la tête du gouvernement le 28 février 1949, confirme cette décision. Cet officier, de formation scientifique, venant de la réserve, avait dans les années 1945 et 1946 dirigé la guérilla contre les Japonais dans la région de Paksane et l'avait ensuite pacifiée alors que les Chinois, les Viet-minh et le mouvement Lao Issala s'opposaient au retour de la France et à l'autorité du roi de Luang Prabang. Il s'est fait de nombreuses amitiés dans tous les milieux Lao, et notamment, parmi les politiques, dont la plupart ont participé au même combat et, pour certains, côte-à-côte. Cet officier connait les problèmes qui peuvent se poser au Laos dans les domaines de la sécurité interne ou externe, de la subversion et des menées étrangères, car il vient de diriger, pendant plus de trois ans, le Service de Renseignements des Forces du Laos. Il parle, lit et écrit la langue et a la confiance du roi et des dirigeants lao. Le gouvernement français accepte de le détacher entièrement auprès du gouvernement royal et, le 21 septembre 1949, cet officier est nommé, par l'Ordonnance Royale 73, directeur du Service Lao de Police et de Sûreté. En cette année 1949, les responsabilités en matière de police au Laos sont partagées entre la Sûreté Fédérale Française, le Service Lao de Police et d'Immigration Indochinoise, les polices urbaines et l'Armée de l'Union Française. Le Service Lao de Police et d'Immigration Indochinoise, créé en 1947, d'abord dirigé par un commissaire de po lice urbaine, Pheng Souvannavong, est, depuis peu, sous les ordres d'un jeune fonctionnaire, énergique et dynamique, Hom Sundara. 8

Il compte une quinzaine d'employés: deux frais diplômés de l'Ecole de Droit et d'Administration Lao, des agents détachés de la police urbaine et d'anciens militaires, récemment recrutés. Il dispose d'un seul bureau, dans la capitale, à Vientiane. Son rôle consiste à donner l'avis du gouvernement royal sur les demandes d'immigration de Vietnamiens et à tenter d'obtenir de la Sûreté Fédérale le refoulement ou le départ de résidents vietnamiens qui, pour une raison ou une autre, ont déplu aux autorités lao. Le service possède un fichier, réduit, de suspects de sympathie vietminh et son activité est, pour l'instant, entièrement bureaucratique et, en fait, fort minime. Son nouveau chef essaye de lancer ses subordonnés contre le piratage endémique qui sévit sur les bords du Mékong, mais ce projet n'en est qu'à ses débuts. Il existe des polices urbaines à Vientiane, à Luang Prabang, à Thakek, à Savannakhet et à Paksé. Leurs effectifs vont d'une douzaine à une trentaine d'hommes (Vientiane). Autonomes, ne dépendant que des préfets ou des chefs de provinces (chaokhouengs), elles sont formées d'anciens agents des polices urbaines de l'Administration Française et souvent âgés et de quelques garçons venant de l'armée, récemment recrutés. Vivant en vase clos, sans espoir d'avancement autre que le grade de brigadier, ces policiers assurent le contrôle des marchés, la collecte des taxes urbaines, le bon ordre dans la commune, poursuivent les infractions aux règlements d'hygiène sur la voie publique, surveillent les prisonniers utilisés pour les travaux d'intérêt communal, portent les messages et jouent le rôle de plantons dans les bureaux administratifs. La Sûreté Fédérale Française, dirigée par un Contrôleur et, dans les provinces, par des commissaires, a son siège à Vientiane et dépend du chef de la Sûreté Fédérale Française en Indochine, qui réside à Saïgon, et du Commissaire de la République Française au Laos. Le personnel est formé de Vietnamiens et de Lao. Son action ne dépasse pratiquement pas le cadre des grandes villes et est axée essentiellement sur le contrôle des résidents étrangers, 9

sur l'immigration, sur la police administrative (permis de port d'armes...), sur le renseignement de contact en Thaïlande. Le commissariat de Vientiane dispose toutefois d'une section de Police spéciale dont les attributions portent sur la prévention et la répression des atteintes à la sûreté intérieure et extérieure. La direction entretient un excellent laboratoire technique et possède un important fichier dactyloscopique. Dans la campagne, c'est-à-dire sur la quasi-totalité du royaume, il n'y a pas de formations de police. C'est, en fait, l'armée de l'Union (unités formées de Lao, encadrés de sousofficiers et d'officiers français) qui assure, par sa seule présence ou ses patrouilles, la paix et la tranquillité sur la majeure partie du pays. C'est elle seule qui mène la lutte contre la subversion et les implantations de groupes armés, alimentés du Nord-Vietnam, et surveille les frontières, en dehors des points de passages officiels ou traditionnels. Son service de renseignements apporte une couverture lointaine et rapprochée des menaces pesant sur le royaume en provenance des pays étrangers ou des zones de subversion. C'est dans ce contexte que le nouveau directeur prend la succession d'Hom Sundara le 18 octobre 1949, avec la mission de créer une police nationale capable d'assumer les compétences qui vont, très prochainement, être transférées au gouvernement royal.

