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Hôtes et Touristes au Sénégal

De
256 pages
L'Afrique de l'Ouest est devenue une terre touristique, pour les Européens surtout, où le Sénégal occupe une position singulière. Destination proche et lointaine dans l'imaginaire du dépaysement contemporain, les voyagistes travaillent sur cette distance. L'exotisme sénégalais est approprié à la mesure de projets touristiques différenciés. C'est un peu à chacun son Sénégal suivant le voyage choisi...A partir d'une activité économique transnationale, l'ouverture sur le monde ne va pas sans soulever des difficultés sur le terrain; l'exemple casamançais l'illustre pleinement. Le tourisme pose alors la question des interactions et des contradictions entre les identités culturelles.
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HôTES ET TOURISTES AU

SENEGAL

Imaginaires

et relations touristiques de l'exotisme

Collection Tourismes et Sociétés dirigée par Georges Cazes
Déjà parus

G. CAZES, Les nouvelles colonies de vacances? Le tourisme international à la conquête du Tiers-Monde. G. CAZES, Tourisme et Tiers-Monde, un bilan controversé. M. PICARD, Bali: tourisme culturel et culture touristique. D. ROZENBERG, Tourisme et utopie aux Baléares. Ibiza une île pour une autre vie. G. RICHEZ, Parcs nationaux et tourisme en Europe. M. MAURER, Tourisme, prostitution, sida. H. POUTET, Images touristiques de l'Espagne. O. LAZZAROTTI, Les loisirs à la conquête des espaces périurbains. M. SEGUI LLINAS, Les Nouvelles Baléares. D. ROLLAND, (ouvrage collectif) Tourisme et Caraïbes. A. DE VIDAS, Mémoire textile et industrie du souvenir dans les Andes. F. MICHEL, Tourisme, culture et modernité en pays Toraja (Sulawesi Sud, Indonésie). J.M. DEWAILLY,C. SOBRY, Récréation, re-création: tourisme et sport dans le Nord-Pas-de-Calais. J. FROIDURE, Du tourisme social au tourisme associatif. Crises et mutations des associations françaises de tourisme. P. TSARTAS, La Grèce du tourisme. F. MICHEL, Tourismes Touristes Sociétés.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6614-1

Collection Tourismes et Sociétés

Didier MASURIER

HôTES ET TOURISTES AU SENEGAL
Imaginaires et relations touristiques de l'exotisme

L'Harmattan

5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

A Pierre et Ida pour l'expérience sensible du proche et du lointain... A Louis- Vincent Thomas pour la leçon du détour

INTRODUCTION
Le voyage (comme la marche) est le substitut des légendes qui ouvraient l'espace à de l'autre. Que produit-il finalement, sinon par une sorte de retournement, «une exploration des déserts de ma mémoire», le retour à un exotisme proche par les détours au loin, et «l'invention» de reliques et de légendes... M. de Certeau (L'invention du quotidien)

Désormais les centres commerciaux urbains vendent tous les biens et produits pour aménager et vivre en la demeure, mais ils offrent également les services pour la quitter ou la transposer ailleurs, le temps d'un forfait touristique... Au supermarché, on peut donc faire les courses du quotidien et la course à l'évasion, avoir en libre service les produits du "monde-marché" et recourir à ses services pour accéder aux marchés pittoresques du monde... Ainsi, le tourisme international en tant que service et consommation de loisir (les voyages d'affaires mis à part...) procède et participe du mouvement généralisé de circulation des hommes, des biens, des capitaux. Et, depuis les années soixante surtout, les périphéries de loisir des centres émetteurs du tourisme se sont progressivement étendues pour intégrer des pays, des régions jusque-là réservés aux élites du voyage. L'ensemble ouest-africain a donc été récemment "introduit sur le marché" touristique, et le Sénégal représenta dès lors "la porte de (cette partie de) l'Afrique" ouverte ou accessible aux consommateurs européens en recherche de nouveaux exotismes ou d'autres rivages... 5

Dans ce contexte, le voyage touristique put apparaître pour certains comme "une péripétie de la sédentarité" et ses destinations ouvrirent alors sur"... le monde comme menu et comme dégustation (...) et à ce menu les minorités sentencieuses ajoutent sans cesse le piment de plats inédits" (1). Métaphores évoquant une "banalisation touristique" du voyage et "l'homogénéisation culturelle" du monde, ce sont là les éléments d'un débat qui a autant alimenté la diversification et l'expansion du tourisme international, que les analyses de cette activité au cours des trois dernières décennies. D'un côté, des "minorités sentencieuses", on a beaucoup dit et médit de l'essor du tourisme et des "impacts négatifs" que pouvaient avoir des aménagements et mouvements saisonniers "de masse" dans certaines proches périphéries; mais, parmi ceux qui furent ses dénonciateurs les plus véhéments se retrouvent aujourd'hui, les "épiciers" de l'exotisme touristique haut de gamme ou les gérants d'une rente éditoriale à gros tirage (des défricheurs de nouvelles frontières... aux baliseurs de route... pour ne caricaturer que deux exemples bien connus). Il ne s'agirait alors que "d'une dissidence toujours éphémère" (2), ou comme on a pu comparer, un peu rapidement, les hippies, sur les chemins de l'Orient (extrême...), aux "troupes de choc du tourisme de mas~e" (3), leurs pérégrinations ou leurs égarements exotiques contribuant là encore à ouvrir de "nouvelles" destinations... De l'autre, analystes ou polémistes, contempteurs ou zélateurs du tourisme international ont vivement confronté leurs points de vue sur les avantages et les coûts économiques, la dynamique du développement, et les effets d'entraînement ou les impacts socio-culturels d'une telle activité. Les positions oscillaient généralement entre la panacée ou la nouvelle traite, entre un passeport pour le développement ou les désillusions de la ruée vers le soleil... pour reprendre les titres de quelques
1. P. Bruckner et A. Finkielkraut, "Au coin de la rue, l'aventure", Ed. du Seuil, Paris, 1979, p. 64 et 49. 2. Pour reprendre l'analyse que J.-D. Urbain développe à propos de ce qu'il identifie comme un "tourisme expérimental", dans "L'idiot du voyage. Histoires de touristes", Ed. Plon, Paris, 1991, p. 237. 3. Cf. D. MacCannell, "The Tourist. A New Theory of the Leisure Class", Ed. Schoken Books, New York, 1976, p. 171. 6

