Identités et démocratie en Afrique et ailleurs

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296331679
Nombre de pages : 302
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Collection

"Sociétés Africaines et Diaspora"
dirigée par Babacar Sali

Patrice YENGO
(sous la direction de)

IDENTITE ET DEMOCRATIE
En Afrique et Ailleurs
....

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris - France Brazzaville

Association Rupture B.P.4081 Pointe-Noire -

Avec le concours de la Mission Française de Coopération

- Congo

@ Éditions ISBN:

L'Harmattan, 2-7384-4942-5

1997

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Sommaire
Fausses identités et démocraties Claude Meillassoux d'avenir

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Identités bosniaques et yougoslaves: questions politiques, socio-économiques, culturelles Catherine Samary

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Relations ethniques et ambivalences identitaires : le conflit gréco-macédonien, Sophia Mappa Ethnicité et démocratie, enjeux dans le monde arabe, Sonia Dayan-Herzbrun Race, ethnicité et luttes de pouvoir en Afrique du Sud, Jean-Baptiste Onana Ethnicité en Namibie, Ingolf Diener Problèmes identitaires et enjeux démocratiques au Niger, Abdoulaye Niandou Souley Géographie des ethnies, géographie des conflits à Brazzaville, Elisabeth Dorier-Apprill Ethnicité et logiques de pouvoir: les conflits "ethniques" de 1959 et 1993 au Congo Patrice Yengo Le rôle des médias dans la construction des identités de violence politique à Brazzaville Rémy Bazenguissa Ganga

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Identités et Démocratie

Identités religieuses, identités ethniques et situations d'aliénation au Congo Joseph Tonda Citoyenneté, ethnicité et ethnocentrisme: les enjeux de la démocratie en Afrique Abel Kouvoualna Histoire, mémoire et patrimoine: contribution à une politique volontaire de construction de l'Etat de droit, Elikia M'Bokolo

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LES AUTEURS Bazenguissa Ganga Rémy: Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris Dayan-Herzbrun Sonia: Paris VII - Jussieu Diener Ingolf: Université Paris VIII, Paris Dorier-Apprill Elisabeth: ORSTOM Paris, Brazzaville Kouvoualna Abel: Département de philosophie, Faculté de Lettres et de Sciences Humaines, Université de Brazzaville Mappa Sophia: Directrice du Forum de Delphes, Paris/Athènes M'Bokolo Elikia : Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris Meillassoux Claude: Directeur de Recherche (Hon.) au CNRS Niandou Souley Abdoulaye: Faculté des Sciences Economiques et Juridiques - Université de Niamey Onana Jean-Baptiste: Université d'Afrique du Sud, Prétoria Sanlary Catherine: Université Paris IX, C.N.R.S., Paris Tonda Joseph: Faculté de Lettres et des Sciences Humaines, Université de Brazzaville Yengo Patrice: Président de l'Association Rupture, Université de Brazzaville

Introduction
Patrice Yengo

L'Afrique des tribus, des ethnies et autres identités référentielles fait toujours recette dans l'appréciation des phénomènes politiques sur le Continent et continue à nourrir l'imaginaire journalistique des médias occidentaux. Toute lutte politique, tout conflit puise dans cette approche sommaire et expéditive son explication de base. L'Afrique elle-même ne s'y prête-t-elle pas ?Le récent génocide du Rwanda ou la guerre civile au Congo se sont laissés percevoir comme une simple bipolarisation ethnique des conflits politiques qu'ils sous-tendaient. Cependant la tragédie rwandaise n'est pas spontanée. Elle a permis paradoxalement de Inieux appréhender les mécanismes inhérents à ce genre d'entreprise -d'extermination- dont l'élaboration est déjà en gerlne dans le mode de colonisation du pays. Pour avoir survécu à leurs premières finalités, les structures de représentation Inentale et sociale, générées ou attisées par le colonialisme n'ont cessé de participer du génie social et de la manipulation culturelle dont les couches dirigeantes ont besoin pour perpétuer le pouvoir post-colonial. Le contexte de Inisère et de paupérisation actuel qui porte la Inarque des pressions des organisInes de Bretton- Woods contribue à l'aggravation de ces situations intolérables. Dans le mêlne temps l'inhibition de tout débouché démocratique dans les pays dominés par des pouvoirs autoritaiqui ont brisé toute émergence d'un sujet historique et social d'incarner le processus de fusion nationale, a contriidentitaire d'une conscience nationale encore et l'embrasement de l'ex-Yougoslavie montrent est loin d'être simple. Comment appréhender une se donne à voir que dans ses manifestations mais obstinément à toute classification épistémologique

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Identités et Démocratie

et que les acteurs eux-mêmes se refusent à nommer? C'est l'une des questions que le colloque de Pointe-Noire se devait de poser dans une approche cOlllparative avec les sociétés non-africaines. Question de renouer aussi entre les différentes initiatives qui contribuent à dégager des perspectives d'élaboration d'une conscience citoyenne aux exigences planétaires. L'idée de démocratie en Afrique rencontre les difficultés d'une précarité sociale illlposée et d'une mise à l'écart de la vie politique qui survit au parti unique. La résurgence des solidarités fallliliales et ethniques peut être interprétée comme une réponse de survie à cette logique d'écrasement. Conflits politiques ou conflits ethniques? Le glissement permanent du pôle politique à l'expression ethnique et vice-versa, l110ntreque la crise qui frappe les sociétés africaines sédimente des éléments de crainte réelle ou imaginaire qui occasionnent des blessures de la mémoire collective prêtes à s'ouvrir pour une conflictualité entretenue. Qu'elle survienne sous cette forme et sous le couvert de la démocratie révèle aussi que dans les sociétés où l'autonolllie individuelle s'efface devant la communauté, le principe démocratique "d'un hOlllme, une voix", ne pose pas d'emblée le problèllle du sujet social ou historique, l11aisdevient l'expression politique du sujet cOl11munautairequ'est l'ethnie. Le principe de l'ethnicité politique possède cette puissance de laisser la subjectivité s'accomplir dans l'unité substantielle du groupe. La jonction s'opère ici avec les objectifs d'une classe politique sans projet social cohérent et non Î111pliquée dans les processus de création de la richesse nationale, qui trouve dans la fraglllentation ethnique toute lajustification de son être politique. Ceci dit, l'appartenance ethnique est-elle incompatible avec la création des nations en Afrique? Il faut un volontarisme de la part des élites, dit E. M'Bokolo, pour arriver à l'Etat de droit, structuré par la Loi et non par des interdits transgressables par une violence qui ne peut être fondatrice de droit. Si le projet démocratique en Afrique est de donner naissance à un individu-sujet, pourquoi cette dynalllique n'intégrerait-elle pas la transition ( inscrite encore dans le rapport fusionnel avec le tout groupaI) d'une communauté encore rivée à la vérité totélllique de son identité, à une nouvelle cOlllrnunauté sociale basée sur les conditions réelles d'existence (urbanité, entreprise, quartier ...) ? Seules ces nouvelles identités peuvent générer la citoyenneté. Que ce projet ait échoué depuis les Indépendances ne le rend pas moins actuel!