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LE LAOS ET SES VOISINS EN 1949

En 1949, si bien évidemment, la géographie du Laos n'a pas subi de changement récent, sa situation politique a considérablement évolué, du fait de la réalisation de son unité et de l'indépendance accordée par la France à chaque Etat d'Indochine. Les frontières du royaume avec le Vietnam ne sont plus des frontières intérieures, mais deviennent internationales. De même, il appartient désormais au gouvernement royal d'assurer le contrôle des frontières avec ses voisins birmans et thaïlandais, et non plus à la France. La police lao ne peut davantage être bâtie sur le modèle de la police française d'avant 1945 : ses structures doivent tenir compte des réalités de la géographie physique, humaine et économique du pays, des nouvelles frontières, du contexte politique et militaire dans le sud-est asiatique. Elles doivent, également, pouvoir régler les problèmes policiers intérieurs, traditionnels ou nouveaux. Le Laos a une superficie de 237 000 km2, soit un peu plus que les 2 / 5èmes de celle de la France (551 255 km2), étirée sur 1 200 kilomètres de longueur et peuplée, seulement, de 1 500 000 à 1 800 000 habitants. La densité au kilomètre carré est donc comprise entre 6, 30 et 7, 60, faible: le pays est souspeuplé. La répartition des populations est très inégale: plus nombreuses dans les grandes vallées du Mékong et de ses principaux affluents, Nam Ou, Nam Khan, Nam Ngum, Sé Bang Fay, Sé Bang Hien... et rares ou absentes dans de vastes zones montagneuses, comme dans la barrière calcaire à l'est de Thakhek.

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Les régions du Nord Laos, de haute altitude, sont chaotiques, enchevêtrées, découpées en compartiments de terrain isolés, difficiles d'accès. La forêt, primaire et très dense ou clairière, moins épaisse, recouvre 89 % du sol. L'existence de zones peu peuplées, la présence de la forêt, l'isolement de massifs ou de vallées, le chaos de hautes montagnes, dépassant 2 800 mètres d'altitude, sont des facteurs défavorables à une bonne couverture policière du pays. Des groupes armés peuvent se dissimuler sans être repérés et surgir brusquement sur les grandes voies de communication ou dans les riches vallées. Le maintien de postes permanents dans ces régions excentriques exige des effectifs nombreux. La pauvreté des voies de communication dans l'intérieur du pays, la rareté des terrains d'aviation, l'inexistence d'hélicoptères s'ajoutent aux difficultés du terrain: loin des villes et des grands axes, on ne peut guère circuler qu'à pied ou en pirogue sur les torrents de montagne. Le Laos a hérité de longues frontières. La totalité des I 635 kilomètres de frontière commune avec la Thaïlande (frontière terrestre à travers la forêt dans la province de Sayaburi et la région de Champassak et Mékong pour le reste) est aisément perméable et traversée sans difficulté notable. La densité de la sylve sur la rive lao favorise l'établissement de caches, de relais ou de camps secrets. Il en est de même avec la Birmanie, séparée de sa voisine par le même fleuve: comme avec la Thaïlande, il faudrait un homme tous les trente mètres pour détecter, de nuit, un débarquement clandestin. Les frontières avec le Cambodge (404 kms) et avec la Chine (391 km) sont aussi perméables. La plus grande partie des 1693 kilomètres qui séparent le Laos et le Vietnam est constituée par la Chaîne annamitique, partout fortement boisée, mais aisément franchissable dans le Nord Laos et plus difficilement dans le Moyen et le Sud où elle ne se laisse facilement traverser que par de rares cols (Keo Neua, Mu Gia et Ai Lao). Mais, malgré la présence de nombreux sommets avoisinant les 3 000 mètres d'altitude, elle ne représente nullement un obstacle infranchissable pour des groupes subversifs 12