ouvrages qui feront date au tournant des décennies 70-80. Dans ce débat, trop souvent "le discours du mépris" (4) à l'encontre des touristes faisait écho au discours de la compassion vis à vis des hôtes, toujours victimes et spoliés (5). Le constat de D. MacCannell était justifié sur ce point, "la critique moderne des touristes ne procède pas d'une réflexion analytique sur le problème du tourisme, elle fait partie de ce problème." (6). Car au delà des procès de "bonne intention" (ou de mauvaise conscience...), l'analyse des relations imaginaires et effectives -dans les regards, les paroles, les actes au présent et par l'histoire de leur circulation généralisée- entre les agents et acteurs de cet échange inégal n'en fut pas moins éludée, voire négligée. Alors même que cette étude est indispensable à la compréhension de "l'ordre planétaire et circulatoire" (7) en expansion auquel participe le tourisme, aux dynamiques de la modernité qu'il révèle et alimente. Corrélatifs aux enjeux et inégalités économiques, spatiales de l'échange, les codes et rites du voir et du faire le voyage et de l'accueillir, les images de l'autre/de soi, les sociabilités du dedans/du dehors investissent temps et lieux exotiques, les parcourent et les organisent en espaces touristiques (8). Dès lors, ils sont facteurs et révélateurs du changement social et culturel ici et ailleurs, à la fois imposé (transposé) à, et se déroulant dans la société d'accueil. M. Picard rappelait aussi "...derrière la marchandi4. Justement analysé par J.-D. Urbain, dans "L'idiot du voyage...", op. cit. 5. À ce sujet, on peut rappeler la critique de F. Laplantine quant aux utilisations (moraliste, politique, ethnologique, etc...) d'une "altérité fantasmatique", puisque "au travers de cette déontologie du regard vers l'autre (...celui-ci) finit d'ailleurs par être perdu de vue, tant on ne regarde que soi~même dans le miroir de l'autre...". Cf. "L'anthropologie", Ed. Payot & Rivages, 1995, p. ]90 (1ère éd. Seghers, 1987). 6. Op. cit., p. JO. 7. Formule de J. Viard, cf. "Agora et paysage", dans "Les vacances. Un rêve, un produit, un miroir.", Autrement, série Mutations, n° III, janv. ] 990, p. 93. 8. Une logique de la circulation, de l'occupation aussi se déploie, s'installe en un lieu, au sens où "l'espace est un lieu pratiqué", cf. M. de Certeau,

"L'inventiondu quotidien. 1. Arts de faire", Ed. Gallimard, Paris, 1990,
(1ère éd. UGE, 1980), p. 173. 7

sation du monde, un autre processus est à l'oeuvre, qui touche à l'identité et aux nouveaux sens et enjeux de la culture." (9). Et si "le tourisme travaille de l'intérieur les sociétés qu'il pénètre..." (10) les acteurs (individuels et collectifs) intègrent, utilisent, voire manipulent ce mouvement et ses étapes comme un espace, une histoire possible de leur modernité en devenir (11). Ainsi, les pratiques du tourisme, manières de voir et de faire ailleurs, constituent un champ de recherche trop souvent négligé (ou, encore une fois, méprisé) par l'anthropologie. C'est donc avec l'objectif d'inscrire cette réflexion dans une anthropologie de la modernité (12), à l'oeuvre dans et par les voyages ici et ailleurs, hier et maintenant, que l'on s'est attaché, pour construire et mener une recherche sur les "terrains" et les récits des tourismes au Sénégal. Entin, on ne peut pas occulter dans le choix de cette recherche, la part d'une expérience de routard, de touriste, et d'anthropologue en Afrique. Ce travail procède donc aussi des déplacements et dépaysements, de routes et de pistes, de cheminements et d'égarements, d'enchantements et de désenchantement, d'orientations et d'interrogations, d'une écriture et de lectures... du voyage. Les rencontres d'autres voyages, ceux des aspirants et des acteurs des migrations de travail -des quartiers populaires de la Médina à Dakar et de Kadior à Ziguinchor à quelques foyers de travailleurs parisiens, où j'appris des rudiments d'une langue véhiculaire dans ce pays, le Wolof-, ne
9. Cf. "Bali. Tourisme culturel et culture touristique", Ed. L'Hannattan, Paris, 1992, p. 13. 10. Cf. M.-F. Lanfant dans un rapport de l'URESTl -Unité de recherche en sociologie du tourisme intemational-, CNRS, Paris, 1982. Il. Et c'est pourquoi les problématiques en tennes d'impact culturel, voire "de critères allogènes" dans "la définition (...) des identités locales..." n'envisagent que partiellement l'échange touristique, en privilégiant ainsi un de ces tennes, l'autre n'étant finalement que détenniné dans ses tnmsfonnations, une cible d'un impact... Une position pour le moins paradoxale de M.-F. Lanfant, cf. "Identité, mémoire, patrimoine et «touristification» de nos sociétés", dans Sociétés, na 46, 1994, pp. 433-439. 12. Plus largement qu'une "ethnographie de la modernité" comme le proposait D. MacCannell, suivant une perspective ethnométhodologique, donc limitée à un "méta-récit" de récits touristiques ou au mieux une phénoménologie pointilliste des expériences touristiques, op. cil., p. 4. 8

