//img.uscri.be/pth/51984113f619e2c830f1be92d413310fedc0313c
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

INABURUNDI, ÉPOUSE MUTWE

De
224 pages
" La mémoire " est le bagage humain par excellence que tout individu devrait emporter à la " semelle de ses souliers ". Ainsi, lorsque Madame Tiro INABURUNDI, épouse du défunt Mutwe Simeho, relate depuis son exil européen l'existence au Burundi (les " événements ", l'impunité, la misère sociale, la maladie du SIDA, l'instrumentalisation de l'ethnisme et du régionalisme, mais aussi la puissance et l'immanence de Dieu, les rumeurs du quartier, les 1001 petits bruits qui font la vie), bien plus qu'un reflux du passé de son pays, c'est l'implacable et douloureux présent qui s'impose au lecteur, mêlé à toute la saveur du récit populaire.
Voir plus Voir moins

Jacques HATUNGIMANA Salvator NAHIMANA

INABURUNDI,
Récit

épouse MUTWE

de vie (édition bilingue)

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris -FRANCE

LES AUTEURS Jacques HATUNGIMANA est né en 1960 à Gitongo, dans la commune de Mutaho en province de Gitega; il est enseignant de français et docteur en Philosophie et Lettres (Université Catholique de Louvain). Salvator NAHIMANA est né en 1958 à Zege, en commune et province de Gitega; il est enseignant d'éducation physique et sportive et est titulaire d'un doctorat en Anthropologie sociale et culturelle (Université de Bordeaux II). Ce n'est pas pour la première fois que le duo fonctionne. En effet, le chapitre VII, « On meurt toujours de quelque chose» dans Dire l'ethnisme au Burundi. Récits de vie de Mutwe Simeho (Paris, L'Harmattan, 1999, 160 p.1avait été produit en kirundi et Jacques HATUNGIMANA s'est chargé de la traduction. Dans la foulée, les deux auteurs, en collaboration avec Léonidas BARAKAMFITIYE et dans le cadre de leur Groupe de recherche interdisciplinaire (RIC), ont co-réalisé Quinze ans (1985-2000) d'écrits sur le Burundi. Contribution à la documentation bibliographique (Louvain-la-Neuve, RIC, 2000, 245 p.)

Copyright L'Harmattan 2002 ISBN: 2-7475-2234-2

A la veuve et aux orphelins de Mutwe Simeho à tous les descendants de Mutwa

A Paty, Néfertiti et Gaga Aimé, Elodie, AMG et Na-Na Papa et Mama Komi

REMERCIEMENTS

« Merci» à Madame MUTWE-INABURUNDI qui, dans la même ligne que son mari, feu MUTWE Simeho, a bien voulu nous offrir en cadeau, une tranche de sa vie. Notre gratitude va ensuite à Madame Sylvie NAHIMANAHATUNGIMANA qui, en toute discrétion, aura été le principal artisan de cet ouvrage. Merci à tous les amis qui nous ont encouragés à publier ces textes.

7

LES RECITS DE VIE, L'AUTRE HISTOIRE...

Il paraît que se côtoient sur notre Terre deux histoires: la grande et la petite. La grande accroche tous les regards et caresse toutes les oreilles; la petite effleure ces dernières et se fait rarement remarquer par les premiers. La grande histoire appartient au vainqueur, que ce soit par les armes, par la technique ou par quelque autre procédé: elle se lit, de très loin, sur le fronton des tours, des flèches et des obélisques; elle se démarque également par sa hardiesse, qui dispute au soleil la capacité d'éclairer et de réchauffer... Bref, elle se veut une et unique, tout au moins dans les perspectives qu'elle entend offrir à l'Humain. La petite histoire, elle, appartient à ceux qui la vivent ou qui l'ont vécue dans leur chair, souvent dans le creux des logis ou de ce qui tient lieu d'abri. Elle est imposante, statistiquement, étant donné les effectifs de ceux qui la portent (chaque individu de toute société en est le dépositaire) ; mais jamais la somme des petites histoires individuelles ou familiales n'a constitué «L'Histoire» -avec majuscules. Cette dernière alimente ou crétinise les premières, sans jamais leur laisser que le droit d'exister et de se taire. Bref, les récits de vie sont 9