Fausses identités et démocraties d'avenir

Claude Meillassoux

Comme c'est le cas dans toute société civilisée, le problètlle identitaire en Afrique vient de la nlise à l'écart de la vie politique. Les populations soumises aux transformations drastiques de leurs conditions de vie imposées par des autorités ou par des forces sur lesquelles elles n'ont pas prise, cherchent à faire reconnaître leur existence civique à travers des identifications extra-politiques, ethniques, religieuses, territoriales et même paramilitaires. Ces groupements d'essence idéologique, encouragés par un discours tTIanipulateuret fauSSetllentsavant, loin d'harmoniser les rapports sociaux, sont plus souvent générateurs d'exclusions, de haines et de vindictes. Ils peuvent devenir des instruments voués à l'affaiblissetllent politique de ceux qui s'y laissent enliser ou le lieu d'émergence de forces difficilement contrôlables. Le problème identitaire est donc bel et bien lié à l'enjeu démocratique dont on attend qu'il permette aux populations de contrôler les décisions qui les concernent dans un cadre constitutionnel. La délllocratie cependant n'est pas qu'un système politique, c'est partout où elle existe, une construction historique, produit de luttes et objet continu d'attaques et de mutilations. circonstances internationales dans lesquelles les pays et leurs peuples peuvent s'affirmer politiquement n'ont été favorables à ce jour à l'édification de sociétés Ni la colonisation, ni les indépendances, ni la des Etats Africains aux instances internationales de détTIocratie.Cette c.arence est largement à désordre économique et social dont souffre le démocratique, indépendamment de

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tout Inodèle préconçu, n'aura d'effet positif dans chaque pays d'Afrique que si elle rassemble autour d'un projet commun tous ceux qui sont prêts à lutter pour leur libération défin itive de la domination et de l'exploitation dont les populations africaines n'ont cessé d'être l'objet de la part des grands intérêts internationaux.
DÉNI DE DÉMOCRATIE

L'identité pol itique la seule reconnue institutionnellement sur le plan international est aujourd'hui la nation (ou l'Etat-nation) censée rassembler des individus partageant des intérêts communs susceptibles d'être représentés et gérés par une autorité centrale. Les nations africaines ont leurs représentations auprès des principaux gouvernements et des institutions internationales. Pourtant, déjà à ce niveau, le principe démocratique fonctionne très imparfaitement. Les Etats-membres n'y jouissent pas d'une représentation égal itaire de fait. Plus grave encore, dans les Agences de Bretton-Woods [la Banque Mondiale (B.M.) et le Fonds Monétaire International (F.M.I.)] la représentation est proportionnelle au montant des cotisations payées par chaque Etat (selon un principe censitaire quasi-Inédiéval) et les pays les plus pauvres n'ont qu'un seul représentant pour plusieurs d'entre eux. Un procédé qui donne une suprématie économique et financière définitive aux puissances les plus riches et plus particulièrement aux Etats-Unis. Ce déni de démocratie entre nations à l'échelle internationale se reproduit au sein des nations africaines aux dépens de leurs ressortissants.
LE PROCESSUS D'INTÉGRATION NATIONALE

La nation, en Afrique comme ailleurs, est le produit historique de conquêtes et de partages entre des forces politiques impérialistes souvent étrangères aux populations concernées. Ces dernières, souvent culturellement hétérogènes, étaient parfois Inême antagonistes entre elles. En ceci, les nations africaines ne sont pas différentes des autres. Aucune nation moderne ne coïncide avec un ensemble culturel hOlnogène ni avec une" ethnie ". L'existence d'un pouvoir central cependant, la soulnission à une

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Il

même adtn inistration, à des moeurs codifiées, à une même justice, à une même éducation et souvent à une même langue imposée, sont des éléments sur lesquels les autorités s'appuient pour édifier une cohérence adlninistrative accompagnée d'une idéologie dite "patriotique". La cohabitation urbaine, l'école, les intermariages, les déplacements, les affectations administratives et les déménagements des habitants d'une région à l'autre, favorisent une lente intégration qui étend les rapports falniliaux ou professionnels et contribuent à faire considérer l'ensemble du territoire national comme un lieu d'appartenance cOlnmun à tous ses ressortissants. Ce processus d'intégration nationale est depuis

longtelnps à l'oeuvre dans les pays européens

1.

l I est

cOlnparativement plus récent en Afrique. C'est sous l'effet de l'administration coloniale que les diverses populations rassemblées au fil des péripéties de la conquête durent apprendre à se reconnaître à travers une appartenance territoriale et des frontières qui, parfois, passaient au Inilieu d'elles. Ce découpage fut si efficace cependant, qu' aujourd 'hui les différences entre anglophones, francophones ou lusophones, par exemple, sont à tous égards, très prononcées, plus parfois qu'entre gens de même culture. Partout en Afrique, on se fait désonnais reconnaître par sa nationalité et l'on trouve mêlne des traits communs aux nationaux d'un pays ou d'un autre. Ces frontières coloniales furent intouchées lors des indépendances et il fut même convenu par l'OUA qu'elles le resteraient. Le processus d'intégration nationale, sous l'effet des mêlnes causes historiques qu'en Europe, est à l'oeuvre2. Ce processus irréversible ne peut s'accolnplir pacifiquelnent que par la tolérance respective de tous envers tous et la Inise en place d'institutions susceptibles de faire connaître et reconnaître les opinions de chacun concernant les choix gouvernementaux.
UNE ENTREPRISE DE DÉGRADATION POLITIQUE

existait en Afrique précoloniale des formations politiques des Etats guerriers, des Royaumes et même des Mais ces forlnations étaient, comme en Europe, de type donc autoritaires, asservissantes et en opposition de la démocratie. Selon une tendance héritée ducolonialislne, elles sont pourtant

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généralement présentées par les historiens comme preuves de l'avanCetllent des sociétés africaines, parce que semblables à ce qu'a connu l'Europe. Une telle pédagogie ne IIIilite pas en faveur de l'émancipation intellectuelle des futures générations ni de leur attachement à la démocratie. Rappelons en effet que, de façon plus Illodeste Illais plus enrichissante, le débat politique a été une des institutions les plus courantes des sociétés don1estiques en Afrique. La palabre, dont se Illoquaient les coloniaux, en était l'expression. Elle réun issait les hommes d'âge et comllle pour le forum grec, l'égalité sociale n'y était pas respectée. Les felllmes, les jeunes adultes, les esclaves et certaines castes ne pouvaient y participer. La famille la plus anciennelllent établie y jouissait souvent de la préséance. Mais le principe du consensus tendait à égaliser les voix qui s'y exprimaient. On constate aujourd'hui que cette institution se modernise dans les villages et que des fractions sociales traditionnellement exclues y sont maintenant admises. D'autres formes d'expression politique se rencontrent en Afrique, mais si étrangères à celles que connaissent les Européens, qu'elles ne sont même pas, à Illa connaissance, répertoriées3. Sur ce terrain comme sur d'autres, les Africains disposaient d'une expérience à partir de laquelle iIs auraient pu construire leurs propres institutions démocratiques. La conquête coloniale, loin d'avoir joué un rôle civilisateur, COlllllleelle le prétendait, a eu, sur ce point, un effet régressif. Le sous-développement, COllllllunà tous les pays ayant été soumis à une forme de colonisation ou de dOlllination de la part de puissances extérieures, affecte aussi le civisme. A l'exploitation (économique ou stratégique) du pays s'ajoute un effet de subordination qui altère la capacité des populations à se structurer politiquement. Celles-ci étaient soumises sous la colonisation, soit à une administration tutélaire qui ne leur accordait aucune représentation, soit à un gouvernement (dit indirect) suscité par l'occupant et sans valeur représentative. Dans le prem ier cas, des instances politiques locales étaient installées à un niveau très décentralisé, 11laisparfois inventées par le colonisateur (par exemple, le canton) ; dans le second, les autorités indigènes étaient choisies panlli les membres les plus élevés et les plus cOlllplaisants des aristocraties locales, souvent renforcées, parfois fabriquées, pour les besoins de l'autorité occupante. Dans tous les cas, ces instances politiques ne pouvaient être que factices et mensongères

