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IDÉOLOGIE ET TRADITION EN AFRIQUE NOIRE

De
169 pages
Le communisme a fait chou blanc en Europe de l'Est. Puis résonne le tocsin pour juger l'Africain " paresseux et dormeur ", qui fait couler " le sanglot de l'homme blanc ". L'échec des théories et modèles de développement occidentaux, socialistes et afrocentristes, demande une nouvelle pensée africaine. Pourtant, les vieux concepts sortent sous les chapeaux avec l'intention de soigner l'Europe matérialiste par " l'humanisme africain ".
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Collection « Points de Vue»

VINCENT OUA TT ARA

IDEOLOGIE ET TRADITION EN AFRIQUE NOIRE Pour une nouvelle pensée africaine

L'Harmattan 5-7, rue de "École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Du même auteur « Aurore des accusés et des accusateurs l'Harmattan, Paris, 1994. », Editions

« La situation linguistique et le processus etlmique au Burkina Faso» in Review of Sociolinguistic, Dublin, Ireland, 1994.

<0 L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1322-x

REMERCIEMENTS
Je voudrais remercier en premier lieu, Abraham Israelovich Novikov, Académicien, Doyen du département de philosophie à l'Académie de la culture de Saint-Pétersbourg en Russie, qui de 1994 à 1998, m'a aidé dans mes travaux de recherches; Monsieur Sanou Salaka, Docteur ès Lettres, Maître assistant à l'Université de Ouagadougou qui a bien accepté de lire ce travail et m'a fait part de ses remarques et suggestions.

A la mémoire de notre regretté père Ouattara Sibiri Joseph

AVANT-PROPOS

Un siècle tourmenté et riche en événements est passé. Un siècle qui a vu battre en brèche le mythe abominable du nègre sauvage. Puis, les vieux murs du monde colonial ont vacillé sous la pression des mouvements de libération nationale. Mais l'idée du nègre sauvage, dormeur, paresseux est encore dans les mentalités. Aujourd'hui, ce vieux démon semble servir de fondement pour déculpabiliser l'Europe, et contester ce que Jean Ziegler appelle le devoir de réparation morale vis-à-vis de l'Afrique. Dans son livre publié aux Editions Perrin en 1989 et intitulé Afrique, l 'histoire à l'endroit, vérités et légendes, (page 268), le professeur Bernard Lugan conseille:
«Déculpabilisons-nous afin que nos rapports avec les Mricains puissent être assainis. Les arrière-pensées et les remords empêchent la lucidité et la franchise. Le franc-parler, voilà ce qu'attendent de nous nos amis africains et non plus nos bavardages freudiens venant mettre du baume sur leurs blessures d'amour-propre» et il conseille « pour en arriver là, il faudra commencer à libérer l'histoire africaine de l'oppressante colonisation tiers-mondiste. »

Il faut aussi remarquer que le mythe du nègre dormeur et paresseux vient justifier cette autre entreprise mise en exergue par le professeur Bernard Lugan : «Aider les

pays de l'Est, un Tiers monde géographiquement proche des Européens et peuplé par des parents». En février 1990, un article du journal Le Monde posait bien la question sous la plume de Victor Chesnault :
« Nos priorités sont ailleurs, en Europe, en Asie. A l'heure où nos frères d'au-delà du rideau de fer, après avoir chassé l'infâme, ont désespérément besoin de nous, pourquoi persévérer à privilégier les affreux régimes africains? Nous sommes les derniers à s'intéresser à l'Afrique noire. Les Anglais y ont fait leurs comptes depuis longtemps. Les Américains la négligent ou nous la laissent. Les Russes jettent l'éponge. Le Japon y croit si peu qu'il se dispense d'y étendre son réseau d'ambassades. »

Le communisme a fait chou blanc en Europe de l'Est et l'Africain apprend que ses ancêtres ne sont plus des Gaulois. Puis résonne le tocsin pour juger cet homme paresseux et dormeur qui fait couler« le sanglot de I 'homme Blanc ». Le professeur Bernard Lugan jette le regard dans l'histoire pour étayer la thèse de l'Africain passif. Dans son ouvrage déjà cité, ( page 17), il écrit:
« Quand l'Afrique sort de son isolement, c'est en effet à des Non-Africains qu'elle le doit. En Afrique orientale, les Arabes pré-musulmans fréquentent le littoral de la Somalie, du Kenyan et de la Tanzanie actuelle depuis au moins deux mille ans, puis le mouvement s'amplifie à partir du VIIème siècle» il poursuit « Dans les pays du Sahel, ce sont les musulmans qui initient les voies de commerce à travers le Sahara. Les Portugais, quant à eux, viennent par la mer; cette mer tellement étrangère aux Noirs d'Afrique et à laquelle ils tournaient le dos... » Et de conclure:

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« Conséquences des grandes découvertes, une partie du continent subira la Traite, mais en échange il recevra les plantes nouvelles venues d'Amérique et que les Portugais lui offrent: patate douce, maïs, haricot qui vont rapidement se généraliser pour constituer la base de la nourriture de l'Afrique noire. »

Ainsi l'Afrique devient avec Bernard Lugan « une terre de soleil et de sommeil qui n'a pas su profiter de la colonisation qui était une chance historique». Sur cette position, il accuse le professeur Catherine Coquery Vidrovich de cultiver avec insistance le mythe de l'oppression coloniale. Le professeur Bernard Lugan condamne ce qu'il qualifie de « désinformation historique et l'acharnement pathologique de l'Occident contre l'Afrique. » Puis il fait une radioscopie de l'aide française aux pays africains.
« L'Afrique, dit-il, reçoit entre 15 et 20 milliards de dollars d'aides annuelles, et pourtant, le revenu par habitant ne cesse d'y baisser». Cette constatation l'exaspère et le conduit à la conclusion suivante: « Je dis bien, rien dans l'Afrique française n'était rentable pour la France qui y dilapidait des sommes qui auraient été mieux employées à la modernisation de la métropole. »

Ainsi, les temps nouveaux exigent des mots magiques, envoûtants, pour fonder des missions nouvelles, pour justifier des comportements, travestir la réalité. Mais l'inconséquence des analyses est certaine. Elle cache très souvent le mal du maître, engoué d'un concordisme triomphaliste qui se manifeste par l'exaltation de soi, par le rejet de «l'esclave» après l'avoir exploité en lui faisant voir sa« misère », croire en
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une incapacité intrinsèque qui serait à l'origine de sa misère, de son sous-développement. L'émergence d'un néocartérisme condamne le Zambèze de polluer la Corrèze avec ses immigrants, sa pauvreté. Michel Rocard annonce que la France ne peut pas recevoir toutes les misères du monde; la loi Pasqua veut s'assortir d'un développement qui retienne les immigrants chez eux. Un nouveau slogan fait la une: « la Volga avant la Zambèze». Une propagande d'envergure est menée pour convaincre les Européens que l' Mrique est, pour rappeler Bernard Lugan, « une terre de paresseux et de soleil », que ses habitants n'attendent que « le sucre du père Blanc », que les dirigeants africains sont des enfants gâtés, des dictateurs, alors qu'ils étaient présentés hier comme étant des sages, des amis. L' Mrique est une fois de plus humiliée. Mais elle est toujours convoitée, malgré les accusations sur son laxisme, sa paresse et sa gabegie. Le discours d'un industriel français se veut clair et précis sur l'apport du Tiers-monde dont fait partie l' Mique pour les économies du Nord. «Le Tiers-Monde, dit-il, nous a aidé à tenir la tête hors de l'eau ». En effet, «la balance industrielle française était en dégradation progressive depuis 1970. Le commerce avec le Tiers-monde a permis un excédent de 20 milliards en 1982, en absorbant plus de 20% du total des exportations françaises de biens industriels, alors que les importations de produits manufacturés représentaient 7 à 8% des importations. Près de 2/3 de ces exportations étaient en provenance de l' Mrique », note la Revue française des sciences politiques nOS, d'octobre 1983. Ce serait donc une gageure que de prétendre que l'Mrique n'est qu'un gouffre où la France ou un pays tiers jetterait des capitaux. « Aider l' Mique,

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reconnaissait François Mitterrand, c'est s'aider SOImême» . Les pays occidentaux et les Etats Unis n'étaient pas seulement intéressés par l' Mrique pour des raisons purement économiques. Ils ne pouvaient pas rejeter ce continent car ils craignaient, sur le plan géopolitique, son mariage avec I'Union soviétique. C'est pourquoi, ils n'ont ménagé aucun effort à soutenir les chefs d'Etat qui vidaient les caisses de leur pays, affamaient leur peuple, torturaient des intellectuels ou les obligeaient à s'exiler. Christine Abdelkrim s'érige en avocat des peuples opprimés pour poser la question de la responsabilité de la France au Gabon, en Côte d'Ivoire, au Zaïre, au Cameroun, au Tchad, au Sénégal, en Centrafrique. Elle souligne dans le journal Humanité dimanche du 1er au 7 juin 1990 ( page 18) :
« Depuis plusieurs décennies, des démocrates de ces mêmes pays ont été assassinés, emprisonnés, soumis à l'exil avec la bénédiction de la France et, souvent, la participation de ses « services ». Puis elle met le doigt sur l'essentiel: « Trafics d'influence, pots-de-vin, financement des partis, barbouzes, diamants, avions renifleurs, Foccart, Sac, safaris, bavures, coups d'Etat: autant d'ingrédients, d'une politique de « coopération» qui n'en a que le nom. »