furent pas sans importance non plus dans les questionnements posés aux dynamiques culturelles (de l'appartenance et du détachement, de la tradition et de la modernité, etc...) que nos "migrations croisées" entretiennent ou renouvellent. Entre l'Europe et l'Afrique, des premières explorations et entreprises commerciales aux tourismes d'affaires, d'expert et de loisir (l3), le voyage a permis et contribue à une organisation des espaces-temps et sa logique de l'échange; et, c'est bien par la circulation des hommes, la confrontation des regards et des mots, la relation à/de l'exotisme, qu'il participe aux dynamiques de la modernité. L'exotisme, au sens large, qui polarise les désirs de partir (ou de lointains rivages...) et accompagne les pérégrinations plus ou moins curieuses, révèle une distance spatiale, historique, culturelle (14), autant qu'il est fonction de son appréhension et son expérience par les voyageurs et leurs hôtes. Dans ce contexte, l'altérité aiguille la mobilité et ses mobiles dans les relations entre les protagonistes de l'échange touristique. Elles sont aussi inscrites dans une histoire des échanges, et porteuses des mythologies et des nostalgies du lointain, de la mémoire des confrontations, des contradictions sociales comme de la domination culturelle entre l'Europe et l'Afrique. Dans le contexte sénégalais, l'étude a donc été axée sur les modes d'occupation et de consommation touristiques du temps et des lieux de vacances, à partir des voyages organisés ou à forfait. De leur promotion à leur consommation on tentera, dans un premier temps, d'évaluer et de comprendre la portée, le sens des discours et des pratiques de ces voyages (consommations de l'exotisme et territorialisation touristique -ou "pratiques spatialisantes" pour M. de Certeau- d'un pays d'une région). Le temps de l'errance ou d'une transplantation balnéaire relève t-il seulement d'une "temporalité de l'éclate", de la "découverte" et de la convivialité d'individualités
13. Et même jusqu'au récent et cynique "tourisme des déchets"... 14. Sur ce plan, les représentations néo-évolutionnistes de cette distance sont encore fréquentes, en pensant, entre autres, aux critiques de M. Augé, "hier est à côté (l'exotisme est encore la figure de notre passé)...", cf. "Ces sauvages ne sont qu'une idée", dans l-L. Amselle et al, "Le sauvage à la mode", Ed. Le Sycomore, Paris, 1979, p. 23.

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libérées (15) au soleil africain'? Ces épisodes vacanciers et leurs mobilités ne relèvent-ils pas plutôt d'une dépense et consommation de loisir dans un contexte exotique (ou un site insulaire, on le verra), que les touristes reconnaissent, actualisent et s'approprient, suivant leurs dispositions et leurs stratégies socio-culturelIes '? Ces stratégies ont été analysées à partir d'une grille de lecture typologique (16) des mobilités et formes d'occupations de l'espace-temps touristique sénégalais, promues (dans les catalogues de tour-opérateurs), organisées et mises en œuvre (par les acteurs in situ). Trois types principaux ont été distingué, le premier type concerne la villégiature (17), balnéaire généralement, modèle vacancier quasi archétypique, il se caractérise par un transfert, ou une transplantation de sédentarité qu'alimente le "désir du rivage" (I8) et du repli sur soi; ensuite, la visite combinant ou alternant les périodes de séjour (sédentarité Irepos) et celles d'excursions, d'incursions parfois, sur les sites "à faire", à visiter, c'est un peu le "touriste huron" (19); enfin le troisième type, l'itinérance, au fil de parcours tracés d'un territoire, dont la découverte exotique et la dénégation, ou la mauvaise conscience touristique aiguille souvent les mobiles et oriente les objectifs. Car, il y a bien"... la nécessité de différencier les «actions» (au
15. Cf. l'analyse de 1. Dumazedier, "La révolution culturelle du temps libre. 1968-1988", Ed. Méridiens Klincksieck, Paris, 1988, pp. 48-49. 16. Comme toute typologie, elle est évidemment discutable. Elle procède d'une interprétation des modèles du voyage proposés par les tour-opérateurs (plus ou moins distinctivement suivant les catalogues), qui fut mise à l'épreuve sur le "terrain" des discours et des pmtiques des touristes. Outre la discrimination fondamentale entre villégiateur (sédentaire) et tourisle (itinérant) mppelée par 1.-0. Urbain dans ses recherches, elle recoupe partiellement des typologies proposées dans d'autres études, en particulier celle de R. Lanquar et R. Hollier, "Le marketing touristique", Ed. PUF, Paris, 1981, pp. 38-39. 17. Pour reprendre ce modèle vacancier réévalué par 1.-0. Urbain, dans "Sur la plage. Mœurs et coutumes balnéaires", Ed. Payot, Paris, 1994. 18. En pensant à la généalogie des pratiques vacancières du bord de mer proposée par A. Corbin, "Le territoire du vide. L'Occident et le désir du rivage (1750-1840)", Ed. Aubier, Paris, 1988 (Rééd. Hammarion, 1990). 19. Selon 1.-D. Urbain, cf. "L'idiot du voyage", op. ciL, chap. 15.