qui peuvent entrer au Laos par un nombre important de passages. Ainsi, ces 4 351 kilomètres de frontières sont impossibles à contrôler de façon étanche même avec l'aide de sérieux effectifs, d'autant plus que vivent le long de ces frontières des tribus de même famille pour qui, souvent, cette ligne arbitraire ne signifie rien. Le Mékong lui-même est davantage un lien qu'une séparation. Et, cependant, en cette année 1949, c'est à travers ces frontières perméables qu'entrent au Laos pirates, en provenance de Thaïlande, propagandistes venant de Chine ou groupes subversifs issus du Nord-Vietnam. Si ces facteurs géographiques doivent être pris en considération pour fixer les principes structuraux de la nouvel1e police, les facteurs géopolitiques et politiques revêtent une importance, peut-être, plus grande encore. L'absence de débouché direct sur la mer condamne le Laos à une politique d'équilibre ou de bascule, facteur certain de pressions ou de menaces, qu'il faudra connaître et évaluer. Faute d'un service de renseignements extérieurs que le gouvernement royal n'envisage pas de créer, la police, qui a la mission de prévenir et de réprimer les atteintes à la sûreté intérieure et extérieure de l'Etat, devra se donner les structures indispensables pour remplir ce rôle, comme il lui faudra, pour la même raison, suivre de près les événements qui se déroulent, hors des frontières, chez ses voisins. Le Royaume est enserré entre des grandes nations, plus nombreuses et plus puissantes, qui mènent, chacune, des politiques ne pouvant manquer, à plus ou moins longue échéance et plus ou moins directement, de l'atteindre. Le Laos ne peut prétendre rester intouché, d'autant plus que certains de ses voisins peuvent tenter d'utiliser, à leurs fins, telle ou telle minorité ethnique du pays ou tels résidents étrangers. Le contrôle des étrangers au Laos ne doit pas revêtir un simple aspect administratif, mais doit être une surveillance politique des impulsions éventuelles venant de l'étranger. 13

En cette année 1949, les événements qui se déroulent autour du royaume sont importants et créent un contexte qui doit influer sur les structures de la future police nationale, car ils portent en eux soit une menace (cas de la Chine), soit un danger concret déjà perceptible (cas du Vietminh et de la Thaïlande). Depuis avril, Mao Tsé Tung a franchi le Yang Tsé Kiang et ses troupes descendent dans la Chine du sud. L'état-major français prévoit son arrivée sur la frontière indochinoise à la fin de l'année. Or, il y a au Yunnan les mêmes "minorités ethniques" qu'au nord du Laos (provinces de Namtha et de Phongsaly), notamment des Lu, beaucoup plus nombreux en Chine qu'au Laos. En 1945, les Chinois (nationalistes) avaient décrété le rattachement de ces deux provinces au Yunnan et mené une propagande séparatiste parmi les minorités ethniques du nord Laos. On peut craindre que le zèle des activistes communistes chinois ne s'exerce encore dans ces régions, mais surtout on peut supputer un élan nouveau donné au mouvement rebelle Lao Issala. La majeure partie de ce dernier est basée au nord-Vietnam, mais l'arrivée des communistes sur la frontière lui permettrait d'être ravitaillé par la Chine et d'atteindre les régions de Namtha et du nord de Luang Prabang, jusqu'à maintenant épargnées par la subversion. Les Lao, traditionnellement, redoutent la Chine, car ils en ont considérablement souffert pendant des siècles. Si le gouvernement royal, grâce à la présence française en Indochine, ne craint pas une invasion chinoise, la frontière du nord reste une de ses préoccupations majeures, et, comme le roi, insiste pour que la police ne l'oublie pas.

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LA SUBVERSION

COMMUNISTE

Le "gouvernement" Vietminh (Vietnam Doc Lap Dong Minh, Ligue pour l'Indépendance du Vietman), présidé par Ho Chi Minh, qui réside dans les zones montagneuses du nord-est du Vietnam, dirige une guérilla dans toute l'Indochine, vraiment puissante au nord, au moyen de Comités de résistance et d'administration d'interzones (les Lien Khu), regroupant deux ou trois provinces. Cette année 1949, se constituent avec l'aide des Chinois, qui fournissent matériel et instructeurs, les premiers régiments réguliers, noyaux de futures divisions. Le commandement français a poursuivi avec succès un effort de "nettoyage" au Tonkin pour soulager le delta (Hanoï, Haiduong et Haïphong) des sabotages ou opérations vietminh. Ces activités adverses, dans ce secteur, ont diminué sensiblement ou ont disparu. Pour forcer l'armée française à stopper cet effort et la contraindre à disperser ses forces mais aussi pour aguerrir ses troupes, les dirigeants vietminh lancent des séries d'attaques contre les. postes militaires français de la frontière de Chine, aux alentours de Langson, de Lao Kay et de Moncay. L'ancien empereur d'Annam, Bao Dai, est rentré au Vietnam en avril et, installé à Dalat, préside un gouvernement unifié, dont la tâche principale doit consister à prendre à son compte la pacification intérieure, tandis que l'armée française se consacrera, en priorité, au contrôle et à la défense de la frontière de Chine (où déjà des réfugiés nationalistes se présentent et où on attend l'arrivée des troupes communistes), et, évidemment, au combat entre les forces régulières vietnminh. Le long de la frontière du Laos, la plupart des régions du Vietnam, hors des grands axes, sont plus ou moins sous le 15