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puisque leur soumission était la condition de leur connaissance par les autorités colonisatrices et donc de leur existence. Les rapports politiques ne pouvaient être qu'imprégnés de duplicité et de ruse4. Les occupants mentaient sur leurs intentions afin de désamorcer la résistance de leurs assujettis, tandis que ceux-ci faisaient semblant de croire ces ITIensongeset travestissaient leurs réactions politiques pour s'épargner les coups et les tortures. Les colonisés manquaient de confiance les uns envers les autres car chacun pouvait soupçonner l'autre de céder aux avantages de la collaboration avec l'occupant. L'Etat policier et le totalitarisme, auxquels les colonies servirent de terrains d' essai (et tels qu'ils ont essaimé depuis dans le monde entier), ont partout pour effet de corrompre les esprits en jetant le doute sur la probité de tous, donc en contrariant les actions collectives au profit des petites combinaisons individuelles. Ils anémient les réflexes civiques et désorientent les consciences des populations qui en sont victimes. On sait les difficultés immenses et les dangers qu'eurent à affronter ceux qui, en Afrique luttèrent contre la dictature coloniale et les ITIachinationspost-coloniales des anciennes puissances tutélaires. Mais on tait encore les ITIeurtrespolitiques cOlllmis par celles-ci depuis les indépendances. Aucune n'a encore voulu assumer ses responsabilités dans les assassinats d'hommes politiques comnle Lumumba, VITI yobé, Félix Moulllié et bien d'autres. Sur le plan N des cril11es coloniaux, la France n'en est pas encore à la reconnaissance qu'elle vient seulelllent d' adl11ettrede ses cril11es antisémites (été 1995). Peut-on considérer que les pays africains aient véritablement joui d'une indépendance politique depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ou bien cette période n'a-t-elle pas été plutôt consacrée aux tentatives incessantes des anciennes puissances coloniales pour renouveler et entretenir leur dOITIination coûte que coûte? Les massacres gigantesques perpétrés à Madagascar et dans les Aurès par la France, les guerres obstinées menées au Viêt-nam et en Algérie, les assassinats politiques auxquels se livrèrent ses services spéciaux, les guignolades bokassiennes, les machinations sanglantes infligées aux peuples du Tchad, l'encouragement aux fastes mégalomaniaques d'Houphouët Boigny, les soutiens répétés apportés à des dictateurs clairement récusés par les populations, tout démontre au contraire une volonté obstinée de maintenir les ex-colonies en état d'incapacité et de

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subordination. Que signifie donc aujourd'hui la campagne pour la délnocratie que l'on prétend apprendre aux Africains après avoir passé tant d'efforts pour qu'ils la désapprennent? Une brève analyse sociale et historique montre que les conditions dans lesquelles ont été acquises les indépendances ont été exploitées par les puissances coloniales pour les vider de leur contenu politique. La lutte anticoloniale dans les pays soumis à la France doit beaucoup aux luttes armées auxquelles ont été contraints le Viêt-naln et l'Algérie qui ont démontré que le coût militaire du Inaintien de l'ordre colonial était insupportable. Les pressions exercées par les Etats-Unis, qui voulaient se voir ouvrir les marchés coloniaux de ses rivaux économiques, a également contribué à l'émancipation formelle des colonies. Les anciennes puissances coloniales furent enfin contraintes de négocier des formules d'autonomie ou d'indépendance avec leurs ex-colonies. Il y eut alors dans les cabinets du gouvernement français des gens habiles et méprisants qui prétendirent annuler les effets politiques de ces indépendances. Une cellule, proche de l' Elysée, leur fut confiée par le Général de Gaulle. Cette cellule n'a jalnais cessé de fonctionner. La politique post-coloniale française fut ainsi soustraite au contrôle du Parlelnent. Peu de députés s'en soucièrent. Longtemps sous l'influence de Foccart, c'est dans cette cellule que furent élaborés les plans meurtriers évoqués plus haut. Les rapports entre les Présidents de la République française et les gouvernements africains y furent placés sous le signe de l'amitié personnelle. Il était de bon ton, parmi les Présidents français et leurs hOlnmes de main, d'apparaître comme pétris de paternal isme affectueux envers des chefs d'Etat qu' iIs n'ont jamais cessé de traiter cOlnme des demeurés avides. Cette prétendue amitié entre chefs d'Etat, a été le moyen de mépriser radicalement la volonté populaire en Afrique. Lors des conflits qui opposèrent les peuples africains à leurs dirigeants, c'est le choix du Président de la République française en faveur de " son ami" chef d'Etat qui prévaudra presque toujours sur le refus politique des citoyens. Mais dans de telles circonstances, au Togo, au Cameroun, au Tchad, au Gabon... faut-il parler d'amitié ou de collusion; et, entre les fam ilies Mitterand et Habyarilnana, d amitié ou
J

d'association

criminelle?

Tels furent les grands exemples de démocratie assénés aux

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Africains par cette France de l'ombre. D'un point de vue international, il existe une raison d'Etat à ce comportement néo-colonial de la France: la crainte, en perdant son influence sur le continent africain, de perdre aussi son siège au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Economiquement, l'influence française est exploitée et entretenue par un réseau industriel et financier que les stratèges de l'ombre croient pouvoir utiliser en retour comme moyen d'asseoir leur emprise politique. Cette stratégie néocolonialiste sans contrôle, livrée aux appétits d' hommes d'affaires corrupteurs et aux élucubrations de quelques obscurs stratèges vaticinant en vase clos, a pour effet de maintenir en Afrique des dictatures répressives et souvent sanglantes sous le prétexte fallacieux qu'elles entretiennent une stabilité indispensable au développement. Aucune de ces élucubrations ni de ces agissements ne permet à un Etat qui les applique de se présenter comme mentor de la démocratie. On constate d'ailleurs que le lancelllent des conférences nationales, qui devaient préfigurer la démocratisation des pays africains, n'a reçu aucun encouragement sérieux de la part des gouvernements français et que dans la majorité des Etats de la zone francophone, les l11êmesdictatures, parfois aggravées, se perpétuent (outre une répression accrue sur ceux qui avaient, en confiance, manifesté leur civisme). La politique africaine de la France n'a pas eu pour objectif le bien-être et l'avancement des Africains mais les intérêts de certains hommes d'affaires et le prestige international de quelques hommes d'Etat. Côté africain, la démocratie a été d'abord le champ de bataille des militants pour l'indépendance nationale. Leur élan était sincère. Ils se recrutaient surtout dans les milieux qui s'étaient constitués autour des institutions coloniales: enseignants, fonctionnaires, employés d' adlninistration, cadres et salariés d'entreprises ainsi que parmi les professions libérales. Les bourgeoisies d'affaires locales étaient encore peu développées et, pour une part importante, composées de Inarchands islamisés souvent étrangers à la culture européenne. Les classes populaires étaient faites, d'une part de paysans condamnés à produire des matières premières à bon Inarché ou voués à l'exode rural, d'autre part d'une minorité ouvrière encore très dépendante du milieu ruralpour sa sécurité matérielle et enfin, et de plus en plus, d'un urbain infra-capitaliste (dit" secteur informel "). Les

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gouvernelnents de l'indépendance, n'étant appuyés sur aucune classe sociale susceptible de porter un destin national, assumèrent assez vite un caractère bureaucratique, se montrant plus soucieux de préserver leur existence en tant que corps politique, que d'agir au bénéfice de leurs mandants. Cette faiblesse politique des Etats africains encouragea les puissances européennes à accentuer l'exploitation de ces pays en imposant des échanges commerciaux toujours plus désavantageux aux éconolnies africaines. Pour contenir les désordres consécutifs à la misère croissante provoquée par cette politique, on renlplaça les gouvernements c.ivils par des Etats Inilitaires fornlés grâce à des programmes d'armement démesurés, fourbis par les pays fournisseurs. Des gouvernenlents mil itaires, dépendants de leurs pourvoyeurs d'armes, se sont Inultipliés. Les gouvernements civils ne persistèrent que soutenus par l'année locale ou celle de pays étrangers" alnis". Les régimes Inilitaires et les dictatures sont les corollaires politiques de la

surexploitation.