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sens militaire du terme) qui s'effectuent à l'intérieur du quadrillage des consommateurs par le système des produits, et de faire des distinctions entre les marges de manœuvre que laissent aux utilisateurs les conjonctures dans lesquelles ils exercent leur «art»." (20). Pour autant, les envisager comme des tactiques consommatrices, ou des "ruses" touristiques, ne doit pas masquer la logique des pratiques les sous-tendant. D'ailleurs, en se plaçant dans le cadre d'une "polémologie de la culture" (d'où la sémantique des "actions" qu'indique M. de Certeau), n'est-ce pas reconnaître implicitement que ces manières de faire (du tourisme, dans notre cas) procèdent de fait, ou plus largement de stratégies (de loisir en l'occurrence), expressions en même temps qu'ajustement conjoncturels d'une logique des pratiques dans le champ d'un système de consommation. Mais, que ces dernières relèvent d'un "habitus" (21), d'une logique sociale ou des "improvisations réglées" opérantes, n'implique pas un conditionnement social uniformisant, imposant à des agents une position, et corrélativement une conduite/des dispositions de classe tournée vers sa seule pérennité, quel que soit le champ des pratiques envisagées. Ce serait alors nier la part des ajustements individuels et collectifs, des "ruses" justement, que les acteurs introduisent dans leurs acceptions et leurs appropriations des produits de consommation. Sur ce plan, il ne s'agirait pas seulement de stratégies de reproduction sociale (22) mais également de stratégies de reconnaissance culturelle (collective et individuelle) (23) dans le champ d'une pratique
20. Avançait M. de Certeau à propos des manières de faire du quotidien et de leurs "ruses", leurs bricolages avec la "grammaire" économique et culturelle dominante, op. cil., introduction générale, pp. XLIII-XLIV. 21. Entendu comme matrice sociale, acquise et incorporée, de perceptions et d'actions, selon P. Bourdieu, cf. "Esquisse d'une théorie de la pratique", Ed. Droz, Genève, 1972, pp. 178-179; voir aussi "La distinction", Ed. de Minuit, Paris, 1979, pp. 112-113. 22. Comme le remarquait F. Godard à propos de la théorie de P. Bourdieu, cf. "Sur le concept de stratégie", dans les actes du colloque sur "Les stratégies résidentielles", INED-Plan, MELTM, Paris, 1990, p. 19. P. Bourdieu rappelle toutefois que ''l'habitus est aussi adaptation, il réalise sans cesse un ajustement au monde...", cf. "Questions de sociologie", Ed. de Minuit, Paris, 1980, p. 136. 23. C'est en ce sens que l'on parlera aussi de stratégies identitaires. 11

et des signitications que les agents/acteurs lui et se donnent. Destination lointaine, au Sénégal nous sommes donc encore loin des "évasions de masse" et du "grand brassage social" (24) dont on gratifie parfois "le tourisme". Les organisations et entreprises touristiques travaillent aussi sur cette distance pour la rendre accessible, la sécuriser, la singulariser suivant les types de voyage promus. La perception de cette distance, par les touristes potentiels, ne procède t-elle pas aussi d'une appréhension (de l'ailleurs africain) en même temps qu'une accep(ta)tion codifiée (historiquement, culturellement) de la distance et d'une relation à l'exotisme sénégalais, "porte de l'Afrique" proche et lointaine... "Proches et lointains", les enjeux du présent et du devenir sénégalais dans le tourisme international le sont également. Les grands projets et perspectives senghoriens d'une ouverture au et sur le monde, de l'essor et du développement du pays par le tourisme, les investissements et aménagements qui les concrétisèrent, en partie, ont contribué à la structuration transnationale de ce secteur. Un "schéma directeur" qui a toutefois, au-delà de résultats économiques probants durant la dernière décennie, montré bien des limites. La part des opérateurs internationaux (et français en particulier) dans le secteur n'est plus à démontrer. Ainsi conçu, principalement par et pour des voyagistes et voyageurs européens, le Sénégal sur catalogue offre l'image d'un pays à facettes, alternant les tropiques balnéaires aménagés, les vertes frondaisons de "l'Afrique éternelle", voire des villes à l'exotisme quasi provincial (méridional, pour un lecteur français)... Paysages et visages d'une "Afrique de rêve" sont ainsi mis en valeur à travers le prisme des focales du voyage organisé, du villégiateur à l'itinérant. Les rhétoriques publicitaires étroitement codifiées, recèlent une lecture et vision du monde qui "parle" au et du consommateur, plus que du produit
24. Cf. 1. Viard, op. cil., p. 94. Une conception de la "popularisation" des pratiques touristiques (entretenant la confusion entre vacances et tourisme d'ailleurs) qui est assez ancienne pour cet auteur. Se reporter à "Penser les vacances", Ed. Actes Sud, Arles, 1984, où il affirmait que l'important dans les vacances "c'est l'acte devenu banal de quitter son domicile ordinaire" (p. 82), les statistiques de l'INSEE sont loin d'illustrer son analyse sur ce poi Ilt...
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à consommer, du "consommable" (25); il s'y exprime "une dénégation du réel sur la base d'une appréhension avide et multipliée de ses signes" (26). Dès lors en l'absence de contrôle des règles de l'échange touristique, comme de sa mise en valeur, quelles peuvent être les réceptions sénégalaises des pratiques touristiques? Pour des hôtes confrontés à "l'exotisme" d'une image touristique de leur pays, ou de sa "surréalité" touristique, qui prennent souvent en charge les contradictions socio-économiques de l'ouverture au monde du tourisme international (27). Les clubs, de vacances de Dakar à Cap Skirring, enclaves de loisir insulaires et protégées, sont représentatifs de cette "surréalité" touristique, ils la montrent et la dérobent aux regards des hôtes, imposant sa frontière et marquant son inaccessibilité à ceux-ci. Ne peuvent-ils ainsi cristalliser sentiments de frustration et ressentiments, source de tensions sociales, dont le tourisme n'est pourtant qu'un facteur parmi d'autres? Par aiHeurs l'ouverture sur le monde dont la "teranga" (que l'on peut traduire par hospitalité) sénégalaise en singularise l'amplitude, n'est pas non plus sans ambiguïté, inhérente à la professionnalisation de l'hospitalité (l'exemple des campements ruraux de Basse-Casamance sera intéressant en ce sens). Il se pose toujours la question de l'identité sociale des hôtes à l'épreuve de l'étrangèreté des voyageurs (du dehors), qui cependant l'interpelle, l'interroge et la transforme (du dedans), et, l'exemple casamançais permettra d'aborder cette "interaction dialectique (...) entre une prescription externe et une revendication interne d'identité" (28). Une dialectique identitaire qui
25. Se reporter à l'analyse des discours publicitaires de G. Cazes, "Le tÎersmonde vu par les publicités touristiques: une image géographique mystifiante", Cahiers du tourisme, C n° 33, CH.E.T., Université d'Aixen- Provence, 1976. 26. J. Baudrillard, "La société de consommation", Ed. Denoël, Paris, 1970, p. 32. 27. À commencer par la précarité et la sous-qualification de la plupart des emplois proposés aux nationaux, et ce en dépit d'une politique de formation aux métiers du secteur, entreprise à J'initiative des autorités sénégaJaises. Mais qu'en est-il des actions de formation continue à l'initiative des entrepreneurs? 28. SeJon M.-t'. Lanfant, dans le rapport de l'URESTI, op. cil. 13