une histoire trop commune pour mériter qu'on s'y attarde davantage. Et pourtant, qu'ils soient « mémoriaux» ou « expressifs », les récits de vie ont leur intérêt et leur valeur; ils éclairent d'un jour nouveau l'historiographie des spécialistes. « Les récits de vie sont (...) de réels témoignages relatifs aux mœurs, aux métiers, aux cultures ou aux événements du passé: ils s'offrent donc, à qui le souhaite, pour enrichir la mémoire collective sur les aspects les plus divers.» [M.-M. MillionLajoinie, Reconstruire son identité par le récit de vie, Paris, L'Harmattan, 1999, p.139]. Les récits de Mutwe et de ses descendants, au coeur de ce qui fut naguère un pays « de lait et de miel », aujourd'hui devenu le pays «de vaches et de guêpes », s'inscrivent dans cette veine. Madame MUTWEINABURUNDI, en nous livrant une tranche de sa vie, nous plonge dans le « Burundi profond» qui, au fil de ces pages, se déploie sans fausse pudeur. Cette profondeur est d'abord spatiale et se joue des frontières entre les régions dites naturelles: Mugamba, Kirimiro, Imbo, etc. Ensuite, la profondeur est temporelle: le son des tambours a certes varié au rythme des régimes politiques successifs, mais ce sont toujours les mêmes entrailles qui ont dû contenir la résonance de leur roulement. Enfin, la profondeur est spirituelle: chaque mot qui sort de la bouche est une parcelle de cette vie humaine pleine de rires, de pleurs, de peurs, d'espoir et de désespoir. Madame Tiro INABURUNDI, épouse MUTWE, nous livre toutes chaudes, parfois brûlantes, des conversations comme on en a souvent eues dans une cour, autour d'une cruche, sous le regard bienveillant de la lune. Comme elle le dit ellemême, nous aurions aimé que tous ces récits ne relevassent que de la légende, du conte pour enfants sages. Non! La réalité dépasse la fiction et chaque enfant est appelé à être tout yeux tout oreilles, à poser des questions: «Voyage sans

10

prendre des renseignements, dit la sagesse rundi, et tu vieilliras sans avoir rien su ». Ces témoignages, prenant appui sur la mémoire individuelle, sont certes personnels et subjectifs; mais, au-delà du télescopage des souvenirs, il y a à apprendre: histoire politique, histoire économique, histoire culturelle, etc. Par exemple, vous rappeliez-vous que le plus célèbre des rois du Burundi, Mwezi Gisabo, une fois assiégé par les Allemands, n'a eu la vie sauve que grâce à un serviteur hutu? Qu'un rejeton de ce dernier a été membre du dernier Conseil Supérieur de la Monarchie, puis député, et est mort comme un renégat véritable? Saviez-vous qu'il était écrit, dans les alcôves de la famille Mutwe, que le règne de Ntare V, le dernier monarque burundais, serait éphémère? Que certains ministres du culte chrétien ne sont pas au-dessus de tout soupçon, et que la responsabilité de certains d'entre eux est engagée dans « la crise burundaise » ? En tournant les pages de ce documentaire, vous trouverez une illustration du clivage hutu / tutsi, bien différente des clichés habituels. Peut-être serez-vous agacés par la lancinante question de savoir si Hutu et Tutsi partagent la même culture, ne serait-ce que parce que les uns parleraient franc et que les autres boiraient le lait avec force rituels? En tout état de cause, vous ne serez pas surpris de constater que, s'ils partagent la même langue, ils ne partagent pas toujours les mêmes codes, ni les mêmes canons. Du reste, pourquoi s'en offusquerait-on? N'est-ce pas la diversité qui fait la richesse du monde? Même les descendants de Mutwe n'ont pas les mêmes registres, que ce soit en kirundi, en français ou dans le mélange qu'ils font des deux langues. A ce propos, le lecteur aura le choix: la page de gauche pour le récit basé sur le kirundi, la page de droite pour la traduction, quelque approximative ou surprenante qu'elle paraisse à certains endroits. Cela aussi, c'est le témoin