.

Entre temps cependant, au cours des décennies qui suivirent les indépendances, des bourgeoisies locales se sont fortifiées. Leur volonté de participer aux décisions politiques s'est affirmée et la tutelle des bureaucraties au pouvoir, civiles ou militaires, leur est devenue difficilelnent supportable. La lutte contre les dictatures, l'aspiration à un système délnocratique qui les rapprocherait du pouvoir, viennent, pour une part ilnportante, de cette fraction de la société qui, à la fois concurrente et dépendante des bourgeoisies étrangères se présente, dans cette phase, cOlnme une avant-garde politique.
QUELLE DÉMOCRATIE?

La " démocratie" est apparue sur la scène poIitique en Afrique tel un Inot d'ordre capable à son tour de résoudre tous les problèmes, co mIne précédemlnent le développelnent ou l'économie de nlarché . Cette ouverture reste cependant la plus positive qui ait jamais été faite depuis la décolonisation et bien que le débat soit déjà à demi étouffé, il est nécessaire de l'entretenir et d'en considérer les implications. Quand on évoque la démocratie dans le débat actuel, on en retient surtout l'aspect fonnel, institutionnel, conçu sur le modèle

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fonctionnant dans les grandes puissances, toujours présentées comllle modèles. Mais le problème est moins de transposer une formule institutionnelle que de mettre en oeuvre un principe, à savoir celui de la participation égalitaire de tous les citoyens aux décisions politiques. Il existe plusieurs systèmes concevables d'application de la démocratie. Les pays occidentaux ont adopté la démocratie parlell1entaire: les citoyens élisent au suffrage universel leurs représentants qui siégeront dans une ou plusieurs assemblées (le Parlement) où se discutent et se décident les lois intéressant la population et où la majorité recrute le gouvernelnent.Elle s'accompagne d'institutions destinées à assurer la séparation des pouvoirs entre exécutif, législatif et judiciaire, la protection des citoyens contre l'Etat, ainsi que de modalités variées concernant le fonctionnement des partis politiques par lesquels s'expriment les opinions. On peut considérer que, dans le contexte des grandes puissances dominées par l'économie capitaliste, ce type de démocratie est, cOlnmedisait Churchill, " le pire de tous les gouvernenlents à l'exception de tous les autres ". Il a des défauts; il n'est que médiocrement représentatif; les élus, qui se posent davantage en arbitres qu'en mandataires, sont toujours susceptibles de corruption; il favorise la professionnalisation de la politique. Mais ce système représente un progrès par rapport aux régimes absolutistes de l'Ancien Réginle contre lesquels il n'a pas encore fini de s'imposer dans le Inonde. Il offre des moyens de contrôle sur le pouvoir et des garanties>pour la liberté des citoyens qui ont été ignorées des régÎllles bureaucratiques staliniens et qui le sont toujours des dictatures fomentées par les grandes puissances. La séparation des pouvoirs, les libertés d' opin ion, de réunion, d'association, les garanties judiciaires accordées aux inculpés, etc., bien qu'elles soient sans cesse l'objet d'attaques et sans cesse contrecarrées par les factions réactionnaires, sont des conquêtes positives qui n'ont pas encore gagné la plupart des ex-pays colonisés. La démocratie n'est pas qu'une formule mais une construction. Le problème est de définir les choix politiques et la morale civique capables de lui donner vie et conscience. La démocratie parlementaire s'est illlplantée dans les pays occidentaux dans le contexte du développement d'une bourgeoisie conquérante et concurrente tellelllent agressive et divisée contre elle-même que l' économ ie risquait la paralysie ou la corruption

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général isée si des institutions d'arbitrage à l'échelle nationale n'étaient pas mises en place. Arbitrage entre classes sociales opposées par l'exploitation, mais arbitrage aussi entre groupes économiques et politiques concurrents ou rivaux au sein de la classe dominante. Pour permettre aux affaires de prospérer sans sombrer dans la guerre mafieuse, pour maintenir la paix sociale et économique, il fallait réglementer attentivement et sévèrement l'ensemble des rapports sociaux suscités par l'économie capitaliste. Les parlements sont d'abord les chambres de conciliation des fractions rivales de la bourgeoisie ayant pour objet de contrôler la violence inhérente à ce système économique et d'en protéger les tenants eux-mêmes5. Au fil du temps, cette fonction d'arbitrage s'est étendue par le suffrage universel aux rapports entre les classes sociales antagon istes du pays. Le parlementarisme se tnaintient par les rapports de force multiples qui s'y confrontent sous le couvert des partis politiques. Les partis, et les professionnels de la politique, plus qu'ils ne représentent directement les intérêts des fractions sociales, arbitrent entre elles. Le parlement ne remplit son rôle de conciliation et d'arbitrage que parce que les confrontations entre les élus des différents partis y sont permanentes et les coalitions changeantes. Le système parlementaire dépend en dernière instance de l'existence d'oppositions propres à la société capitaliste. Pour connaître quel tnode démocratique convient aux sociétés africaines contetnporaines, il faut donc que l'expression des diverses forces sociales existantes soit d'abord possible afin de les connaître et de les situer politiquetnent. Il faut aussi que le débat puisse s'engager entre elles. Ce fut l'intention, logique et pratique, des conférences nationales mais qui n'ont pas abouti à ce jour6. I] reste que, en tout état de cause, pour qu' iI y ait un débat détnocratique, les questions soulevées doivent être discutables. Il faut que le système représentatif ne soit pas faussé par l'intrusion dans le débat de notions qui ne se prêtent pas à discussion. C'est ici que se pose le problème de la quai ification des appartenances ethniques, religieuses ou culturelles comme valeurs politiques identitaires dans un système détnocratique. Car si la religion ou les activités culturelles sont des affaires privées qui doivent être respectées cotnme telles, elles ne doivent pas intervenir dans le débat politique sans risque d'y introduire J'arbitraire, l'injustice

Fausses identités et démocraties et trop souvent aussi, la guerre.

d'avenir

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L'anonymat ethnique L'ethnie est-elle dans cette perspective une donnée pertinente de la politique? " Ethnie, n.! est un dérivé savant (1896) du grec ethnos au sens de classes d'êtres d'origine et de condition communes,. le mot désigne un ensemble d'individus qui ont en partage un certain n0111brede caractères de civilisation, notamment linguistique; il tend à re111placer certains e111plois abusifs de race, mais reste ,,didactique . Cette définition contient deux aspects qui ne se recouvrent pas. L'un est relatif à l'origine commune, l'autre au partage de traits de civilisation. L'idée d'une origine commune relève de la théorie qui peut être locale ou celle de l'observateur. Elle n'est pas revendiquée par tous les groupes que l'on retient comme des ethnies. En fait, sur le terrain, seul le second aspect est susceptible d'être connu par observation ou par ouïe-dire et de donner corps à la notion.
L'ETHNIE, C'EST L'AUTRE

Se trouver dans la position d'être qualifié d'ethnie est l'indice presque certain d'une position subordonnée. Une nation se donne un nom, l'ethnie le reçoit. Telle qu'en a hérité l'ethnologie, la notion d'ethnie est, en fait, d'essence dominatrice et asservissante. Beaucoup de populations qui ne se connaissaient pas comme" ethnies" en assument l'identité comme le moyen obligé de se faire reconnaître par les autorités qui les dominent. Or très tôt la notion d'ethnie a été entachée de subjectivité. Au-delà de la simple désignation d'une population étrangère ou étrange, elle Î1nplique très généralement un jugement ou une opposition8. On a observé en effet que la plupart des sociétés se donnent assez rarement un nom. Si l'on insiste qu'elles consentent à cet exercice, elles se désignent d'un qui signifierait dans leur langue, quelque chose comme : humains ou les personnes. Il est évident que vis à vis les individus d'un tnême groupe n'ont pas besoin nom collectif. Quand une telle question leur est