contrôle des guérillas vietminh des interzones (Lien Khu) IV pour le nord et V pour le sud. Ce dernier lien khu est situé, au delà de la Chaine annamitique, à la hauteur des provinces de Saravane et d'Attopeu. C'est dans le lien khu IV qu'est basé le Comité Lao Issala de l'Est, fondé par le Parti Communiste Indochinois en 1946, après la réoccupation du Laos par les troupes françaises et les unités lao fidèles au roi de Luang Prabang. Ce comité, encadré par des Vietminh, mène une action de subversion au Laos. La politique d'Ho Chi Minh vis-à-vis du Royaume est simple. Dans l'immédiat, il faut empêcher que le Lao ne se transforme en territoire adverse qui menacerait la "Révolution" sur son flanc, et la couperait de ses liaisons extérieures par la Thaïlande; il faut aussi fixer le maximum de troupes françaises hors des régions du Vietnam, jugées vitales pour la survie du mouvement Vietminh. Dans ce but, il faut développer une ambiance de subversion et de guérilla. A long terme, la Laos doit tomber sous la domination du Vietminh, car le Parti Communiste Indochinois, auquel appartiennent les principaux dirigeànts, se veut le fédérateur de l'ancienne Indochine française, après avoir été le guide et le chef de sa révolution. En outre, celui qui tient les "hauts" du Laos a une position privilégiée contre tout adversaire tentant de traverser le Mékong en direction de l'est. Les chefs vietminh n'oublient pas que le Vietnam et la Thaïlande sont ennemis séculaires. Jusqu'en novembre 1947, la Thaïlande a accueilli et aidé (plus ou moins ouvertement selon les périodes) le mouvement Lao Issala, chassé du Laos. Le gouvernement de Bangkok, soucieux de participer à toute discussion politique régionale, souhaitant obtenir des rectifications de frontière avec le Laos, ayant réorganisé son armée, a même soutenu un comité d'action révolutionnaire pour l'Indochine, le Comité Thong ln, du nom de son président, le ministre de l'Industrie, Thong ln Puriphat. 16

Cet organisme comprenait des représentants du Lao Issala, des Khmers Issarak et des organisations vietminh en Thaïlande. Sa commission militaire, confiée au prince lao Souphanouvong, assisté du commandant vietnamien du "Front du Mékong" et de son commissaire politique, a réparti les aides, les armes, le matériel et l'argent remis par le gouvernement thaïlandais ou des organisations comme les Seri Thai (Thai libres, mouvement de résistance anti-japonais). Khuang Aphaiwong, un des principaux leaders politiques de cette période, d'origine cambodgienne, s'est activement démené en faveur du Lao Issala et des Kmerslssarak. Le gouvernement thaïlandais a volontairement fermé les yeux sur l'activité des comités lao-viet qui lançaient des raids et des opérations au Laos. Mais dans la nuit du 8 au 9 novembre 1947, un coup d'Etat militaire a pris le pouvoir. Le maréchal Phiboun Songkham, ancien dictateur durant la guerre et allié des Japonais, est devenu commandant en chef, puis, en avril 1948, Premier ministre. Il a, immédiatement, déclenché une répression brutale contre les organisations "progressistes" basées en Thaïlande. Thong ln Puriphat, les principaux chefs des Seri Thai, d'anciens ministres accusés de pro-communisme ont été arrêtés. Des perquisitions ont eu lieu dans les organisations vietminh. Une grande partie des Vietnamiens engagés dans les opérations menées de Thaïlande en direction du Laos ont rejoint le Vietnam. Ces raids ont été stoppés ou fortement réduits. Les dirigeants thaïlandais sont toujours préoccupés par ce qui peut se passer dans le nord-est, le Phak Issan, peuplé de populations lao et qui abrite des minorités vietnamiennes établies le long du Mékong. Ces villages vietnamiens sont dûment organisés par le Viet Kieu Cuu Quoc Hoi Thai Lao, l'Association des Vietnamiens au Laos et en Thaïlande pour le Secours de la Patrie, émanation du Parti Communiste Indochinois. Les comités de résistance viethminh, qui continuent de fonctionner, quoi qu'avec une certaine discrétion, y collectent de l'argent et y recrutent agents et guérilleros. 17