Il

de la rencontre de deux cultures, celle de l'Afrique et celle de l' Occident. Il s'agit d'une histoire avec prologue, mais sans épilogue. Une voix la domine: celle de la conteuse, Madame MUTWE-INABURUNDI. Deux voix la secondent; elles sont marquées, dans le texte, par l'usage de crochets. Mais l'ensemble est à prendre pour ce qu'il est: une conversation à bâtons rompus, à laquelle vous ne manquerez certainement d'apporter votre contribution.

12

PROLOGUE VOUS AVEZ DIT... MUTWE !

Madame MUTWE-INABURUNDI ! Madame MUTWE, vous ne la connaissez pas. Mais Monsieur MUTWE, vous le connaissez... Si, si! Il nous a déjà livré certaines de ses histoires de vie dans «Dire l 'ethnisme au Burundi... ». Là, il a parlé de ses grands-parents, de ses parents, de sa vie scolaire dans son Burundi natal, la patrie des Batwa, des Bahutu et des Batutsi burundais. L'amour qu'il porte, «qu'il portait» plutôt, puisqu'il est décédé... Dieu ait son âme ! L'amour qu'il portait à la patrie et aux siens le rendait intarissable quand il évoquait ces derniers. Quant à sa femme, penser à elle le poussait à parodier le signe sacré de la croix et à tenir des propos qui pouvaient être qualifiés, par nombre de ses interlocuteurs, de blasphématoires. Au nom du Père... et du Fils... et du Saint Esprit! Amen! Dans la Sainte Trinité, ce «mystère» de la chrétienté catholique et romaine, c'est du trio Dieu-le-père, Dieu-le-fils et Dieu-l'esprit-saint qu'il s'agit. Mutwe n'y percevait que des choses d'ici-bas ou plutôt des personnes qu'il a

13

réellement vues évoluer sur notre planète Terre; en d'autres mots, de simples humains. Et, il ne s'en cachait pas! « J'ai vu, aimait-il dire à ses amis, les trois figures divines dans ce monde, ici-bas, à travers les deux portes qui communiquent avec l'ailleurs: 'Trépas et Amour' (Rupfu et Rukundo). J'ai fait trois rencontres fantastiques et fondamentalement constructives: le fils, le père et le saintsouffle de l'esprit. Je n'oublierai jamais ! » « La mort du fils, expliquait-il, a révélé combien il nous a aimés: mes sœurs, mes frères, mes demis et moi-même, votre serviteur. Quant au père, il plane au-dessus de nous, sur l'arbre généalogique dont il est le tronc et qui se confond avec la racine-pivot. » «Tout le monde le sait, Dieu est appelé Yahweh, Allah, Mungu ou lMANA. C'est ce dernier terme qui, de la multitude des noms divins, est mon préféré; du fait, tout simplement, qu'il est décliné en ma langue maternelle et que ses origines remontent loin dans les pratiques rundi. Enfin... A propos de Imana, on dit que nous sommes abana b 'imana, les enfants du Divin, et non pas 'les divins', abamana ! Il n'existe pas de famille ou de clan des Abamana. Cela, nous l'avons tous appris. Il n'y a donc rien de nouveau et je ne puis donc crier Eureka pour cela. Voilà! Dieu-le-père, ici, s'appelle Mutwa-Le-Pygmée, bien qu'il se prenne pour Mutwe-La- Tête, comme pour incarner l'adage: 'Tel est leur chef, celui qui marche en tête de la file des Batwa'. Abatwa! S'il faut assumer le port de ce patronyme, je renonce tout de suite et publiquement à ma divinité. Non! J'aime bien Mutwe. Je me nommerai Mutwe... Tête vide ou tête pleine, grosse tête ou petite tête, tête pointue ou tête ovale, tête chauve ou tête velue, tête froide ou tête bouillante, crâne prognathe ou autre faciès simiesque, c'est Mutwe qui reste plus portable que Mutwa au pays que nous légua gracieusement Imana, le dieu de nos pères. Passons donc à côté du Fils et retenons le Souffle. Je veux dire la Sainte 14