répond d'une certaine manière à celle du voyageur qui, entre la tentation du repli sur soi (en villégiature) et l'aspiration à la rencontre des autres (par l'itinérance), joue d'une identité touristique appréciée/dépréciée. Finalement l'ambivalence de l'exotisme sénégalais (proche/lointain) ne se conjugue t-elle pas aux paradoxes du touriste (entre sédentarité/mobilité, sécurité et dépaysement, 29) ? Il Ya là, encore une fois, des parcours croisés dont on tentera de dénouer quelques fils... entre des aspirations au départ toujours porteuses et des illusions d'un réenracinement toujours tlatteuses... La composition traditionaliste et moderniste de ce qui fut envisagée comme l'alternative touristique ("rurale et intégrée") en Basse-Casamance est sur ce plan emblématique d'une volonté de concilier, ce qui était souvent présenté tels "des contraires" (le touristique et l'authentique, 30). De plus, la situation contlictuelle actuelle (dans la sous-région de BasseCasamance entre un "mouvement indépendantiste" et l'armée sénégalaise) n'est pas pour aider à démêler cet écheveau... Entin, l'ambition transdisciplinaire de ce travail, supposait de combiner des approches empiriques et théoriques d'un objet pluriel... Des imaginaires touristiques d'ici, abordées à partir d'une comparaison entre les discours et représentations des organisateurs de voyages (31) et les images, les occupations des touristes au cours de leur voyage au Sénégal (32); aux réceptions du tourisme là-bas, repérées dans les attentes, les espoirs ou les déceptions, comme les pratiques des acteurs
29. Sur ce point, je renvoie aussi à G. Cazes, cf. "Les nouvelles colonies de vacances? Le tourisme international à la conquêle du Tiers-Monde", FA!. de L'Harmattan, Paris, 1989, 1. I, 3ème partie, chap. 2. 30. dont la conjugaison donnera le dit "tourisme culturel", encore un avatar dissimulé du mépris, et affiché de la distinction, comme si le tourisme, quels qu'en soient la démarche et les buts, n'était pas fondamentalement une activité culturelle? 31. Il s'agissait des catalogues, et dans une moindre mesure des campagnes publicitaires des principaux tour-opémteurs, présents sur le marché fmnçais, étudiés pour les saisons de 1984 à 1987 inclus. Voir liste en annexe. 32. À partir d'observations in situ (avant le départ, à l'aéroport, et sur les sites de séjour pour les uns, ou au cours des étapes pour les autres), et au moyen d'un questionnaire posés aux différents types de touristes repérés. Cf. 2ème partie, chap. I, 1.1.1. 14

professionnels ou "parallèles" (non officiels) du secteur (33), la tâche ne fut pas toujours aisée dans l'océan des récits, des signes et la forêt des actions et des usages touristiques du Sénégal, entre autres de conjuguer les contraintes de l'observation participante à la discipline des recherches documentaires (34). Non "l'anthropologie n'est pas un sport dangereux" (comme l'indique le titre du dernier ouvrage de N. Barley...) c'est plutôt, de ce point de vue, une activité fastidieuse parfois au, et sur le quotidien exotique (proche et lointain), finalement un "sport" paradoxal dans le contexte du voyage organisé... Avant d'aborder notre sujet, je tiens à remercier tous ceux qui par leurs conseils, leurs remarques, leurs compétences ont contribué à l'aboutissement de ce travail: M. Benakli, G. Cazes, J.-D. Urbain (Paris), J. Home (Dublin), B. Sène-Diouf (Dakar), A. Goudiaby (Ziguinchor), sans oublier Marie-Pierre et Clément pour leur patience, leurs fidèles encouragements, sans qui ce livre n'aurait pas vu le jour... après tant de nuits passées au miroir de l'écran d'ordinateur...
33. Et s'appuyant sur des entretiens et des observatjons menés au cours de plusieurs enquêtes de terrmn de 1985 à 1987, notamment en BasseCasamance. 34. Version remaniée d'une thèse de doctorat en anthropologie sociale et culturelle, il n'est présentement pas nécessaire d'entrer dans le détail d'une discussion des conditions et des orientations méthodologiques de cette recherche. On se reportera à la thèse pour plus de précisions à ce sujet, cf. "Imaginaires et idéologies du tourisme international: l'exemple du Sénégal", sous la direction de L.-V. Thomas, Paris V, 1994. Enfin, certains thèmes n'ont pas été retenus pour la présente édition, comme l'approche historique des imaginmres du voyage, l'analyse de contenu des textes de la littérature spécialisée du voyage (guides et revues)...