Pendant ce temps, mûrissaient les raisins de la colère des peuples, attendant le moment opportun d'éclater. Et cela arriva à la faveur des années quatre-vingt-dix, lorsque la bourrasque de vent de la démocratie qui souffla en Union soviétique, atteignit les côtes africaines, suivie d'une remise en cause déchirante et d'actes de vengeance. Certains pays européens craignaient cette démocratie aux allures révolutionnaires qui entraînait des changements, avec pour conséquence la perte de leur

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changements, avec pour conséquence la perte de leur influence sur cette partie du monde. Alors, ils contribuèrent à remettre en selle les présumés dictateurs en accusant « la démocratie d'être un luxe pour les pays africains », et faisant l'œil d'autruche sur les démocraties de façade très vite installées pour répondre aux réclamations de I'heure. « Le mal vient du capitalisme », entendait-on la belle voix de Gilles Perrault, après une publication chez Gallimard en 1991 Notre ami le roi, consacrée aux exactions du roi Hassan II et ses alliés. Dans son livre, on ne découvre pas seulement un roi autocrate et une société paralysée qui vit dans la terreur, la responsabilité de la France y est également mise en exergue. Dans une interview donnée à Humanité dimanche du Il au 15 novembre 1990 (page 15), il confie: « Je suis persuadé que si nous continuons à couvrir le
régime marocain, il se passera là-bas une réédition de ce qui s'est déroulé en Iran. Nous avons contribué à éjecter Mossadegh dans les années cinquante. Il représentait la chance d'un Iran démocratique. Nous avons couvert la répression incroyable à laquelle il s'est livré et maintenant nous avons le régime islamique. Or actuellement, nous assistons à une flambée intégriste au Maroc, d'ailleurs impitoyablement réprimée. Cette flambée est là parce que la classe politique exceptionnelle que possédait le Maroc à l'indépendance, les Ben Barka, les Bouabid, a totalement disparu. Par la tuerie, la fraude électorale ou la corruption. Et avec notre complicité. »

Le cri de colère de Gilles Perrault contre le système capitalisme et ses avatars dérangeait l'appétit de Philippe Baleine, qui aimait bien le slogan « la Corrèze passe avant le Zambèze ». Il publie aux Editions Filipacchi en

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1992 l'histoire d'un « Voyage espiègle et romanesque sur le petit train du Congo» pour montrer le président Denis Sassou Nguesso du Congo, un dictateur marxiste, Louis XVI africain, moitié Staline, moitié Pinochet, qui fait assassiner les opposants. Pierre Berge prend, lui aussi, son bâton de pèlerin pour le suivre dans cette entreprise en se demandant pourquoi ne se trouve-t-il pas un Gilles Perrault pour attaquer Castro. TIpublie chez Grasset: « Liberté, j'écris ton nom» pour donner « une image juste de la pauvre Gauche française, ce cadavre, dirait Sartre, où les vers se sont mis ». L'auteur pense qu'il faut « dire et redire: Castro est un dictateur qui ressemble à tous les autres dictateurs ». Puis il se demande: Quel est alors, le Gilles Perrault qui ira compter les prisonniers politiques qui pourrissent dans les prisons cubaines? Qui rappellera à tous ceux qui furent exécutés et qui rappellera à ceux qui ont refusé de se rappeler, et de voir, et d'entendre, et qui ont préféré, donc soutenir Castro et le castrisme? Cette guerre des hommes, divisés par des idéologies, peut être inscrite aux valeurs de la modernité. Dans un tel contexte, l'Afrique était vue au travers du prisme de la rivalité entre la Gauche et la Droite, l'Est et l'Ouest. Les voies et formes de développement du mouvement de libération nationale imposaient soit le socialisme, soit la voie capitaliste de développement. Il y avait pourtant un troisième choix: le neutralisme, en d'autres termes, le non-alignement. La montée du nationalisme socialisme et la philosophie de non-alignement qui s'en suit après la conférence de Bandoeng en 1955 a, en fait, marqué les vrais débuts du Tiers-monde. Dans son ouvrage intitulé La Perestroika et le TiersMonde, publié aux Presses Universitaires de France en 1992 (page 19), Alain Gandolfi constate à juste titre:

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« Le Tiers-Monde s'inscrit en opposition aux deux grands systèmes capitalisme et socialisme...C'était le monde des exclus, comme à la veille de la révolution française, le Tiers Etat, qui était tout, qui n'avait rien, et qui voulait devenir quelque chose. »

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En effet, les Etats qui proclamaient cette philosophie ont opté pour l'un ou l'autre camp. Pouvaient-ils donc refuser l'antagonisme dialectique entre le socialisme et le capitalisme? Non, car ils devaient effectuer un choix alambiqué parmi les oeufs de l'oiseau calamiteux: « soit prendre un œuf et perdre son père, soit prendre deux oeufs et perdre sa mère, soit ne rien prendre et mourir soi-même.» C'était là un dilemme à partir du moment où les pays développés tant socialistes que capitalistes n'ont pas accepté de gaieté de cœur que le neutralisme puisse être un choix légitime. Au début des années soixante, deux grandes figures de l'Afrique combattante montraient l'inconséquence du Tiers-mondisme dans un contexte de bipolarisation de la vie internationale. Le président Félix Houphouët Boigny avait confié son choix à Fraternité Matin du 24 mars 1964 :
« Notre souhait est que l'Afrique devienne une grande Suisse dont la neutralité serait garantie par tous. Mais nous ne sommes pas des enfants. Nous savons que le monde est divisé en deux camps et que l'Afrique est au cœur des préoccupations... les douze de Brazzaville ont choisi le camp occidental. »

A l'opposé de Félix Houphouët Boigny, Kwamé Nkrumah exprimait sa préférence au système socialiste mondial en ces termes:

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« Le monde en voie de développement n'est pas un bloc homogène opposé à l'impérialisme. Le concept de « Tiers-monde» est illusoire. Car, pour une large part, il demeure sous domination impérialiste: il s'agit d'une lutte entre le socialisme et le capitalisme et non entre un soi-disant « Tiers monde» et l'impérialisme. Le rôle de la lutte des classes y est fondamental. En outre, il est impossible d'édifier le socialisme dans un monde en voie de développement en se tenant à l'écart du système socialiste mondial. »

En réalité, ces figures légendaires de l'histoire contemporaine africaine acceptaient la division internationale du travail pour atteindre les objectifs du développement. «Par ces choix, remarque à juste titre l'historien russe Ivanov A., les leaders africains ont directement ou indirectement confirmé leur engouement aux valeurs de la société bourgeoise ou au socialisme scientifique» . Les divergences idéologiques compromettaient l'unité africaine. Il était donc certain que l'appel de Nkrumah sur la création des Etats Unis d'Afrique ne pouvait pas avoir un écho favorable à la conférence d'Accra en avril 1958. Le continent africain fut transformé en arène et objet de lutte idéologique dans laquelle le rôle actif était joué par la propagande du libéralisme économique et du socialisme scientifique. Et voilà des hommes divisés par des idéologies qui se haïssaient, se trahissaient, des hommes qui faisaient le jeu des maîtres coloniaux pour hériter le nouveau type de pouvoir qui les a fascinés. Aujourd'hui, la guerre idéologique bipolaire s'est atténuée, mais l'Afrique est encore au cœur des débats, des convoitises. Les pays développés y cherchent toujours leurs «hommes» pour maintenir ou réformer intelligemment le statu quo.

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C'est pourquoi l'attitude à l'égard de notre histoire doit être examinée sous un angle politique, idéologique et psychologique pour mieux nous guider dans le contexte de la globalisation. Parce que l'idéologie a ses aspects gnoséologiques, axiologiques et socio-politiques qui peuvent permettre à un peuple de se reconnaître, d'unir ses efforts en vue d'affronter son destin avec responsabilité. Nous convenons avec Pathé Diagne dans Introduction à la culture africaine, UNESCO 1997 ( page 229) :
« L'histoire contribue à la lutte idéologique et politique. Elle donne aux valeurs la légitimité d'un passé cohérent. Elle authentifie et rassure l'avenir. »

Ainsi donc, en étudiant du haut de notre période une page du passé, nous pouvons l'appréhender avec plus de netteté. Nous pouvons apercevoir ses erreurs, ses échecs, évaluer le coût de ses tournants tragiques, mais et aussi, ses nobles acquis. Cela est indispensable, surtout lorsque ce passé surgit impérieusement dans le présent avec des remises en cause qui reposent avec acuité le problème d'objectifs et de valeurs à adopter pour répondre aux impératifs du développement.

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