Haleine. Non! Pas Hélène! Non, pas l'autre... Pas celle dont on raconte qu'elle fut couverte par le Souffle et enfanta sans avoir connu de mari, -juste, comme dirait ma grand-mère Muremeke, comme le bananier. Je parle de ma Pentecôte de toujours. Oui! Au nom du grand-père, et du père, et de ma. .. » - Ne blasphème pas, malheureux! - ... Amen! Je ne blasphème pas du tout. C'est le Saint Esprit, c'est ma Muse, qui me fait parler. Elle sent si bon, elle est si enivrante... Elle s'appelle Tiro, fille de Ntaho et de Barisa. Tira est la femme que j'aime, la mère de mes enfants. Elle est ma bien-aimée, mon chou, mon tout. Ses parents l'ont fait baptiser Tira lnaburundi. Je l'appelle Ma Tira, tout en n'oubliant pas qu'elle est « mon Burundi ». Ne me demandez pas de vous faire le portrait de Ma Tira, car « elle ressemble à son père qui l'a engendrée» (asa na se yamuvyaye) ; elle a tout de « la mère qui m'a enfanté» (asa na marnayanyibarutse). Quand je l'ai vue pour la première fois, j'entrais à la Faculté; j'arrivais, elle partait (ou presque), parée des meilleurs « ISME » de l'orfèvrerie étudiante, toisant de ses deux astres la cour qui se tenait à ses pieds et mendiait ses bonnes grâces. Ni villa, ni voiture, ni visage princier ne se serait empêché de rêver à vivre sous son voile. *** Je suis également sorti du campus avec, en tête, des projets de formation en développement pour les ruraux et, en poche, des ailes pour les universités européennes. Ce que j'ignorais encore, c'est que Tira serait du même vol. Car, face à elle, je me sentais comme ce vieillard qui, à une passante nubile, ne put retenir le mot: Amasho Vyansize ! Ave Délices que je ne rattraperai jamais...

15

Deux raisons majeures me poussaient à voir la situation de cette manière. D'une part, dès le premier abord, s'était développée une sorte de vénération envers l'aînesse digne et admirable. D'autre part, outre ce piège qui, finalement, n'est d'ailleurs pas difficile à lever, je l'avais connue au moment fort de ses fiançailles. Elle était déjà (ou presque) « la femme d'autrui». De ce fait, je lui vouais un respect morbide. Pourtant, quelque part en moi, je sentais que je l'aimais. Mais elle m'était interdite... Pour essayer de me guérir complètement de Tiro, j'avais trouvé une autre qui lui ressemblait. Kanyana (La-PetiteGénisse) était la contrefaçon bien réussie de Tiro ; il ne lui manquait qu'une petite lueur indescriptible, pour que les deux soient identiques, qu'on les prenne pour de vraies jumelles, que Bukuru et Butoyi (<< L'Aînée» et « La-Puînée») passent facilement l'une pour l'autre. Et je me voyais entre les deux, amené un jour à faire les présentations: « Grande Sœur, voici Kanyana. Elle te ressemble, n'est-ce pas? » Mais les choses ont vite changé. Mademoiselle Kanyana s'est liée avec un autre garçon, bien plus dégourdi que moi et qui n'a pas attendu longtemps pour se l'attacher et l'entacher. Au bout de quelques semaines, elle était enceinte et obligée à interrompre les études. Ce mec! Je lui en voulais à mort quand bien même je ne disais ni ne tentais rien. Toutefois, ma haine s'est transformée en reconnaissance et en admiration quand j'ai appris qu'il avait encouragé Kanyana à reprendre les études et que tous les deux avaient fini par sceller officiellement et religieusement leur union. De toutes les façons, mon cœur n'était pas fait pour la copie, fût-elle conforme. Il était destiné à l'original, imprimé dans le ciel bleu de mon enfance. Quand je pense à mes anciens camarades de jeu Ndire, Nyasi, Tuza, et Pasi ; quand je revois en songe nos petites amies Buno, Reha, Kabe, Sora, Banya et Ndere, c'est cette dernière qui occupe tout le champ. Ah! Ndere, la belle bergère! A « l'âge de garder les vaches» (neuf 16