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posée, ils comprennent qu'elle se rapporte, non à leur identité, mais à leur essence. Les intéressés se décrivent alors comme appartenant à un réseau de relations proximales constituant leur " monde" présent (c'est-à-dire LE monde), relations qui en font donc des" personnes ". Ils sont" des êtres humains" parce qu'ils sont socialisés, et par là, distincts de tous ceux qui n'entrent pas dans leur réseau de relations. Ces derniers ne peuvent être, par contraste, que des" étrangers ", hors sociabilité, donc" inhumains" puisque exclus des liens sociaux qui constituent la personne. Les seuls rapports concevables a priori avec ces nonêtres ne peuvent être que de nléfiance, tout au moins tant qu'un lien homologué et répertorié dans leur système social n'est pas établi avec eux. Le nom que se donnent ces entités sociales se rapporte donc à la fois à une notion universelle (l'être humain) et contradistinctive9 (l'étranger) : elles affirment leur cohésion sociale par une appartenance à un réseau interne de relations exclusives. Cette identification n'est pas basée sur des différences culturelles, linguistiques, etc. par rapport à d'autres groupes. De fait, ces groupes, étrangers les uns aux autres, peuvent être très setnblables dans leurs modes de vie, leurs structures, coutumes, croyances etc. donc appartenir à une même civilisationlO. Ce qui permet d'ailleurs, si les circonstances le permettent, que s'engagent occasionnellement entre eux des relations d'échange, des rapports matritnoniaux ou des alliances qui les font entrer de part et d'autre, définitivement ou temporairement, en tout ou partie, dans le monde des" humains". Deux" identités" distinctes affectent donc les sociétés à ce stade de leur reconnaissance. Pour les intéressés eux-Inêlnes, c'est un milieu social actif composé d'individus qui se connaissent et se reconnaissent et entretiennent entre eux des rapports civils (soumis à arbitrage en cas de confl it entre personnes) qui les constituent en une entité socio-politique exclusive. Pour leurs voisins, qui ne connaissent cette population que de l'extérieur, l'identité de celle-ci se confond avec quelques traits culturels distinctifs, réels ou imaginaires qui trahissent la superficialité de la connaissance qu'avaient ces étrangers des groupes ainsi nommés11.Beaucoup des ethnonymes qui nous sont parvenus sont ceux qui ont été donnés par des populations étrangères et, souvent, des termes péjoratifs (" cannibales", " mangeurs de chiens", etc.). Cette délnarche est restée caractéristique de l'approche

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ethnique: elle conçoit, non pas une entité politique clairement reconnue et bien circonscrite, mais une population mal définie, nommée par des observateurs extérieurs à partir de traits psychologiques ou coutull1iers grossiers. Un chall1p social homogène exclusivetnent défini par des traits culturels est rarement, sinon impossible à cerner. Si certains traits culturels réputés définir une ethnie peuvent être partagés par une population, c'est généralement avec des vàriantes. C'est le cas de la langue qui peut comprendre plusieurs fall1illes linguistiques et recouvrir de très nombreuses populations. Ainsi la langue peut-elle être comlnune à plusieurs groupes considérés comme formant une ethnie - encore que parfois divisée en parlers incoll1préhensibles les uns aux autres- alors que les coutumes matrimoniales, par exemple, seront différentes, donc exclusives, donc non susceptibles d'un droit et d'une juridiction commune. Le champ culturel prêté à une ethnie, peut être divisé ou recouvert en tout ou partie par toutes sortes d'entités sociales ou politiques. Ainsi on nomme ethnie, tantôt des homophones, tantôt des groupes à qui on prête une origine commune, tantôt des populations qui pratiquent des coutumes ou des cultes analogues, parfois des ensembles matrill1oniaux. C'est par abus de langage ou par amalgall1e que l'on accorde à l'ethnie un contenu politique. Les fédérations de villages, les alliances militaires, les principautés, les royaumes, les nations, les Etats ou les partis sont des constructions politiques, identifiables en tant que telles et ne coïncident que rarement avec des cultures homogènes. etc. Ces formations politiques peuvent recruter l11ajoritairement ou exclusivement dans une ethnie mais rarement exhaustivement. Il est vrai que l'ethnologie classique a longtemps conçu l'ethnie comme un ensemble social, sinon parfois comme une nation, quand bien l11ême elle ne correspondait à aucune institution politique. A l'inverse, elle donne souvent à des Etats constitués le nom de l'ethnie de la dynastie régnante ou de la population dominante. Même dans le cas rare et Î111probable'une coïncidence d absolue entre une ethnie et un Etat par exelnple, l'ambiguïté persisterait entre culture et structure. La circulation des individus entre ethnies semble avoir été un phénomène constant. L' adoption de pratiques commerciales suffit pour devenirjula en Afrique de l'Ouest. Le terme de nlaraka, que beaucoup confondent encore avec un nOln ethnique, n'a qu'une

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connotation sociale. Les populations des Etats militaires qui sévirent en Afrique Australe au temps de Shaka, bien que qualifiés de Zulu ou de Matabele par les historiens ou les ethnologues européens, se mélangeaient à mesure des conquêtes jusqu'à ne plus compter qu'une minorité de Zulu d'origine. A l'examen, l'histoire africaine ne donne guère d'exemples de" guerres ethniques ". Desfaides advenaient, soit entre villages ou fédérations villageoises de même culture pour des affaires matrimoniales ou des vols de troupeaux; des bandes esclavagistes ou des Etats prédateurs pillaient des communautés paysannes, mais sans considération d'appartenance ethniquel2 ; des guerres sévissaient entre les royaumes rivaux mais recouvrant parfois les mêmes ethnies ou composés de plusieurs d'entre elles. Par contre, des conflits qui auraient opposé des ethnies dressées spontanément les unes contre les autres pour la seule raison de leur différence culturelle, de tels conflits sont imaginaires. Comme partout, la colonisation contribua à figer encore davantage la notion d'ethnie. Elle chercha, dans la culture des populations occupées, ce qui pouvait être identifié ou découpé à ses fins adtninistratives. On sait les problèmes que soulevèrent les tracés de frontières lorsque territoires et appartenances pol itiques ne coïncidaient pas ou lorsqu' iI fallut déterminer nomades et sédentaires. L'ethnie, et son appendice appelé tribu, devinrent des notions commodes pour classer administrativement les populations. On conçoit, alors qu' aujourd' hui encore cette notion reste floue, combien ces classements, faits hâtivement et sans connaissance approfondie de la situation locale, furent approximatifs. Cette identification cependant accordait une existence administrative aux colonisés qui furent donc contraints d'entrer dans cet inventaire, ne fût-ce que pour obtenir la carte d'identité obligatoire. Les ethnies coloniales, assumées vaille que vaille, prirent corps et dominèrent la nomenclature indigène des colonisateurs. Les pratiques administratives et aujourd'hui le découpage électoral, ont donné un contenu et une existence à ces ethnies qui ne coïncident qu' approxilnativement avec les configurations que l'on aurait pu considérer comme traditionnelles. Les critères de l'ethnicité ne sont en définitive que culturels. A travers l' encouragement à " la recherche d'identité", on contribue à entretenir les divisions entre peuples et pays africains