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PREMIERE

PARTIE

Quêtes et conquêtes exotiques du tourisme international en Afrique

Les imaginaires

Chapitre I touristiques, ou le catalogue forfaits exotiques.

de nos

1. De l'Afrique catalogues...

des

"rêves

d'enfant"

à celle

des

Avant qu'elle n'apparaisse porteuse de l'étendard exotique au quotidien (à travers modes musicales, vestimentaires...) et sur la scène de la mise en tourisme de nouveaux continents (1), l'Afrique était déjà depuis longtemps "une terre privilégiée d'investissements mythologiques" (2) de l'Europe. On ne retracera pas ici l'histoire des imaginaires, des attractions et répulsions que l'Afrique a pu susciter en Europe (3), il s'agira plutôt d'en rappeler les grandes lignes et les principales figures, que l'on retrouvera peu ou prou dans les représentations touristiques contemporaines. Depuis les temps des incertitudes cartographiques (des "terrae incognitae" qui caractériseront longtemps l'intérieur africain, l'inconnu alors propice aux projections fantasmatiques, 4) ce
1. Le développement du tourisme sur le continent est indéniable depuis les années soixante, il n'en reste pas moins marginal, à la fois à l'échelle mondiale (avec 22,6 millions de touristes en 1996, l'Afrique représentait 3,8% des mouvements touristiques selon l'OMT) et à celle d'un continent (l'Afrique de l'ouest -s'étendant du Sénégal au Nigeria et du Mali à la Côte d'Ivoire- avec environ 2,3 millions de touristes en 96 représentait 0,3% des mouvements touristiques mondiaux et 10% des mouvements en Afrique -les pays d'Afrique du nord, et d'Afrique australe étant les premières destinations avec respectivement 37% et 28,7% des arrivées enregislrées-). 2. F. de Negroni, "Afrique fantasmes", Ed. Plon, Paris, 1992, p. Il. 3. Entre autres études, on se reportera à F. de Medeiros, "L'Occident et J'Afrique (XlIlème-XVème siècle)", Ed. Karthala/C.R.A., Paris, 1985, el, W. B. Cohen, "Français et Africains. Les Noirs dans le regard des Blancs (1530-1880)", Ed. Gallimard, Paris, 1981 (pour la trad. fr., 1ère éd. 1980). 4. F. Affergan souligne que "L'altérité merveilleuse ou monstrueuse surgit précisément là où elle s'avère invisible.", cf. "Exotisme et altérité", Ed. P.lJ.F., Paris, 1987, p. 31.

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continent représenta le grand sud brûlant et inhospitalier, terres des malédictions climatiques, bibliques, mais aussi d'espérances edeniques (dont l'or sera un aiguillon). Ses habitants ne sortiront que tardivement de la condition sauvage, de l'irréductible altérité (dont le marqueur chromatique fut, et demeure un connotateur culturel prépondérant, 5), pour endosser celle des fils de Cham -du servage et de l'esclavage- (6). Enfin, ils représenteront à la fin du XIXème surtout, un archétype de la condition primitive aussi attractive, si ce n'est rédemptrice dans le cas du bon sauvage, de J'enfant, du pitre jovial -une figure de la folie (7)-; que répulsive, avec celle de l'anthropophage, de "l'esclave" de ses instincts démesurés, voire de la persistante inhumanité (pour ce qui est de l'analogie simiesque, là encore ancienne et pérenne). Figures primitives fantasmatiques apparaissant tinalement aussi "vitales" que "corrosives" à l'image d'une identité occidentale (la vitalité et la morbidité caractérisent une des apories centrales des discours occidentaux sur l'Afrique et les Africains). C'est surtout à partir du XYIIIème, des premières explorations de l'intérieur (8), et d'un mouvement qui s'amplifiera au XIXème (9) (étant alors structuré par les compétitions impériales européennes -franco-britannique notamment- autour des
5. Depuis J'antiquité et 1'«Aethiops» des Grecs, J'homme à "face brûJée", les connotations culturelles du marqueur chromatique sont opérantes en Occident, (cf. F. de Medeiros, op. ciL), notamment à travers la dialectique chrétienne, et ses ambivalences, du blanc et du noir... en pensant à R. Bastide par exemple, pour "Color, Racism, and Christianity", dans Daedalus, printemps 1967, pp. 312-327. 6. Pour celle filiation commune des serfs et des esclaves, se reporter à W. B. Cohen, op. cil., p. 35. 7. Comme B. Mouralis l'a analysé dans la littérature, cf. "L'Europe, l'Afrique et la folie", E.d.Présence Africaine, Dakar-Paris, 1993. 8. La plupart des expéditions furent entreprises durant Ja seconde moitié du siècle, d'abord par le nord, avec 1. Bruce en 1769 à partir d'AJex,mdrie vers les sources du Nil, et F. Homemann en 1798 via le Fezzan, le lac Tchad vers le Niger, puis par l'ouest sénégambien, avec M. Park en 1795-1796 à travers le bassin du Niger. 9. Avec H. Clapperton, R. Caillié, H. Barth, pour la première moitié, et, R. F. Burton, J. Speke, D. Livingstone, H. M. Stanley, P. S. de Brazza, au cours de Ja seconde moitié du siècle, pour ne citer que les plus connus...

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grands axes de pénétration t1uviale, 10), que la mythologie de l'Afrique noire (11) va s'enrichir et diffuser dans l'imaginaire des Européens. Avec ses permanences et ses variances, cette mythologie, alternant fascination et répulsion, va traverser les relations de voyage et les carnets de route, s'amplifier dans la littérature, la presse dès le milieu du XIXème, pour devenir au XXème siècle un nouvel exotjsme régional accessible aux élites sociales du tourisme. Pacification, administration de nouveaux territoires et colonisation par l'imaginaire s'articulent et s'entretiennent, même si la seconde a souvent précédé la première comme le rappelait justement J. Le Goff (12). Aussi, dépendant, dans un premier temps, des garanties de sécurité qu'apportait l'ordre colonial (ayant permis ainsi l'exploitation des ressources cynégétiques, entretenant dans la mise en œuvre des premiers safaris, le mythe d'une animalité aussi abondante que dangereuse), et, consécutivement au développement d'un secteur touristique en Europe au XIXème siècle (13), l'exotisme africain se déclinera dès lors en curiosités et attractions, et sera ainsi progressivement intégré dans et par une "économie du dépaysement" (14). Et à l'instar d'autres parties du monde figurant les derniers refuges/réserves de la sauvagerie, l'Afrique fut aussi
10. Et l'Association internationale pour l'exploration et la civilisation en Afrique créée en 1876, lors d'une conférence géographique réunie à Bmxelles par le roi Léopold II sera le signal de la dernière curée, ne faisant qu'exacerber les compétitions impériales, avant le premier partage du continent entre les puissances européennes, arrêté à Berlin en 1884-85. 11. L. Fanoudh-Siefer intitula justement son étude "Le mythe du nègre et de l'Afrique noire", Nouvelles Éditions Africaines, Abidjan-Dakar-Lomé, 1980 (2ème éd.). 12. Dans la préface à l'étude de F. de Medeiros, op. cit. 13. Sur ces points, P. Aisner et C. Plüss, se référant à H. M. Enzensberger, rappehùent à propos que "l'homogénéisation de l'espace s'affirme comme la condition préalable d'un mouvement touristique d'envergure", d~ms "La mée vers le soleil. Le tourisme à destination du tiers monde", Ed. L'Harmattan, Paris, 1983, p. 51. 14. Formule de G. Ponnau dans "Sur les premiers guides de voyages modernes: J'exotisme mis en fiches et en cartes '1", cf. A. Buisine et N. Dodille (ss. la dir. de), "L'exotisme", Cahiers CRLH-CIRA01 (Université de La Réunion), n° 5, 1988, p. 108.