ou dix ans), nous restions ensemble derrière les troupeaux. Nous n'avions pas la même instruction, mais cette activité de vacances me rapprochait d'elle beaucoup plus que des autres. Ndere, comme toutes les filles des familles issues de simples banyagihugu, avait fréquenté l'école de catéchisme YagaMukama. Une alphabétisation sommaire, la première communion, puis la solennelle et ça suffisait amplement pour avoir un bon cru de chrétiens qui savent dire «Amen ». Cela suffisait amplement pour former une masse de bigotes précoces et de petites agricultrices serviles. Elle avait suivi son instruction de catéchumène à notre paroisse Rukundo (<< Amour »), à Ruhinda. Moi, je poursuivais ma formation dans le système qui fabrique des Bazungu (des Noirs « blanchis ») ; bientôt l'école m'accorderait la carte de membre du club des basisita, les «assistants des Blancs ». Et comme nous étions indépendants, je mériterais non point une assistance, mais bien une fonction! Mais... cela ne change pas grand chose! Assistant ou fonctionnaire, c'est bonnet blanc et blanc bonnet; ni mavyi na nyo (<< c'est caca et anus »), comme dirait mon grand-père Mutwe. Les «instruits », en effet, -je le dis et le répètes'appliquent et font tout pour ressembler, au moins grossièrement, à leurs maîtres d'hier, c'est-à-dire les Occidentaux qui, avec la décolonisation, sont certes physiquement partis, mais dominent toujours. Nous restons là à les singer, à vouloir atteindre leur socialité outrancièrement idéalisée. Et la tension vers 1'« objectif-lune» s'appelle « développement» (amajambere, iterambere) ou plutôt « dévéloppementalisme », cette fausse course au «progrès» qui, dans l'état actuel des choses, en est arrivé à être synonyme d'« occidentalisation ». Evidemment, dans notre cas, cette « occidentalisation-mondialisation» reste de façade, mal intégrée; et, plus grave que tout, cela bloque notre esprit d'initiative, d'imagination et de création. Cela nous crétinise profondément. Nous avons l'Indépendance... Certes! Mais, 17

l'homme blanc nous «propose» toujours sa Coopération, son Expertise, ses Enseignements, ses Aides et autres Dons, sa Technique, ses Technologies, ses Marchandises, ses Gadgets, ses Lobbies, son Humanitaire, etc. Même ses travers et ses échecs, nous les copions bêtement! On dirait que nous sommes possédés par son esprit. Progressivement, une bipolarisation se fait sentir dans la société selon des couples tels que « civilisés / arriérés », «instruits / non-instruits », «fonctionnaires / paysans », « umunyakizungu / umunyakirundi »... Enfin. .. Retournons aux champs et aux troupeaux. Cela faisait des années que Ndere avait terminé son cursus; ça ne durait que quelque trois années (abanyarwandiko, abanyamidari, abanyamasakaramentu) et, là aussi, les cours n'avaient lieu que deux avant-midis par semaine... Je m'en souviens très bien... C'était au cours de la deuxième semaine des grandes vacances. Par une journée d'été, Ndere et moi avions longtemps marché derrière les bêtes pour les mener dans un endroit où I'herbe était bien grasse et la fraîcheur garantie. En allant nous installer à l'ombre, j'ai cueilli une fleur que j'avais jugée la plus belle de la prairie. Sur l'herbe douce, nous nous sommes assis côte à côte. Me retournant vers elle, avec un large sourire, je lui ai tendu la fleur. Elle n'en revenait pas; moi, non plus d'ailleurs. Puis elle mit sa main sur la bouche afin de pouvoir rire à gorge dégagée sans frôler l'effronterie. Et d'un air grave, elle enchaîna: « Qu'est-ce que tu veux que je fasse d'une herbe qui n'est même pas médicinale faute d'être comestible? Tu es ridicule! Jésus-Marie-et-Joseph! Ils nous ont remplacé ton âme, les Blancs ». Aujourd'hui encore, je revois cette fleur offerte et cette main tendue pour la prendre mais qui se rétracte soudainement. J'imagine cette force invisible qui est venue fléchir son bras et porter la main réceptrice sur sa bouche. Et ce rire nerveux! Aujourd'hui, je crois avoir compris: c'était mon ange gardien, mais un ange de sexe féminin. Oui! Vous avez bien 18