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et à fomenter en leur sein, comme ce fut le cas après les indépendances, des sécessions propices au redécoupage politique des zones les plus riches. L'appel de certains politiciens à l'appartenance ethnique est toujours fondée sur l'idée trompeuse qu'elle coïnciderait nécessairement avec des intérêts communs et exclusifs. Le recours à l'argument de la solidarité ethnique a souvent pour objet, et pour effet, de contraindre la majorité de ses ressortissants à se rallier aux positions de factions intéressées et agissantes qui se targuent d'une représentativité ethnique jamais prouvée. Portée au plan politique, l'ethnicité est utilisée comme moyen de division des populations ayant intérêt à lutter ensemble et se résout par le totalitarisme. C'est aussi le moyen de détourner l'attention sur de prétendues caractéristiques culturelles qui seraient les causes du retard économique des Africains (cf. ci-dessous). En entretenant l'idée que l'ethnie est un concept opératoire, on ne fait qu'entretenir les mystifications politiques qu'elle recouvre. Il est donc consternant qu'en dépit de cette évolution de la notion d'ethnie, des publicistes politiques en aient fait un principe d'explication quasi-universel pour tout ce qui se passe en Afrique 13enattribuant, d' etllblée et sans examen, les confl its à des oppositions ethniques et raretllent politiques. L'appartenance ethnique supposée des politiciens ou des chefs de guerre tient lieu d'explication à tous les événements. En Afrique du Sud, parmi de multiples exemples, c'est l'opposition dite" séculaire ", entre Xosha et Zulu, qui a été donnée d'emblée comme explication aux heurts entre l'ANC et l'lnkhatal4. L'Afrique, à travers ce prisme ethnique, est décrite comme une terre primitive dont les habitants sont animés par des pulsions provenant du plus profond de leurs appartenances ancestrales, pour ne pas dire" raciales". Expl iquer l'histoire en assimilant des formations politiques à des ethnies et ne donner d'autre motivation aux confl its que cette appartenance, c'est aller au devant de ceux qui veulent enfermer la politique dans des déterlllinistlles raciaux. Car comme le note le dictionnaire cité ci-dessus, le mot ethnie tend à remplacer certains emplois [abusifs? ] du mot race.

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Le racisme ayant été l'objet d'opprobre, une forme plus subtile de discrimination tend à lui être substituée à travers la notion d'ethnie, ouverte à son tour à tous les amalgames. La notion d'ethnie comme celle de race en vient à associer de façon absolue, arbitraire, inextricable et involutive des traits appartenant à des registres distincts sans rapports prouvés entre eux. La notion d'ethnie, comme celle de race, échappe à la rationnalité mais piège dans ses paralogismes ceux qui s'aventurent dans cette amphibologie contradictoire. Cette ambiguïté porte en elle de nombreux dangers dont celui de rejet, sinon de ségrégation, de ceux à qui on l'attribue. La catégorisation raciste s'appuie au départ sur un fait somatique distinctif et indiscutable: par exemple la couleur de peau. Mais à ce fait, qui n'implique rien apriori, le raciste assortit arbitrairement des traits intel1ectuels ou moraux. Il crée un amalgame indissoluble entre l'un et les autres. Or ce n'est pas tant le contenu de cet amalgame qui illlporte, que les deux postulats implicites sur lesquels il s'appuie: l'un, principal, selon lequel toute différence somatique s'accompagne nécessairement d'autres différences tout aussi indélébiles ; et l'autre, dérivé, selon lequel ces différences s'assortissent d'une inégalité. Les critiques contre le racisl11eportent généralement sur le postulat dérivé, le plus grave apparemment, mais le plus facile à objecter: aujugement sans preuve "les XY sont inférieurs", iI suffit d'opposer la contre-affirmation" les XY ne sont pas inférieurs" pour sortir da la casuistique raciste. Il n'en est pas de même du postulat principal qui fonctionne sur le mode de l'amalgame. Si le raciste dit: "les XY sont méchants", l'objection ne peut être exprimée négativement ("les XY ne sont pas méchants") sans adhérer à la notion amalgamante de race, donc sans entrer dans la sophistique raciste. C'est à partir de là que s'est développée une sorte de contre-racisme rudinlentaire lequel, en opposant aux jugements racistes négatifs, des jugelllents contraires, renvoie simplement à un autre système de préjugés mais dans le même mode de l'amalgallle. Ce faisant, ils ouvrent la voie à un racisme plus subtil, d'allure objective, qui admet que les XY ont les défauts, mais aussi les qualités de leur" race ". En

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donnant l'impression de céder aux arguments antithétiques du contre-racisme, qui semble souvent se satisfaire de cette position d'apparence objective, la proposition essentielle du racisme (l'amalgalne de traits intellectuels et moraux à des traits somatiques) est préservée. Ce qui fait problètne, ce n'est donc pas que les traits somatiques diffèrent, c'est la décision d'associer cette différence à des
jugen1ents de valeur.

Les désignations à connotation raciale (noirs,juifs) ont acquis, par suite de leur usage idéologique, cette ambiguïté. Lorsque l'emploi d'un terme désignant une" race" implique ipso facto un amalgame de cette sorte, toute discussion fondée sur l'etnploi de ces termes agglutinants est faussée. Lorsque,. comme dans l'apartheid d'Afrique du Sud, les races furent définies légalement pour les soumettre à des lois qui leur soient propres, chacune des populations ainsi arbitrairement définies acquit ipsofacto une existence administrative etjuridique qui en faisait une entité sociale vivante. Quiconque employait la nomenclature administrative, " noir, coloré, indien, blanc ", adhérait du même coup, qu'il le veuille ou non, à la problématique raciste. Ainsi en avait-il été du terlne" Juif" sous le régime nazi. C'est toujours ~lnegrande victoire des racistes que de donner ainsi réalité, par la loi, à leurs élucubrations criminelles. Pour les racistes, l'aspect somatique était au départ un élément majeur de leur thèse. Ainsi, les Juifs, qui sont généralement indiscernables physiquement, durent être affublés par les théoriciens nazis de traits physiques ilnaginaires. Mais dans la pratique du racislne en acte, faute de ressembler à leur caricature, les Juifs furent de plus en plus définis par des caractères "culturels" péjoratifs et fictifs, puis par des critères administratifs. Cefaisant, l 'antisén1itisme nazi préfigurait la discrimination "ethnique". L'ethnicisme, sous unjour pseudo-savant et sous un nOln plus flatteur que le racisme, est elnployé aujourd'hui à créer de nouvelles discrilninations en se fondant sur un amalgame avec la " culture" aussi abusif que celui qui procède du racisme. L'ethnicisme donne lieu à partir d'ici à de dangereux dérapages. L'exaspération due à la sensation croissante qu'ont les individus de ne pas être entendus, gagne tous les pays où le pouvoir semble s'éloigner de la population. L'ultra-nationalisme profite de cette conjoncture pour tenter de transformer les oppositions politiques

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internes à un pays, en hostilité envers les ressortissants des pays voisins, au risque de conflits meurtriers. L'ethnicisme qui peut conduire à de tels extrêmes se construit idéologiquement. Il atteint un seuil critique lorsqu'il est assumé comme un mode d'identification contradistinctif. "La négritude" en a été l'exemple caractéristique: " le nègre", conçu péjorativement par le colonisateur, devient fièrement" celui qui n'a pas inventé la roue" chez Aimé Césaire, qui consacre ainsi, dans un trop beau poème et par un néologisme flamboyant, l'existence culturelle de cette catégorie raciale, colonialiste et douteuse du" nègre". L'exercice ne manque pas de panache et la littérature autorise sans doute de tels élans, mais comme l'écrit Wole Soyinka: "Le tigre ne proclame pas sa tigritude ", car cette notion porte en elle une confusion dangereuse entre l'histoire culturelle et la race, que les racistes veulent fixer dans une image définitivement inférieure IS. Par contre, le rejet absolu de l'ethnicité par les militants anti-apartheid d'Afrique du Sud s'est révélé comme la condition indispensable et la pierre de touche de leur lutte victorieuse vers la démocratie. L'ANC opposa une résistance obstinée à la reconnaissance des" minorités" voulue par le Parti Boer et longtemps promue par le National Party de de Klerk. Ce refus était en effet la condition nécessaire à l'avènement du principe de base de la démocratie: " one man, one vote "16. L'apartheid était fondé, non seulement sur une discrimination raciale entre" noirs" et " blancs ", mais aussi sur une division ethnique entre populations" noires" en fonction de distinctions politiquement arbitraires mais réputées culturelles. Il s'agissait d'enfermer chaque" ethnie " dans des bantoustans et d'opposer ceuxci les uns aux autres comme des nations traditionnellement hostiles. A cette fin, les ethnologues du régime raciste se sont servis de débris historiques pour bricoler des" patries artificielles "17décorées de traditions bellicistes, de héros guerriers, de mausolées, d'hymnes patriotiques, de constitutions et de capitales clé-en-main, le tout accompagné de redécoupages des territoires et de déportations
massives, préfigurations de plus récentes épurations ethniques
18.