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l'objet d'attentions singulières, celles des distingués voyageurs à la recherche de nouveaux espaces et d'autres visages pour entretenir leur imaginaire littéraire. Ainsi écrivains et chroniqueurs du voyage du début de ce siècle, puis de l'entre-deux-guerres dénoncent, dénigrent, et se démarquent de ce qu'ils considèrent (déjà) la promiscuité touristique et la "banalisation" du voyage (ou quelque part le versant vulgaire de l'occidentalisation du monde après "les temps héroïques de la conquête" selon P. Morand, 15). Chez V. Segalen cela confine au leitmotiv dénonciateur des laudateurs du "tropicaJisme", des "Proxénètes de la Sensation du Divers" -de P. Loti aux touristes-, "des médiocres spectateurs" et des moyens dont ils disposent, car "... partie intégrale du jeu de l'intelligence humaine, la sensation du Divers n'a rien à craindre des Cook, des paquebots, des aéroplanes... 11 est possible qu'un balancement s'établisse: la promiscuité sera rachetée par le petit nombre qui saura encore sentir..." (16). La compagnie Cook semble devenir alors une cible emblématique, ainsi M. Leiris précise "Je ne tiens pas non plus à faire une publicité (si indirecte et si minime soit-elle) à l'agence Cook et autres organisations touristiques, qui toutes sont des entreprises du sabotage de pays" (17). Car le voyage et l'exotisme sont alors l'affaire "d'individualités fortes" (selon V. Segalen), dont les récits signifient autant l'originalité et la qualité de la pérégrination, que la distinction singulière de leur auteur. J.-D. Urbain parle justement "d'une «constance de position» du voyageur par rapport au monde. EUe fait de lui un observateur supérieur, un découvreur, un révélateur du rée1. Le touriste, lui, ne peut être qu'un spectateur; et le tourisme une parodie d'exploration qui ne révèle rien !" (18). Et l'Afrique demeure encore un continent à la mesure de ces "ambitieux" écrivains voyageurs, "terre
15. Cf. "Paris-Tombouctou", Ed. Flammarion, Paris, 1928, p. 30. 16. Dans "Essai sur l'exotisme", Ed. Fata Morgana, Montpellier, 1978; la réédition Livre de Poche, Paris, 1986 étant ici utilisée, respectivement p. 46, 38,41. 17. Dans son long récit, compte-rendu de la mission ethnogmphique "Dakar-Djibouti" (1931-1933) sous la responsabilité de M. Griaule, cf. "L'Afrique fantôme", Ed. Gallimard, Paris, 1981, p. 264 (1ère éu. 1934). 18. Cf. "L'idiot du voyage...", op. cit., p. 50. 22

maudite de perdition" (P. Loti) (19) ou désert d'une quête rédemptrice (M. Vieuchange), sombre sylve objet d'une fascination ambiguë (J. Conrad) ou parcours d'une réserve de sauvagerie (P. Morand), jusqu'aux comptoirs morbides des mécomptes coloniaux (L.-F. Céline) (20)... En ces terres des dernières aventures coloniales (y compris Tintin au Congo, Zig et Puce ...), et des épopées technoéconomiques (avec les croisières automobiles transcontinentales de Citroën, et Renault dans les années vingt), se perpétue toujours l'imaginaire de la découverte exotique sinon de la conquête de l'autre... Comme en ces lieux d'une recherche de soi au miroir du primitif sur scènes (notamment dans le contexte des expositions coloniales à MarseiHe en 1906 et 1922, Wembley en 1924, Paris en 1931, Porto en 1934...) (21) se propage l'idéologie colonialiste avec ses tigures ambivalentes et communes. Qu'iJ s'agisse du bon nègre pour se divertir, entre autres tigures, celle de Banania propulsée au quotidien... (L. S. Senghor disait "Je déchirerai les rires Banania sur tous les murs de France"), ou du mauvais sauvage à former (à travers le stéréotype largement partagé en Europe de la "force noire" (22), aussi brute et potentiellement dangereuse, que vitale et régénératrice, au cours du premier contlit mondial où elle devint force d'abattoir...).
19. Cf. L. Fanoudh-Siefer, op. cit., p. 116. 20. Et dans le roman colonial les exemples abondent de la malédiction aux enchantements africains, on se reportera entre autres études, aux numéros de la revue Itinéraires et contacts de cultures, sur "Le roman colonial", vol. 7 (1987) et vol. 12 (1990). Pour les textes de J. Conrad et L.-F. Céline, je renvoie à l'étude comparative de L. Rasson, "«Chacun sa place». L'anticolonialisme dans Heart of Darkness (1899) et Voyage au bout de la nuit (1932)", dans A. Buisine et N. Dodille (ss. la dir. de), "L'exotisme", op. cit., pp. 267-280. 21. Outre P. Morand, qui offre une relation symptomatique de l'imaginaire colonial dans les expositions parisiennes -universelles et coloniales- dans "1900", Ed. Flammarion, Paris, 1942; se reporter également au chapitre "Regards croisés" dans P. Blanchard et A. Chatelier (ss la dir. de), "Images et colonies", Ed. Syros/Alternatives, Paris, 1993, pp. 111-137. 22. Pour reprendre le titre évocateur d'un récit du It-col. Mangin, rAi. Hachette, Paris, 1910. Année de création d'un corps de timilleurs sénégalais.