capté: dans cette histoire, le genre de certains anges n'a pas de mystère. *** A l'époque des préparatifs de notre voyage, j'ignorais que Tiro avait définitivement rompu. C'est dans l'avion, un Boeing 707 qui nous emmenait à Paris qu'elle m'apprit que c'était fini avec son homme. Elle avait réagi à une question innocente: « Ah ! Je n'ai pas vu votre fiancé à l'aéroport! » C'est à ce moment-là qu'elle m'a raconté toutes les peccadilles et tous les sacrilèges de son désormais ex-fiancé: ses ivrogneries, ses ambitions démesurées, ses fanfaronnades, son machisme, ses maladresses et autres faiblesses; puis, sa liaison fatale avec cousine Kabibi. Elle a longuement parlé. A la fin, comme si elle venait de se décharger d'un lourd fardeau, comme si elle venait de dissiper tous ses chagrins, elle a posé sa tête sur mon épaule pour glisser dans un sommeil profond. Immobile, je gardais sagement mes bras en croix sur le dossier, là où elle les avait cloués en m'ordonnant de ne pas l'approcher. Eh oui! Avant qu'elle ne s'endorme, elle m'a sommé de ne pas la toucher! Au début, quand elle a posé sa tête sur moi, j'ai maladroitement passé mes doigts sur sa chevelure. Ce malheureux geste m'a fait l'entendre dire que « c'est impoli» et m'a valu la sanction. Par la suite, je retenais même ma respiration de peur de ne pas la réveiller et m'attirer encore une fois son courroux. Le courroux? Non, ce n'est pas tout à fait cela! Dans les bras de Morphée et dans les miens en crucifix, elle devait faire de beaux rêves. Il ne fallait donc pas perturber son 'second voyage', au-dessus des nuages que l'avion devait survoler. Calquant mon rythme respiratoire sur le sien, j'écoutais mon coeur s'accorder et

battre au diapason du sien et - je n'exagère en rien !-j'étais
aux anges.

19

Je n'oublierai jamais cette nuit de vol, notre première nuit passée ensemble. Cela fut, pour moi, un instant magique. La distance qui nous séparait avait été franchie à la vitesse de croisière du Boeing. Quand elle s'est réveillée, c'était l'heure de la collation. Nous avons mangé en nous regardant dans les yeux et en nous souriant mutuellement. Une bouffée de chaleur intérieure montait en écume; des images de tous les instants où, jadis, j'avais été gratifié d'un petit mot, d'un sourire, d'un regard approbateur ou réprobateur de sa part se bousculaient dans ma tête. Ainsi je me rendis bien compte combien étaient forts les sentiments que j'avais pour elle... Oui, c'est certain, je l'avais bien aimée dès que je l'ai vue pour la toute première fois! Que c'est beau, l'amour! Après la mort de Mutwe Simeho... Après donc la mort de Mutwe «à la bonne année» 1998, une période d'errance a commencé pour sa famille: son épouse INABURUNDI, ainsi que ses enfants MUYAGUHUNGA (<< Vent-qui-passe »), VYANKABIKUNDA (<< Coûte-quecoûte ») et MANlRAHAKOKO (<< Dieu-est-vraiment-Ià »). Leur résidence, dans la capitale, a subi les attaques répétées des fameux jeunes miliciens, qui se surnomment «Sans échec », « Sans esprit », « Sans capote », « Sans-cœur », etc. Ils l'ont quittée pour s'installer dans la zone de Gatumba, aux portes du Congo, ex-Zaïre. Ils se sont, par la suite, réfugiés à Uvira. De là, ils ont, suite aux guerres congolaises, été contraints de repartir sur les chemins de l'exil, s'éloignant de plus en plus de leur patrie. D'Uvira, ils ont gagné la Zambie, puis le Zimbabwe. De ce dernier pays, ils sont allés au Mozambique, d'où ils sont repartis pour l'Afrique du Sud. Ils sont passés par Madagascar pour venir en Allemagne où nous les avons retrouvés. Toutefois, le garçon, préadolescent fier,