En fait, cette politique d'indépendance factice s'inspirait de celle déjà appliquée par les pays impérialistes européens à leurs ex-colonies. LaFrance n'a pas cessé d'avoir en Afrique, ses Bantoustans, dont les habitants, toujours gouvernés par des élus complaisants, restent séparés de la métropole par des passeports,

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des permis de séjour, des permis de travail, des certificats de logements, un statut de migrant, une monnaie dévaluée et des raccolnpagnements aux frontières. Malgrél 'exemple de la politique d'apartheid, l' ethnicité a été considérée, dans certains milieux immigrés des pays européens, comme un recours possible pour affirmer leur "identité culturelle", c'est-à-dire une forme d'existence sociale, contre l'indifférence, l'ignorance sinon l'hostilité de leur milieu d'installation. Mais ce mode de repli fut heureusement assez vite reconnu, par les jeunes immigrés et plusieurs de leurs associations, comme porteur de dangers, en particulier celui de s'enfermer dans une culture exotique mal connue, mal adaptée au milieu de l'immigration et donc peu évolutive, dans laquelle il eut été plus facile encore pour les milieux racistes, privés et publics, de les contenir, c'est-à-dire de les exiler au sein même de leur pays d'accueiI19. Les événements de Yougoslavie leur donnent raison: l'ignoble " épuration ethnique" est entreprise par des bandes armées fonctionnant au profit d'intérêts qui ne sont certainement pas ceux des populations civiles, quelle qu'en soit la culture. L'objectif étant de diviser et d'affaiblir ces populations en arrêtant le processus d'intégration en cours depuis un demi-siècle à l'échelle de la Yougoslavie. Les procédés de ces bandes sont d'agresser une" ethnie" au nom d'une autre, souvent sous une bannière ultra-national iste, et d'enclencher des haines et des vengeances réciproques entre des groupes qui n'avaient plus entre eux pourtant que de lointaines différences" historiques". Se complaire ici dans l'explication ethnique du conflit c'est s'aveugler sur la mise en oeuvre de procédés de dissolution déjà rodés en Afrique et dans d'autres pays du Moyen Orient, procédés de plus en plus affinés, de plus en plus adaptés aux populations européennes et de plus en plus susceptibles de gagner les démocraties d'apparence les plus solides.
Le dérapage culturel En 1987, les Nations Unies inauguraient la Décennie Mondiale du Développement Culturel. L'UNESCO et la Banque Mondiale décidaient à cette occasion de s'associer "afin que le développement ne se limite pas à la seule croissance économique". Le premier produit de cette collaboration, Culture et

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Développement en Afrique20, débouche sur un projet qui ne manque pas d'inquiéter. Il repose sur une équivoque contenue dans l'énonciation de son objet: "déterminer, dans le contexte le plus large possible, dans quelle mesure la culture était prise en compte dans Ie développement de l'Afrique" (I. Serageldin, p.ix). Une moitié des contributeurs proposent donc, en toute bonne foi, quelques programmes concrets, susceptibles, croient-ils, d'être m is en oeuvre avec l'aide de cette instance et portant sur l'archéologie, l'architecture, la muséographie. Les autres contributions, qui traitent de l'effet de la culture sur le développement ont une ambition différente. Elles tentent, non seulement d'accréditer l'idée d'une responsabilité de la culture dans le sous-développement, mais surtout, de façon plus inquiétante, de façonner une anthropologie appliquée (Klitgaard, p.93), une nlodélisation des interactions entre culture etpolitiques (id. p. 115), une théorie culturelle (Wildalsky, p. 157) et une stratégie de manipulation individualiste [et] collectiviste (Wildalsky, p. 172 et 173) susceptibles de faire avancer les conceptions autorisées du développement. Au coeur de cette entreprise, mais sans être abordées de front, se situent l'évaluation de la politique de développement instrumentée par la Banque Mondiale (B.M) en association avec le Fonds Monétaire International (F.M.I.) et la préservation par ces instances de leurs pouvoirs exorbitants. Pour les fonctionnaires de la Banque, le bilan est parfait. M. Ismail Serageldin, viceprésident, estime que" la Banque mondiale s'est acquittée de son mandat" à savoir, selon l'article 1,9 3 de ses statuts, " relever sur les territoires des Etats membres, la productivité, le niveau d'existence et la situation des travailleurs. "(p.I8). Mais ce satisfecit explique mal l'intérêt que la Banque Mondiale porte à la recherche d'une" conception nouvelle du développenlent" pour" s'attaquer plus efficacement aux obstacles apparem/nent coriaces qui s'opposent à un vrai développement dans de nombreuses régions du monde, en particulier en Afrique. " (Serageldin, p.35)21.Il est en contradiction avec le constat d'échec exprilllé plus ou moins explicitelllent dans les contributions d'auteurs parmi les l110ins hostiles à la politique de la B.M22. D'autres explications avaient été données précédellll11entpour expliquer le retard économique des pays sous-développés, en
particulier" l'explosion démographique" présentée depuis de

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nombreuses années comme une menace apocalyptique. Sur ce terrain la B.M fait volte-face. Voilà qu'elle porte curieusement à son actif" le doublement de la population mondiale" et qu'elle se flatte du succès (exceptionnel) de l'économie Indonésienne23, un des pays les plus peuplés et des plus prolifiques de la planète, et qui, selon les critères de ses experts monétaristes, aurait dû gésir à terre depuis longtemps. Pour ne pas remettre en cause les politiques d'ajustement structurel dont les effets sont plus positifs pour les pays riches que pour les pays sous-développés24, la B.M chercherait donc maintenant, en ce qui concerne l'Afrique, du côté de la culture. Grâce à R. Klitgaard (1994, p.93) le fil est renoué entre "les concepts de culture et de race que, selon lui, le nazisme avait discrédités en tant qu'outils d'analyse" (!). Concepts donc, tous deux acceptables au même titre pour Klitgaard, qui se défend d'être raciste. Les réserves scientifiques et déontologiques faites il y a 40 ans25 sur la pertinence d'un concept de culture par les anthropologues contemporains confrontés au même problème, sont écartées par Klitgaard comme "étant loin d'être strictement scientifiques" (p. 82). Suit un voeu pour la mise en équation d'une "anthropologie appliquée" qui puisse nous éclairer sur la manière d'adapter une politique ou un processus à des ressources culturelles données26, sur la manière de modifier ces ressources culturelles (à quel coût et avec quelle marge d'incertitude) et sur la manière de parvenir à un juste équilibre entre les deux" (p. 91). Il suggère sérieusement d'utiliser les anthropologues comme des informateurs pour leur" soutirer" une" science et un savoir" que, comme n'importe quel vieux Dogon, ils n'ont peut-être pas conscience de posséder"(p. 120).L'annexe à l'article comporte à titre d'exemple, plusieurs listes de "variables culturelles" susceptibles sans doute d'entrer en équations. Mamadou Dia, par exemple, (p. 129) s'appuyant sur des travaux de " psychologie économique" de J. Binet datant de 1970, découvre que les Africains" ont tendance à privilégier la consommation sociale ostentatoire27(...) qu' iIsattachent beaucoup de prix aux loisirs (...); qu'ils préfèrent les compromis aux contestations judiciaires (...) etqu'ils sont prêts pour y parvenir à se lancer dans d'intenllinables palabres". Daniel Etounga- Menguellé (1991, p. 94) est cité par Klitgaard (p. 88) pour proposer l'élimination d'autres