Ces comités ont mission de convoyer vers le Vietnam du matériel et des armes, provenant des colonies vietnamiennes de l'étranger et de Thaïlande, d'escorter des agents de haut rang effectuant des liaisons entre Ho Chi Minh et l'extérieur, de mener la guérilla au Laos, pour fixer le maximum de troupes françaises. Mais ils doivent aussi aider, encadrer les groupes Lao Issala encore en activité, rechercher des renseignements sur le Laos, sur la Thaïlande, déployer une propagande favorable au Vietminh et hostile à la présence française en Indochine. Le mouvement Lao Issala (Lao Libres) était né, après la capitulation japonaise du 15 août 1945, avec l'aide des Chinois nationalistes, des Vietnamiens du Viet Kieu Cuu Quoc Hoi Thai Lao et de certaines organisations thaïlandaises, pour s'opposer au retour de la France au Laos. Ayant perdu le bénéfice de la présence des troupes chinoises, rentrées chez elles, battu militairement et psychologiquement par ses adversaires français et lao fidèles au roi de Luang Prabang, sans soutien populaire, le mouvement avait dû s'exiler, en Thaïlande en majeure partie, et dans les zones frontalières du Vietnam, sous le contrôle des Vietminh, pour une petite fraction. En Thaïlande, l'échec de leurs tentatives militaires, l'indifférence que leurs frères de la rive gauche manifestaient à leur égard, l'indépendance accordée au royaume du Laos, l'hostilité rencontrée, après novembre 1947, auprès du nouveau gouvernement thaïlandais, avaient provoqué de profondes scissions entre ses membres, les uns partisans de négocier leur retour au Laos, les autres tentés de rejoindre leurs camarades déjà embrigadés au Vietnam par le Parti Communiste Indochinois. Tout au long de l'année 1949, le prince Souvanna Phouma, ministre des Travaux Publics du "gouvernement" Lao Issala, et Kruong, responsable de l'Economie et commandant en chef de l'armée, ont mené des négociations, le premier avec des représentants de la France, le second avec des envoyés du gouvernement royal du Laos, en vue de la dissolution du mouvement Lao Issala et du ralliement de ses membres. Le 18

prince Souphanouvong, soutenu par les Vietminh, chef du clan hostile à ces démarches et favorable à la poursuite du combat jusqu'à la "totale indépendance", a été radié du "gouvernement" Issala le 16 mai 1949. La signature de la Convention franco-Iao du 19 juillet a accéléré les pourparlers et, le 9 octobre, les ministres Lao Issala ont annoncé à Tiao Pethsarath, "chef effectif de l'Etat", qu'ils avaient décidé de dissoudre le mouvement. Le 10 du même mois, devant la réticence manifestée par ce prince autoritaire, ils 0 nt supprimé sa fonction. Le 24 octobre, le dernier Conseil des ministres Issala a prononcé la dissolution du mouvement, du "gouvernement" et de l'armée de Défense et de Libération à compter du lendemain 25 octobre 1949. Les premiers ralliements s'effectuent dans les jours qui suivent. Tiao Souphanouvong, rejeté des Lao Issala, avait tenté, en vain, de créer son propre mouvement. Les Vietminh, qui veulent utiliser le nom et la qualité de ce prince, lui ont refusé leur aide et ont fait pression pour qu'il rejoigne Ho Chi Minh, ce qu'il acceptera finalement. Il quittera Bangkok le 19 novembre pour la Birmanie, la Chine et le Vietnam. Quelques chefs de bandes, refusant le ralliement au gouvernement royal, se mettent à la disposition de Tiao Pethsarath, qui, faute de moyens, les renvoie sur les comités de résistance vietminh en Thaïlande. Ces comités poursuivent leurs opérations en direction du Laos, qui se trouve ainsi confronté à une subversion venant de l'ouest (comités vietminh de Thaïlande) et de l'est (Comité Lao Issala basé au Vietnam). Les deux comités de résistance vietminh actifs en Thaïlande sont ceux d'Oubon et d'Oudorn. Ils envoient sur la rive gauche des groupes armés, formés de quelques Lao, de Thaïlandais et de Vietnamiens, mener une guérilla et protéger la constitution de "zones-bases" de subversion dans quelques régions excentriques du Laos. Ces zones-bases, organisées selon les normes vietminh, ont pour but d'implanter des "auto-défenses", des associations d'embrigadement des populations, des écoles clandestines, des administrations parallèles. Les responsables de ces zones-bases 19

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