20

fort et dynamique, lui, a choisi de retourner clandestinement au Burundi pour y rejoindre le maquis. Aujourd'hui donc, Madame Tiro INABURUNDI, devenue MUTWE par le sceau du mariage, vit quelque part en Allemagne avec ses deux filles. Des visites de courtoisie des amis de la famille lui ont fourni de bons moments pour... se souvenir. Son récit est un travail sur « la mémoire» de toute une nation et décrit une partie de la réalité sociale burundaise. Les auteurs Louvain-la-Neuve, mars 2002

21

-[Ni ukudusubiriramwo en fait za nkuru zose zo mu bwana ukunda gutera ata n'uwugusokoroje. Maze utubwire imwe ya wa mudamu (la darne) yakundana n 'ibikoko ,.
utwiganire ukuntu mukasowanyu yabiza ko mu kunywa amata ari ukuramvya,. ko imbugu hari abazikorera bibereye n'abandi bitabereye, etc.}

-Eheinhh! Ya ndero y'igihutu n'igitutsi duhakana! Héhéhéhéhé! Ivyo vyose, naho tubihakana, hariho indero y'igihutu n'iy'igitutsi. Sinumva ico tubihakanira... Ni uko tuca tuvyitwaza m'ukugayana no m'ukumarana, ahandi hoho bwari bwo butunzi bwacu
!

000000000000

22

-[Il s'agit en fait de nous répéter, encore une fois, toutes ces histoires d'enfance que tu aimes raconter sans que même on t y presse. Donc, relate-nous, par exemple, cette histoire de la dame qui commerçait avec des animaux sauvages,. dis-nous comment la femme de ton oncle paternel vous enseignait que pour boire du lait ilfaut s'asseoir jambes allongées devant soi,. combien elle estimait que le transport des paniers sur la tête sied ou non à certains individus, etc...] -Eh hm hm! Et dire que nous refusons d'admettre l'existence d'une éducation à la manière hutu et d'une éducation à la manière tutsi! Eh oui! De toutes les façons, même si nous le nions, il y a une éducation à la manière hutu et une à la manière tutsi. Je ne comprends pas pourquoi nous nous obstinons à nier l'évidence... Et pourtant, nous partons de là pour nous mépriser ou nous massacrer les uns les autres, alors que c'était cela notre richesse à nous!
00 00 00 00 00 00

23

I

-Umva rero nka jewe navutse muri famille [mélangée}, donc marna yari umuhutukazi mugabo datawacu yari afise umugore w'umututsikazi. Twama, sincibuka ingene vyagenda, mugabo twama rimwe na rimwe ugasanga twagiye kw'uyo data-wacu kumarayo imisi. Kuri uwo datawacu, nari mfise ba data-wacu babiri, mugabo sinzi uko vyagenda ngo twame kuri uwo data-wacu yari afise umugore w'umututsikazi.

-[Ngira

yari atunze !]

-Eeheh! Ubwo umuntuze... umugabo wiwe yari umutware ; yari wa wundi... nahora mbona bamuzana iwacu bamureruye ! -(Yohooh ! Ewe ga !] -Barna bamureruye bakamuzana; kandi ashitse naza mbona nyene i muhira batanguye... urabona nko ku ziko

ikirago baca bazana ikindi gishasha.
-(Gishasha! Kimwe co k'urubanza ! Eeeeh]

24