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caractéristiques africaines: " lajalousie, la soumission aveugle à l'irrationnel, la léthargie" auquel Etounga-Menguellé lui-même ajoute (dans les quelques pages de publicité pour son cabinet de consultant qui tiennent lieu de contribution) les idées de convivialité excessive et de piètre homo economicus (p. 248). Bref une resucée des préjugés les plus éculés de la colonisation complétée par d'autres découvertes dues à quelques auteurs également perspicaces, concernant le conservatisme, le clientélisme, la prodigalité, la hiérarchie etc. Klitgaart (1994, pp. 96-97) se dit averti des abus que recèle une telle approche, mais dont au terme d'un long développement, iljuge les craintes" irraisonnées ". Vingt pages plus loin cependant (p. 119), il nous en donne un exemple inquiétant en convenant que la loi sur l'éducation bantoue, promulguée en Afrique du Sud en 1953, et qui se proposait, selon lui, d'adapter l'éducation aux cultures locales en "s'appuyant alors sur une logique qui semblait raisonnable" et qui" séduisit à l'époque plusieurs pays", que cette loi, donc, aurait en fait" essayé d'adapter les enfants aux besoins d'une société raciste "28.Mais Klitgaard se trompe-t-il quand il croit que cette loi ne cherchait qu'à tenir compte des différences culturelles, ou quand il laisse croire que l'abus raciste n'est qu'une dérive de ces bonnes intentions? L'objectif ségrégationniste de la loi sur l'éducation bantoue avait été clairenlent énoncé en 1954 par son concepteur, le futur premier ministre Verwoerd, alors ministre des Affaires Indigènes depuis 1951 : " il n'y a pas de place pour lui [l'Africain] dans la communauté européenne au-dessus d'un certain type de travaux (...) Pour cette raison, il ne lui est d'aucune utilité de recevoir un enseignement dont le but est l'intégration à cette communauté (...). Jusqu'à maintenant le système d'éducation auquel il a été soumis l'a écarté de sa propre communauté et l'a trompé en lui faisant voir les verts pâturages de la société européenne dans
laquelle il n'est pas autorisé à paître
"29.

Ce que nous démontre ici

Klitgaard, c'est comment il est possible, comme il le fait lui-même rétrospectivement, de dissimuler sous couvert culturel, les véritables intentions de ce type de loi. L'autre temps fort de l'ouvrage est dû à Aaron Wildavsky. Pour cet essayiste prolifique (37 ouvrages selon la notice biographique) la notion de " culture" n'est pas associée à des groupes nationaux ou régionaux, mais recouvre" autant de modes

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de vie différents" d'origine indéfinie, qui caractériseraient certains individus d'une même société. Ces" cultures" sont qualifiées de " individualiste", " fataliste", " égalitariste " et " hiérarchique" (p. 174) . " La théorie culturelle [que préconise WildavskyJ peut servir à l'établissement d'un diagnostic. De quoi souffre tel pays, telle région, telle localité? Qu'est-ce qui ne va pas, pour dire les choses crûment, dans ses institutions ou ses habitants? (...) Si la proportion des fatalistes était élevée... il faudrait accorder la priorité à la transformation des mentalités" (p. 167 - 168). Ainsi la " théorie culturelle" de Wildavsky se l11ue-t-elle déjà en un procédé avoué de manipulation (" manipulation individualiste et collectiviste" selon ses propres termes, p. 172-173) fondé sur un choix idéologique préalable, étranger à la théorie elle-même mais conforme à l'opinion libéraliste de Wildavsky, sur ce que devrait être le développement. Une fois établi un " diagnostic" (c'est -àdire unjugement de valeur), "toute la question est de savoir quelles cultures, et dans quelles propositions sont nécessaires, sinon suffisantes, pour assurer la croissance économique dans le cadre d'un système démocratique" (p.162). Cette question, que ne résout donc pas davantage la théorie, en soulève une autre que l'auteur ne se pose pas, à savoir quel système démocratique serait capable de s'épanouir et de survivre à un régime politique pareillement manipulateur? Et qui seront les démiurges chargés de ces" diagnostics ", sinon les experts attachés, comme ici, à exhiber auprès des décideurs leur compétence en matière de" théorie culturelle" ? Il semble bien que toute la "théorie culturelle" de Wildavsky se résume en un procédé pour repérer les opinions hostiles au libéralisme économique et de les désigner à une autorité capable
de les infléchir afin de façonner une société conforme. Ce qui marque un progrès selon l'auteur, c'est d'avoir compris à partir de ses travaux, que pour assurer la croissance économique, l'individualisme et la culture hiérarchique doivent s'allier (p. 187). Un questionnaire utilisé

aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne permet de juger ce qu'impliquerait la fusion de ces cultures (p. 184). La Culture hiérarchique s'exprÏ111epar l'adhésion aux cinq propositions suivantes: "Je pense qu'il devrait y avoir plus de discipline dans la jeunesse d'aujourd'hui. J'approuverais l'introduction d'un service national obligatoire. Les gens devraient être rémunérés en fonction de leur position dans la société. Je suis plus strict que la plupart

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des gens pour juger de ce qui est bien et mal. Nous devrions avoir une armée plus puissante que celle que nous avons tnaintenant ". Et la Culture individualiste, par les propositions suivantes: . Dans un système équitable, la rémunération devrait être proportionnelle aux capacités. Il ne peut y avoir de société libre que si on donne aux entreprises la possibilité de gagner de l'argent. Ceux qui sont prêts à travailler dur devraient avoir la possibilité de faire leur chemin. Dans ce pays, les plus doués devraient accéder aux prelnières places. Les personnes qui se donnent du mal pour gagner de l'argent devraient avoir le droit d'en profiter". Ce credo donne la mesure de la science qui nous est proposée par les penseurs de la Banque Mondiale. Il parait idéologiquement très proche de celui de I'Inkhata que cite Klitgaard : "Nous avons le sentiment très net, écrit Ben Ngubana -un des dirigeants du Parti de la liberté (Inkhata)30- que pour que la transition soit efficace, il faut rester fidèle à des principes très fotis [fondés sur] la culture noire traditionnelle, y compris les structures tribales et le respect pour le rôle de la royauté (...). Il faut que les Noirs évoluent, mais leurs sociétés doivent demeurer intactes et perpétuer le respect, l'ordre, la discipline" (in Klitgaard, p. 85). Les obstacles dits culturels au développement en Afrique se résument le plus souvent en un seul: le refus des communautés impliquées dans les programmes de développement. Si cet obstacle apparaît c'est probablelnent que ces communautés n'ont pas été associées aux décisions. La solution est donc avant tout de mettre en place les institutions qui permettront aux intéressés, c' est-àdire aux citoyens, de faire ces choix à tout moment et d'en assumer la responsabilité. Préserver la culture d'un peuple c'est d'abord préserver son libre arbitre et ses capacités de choisir. De meilleurs résultats auraient été obtenus si davantage de temps et d'argent avaient été consacré par les instances de Bretton Woods à la recherche des voies et moyens d'assurer mieux l'expression populaire plutôt que vouloir élaborer un tripotage de la culture qui tienne lieu de prise en compte des aspirations des populations et maintienne le pouvoir de décision là où il se trouve déjà. On constate à quel point la " politique culturelle" préconisée par la B.M et ses experts, loin d'être une aide au développement de la culture, est au contraire une menace de première grandeur qui éloigne encore davantage la solution démocratique. Dans la

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