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De l'ensauvagement à l'esthétique nègre, P. Morand encore, en synthétise les dérives. Ainsi, l'art nègre qui apporte sa "pureté, sa beauté originelles... primordiales" au renouvellement d'une plastique occidentale, comme le "bon noir" sa force de travail, et du désir, de "l'appel des sens" qu'il amplitierait en "nous"... "Il y a certainement en nous quelque chose de nègre: crier, danser, se réjouir, s'exprimer, c'est être nègre" (23), mais c'est aussi la marque d'une "dégénérescence" culturelle, inhérente au métissage ainsi envisagé (phobie gobinienne de P. Morand), puisque "le Nord s'avilit chaque fois qu'il s'allie au Midi. La ruée vers la côte d'Azur est le prologue de l'engouement nègre" (24). Engouement que d'autres utilisèrent aussi comme "un moyen de la critique sociale" (25), tant "contre-racisation" (des fascinations de M. Leiris pour les edens de couleur) que "primitivisme" contestataire et désir de "dépauysement" exotique (26) à la manière des surréalistes, valorisant une éthique du désir et une esthétique de la fragmentation. Associations de l'érotisme, de l'exotisme et de l'inconscient, de l'eros, du noir, du rêve et de la nuit (sur un air de jazz...), c'est à dire les "instincts" et l'enfance de l'homme "retrouvés" comme figures de la subversion culturelle. Ils polarisent d'ailleurs les appréhensions de la "décadence" de certains. "En 1928 (...) ces gens de couleur remplissent les hôtels meublés, les bars, peuplent nos nuits, donnent le ton à nos plaisirs. (...) c'est qu'étant descendus à une certaine manière de concevoir la vie, nous nous y rencontrons avec tous ceux qui sont tidèles à leurs instincts" (27), car "... notre âge est un âge nègre. Voyez
23. "Paris-Tombouctou", op. cil., p. 39. 24. Id., p. 50. Il livre une autre clef de l'infériorisation du Midi, du nègre, ainsi "le secret de l'infériorité de la race noire, race magnifique, souvent très ouverte d'esprit lors de l'enfance, mais bientôt hébétée par Jes excès sexuels", p. 82. 25. En suivant l'analyse de l'exotisme selon G. Balandier, cf. "Le détour. Pouvoir et modernité", Ed. Fayard, Paris, 1985, pp. 229-231. 26. Suivant la formule de C. Deliss à propos de G. Bataille, M. Leiris dans Documents, pour qui "l'exotique se liait à l'érotisme et le corps acquérJit la géographie de pays lointains... ", cf. "Notes pour Documents. QueJques réflexions sur J'exotisme et J'érotisme en France pendant les années trente", dans Gradhiva, n° 2, été 1987, p. 68 et 72. 27. P. Morand, op. cil., pp. 98-99. 24

cette paresse générale, ce dégoût des jeunes pour le travail, les nudités au Lido et à Palm Beach, l'égalité, la fraternité, les maisons en torchis qui durent trois ans, l'amour en public, les divorces, la publicité... En somme, le nègre, c'est notre ombre !fI(28). Finalement, l'ombre inquiétante des uns rejoint le jantôme des autres, en pensant à M. Leiris à l'opposé des positions idéologiques d'un P. Morand pourtant... Dans ce contexte, l'érotisation de l'autre exprimait tant la tentation du plaisir défendu, d'une sexualité animalisée, transgressive des Africains... que l'on peut nommer le sexotisme ou la fascination, comme l'attestation d'une sexualité exotique non réprimée (29); que l'inscription de ce désir dans une relation de domination (précisément permise par le renforcement de la colonisation), la femme africaine devenant rapidement la "mousso" dans les romans coloniaux, licence exotique et bonne à tout faire coloniale... (30). Mais la "belle époque" des certitudes impériales, comme les "années folles" des détournements ou attractions exotiques arrivent pourtant à leur terme (31) bien avant le second contlit mondial. Sur les scènes et dans les villes européennes comme dans les territoires de l'outre-mer, les réserves africaines de "sauvagerie" ne pouvaient que s'amenuiser. Les "grandes
28. P. Morand, "Magie Noire", Ed. B. Grasset, Paris, 1928, pp. 1.53-154, le titre de cet ouvrage est déjà évocateur de la force d'attraction et de répulsion que peut exercer alors cet "âge"... 29. L'Eve de mon choix est presque un animal... disait déjà P. Gauguin en Océanie... 30. Pour plus de détails sur cette question des ambivalences des négrophobie/négrophilie se reporter à ma thèse, op. cil., 1ère partie, et A. Martinkus-Zemp, "Européocentrisme et exotisme: l'homme blanc et la femme noire (dans la littérature française de l'entre-deux-guerres)'', Cah. d'études africaines, n° 49, vol. XIlI, 2ème trim. 1973, pp. 60-81. 31. Instructif sur ce plan, un des slogans de l'exposition coloniale de Paris en 1931, "Vous êtes invités à venir faire le tour du monde en un jour", l'allusion vemienne n'est pas sans résonnance à l'appropriation technoéconomique, désormais effective, de l'ailleurs, puisque le monde était déjà à quelques stations de métro, d'autobus, etc... Comme la "plage" ou "l'île tropicale" l'était virtuellement d'ailleurs dans une publicité d'il y a quelques années pour le centre Aquaboulevard de Paris (cf. "Pour la plage descendre à Pte de Versailles").

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